AUTRES RAPPORTS AVEC L'ESPAGNE. LE CARROUSEL
flémoiréSy et si TOire vie datant par nécessité être mêlée de ces sortes de choses aussi bien que de pltis grande^, 11 n*était bon de vous faire remarquer quel est Tùsage légitime qu*on en peut faire. Je ne vous dirai pas seulement, comme on dirait à un simple particulier, que les plaisirs honnêtes ne nous ont pas été donnés sans raison par la nature; qu*i1s délassent du travail, fournissant de nouvelles forces pour s'y appliquer, serveni à la santé , calment les troubles de Tâme et Pinquiétude des passions, inspirent Thuroanité, polissent Tesprit, adoucissent les mœurs, et êtent à la vertu je ne sais quelle trempe trop aigre , qui là rend quelquefois moins sociable et par conséquent moins utile. Un prince et un roi de France peut encore considérer quelque chose de plus dans ces divertissements publics, qui ne^sont pas tant les nôtres que ceux de notre cour et de tons nos peuples. Il y a des nations où la majesté des rois consiste, pour une grande partie, à ne se point laisser voir, et cela peut avoir ses raisons parmi des esprits accoutumés à la servitude, qu'on ne gouverne que par la crainte et la terreur, mais ce n'est pas le génie de nos Français, et, d'aussi loin que nos histoires nous en peuvent instruire , s'il y a quelque caractère singulier dans cette monarchie, c'est l'accès libre et facile des sujets au prince. C'est une égalité de justice entre lui et eux , qui les tient pour ainsi dire daiis une société douce et honnête, nonobstant la différence presque infinie de la naissance, du rang et du pouvoir. Que cette méthode soit pour nous bonne et utile, rexpérience l'a déjà montré, puisque dans tous les siècles passés il n*est mémoire d'aucun empire d'aussi longue durée que celui-ci l'a été, et qui toutefois ne semble pas prêt à finir. Et c'est une chose remarquable, mon fils, que les politiques les plus intéressés, les moins touchés de l'équité, de la bonté et de l'honneur, semblent avoir prédit l'éternité à cet État, autant que les choses humaines se la peuvent promettre. Car ils prétendent que ces autres empires où la terreur domine et où le caprice du prince est la seule loi sont peut-être plus difliciles à entamer, mais que la première blessure leur est mortelle, n'y ayant presque point de sujet qui ne souhaite le changement, et qui ne le favorise aussitôt qu'il le peut espérer : au lieu qu'en France, disent-ils, s'il est facile de broncher, il y est encore plus facile de revenir à
568 APPENOiCB. Il 1662.
réut naturel des choses, n*y en aytnt aacan autre sans eiceptioi où les particuliers, et surtout les principajix d*entre eux, ivsàièi qu'ils l'ont un peu éprouvé, puissent trouver leur intérêt et leu compte, comme ils le trouvaient à celui-là.
Il vous semblera peut-être^ mon fils, que je rais bien loin dns cette réflexion ; mais elle ne laisse pas de venir parfaitemeat u sujet. J*avoue, mon fib, et tout ce que je vous ai déjà dit voas k fait assez comprendre , que cette liberté^ cette douceur, et, pov ainsi dire, cette facilité de la monarchie, avaient passé les justes bornes durant ma minorité et les troubles de mon État, et qu'elle était devenue licence, confusion, désordre. Mais plus j^étais obligé à retrancher de cet excès, et par des remèdes plus agréables, plu il fallait conserver et cultiver avec soin tout ce qui, sans diminuer mon autorité et le respect qui m'était dû, liait d'affectioD avec moi mes peuples et surtout les gens de qualité , afin de leur ftire •voir par là même que ce n'était point ni aversion pour eax,u sévérité affectée , ni rudesse d'esprit , mais raison et devoir amplement, qui me rendaient en d'autres choses plus réservé et plus exact à leur égard. Cette société de plaisirs , qui donne aux personnes de la cour une honnête familiarité avec nous , les toock et les charme plus qu'on ne peut dire. Les peuples, d'un autre côté, se plaisent au spectacle, où au fond on a toujours pour bat de lesr plaire; et tous nos sujets, en général, sont ravis de voir que noos aimons ce qu'ils aiment, ou à quoi ils réussissent le mieux. Par là nous tenons leur esprit et leur cœur, quelquefois plus forteaeit peut-jètre, que par les récompenses et les bienfaits; et à fégar^ des étrangers , dans un État qu'ils voient florissant d'ailleurs et bien réglé, ce qui se consume en ces dépenses qui peuvent passer pour superflues fait sur eux une impression très-avantagease de magnificence, de puissance, de richesse et de grandeur, sais compter encore que l'adresse en tous les exercices du corps, qui ne peut être entretenue et confirmée que par là , est toujours de bonne grâce à un prince, et fait juger avantageusement, parce qu'on voit, de ce qu'on ne voit pas.
Toutes ces considérations , mon fils , quand mon âge et aoi inclination ne m'y auraient |>as porté , m'obligeaient à fiavoriser des divertissements de cette nature , et vous j doivent obliger de
CARACTÈRE MONARCHIQUE DE CES FÊTES. DEVISE DU ROh 569
même, stns aller pourtant à on excès d*attachemeDt qui ne serait l»as loaable ; car alors, mon fils, qaelqae gravité qae vous puissiez d*ailleurs affecter dans vos autres actions^ ne vous y trompez pas, vous ne tromperiez point le public. Sous la couronne, quand vous Tauriez toujours en tête, et an travers du manteau royal, on aurait bientôt reconnu que* vous faites de vos plaisirs vos affaires, et passez par-dessus les affaires comme il faut passer par-dessus les plaisirs. Par cette ralsoa, il est quelquefois dangereux aux Jeunes princes de réussir au delà du commun à de certains exercices, et de ce genre surtout ; car ce fonds inépuisable d'amourpropre qui nous est si naturel nous porte toujours à cultiver, estimer et aimer sans mesure toutes les cboses oii nous pensons exceller au-dessus des autres. Si vous en croyez le maître à danser et le maître d'armes, et tous les autres, ils vous diront chacun, et il est vrai , que leur art demande l'homme tout entier, et qu'on y trouve toujours à apprendre; mais c'est assez pour nous de coûnaître cette vérité sans en faire Texpérience, ni chercher les dernières bornes de leur savoir^ qu'ils ne trouvent Jamais eux-mêmes. Cette perfection, quand nous pourrions l'acquérir, marquerait une attention et un soin peu dignes de nous, qu'on ne peut avoir qu'en négligeant ce qui vaut beaucoup mieux. Vous savez le mot de ce roi d'autrefois à son fils : N'as-tu point de honte de Jouer si bien de la lyre? Souffrez qu'en toutes ces sortes de choses, il y ait parmi vos sujets des gens qui vous surpassent, mais que nul ne vous égale, s'il se peut, dans l'art de gouverner, que vous ne pouvez trop bien savoir, et qui doit être votre application principale.
Le carrousel, qui m'a fourni le sujet de ces réflexions, n'avait été projeté d'abord que comme un léger amusement ; mais on s'échauffa peu à peu, et il devint un spectacle assez grand et assez magnifique, soit par le nombre des exercices, soit par la nouveauté des habits ou par la variété des devises.
Ce fut là que je commençai à prendre celle que j'ai toqjours gardée depuis, et que vous voyez en tant de lieux. Je crus que, sans s'arrêter à quelque chose de particulier et de moindre, elle devait représenter en quelque sorte les devoirs d'un prince , et m'exciter éternellement moi-même à les remplir. On choisit pour
corps le soleil, qui, dans les règles de cet art, est le plas noble de tous^ et qui, par la qualité d*unique, par Téciat qui rënTiroDoe, par la lumière qu*il communique aux autres astres qui lui composent comme une espèce de cour, par le partage égal et juste qu*i] fait de cette même lumière à -tous les divers climats do monde, par le bien qu'il fait en tous lieux, produisant sans cesse de tous côtés la Tie, la joie et Taction, par son înouyement sans relâche y où il parait néanmoins toujours tranquille, par cette course constante et invariable , dont il ne s*écarte ei ne se détourne jamais , est assurément la plus vive et la plus belle image d*un grand monarque. Ceux qui me voyaient gouverner avec asseï de facilité et sans être embarrassé de rien , dans ce nombre de soins que la royauté exige, me persuadèrent d'ajouter le globe de la terre, et pour âme nec pluribus impar : par où ils entendaient ce qui flattait agréablement Tambition d'un jeune roi, que, suffisant seul à tant de choses, je suffirais sans doute encore à gouverner d'autres empires, comme le soleil à éclairer d'autres mondes, s'ils étaient également exposés à ses rayons. Je sais qu'on a trouvé quelque obscurité dans ces paroles, et je ne doute pas qae ce même corps n'en pût fournir de plus heureuses. Il y en a même qui m'ont été présentées depuis ; mais celle-là étant déjà employée dans mes bâtiments et en une infinité d'autres choses, je n'ai pas jugé à propos de la changer.
Ce fut aussi cette année que, continuant dans le dessein de diminuer l'autoriié des gouverneurs des places et des provinces, je résolus de ne plus donner nul gouvernement vacant que pour trois ans, me réservant seulement le pouvoir de prolonger ce terme par de nouvelles provisions toutes les fois que je le trouverais à propos. — Le gouvernement de t^aris vaquait par la mort du maréchal de l'Hôpital : je le donnai, avec cette condition de trois ans, au maréchal d'Aumont, personne de considération, l'un des quatre capitaines de liies gardes du corps, attaché depuis longtemps à mon service personnel , atin qu'après cet exemple qui que ce soit ne se put croire moins bien traité quand on pratiquerait à son égard le même règlement. Je l'ai toujours observé depuis, et j'ai trouvé qu'il produisait deux bons eAets : l'un, que ceux qui ser-