LE ROI N'A PAS CONTRE ELLES DE RESSENTIMENT
les officiers des compagnies avaient acquis la meilleure partie, ce qui faisait qu'on regardait comme une grande entreprise de les choquer d'abord si rudement dans leurs intérêts les plus sensibles. Mais le fond de cette affaire était juste : car deux quartiers étaient encore beaucoup pour ce qu'ils en avaient payé ^ la réformation était nécessaire; mes affaires n'étaient pas en état que je pusse rien craindre de leur chagrin. Il était plutôt à propos de leur témoigner qu'on n'en craignait rien , et que les temps étaient changés. Et ceux qui , par divers intérêts, eussent souhaité que ces compagnies s'emportassent, apprirent de leur soumission, au contraire, celle qu'ils me devaient.
En toutes ces choses, mon fils, et en plusieurs antres que vous verrez ensuite, qui ont mortifié, sans doute, mes officiers de justice, je ne veux pas que vous me donniez, comme auront pu faire ceux qui me connaissent moins, des motifs de peur, de haine et de vengeance pour tout ce qui s'était passé durant la Fronde, où l'on ne peut pas nier que ces compagnies ne se soient souvent oubliées, et jusqu'à d'étranges extrémités.
Mais en premier lieu, ce ressentiment qui parait d'abord si juste, le serait peut-être beaucoup moins à l'examiner de près. Elles sont rentrées d'elles-mêmes et sans violence dans le devoir. Les bons serviteurs ont ramené les mauvais. Pourquoi imputer à tout le corps les fautes d'une partie, plutôt que les services qui ont prévalu, et par où l'on a fini ? Il faudrait du moins oublier l'un en faveur de l'autre, et se souvenir seulement qu'à relire les histoires à peine y a-tril aucun ordre du royaume, no-
44f SUPPLÉMENT AUX lÉVOIRES DE l661«
blesse, église, tiers état^ qui ne soit tombé quelquefois en des égarements terribles dont il est revenu.
D*ailleurs, mon fils, encore que sur les offenses, autant ou plus que sur tout le reste, les Rois soient hommes, je ne crains pas de vous dire qu'ils le sont un peu moins quand ils sont véritablement rois, parce qu'une passion maîtresse et dominante, qui est celle de leur intérêt, de leur grandeur et de leur gloire, étouffe toutes les autres en eux.
Cette douceur qu'on se figure dans la vengeance n*est presque pas faite pour nous, elle ne flatte que ceux dont le pouvoir est en doute : ce qui est tellement vrai, que les particuliers mêmes, s'ils ont quelque honneur, ont peine à Texercer sur un ennemi tout à fait abattu. Pour nous, mon fils, nous sommes très-rarement dans cet état du milieu ofi on prend plaisir a se venger : car nous pouvons tout sans difficulté, ou bien nous nous trouvons au contraire dans de certaines conjonctures délicates et difficiles, qui ne veulent pas que nous éprouvions quel est notre pouvoir.
Enfin, comme nous sommes à nos peuples, nos peuples sont à nous, et je n*ai point vu encore qu'un homme sage se vengeât à son préjudice en perdant ceux qui lui appartiennent, sous prétexte qu'il en aura été mal servi, au lieu de donner ordre pour l'avenir qu'il le soit un peu mieux.
Ainsi, mon fils, le ressentiment et la colère des rois sages et habiles contre leurs sujets ne sont que justice et que prudence.
L'élévation des parlements en général avait été dan^*
NÉGESSltÊ DE MAINTENIR L'AOTORITÊ SOUVERAINE. 443
gèreuse à tout le royaume durant ma minorité : il fallait les abaisser, moins pour le mal quMIs avaient fait, que pour celui qu'ils pourraient faire à Favenir. Leur autorité, tant qu'on la regardait comme opposée à la mienne, quelque bonnes que fussent leurs intentions, produisait de très-méchants effets dans TÉtat, et traversait tout ce que je pouvais entreprendre de plus grand et de plus utile. Il était juste que cette utilité remportât sur tout le reste, et de réduire toutes choses dans leur ordre légitime et naturel, quand même, ce que j'ai évité néanmoins, il eût fallu ôter à ces corps une partie de ce qui leur avait été donné autrefois : comme le peintre ne fait aucune difficulté d'effacer lui-même ce qu'il aura fait de plus hardi et de plus beau , toutes les fois qu'il le trouve plus grand qu'il ne faut, et dans quelque dispro-* portion visible avec le reste de Touvrage.
Mais je sais> mon fils, et je puis vous protester sincèrement, que je n'ai ni <i version, ni aigreur dans Tesprit pour mes officiers de justice. Au contraire, si la vieillesse est vénérable dans les hommes, elle me le parait encore plus dans ces corps si anciens. Je suis persuadé qu'en nulle autre partie de F État, le travail n'est peutêtre plus grand, ni les récompenses moindres.
J'ai pour eux l'affection et la considération que je dois*, et vous, mon fils, qui selon les apparences les trouverez encore plus éloignés de ces vaines prétentions d'autrefois, vous devez pratiquer avec d'autant plus de soin ce que je fais tous les jours moi-même, je veux'dire de leur témoigner de l'estime dans les occasions, d'en connaître les principaux sujets, et ceux qui ont le plus de mérite, de faire voir que vous les connaissez : car il
est beau à un prince de montrer qu'il est informé de tout, et que les services que Ton rend loin de lui ne sont pas perdus ; de les considérer^ et leurs familles , dans la distribution des emplois et des bénéfices, quand ils se voudront attacher plus particulièrement à vous; de les accoutumer enfin par de bons traitements et des paroles honnêtes à vous voir quelquefois, au lieu qu'au siècle passé une partie de leur intégrité était de ne pas approcher du Louvre \ et cela, non pas par mauvais dessein, mais par la fausse imagination d'un prétendu intérêt du peuple opposé a celui du prince, et dont ils se faisaient les défenseurs, sans considérer que ces deux intérêts ne sont qu*un, que la tranquillité des sujets ne se trouve que dans Tobéissance, qu'il y a toujours plus de mal pour le public à contrôler qu a supporter même le mauvais gouvernement des Rois dont Dieu seul est le juge, que ce qu'ils semblent faire quelquefois contre la loi commune est fondé sur la raison d'Etat, la première des lois par le consentement de tout le monde, mais la plus incx)nnue et la plus obscure à tous ceux qui ne gouvernent pas«
1. Au Mac. de Pellfsson (liv. ii, p. 91), a été écrite à la Balte, poU raturée celte phrase : « ... comme si le Roi de la cour eût été un autre que celui du parlement, pour qui Us prononçaient tous les Jours des arrêts. » L*éditeur de I80€ cite ces mots (note de la p. &ô), et croit qu'ils ont été raturés « comme étant une redondance. > L*idêe n'est cependant pas sana valeur.
SEMS DES TRAITÉS GOXCLCS AVEC L^ESPAfiNE. 446
H* 4. — T. page 407, note 3.
à la ris«ftM'«
Dans le texte B, après le projet de mariage'du roi d'Angle* terre avec ane infante de Portugal, dont le Roi espère se couvrir pour défendre indirectement les Portugais contre les Espagnols, nonobstant le traité des Pyrénées, il y a seulement cette phrase générale (8* caliier^ ^ 171 v»):
Ce n'est pas que je ne susse fort bien que les traités ne s'observent pas toujours à la lettre, et que les intérêts des coiironnes sont de telle nature que les princes qui en sont chargés ne sont pas toujours en liberté de s'engager à leur préjudice.
PelUsson la remplace par un développement sur la position respective de la France et de TEspagne, qui peuvent se dispenser également d'observer les traités a la rigueur. Ainsi, pour que le Roi ait le droit de violer • les traités, » il attribue le même droit de violation à ses ennemis : cVst là de l'habileté plutAt que de l'honnêteté politique.
Je toudierai ici, mon fils, un endroit peut-être aussi délicat que pas un autre dans la conduite des princes. Je suis bien éloigné de vouloir vous enseigner l'infidélité, et je crois avoir fait voir depuis peu à toute TEurope, en la paix d'Aix-la-Chapelle, quel état je faisais d'une parole donnée, en la préférant uniquement à mes plus grands intérêts; mais il y a quelque distinction à faire en ces matières.
L'état des deux couronnes de France et d'Espagne est
446 StJPPLÉIlESt AUX MÊMOmEB Dfi lÛ&U
tel aujourd'hui, et depuis loogtemps, dans le inonde, qu'on ne peut élever Tune san« abaisser Tautre qui n a presque jamais rien à craindre que par là. Cela fait entre elles une jalousie, qui, si je Tosais dire, est essentielle, et une espèce d'inimitié permanente que les traités peuvent couvrir, mais qu'ils ne sauraient jamais éteindre, parce que le fondement en dure toujours, et que Tune d'elles travaillant contre Tautre ne croit pas tant nuire à autrui que se maintenir et se conserver soi-même, qui est un devoir si naturel qu'il emporte facilement tous les autres.
Et à dire la vérité et sans déguisement, elles n'en-» trent jamais ensemble qu'avec cet esprit dans aucun traité. Quelques clauses spécieuses qu'on y mette d'u^ nion, d'amitié, de se procurer respectivement toutes sortes d'avantages, le véritable sens que chacun entend fort bien de son côté, par l'expérience de tant de siècles, €st qu'on s'abstiendra au dehors de toutes sortes d'hostilités et de toutes démonstrations publiques de mauvaise volonté : car pour les infractions secrètes et qui n'éclateront point, l'un les attend toujours de Tautrei par le principe naturel que j'ai dit, et ne promet le contraire qu'au môme sens qu'on le lui promet. Ainsi on pourrait dire, qu'en se dispensant également d'observer les traités à la rigueur, on n'y contrevient pas, parce qu'on n'a point pris a la lettre les paroles des traités, quoiqu'on ne puisse employer que celles-là, comme il se fait dans le monde pour celles des compliments, abso* lument nécessaires pour vivre ensemble, mais qui n'ont qu'une signification bien au-dessous de ce qu'elles sonnent»
SlOtENS D*lNfLUENCE A EMPLOYER EN ANGLEtfiRRR. 44?
Là réflexion générale est appliquée en particulier à la question du Portugal :
Je ne pouvais pas douter qu'ils n'eussent violé les premiers et en mille sortes le traité des Pyrénées, et j'aurais cru manquer à ce que je dois à mes États si, en l'observant plus scrupuleusement qu'eux, je leur laissais librement ruiner le Portugal, pour retomber ensuite sur moi avec toutes leurs forces, et me redemander, en troublant la paix de TEurope, tout ce qu'ils m'avaient cédé par ce même traité. Les clauses par où ils me défendaient d'assister cette couronne encore mal affermie, plus elles étaient extraordinaires, réitérées et accompagnées de précautions, plus elles marquaient qu'on n'avait pas cru que je m'en dusse abstenir ^ et tout ce que je croyais leur devoir déférer, était de ne le secourir que dans la nécessité, avec modération et retenue : ce qui pouvait se faire plus commodément par l'interposition et sous le nom du roi d*Angleterre, s*il était une fois beau-frère du roi de Portugal.
N» 5. — V. page 408, note 3, lliAI|«4e« ém eorrvpil«B k I» eour d* Angleferre.
Il s'agit de décider la cour de Charles II au mariage de ce prince avec Tinfaote de Portugal. Peilisson signale le moyen d'influence que Louis XIV crut pouvoir pratiquer auprès du roi d'Angleterre.
Je n'oubliai rien pour le porter a ce mariage, et parce
que c'est une cour où Von fait d'ordinaire beaucoup par l'argent, et que les ministres en cette nation ont été fort souvent suspects d'être pensionnaires d'Espagne^ et que le chancelier Hyde, très-habile homme pour le dedans du royaume, paraissait alors avoir un fort grand pouvoir sur l'esprit du Roi, je liai avec lui en particulier une négociation (rès>secrète, inconnue même à mon ambassadeur en Angleterre, et lui envoyai un homme d'esprit, et qui, sous prétexte d'acheter du plomb pour mes bâtiments, avait des lettres de crédit jusqu'à 500^000 liv . , qu'il offrit de ma part a ce ministre, sans lui demander que son amitié. Il refusa mes offres avec d'autant plus de mérite, qu'en même temps il avoua à cet envoyé qu'il était lui-même d'avis du mariage de Portugal pour l'intérêt du Roi son maître, à qui il le fit après cela parler en secret.
N*> «. — T. page 41Î, notes « et 6.
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Le rédacteur du texte B et Pellisson (Y. p. 411) viennent de faire remarquer au Dauphin pour son instruction :
Combien ces empereurs dont vous entendez parler dans nos histoires modernes sont éloignés de la grandeur de ceux dont nous tirons notre origine.
Pellisson ne résiste pas à la tentation d'expliquer comment