‹ Mémoires de Louis XIV pour l'instruction du Dauphin. D'après les textes originaux avec une étude sur leur composition, des notes et des éclaircissementsChapitre 176 sur 280 · DÉSORDRE DANS TOUTES LES CLASSES DE LA SOCIÉTÉ · texte numérisé non relu

DÉSORDRE DANS TOUTES LES CLASSES DE LA SOCIÉTÉ

être très-utiles, d'un grand mérite, s'ils en eussent été moins persuadés. Il ne s'agissait plus seulement de quelques docteurs particuliers et cachés , mais d'év6ques , établis dans leur siège , capables d'entraîner la multitude après eux, de beaucoup de réputation, d'une piété digne en effet d'être révérée tant qu'elle serait suivie de soumission aux sentiments de l'Église, de douceur, de modération et de charité. Le cardinal de Retz, archevêque de Paris , que des raisons d'État très-connues m'empêchaient de souffrir alors, ou par inclination, ou par intérêt, favorisait toute cette secte naissante ou en était favorisé.

Le moindre défaut dans Tordre de la noblesse était de se trouver mêlée d'un nombre infini d'usurpateurs, sans aucun titre , ou avec titre acquis à prix d'argent sans aucun service. La tyrannie qu'elle exerçait en quelques-unes de mes provinces sur ses vassaux ou sur ses voisins ne pouvait plus être soufferte ni réprimée que par des exemples de sévérité et de rigueur.

La fureur des duels, un peu modérée depuis l'exacte observation des derniers règlements, sur quoi je m'étais toujours rendu inflexible, montrait déjà par la guérison déjà avancée d'un mal si invétéré, qu'il n'y en avait point où il fallût désespérer du remède.

La justice, à qui il appartenait de réformer tout le reste, me paraissait elle-même la plus difficile à réformer. Une infinité de choses y contribuaient : les charges remplies par le hasard et par l'argent , plutôt que par le choix et par le mérite ^ peu d'expérience en une partie des juges, moins de savoir ; les ordonnances de mes prédécesseurs sur l'âge et le service éludées presque

partout ; la chicane établie par une possession de plu sieurs siècles , fertile en inventions contre les meilleures lois» et enfin ce qui la produit principalement, j'entends ce peuple excessif vivant de procès et les cultivant comme son propre héritage, sans autre application que d'en augmenter et la durée et le nombre. Mon conseil même, au lieu de régler les autres juridictions, ne les déréglait que trop souvent par une quantité étrange d'arrêts contraires, tous également donnés sous mon nom et comme par moi-même, ce qui rendait le désordre beaucoup plus honteux'.

Tous ces maux ensemble, ou leurs suites et leurs effets , retombaient principalement sur le bas peuple , chargé d^ailleurs d'impositions, et pressé de la misère en plusieurs endroits, incommodé en d'autres de sa propre oisiveté depuis la paix , et ayant surtout besoin d'être soulagé et occupé.

Parmi tant de difficultés dont quelques-unes se présentaient comme indomptables, trois considérations me donnaient courage : la première^, qu'en ces sortes de choses^, il n'est pas au pouvoir des rois, parce qu'ils sont hommes et qu'ils ont affaire à des hommes, d'at-

1. M90. a, en face de celte phrase, Pellisson écrit ceci : « Je dirai peuU être trop tiardiment à Sa Majesté, mais par un bon motif, qu'ayant autrefois fait grande réflexion à ces matières du temps que j'étais an seeao, j*ai toujours cru qu'on pouvait exterminer tout d'un eoup une Ixmne moitié des procès du Conseil par un seul article d'ordonnance, qui n'aurait rien d'injuste ni de difficile à pratiquer. »

2. Au brouillon a, on ne compte pas avec tantd*apprdt les idées : « première, seconde, dernière ; » on donne les mêmee avec quelque légère différence dans l'expression.

3. a : « qu'en d'aussi grands projets ni même en de moindres... »

ON PECT ESPÉRER ï REMÉDIER. 379

trâidre toute la perfection qu'ils se proposent, trop éloignée de notre faiblesse, mais que cette impossibilité est une mauvaise raison de ne pas faire ce que Ton peut, et cet éloignement de ne se pas avancer toujours, ce qui ' ne peut être sans utilité et sans gloire -, la seconde , qu'en toutes les entreprises justes et légitimes le temps, l'action même, le secours du cieP, ouvrent d'ordinaire mille voies, et découvrent mille facilités qu'on n'attendait pas-, la dernière enfin, qu'il semblait lui-même me promettre ce secours en disposant toute chose au même dessein qu'il m'inspirait.

Tout était calme en tout lieu : ni mouvement, ni crainte ou apparence de mouvement dans le royaume qui pût m'interrompre ou s'opposer à me^ projets ^ la paix était établie avec mes voisins, vraisemblablement pour aussi longtemps que je le voudrais moi-même, par les dispositions où ils se trouvaient.

L'Espagne ne pouvait se remettre si promptement de ses grandes pertes : elle était non-seulement sans finances, mais sans crédit, incapable d'aucun grand effort en matière d'argent ni d'hommes, occupée par la guerre de Portugal qu'il m'était aisé de lui rendre plus difficile et que la plupart des grands du royaume étaient soupçonnés de ne vouloir pas finir. Leur roi était vieux, d'une santé douteuse; il n'avait qu'un seul fils en bas âge et assez infirme, lui et son ministre^ don Louis de

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