LXII DB LA COMPOSITION DES MÉIIOIRES
probité. Si ces mystères étaient imprimés, ils ôteraient à tout jamais la confiance qu'on pourrait prendre en l'auteur. » Nous ne considérons ici que le gentilhomme philosophe , qui est un spectateur trop attentif de son esprit enfantant des abstractions et des formules. Il termine par exemple un billet d'affaire par cette observation faite sur lui-même : a Je n'ai point vu de maximes il y a longtemps, je crois pourtant qu'en voici une : (t Un appartient qu'aux grands hommes d'avoir de grands défauts. » Supposez un instant l'illustre rêveur dans le poste que reçut à la fin de 1668 M. le duc de Montausier. Quelle que soit l'infériorité de talent de ce dernier, il sera sans doute plus utile, plus instructif avec sa rude méthode de morale en action. Les plus belles maximes de La Rochefoucauld, « que j'entends toutes comme si je les avais faites, » (c'est ce que peut écrire madame de Schomberg *), seraient-elles à la portée d'un enfant? En voici une qui est admirable, et que M. de La Rochefoucauld, s'il avait été gouverneur, aurait pu appliquer à son royal élève arrivé à l'âge d'homme : la paresse^ toute languissante quelle est y détruit toutes les passions. Mais le Dauphin -dans son enfance aurait-il saisi le sens profond des paroles du moraliste?
Contre ce défaut, on le sait, M. de Montausier cropit que les sentences ne suffisaient pas. Est-il question de la mollesse des princes, dont le peuple fait les frais : M. de La Rochefoucauld ou Pascal rencontrera quelque phrase énergique; la leçon donnée à ce-sujet par Montausier fut non une phrase, mais un acte. La première fois que le Dauphin montait à cheval, raconte le biographe du gou-
I. Bibl. imp. Msc. Vmllant. Portereuilles II. Résidu St. Germ., 17, in-f> p. 177.
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verneur, à la sortie du parc de Versailles, il fat conduit dans une cabane : «Voyez, lui dit M. de Montausier ^ c'est sous ce chaume et dans cette misérable retraite que logent le père, la mère et les enfants, qui trayfûllent sans cesse pour payer l'or dont vos palais sont ornés, et qui meurent de faim pour subvenir aux frais de votre^ table. » L'enfant a besoin d'être saisi par un spectacle, il faut qu'on parle k ses oreilles et à ses yeux. Les sens sont un intermédiaire nécessaire pour qu'il laisse venir jusqu'à lui le langage de la raison, et môme celui du sentiment. Qu'on lui traduise les vertus et vices par des faits extérieurs, il les comprendra ; de même que si on veut lui donner le goût de la guerre, des jeux militaires, des revues, des combats simulés seront son premier et son plus utile enseignement. De belles histoires vivement racontées avec des réflexions courtes et expressives feront plus d'effet sur lui que l'analyse abstraite de sentiments moraux et de vues politiques, par les maîtres les plus habiles dans la connaissance des âmes ou le gouvernement des peuples.
Les instructions destinées au Dauphin par Louis XTV, reposant sur le récit de fkits actuels, n'avaient donc à reproduire ni la forme des sentences morales du duc de La Rochefoucauld ni celle des Réflexions politiques de Tabbé de Brianville. Mais ces deux ouvrages, dont la publication a précédé d'aussi peu de temps la composition des Mémoires, semblent y avoir laissé leurs traces : quelques-unes des maximes de politique indiquées , avec un style d'emprunt, par l'abbé aumônier du Roi, tiennent une