LE JOURNAL CONDUIT AUX MÉMOIRES POUR LE DAUPHIN. LXV
là on enseigaeinent plein de variété et d'agrément, si un roi comme Louis XIV, dont les actes fournissent une si abondante matière de réflexions morales et politiques, savait les dicter avec impartialité et avec mesure, s'il ne laissait pas dégénérer l'appréciation des faits en dissertations banales et creuses, au fond desquelles se retrouve trop souvent son propre éloge? La pensée première était très-beureuse : nous verrons ce qu'elle est devenue dans l'exécution.
Quand Louis XIV et Périgny ont entrepris de composer avec les événements les plus récents un ensemble de réflexions pour le Dauphin, ils innovaient dans un genre qui avait été beaucoup cultivé.
Très-souvent on essayait d'instruire les princes avec les histoires du passé. Des portraits de roi«, un abrégé de leur vie, de belles réflexions ou sentences appropriées plus ou moins au caractère et à la conduite de cbacun d'eux : voilà le tissu d'ouvrages que des écrivains adulateurs offraient à un jeune prince pour le former au bon gouvernement et à la vertu. Les devises éclatantes ou subtiles étaient fort recherchées : de là la vogue de l'espa* gnol Saavedra, qui a eu en France à cette époque même des traducteurs et des émules.
En 1664 fot publié un livre qui a dû exercer quelque influence sur la détermination de Louis XIV. Le Roi, ou le lecteur du Roi, en voyant l'abbé de Brianville faire sortir de l'ensemble de l'histoire de la monarchie un enseignement moral et politique, put songer à obtenir le môme résultat par l'étude des faits les plus importants de quelques années du règne. Avec une science et une sagesse d'emprunt, par le seul prestige de vieux souvenirs, l'écrivain de profession, qui ne se met pas même en frais de I. e
LXVI DE LA COMPOSITION DBS MÉMOfRES.
Style, captive raitention publictue. Que sera-ce si nu gtAûd roi daigne marquer au coin de sa pensée tous les éténemënts à mesure qu'ils s'accomplissent, s'il cbetche, à l'adresse de son fils, un langage digne de si hautes ré^ flexions I Les lauriers de l'abbé de Briautille, aumômer du Roi, auront rendu jaloux le lecteur, M. de Périgny. Celui-ci| en mettant Louis XIV de moitié dans sou 2èle à instruire le Dauphin, procure stu maître un nouveau titre de gloire. L'amopr-propre de Louis XIV avait seul inspiré les Feuillets et le Journal* La forme d'instructions donnée aux Mémoires doit-elle faire croire à son désintéressement paternel?
« n y a quelques mois, dit M. de Brianville dans sa prélace de l'Abrégé méthodique de t histoire de Frame\ lit gouvernante, madame la marquise de Montausier^ me commanda de faire voir du jeuhe prince les portraits de nos rois. » Telle est l'origine de ce petit ouvrage. « Les fautes qui s'y sont glissées (ce sont les termes d'un curieux errata)^ sont d'autant plus pardonnables qu'il a fkllu le composer et l'imprimer en môme temps avec grande pré-
1 . Voici le Utre complet : Abrégé Ptithodique dt Chuiùire de Fnmct, pet la chronologie, la généalogie j les faits mémorables, et le caracitre moral et poétique de tous nos rois. Ensemble, leurs portraits, énricbis de symboles et de leurs armoiries prises fidèlemeat ftur leurs monnAies, leurs sèedut et diverv autres monuments, avec leurs véritables devises. Le tout accompagné d'un nouveau jeu de cartes de ces mêmes portraits. Dédié à monseigneur lé Ûauphln. A Paris, obbx €h. dé Serey, t064^ aTed Privilège du Roi. Le nom de Tautenr est à la fin de TËpître au Dauphin. — Claude Oronce Fine de Biianville est de la famille du célèbre mathénfatlcièn.— « Son hu de barus dU blason lui atlirà, dit le P. MêbéCrier, des désagréments à sa naissaneé (1660], à cause de la rencontre fILcbeuse des armoiries de quelques princes sous les titres de valets et d'as. Il changea ces titres odieux en ceux de princes et de chevaliers. Sbn ouvrage Tui alors bien refu et eut pluileiîrs éditleoê. »
acvm. coRTBiiPoiiAms d*instr. voralb et poutkhib. lxyii
eipitatioà, à cause du progrés inespéré an prince k qui il est destiné) qui a devancé tous nos soins et toutes nos dîUgences. » Une d misérable flatterie est-elle nécessaire envers on en&nt de trois ans I Et que vous semble des devises composées en son intention, ici : cœlum tempestatewquê serenat; là, sur le socle de son buste, après celai du roi : unuspone seqtwr? C*auti^ur est très-content de sa méthode, àuivant laquelle chaque règne se termine par des réflexions, des maximes de politique , tirées de quelque autour illustre dont il allègue même les passages en leur original. Cette manière de conclure lui semble digne de la grandeur de son snjet et de l'utilité de Thistoire ; il finit sa préface par une réflexion de Xénophon : c C'est toujours une grande entreprise que d'oser écrire llibtoire des Rois. »
Où va se founroyer cet homme d'esprit qui était digne de figurer dans la compagnie de M. de La Rochefoucauld, de madame de La Fayette, de madame de Sévigné^? Regardez quelques-unes de ses Réflexions, qui ne sont que des citations latines, grecques, italiennes, espagnoles. Voici Aristote invoqué pour Pharamond : a A la fin nul état ne peut subsister si les lois n'y ont un pouvoir absolu^ » La majesté royale a besoin> ést-il dit à propos de Clodion, d'être armée des lois. La crainte des dieux^ d'après Tite-Live, sert à caractériser Clovis. D'assez bonnes réflexions sont empruntées à Saatedra : pour Childéric II, <c l'aversion des sujets que s'attirent les
1. Letires de SMçni^ 1S20, iii-S% t. iv, p. 43S. Du 20 août 1670. L'abbé de Quinçay, qu'on y nomme pour an dîner dans la maison de Longneil, donné par la marquiie d'Uxellea, n'est autre que M. de firinfille» d'^prèe U noie de M. de Montitierqaé.
LXVlll DE LA COMPOSITION DES MÉMOIBES.
méchants princes est à la fin la cause de leur ruine et du bouleversement des États; » pour Liouis XII, « l'amour réciproque du Roi et des sujets est nécessaire. » Les rébellions victorieuses sont habilement déguisées; c'est comme régent qu'Eudes régna pendant la minorité de Charles le Simple. Arrière la moralité privée I La raison d'État doit parler plus haut : on reproche à Louis le Jeune son divorce, avec cette phrase de Tacite : Privata odia publias utilitatibus remittenda. On cite cependant, à propos d'Henri IV, trois vers d'Alphonse d'Espagne « sur les mauvaises mœurs des princes qui autorisent les dérèglements des sujets* » Le jugement sur Philippe le Bel est remarquable : « Malgré son procédé violent et intéressé contre les Templiers, le soin qu'il prit des gens de lettres fit qu'ils turent ses défauts et n'immortalisèrent que ses louables qualités, d'après ces vers d'Horace :
Vixere fortes ante Agamemnona Haïti : sed omnes iflacrymabiles Urgentur, ignotiqoe longa Noete, carent quia vate sacro.
L'Agamenmon du dix-septième siècle ne devait-il pas, avec le même succès, pour sa réputation d'homme privé et de roi, gagner ou fasciner toutes les muses? C'est à Louis XIV que l'adroit écrivain applique la Réflexion sur la monarchie, empruntée aux poètes grecs : « tïç xoc^oç
f9TW, )) « tXç ^(Ftktx^, » (( tx ai Acôc paveX^tç; )) c'est pOUr lui
qu'il précise la théorie du droit divin et de l'autorité absolue d'un seul.
Toutes ces Réflexions ou Maximes ne pouvaient pas déplaire en haut lieu ; le ton de cette morale politique