L*ABBÉ DE BRUNVILLE. LXI
sent celui des Mémoires pour le Dauphin. Il n'y a trace nulle part des droits des sujets; tout ce qu'on se hasarde à souhaiter pour eux c'est l'amour de leur souverain. Si cette bienveillance fait défaut, on entrevoit la possibilité de la révolte. L'utilité des lois et de la religion , la prérogative royale, la raison d'État: telles sont }es idées qui dominent.
L*auteur vise autant aux bonnes grâces du Roi qu'à l'instruction et au divertissement du Dauphin, qui sont l'objet officiel du livre. Quelques maximes seulement sont à l'adresse du jeune prince, quand il flétrit les rois binéants, Dagobert U, Philippe I", avec des vers d'une tragi-comédie pastorale, // Pastor fido^ de Guarini. C'est l'auteur le moins sérieux de tous ceux dont il cite de belles paroles, c'est donc peut-être aussi l'idée à laquelle il attachait le moins d'importance. D'ailleurs, quand on doit marcher sur les traces d'un aussi puissant Roi {unus pone seqttor, on se rappelle cette devise du Dauphin), quand on doit rendre le ciel serein et calmer les tempêtes (autre devise), peut-on devenir un roi fainéant !
Le livre et l'auteur jouirent d'une grande faveur : cet abrégé d'histoire fut réimprimé en 1667 et en 1674. M. de Brianville aime les tableaux, les symboles héroïques. Il donne, en 1665, un projet de lliistoire de France en tableaux pour monseigneur le Dauphin; ce sera en 1670 one histoire sacrée dans le même genre. Les symboles héroïques pour le Roi ne lui coûtent pas, soit sur les préparatifs de la guerre en 1667, soit pour les dernières conquêtes de 1668, en attendant une devise, en sonnet, sur les préparatifs de la campagne de 1672. Une véritable passion pour la gloire de Louis XIVse joignait donc chez
LXK DE LA amPOSlTlON DES MÉMOIRES.
lui 8JU culte des idées monarchiques» et au désir de oon* tribuer à riostructiûii du Dauphin. Aimer le Boi et penser commQ lui, étaient les premières conditions pour avoir Tbonneuf d'offrir quelque li?re à son fils. If. de Brianville aurait pu , à ce douille titre , aussi bien que fif . de Périgny, tenir la plujne quand U s'est agi de convertir le Journal du Roi en Mémoires pour le Dauphiii.
Mais son goût exclusif pour les Réflexions kolôes des fj^ts, pour ce travail de pastiche qui est une sprte de di^ui^ement de la vérité, pour 1^ juxtaposition d'apophthegmes tirés de tous les siècles, de tous les pays, de toutes les langues sans uQp application franche et directe à des événements particuliers, n'était pas en accord avec respfit pratique et ouvertement audacieux de Louis XJV. Lors n^éme que Louis XIV aurait connu Aristote, Mariana ou Guarifii, il n'était pas homme ^ mettre ses opi* nions sur le compte d'autrui, et qi^and dans un endroit des Mémoires nous verrons citer Cicéron, nous pourrons être assuré que cette rémioisceuce n'est pas du P^i, mais du rédacteur. Les idées pofv lui n'av,aient de valeur qu'autant qu'elles se rattachaient à quelqne chose de réel et de présent. H ne pensait pas en érudit, en pbilpsopbe, mais en roi.
D'ailleurs pour un enfant, c'est phrase perdue que toute réflexion, politique ou morale, qm n'est pas dans un milieu vivant. Réflexiops, maximes, sentences, données d'une manière générale et absolue, ne sont comprises qu'à un certain âge, avec la culture d^ J'éduc^tipp, et l'expérience de la vie. Le duc de La Rochefoucauld, avec touJ« sa profondeur de pensée, n'aurait pas été intelligible pour le Dauphin, s'il lui avait adressé des conseils sentencieux
LE DOC DE tA ROCHBFÛIICAJDLD. LUI
dans le genre de son Suneux ouvrage, qui paraissait ^ cejtte époqae môme, en 1665 et 466$. Il recomiait, dans ime lettre àpiadame de Sablé ^ Timpuissance de la raison pare lorsqu'on a affaire k des esprits aussi leudres : a C*est ce que vpu^ m'avez envoyé (un ouvrage d'elle sur l'instruction des enfants) qui me rend capable d'ôtre gour vemeur de M. le Paupbin depuis l'avoir lu, et non pas les sentences que j'ai faites, p Qu'il ait été question se* rieusement ou non de ce frondeur repenti pour en faire le gouvemeuir du fils unique du Jloi, il est certain que la nature d/s son esprit, excluant Ijbs faits, les tableaux, les scènes particulières de la vie publique ou privée, etnesaisissantjamais que la formule des idées et des sentiments, le rendait peu propre à des fonctions toutes pratiques où cbaque jour on doit s'appliquer à montrer en action les mérites et les défauts de l'humanité, avec leurs change* ments de costnmeetde physionomie selon )esjévénements, les piersonnages et le^ temps. Je ne parle pas de sa thépne moraje qui n'est pas sympathique à la jeunesse, et que ses meilleurs amis critiquaient ayec un tact exquis, sans amertume mais s^ns illusipu sur son comp^ ; « U me parait en général, lui écrivait ' la maréchale de Schomberg, Marie de Hautefort, un peu avant la publication, qu'il y a en cet ouvrage beaucoup d'esprit, peu de bonté, et fcM'ce vérités que j'aurais ignorées toute ma vie. Je ne suis pas encore parvenue. à cette habileté d'esprit, où l'on ne connaît dans le monde ni honni&ur, ni bopté, n
1. BibL imp. Mtc Vallant. Portefeuilles IL Rétidu St. Germ., 17, in-f» p. 170. *