‹ Mémoires de Louis XIV pour l'instruction du Dauphin. D'après les textes originaux avec une étude sur leur composition, des notes et des éclaircissementsChapitre 258 sur 280 · RÉFORMES POUR LES DÉPENSES, POUR LES RECETTES · texte numérisé non relu

RÉFORMES POUR LES DÉPENSES, POUR LES RECETTES

honte et sans peur une dépense qui ne devait Jamais être connue. Pour éviter à l'avenir cette confusion, je résolus de libeller et d'enregistrer moi-méroe toutes les ordonnances que je signerais , en sorte quUl ne s*est fait ni pu faire depuis aucune dépense dont je n*aie su la raison. Je voulus aussi rebailler mes fermes, qui jusqu'alors n'avaient pas été portées à leur Juste prix ; et afin d'éviter les fraudes qui s'étaient souvent faites dans ces occasions, soit par la corruption des juges qui les adjugeaient, soit par les complots secrets que faisaient entre eux ceux qui les devaient en* ctaérir, je me trouvai moi-même aux enchères, et ce premier essai de mon application me fit augmenter mon revenu de trois millions, outre que je rendis le prix des baux payable par mois, ce qui me donna dès lors de quoi fournir aux dépenses les plus pressées, et me fit épargner à TÉtat une perte de quinze millions par tn, qui s'étaient jusque-là consumés dans les intérêts des sommes qu'on avait empruntées. — Pour les traites des recettes générales, au lieu de cinq sbls de remise qui se donnaient auparavant. Je ne laissai plus que quinze deniers pour livre : diminution qui, sur le total du royaume, montait à une somme si notable , qu'elle me donna lieu, dans le grand épuisement où j'étais, de rabaisser les tailles de quatre millions. — Je m'étonnais moi-même qu'en si peu de temps, et par des voies si pleines de justice, j'eusse pu trouver tant de profit pour le public. Mais ce qui pouvait causer un plus grand étonnement, c'est que ceux qui traitèrent avec moi à ces conditions firent un gain presque aussi grand et beaucoup plus solide que ceux qui avaient traité auparavant, parce que le respect que mes sujets avaient dès lors pour moi, et le soin que je prenais de protéger ceux qui me servaient dans tout ce qu'ils me demandaient avec justice, leur faisaient trouver alors autant de facilité dans leur recette qu'ils y avaient auparavant rencontré de chicane et d'endurcissement. — Je résolus, peu de temps après, de réduire à deux quartiers les augmentations de gages que les officiers avaient acquises à vii prix, et qui, ayant été payées jusquelà pour trois quartiers, avaient beaucoup diminué le prix de mes fermes ^ Mais je vous ai déjà expliqué, en pariant des compagnies

1. C'est \e seul endroit que j'ai pris la liberté de retrancher, parce lu 34

imiTertiiiety 1« JusUeeëe cette rédnetioD et li focllité ^efytrou- Tai, et je ne tous la marquerai maintenant en passant qne comme nn des bons effets de cette économie qni était si nécessaire à mon État. — Mais ta dernière résolution que Je pris cette année-là , touchant les finances, ftat l'établissement de la chambre de justice dans lequel ]*eus deux principaux, motif s. Le premi^ qne dans l'état où les choses étaient réduites, il n'était pas possible de diminuer suffisamment les impositions ordinaires, et de soulager aussi promptement la pau?reté des peuples, qu'en faisant contri- ' buer puisàammetit aux dépenses de l'État ceux qui s'étaient earichfs à ses dépens; et le second, que cette chambre examinant les traités qui avaient été faits, c'était le seul moyen qni pouvait faciliter l'acquittement de mes dettes. Car on les faisait monter à des sommes si prodigieuses, que je n'aurais pu les payer toutes sans ruiner la plus grande partie de mes sujets, ni les abolir de ma pure autorité sans me mettre en danger de faire quelque injustice, outre que je ne Toulais pas retomber dans l'abus qui s*était pratiqué dans le remboursement des billets de l'épargne, par le moyen desquels les gens de crédit se faisaient payer tôt ou tard des sommes qui ne leur étaient point dues, pendant que les véritables créanciers n'auraient tiré qu'une très-légère portion de leur dû*. C'est pourquoi je crus qu'il était bon de liquider exactement ce que je devais, et ce qu'on me devait, pour payer l'un et me faire payer de l'autre : mais |)arce que ces discussions étaient délicates, et que la plupart de ceux qui s'y trouvaient intéressés avaient beaucoup de crédit et beaucoup de parents dans les compagnies ordinaires de judicature, je fus obligé d^enfbrmer une exprès des hommes les plus désintéressés qui se trouvaient en toutes les autres.

Je ne doute point qu'en lisant tout ce détail, vous ne eonceviez en vous-même que TapplicatioD qu'il fallait pour toutes ces sortes de choses n*avàit pas en soi beaucoup d'agrément, et que ce grand nombre d'ordonnances , de baux, de déclarations, de registres et

qu'il a été placé ailleurs, et comme je crois plus à propos, dans les cahiers que le Boi a vus (Note de Pellitson). — V. p. 440. 1 . Cela n'est pas bien constant, ce me semble (Nou de Pellistom).

CHAMBRE DE JUSTICE* EFFETS DB L^PPLTCATION DU ROI. 63t

d*étit8, qu'il fillftU bob tealMnent voir et «iCBer, «ait oMOtroir ei résoBdre, B*éuii pas ose matière qui satisfit bcauaoBp «a esprit capable d^aotret dkoêm : et Je veux bien ea demenrer d'accord ayec tobs. Msis si toos ecasldérei daas la soite iea grands afaBtages qne j'en ai tirés, lee soalageoients q«e J*ai aecordés chaqBO année à mes sujets, de combien de dettes j*ai dégagé r&tat, combien j*ai racheté de droits aliénés, avec qoelle ponotoalité j'ai payé toutes les charges légitimes, et quel nombre de pauTrea ouTriert j'ai fait subsister en les occupant dans mes bâtiments ; combien de gratiBcations j'ai faites k des gens de mérite; commeDl j*ai entretenu les ouvrages publics; quels secours d'hommes et d'argent j*ai fournis à mes alliés; de combien j*ai augmenté le nombre de mes vaisseaux ; quelles places j'ai achetées >; avec quelle vigueur je me suis mis en possession des droits qu'on m'a contestés *, sans que pour cela j*aie jamais été rédoit à la malheureuse nécessité de charger mes sujets d'aucune imposition extraordinaire, tous trouverez sans doute alors que les travaux par lesquels je me suis mis en cet état m'ont dû paraître fort agréables, puisqu'ils ont produit tant de fruits pour mes sujets. Car enfin, mon fils, nous de-> vous considérer le bien de nos sujets bien plus que le nôtre propre. 11 semble qu'ils fassent une partie de nous-mêmes, puisque nous sommes la tête d'un corps dont ils sont les membres. Ce n'est que pour leurs propres avantages que nous devons leur donner des lois; et ce pouvoir que nous avons sur eux ne nous doit servir qu'à travailler plus eificacement à leur bonheur. 11 est beau de mériter d'eux le nom de père avec celui de maître, et si l'un nous appartient par le droit de notre naissance, l'autre doit être le plus doux objet de notre ambition. Je sais bien que ce titre si beau ne s'obtient pas sans beaucoup de peine; mais dans les entreprises louables, il ne faut pas s'arrêter à la vue de la difflculté. Le travail n'épouvante que les&mes faibles; et dès lorsqu'un dessein est avantageux et juste, ne le pas exécuter est une faiblesse.

1. Je ne sais s'il y a plualeon places aohetéei [Piotê de PellUêon]»

2. Il semble qu'il y ait deux choses oubliées, rangoientation des troupes, ft eelle des meubles prédeux de la oouroaae, pierreries, ele. ( Note de PeUition).

La paresse chez ceux de notre rang est opposée à la grandeur de courage, aussi bien que la timidité. II est sans doute qn^an monarque obligé de veiller i Tintérét public mérite plus de bISme en fuyant une peine utile, qu'en 8*arrétant à la vue d'an danger pressant . car enfin la crainte du danger peut être presque loujonrs colorée par un sentiment de prudence ; lU lieu que Pappréhension du travail ne peut jamais être considérée que comme une mollesse inexcusable.

J*é tais dans ces occupations quand il me vint nouvelles de Londres, que le 10 octobre, à rentrée d*un ambassadeur de Suède, Tarobassadeur d*Espagne, le baron de Vatteville, avait prétendu former une concurrence de rang entre les ministres du rot son maître et les miens; et que sur cette vision, ayant sous main et à force d'argent disposé les choses à une sédition populaire, il avait osé faire arrêter le carrosse du comte d'Estrades, mon ambassadeur, par une troupe de canaille armée, tué les chevaux à coups de mousquet, et l'avait empêché enfin de marcher en sa véritable place. Votis jugerez de mon indignation par la vôtre même, carjene doute pas, mon fils, que vous n'en soyez encore ému en lisant ceci, et ne vous trouviez aussi sensible que je l'ai toujours été à l'honneur d'une couronne qui vous est destinée. Ce qui me blessait davantage, c'est que je ne pouvais regarder cette offense comme l'effet d'une querelle prise sur-le-champ, où le hasard eût plus de part que le dessein. C'était au contraire une résolution faite de longue main, et dont ce ministre avait voulu flatter sa vanité et celle de sa nation. Il avait été très-mortifié du mariage de Portugal^ qu'il n'avait pu empêcher, quoiqu'il eût formé pour cela une grande cabale dans Londres , et des personnes les plus considérables de la* cour, jusqu'à irriter le roi lui-même parce procédé. L'argent qu'il avait demandé en Espagne pour rompre ce coup était arrivé, mais trop tard. Et ne se pouvant apparemment dégager de ses partisans, à qui il l'avait fait espérer, il cherchait du moins à employer cette dépense en quelque chose d'éclat qui pût faire honneur au roi son maître. Avec ce dessein <, quelque

1 . J'ai appris ces ciroonstanees de Tabbé de Vatteville (Ifote de Pet-

Page 1