‹ Mémoires de Louis XIV pour l'instruction du Dauphin. D'après les textes originaux avec une étude sur leur composition, des notes et des éclaircissements (volume 2)Chapitre 146 sur 302 · CCXLVI DE LA COMPOSITION DES MÉMOIRES · texte numérisé non relu

CCXLVI DE LA COMPOSITION DES MÉMOIRES

faite à la marge. De temps en temps sont signalées les vieilles traditions de la monarchie ou de l'Église, dont Louis XIV, au besoin, tient peu de cas : il prétend ne procéder que de lui-même. L'observation en a été faite par Lemontey, dans son Essai sur la Monarchie, m La royauté en France était assise par le clergé sur les saintes Écritures, par les magistrats sur le droit romain, par la noblesse sur les anciennes coutumes. Louis XIV dédaigna ces bases, soit que son instruction trop limitée ne lui permit pas de les connaître, soit qu'aucime des trois ne pût en effet lui convenir. Aussi, dans tous les Mémoi-

86 re^JoDir. de la part de M. le grand-doe, atec Sa Mi^esté, pour ion entrée en Italie, s'en retourne aujourd'liuy avec grande tatitTaclion de part et d'autre.

« L'ambassadeur extraordinaire que la république de Venise a enfolé vers le Roy. sur le subjet de la ligue, n'a peu encore TOir Sa Mi^esté, la goûte qui l*a pris à son arrivée en ceUe ville luy en ayant osté le moyen.'

• Quant à celui de Gennes, il a envolé devant, pour annoncer sa venue, force oonflttures qu'il a fait passer par la Savoye; et, pour sa personne, Il a creu que le chemin de Provence luy seroit plus favorable, au rebours des Normands qui vont par eau et envoient leurs procès par terre.

« On commencera dès demain à tralUer avec le marquis de Striggi louchant l*aeoord d'entre M. de Savoye et M. de Manloue; et ensuite Sa Mc^eélé taschera d'accorder aussy la république de Gennes avec M. de Saroye.

« Madame ( la princesse de Piémont, fille de Henri IV) se porte fort bien, fors sa grossesse, qu'elle croit estre du mois d'octobre, par où l'on peut cognoistre le temps auquel elle accouchera. On dit que force villes de Languedoc tesmoignent vouloir rentrer en leur devoir; je ne doute point que la présence de Sa Majesté ne serve grandement à eeste flo ; Teipérience fera voir ce que l'on en doit dire. »

1.^ Feuillets de Louis XIY sont de même la première él»uche du Journal dont les articles sont reproduits quelquefois mol à mot dans les Mémoires du Roi.

IL UÉDA1GNB l'APPQI 1>U IMStF.. CCXLVIl

res, dictés, écrits ou revus par Louis XIV> jamais il ne lui arrive de citer aucune autorité du passé, de quelque nature qu'elle soit. Tout, dans la monarchie nouvelle, atteste que le Roi y avait été un novateur, et j'aurais dit plus justement un révolutionnaire. » Lorsque Lemontey écrivait en 1809 cet ouvrage qu'il n'a publié qu'en 1818, il avait sous les yeux l'édition toute récente des Œuvres de Louis XIV, en six volumes; il en cite de nombreux fragments comme témoignage de la théorie de l'absolutisme qu'il combat Louis XIV ne ^voulait pas des raisons historiques qui sont spus la main et à l'usage de tout le monde : lui seul pouvait parler bu inspirer le langage qui a été tenu en son nom.

Pour nous aussi c'est là qu'est l'intérêt, qu'est l'originalité du livre. Les ouvrages savants sur la conduite des États, sur les droits et les devoirs de la royauté ne manquent pas. Mais quand Louis XIV est en scène, qu'importe ce qu'ont pensé les autres princes, ou les philosophes de tous les temps ? Par la place qu'il a tenue dcms la vie de la France, quoi qu'on fasse, il s'impose à vous. S'il ne commande pas la sympathie, il attire la curiosité; on le cherche, on veut l'entendre, on veut le voir. Noble privilège des existences longues et glorieuses! Après avoir passionné le siècle dont la destinée s'est confondue avec la leur, elles exercent sur la postérité le même empire. Combien serait-on fâché que Louis XIV ne fût pas l'âme, la pensée unique de ses Mémoires ! Si ce n'est pas sans mauvaise humeur, ce n'est pas non plus sans un sentiment d'admiration, que nous nous surprenons à dire de lui en le lisant : quel Roi insolent ! Le mot n'est pas plus insultant dans notre bouche, qu'il ne l'était

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dans celle de Guillaume III d'Orange, qui, ne pouvant parvenir à arracher une victoire aux armées françaises, s'écriait : quelle insolente nation ! Aussi dans le travail auquel nous nous sommes livré pour expliquer comment ces Mémoires ont été composés, ce qui nous a le plus satisfait nous-môme, c'est d'avoir pu établir par des preuves authentiques en quoi ils sont réellement l'œuvre de Louis XIV. Ne vous semble-t-il pas que les autres questions sont dominées par celle-là? C'est parce que lx)uisXIV est placé si haut, que l'honneur d'avoir été associé à ses méditations personnelles, à ses réflexions les plus intimes a tant de prix. Si nous n'avions eu qu'une mince estime pour le maître, nous n'eussions pas recherché avec tant d'ardeur tout ce qu'ont écrit ses collaborateurs littéraires. Faites Louis XIV plus petit, sera-ccf une belle gloire restituée à M. de Périgny, que d'avoir été choisi pour tenir la plume avec une sorte d'indépendance, pour soumettre au Roi des projets de réflexions, pour corriger ce qui a été peut-être écrit par d'autres? N'avait-on pas jusqu'ici compté parmi les titres de Pellisson d'avoir mis la main aux instructions politiques et morales du Dauphin? La réputation dont jouissait Pellisson passera désormais presque tout entière sur un autre nom : le nom de Périgny sera porté par celui de Louis XIV.

<c L'ittat c'est moi. » Nous n'avons jamais mieux senti qu'en étudiant les Mémoires de Louis XIV la valeur de ce mot , qu'il n'a sans doute jamais prononcé. Son opinion et sa personne sont partout dans les Mémoires, bien qu'on ne reconnaisse sa main que rarement Au moyen du Journal et des Feuillets , on est assuré qu'il eût pu dire : « La pensée c'est moi. n Si chacune des réflexions

ON AIME A SE TROtVER EN FACE DE LOUIS XIV. CCXUX

développées n'est pas sortie tout armée de son cerveau, il les a rendues siennes , elles portent l'empreinte d'un seul esprit , d'une seule volonté. Les rédacteurs évidemment font effort pour s'effacer : ce n'est que dans des brouillons isolés ou dans des notes abandonnées depuis, que perce une fois ou deux l'opinion personnelle de Pé« rigny et de Pellisson. A mesure que les idées sont remaniées, les teintes particulières se fondent, on arrive à un ton uniforme; le style devient impersonnel : un manteau assez ample , de couleur indéterminée , est jeté sur le tout. Une statue, à laquelle ont travaillé plusieurs artistes , môme quand la main la plus habile en retouche toutes les parties , ne peut pas avoir la chaleur et l'animation du marbre qui a élé attaqué vigoureusement par un seul. C'est ce qui arrive ici. Louis XIV ne tenait pas à ce que, dans cette œuvre collective, ses collaborateurs apportassent leurs vues particulières, leur cachet propre : s'il a voulu que le sceau royal fût seul reconnaissable, il a pleinement réussi.

Nous sommes convaincu que, comme sa première intention en dictant les Mémoires était de s'instruire luimême, de graver plus profondément dans son esprit, par le souvenir et l'appréciation d'un passé qui lui était personnel , les règles de conduite qu'il devait suivre à l'avenir, et en même temps de porter témoignage dans sa propre cause au tribunal delà postérité, des plumes plus savantes, plus ardentes ou plus libres ne lui auraient pas convenu. Un milieu tempéré et calme, d'où sa figure pût se détacher sur le premier plan , fut trouvé facilement par des écrivains dociles qui n'étaient^as de premier ordre. Quand le Roi prit la résolution d'appliquer à son

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