A LA COUR, RAISONS POUR LA GUERRE; POUR LA PAIX
toute rAUemagne semblait demeurer. L'on me remontra que toutes mes mesures étaient déjà prises pour la campagne prochaine, mes recrues levées ou ordonnées, mes magasins remplis , et une bonne partie de la dépense faite ] que les Hollandais, qui faisaient tant de bruit, avaient plus de mauvaise volonté que de puissance; que les Anglais qui s'unissaient à eux n'avaient ni troupes, ni finances prêtes pour faire aucun effort important -, que les Suédois , n'étant pas encore absolument déclarés , balanceraient apparemment plus d'une fois avant que de quitter l'ancienne alliance de la France pour se joindre aux États naguère leurs ennemis, outre que leur pays étant fort éloigné de nous, leurs forces ne pourraient arriver que fort tard; mais qu'enfin toutes ces puissances jointes ensemble n'iraient pas encore à la moitié de mes forces, sans compter, disait-on, ma présence, ma vigueur et mon application que Ton ne manquait pas de faire valoir pour beaucoup. En sorte qu'avant la fin de la campagne on me promettait infailliblement la conquête des Pas*Bas.
Mais quoique ces raisons fussent, en effet, spécieuses et capables de toucher un cœur ambitieux, j'en voyais à regret, de l'autre côté, de plus pressantes et de plus solides. Car ceux qui étaient de l'avis de la paix ne contestaient pas ^ que je ne fusse plus fort que les Espagnols; mais ils disaient qu'il fallait bien moins de force pour se défendre que pour attaquer; que plus je ferais de progrès, plus mes armées seraient affaiblies par les grosses garnisons qu'il faudrait laisser chez des peuples
1. Il 7 aTait d'abord : « la ne doatais pas qae... • au lieu de : « eeox qui... •
nouvellement domptés; qu'au contraire, mes ennemis s'augmenteraient tous les jours en nombre , par la jalousie qu'on aurait de moi *, que quand bien d'abord je ferais quelque conquête importante, il faudrait bien se résoudre enfin ou à rendre par la paix une bonne partie de ce que j'aurais pris, ou bien à soutenir moi seul une guerre éternelle contre tous mes voisins •, qu'ayant publiquement déclaré, dès le premier jour de cette querelle, que je ne demandais que la valeur de ce qui m'était justement échu ', il n'était pas possible que je refusasse de me contenter de ce à quoi je l'avais moi-même estimée, sans attirer contre moi tous les États qui étaient dépositaires de mes paroles ; que l'empereur, qui paraissait encore indifférent, ne laisserait pas perdre un si beau prétexte d'empêcher l'affaiblissement de sa maison, et d'engager dans son parti, s'il pouvait, tous les États et princes d'Allemagne; que les Suisses mêmes, déjà fort irrités par la conquête de la Bourgogne, me voyant * encore tenter de nouveaux projets, pourraient ou faire quelque chose de leur chef ou favoriser les desseins de mes ennemis; que le pape et toute la chrétienté me reprocheraient d'avoir, pour mon intérêt particulier, suspendu les forces des princes chrétiens, pendant que Candie tomberait sans secours au pouvoir des infidèles ; et qu'enfin mes peuples , frustrés par les dépenses d'une si grande guerre des soulagements qu'ils
1. LMdée coDtinaait d'abord par cette phrase, qa'on a efticée ensaite: « ... et ajant depuis fixé moi-roème ce dédommagemeot à oertaioes terres par moi déclarées... »
2. Une pensée incidente est ajoutée : « me Toyant élnder les protestations que J*afafs faites, » ou : « me Tojant contre ma parole tenter... »
MOTIFS PARTICULIERS AU BOl POUR LA PAIX. 349
attendaient de moi , me pourraient soupçonner d'avoir préféré les intérêts de ma gloire particulière à ceux de leur avantage et de leur repos.
Mds^ outre ces raisons qui pouvaient être alléguées par tout le monde, il y en avait d'autres qui dépendaient purement des vues secrètes que j'avais alors: car, à dire vrai , je ne regardais pas seulement à profiter de la conjoncture présente, mais encore à me mettre en état de me bien servir de celles qui vraisemblablement pouvaient arriver.
Dans les grands accroissements que ma fortune pouvait recevoir, rien ne me semblait plus nécessaire que de m'établir, chez mes plus petits voisins, dans une estime de modération et de probité qui pût adoucir en eux ces mouvements de frayeur que chacun conçoit naturellement à Taspect d'une trop grande puissance. Et je considérais que je ne pouvais faire paraître ces vertus avec plus d'éclat qu'en me faisant voir ici, les armes à la main, céder pourtant a Tintercession de mes alliés, et me contenter d'un dédommagement médiocre. Je remarquais, de plus, que ce dédommagement, pour médiocre qu'il parût à l'égard de ce que je pouvais acquérir par les armes, était néanmoins plus important qu'il ne semblait, parce que, m'étant cédé par un traité volontaire, il portait un certain abandonnement des renonciations par lesquelles seules les Espagnols prétendaient exclure la reine de toutes les successions de sa maison^ que si je m'opiniâtrais maintenant à la guerre, la ligue qui s'allait former pour la soutenir demeurerait ensuite pour toujours comme une barrière opposée à mes plus légitimes prétentions, au lieu qu'en m'ac->
commodant promptement , je la dissipais dès sa naissance, et me donnais le temps de faire naître des affaires aux ligués , qui les empêcheraient de se mêler de celles que le temps me pouvait fournir ^ que quand même il n'arriverait rien de nouveau, je ne manquerais pas d'occasions de rompre quand je voudrais avec l'Espagne; que la Franche-Comté, que je rendais, se pouvait réduire en tel état que j'en serais le maître à toute heure , et que mes nouvelles conquêtes bien affermies m'ouvriraient une entrée plus sûre dans le reste des Pays-Bas *, que la paix me donnerait le loisir de me fortifier chaque jour de finances, de vaisseaux, d'intelligences, et de tout ce que peuvent ménager les soins d'un prince appliqué dans un État puissant et riche; et qu'enfin dans toute l'Europe je serais plus considéré, et plus en pouvoir d'obtenir de chaque État particulier ce qui pourrait aller à mes fins, tandis que l'on me verrait sans adversaire, que quand il y aurait un parti formé contre moi.
Et, en effet, peu de temps après que j'eus déclaré la résolution que j'avais prise de faire la paix, l'empereur, convaincu de ma bonne foi , entra en négociation du traité éventuel qu'il avait jusque-là rejeté, et l'affaire ayant été discutée par le comte de Furstemberg de ma part, et par... pour l'empereur, fut enfin terminée le..*, à condition que le cas présupposé arrivant, l'empereur aurait ' pour lui... et moi le... Ce qui fut encore une
1 . Au Mftc, f* 399 f^t il j a un grand espace ^ide entre : « pour lui... » el : « moi le...e Celle place est réservée pour led conditions territoriales.
TRAITÉ ATEC L*EIIPBRSUR POUR LB PART. DE l'eSPAGNE. 351
merveilleuse confirmation des droits de la Reine, et un aveu fort exprès de la nullité des renonciations : acte d'autant plus important qu'il était fait par la partie même qui seule alors avait intérêt à les soutenir.
Et en marge, de la main qui corrige ordinairement, sans doute de M. de Périgny, sont ces mois : « Espagne à partager. » L'éditeur de 1806 indique dans une note (p. 372, t. II) et les vides signalés ici et l'observation marginale. Il ajoute : • Vu l'importance du seeret, le Roi donnait une grande marque de confiance à Pellisson de lui laisser même entrevoir ce mystère. » C'est toujours la même erreur : Pellisson n'est pour rien dans la rédaction de ces pages de 1668 que fournit notre manuscrit.
Bien que la composition des Mémoires , au point où ils s'arrêtent dans l'année 1668, ait Tair d'être bmsquement suspendue, cependant à les considérer non pas comme une histoire suivie, mais comme des instructions politiques et morales reposant sur les faits présents, ils offrent un ensemble complet. Le cadre en est dessiné avec soin , ils s'ouvrent par une délibération (du Roi avec lui-même , bien entendu) sur l'opportunité de la guerre d*Ângleterre, et se ferment par une délibération (de même nature) sur l'opportunité de la paix avec l'Espagne. Le rédacteur a pris soin d'annoncer à peu près dans les mêmes termes cette grave délibération au commencement des Mémoires de 1666 et à la fin de ceux de 1668 :
1666. ... Délibération sans doute importante 8oit par la oonséquenoe, aoit par le poids des raisons qui se pouvaient alléguer de tous les deux côtés.
1668. ... La délibération était diiBeile assurément d'elle-même par le nombre et par le poids des raisons qui se rencontraient des deux côtés.
La guerre , ou plutêt le semblant de guerre maritime entreprise contre les Anglais pour satisfaire à des conventions positives avec les Provinces-Unies, la guerre pour les droits de la Reine contre les Espagnols, donnent naissance aux principaux événements qui constituent la matière des réflexions royales. D'après le début si chargé d'antithèses , si ridicule par le ton emphatique, que deux textes manuscrits sur trois donnent aux Mémoires de 1666, Il ne devrait être