A MA FEMME
De ma cache, à Paris, ce 6 février 1794, sept heures du soir.
* C est donc demain, ma bien-aimée, que je pars pour la Cabane. Par quel chemin la destinée nous aura-t-elle conduits à cet objet de tous nos vœux ! 11 fallaitdonc qu'auparavant bienfaiteur et victime de mes compatriotes, lâchement abandonné par tous mes faux amis, je me trouvasse seul au fond de l'abîme où m'avaient précipité les scélérats qui oppriment mon pays! Mais non, non! je n'étais pas seul. Quelque chose me restait de plus consolateur, de plus secourable, de plus fort que mon courage, que mon amour et même que mon innocence : tu me restais, ma bienaimée... et chaque jour, au péril de ta vie, tu m'as défendu, tu m'as sauvé... Quel étrange bonheur! chaque jour, chaque nuit, environnés de nos dangers imminents, nos armes toujours prêtes sous notre chevet, un pied pour ainsi dire dans la tombe, mais l'âme exempte de tout reproche, mais le cœur plein de nos amours, nous avons constamment, au sein de cette imperturbable tranquillité qui n'appartient qu'à l'homme de courage et de bien (car toi, ma bien-aimée, ma digne épouse, toi, la plus aimable des femmes, tu es en même temps homme de courage et de bien), nous avons goûté de ravissants plaisirs que peu de mortels connaîtront. Nous avons par notre bonheur bravé, puni nos tyrans. Nous
avons, toujours préparés à la mort, épuisé la coupe de la vie. Nous aurions, dans notre ivresse, épuisé l'amour même, s'il n'était pas vrai qu'une passion comme la nôtre, à l'épreuve du temps et des supplices, est inépuisable. Nous avons, grâces t'en soient rendues, idole de mon cœur, toi peut-être encore autant que ma femme idolâtrée, liberté, nous avons, dans l'asile secret, dans le profond mystère où les oppresseurs nous tenaient ensevelis, nous avons trouvé le moyen de rester libres !
Mais cet état ne pouvait durer. Des mille précautions qui nous sauvaient, une seule oubliée pouvait nous perdre.... La Providence, oh oui! la Providence vient à mon secours. 0 ma bien-aimée, c'est encore toi..., c'était toi, c'était l'ascendant de ton étoile, c'était ton impérieux génie qui, du fond de cette Gironde où m'environnaient tant d'embûches mortelles, m'appelait et m'appelait sans cesse. Eh bien! le visage découvert, le front levé, le bras [toujours armé, l'esprit toujours vers toi, au miliéu de leurs comités, de leurs commissions, de leurs satellites, à travers celte foule d'assassins, j'ai passé. Sans toi je périssais là-bas, sans toi j'allais périr ici. C'est toi, c'est ta patience qui ne s'altère point quand il s'agit de ton amant, c'est ton courage que rien n étonne quand il faut résister à l'oppression, c'est ta douce éloquence qui me suscite des libérateurs. 0 ma bien-aimée, s'il arrivait que cette entreprise, commencée sous de si favorables auspices, eût une fin malheureuse; je t'en conjure, n'aie pas cette horrible injustice, ne me fais pas cette peine
cruelle de t'accuser. Redis-toi, redis-<oi sans cesse qu'infailliblement je périssais ici. Oui, si je me sauve, c'est par toi ; si je succombe, c'est la fatalité, c'est le tort de la destinée. N'accuse...; mais non n'accuse pas... avec le calme de l'innocence, hàte-toi de te réunir à ton époux. Que dans la tombe encore nous nous retrouvions ensemble ! . . . Tiens, ce sont tes alarmes pour moi qui m'entraînent dans de telles suppositions. Jamais je n'eus autant de confiance. Espère, crois-moi ; ne crains rien : me voilà sauvé. Je le suis; le ciel le doit peut-être aux sacrifices que j'ai faits pour le bonheur des hommes, mais surtout à ta généreuse constance, à ton malheureux amour, à ton dévouement magnanime. Ma bien-aimée, je te le dis : longtemps j'ai travaillé pour fonder la Cabane (i); je vais maintenant la choisir. Dans six semaines je t'y posséderai. Nous la goûterons enfin cette vie casanière que j'ai toujours ardemment désirée; je les savourerai ces délices de la retraite où je serai tout entier à toi, ces charmes de la solitude que j'ai si longtemps sacrifiés à ma patrie ingrate. Mon amie, entends la prière que je te fais à genoux: veille sur toi. Je laisse derrière moilaplus chère moitié de moi-même : tu le sais. Veille sur toi. Laisse tes affaires, si leurs soins doivent te coûter quelque im-
(1) C'était ainsi que nous désignions la retraite où, depuis dix ans, nous brûlions de nous dérober au tourbillon du monde, pour nous livrer sans partage à l'amour. Et celte retraite, on m'assurait aujourd'hui que je l'aurais dans le Jura.
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prudence. Soyons plus pauvres encore, et soyons plus prompternent réunis. Songe à l'inquiétude mortelle où
je vais languir Te voilà de retour. Que j'aurais de
choses à te dire encore!... Adieu, je t'adore, conservetoi; je pars le premier, je t'attends. »
Le 7 février, dès six heures du matin, je repris ma course aventureuse. A l'extrémité de la rue Charenton, je laissai ma femme dans le fiacre où elle avait voulu m'accompagner. Je la laissai. J'étais a plaindre, elle l'était davantage : celui qui reste est le plus malheureux. La prudence exigeait que la séparation se fit à quelque distance en deçà de la barrière ; il fallait y passer seul et à pied pour .être moins examiné. De la portière de devant, Lodoïska me suivait d'un œil plein d'inquiétude ; elle tremblait que je n'allasse échouer au premier écueil. Elle vit trop bien que la sentinelle m'arrêtait, mais elle vit aussi que d'un air assuré je produisais une carte qui n'était pas la mienne, et que d'un air amical je passais. Qu'en ce moment je sentis vivement ta joie, ma Lodoïska! mais que je souffrais des promptes alarmes qui allaient succéder ! Bien des passages plus dangereux me restaient à franchir, et tes regards ne pouvaient plus m'y accompagner. Que je souffrais pour toi ! L'absence d'ailleurs, la cruelle absence commençait. Ah! du moins ne néglige rien pour l'abréger. A ton tour, dans six semaines, tu me l'as promis ! dans six semaines au plus tard, viens te présenter à cette porte , mets-toi sur cette route où je te devance. Hàte-toi, sors de cette ville où si longtemps nous avons cru trouver notre tombeau. Viens avant la fin de mars me joindre
dans cette contrée qu'on nous a dit être sûre, tranquille, hospitalière... Hélas!
Dans le bourg de Charenton je trouvai mon brave ami qui m'attendait; ensemble nous entrâmes à Viileneuve-Saint-Georges. Par une heureuse précaution, j'avais décidé ma femme à trouver bon que, partant un jour plus tôt et devançant la voiture où ma place était retenue de Paris à Dol, je fisse dix lieues à pied, pour i'allerjattendre à Melun. C'était un sûr moyen de diminuer les dangers de ma sortie de Paris, et d'être beaucoup moins inquiété dans ses redoutables envjrons. NousJui dûmes notre salut à Villeneuve-Saint-Georges. Un commissaire du pouvoir exécutif se tenait là pour examiner a leur passage toutes les voitures publiques, tous les voyageurs à voitures. On me dit son nom que j'ai oublié ; tout ce qui m'en reste, c'est que c'était un jacobin qui très-probablement m'aurait reconnu; mais on ne nous fit point à nous, braves piétons, l'injurieux honneur d'une visite commissariale. On nous conduisit seulement à l'officier de garde qu n'examina que trèslégèrement nos papiers, et sans difficulté laissa passer deux soldats : deux soldats, car F... en avait le costume ordinaire; moi, je portais, avec un large pantalon de laine noire, la courte veste pareille, un gilet tricolore, une perruque jacobite à poils courts, plats et noirs, tout récemment faite exprès et qui m'allait si bien qu'on eût juré que c'étaient mes cheveux; enfin le bonnet rouge, l'énorme sabre et deux terribles moustaches que j'avais laissées croître pendant ma réclusion. Si dans cet équipage je représentais encore quelque
chose, ce n était assurément pas un muscadin: tout cela était alors le grand habit des grands patriotes et s'appelait une carmagnole complète.
J avais pu entreprendre et j'achevai très-bien cette marche de dix lieues, parce que deux mois de répit et de soins convenables avaient chassé mon rhumatisme.
Le lendemain, tous les voyageurs de la voiture publique que je venais de joindre à furent conduits à
la municipalité. Un membre du comité de surveillance visait les passe-ports. Je lui donnai le mien ; il le lut attentivement, me regarda beaucoup, et, sans me le rendre, demanda ceux de mes compagnons de voyage. Il les examinait tour à tour, les leur rendait et retenait toujours le mien, il le gardait à part dans la main gauche, qui se retirait chaque fois que j'avançais la mienne pour le reprendre. Un moment, me disait-il toujours. Je commençais à n'être pas fort à mon aise. Tous mes camarades déroute étaient déjà renvoyés, je restais seul avec le surveillant. Tu vas rejoindre l'armée? me demanda-l-il. — Eh non! tu as pourtant assez lu! je vais pour affaire de commerce. Il y rejeta les yeux. Ah! pour affaires de commerce! oui! — Donne donc! m*écriai-je. J'avançais la main. 11 fit encore le même mouvement en arrière. Tu es bien pressé! dit-il. — Et toi, tu ne l'es guère! Ne vois-tu pas que tu as expédié tous les voyageurs et que la voiture va partir sans moi? — Mais n'as-tu rien à me dire?— Xon, répliquai-je brusquement dans le style du jour et de mon accoutrement. 11 répondit : Eh bien! j'ai quelque chose à te dire, moi. — Sacrebleu! dis
tout de suite. — J'ai à te dire, poursuivit-il en prenant une de mes mains qu'il serra et en remettant mon passeport dans l'autre, j'ai à te dire que je souhaite de tout mon cœur que tu finisses ton voyage sans accident. Adieu! Je répétai adieu, n'en demandai pas davantage et je cours encore.
Était-ce à mon seul habit que je devais cette politesse? M'avait-il pris pour quelqu'un de sa connaissance? ou plutôt, quoique je ne le connusse pas, ne me connaissait-il pas très-bien ? Voilà ce que le lecteur se demandera, ce que je me suis demandé cent fois à moi-même et ce que je n'ai jamais pu décider. - m Je ne pourrais fidèlement rapporter toutes les bizarres aventures de ce voyage, sans risquer de compromettre le généreux compagnon de mes périls. Je vais donc
tout a coup sauter à ; et de ce qui nous arriva dans
ce dernier endroit, je dirai seulement que la voiture y restait, mais que nous ne fîmes point la faute de nous y arrêter, même deux minutes. Je savais qu'il y séjournait un représentant montagnard; nous évitâmes habilement le corps de garde, qui nous eût peut-être conduits à la municipalité, celle-ci au comité de surveillance, et l'un des inquisiteurs au représentant.
De là à..., six lieues que nous fîmes à pied, par un affreux temps. Pour comble de disgrâces, l'abondante pluie qui nous traversait dans la plaine nous promettait une neige plus abondante dans les montagnes.
C'est en sortant de qu'on commence à gravir le
Jura. On nous dit que la route portait, dans les passages les moins chargés, trois pieds de neige.
Dès cinq heures du matin, nous nous y enfonçâmes. Avant la fin d'une journée pénible, j'embrassai le
généreux F... Charmé d'avoir achevé son ouvrage, il
allait reporter une heureuse nouvelle à ma femme impatiente. Ah! qu'il jouisse a Paris d'un bonheur constant! qu'au milieu des forfaits qui régnent dans ma patrie, ses vertus y demeurent inconnues pour n'y être pas châtiées ! 11 est du moins une récompense qui ne saurait lui manquer : cette joie intérieure, ce délicieux sentiment qui suit les belles actions faites courageusement vivra dans son cœur. La reconnaissance ne mourra pas dans le mien. Adieu, mon ami.
Je fis quelques pas, j'entrai dans ma retraite. S'il daigne un moment arrêter ses regards sur moi, Dieu même doit jouir de l'une de ses œuvres. Ce ne peut être un spectacle indifférent à sa justice que celui d'un homme libre, d'un homme de bien, enfin arraché au glaive des dictateurs et des brigands. Mais sa protection n'embrassera- t-elle que moi? Voudra-t-il laisser un peuple immense sous le joug des oppresseurs les plus détestables? ou, pour le châtiment d'une multitude entraînée, souffrira-t-il que ces tyrans soient remplacés par d'autres tyrans? A peine débarrassé de mes plus imminents périls, je tournais ainsi sur mon pays des regards d'inquiétude; ainsi je formais pour son affranchissement d'inutiles vœux (1).
De l'impénétrable asile, de la caverne profonde où je m'étais jeté sur les âpres montagnes qui de ce côté
(i) Souvenez-vous que Robespierre vivait encore*
limitent la France, je voyais et je touchais pour ainsi dire l'antique Helvétie. Au premier bruit, à la moindre alerte, je pouvais me précipiter sur le territoire neutre, puis ayant vu passer l'ennemi, remonter à ma retraité et rentrer en même temps dans ma patrie.
Tout ce que j'ai souffert, tout ce dont j'ai joui dans ces retraites, vous ne pouvez le concevoir. Au moins j'y nourrissais mon indépendance. Tous les bons sentiments de mon cœur, ses mouvements les plus louables, il m'était permis de les épancher. Je le pouvais au milieu de ce bois solitaire où je restais des journées entières, oïi je ne restais pas assez. C'est là que, tantôt renversé sous de noirs sapins, pensant à ma famille k jamais quittée* je soupire; et tantôt me rappelant toute ma patrie, la gloire qui lui était promise et l'opprobre dont ils la souillent, la prospérité dont elle allait jouir et les décombres qui la couvrent , la liberté d'un jour et son esclavage éternel, je pleure. C'est encore la qu'appelant l'amour à mon aide, l'amour et l'espérance, son inséparable compagne, je grave sur l'écorce tendre du fayard le chiffre de mon amante qui demain peutêtre me sera rendue. Et puis, afin de donner le change à mes vives agitations, je foule de mes pieds impatients cette terre agreste, avec rapidité je parcours les silencieux labyrinthes de ces retraites ; avec effort je gravis les énormes roches jetées sans ordre, taillées à pic, chargées de chênes immenses; bientôt comme suspendu sur les bords les plus élevés de cet abîme, au fond duquel un torrent innavigable roule à grand bruit son onde antédiluvienne, je me retrouve, je pense,
je donne 1 essor à mes pensées les plus hardies : quel mortel viendrait ici jusqu'à moi? Ici, loin des hommes et devant-Dieu, malgré toutes les révolutions, en dépit de tous les tyrans, je suis encore moi, je suis libre !
Mais, ô tourment! si dans le lointain quelques hommes se montrent, s'il n'est pas impossible que l'un d'eux m'entrevoie, il me faut soudain quitter ces hauteurs, m'enfoncer dans le plus épais du bois, retrouver mon dernier asile; ou malheur à moi!... Alors je me rappelle que ce fut ton sort, ô mon maître, o mon soutien, sublime et vertueux Rousseau. Toi aussi, pour avoir bien mérité du genre humain, tu t'en vis persécuté. Toi aussi, pour avoir été l'ami du peuple.... Ciel! que d'efforts ont été tentés pour rendre odieux ce titre qui, malgré tant de forfaits, restera toujours honoré ! Toi aussi, pour avoir été l'ami du peuple, tu fus méconnu, détesté, maltraité par lui. Dans des contrées voisines, à quelque vingt lieues d'ici, à Neuchàtel , on te jetait des pierres ! En de telles extrémités pourtant tu m'as donné l'exemple de porter encore le poids de la vie; mais qui t'en imposait le devoir? tu n'avais que Thérèse, et c'est Lodoïska quo j'attends.
Hélas, elle n'arrivait pas! plus de six semaines s'étaient écoulées; je n'avais eu de ses nouvelles qu'une fois. L'espérance commençait à quitter mon cœur. J'avais donc perdu l'unique bien par lequel, attaché désormais à la vie, j'aurais pu la chérir encore. Je l'avais perdu! Et comment! pour m'avoir voulu sauver, elle gémissait dans les prisons, elle périssait sur l'échafaud. ()i\v\ homme assez malheureusement sensible se
représentera mes agitations, mes angoisses, tous mes désirs de vengeance et de mort? Avec l'aurore j'allais me jeter dans ces bois naguère seulement mélancoliques, maintenant tristes, sombres, pleins d'horreurs. Sur ces roches où dernièrement je me bornais à fuir les hommes, aujourd'hui je venais chercher les images du chaos, des abîmes, de la destruction. Que de fois j'ai d'un œil d'envie mesuré ces deux cents pieds d'élévation, d'où je pouvais, me précipitant, rouler de pierre en pierre, et déjà mille fois brisé, m'engouffrer dans ces eaux rapides, tempétueuses, blanchies d'écume et d'ailleurs trop peu profondes pour empêcher que de tout mon poids centuplé par la chute, je n'achevasse de me mettre en pièces sur les tranchants du roc vif qui formait leur lit! Mais de quelle utilité serait cette fin? Aussitôt mon esprit s'élevait à d autres pensées. Il n'y en eut point de si folles, de si forcenées qu'elles fussent, que je n'embrassasse d'abord avec passion. Je voulais sous un nouveau déguisement rentrer à Paris, pénétrer jusqu'au cabinet de Robespierre, et le pistolet sur la gorge, le forcer à me signer l'ordre qui rendrait à ma Lodoïska sa liberté. [Puis, contraint de m'avouer les invincibles difficultés de l'exécution, je me bornais à examiner lequel des oppresseurs de mon pays je devais aller immoler sur la tombe de mon épouse. Enfin, ma tète s'étant un peu reposée, je m'arrêtai au dessein que voici :
Je manderais au dictateur que l'un des proscrits du 31 mai, celui qu'il détestait le plus sans doute, respirait sur la frontière de France, hors de ses recherches,
hors de ses atteintes. Pourtant je lui proposerais la tête de cet ennemi, à cette condition seule que ma femme serait amenée saine et sauve dans mes roches. Au moment où elle y poserait le pied, je descendrais dans la plaine, moi, je me remettrais sous la hache des licteurs.
On sentira tout ce que ce projet avait de hasardeux. Ma dernière espérance était que ma femme, qui portait dans son sein Tunique fruit de nos amours, consentirait à vivre pour élever le fils de son amant et peutêtre un vengeur à la patrie. Que si le traître Robespierre prenait ses mesures de sorte qu'en attirant la seconde victime, il pût aussi retenir la première, au moins Lodoïska ne mourrait pas seule ; ensemble nous irions au supplice, je finirais d'une manière moins triste pour elle et plus digne de moi.
Cinq semaines s'étaient écoulées dans les tourments de cette fièvre où mon corps épuisé perdait le reste de ses forces, mais où mon âme s'exerçait de plus en plus aux résolutions magnanimes. Un jour, celui-là doit faire-époque dans ma vie, c'était vers midi, le 21 mai : un homme comme moi victime de la tyrannie, un ami que je m'étais fait dans ces solitudes m'entraîna, sous je ne sais plus quel prétexte, dans une route où je
n'avais jamais été, une traverse de à
Vous vous laissez abattre par le chagrin, me dit-il; eh! pourquoi? votre malheur n'est pas certain : je parierais même que vous reverrez votre épouse très-incessamment.... Jamais, citoyen, tout me le dit : jamais. 11 s'était arrêté ; il attachait à quelques cents pas son
regard attentif. C'est un char-à-bancs, reprit-il; je n'y distingue qu'une citoyenne avec le conducteur. Tenez, c'est peut-être votre femme 1 — Ah! citoyen, par pitié, gardez-vous de me présenter de pareilles images. 11 poursuivit : Ma foi ! je n'y vois qu'une femme en habits de voyage, et elle a des malles. Je m'écriai : Ami, ne vous jouez pas de mon désespoir ; je vous avertis qu'il y aurait de quoi me rendre fou. 11 indiquait de la main le point de la route où il apercevait la voyageuse ; je repoussais sa main, je tournais la téte, je fermais les yeux.
Cependant le conducteur faisait claquer son fouet. La légère voiture venait à nous de toute la vitesse des chevaux. Bientôt une voix... quelle voix, grand Dieu! celle de ces esprits célestes que peint Milton ne 1 aisse point à l'oreille charmée d'impression plus ravissante... une voix dit : Arrêtez. Son doux accent m'a fait tressaillir. Je vole, je me précipite vers le char. C'est Lodoïska qui s'élance, c'est elle que j'enlève dans mes bras. Quel fardeau ! quel moment !
Mon bonheur n'a duré que trois jours. 11 a fallu se résoudre encore à l'absence, à ses tourments, à ses périls; ma femme a dû le vouloir, j'ai dû le souffrir. Elle est partie, elle est rentrée... Quoi! dans Paris ï dans cette ville ennemie?... Elle y est rentrée, oui. Je ne saurais dire, en ce moment, comment ni pourquoi l'invincible nécessité l'ordonne ; au reste, tant de sûretés garantissent le succès ! Je suis tranquille. Depuis douze jours elle est à Paris; elle y est arrivée sans accident, sans inquiétude ; j'en ai la nouvelle. C'est aprcs-
demain qu'elle en sort Je l'attends dans neuf jours;
dans neuf jours nous nous réunirons. Nous nous réunirons pour essayer de nous ouvrir, à travers de nouveaux dangers, le chemin de quelques contrées plus heureuses, mais, quoi qu'il arrive, pour ne nous plus séparer.
Bois d'Elinens, de ce jour, du jour de son arrivée, vous avez recouvré toutes vos beautés naturelles. Vos frais gazons, vos bocages tranquilles, vos perspectives variées, vos sites romantiques n'inspirent plus que les douces rêveries, les émotions tendres, l'espoir, la joie, le bonheur; je l'ai conduite sous vos riants berceaux, mon épouse ; avec tous ses attraits elle s'y est promenée, avec toutes ses grâces elle s'est reposée sur l'énorme colosse dernièrement déraciné par l'ouragan terrible; absente maintenant, c'est ici que je la retrouve ; j'ai remarqué le lieu, j'ai remarqné la place; chaque jour je la viens reconnaître, je viens chaque jour reprendre celle que j'occupais tout auprès d'elle ; la sienne je la lui garde, je la lui garde entière et respectée. Non, jamais couple heureux, aussi doucement agité d'une passion à la fois vive et tendre, sainte et durable, ne parut dans vos retraites, jamais! A moins que de Clarcns peu distant de vos solitudes, de ce Clarens célébré par l'écrivain sublime, Julie d'tftanges n'y soit venue, belle de sa jeunesse, de ses charmes, de son amour surtout et même de ses remords aprè> la nuit si fortunée ; a moins qu'elle n'y soit venue amenant avec elle le digne ami de son cœur, ce Saint- Preux, rappelé pour mille délices de l'exil de Meiîlerie,
de cette roche désormais immortelle, que je h*aî pas touchée, mais que j'ai vue. Que s'ils ont aussi visité vos ombrages, bois d'Elinens, vous pouvez vous glorifier d'un rare prodige : en moins d'un demi-siècle, vous avez vu deux couples amants.
Depuis que je parcours leur vaste enceinte pour y chercher les plus douces retraites, Lodoïska, j'ai découvert, entre ce bois touffu qui vers l'occident se présente en amphithéâtre, par mille détours monte peu à peu vers la plaine, la couvre tout entière, et d'une pente insensible se prolonge jusqu'à la vallée ; entre ces roches qui du côté de l'orient bornant ces vastes promenades, élèvent, taillé pour ainsi dire à pic, leur inabordable rempart chargé de forêts éternelles; près de ces eaux, qui plus loin resserrées sr précipitent impétueux torrent, mais ici libres da ~ ^aste espace s'écoulent ruisseau paisible, ô i^jun'q ces jardins inimitables où, dans sa sai f*jjiar. ficence, la nature a jeté des modèles p* ,.v , fins de Kent (1), et le désespoir de ces trop \> ^ cesseurs; parmi tant d'enchanteurs as.
couvert l'asile enchanteur. Des chênes et des sapins avec eux vieillis, entrelacent Mti bras, de cent manières différentes ; autour ^ux, sous leur ombre, et condamnés à ne s'élever qu'après leur chute, de jeunes fayards, quelques rares platanes, une foule de rosiers sauvages se pressent, se confondent, et dans les formes variées qu'ils affectent, laissent au
(i) Il passe pour l'inventeur des jardins anglais.
tendre et timide gémir ses amours ; tandis qu'enorgueilli des siennes, au sommet de ce chêne altier, le chantre des forêts module ses airs poétiques ; enfin mille oiseaux saluer, de leurs concerts, la brillante Aurore et tous les plaisirs qu elle ramène. Mais ce qu'il m'est donné de n'y plus entendre, ce sont les êtres de mon espèce; jamais le bruit de leur marche et le son de leur voix ne m'y inquiètent ; je ne sais quelle déité conservatrice veille sur ces lieux préférés, et de ses soins jaloux en écarte tout mortel indigne; j'y ai passé des journées entières sans qu'aucun profane y soit venu troubler mes souvenirs et mes espérances, sans qu'aucun m'ait réduit, par son approche, à voiler ton image. La Fable nous a-t-elle trompés ? Serait-ce donc ici qu'Endym ta reçut un baiser de Diane ? Ou plutôt je " *^ie tel était le bosquet où la tendre Hétrouva gon heureux maître les leçons de
chacun mènerai dans ce bosquet, Lodoïska; j°u nombreux détours du labyrinthe qui le
1 rai ton guide ; tu seras accueillie de la jj ton nom lui plaît : elle a cent fois ré- >. Tiens, nous avons longtemps erré; je viens u v, Ju ter quelques branches, regarde : voilà cette difficile e*: 5e; tu n'aperçois rien encore? Avance, approche, baisse-toi. Passe inclinée sous ces pesants rameaux que je soulève, sous cet arc triomphal que mon bras soutient pour toi.
Maintenant, ô mon épouse idolâtrée, je vais graver sur ces arbrisseaux tes chiffres déjà mille fois gravés dans ces solitudes, et si quelque jour des homme;