‹ Mémoires de LouvetChapitre 9 sur 13 · IS · texte numérisé non relu

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fussent déclarées pour lui. Lyon tombe enfin; il faut encore laisser aux jacobins le temps d'y massacrer les meilleurs républicains, toujours convaincus de royalisme ; le temps aussi d'acheter par la famine la conquête de Bordeaux, où les meilleurs citoyens seront traités comme à Lyon, comme à Marseille, comme à Paris, comme partout (1). Cela fait, les Anglais tiennent leur promesse, et leur intérêt est de la tenir ; car n'oubliez pas que les montagnards, généralement détestés, ont fait leur journée du 31 mai contre des hommes aimés, estimés, très-popularisés, je ne dis pas dans tout Paris, mais dans tout le reste de la France. Pour désarmer l'indignation universelle , pour étonner les faibles, pour gagner les indécis, pour ramener toute cette multitude qui ne raisonne pas les événements, il faut bien que les puissances consentent à suspendre leurs succès et même à recevoir des revers, à l'époque même où leurs agents seront devenus les tyrans de la représentation et disposeront de tout dans le gouvernement. Car enfin cette masse d'individus, que toutes les apparences entraînent, et qui ne va jamais jusqu'au second raisonnement, dira : Mais lorsque Péthion, Brissot, Guadet, etc. , étaient dans la Convention, nous étions souvent battus par les ennemis ; aujourd'hui qu'ils n'y sont plus et que Robespierre, Barrère, Marat, Collot, etc., conduisent seuls nos affaires, nous avons partout des succès : les premiers étaient donc

(1) 11 faut rendre cette justice à Tallien, qu'après la prise de Bordeaux, il y a empêché bien du mal. Sans lui, cette ville aurait été traitée ayec autant de barbarie que Lyon.

d'accord avec les puissances, et les seconds sont donc nos véritables défenseurs.

Ainsi, les Anglais ont intérêt à tenir leurs promessès : ils ne mettent point dans Toulon une garnison suffisante , ils le laissent reprendre ; et lorsque la nation anglaise, étonnée, a demandé les motifs qui avaient pu décider ses généraux à perdre Toulon, Pitt a fait répondre qu'une bonne politique l'exigeait ainsi. C'est aussi cette bonne politique qui, à peu près à la même époque, fit accorder aux généraux prétendus républicains, sous le ministère de la guerre du premier commis Vincent, accusateur du malheureux Custines, les victoires de Dunkerque et de Maubeuge. C'est cette bonne politique qui frappa tout à coup d'immobilité l'armée victorieuse de Cobourg, qui, venant de mettre en pièces toute la garnison de Cambrai, pouvait se rendre maître de cette place, et se tint là spectateur de la guerre civile commencée, bien décidé à ne pas poursuivre si la Montagne triorhphait, et, au contraire, à se précipiter comme un torrent si les républicains l'eussent emporté. Enfin, c'est cette bonne politique qui fit qu'on voulut bien laisser Hoche reprendre les lignes de Wissembourg, Hoche reconnu maintenant comme l'agent de Marat, et par conséquent des puissances, le général Hoche qui était, en effet, un fur/eux jacobin.

Mais revenons donc à Toulon. Au moment où Ton y rentre, Beauvais, pendu depuis si longtemps, se trouve dans la prison, et ce député, si maltraité par l'étranger, lui qui a tant souffert pour la cause de la liberté,

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. lui qui devrait être le dieu du jour, on en parle à peine. Selon la nouvelle méthode d'employer tous les i moyens pour pousser les esprits vers toute espèce

. d'exagération, on devrait produire cette nouvelle idole à l'admiration du peuple parisien. Point du tout, il ne vient pas même à la fête solennelle que la capitale célébrait pour la reprise de Toulon. L'auguste représentant, que la prudence: apparemment ne permet pas qu'on voie de trop près, demande un congé. Du sein même de ses triomphes, cent voix se sont élevées pour l'accuser de trahison. Il se contente d'avouer qu'en effet il a eu quelques conférences avec des Anglais de quelque importance, et pour toute réponse à tous les grands reproches qu'on lui fait, il se borne à promettre qu'il répondra. Le comité de salut public trouve fort

, bonnes toutes les évasions morales et physiques du représentai qui n'est pas pendu. Il ne lui demande pas

i d'autres explications ; il accorde le congé. 11 est bien vrai que Beauvais est malade, et même, pour être à jamais dispensé de répondre, il prend le parti de mourir. Oh ! c'est alors qu'on parle de lui ! C'est alors qu'il est le grand, le divin Beauvais ! Je ne sais pas même si Robespierre ne l'a pas panthéonisé! Eh! pourquoi nonï

| D'autres l'ont bien été.

Au reste, j'ajoute un faitconnu de plusieurs milliers de personnes à Paris : c'estque, vers le milieu de juillet, quelque vrais républicains de Toulon acquirent les preuves qu un grand complot s'était tramé pour livrer leur ville et leur port aux Anglais, et qu'à la tète des conspirateurs étaient Malheureusement les dénoncia-

teurs eurent la bonhomie d'envoyer les pièces au ministre d'alors et au comité de salut public. Ceux-ci enfouirent les pièces et ne parlèrent de rien. A quelque temps de là Toulon fut livré.

Cependant il y avait trois semaines que nous étions chez notre généreux ami, et nous commencions à désespérer de l'embarcation tant promise, lorsque le 20 septembre on vint me chercher. Hélas ! oui, on ne venait chercher que moi ! Jusqu'alors on m'avait assuré que rien n'empêcherait que ma femme fût reçue à bord du bâtiment ; on vint, dans cette triste soirée, nous apprendre que les circonstances étaient telles qu'il était impossible qu'une femme entrât dans le vaisseau sans nous compromettre tous, et que le capitaine se voyait à regret obligé de déclarer qu'il n'en recevrait aucune. Quel coup de foudre pour ma Lodoïska ! Je ne voulais pas partir puisqu'elle ne partait pas. Elle sentit qu'une telle résolution ne pourrait que nous perdre, elle exigea que je m'éloignasse. Quant à elle, aidée de notre ami, elle partirait incessamment pour Paris, et après y avoir ramassé les débris de notre fortune, elle viendrait me rejoindre à Bordeaux, où nous resterions ensemble si l'insurrection s'y soutenait, et d'où nous partirions pour l'Amérique si les tyrans l'avaient emporté... Que de vains projets, grand Dieu ! A quels nouveaux périls je courais ! Que de peines, que de fatigues j'allais chercher ! En quels lieux te retrouverais-je; ô ma Lodoïska ?

Je partis. Je la laissai..., j'eus l'horrible courage de la laisser encore!... 11 était cinq heures du soir, c'est-à-

dire qu'il faisait encore plein jour quand je sortis de la ville à la vue de tout le monde. A deux cents pas un cheval m'attendait, un ami sûr était mon guide; nous =1 avions neuf grandes lieues de pays, à peu près quinze lieues de poste à faire. 11 fallait être dans la chaloupe qui devait nous conduire au bâtiment, à onze heures au plus tard, car le coup de canon qui ordonnait le départ du convoi et de l'escorte serait tiré à minuit précis. À deux lieues d'ici, j'allais trouver mes chers collègues qui m'attendaient. En effet, j'embrassai Guadet, Buzot et Péthion ; mais Barbaroux vint longtemps après, il nous fit perdre une grande heure. Pourtant il n'était pas minuit quand nous arrivâmes au bord de la mer. Les armateurs nous avaient joints sur la route. Non contents de ne vouloir rien accepter pour notre transport à Bordeaux, qui leur faisait cependant courir de grands risques, ils nous offraient leurs bourses; nous refusâmes. Arrivés à l'auberge où ils nous avaient fait préparer a souper, nous y apprîmes que la chaloupe que le capitaine devait envoyer pour nous prendre n'avait pas encore paru. Nous attendîmes près d'une demi-heure, mais en vain , et ce qui redoublait nos alarmes, c'est qu'à côté de la chambre où nous soupions, se trouvait une autre chambre où deux hommes buvaient ensemble, l'un desquels n'était rien moins que le commandant du petit fort qui dominait la plage où nous comptions nous embarquer, et qui avait cinquante hommes de garnison. Que de contretemps, que de sujets de crainte pour nos armateurs qui avaient calculé que nous trouverions la chaloupe

prête et le commandant endormi ! L'un d'eux courut réveiller des pécheurs qui, moyennant triple salaire, consentirent à nous recevoir dans leur barque ; mais il fallait attendre que la marée montante vînt la mettre à flot. C'était encore trois quarts d'heure à perdre. Pour comble d'embarras, c'était trois quarts d'heure à passer dans le voisinage du commandant. Heureusement il avait déjà bu si raisonnablement qu'il ne songeait guère à s'inquiéter quels gens s'impatientaient à côté de lui. La barque nous reçut sans accident, mais n'était-il pas trop tard? 11 était plus d'une heure, nous aurions dû nous embarquer bien avant minuit.

Il fallait ramer une lieue pour doubler une pointe où le vaisseau qui devait rester un peu en arrière des convois avait ordre de nous attendre. Nous ne l'y trouvâmes point. Ne l'avions-nous pas fait attendre trop longtemps? Si le convoi était parti à minuit précis, n'avait-il pas été forcé de retirer les ancres enfin et de suivre? Nous nous mîmes à courir des bordées dans cette rade de Brest, si vaste que le vaisseau désiré n'y était plus qu'un petit point difficile à découvrir, surtout pendant la nuit. Elle fut longue, la nuit, je n'en avais pas encore passé dans les agitations d'une impatience aussi cruelle ; l'aurore ne se montra pas moins défavorable ; elle nous découvrit une immense nappe d'eau sur laquelle nous ne vîmes flotter rien. Nos montres à chaque instant consultées marquent six heures, sept heures, sept heures et demie ! Toute espérance nous abandonne. Qu'allons-nous devenir? La terre et la mer sont en ce moment également dangereuses.

. 11 était aisé de voir sur les figures de nos armateurs que les mêmes pensées les affligeaient, que le même découragement les avait saisis. Depuis un bon quart d'heure, couchés près de nous dans la barque, ils ne prenaient plus la peine de regarder la mer. Un d'eux pourtant se relève nonchalamment, tourne la tète avec lenteur et de l'air d'un homme bien sûr de ne rien découvrir. Tout à coup son maintien s'anime , il pousse sa voix. Tel bâtiment? demande-t-il. On répond oui. Tel capitaine? un oui nous vient encore. Il se retourne vers nous les bras ouverts, il nous embrasse transporté de joie : Vite, vite au vaisseau ! dit-il.

Avec quelle légèreté le plus pesant dentre nous s'y • grimpa! Voilà votre petit logement, nous dirent les armateurs qui venaient de nous amener dans la chambre du capitaine. Puis ils s'informèrent si le convoi était fort en avant. Le brave Ecossais qui commandait le bâtiment leur dit qu'il avait défilé à minuit précis. Pour ne pas me rendre suspect, j'ai enfin démarré, poursuivit-il, bientôt je suis resté en arrière ; malgré mes matelots mécontents de mes manœuvres, j'ai perdu mon temps ; je partais enfin quand j'ai cru voir quelque chose. J'ai fait voile de ce côté ; mais une seconde plus tard tout était dit. Quoique bon voilier, ajouta-t-il, je ne puis guère espérer d'atteindre le convoi qu'à la fin du jour. Ainsi privé d'escorte, je crains l'Anglais. Au risque de perdre le bâtiment, s'écrièrent nos généreux armateurs, allez, essayons à tout prix de sauver ces braves gens. Ils nous embrassèrent, rentrèrent dans la barque et s'en allèrent à Brest.

Nous suivions la route opposée, nous la suivions depuis deux heures, lorsque cinq bâtiments apparurent rangés devant nous en cercle à l'horizon. Corsaire anglais ! cria l'équipage. En vain le capitaine leur dit qu'il fallait avancer, qu'on ne pouvait distinguer encore. Les matelots murmurèrent, et le second, qui avait bu, portant la parole pour eux, déclara qu'on ne prétendait pas, pour des passagers inconnus, courir le risque d'être conduits en Angleterre. Notre brave Ecossais vit la révolte prête k éclater, il revira.

Assurément nulle rencontre ne pouvait nous être plus fâcheuse que celle de l'Anglais. La Grande-Bretagne devait être pour nous la terre maudite. Quelle que pût avoir été la violence qui nous y aurait eu conduits, la calomnie ne manquerait pas de nous y poursuivre, elle serait crue en affirmant que nous y avions passé volontairement. Nous y laisserions avec la vie un bien plus précieux, l'honneur. Aussi devant un corsaire de cette nation ne nous restait-il qu'une ressource, et la résolution en était prise, c'était de nous jeter à la mer pour ne pas tomber dans ses mains. Mais qui garantissait que les bâtiments en vue fussent ennemis? D'ailleurs étaient-ils armés? Enfin où notre pauvre capitaine, maintenant embarrassé de nous, allait-il chercher un asile ? En quelque port de France qu'il entrât, n'y trouverait-il pas des ennemis acharnés à sa perte presque autant qu'à la nôtre?

Nous nous gardions bien de lui communiquer ces reflexions qui n'auraient fait qu'augmenter sa peine ; mais on voyait assez dans tous ses mouvements qu'au-

cun des dangers de sa bizarre position ne lui échappait.

Depuis deux heures naviguant en sens contraire, nous étions sur le point de rentrer dans la rade ; le capitaine alors jugeant que la tète de son second devait être plus tranquille, et que les fumées de l'eau-de-vie qu'il se reprochait d'avoir fait distribuer à trop forte dose avaient eu le temps de s'abattre, monta sur le pont. Ah cà ! dit-il, qu'on m'écoute en silence. Je suis le maitre ici : personne n'a le droit de commenter mes ordres. Malheur à quiconque s'en aviserait. Vos craintes sont ridicules; mon parti est pris : j'entends aller en avant ; qu'on se taise et qu'on m'obéisse. 11 ordonna la la manœuvre en conséquence , et le second n'osant plus dire un mot, l'ordre fut exécuté.

Ainsi nous échappions au pressant péril de la rentrée dans un port de France ; mais à présent pouvions-nous raisonnablement espérer d'échapper a l'étranger? Il nous faudrait peut-être navigner sans escorte jusqu'au lendemain soir, car le convoi avait actuellement douze heures d'avance sur nous. 11 est vrai que notre grande flotte, récemment sortie de Brest, forçait les corsaires anglais à se tenir plus éloignés ; pourtant peu de jours se passaient sans qu'on en signalât quelques-uns sur la côte. On sent que nous n'étions rien moins que tranquilles.

Notre navigation de ce jour fut heureuse ; la nuit

nous donnait peu d'inquiétude, elle se passa bien ; mais le lendemain d'assez bonne heure , des bâtiments s'aperçurent à l'horizon , jetés devant nous à peu près

comme ceux de la veille; seulement, au lieu de cinq, ils étaient huit. L'Écossais se fit apporter ses lunettes d'observation, il les tint braquées plusieurs minutes; après quoi il affirma qu'il reconnaissait des Français. Le fait est qu'il ne pouvait encore distinguer. Un autre fait, c'est qu'il avait pourtant raison et trop raison. Quand il fut moins loin, il le vit bien que c'étaient des Français. Nous n'ignorions pas plus que lui que nos signalements avaient été envoyés à tous les capitaines de vaisseaux de la République, avec injonction formelle de visiter tous bâtiments en mer et surtout d'y examiner les passagers. Eh bien! nous tombions dans la grande flotte de Brest. Vingt-deux vairseaux de ligne et douze à quinze frégates étaient devant nous. Jugez de nos transes à ce magnifique spectacle ! 11 nous fallut longer sur tout son front cette formidable ligne. Quoique enfermés dans la chambre du capitaine, nous dûmes encore nous jeter ventre a terre; quelque sans-culotte de bâbord, s'il avait aperçu quelque passager, eût pu motionner de voir un peu qui c'était , et je doute qu'alors nos passe-ports nous eussent sauvés. N'avions-nous pas d'ailleurs avec nous ce Péthion dont la figure était si généralement connue, et qui, de peur d'être trop méconnaissable, s'avisait d'avoir, à moins de quarante ans, la barbe et les chevenx blancs? Notre brave capitaine cependant se tenait sur le pont, d'un air assuré, prêt à mentir au premier porte-voix qui le questionnerait. Aucun ne lui dit mot, nous en fûmes quittes pour la peur.

Au moins nous étions délivrés pour quelques heures

de la crainte des corsaires anglais. Tout alla bien dans la journée; mais vers le soir, comme la grande flotte était restée dans sa croisière, fort loin en arrière et absolument hors de vue, nous aperçûmes des bâtiments en avant. Le capitaine recommença ses complaisantes observations , dont nous savions d'avance le résultat ; en effet, il ne manqua pas de dire : Ce sont des marchands français. Pourtant il ne tarda pas à reconnaître qu'un de ces prétendus marchands se rapprochait beaucoup de nous et portait du canon ; il continua , comme il put , d'affecter devant son équipage un air tranquille; mais il nous dit tout bas : Je joue gros jeu; si ce n'est pas notre convoi, je suis demain en Angleterre.

C'était le convoi; mais le danger, pour être un peu moins grand, ne cessait pas d'être mortel. Le bâtiment, dont nous étions actuellement très-près, était une des deux frégates de l'escorte: elle s'était mise en panne pour nous attendre et nous héler. Dès que nous fûmes à portée du porte-voix, nous entendîmes ce premier interrogat assez inquiétant : D'où venez-vous? — De Brest, répliqua notre capitaine d'un air très-ferme. Alors on lui fit cette observation de mauvais augure : Vous étiez bien arriéré. A quoi il répliqua : J'ai été aussi vite que je l'ai pu. — Il faut que vous soyez bien mauvais voilier, lui dit-on peu obligeamment. A cela point de réponse. Enfin la question menaçante arriva : Avez-vous des passagers a bord? Notre franc Écossais fit aussitôt retentir l'air du non le plus vigoureux ; sur quoi le guerrier mit sa chaloupe en mer. Pour cette fois il était clair que notre malheureux capitaine allait être

visité. Nous tremblâmes pour lui. Quant à nous, résignés à tout événement, nous jetâmes à l'eau tous les papiers qui auraient pu compromettre quelques amis et nous bandâmes nos pistolets.

Cette chaloupe ne méritait pas des apprêts si lugubres; elle venait nous remorquer à son vaisseau, qui ne l'envoyait que pour cela. On nous conduisit ainsi jusqu'à ce que nous eussions atteint le convoi; et ce ne fut pas à nos yeux une des moindres bizarreries de ce voyage, que de nous voir ainsi protégés par l'un des bâtiments essentiellement préposés à nous perdre.

La nuit suivante nous eûmes gros temps; à la pointe du jour, c'était presque une tempête : notre équipage voulait imiter quelques marchands qui relâchaient à la Rochelle ; déjà ses réclamations prenaient le ton de la révolte ; la fermeté de notre Écossais, aidée de quatre cents livres d'assignats que nous distribuâmes entre les matelots, nous déroba à ce nouveau péril. Il est vrai que l'Océan entr'ouvrait quelquefois ses profonds abîmes , mais tous ses flots soulevés nous étaient moins redoutables que les flots de cette multitude irïsensée qui, sur une terre ingrate,nous appelait stupidement à réchafaud.

Le beau temps revint à midi. Notre capitaine avait beau faire, il marchait toujours mieux qu'aucun des bâtiments de la flotte. Le signal de diminuer les voiles lui fut fait plusieurs fois par le vaisseau commandant; il les diminuait toujours, et toujours il allait trop vite. Cette circonstance l'inquiétait; il y avait à craindre que le commandant ne prît des soupçons s'il venait à remarquer que ce bâtiment, qu'on voyait aujourd'hui tou-

jours en avant du convoi, était celui qu'on avait trouvé la veille si fort en arrière. Au reste, si ces craintes étaient fondées, nous aurions trop lieu d'en étfe sûrs à l'entrée de la rivière de Bordeaux. C'était là qu'une reconnaissance générale devait être faite par les bâtiments convoyeurs. Nous y arrivâmes à cinq heures du soir; le vaisseau commandant laissait défiler devant lui chaque bâtiment, et le hélait à son passage. Notre capitaine filait l'un des premiers ; la terrible question lui fut renouvelée : Avez-vous des passagers à bord? 11 répondit comme la veille et d'un ton non moins ferme, et le succès ne fut pas moins heureux .

Cependant la marée, qui en montant nous avait déjà fait faire près de dix lieues, commençant à descendre, il fallut s'arrêter. Notre capitaine eut l'attention de jeter l'ancre à quelque distance des autres bâtiments , et dès que la marée cessa de descendre, il fit mettre à la rivière ce qu'il appelait sôn canot. C'était un des plus petits, des plus frêles batelets qu'un Parisien eût pu voir sur la Seine. Nous y descendîmes douze personnes, dont le capitaine et quatre matelots, pour ramer. Je n'ai pas besoin de dire que le canot était plein, il l'était au point de n'y pouvoir faire, sans témérité, beaucoup de mouvements. Notez que cette rivière était là encore une espèce de mer. Elle avait deux lieues de large. Plus loin, ce fut pis. La même masse d'eau se trouvait resserrée dans un canal moitié plus petit. Son cours excessivement plus rapide était en quelques endroits embarrassé de bancsde sable mal connus de notre Écossais. Quant au batelet, il lui restait à peine deux pouces de

bord. De temps en temps, la moindre oscillation nous menaçait de chavirer, et très-souvent la vague entrait dedans. C'étaient là pourtant nos moindres dangers!

Nous partions ainsi pour éviter la dernière reconnaissance des convoyeurs et surtout la visite du fort de Blaye. Malheureusement il était déjà jour. L'homme de quart sur le vaisseau commandant nous vit passer; il ne nous héla que pour nous ordonner de ne pas trop approcher de son bord. Apparemment il crut, comme nous l'avions espéré, qu'un misérable petit batelet ne méritait pas d'autre attention. Au fort de Blaye, ce fut encore mieux : on ne nous dit pas un seul mot. Arrivés au Bec-d'Ambez, nous descendîmes. Nous y étions enfin dans ce département de la Gironde ; et là nous croyant non-seulement en sûreté, mais en mesure de combattre les ennemis de notre patrie, il ne tint à rien que nous ne baisassions cette terre délivrée! 0 malheureux humains! vos joies sont quelquefois aussi follement placées que vos tristesses !

Le capitaine se rendait à Bordeaux. Nous nous cotisâmes pour lui faire une somme de deux mille livres, qu'il accepta. Notre intention était d'y joindre mille écus, que nous comptions trouver aisément à emprunter dans toute la ville, où il ne nous précéderait apparemmen t que de vingt-quatre heures. Je ne sais pas s'il restait deux cents francs dans la bourse du plus riche d'entre nou

La maison où nous venions de descendre appartenait a un parent de Guadet. Personne n'y était pour nous recevoir ; nous allâmes à une auberge voisine , où

Guadet, avec sa confiance ordinaire, ne fit nulle difficulté de dire son nom. Dès lors il devint facile de deviner qui nous étions tous. Cette imprudence fut la cause principale de tous les dangers qui vinrent presque aussitôt nous assaillir. De là vint qu'on fut d'abord sur nos traces à tous, et que bientôt nous n'eùmss plus un instant de repos.

Les clefs de la maison étant arrivées, nous nous y retirâmes pour y causer à notre aise de notre situation. On avait dit à l'auberge des choses bien surprenantes et que Guadet affirmait impossibles ; qu'a Bordeaux, les maratistes venaient de l'emporter ; que la municipalité et le département étaient en fuite ; que les représentants du peuple y entraient en force. Quoi qu'il pût être de ces bruits, nous pensâmes qu'il ne convenait pas de nous enfourner tous dans cette ville avant de les avoir vérifiés. Guadet, qui connaissait toutes les issues, offrit de s'y rendre, et voulut emmener Péthion.

Ils revinrent le lendemain, trop heureux d'avoir pu entrer sans être vus et d'en être sortis sans avoir été arrêtés. Tout ce qu'on nous avait dit était vrai. La, comme ailleurs, les honnêtes gens périssaient par leur faiblesse. 11 n'y avait pas cinq jours que la bonne et brave jeunesse de Bordeaux, assemblée en armes, avait été demander au département la permission de désarmer la section Francklin, où les brigands tenaient leur place d'armes. Au lieu de profiter de ce mouvement, les administrateurs avaient répondu qu'il fallaitattendre, patienter, n'employer que la douceur, etc.; et le lendemain, la section Francklin avait culbuté Bordeaux. Au

reste, les administrateurs y avaient fait fautes sur fautes, lis avaient pu souffrir tranquillement, au jour de leur toute-puissance, que les commissaires montagnards, postés à dix lieues de là, par quatre ôu cinq hommes, porteurs d'un arrêté, s'emparassent du château Trompette et de tout ce qu'il contenait] de provisions de guerre et de bouche. De même, ils les avaient vus tranquillement prendre possession du fort de Blaye, d'où les montagnards avaient, sans éprouver la moindre résistance, éconduit deux bataillons bordelais, auxquels ils avaient substitué deux bataillons révolutionnaires : ce qui est tout dire. Avec tant de mollesse il fallait nécessairement succomber.

En ce moment on emprisonnait à Bordeaux tout ce qu'il y avait de patriotes les plus purs, les plus éclairés, les plus courageux. La terreur était si générale, qu'à neuf heures du soir Guadet et Péthion, loin de trouver un homme qui osât les retirer pour la nuit, n'avaient qu'à peine rencontré quelqu'un qui eût le courage de marcher devant eux pour les guider, jusqu'à ce qu'ils fussent hors de la ville.

11 fallait donc encore ne songer qu'à notre sûreté personnelle. Guadet partit pour Saint-Émilion, lieu de sa naissance. 11 y avait, avec quelques parents, plusieurs amis, de ces amis de l'enfance, dont on se croit sûr, tant que nos adversités ne les ont point éprouvés. 11 ne manquerait pas de nous trouver à chacun un asilo, mais il ne nous enverrait prendre que lorsque tout serait prêt ; car il convenait que nous arrivassions le plus secrètement possible, il partit. Nous restâmes enfermés

dans la maison de son parent. L'aubergiste voisin, mauvais sujet dont on ne se défiait pas encore assez, s'enquêtait curieusement de ce que nous étions devenus. On lui dit que nous venions de nous rembarquer ; mais, dès le même soir, il vint rôder autour de la maison dont nous avions heureusement fermé tous les volets. Pourtant il ne fut pas longtemps notre dupe, et, dès le second jour nous eûmes avis qu'un bruit sourd se répandait que nous étions cachés aux environs du Bec-d'Ambez.

C'était le soir de cette seconde journée que Guadet devait revenir. Nous ne le vîmes pas, et nous n'en fûmes que plus inquiets. Chaque instant rendait notre séjour actuel plus dangereux. Nous étions avertis que le maître de l'auberge, maratiste soldé, venait de faire un voyage à Bordeaux; qu'il en revenait à l'heure même avec quelques visages nouveaux, et qu'aussitôt on avait remarqué chez lui du mouvement, des chu chotements, des conciliabules. 11 était prudent de faire quelques préparatifs de défense : nous nous barricadâmes : on se distribua les armes, qui consistaient en quatorze pistolets, cinq sabres et un seul fusil. Nous étions six hommes; car j'aurais dû dire plus tôt qu'en montant sur le vaisseau, nous y avions trouvé Valady et un de ses amis, non député; celui-là même, qui, ayant les cheveux blonds et la taille haute, donna lieu aux maratistes de la Gironde, lorsqu'ils ne nous connaissaient encore que sur de vagues dépositions, de répandre que Wimpfen était avec nous. Certes, il n'y était pas, et il n'y pouvait pas être. Six hommes seuie-

ment, bien mal armes, mais bien résolus de mourir dans la place, la composaient donc cette garnison terrible, pour l'attaque de laquelle vous verrez qu'on ne . préparait au dehors rien moins que du canon. De cette garnison les deux tiers se couchèrent tout habillés; l'autre tiers, c'est-à-dire Barbaroux et moi, fit sentinelle toute la nuit. Mais l'ennemi, qui ne voulait marcher sur nous qu'en force, n'avait pas encore rassemblé assez de troupes. S'il se fût contenté des cent cinquante . fusiliers qu'une simple réquisition aux gardes nationales environnantes lui mettait en moins de deux heures sous la main, la supériorité du nombre et des armes nous accablait : nous n'étions pas pris, mais nous étions morts. Heureusement on voulait nous attaquer avec une armée qui pût faire un siège en règle : rien ne parut cette nuit-là.

A l'entrée de la nuit suivante, vint un envoyé de Guadet. Celui-ci n'avait trouvé dans sa famille et parmi ses amis qu'une seule personne qui ne pouvait donner asile qu'à deux d'entre nous. Il espérait le jour suivant en placer deux autres qu'il enverrait chercher à leur tour, et ainsi de suite, jusqu'au dernier. Nous n'avions plus qu'à décider quels seraient les deux élus appelés à suivre actuellement celui qui venait les sauver. Nous nous regardions en silence. Barbaroux, toujours digne de lui-môme, fut le premier qui prit la parole. Nous ne doutons pas, s'écria-t-il, qu'ici le péril ne soit imminent. Lequel d'entre nous pourrait songer à n'y dérober que lui, et ne serait pas arrêté par cette pensée que demain peut-être ceux qu'il va laisser ici ne seront

plus ? Quant à moi, je n'abandonne point les compagnons de mes travaux et de ma gloire ! N'y a-t-il asile que pour deux, restons tous, mourons ensemble! Mais Guadet, s'il connaissait notre position, n'en enverrait-il chercher que deux ? Ne sentirait-il point que le plus pressant est de nous tirer d'ici? Quelqu'un offre asile pour deux d'entre nous, eh bien! pour quatre ou cinq jours, s'il le faut, ne tiendrons-nous pas six dans la chambre où deux sont attendus? Partons tous.

11 parlait encore lorsqu'on vint nous prévenir qu'il y avait grand monde et grand bruit dans l'auberge voisine. Une trentaine d'officiers venaient d'y arriver. L'hôte avait dit que ces messieurs étaient les chefs d'un bataillon de l'armée révolutionnaire, qui devait passer par ici, allant à Bordeaux. Cependant on apercevait déjà dans les environs plusieurs détachements de garde nationale et même quelques brigades de gendarmerie.

Ceci trancha toute délibération. Notre guide descendit; nous le suivîmes en silence. Nous fîmes quelques détours pour aller chercher à un quart de lieue de là une barque qui nous attendait sur la Garonne ; et il paraît qne nous n'étions pas encore sur l'eau, lorsqu'à la faveur des ombres de la nuit, quatre cents braves, armés de pied en cap, vinrent braquer deux pièces de canon sur une maison de campagne où ils espéraient trouver huit à dix victimes.

Telle fut cette glorieuse expédition du Bec-d'Ambez, où les révolutionnaires ne signalèrent pas moins leur courage que leur adresse, et dont B , je crois, fit

grand honneur à ses dignes satellites, dans cette magnifique relation qu'il en adressa à la Convention, et où il dit, en propres termes, que, grâce à l'activité des sans-culottes, on avait entouré la maison et qu'on y avait trouvé nos lits encore chauds.

Pendant que ces messieurs, sabres à la main, drapeaux flottants et mèches allumées, s'amusaient à tàter nos lits, nous, avec moins de bruit, nous faisions de meilleure besogne. Nous arrivions à Saint-Émilion , après avoir encore traversé une seconde rivière, la Dordogne, devant Libourne, où très-heureusement la sentinelle fut encore plus difficile à éveiller que le batelier, qui se fit appeler pendant un quart d'heure.

Au milieu du jour suivant, on accourut nous dire de combien peu nous l'avions échappé la veille à Saint- Ambez ; et comme quoi B..., furieux d'une aussi belle occasion perdue, et sans doute averti par le batelier qui nous avait passés sur la Dordogne, venait de requérir un de ses bataillons révolutionnaires, et en at- . tçndant s'avançait sur nous à la tête de cinquante cavaliers. 11 fallut s'esquiver encore. Nous allâmes, à quelques portées de fusil, nous jeter dans une carrière, où par bonheur il n'y avait point d'ouvriers ce jour-là, parce que c'était un dimanche. Nous y fûmes bientôt joints par Guadet et par notre ami Salle , qui nous avaient précédés dans la Gironde, et se trouvaient pourtant sans asile.

Nous attendions un brave homme qui depuis le malin courait les environs, tâchant de nous trouver quelque retraite. Il vint à la nuit nous apprendre que pas

un individu n'avait le courage de nous recueillir. Mon pauvre Gùadet en fut confondu! Que de fois il nous avait protesté que tous les sentiments honnêtes et générèux, s'ils étaient tout à fait bannis de la France, se réfugieraient dans le département de la Gironde! Que d'indignes parents, que de faux amis l'avaient cruellement-trompé ! Que nous étions à plaindre ! mais combien il l'était plus que nous !

Que faire, cependant? Puisqu'on suivait nos traces et que nous étions si bien signalés, il ne convenait plus de marcher tous ensemble. Encore, si nous avions eu, comme dans le Finistère, douze compagnons de plus, et vingt bons fusils ; mais seulement huit hommes, et rien que des pistolets ! Nous ne devions plus rien attendre de la force ; c'était uniquement sur l'adresse qu'il était permis de compter; et de toutes les précautions, la première semblait être de nous séparer. Ma Lodoïska devait être à Paris ; ce fut donc vers Paris que je parlai de m'acheminer. Si j'avais l'incroyable bonheur d'y parvenir, j'y pourrais donner asile à deux ou trois des nôtres ! Infortuné ! je le croyais. Moi aussi; malgré l'exemple des amis de Guadet, je comptais sur mes amis ! Mon cher Barbaroux déclara qu'il suivrait mon sort; Valady et son ami se joignirent à lui. Nous voilà quatre. Péthion et Buzot s'en allaient errer je ne sais plus où ; Salle et Guadet devaient tirer du côté des Landes. Eh ! quoi faire? Gagner du temps. Les affreux triomphes de la Montagne étaient si inconcevables, qu'ils ne paraissaient pas devoir se soutenir quinze jours !

Nous nous embrassâmes, le cœur bien serre ; nous partîmes. Barbaroux passerait pour un professeur de minéralogie, science qu'il possédait bien, et nous, pour des négociants, voyageant avec lui, dans l'intentioiï de faire exploiter les mines qu'il pourrai* découvrir. Mais des^négociants à pied, courant la nuit ! Mais cent cinquante lieues de pays à traverser, à l'aide de cette mauvaise fable! Mais Barbaroux, si connu et si reconnaissais ! Le projet était désespéré ! Un ciel protecteur nous barra la route. Après quatre heures de marche, nous trouvâmes que nous nous étions égarés. Un presbytère était à quelques pas. — Il faut y frapper, dit Barbaroux.— Oui, pour y demander le chemin, répondis-je, moi qui ne voyais que Paris. — Eh! si nous pouvons obtenir quelque chose de plus? répliqua t— il . Un digne curé vint nous ouvrir. Nous ne nous donnà- . mes d'abord que pour des voyageurs égarés. Vous êtes, nous dit-jl, des gens bien persécutés , convenez-en ! et à ce titre acceptez chez moi l'hospitalité pour vingtquatre heures. Que ne puis-je recueillir plus souvent et plus longtemps quelques-unes des innocentes victimes qu'on poursuit !

Comment dire combien cet accueil nous toucha ! 11 commandait une entière confiance ; il l'obtint. Au nom de Barbaroux et au mien, le brave homme courut dans nos bras et versa sur nous des pleurs de joie ! 11 nous en fit verser d'attendrissement. La Providence nous avait conduits comme par la main chez un de ces hommes rares dont Guadet avait cru tout son département rempli !

Le lendemain, il. nous dit que nous pouvions, sans nous exposer, rester deux ou trois jours encore, et qu'il emploierait ce temps à nous chercher quelque asile. Ce terme expiré, il ne laissa partir que l'ami deYalady,qui croyait pouvoir aisément gagner les environs de Périgueux, bùil avaitun parent qui ne pouvait manquerdele recevoir et qui sans doute enverrait chercher Valady. Je ne voyais toujours que Paris; je voulais accompagner celui qui allait faire vingt lieues sur cette route. Le curé m'en dissuada; Barbaroux tomba à mes genoux pour m'en empêcher. 0 Lodoïska! tu leur dois ton époux, car nous apprîmes bientôt après que celui que j'avais voulu suivre venait d'être arrêté!

Notre généreux hôte nous garda deux jours encore, quoique Ton commençât à murmurer dans le village que M. le curé cachait quelqu'un. Enfin il nous conduisit chez un demi-paysan qui nous reçut fort bien ; mais sa femme prit peur , du moins c'est ce qu'il nous allégua le lendemain, en nous annonçant qu'il fallait partir. Notre bon curé vint nous prendre et, faute de mieux, il nous fit grimper dans une grange pratiquée 0 au-dessus d'une étable, attenant a une métairie qui avait seize habitants : deux seulement étaient dans notre secret; les autres allaient et venaient continuellement dans cette étable ouverte toute la journée, et quelquefois montaient l'échelle pour jeter un coup d'oeil sur le foin, où nous nous étions creusé chacun notre trou, dans lequel il fallait nous tenir ensevelis, au point qu'on ne vit pas même passer notre tête. Ce foin était nouveau, par conséquent brûlant ; la grange

on était si pleine qu'il restait à peine un intervalle de deux pieds à l'air qui ne pouvait pénétrer que par une lucarne fort étroite. Pour comble de souffrance, le temps, quoique nous fussions en octobre, était sec et chaud ; et nos deux confidents furent tout à coup, sans avoir pu nous voir et nous prévenir, envoyés pour une commission lointaine et imprévue. Leur voyage dura trois jours. Pendant quarante-huit heures, les grossiers aliments et la piquette, qu'ils avaient coutume de nous apporter à la dérobée, nous manquèrent absolument. On ne peut décrire l'extrême lassitude,- l'affreux mal de tète, les fréquentes défaillances, la soif dévorante, l'angoisse générale que nous éprouvions. Un moment je sentis affaiblir ma constance, et le courage de mon cher Barbaroux l'abandonna. J'avais pris un de mes pistolets, et le regardais avec une complaisance funeste. Barbaroux, vaincu, suivait ce mouvement; il s'était aussi saisi de son arme : tous deux nous gardions le silence; nos yeux seuls se reportaient mutuellement de vsinistres conseils; une de mes mains tomba dans la sienne; il la serrait avec une espèce de fureur, trop semblable à celle dont j'étais tourmenté. L'instant * du désespoir était venu ; le signal de la mort allait être donné. Attentif à nos mouvements, Valady s'écria : Barbaroux, il te reste encore une mère ; et toi, Louvet, Lodoïska t'attend. On ne peut se figurer combien fut prompte la révolution que ces paroles produisirent. L'attendrissement prit aussitôt la place de la fureur; nos armes échappèrent de nos mains; nos corps affaissés retombèrent ; nos pleurs se confondirent.

Mais ce changement subit en produisit un autre : Elle m'attend ! m'écriai-je; eh bien, quefais-je ici? Pour qui donc y supporté-je tant- d'humiliations, tant de peines, tant de dangers? S'il est vrai que ce soit pour elle, ce n'est pas en demeurant là que j'en trouverai la fin ; c'est sur la route de Paris que je dois aller m'exposer et souffrir; dès ce soir je m'y mets. Dès ce soir, insensé I Dans l'une de nos dernières courses nocturnes, je m'étais laissé tomber au fond d'un fossé trop tard aperçu; quelques cartilages du jarret avaient beaucoup souffert de cette chute. Depuis cette réclusion de six jours, l'inaction absolue où nous étions réduits, la chaleur de ce foin où il fallait rester gisants, l'inquiétude, l'ennui, tout avait empiré le mal; je voulus soulever ma jambe, elle me fit d'atroces douleurs; mon jarret tout à faitroidi ne pouvait plier. Grâces te soient rendues, ô Providence ! tu me forçais h rester.

Le lendemain, il était dix heures de nuit, et tout semblait dormir dans la métairie, excepté le chien trop fidèle, dont les aboiements ne nous laissaient point de repos : nous crûmes entendre autour de la grange un bruit semblable à celui que produiraient plusieurs hommes qui marcheraient doucement et parleraient bas; quelques minutes après, nous vîmes une grande clarté dans 1 etable, où la lumière n'entrait jamais; quelques-uns y parlaient d'abord, mais avec précaution; puis il se fit un profond silence; un peu de bruit recommença au dehors; enfin, nous entendîmes qu'on montait à notre échelle. Etions-nous décou-

verts, la grange était-elle entourée? Nous prîmes nos armes.

Un homme, sans quitter l'échelle, sans s'approcher de nous, cria : Messieurs, descendez; c'était bien un de nos confidents delà métairie; mais ce n'était pas son ton ordinaire; il avait la voix altérée, dure et brusque. Cette circonstance nous alarma plus que tout le reste.— Comment [descendre? lui dis-je.— Oui, descendez. — Et pourquoi? — Parce qu'il le faut. — Mais encore? — - Quelqu'un vous demande. — Qui? — Le arent de M. le curé. — Si c'est le parent de M. le curé, que ne parait-il ? — Ici notre homme balbutia je ne sais quelle mauvaise raison, puis il ajouta d'un ton brutal et menaçant : Enfin, f...., il faut descendre!

Ceci devenait du plus mauvais augure. L'imagination travaille vite. A l'instant je me persuadai que quelqu'un nous avait découverts et dénoncés, qu'on était venu cerner la maison, et qu'on avait menacé ce pauvre malheureux de mettre le feu à sa grange s'il ne nous en faisait sortir. Barbaroux était sans doute travaillé de la même pensée, car il me dit tout bas : Ils ne m'auront pas vivant; et Valady, à qui la fatigue et une maladie naissante avaient tellement abattu le courage, qu'il nous avait avoué, vingt fois dans la journée, qu'il se sentait a chaque instant des peurs paniques, que l'idée de sa destruction lui causait de mortelles frayeurs, surtout qu'il n'aurait jamais la force de se tuer lui-même; Valady croyant aussi l'heure fatale arrivée, nous disait languissamment ; Hélns! il faut

donc mourir! et, remarquant nos apprê'.s, il ajoutait en joignant les mains : 0 mes amis! vous allez donc m'abandonner ! Quant à moi, jamais dans aucune des crises les plus périlleuses de ma proscription, jamais, si ne n'est depuis aux portes d'Orléans, je ne crus ma mort si prochaine.

Citoyen, dis-je a notre homme du ton le plus ferme, loin de nous la pensée devons compromettre; mais aussi gardez-vous de l'espérance de nous attirer dans un piège; nous ne descendrons certainement pas que le parent du curé n'ait paru, ou que vous no nous ayez franchement déclaré de quoi il est question.

Pardon, lecteur, si j'ai fait passer dans votre àme les agitations dont les nôtres étaient remplies. Pardon, car ce n'était rien; rien, qu'un peu de pusillanimité de la part de celui que le bon curé nous envoyait, et puis une cruelle nécessité de recommencer nos tri-tes courses. Il parut enfin le parent du curé. C otait de peur d'être aperçu par quelqu'un de la métairie, qu'il n'avait pas voulu entrer. Au reste, l'un des camarades du métayrr, ayant le matin entendu quelque bruit dans la grange, avait montré des souprons. Dès le lendemain nous pouvions être découverts par un homme qui n'était rien moins que sûr. En conséquence, nos deux confidents effrayés venaient d'aller dire au curé qu'il fallait nous retirer tout à l'heure. Celui-ci trop tard prévenu ne savait où nous mettre. Impossible que nous fussions quelque part aussi exposés que chez lui qui venait d'être dénoncé comme ayant quelqu'un. 11 couraU à l'heure même pour tacher

de nous déterrer quelque coin. En attendant, il fallait, pour ne pas tourner la tète de ce paysan tout à fait épouvanté, sortir de la grange et passer cette nuit comme nous pourrions.

0 Dieu, si tu ne voulais pas nous sacrifier, tu nous éprouvais du moins! Nous quittions la grange au seul moment où son séjour devenait un peu supportable et son abri nécessaire. Le temps avait changé dans cette soirée. La force de l'orage était un peu diminuée ; on n'entendait plus le tonnerre, mais la pluie tombait abon- • damment, et un vent froid soufflait du midi. Pour surcroît de peine, je ne pouvais me traîner, dans les terres grasses, que sur une jambe et sur un bâton. Le parent nous conduisit dans un petit bois où nous eûmes tout le temps de transir et de nous mouiller.

Ce mauvais temps n'arrêtait pas notre généreux curé. Un peu avant le jour il vint lui-même nous apprendre qu'il avait fait d'inutiles recherches, et comme il voyait bien qu'il était impossible qu'on ne nous découvrit point là dans la journée , il voulut à tout risque nous ramener chez lui. Nous n'acceptâmes qu'après que nous sûmes que de son grenier, où nous allions nous enfouir, nous pourrions aisément, au moyen d'une corde fixée a la lucarne, nous glisser du haut en bas dans une arrière-cour, et par dessus un petit mur gagner les champs au premier objet menaçant que l'un de nous, toujours en sentinelle, verrait s'approcher de sa maison. Le brave homme ! il parut si content de nous y recueillir encore !

A travers tant de courses, #de fatigues cruelles, de pé-

rils renaissants , que je m'applaudissais néanmoins du contre-temps qui m'avait forcé de ne point emmener mon épouse! Si moi-même je me trouvais d'une constitution trop faible contre de pareils travaux, comment n'y aurait-elle pas succombé? Avant de périr, j'aurais eu le tourment de la voir expirer dans mes bras. Et pourtant nous avions accusé le ciel lorsqu'il nous avait séparés. 0 Providence, que tes vues sont profondes et que les désirs de l'homme sont vains!

Cependant nous avions appris qu'après avoir inutilement frappé aux portes de trente amis, Guadet et Salle avaient trouvé toute espèce de secours et de sûreté chez une femme compatissante, généreuse, intrépide, autant que s'étaient montrés inhumains, égoïstes et lâches tous ces êtres qui portaient néanmoins le nom d'hommes. D'après le touchant portrait qu'on nous avait fait de cet ange du ciel, il n'était pas besoin de lui demander asile, s'il n'était pas impossible qu'elle le donnât. 11 suffisait de l'avertir de notre situation. Quelqu'un y courut et rapporta quelques heures après la réponse. Quils viennent tous trois! avait-elle dit. Seulement elle nous recommandait de n'arriver qu'à minuit et de ne négliger aucune précaution pour n'être aperçus de qui que ce fût. Notre sûreté chez elle dépendait principalement de notre exactitude à remplir ces conditions préliminaires.

Chemin faisant , nous nous arrêtâmes chez un curé allié du nôtre. Il nous attendait à souper. Que l'on excuse ces détails; il y avait si longtemps que nous n'avions soupé ! Et puis le repas Ici n'était rien auprès des

touchantes attentions qui le précédèrent : c'était de l'eau tiède pour laver nos pieds, un grand feu pour nous sécher, tout l'attirail d'une toilette pour couper nos longues barbes et rafraîchir nos chevelures , du linge blanc pour nous changer, enfin des viandes légères et du vin restaurant que nous versait une jolie nièce ! C'était une nièce véritable, et l'on comprend qu'ici je n'y saurais entendre malice. J'en parle pour qu'on se représente quel effet produisaient sur nous ces passages fréquents et subits d'une position lentement douloureuse à une situation rapidement douce, et le contraste de cette personne bonne et charmante qui nous prodiguait ses soins, avec ces visages insensibles, sombres ou menaçants qui nous préparaient des pièges ou qui nous y voyaient froidement tomber. Chez cet ami de notre curé, nous trouvions notre sort semblable à celui de ces fiers paladins qui, venant de combattre des monstres, rencontrent tout à coup, dans quelque pavillon enchanté, des fées pour les servir.

C'était bien une autre fée que celle chez qui nous arrivâmes à minuit. Nous devions y trouver, avec mille soins non moins attendrissants, une constance, un courage, un dévouement sans bornes. Elle logeait nos deux amis à trente pieds sous terre, et l'entrée de leur souterrain, d'ailleurs fort dangereux, était encore si bien masquée qu'on ne la pouvait découvrir. Quelque spacieux que fût le caveau , le séjour continuel de cinq hommes pouvait y corrompre l'air qui ne s'y renouvelait que difficilement. Nous nous pratiquâmes, dans une autre partie de la maison, une seconde forteresse plus

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saine, presque aussi sûre, presque aussi difficile à découvrir. A quelques jours delà, BuzotetPéthion nous mandèrent qu'ayant depuis quinze jours changé sept fois d'asile, ils étaient enfin réduits aux dernières extrémités. — Qu'ils viennent tous deux! s'écria l'étonnante femme. Et remarquez qu'il ne se passait pas un jour qu'elle ne fût menacée d'une visite domiciliaire; elle était même assez soupçonnée de vertu pour qu'il fût souvent question de l'arrêter. Observez encore que chaque jour la guillotine abattait quelque tête et que les brigands commettaient des horreurs. On les entendaient jurer chaque jour qu'ils feraient brûler vifs avec nous, dans leurs propres maisons , les gens chez lesquels nous serions trouvés. On parlait même d'incendier les villes. — Mon Dieu ! qu'ils viennent, les inquisiteurs, nous disait-elle avec calme et gaieté. Je suis tranquille, pourvu que ce ne soit pas vous qui vous chargiez de les recevoir : seulement je craindrais qu'ils ne m'arrêtassent ; ch ! que deviendriez-vous?

Nos deux amis vinrent donc et s'en allèrent au caveau. Ainsi nous étions sept. Le moyen de nous nourrir? Les denrées étaient rares dans le déparlement; on ne lui fournissait pour sa part qu'une livre de pain par jour, mais il y avait des pommes de terre et des haricots au grenier. Four ne pas déjeuner, on ne se levait qu'à midi. Une soupe aux légumes faisait tout le dîner. A l'entrée de la nuit, nous quittions doucement ncs demeures, nous nous rassemblions auprès d'elle. Tantôt un morceau de [bœuf à grand'peine obtenu à la boucherie, tantôt une pièce de la basse-cour bientôt épui-

sée, quelques œufs , quelques légumes, un peu do lait composaient le souper dont elle s'obstinait à ne prendre qu'un peu, pour nous en laisser davantage. Elle était au milieu de nous comme une mère environnée de ses enfants pour lesquels elle se sacrifie. Nous restâmes ainsi pendant un mois tout entier, malgré les persécutions d'un intime ami de Guadet, qui, nous y sachant, n'oublia rien pour nous en chasser, et à qui sa lâche peur finit par troubler tellement l'esprit, que, de crainte de mourir, il voulait se brûler la cervelle. Je ne puis, sans risquer de compromettre notre étonnante amie, faire le

récit, au reste trop dégoûtant, des mensonges, des in-

trigues, des menaces, des lâches manœuvres de toute espèce par lesquels il parvint enfin à son but.

11 est encore temps d'avertir qu'en arrivant dans la Gironde, j'avais mandé à ma Lodoïska, tout en lui déguisant ce que ma position avait de trop alarmant, qu'au lieu de l'attendre, j'allais tout essayer pour revenir vers elle. Depuis, chez le bon curé, quand tout accès vers ma ville natale m'était fermé, j'avais fait pour ma femme une seconde lettre, où je l'invitais à venir former un établissement à Bordeaux ; quelqu'un s'était chargé de transcrire cette lettre, et de la mettre à la poste ; mais six semaines s'étant écoulées, sans que j'en reçusse aucune nouvelle, il était clair qu'on ne l'avait pas envoyée, ou qu'elle n'était point parvenue. Mon désir d'affronter tous les hasards pour me faire jour jusqu a Paris n'en était devenu que plus vif.

Nous touchions cependant à l'époque critique. 11 venait de luire, le jour fatal, le jour d'une séparation

longue et peut-être éternelle entre des hommes à jamais ' étroitement liés par tout ce que l'amitié tendre, la vertu pure et une infortune vraiment sainte ont de plus respectable. Nous sortions de notre asile si sûr et si cher, nous nous séparions en deux parts, qui se subdiviseraient bientôt. Barbaroux, qui depuis Caen avait couru presque toutes les mêmes aventures que moi, Barbaroux désolé de me quitter, autant que je l'étais de le perdre, passait du côté de Buzot et de Péthion. Tous trois ils allaient, a quelques lieues de là, vers la mer, chercher un asile incertain ; avec quelle douleur nous nous fîmes nos adieux! Pauvre Buzot, il emportait au fond du cœur des chagrins bien amers, que je connaissais seul, et que je ne dois jamais révéler. Mais Péthion, le tranquille Péthion, comme il était déjà changé! Combien le calme de son àme et la sérénité de sa figure s'étaient altérés depuis que l'esclavage de sa patrie n'était plus douteux, depuis que la nouvelle de l'emprisonnement des soixante-quinze et du supplice de nos amis nous était parvenue. E' mon cher Barbaroux, comme il souffrait! Je n'oublierai point ses dernières paroles : « En quelques lieux que tu trouves ma mère, tache de lui tenir lieu de son fils; je te promets de n'avoir point une ressource que je ne partage avec la femme, si le hasard veut que je la rencontre jamais.

Au milieu de nous, quelqu'un voulait en vain dissimuler son désespoir, c'était notre généreuse protectrice; elle pleurait, elle gémissait de la nécessité qui la forçait à ne plus s'exposer pour nous. Les cruels, s'écriait-elle en parlant de ses parents. Quelle violence

ils me font! je ne la leur pardonnerai jamais, s'il faut que quelqu'un d'entre vous... Elle n'acheva point; mais ses pressentiments étaient trop fondés: oui, un d'entre nous devait bientôt périr.

A une heure du matin, nous partîmes, Guadet, Salle, moi et Valady que nous devions quitter presque aussitôt. Nous le conduisîmes à quelques cents pas, sur le chemin d'une maison où il avait un parent, sur l'humanité duquel il faisait quelque fonds. De quel air il nous regarda quand nous le quittâmes! je n'en puis écarter le triste souvenir ; il avait la mort dans les yeux.

Nous ne restions donc que Salle, Guadet et moi. Ce qui m'avait déterminé à suivre leur sort de préférence, c'est que l'endroit vers lequel ils devaient s'acheminer le lendemain était a six lieues de là, du côté de Périgueux, et je sentais un plaisir secret de me rapprocher un peu de Paris; mais, pour gagner cet endroit, il nous fallait, par un chemin de traverse assez difficile, tourner Libourne, où nous aurions couru trop de risques. Un confident sur devait nous amener, à l'entrée de la nuit suivante, un ami de Guadet, qui nous guiderait jusqu'au bout de cette traverse. 11 fallait cependant passer quelque part la fin de cette nuit et tout le jour qui la suivait. Nous avançâmes vers un bourg assez éloigné, dont les environs étaient criblés de grottes. Guadet les connaissait toutes; la plus sûre d'entre elles, à cause de son étendue, il l'avait désignée à notre confident comme le lieu de notre refuge et de son rendezvous. En y arrivant, nous trouvâmes que l'entrée en était murée; l'accès de soixante autres restait libre ,

mais comment noire confident trouverait-il le lendemain celle que nous aurions choisie? Il fallait bien l'aller prévenir. Guadet et moi, nous y allâmes, non sans risque. Nous avions un village à traverser, et puis des gendarmes logeaient chez notre confident ; il fallait le réveiller, sans réveiller ces espions; nous y parvînmes .

Revenus dans notre grotte, nous y attendîmes vainement le sommeil ; le froid et l'humidité le chassaient; à dix heures du matin seulement, les épaisses ténèbres qui nous environnaient s'éclaircirent un peu; reculés à l'extrémité la plus sombre, nous pouvions, sans être aperçus, distinguer tout ce qui se présentait à l'entrée de la grotte. 11 y vint quelques animaux, ils nous sentirent et se retirèrent ; mais de tous les animaux, les plus barbares y vinrent aussi : heureusement ceux-là ne nous sentirent pas, c'étaient des hommes. Ils ne s'arrêtaient que pour un instant, et tout à l'entrée, afin de satisfaire des besoins, dont la perspeclive autant que l'odeur nous devenaient fort incommodes. Malheur à nous si l'un de ces paysans, plus délicat ou plus pudibond que les autres, se fût avisé de vouloir ne se mettre à son aise qu'à l'autre bout de la grotte ! Je dis malheur à nous, car nous n'aurions jamais pu nous décider à répandre, pour notre plus grande sûreté, le sang d'un homme, de qui nous n'aurions pas été sûr qu'il nous voulût du mal. Nous avions résolu, le cas y échéant, de montrer nos pistolets au pauvre diable et de le retenir prisonnier jusqu'à ce que nous sortissions de notre retraite; mais, alors même, il pouvait courir

nous dénoncer et causer notre perte. Nous le sentions bien; mais nous avions résolu d'en courir le risque; quoi que nous puissions encore éprouver de l'ingratitude des hommes, nos mains ne se souilleraient pas d'un sang innocent.

Au reste, il faut avoir été proscrit pour savoir comme il est difficile et gênant d'avoir, à chaque instant du jour; ses pas à mesurer, son haleine à ne pousser que doucement, un (Remuement à étouffer, un rire, un cri, le moindre bruit à réprimer. A moins que de l'avoir éprouvé, on ne se figure pas combien cette gène, si petite en apparence, devient douleur, péril et tourment par sa continuité. C'était, dans notre position, un mal nécessaire, et même avant d'avoir tàté de la Gironde, je m'y étais particulièrement exercé, avec ma Lodoïska, chez notre brave original du Finistère, qui, pour notre divertissement et le sien, nous tenait cachés dans une armoire, à côté d'un clubiste, et au-dessous d'un gendarme. Une malheureuse femme vint dans la grotte, mettre à cet égard nos talents à l'épreuve : d'abord, ayant plus de pudeur, elle entra plus avant ; ensuite, par l'effet d'un ténesme apparemment opiniâtre, elle y fit de longs efforts, elle y mit un temps considérable ; enfin, comme elle allait sortir, le pied lui manqua très-aisément sur un terrain humide et chargé d'immondices. Une fois étendue sur cette terre trop grasse, la pauvre vieille ne put jamais se relever. Longtemps elle s'aida d'un petit monologue qui, dans toute autre circonstance, aurait pu nous paraître divertissant; mais rien n'y faisait ; elle finit par pousser des cris.

Leur éclat ne manqua pas d'attirer plusieurs hommes, qui ricanèrent assez de temps et d'assez près pour nous inquiéter. Comme tout doit finir cependant, ils relevèrent la vieille et tout s1- n alla.

Comme le .jour finissait, notre confident vint nous apprendre que l'ami deGuadet ne pouvait pas, c'està-dire, n'osait pas faire route avec nous, l'espace de deux lieues. 11 fallait donc que Guadet tâchât désorienter et de trouver cette traverse qu'autrefois il avait connue, mais jamais bien ; c'était déjà un fâcheux travail à entreprendre, il faisait d'ailleurs un temps affreux, la pluie tombait à verse, et nous promettait, après la mauvaise nuit que nous venions de passer, une nuit plus mauvaise; mais la nécessité, l'inexorable nécessité l'ordonnait. Pour moi, je me sentais très-résolu ; un exercice fréquent et modéré dans notre dernière maison avait guéri ma jambe ; mon jarret reprenait toute sa souplesse. D'ailleurs, c'était du côté de Paris que nous allions marcher ; je nue sentais ma première vigueur et même quelque contentement.

Nous partîmes; c'était la nuit du 14 au 15 novem* bre 1793. 0 Dieu, tu l'as marquée par d'assez tristes épreuves pour que je ne l'oublie pas !

Où allions-nous cependant? A six lieues de là, je l'ai dit. Six lieues; nous étions donc certains d'être bien reçus? au moins Guadet n'en doutait pas; et moimême, pour cette fois, je trouvais qu'il avait raison. La personne chez laquelle il allait nous présenter avait une famille depuis longtemps amie de la sienne, et lui personnellement avait sauvé cette femme ; oui, je dois

l'avouer, c'était une femme; il l'avait sauvée d'un procès ;criminel où son honneur et celui de ses parents étaient gravement compromis. Depuis cette époque, longtemps même avant la révolution, elle l'avait cent fois assuré de sa reconnaissance et lui avait fait mille offres de service. Au reste, nous ne lui demanderions asile que pour quatre ou cinq jours, époque après laquelle notre généreuse amie entendait, quoi qu'on pût lui dire, nous recueillir encore.

D'abord ce que nous avions craint nous arriva. Nous nous nous égarâmes, et si malheureusement, que, partis à sept heures, nous n'eûmes achevé qu'à minuit les deux lieues de cette traverse; nous étions passés par des chemins si détestables que, sans exagération, les boues nous montaient à mi-jambe. Je regrettais une forte canne à sabre, sur laquelle il avait fallu m'appuyer si souvent et quelquefois si violemment, qu'enfin elle s'était rompue. On peut se figurer notre fatigue : pourtant il y avait encore quatre lieues à faire. Nous les fimes, nous arrivâmes à quatre heures du matin, , chargés de boue, trempés jusqu'aux os, tout à fait 1 épuisés.

Guadet fut frapper à la porte; au bout d'une demiheure, on l'entr'ouvrit. Un domestique qui l'avait vu cent fois ne le voulut point reconnaître, il déclina son nom; alors on dit qu'on allait réveiller madame. Une autre demi-heure se passa, après laquelle madame fit dire que ce qu'on lui demandait était impossible parce qu'il y avait dans son village un comité de surveillance, elle ignorait apparemment qu'il y en avait pai -

tout. Guadet insista, il demanda à être introduit seul d'abord, si madame l'aimait mieux; qu'au moins il pût lui parler un moment. Madame fit répondre que cela aussi était impossible et la porte se referma.

Il y avait une heure que nous nous tenions sous des arbres tellement chargés d'eau que peut-être ils nous en donnaient plus qu'ils ne nous en épargnaient. Quand j'y étais arrivé, les gouttes de sueur se confondaient sur mon visage et sur tout mon corps avec des torrents de pluie. Depuis que nous étions immobiles, un vent du midi, qui nous sembla rafraîchissant d'abord et bientôt très-froid, soufflait sur nous. Nos habits imprégnés d'eau étaient à la glace; moi surtout, je gelais : on

; entendait claquer mes dents.

Guadet désespéré venait enfin nous rendre compte de l'inconcevable issue de ses démarches, je ne l'entendais qu'à peine. Une révolution terrible se faisait en moi; la transpiration s'était entièrement arrêtée, le frisson m'avait tout à fait saisi, je perdais connaissance. Mes amis voulurent m'appuyer debout contre un arbre; ma faiblesse était si grande que je ne pus m'y tenir :

! il fallut me laisser m'étendre par terre, c'est-à-dire dans l'eau. Guadet courut refrapper à la porte, on ne

! l'ouvrit point; on lui permit de parler à travers le trou

] de la serrure. Une chambre et du feu, dit-il, seulement pour deux heures! un de mes amis se trouve mal! On alla en instruire madame, qui fit dire que cela était impossible. Au moins un, peu de vinaigre et un verre d'eau ! s'écria mon malheureux ami. Un moment après, madame fit répondre encore que cela était impossible !

La misérable! ellejs'appelait... Je le devrais ! je devrais la nommer! je devrais la produire à l'enthousiasme des scélérats qui souillent aujourd'hui la France. Je l'abandonne à ses remords, et puisse la justice vengeresse ne pas lui garder un autre châtiment! Puisse-t-elle, au milieu des premières angoisses qui l'attendent, ne pas rencontrer quelque monstre d'inhumanité qui lui. refuse l'eau et le feu !

Je ne pouvais parler, mais j'entendais; j'entendis Guadet accuser la nature humaine et déplorer son sort. Ceci me valut mieux pour rappeler mes forces que les liqueurs les plus irritantes. Je repris bientôt tous mes sens; la plus vive indignation m'enflammait. Marchons, leur dis-je, fuyons, fuyons les hommes, fuyons dans le tombeau.

Je me relevais à peine que d'autres idées faisaient bouillonner mon sang , je les écoutais s'entretenant ensemble sur les moyens de regagner leur grotte ; et ma tète travaillait un projet de tout autre espèce. Moi me cacher encore devant des êtres aussi vils? Triompher d'eux ou mourir, plus de milieu. Cependant nous achevions le quart de lieue qu'il y avait à faire pour regagner la grande route.

Arrivés là, je leur dis : Mes amis, comment ferezvous pour regagner votre triste retraite avant le jour? Je sui3 désespéré de vous laisser dans cette peine, mais je n'y puis rien, et quant à moi, mon partie t pris. Je vous l'ai dit cent fois : je pense qu'il y a des extrémités au delà desquelles on ne doit pas traîner la vie. Cent fois je vous ai prévenus que quand j'en

serais à ce point de détresse extrême, où je crois qu'un brave homme peut finir, au lieu de me tirer un coup de pistolet, je me mettrais sur la route de Paris. Mille à parier contre un que je n'arriverai pas, je le sais ; mais mon devoir est de le tenter. Ce n'est qu'ainsi qu'il m'est permis de me donner la mort ; ma famille, des amis de vingt ans, ont encore sur moi cet empire. Vous savez surtout quelle femme m'attend ! Il faut que mes amis sachent qu'abandonné du monde entier, je leur ai donné ce témoignage d'estime de ne pas désespérer d'eux, et de tenter un dernier effort pour m'aller reposer dans leurs bras. 11 faut surtout que ma Lodoïska voie bien qu'en tombant j'avais encore le visage tourné vers elle ; que si, au contraire, à travers mille hasards, j'arrive, Guadet, dis à tes lâches amis que désormais je suis en sûreté, parce qu'il reste encore sur la terre quelques amis fidèles et dévoués.

Ils me retiennent, ils me conseillent, ils me prient, je ne les écoute seulement pas. A la hâte je me dépouille de tout ce qui pourrait me gêner dans ma longue route. Des bas, des mouchoirs, un habit restent sur le chemin; je garde ma redingote nationale ; je jette sur mes cheveux une petite perruque jacobite, avec soin gardée en réserve et qui me déguise assez bien. Je presse Guadet et Salle sur mon cœur; j'ouvre mon portefeuille, et je partage quelques assignats avec celui-ci, plus pauvre que moi; j'embrasse encore une fois mes amis, et je pars.

Jamais je ne m'étais senti une résolution plus forte, un courage plus exalté. A quelques pas cependant je

m'arrête, je tourne la tète, je jette un regard inquiet sur les gens de bien que je quitte. Eux aussi s'étaient retournés, eux aussi me regardaient, et tandis que je tremblais pour eux, ils tremblaient pour moi. Je les vois prêts à s'élancer peur me retenir encore; je leur fais un dernier signe de la main, je reprends mon chemin, je m'éloigne ; je plonge sur cette immense route de Paris un regard d'espérance mêlée de quelque étonnement.

Je pars. Vous allez jouir d'un spectacle digne de quelque attention; vous allez contempler un homme, un homme seul aux prises avec la fortune et devant un monde d'ennemis. Non, je me trompe, je n'étais pas seul. La haine des tyrans, le mépris des esclaves, le mépris de la mort marchaient avec moi. Ta tendresse immortelle, ton impérieux génie m'attiraient, ô Lodoïska. Surtout, Dieu d'équité, Providence infatigable, j'étais pas à pas, tantôt précédé, tantôt suivi de ta protection, que tu ne refuses pas toujours à l'innocence.

Mont-Pont, chef lieu de district, à deux lieues de là, . était un passage dangereux ; la prudence conseillait de le franchir avant le jour. Cependant mes membres tou-. jours engourdis refusaient d'aller vite. Bientôt l'exercice reporta dans toutes les parties du corps, ce feu qui naguère n'enflammait que ma tête et mon cœur. Mon sang réchauffé circula sans obstacle ; la transpiration se rétablit ; j'allai vite, j'allai longtemps, je ne sentais plus mes fatigues. 11 est probable qu'en nous repoussant avec tant de barbarie, cette femme venait

de m'épargner une maladie. Le soleil se levait quand je vis Mont-Pont. Ses habitants, pour s'assurer que rien ne sortirait de la Gironde, sans avoir été bien examiné, avaient placé une sentinelle à l'entrée de la ville de ce cùté-là. Je voyais bien le factionnaire, il était appuyé contre le mur, sous une espèce d'auvent; et là, tout h fait immobile, il avait l'air de me regarder venir et de m'examiner attentivement. Pour ne pas me rendre suspect, je diminuai la vitesse de ma course, je m'avançai avec précaution, tenant tout prêt mon méchant passe-port que je comptais lui présenter d'un air détaché, espérant qu'après y avoir jeté un coup d'oeil, il me dirait : Passe. Il ne me dit pas un mot, car il dormait; le bout de son fusil reposait sur son estomac, la crosse était par terre et barrait mon chemin, je passai par-dessus. Pour ne pas troubler l'heureux sommeil de ce jeune homme, je continuai de marcher à petit pas, à bas bruit. Au bout de la nie, je repris ma marche ; alors il s'éveilla, il demanda : Qui vive. 11 ie cria deux fois. Il l'aurait crié dix, que l'envie ne m'aurait pas pris de retourner pour lui répondre.

Je voulais pousser beaucoup plus loin, mais à une demi-lieue, je sentis, aux environs de la cheville du pied gauche une vive douleur qui me saisit comme un coup de foudre. Je comptais que ce ne serait rien, je la voulus surmonter, elle devint plus vive, et se fixa, descendant jusque sous la plante du pied. C'était apparemment le reste du dépôt de la transpiration arrêtée, une humeur inflammatoire qui se jetait sur la poi-

trine, au moment où je perdis connaissance à la porte de cette femme , et que mes derniers efforts venaient de déterminer à se porter aux extrémités. Quoi qu'il en fût, je ne fis pas sans peine une autre demi-lieue. Ce fut dans une auberge de village que j'obtins une chambre, un grand feu et un déjeuner dînatoire dont j'avais grand besoin.

J'y trouvai même une écritoire et une bonne plume qui ne m'étaient pas moins nécessaires. Mon passe-port était de Rennes. Dans la Gironde, un ami de notre curé, un écrivain non moins officieux qu'habile y avait fait, de la même main, et pourtant de quatre écritures différentes, quatre visas divers : l'un du bureau des classes de la marine de Lorient, l'autre d'un de ses municipaux ; le troisième de la marine de Bordeaux, le dernier du nouveau maire de cette ville. Tous certifiaient qu'ils avaient vu passer le citoyen Larcher (c'était mon nouveau nom) et que j'étais un brave sans-culotte. Fort bien! Mais depuis Bordeaux il me fallait aussi quelques visas. Je savais le nom du président du comité de surveillance de Libourne; je me hasardai de l'y ajouter de ma main beaucoup moins habile à se déguiser; j'y réussis néanmoins passablement ; et je fis bien ; à dix lieues de là, j'étais arrêté sans cette précaution.

Vous saurez que ce passe-port ainsi bardé de signatures, pouvait aller dans les villages, mais que pour les villes il ne valait rien. 11 y manquait encore assez de choses pour que les citadins n'en fussent pas toujours dupes, il y manquait le visa du district et son

cachet ; et puis tout ce qui avait passé à Bordeaux était très-suspect dans les chefs-lieux de district et de département ; et sur mon passage il y en avait peut-être vingt de ces chefs-lieux; et dans chacun, quelques commissaires du pouvoir exécutif, tous émissaires des jacobins de Paris, à qui ma figure était bien connue, ou, qui pis est, des montagnards qui me connaissaient mieux ! Je devaisdoncm'arrangerdemanièreànejamais passer les villes qu'au lever du soleil ou à l'entrée de la nuit ; il fallait ne coucher que dans les villages. Ceci même avait l'inconvénient de me rendre quelquefois suspect, mais ce péril était moindre que celui auquel je m'exposerais si je m'arrêtais même dans un bourg.

Cette après-dînée je devais donc faire trois lieues pour traverser Mussidan à la brune et m'aller gîter une lieue plus loin. Je partis à trois heures, un peu reposé, bien séché, mais non moins travaillé de mon rhumatisme. Bientôt les douleurs devinrent si vives, qu'à chaque pas mon corps se pliait à moitié et ne se relevait point sans un grand effort. La jambe malade enflait, devenait brûlante et prenait un poids accablant. Pour surcroît de peine, je me traînais sur un chemin tantôt coupé par de profonds monceaux de boue, tantôt recouvert de cailloux pointus sur lesquels je m'aventurais que comme sur des charbons ardents. Le travail de cette marche était si pénible qu'au bout de cinq minutes je me trouvais inondé de sueur et qu'alors force était de m'arrèter au moins autant de temps, et de rester pensif, inquiet, souffrant, une jambe en l'air, l'autre bien lasse, et le corps appuyé sur un bà-

ton. La nuit commençait et d'ailleurs mes forces étaient vraiment épuisées, quand je me trouvai dans un village à demi-lieue au-dessous de Mussidan. Je vis un bouchon où je m'arrêtai.

Les bonnes gens qui l'habitaient! Ah, monsieur vous paraissez bien malade ! Ils examinèrent ma jambe,

t ils me préparèrent avec zèle le bain d'eau tiède que je désirais. Ils coururent chercher la fleur de sureau que je demandai. Ils voulurent que je soupasse dans une petite chambre séparée, parce qu'ils préparaient à souper pour une bande de révolutionnaires très-furieux, très-bavards et qu'un malade était bien aise d'être tranquille. Je ne sais s'ils devinaient, que j'avais quelques raisons de ne pas aimer cette compagnie. Enfin l'hôtesse découcha pour me donner son lit. 11 serait meii-

" leur et d'ailleurs je serais seul dans une chambre. J'étais si las, j'avais tant souffert, j'avais passé deux nuits si fâcheuses, ma jambe paraissait exiger si impérieusement le plus long repos possible, mes hôtes avaient tant d'attention et de si 'bonnes figures, et je vous ai déjà dit que je crois aux figures, aussi; quelquefois je compte un peu sur les belles, et toujours beaucoup sur les bonnes; enfin ces braves gens prenaient tant de soin d'écarter de moi tout sujet d'inquiétude et tout regard curieux ! je crus ne pouvoir mieux faire que de me reposer chez eux jusqu'au surlendemain. Leurs soint ne se démentirent pas une minute ; surtout ils ne m'alarmèrent point de cette foule de questions dont les aubergistes vous accablent toujours. Seulement ils me disaient quelquefois ; Vous venez de

Bordeaux sûrement, monsieur? Et sans attendre ma réponse, sans en demander davantage, sans rien ajouter, ils levaient au ciel les yeux et les mains d'un air très-significatif. Une fois pourtant la femme, en regardant mes vêtements que mes dernière courses n'avaient pas embellis, me dit : Ah monsieur, vous avez beau faire , on voit bien que vous êtes fait pour porter des habits plus propres que ceux-là ! Le compliment ne me fit pas autrement plaisir ; ce m'était un avertissement que je ne me donnais pas encore bien toute l'encolure d'un sale jacobin, et je me promis de ne rien négliger pour l'attraper. Ce ne fut donc qu'à la fin du second jour que je pris congé de mes hôtes ! Qu'avec peine je les quittai les excellentes gens ; et qu'en soldant le petit compte de ma dépense, je ressentis un déplaisir secret du trop bon marché qu'ils me firent!

Je m'achemine sur Mussidan, j'y entre à la brune; un corps de garde est au milieu de la rue principale s ar la droite, je me glisse à gauche pendant que des rouliers passent avec leurs charrettes entre deux. Me voilà sans accident hors de la ville. Mais le moyen de me traîner plus loin. J'ai vainement soigné mon rhumatisme, le mal a empiré; le peu d'exei:cice que je viens de prendre a beaucoup augmenté l'eflftuire, elle monte à mi-jambe. Les douleurs sont extrêmes. .Quelle fa tan lité! Moi qui, naguère encore, marchais ; si ibij^me voilà privé de mes jambes au moment ou je coiflpiais principalement sur elles pour mon salut. Si j$ rçfefais que deux lieues par jour, quelle espérance <Ç»i§-je conserver ! Ils se trouvent quintuplés les périls de mon

entreprise, déjà si audacieuse. Mf arrêter dans plus de soixante auberges! Rester deux grands mois en route! Comment n'être pas découvert! Au moins s'il m'eût été donné de presser encore une fois ma Lodoïska sur mon cœur ! Mais il est trop vrai qu'enfin le cruel destin nous sépare 1 Ainsi je murmurai contre la Providence, et qu'elle pardonne aux faiblesses de l'homme : il ne l'accuse si souvent que parce qu'il ne pénètre point ses vues.

Je vous affirme que j'eus besoin d'un vrai courage pendant les mortelles deux heures que je mis à faire trois petits quarts de lieue. Enfin parvenu au premier village, j'y réveillai des paysans, les priant de m'enseigner l'auberge. L'un d'eux me conduisit a une maison de mauvaise apparence, au reste trop semblable à son maître, qui vint en grommelant m'ouvrir la porte. 11 me toisa d'un air défiant, puis, dans son patois que j'eus le bonheur de comprendre, il dit à mon guide : Où l'astu trouvé? — Ma foi, sur le chemin, répondit celui-ci ; à quoi le brutal répliqua : Bon, bon, on le retournera.

J'étais entré. I/homme avait déjà repris sa pipe, la fumait sans rien dire, me crachait presque sur les pieds, s'était campé tout au beau milieu du feu qu'il me cachait, et semblait avoir complètement oublié qu'il y avait là quelqu'un. Sa petite femme, au contraire, venait de prendre avec moi le ton le plus caressant. Mais il y avait dans ses discours je ne sais quoi de contraint, dans ses regards quelque chose de faux, et sur toute sa mine hypocrite un air de malice méchante qui ne me permit pas d'être un instant sa dupe. Je ne pouvais

guère être plus mal tombé, mais je ne pouvais pas non plus être mieux averti. Sur-le-champ j'arrangeai mon visage, mes gestes, mes paroles selon le personnage que j'étais appelé si malheureusement à représenter.

Tout en brûlant mon omelette, la bavarde sempiternelle m'assassinait de ses questions qu'elle entremêlait de réflexions insidieuses. Comme elle les plaignait ces bons seigneurs, ces pauvres prêtres, tous ces braves marchands qu'on guillotinait par douzaines! Cela ne prit pas. Elle se rabattit sur Corday , dont elle fit l'éloge, sur Marat, dont elle dit pis que pendre. J'entrai dans une grosse fureur, et ne la menaçai pas moins que de la guillotine, le tout en vrai style de père Duchesne ; enfin je me rendis un jacobin hideux de ressemblance. Elle ne s'étonna point, elle ne se rendit point , elle continua son vilain rôle avec une perfidie constante, et je demeurai dans le mien avec une épouvantable intrépidité.

Pourtant fallut-il s'aller coucher. Par précaution je me mis au lit avec mon pantalon, où je tenais toujours mes deux bons pistolets de poche. Ma chère espingole, je labraquai sous mon chevet. Au reste, quelque formidable que fût cette arme qui, de sa large embouchure, comme d'un canon chargé à mitraille, vomissait quatre balles et quinze chevrotines à la fois et laissait ensuite échapper une puissante baïonnette, ce n'était pas sur elle que je comptais le plus. Ce qui me donnait surtout l'audace de regarder avec calme les renaissants périls de chaque jour et de traverser tête levée la foule ennemie, c'étaient plusieurs pilules d'un

excellent opium, don précieux de mon universel du Finistère. Je les tenais enveloppées d'un morceau de gant, cachées sur ma peau même, d'ailleurs si bien et dansunendroit si secret, qu&moins de memettre nu de la tète aux pieds et de me palper le plus indécemment du monde, il était impossible de rien trouver. Au cas d'une attaque imprévue, de quelque brusque surprise qui ne m'eut permis ni de me faire jour ni de terminer mon sort avec mes pistolets, une ressource dernière mais assurée me restait encore. Du fond (Je l'affreux cachot où ils ne manqueraient pas de me jeter d'abord, au moyen de mon invisible narcotique, j'échappais à leur exécrable échafaud. Je me complaisais dans cette pensée que, jusqu'à mon dernier soupir, défiant leur fureur, je l'aurais trompée.

Le lendemain je fus un peu surpris d'avoir passé toute une bonne fct longue nuit dans le même lieu. C'était à plus de neuf heures que l'hôtesse me réveillait pour me demander si je ne partais pas. Je l'assurai que me trouvant fort bien chez elle j'y dînerais ; il ne tint pas à elle que ce ne fût mon dernier dîner. Co^me je le fmissiis, elle sortit, me disant d'un ton patelin que je la paierais à son retour, qu'elle allait rentrer dans l'instant. Il est vrai qu'elle ne tarda pas, mais elle amenait un gros paysan encore plus embarrassé qu'enorgueilli de sa magistrature. — C'est le citoyen notre maire, me ditelle; il vient voir votre passe. Je la produisis d'un air satisfait. A la manière dont il la lut, je reconnus presque aussitôt qu'il ne savait pas lire. Mais il demanda le cachet; il avait un timbre que je lui montrai, ajoutant

qu'on ne cachetait pas d'une autre manière dans mon pays, et du même temps je commençai sur cette espèce de cachet une longue et belle histoire souvent interrompue par les rasades du petit vin aigrelet dont je venais de faire apporter pinte pour que le citoyen maire me fit l'honneur de boire un coup avec moi. J'avais bien fait, et je m'aperçus, dans le cours du récit de mon histoire, que les épisodes faisaient merveilleusement valoir le fond. La méchante hôtesse s'en aperçut aussi ; le maire trouvait mes papiers trop bons, ce n'était pas son compte. Je vais, dit-elle, chercher le procureur-syndic , c'est celui-là qui déchiffre tout couramment dans les écritures. Il entra presque aussitôt, fut reçu comme un homme dont je connaissais l'éclatant mérite, prit un troisième verre et d'abord entendit l'un de mes derniers contes que le maire me pria de recommencer pour son collègue. Sur celui-là un second fut enté, et sur le second un troisième que plusieurs autres suivirent encore, le tout accompagné du cliquetis de: "erres et du fracas des éclats de rire que mes villageois poussaient à pleine gorge. Pour eux ' prodigue, avare pour moi, je remplissais à tout moment leurs verres et ne vidais le mien que le moins possible. Peu à peu néanmoins je m'étais échauffé moimême, j'en avais une pointe et n'en valais que mieux. Mes récits toujours plus divertissants les faisaient pâmer de joie. Us oubliaient le passe-port, qu'au reste j'avais grand soin de leur rappeler sans ce.-se. La femme, qui ne buvait pas, grillait de l'impatience de le voir reparaître; il reparaissait en effet pour disparaître aus-

sitôt. Le devoir, le respect pour les magistrats du peuple me le mettaient à chaque instant à la main ; mais les vertus de Marat à publier, les grandes prouesses de la Montagne à peindre, tant de récits intéressants ou gais que gavais à faire, ne me permettaient pas de Touvrir ; sans que j'y fisse la moindre attention, il retombait dans mon portefeuille. Je ne tardais pas à l'en retirer, mais pour l'y laisser retomber encore. Dans l'espace d'une heure il fit trente fois le voyage; trente fois ils l'entrevirent, ils ne le virent pas une fois. Au reste, il n'en était plus besoin. Plus je parlais, plus je criais, plus je jurais, plus je guillotinais, plus j'insultais à la morale, à la justice, à l'honnêteté publiques, moins ils avaient envie de lire mes papiers ; nul doute désormais que je ne fusse un des bons patriotes de la France. L'hôtesse en enrageait, elle alla chercher un municipal pour renfort. Je le fis boire et rire, rire et boire ; mais pour le passe-port, il ne lui fut permis comme aux autres de l'apercevoir que de loin. Pourtant la mijaurée n'en voulait point démordre ; ne fût-ce que pour le débit de son vin, elle irait chercher toute la municipalité pièce à pièce! Ne m'amenait-elle pas encore deux recjrues, mais si puissamment robustes, qu'eux seuls auraient vidé la cave. On eût fini par m'y enterrer. Dès que je les aperçus, je me levai pour payer ma dépense. L'honnête femme, qui pourtant s'était contentée de regarder boire, voyait double ; elle comptait quelques pintes de plus ; moi qui n'avais rien h craindre, je l'envoyai à tous les diables et lui offris pour le voyage mon passe-port dont je ne cessais de parler, et

avec lequel j'assurais aux nouveaux venus qu'on irait jusqu'au fond de l'enfer. Cette assertion ne fut contredite par aucun des anciens. Le maire, qui ne l'avait pas lu, quoique je lui en eusse laissé le pouvoir, jurait qu'il n'y avait rien à y reprendre, mais il le jurait moins fort que ses deux acolytes auxquels je n'avaiâ pas permis de le lire. Ce fut au milieu de leurs compliments que je payai, avec la dépense déjà faite, une autre pinte que je fis apporter ; et dès que j'en eus goûté à la santé des deux derniers auxiliaires, je pris congé au regret de la compagnie, fâchée de perdre un si bon compagnon, surtout au grand regret de la méchante • femme, intérieurement désespérée d'être enfin réduite à ne plus aspirer cette fois aux cent francs de gratification dont on récompensait tous les délateurs.

Le lendemain rien de nouveau ; ce ne fut que le jour d'après que je vis Périgueux , dangereux passage, aux environs duquel l'ami de Valady s'était fait arrêter. Heureusement la route de Limoges tourne la ville par un faubourg où personne ne m'inquiéta ; mais il était nuit pleine lorsque, excédé de fatigue, j'arrivai dans un hameau , distant d'une lieue, appelé les Tavernes; l'aubergiste s'allait coucher. A peine je lui demandais un lit qu'il me demandamon passe*port; dès qu'il eut reconnu qu'il n'était point visé du chef-lieu, il se récria : Je vois bien, disait-il, qu'il est deLibourne, sans quoije vous ferais arrêter tout à l'heure; mais vous passez Périgueux sans vous présenter aux autorités; dès demain, pardieu! on vous y fera reconduire! Le moyen de ne pas frémir! Je n'ignorais pas que deux ou trois montagnards étaient

dans Périgueux, où d'ailleurs tous les corps administratifs avaient .été , dans le style d'Hébert, régénérés ; je fis néanmoins bonne contenance. Annonçant que je ne voyais à ce retour d'autre inconvénient que celui d'allonger ma route, à moi pauvre diable déjà si malade;

je croyais d'ailleurs inutile et même impossible de faire viser mes papiers partout où je passais ; à quoi l'hôte répondit toujours trop laconiquement : Ah pardieu ! vous y serez reconduit. Enfin une espèce de voiturier qui avait l'air de la franchisse, de la douceur et et de la bonhomie , prit parti pour moi contre l'aubergiste, auquel il remontra d un ton amical , mais ferme, qu'en effet ce pauvre homme n'était pas tenu de se faire viser dans toutes les villes ; qu'il y aurait de la cruauté à le faire retourner sur ses pas dans l'état où il se trouvait; qu'à force de chicaner les voyageurs on les dégoûtait, et que c'était ainsi qu'on achevait de ruiner les aubergistes, le commerce , la France et les voituriers. A ce discours, notre hôte, un peu calmé, ne répéta plus sa terrible phrase; mais quoi que je pusse essayer, il ne dit pas non plus un seul mot qui fut propre à me rassurer ; je trouvai même que toutes ses manières étaient de mauvais augure. Il ne me donnait pour souper qu'un morceau de pain noir et de la piquette. Mon brave partenaire prit encore pitié de ma peine, il m'offrit et me força d'accepter le dernier morceau d'un morceau de volaille qu'il dévorait quand j'étais entré. Puis on causa. Je ne sais comment on parla de divorce ; mon bon homme alors se mit en colère, protestant qu'on ne le réduirait jamais à se sépa-

rer de sa femme et de ses enfants. Je vis qu'il lesadorait, et quelques mots suffirent pour m'apprendre que cet homme, mal élevé mais bien né, seulement aidé de ses simples lumières et de sa probité naturelle, détestait les excès du jour ; je n'appris pas sans quelque joie qu'il allait à Limoges avec une petite charrette chargée de marchandises, et je me promis bien de me lever d'assez bonne heure pour faire route avec lui, pourvu que l'aubergiste n'eût pas encore le secret dessein de me faire reprendre le chemin de Périgueux. Sa femme, comme j'allais dans un grenier, vers le grabat qu'elle m'indiquait, me déclara qu'il fallait payer sur l'heure mon méchant repas et mon plus méchant lit. Qu'un philosophe même est quelquefois faible et bizarre! Cette circonstance, qui d'ailleurs me prouvait qu'enfin je jouais à merveille le sans-culotte, et que le représentant du peuple était bien caché, cette circonstance m'affecta beaucoup plus vivement que l'approche des plus grands périls. J'avais en vérité les larmes aux yeux lorsque je tendis à cette femme le piètre assignat de quinze sous sur lequel elle me rendit encore un monneron de cinq ; et dès qu'elle se fut éloignée : Que de peines, m'écriai-je, que de peines à souffrir, que d'humiliations à dévorer ! hélas ! et pour finir peut-être sur un échafaud !

Jugez pourtant de l'imprudence que je venais de commettre et de l'angoisse qui la suivit, lorsque presque aussitôt le bruit causé par quelques mouvements partis d'une autre manière de lit , que je n'avais pas aperçu à l'autre extrémité de mon taudis, me fit com-

prendre qu'un pauvre hèrë était là, qui, s'il ne s'était pas trouvé profondément endormi, devait m'avoir entendu. Dès lors c'en fut fait de ma nuit, l'inquiétude amena l'insomnie. A la pointe du jour seulement la fièvre m'ayant laissé, je tombai dans un assoupissement trop long. Quand je rouvris les yeux, il y avait une bonne heure que le charretier tutélaire était pa/rti , et mon opium, qui s'était détaché dans les mouvements de ma veille, était apparemment perdu. Dans quelle anxiété me jeta la recherche de ce secours plus que jamais indispensable! Quel tourment jusqu'à ce que je l'eusse retrouvé ! Peut-être aucun des cruels accidents de ce triste voyage ne m'avait fait autant souffrir:

Je descendais pour me traîner dehors quand, du seuil de la porte, l'aubergiste déjà à cheval me cria : Bon voyage ! Je vais à Périgueux. Un instant après, réfléchissant sur l'étrange soin qu'il a /ait pris de me dire où il allait, à moi qui ne le lui demandais pas, je m'inquiétai de savoir s'il avait bien pris cette route, et regardant de tous côtés, je ne vis rien sur celle de Périgueux, mais au contraire un cavalier qui galopait du côté de Thiviers. Dès lors je fus en proie aux plus vives alarmes : sans doute il prend l'avance pour me dénoncer et me faire arrêter dans le premier bourg ; pourtant je me mets en chemin, bien résolu d'interroger les passants. Le premier à qui je demande si le cavalier qui est en avant n'a pas un cheval noir , un manteau gris, à peu près cinquante ans , cinq pieds six pouces , les cheveux bruns, me répond oui. Autant m'en dit le se-, cond. Le troisième c'était mon charretier de la veille ;

il avait été lentement parce qu'il y avait toujours à monter. J'affecte un air riant et je lui dis : Bonjour. Notre aubergiste est donc en avant? 11 me répond simplement que non. Préoccupé de mes craintes, je n'ajoute rien; je passe, et un demi quart de lieu plus loin je questionne un quatrième voyageur. C'est bien l'homme que vous me dépeignez, dit-il ; mais vous ne pouvez manquer de e rattraper : il vient de s'arrêter au bas de la montagne, dans le gros village que vous pouvez apercevoir d'ici. Ces mots ne me permettent plus de douter du malheur qu'un traître me prépare. Pour l'éviter, s'il est possible, je ferai bien, quoi qu'il m'en coûte et quel qu'en soit le risque, de revenir sur mes pas, de retourner à Périgueux et de m'y faire viser. Sans doute il vaut encore mieux aller de moi-même me présenter dans cette redoutable ville, où du moins . ma démarche, en apparence volontaire, inspirera quelque confiance, que d'y être reconduit dès ce soir par les jacobins de ce bourg, où un dénonciateur m'attend. Quelle alternative néanmoins! Que le choix estcruel! et quelle noire méchanceté m'y réduit ! Enfin je me décide, et me voilà, bien triste, reprenant le chemin de la ville. Je retrouve le charretier qui me demande si j'ai perdu quelque chose. Hélas, oui , mes fatigues et mon temps, je retourne à Périgueux. Mais vous qui m'aviez inspiré tant de confiance , vous aussi pourquoi me tromper maintenant? Pourquoi vous réunir à cet homme qui me trahit? — Qui? me dit-il. — L'aubergiste. C'est lui qui vient de passer sur ce cheval noir, avec un manteau gris. 11 vous a prié de ne m'en rien dire; il est

allé me dénoncer a Palissoux. — Pas un mot de vrai ! s'écrie mon charretier. Je l'ai bien vu ce voyageur, ce n'estpas l'aubergiste; s'il en était capable, jene retournerais jamais loger chez lui. Et de ce ton que le mensonge n'imile pas, de cet air sensible que le méchant n'aura jamais, il ajoute : Tenez, mon pauvre ami, vous me faites compassion; dans l'état où vous êtes , avec une jambe enflée jusqu'au genou, vous retourneriez k Périgueux! Croyez-moi, montezsurma charrette, faitesvous un trou dans mes marchandises, venez dîner à Palissoux , je vous promets que dans ma compagnie personne ne vous y dira mot. Après tout, je m'en tiens a mon premier dire : vous n'avez pas l'air d'un voleur. t

Quel heureux changement dans ma situation! Cette * charrette me secoue à faire trembler , et dans chaque cahot je dois me cramponner fortement si je ne veux pas être précipité du haut en bas! mais ma jambe se repose. Les sueurs abondantes, les fatigues cruelles les douleurs aiguës me sont épargnées ; et puis si le bon charretier me continue sa protection ! . . . 11 faut encore m'assurer!... Il faut voir.

Nous dînâmes ensemble ; le repas fut trop court. Plus je lui parlais, plus il m'inspirait de confiance, et plus il s'assurait de son côté que je n'avais pas l'air d'un voleur. Cet étrange compliment auquel il bornait ses éloges, ne pouvait que me frapper beaucoup. Je l avais d'abord expliqué dans ce sens que le bon charretier, tout plein de son état, avait le bonheur de ne connaître que cette espèce d'ennemis ; apparemmont

son esprit naïf et simple"n'en imaginait aucun autre; mais bientôt j'appris que l'hôte des Tavernes ne m'avait craint ni comme aristocrate, ni comme girondiste; il ne se mêlait que de ses affaires, et tout bonnement il m'avait pris pour un voleur. De là venait que sa femme m'avait fait payer d'avance: et pendant que je me couchais, mon charretier avait, par instinct, dissuadé l'aubergiste qui, sans cela, m'eût peut-être fait arrêter. Mes marches douloureuses par de mauvais chemins et des temps affreux 1 m'avaient déjà si fort changé! D'ailleurs j'étais arrivé dans cette auberge à une heure indue : quoi qu'il en soit, mon brave homme ne se repentait pas de m'avoir défendu : il répétait sans cesse que je n'avais pas l'air d'un voleur.

C'est qu'au contraire, luidis-je, je suis leur ennemi; nous entrâmes en explications, je continuai : Les voleurs, ce sont les maratistes, ce sont les gens qui guillotinent les négociants pour s'emparer de leurs marchandises, et qui détruisent le commerce par cette loi du maximum également ruineuse, inexécutable, et qui n'est qu'une permission donnée à tous les brigands de piller touslesmagasins. — Bravo ! s'écria-t-il enm'appliquant sur la poitrine un rude coup du plat de sa main. Je repris : Eh bien, moi, je suis du commerce de Bordeaux. Je me suis prononcé contre les voleurs. Je les ai tout haut appelés par leur nom. J'ai décidé nombre de mes camarades à leur faire la guerre ; je la leur ai faite longue et mortelle. Enfin ils sont les plus forts; ils veulent ma tête et je me sauve. — A ta santé, s'écria-t-il en poussant son verre sur le mien. 11 ne

tu

buvait pas, il avalait, il trépignait d'aise. Des coquins ! des coquins? me dit-il; un tas de drôles qui n'ont jamais rien fait et qui mangent le bien de celui qui travaille ! Mon beau cheval, ne l'ont-ils pas requéri ! comme ils disent ; ils ont tellement chargé la pauvre béte, qu'il en est devenu malade et mort; je l'avais payé vingt beaux louis. Et ce divorce ! c'est aussi pour requérir ma femme qu'ils ont inventé ça ; est-ce qu'on peut m'ôter ma femme, voyons ! Sacrebleu! que j'ai bien fait de vous avoir défendu ! Et vous viendrez avec moi, dà ! Je suis connu sur toute cette route. Avec moi, on ne vous dira rien. Sacrebleu! je le voyais bien que vous n'aviez pas l'air d'un voleur.

Pour qu'il en fût plus sûr, je payai tout le fricot, et le priant de se charger dorénavant de ma dépense, je le forçai de recevoir un assignat de cinquante livres , qu'il ne mit point dans son portefeuille, sans me parler de son cheval, de sa femme, de son dieu , et sans avoir répété quatre ou cinq fois que je n'étais pas un voleur.

Il eut pour moi l'attention de ne point aller coucher à Thiviers ; ce fut dès le grand matin que nous passâmes ce chef-lieu de district; étendu dans la charrette et couché à plat ventre sous la toile qui couvrait les marchandises, j'étais invisible. Dans toutes les auberges, mon conducteur était connu. Les questions curieuses ne s'adressaient qu'à lui; il me donnait pour un jeune Libournais de ses amis, et ne manquait pas d'affirmer que j'étais bien en règle. Dans les villages, dans les petits bourgs, je ne prenais pas l'inutile peine

de me cacher sous la toile ; je passais à visage découvert, seulement à demi-couché sur la charrette; la jambe malade enveloppée du sarreau de mon guide , l'air fatigué, souffrant, mais pourtant fier et déterminé. Qui, dans cet équipage et sous ce maintien, eût soupçonné l'un de ces proscrits trop fameux, poursuivis dans toute la France ! Je ressemblais tout h fait à un pauvre volontaire, tout à l'heure sorti des hôpitaux et s'en retournant au pays avec un congé de semestre.

Cette ressemblance et ma présence d'esprit me tirèrent, à la fin de la troisième journée, d'un mauvais pas. C'était à Aixe, petite ville à deux lieues de Limoges. Mon conducteur m'avait dit qu'on n'y montait point la garde; ainsi je ne m'étais pas mis sous la toile; tout d'un coup, au détour d'une rue, nous tombons dans un poste tout nouvellement établi. Pour cette fois, il faisait beau, il faisait jour, le factionnaire ne dormait pas, et qui pis est, vingt de ses camarades, assis au dehors à côté de lui, me regardaient curieusement. Citoyen, ton passe-port ! me dit la sentinelle. Moi, sans hésiter, je lui crie en soulevant ma jambe

avec effort ; Attends, petit b (c'était un enfant de

seize ans). -Va- t'en à ma place te faire mettre à terre par les brigands de la Vendée. Puis, en revenant, passe hardiment partout; ta jambe à moitié cassée te servira de passe-port. A ces mots , la sans-culotterie charmée partit d'un éclat général; tous, en battant des mains, s'écriaient : Bien, bien, camarade! Et le pauvre petit soldat, tout honteux, prit aussi le parti de rire; quant à mon guide, pressé d'aller plus loin, il remuait terri-

blement son fouet. C'était la première fois que je le voyais battre ses chevaux ; c'était aussi la plus grande preuve d'attachement qu'il pût me donner !

Ce fut dans la même soirée que nous arrivâmes à Limoges ; mon conducteur savait que je ne pouvais y descendre à l'auberge. Il me reçut chez lui. Je n'y demeurai pas sans quelque péril ; sa maison était ouverte à tout venant ; j'occupais, dans une chambre du fond, un bon lit d'où je ne sortais guère que pour tremper ma jambe dans le seau plein d'eau tiède, qu'on m'apportait dix fois par jour ; deux journées s'écoulèrent ainsi, au milieu des soins que la femme se donnait pour rétablir ma santé, et des recherehes que faisait le mari pour trouver quelque bon garçon qui me conduisît plus oin; et qu'alors je remerciais la Providence qui ne semblait m'avoir lié les jambes qu'afin de me forcer à tomber dans les bras de cet excellent protecteur !

Nous étions à la fin de la troisième journée, l'heure était passée à laquelle mon conducteur ordinairement rentrait ; sa femme vint tout à coup d'un ton mystérieux me conter que son mari l'avait chargée de me conduire- sur l'heure à l'auberge du faubourg, où j'allais trouver des voituriers qui m'emmèneraient à Orléans. Non, non, vous vous trompez, lui dis-je, ce n'est point à l'heure qu'il est que des voituriers parlent, ce n'est point h l'auberge du faubourg que je dois aller; au dehors de ce faubourg je trouverais un corps de garde qu'il me faut éviter. Mon brave ami m'en a prévenu ; c'est lui, lui seul qui me veut guider dans ce passage difficile ; il m'en a donné sa parole, j'y

compte et suis bien sûr qu'il ne m'abandonne pas. Alors elle se mit à pleurer, m'avoua qu'elle prenait peur, et me conjura de ne point affliger son mari par \e récit de la petite ruse qu'elle avait inventée pour me •déloger pendant son absence.

Petite ruse, soit, pauvre femme ! mais si je vous avais crue, je faisais naufrage dans le port.

Il rentra presque aussitôt,, son mari. Ses yeux étaient étincelants ; jamais son maintien ne m'avait paru si animé ; il voulait parler et ne pouvait pas. Enfin, il campa ses deux poings sur mes épaules et sa rude barbe dans mon visage, puis, m'écrasant la main qu'il croyait seulement serrer : Sacrebleu ! s'écria-t-il, c'est i fini, vous partez demain; un bon garçon vous roule r jusqu'à Paris ; il est prévenu que vous êtes marchandise de contrebande, que tout le long de la route il faut

souffler. Sacrebleu! que je suis content!

Le brave homme ! qu'il l'aurait été davantage s'il eût su tout ce que j'étais! Mais le lui confier, c'était en même temps le dire à sa femme, avec laquelle il ne savait pas garder un secret. Et jugez, dans sa mortelle frayeur, quelles nouvelles petites ruses elle eût peutêtre inventées ! Assurément la tète lui en eût tourné, et, dès le lendemain, sans doute, avant que j'eusse fait dix lieues, son mari, moi, le bon garçon, nous étions tous perdus. Je me vis à regret forcé de cacher quelque chose à ce digne ami.

11 me réveilla avant deux heures du matin ; c'est qu'il fallait avoir le tempa de vider chacun sa bouteille, d'entamer l'andouille et de mettre sur le tout quelques

bonnes gouttes de café. Le moyen de me refuser à ce très-matinal repas ! il m'y conviait de si bon cœur ! il avait tant de plaisir à trinquer avec rpoil pourtant j'apercevais sa joie mêlée de quelque tristesse. Ce ne pouvait être seulement le chagrin de me quitter, puisqu'il ce prix il était mon libérateur. Enfin, je sus que sa femme, toujours plus effrayée, n'avait pu jamais se décider à rester cette nuit dans sa maison. — Ça me fait bien de la peine, disait-il, car aussitôt que je vous aurai conduit à votre occasion, moi aussi je partirai. Je vais à Périgueux ; c'est un voyage de plusieurs jours; on est alors bien aise de causer avec sa femme. Je le crois, il l'adorait comme au premier jour de ses noces. Eh bien, poursuivit-il, c'est partie remise ; je retrouverai ma femme, et je n'aurais pas retrouvé l'occasion de sauver un honnête homme. Vous qui me lisez, je ne sais si vous êtes émus autant que je le fus : je l'écoutaisj 'admirais en silence, et mes yeux se mouillaient de larmes.

Quand nous eûmes bien bu, bien mangé, nous partîmes ; mais il fallut auparavant souffrir qu'il farcît mes poches de pain, de viandes, de fruits, de châtaignes; il m'offrit encore une paire de gants de laine et un bonnet de coton que j'acceptai de grand cœur et que je conserve.

Aux premiers rayons du crépuscule, nous fîmes un assez long détour, au moyen duquel, le corps de garde et tous les postes extérieurs furent évités. A demilieue sur la grande route, nous entrâmes dans un bouchon, où le nouveau guide m'attendait. Après qu'il

m'eut remis dans ses mains et répété cent fois ses recommandations, mon brave ami me serra, m'embrassa, pleura même. Moi aussi, je pleurais; mais qu'elles

sont douces les larmes de la reconnaissance! Enfin

nous nous dîmes adieu.

Adieu, brave homme, homme sensible et généreux, bon sans-culotte, tels qu'ils devraient être, tels qu'ils seraient tous si des scélérats n'avaient pris à tâche de les pervertir. Tu dois être persécuté dans ma triste patrie, puisque ton âme agreste et simple est douée de toutes les vertus auxquelles la plus haute philosophie

n'atteint que rarement... Il doit être persécuté!

ô Dieu, Dieu juste, rends-lui du moins dans ses infortunes tous les secours qu'il m'a prêtés.

Mon nouveau conducteur était ce que m'avait dit l'ancien: un bon garçon, dans le sens qu'il avait du courage et me montrait les meilleures dispositions. Mais un premier coup d'œil jeté sur sa voiture, fort différente de celle de mon charretier, me fit comprendre que j'y serais dans une situation souvent très-périlleuse et presque toujours très-délicate. D'abord elle était lourde cette voiture, et très-pesamment chargée ; nous n'irions donc qu'à petitesjournées. Ensuite j'avais sept compagnons de voyage, et quels compagnons! c'étaient tous

sept, d'humeur très-discordante , ne s'entendaient que sur un point; tous sept, ils s'honoraient d'être jacobins et n'étaient pas médiocrement jacobinisés.

Tels étaient les voyageurs appelés, d'abord par le seul intérêt de faire quelque chose d'agréable au con-

ducteur, appelés, dis-je à garder mon secret dans tout le cours du voyage, et même à payer pour moi de leurs personnes en maintes occasions. A rentrée d'une ville, à chaque corps de garde, à chaque poste, à tout endroit où Ton demanderait des passe-ports, il faudrait que je me tinsse couché tout de mon long dans la voiture, une moitié de mon corps couverte des habits, des manteaux, des corps même de tous ces francs montagnards, et l'autre moitié cachée sous les jupons de leurs femmes maratistes. C'était ainsi qu'on prétendait me passer partout; on n'avait pas d'autre moyen!

Si vous prenez un instant ma place, vous concevrez toutes les difficultés de ma position. Premièrement il y avait des circonstances extrêmement périlleuses où je devais pourtant prendre avec mes camarades l'air d'un homme qui ne redoute rien. Par exemple, dès que les passe-ports avaientété vus quelque part, on m'y croyait hors d'affaire; l'auberge où l'on s'arrêtait pour dîner, pour coucher surtout, était ordinairement la meilleure du lieu, par conséquent la plus fréquentée des voyageurs. C'était là que j'avais à craindre la rencontre d'un député, d'un commissaire, de ces coureurs en chaise de poste, dont la plupart, employés par le gouvernement, me connaissaient. C'était là néanmoins que je devais conserver un front tout à fait tranquille ; que si j'eusse laissé transpirer quelques-unes de mes mille inquiétudes, on se fût dit à l'oreille : Cet homme est donc très-connu? serait-ce un émigré? serait-ce un personnage de quelque importance? Et bientôt on ne se fût pas gêné de le dire tout haut. Je ne devais donc

jamais prendre d'autres précautions ni témoigner d'autres craintes que celles qui convenaient à un obscur déserteur; personne ne me croyait autre chose. Malheur à moi si mes compagnons avaient pu deviner qui

j'étais ; les uns eussent pâli d'effroi, les autres eussent voulu m'arracher les yeux ; je ne sais pas même si le conducteur, malgré l'appât de la récompense que je lui avais promise, malgré les recommandations de mon bon ami qui était aussi le sien, malgré sa haine pour les tyrans du jour, je ne sais pas s'il eût osé tenir ferme.

Il me fallait, en second lieu, au milieu des petites factions qui divisaient la carrossée, constamment éviter de prendre parti ; je ne devais en mécontenter ni en épouser aucune, mais au contraire les ménager toutes et doucement me faire jour entre elles. Que dis-je! il me fallait, par un art plus profond que celui de la coquette la plus exercée, m'attacher a m'attirer tous les soins, à me gagner toutes les bienveillances, à me conquérir tous les cœurs. Ce n'était pas seulement un ennemi que j'avais à craindre, il suffisait d'un indifférent pour me perdre. Mon salut exigeait que, dans cette coterie composée de tant d'originaux discordants, il n'y eût personne qui ne s'accordât à raffoler de moi.

Ils en raffolèrent tous et bientôt. Le cavalier, je lui tenais tête, le verre en main, dans les repas du soir,

... le le

Dès la seconde journée ils raffolaient de moi.

Pardon de tous ces détails, mais c'est qu'aussi jamais homme ne se trouva dans une situation sem-

blable, et maintenant le récit des faits va suivre avec rapidité.

Pendant les deux premiers jours, tout alla bien ; personne ne s'inquiéta de nous. Au milieu du troisième, la mésaventure d'Aixe se renouvela. C'était à Bois-Remont, je crois, un misérable petit hameau composé de cinq à six chaumières. Le moyen de soupçonner qu'une sentinelle était là. Il avait gelé, il faisait trèsfroid ; pour me réchauffer, j'avais mis pied à terre, je marchais avec le cavalier. Tout à coup un factionnaire nous apparaît, je vais à lui : Que fais-tu là, camarade? il paraît que tu ne brûles pas? Lui se mit à rire. Si tu veux que j'aie plus chaud, me répond-il, tu n'as qu'à m'apporter un verre de vin. — De tout mon cœur! je vais chercher. Je ne le lui portai pas, je le lui envoyai. Cependant il regardait les] passe-ports des autres; il oubjia le mien.

Pourquoi donc une sentinelle dans ce hameau? disais-je au maître de poste qui tenait un bouchon qu'il appelaitauberge. Il nous apprit que la Vendée, qui grossissait beaucoup et s'avançait de ce côté, forçait à cette ■ surveillance. Sur une route de trente lieues nous trouverions des corps de garde dans tous les endroits où nous passerions. A ces mots, notre voiturier fronça le sourcil. Après Limoges, il avait cru ne devoir être visité qu'une fois à Châteauroux ; puis d'Orléans à Paris, trèsmauvais passage, quatre ou cinq fois: Sa contrebande devenait bien plus difficile à souffler ! C'est dans cette occasion que j'eus lieu de reconnaître qu'avec un grand courage cet homme avait plus d'adresse et de pénétra-

tion qu'on ne devait l'attendre dans son état. Vous vous conduisez très-bien avec ces gens-là, me dit-il tout bas en me montrant la carrossée; continuez, ne craignez pas que je vous manque. Fùssiez-vous le diable, ajouta-t-il en me serrant la main, je vous passerai ! Je répondis : Fort bien ! mais puisque les obstacles sont doublés, je doublerai la récompense. — A la bonne heure ! répliqua-t-il : vous êtes un homme juste, et cela me fait plaisir. Cependant ne vous gériez pas; on se retrouve dans le monde, et alors comme alors.

Le soir du lendemain, nous fûmes arrêtés à l'entrée d'Argenton, mais on ne fouilla point la voiture, on se contenta de regarder les papiers que chacun produisit. Moi, pour n'en pas produire, j'étais comme je l'ai annoncé, tapis sous un tas de hardes et de jupes. Je ne m'en dépêtrai que pour descendre à l'auberge. Tous les esprits y étaient occupés de l'événement de l'aprèsdinée. Sans se faire presser, on nous le conta. Deux volontaires avaient été rencontrés hier, aux environs du Fay, vers minuit, dans la traverse, et n'ayant pour tout passe-port qu'une permission qui n'avait pas paru fort en règle. Aujourd'hui douze gardes nationaux les amenaient à Argenton, pour qu'on les examinât de plus près. A quelques portées de'fusil de la ville, un des deux suspects avait prétexté un besoin. On lui avait permis de s'écarter. Arrivé sur les bords de la rivière, il en avait d'un coup d'œil sondé la profondeur; il avait jeté un couteau à son camarade en lui criant : Tâche de t'en servir ; et il s'était précipité* On s'était vainement efforcé de le secourir ; depuis deux heures

on le cherchait sous Peau. Son compagnon venait d'être jeté dans les prisons delà ville. Ce récit me fit frémir. Je savais que Guadet et Salle nourrissaient depuis longtemps le téméraire projet de traverser toute la France, avec une permission qu'ils se seraient fabriquée, comme étant des soldats qui allaient rejoindre l'armée du nord. Parvenus aux frontières, ils auraient traversé les Pays-Bas, pour aller chercher à Amsterdam quelque vaisseau qui les eût portés en Amérique. Tremblant pour mes amis, je demandai le signalement de ces volontaires ; on me les dépeignit tels à peu près que je les connaissais. Hélas ! était-il bien vrai que ce fût Salle qui, non loin de moi, gémit dans les cachots, et que mon cher Guadet eût trouvé son tombeau dans les eaux de la Creuse ! Je n'ai pu depuis ce temps-là rien apprendre de ce qui les touche (1).

Tourmenté de cette inquiétude nouvelle, il me fallait cependant affecter quelque joie. L'heure du souper était venue. Acharnés sur le premier plat, les convives ne s'apercevaient pas que je ne pouvais manger; mais le cavalier se fut bien vite aperçu que je ne pouvais boire. Entre lui et moi le choc des verres avait déjà commencé. Jugez de ce que je souffrais!

11 y eut péril à Chàteauroux dans la journée suivante. C'était un chef-lieu de département: les passe -ports fu-

(4) Je ne le sais que trop maintenant. Ce n'est pas sous les eaux de la Creuse qu'ils ont péri, mais dans Bordeaux môme, dans cette ville que leur courage avait défendue, que leurs talents avaient illustrée! ô cité malheureuse, quand mettraslu leurs statues où tu as vu leurs échafauds?

rent longuement examinés. Puis un des jacobins de garde se hissa, je ne dois pas dire à la portière, je dois dire k l'ouverture de notre voiture. Il voulait s'assurer s'il n'y avait en effet que six voyageurs, craignant toujours que quelque girondin n'échappât. ( C'était ainsi qu'en ce moment il le disait lui-même). Heureusement nos précautions avaient été prises. Habits, manteaux, jupons, paille, cartons, paquets, hommes, femmes, enfants, tout me cachait, me couvrait, m'étouffait; je ne bougeais pas, je ne soufflais point; mais mon cœur battait fort. Enfin l'inquisiteur nous abandonna d'un air assez mécontent, et il devait l'être, car malgré toute sa surveillance, il laissait échapper un fier girondin.

11 était écrit que ce serait dans cette ville de Châteauroux que commenceraient pour moi des épreuves d'une autre espèce. Dans la Gironde nous avions su l'événement du 10 brumaire, je veux dire l'assassinat juridique de nos vingt-un malheureux amis, la plupart fondateurs de la république. D'autres restaient qui pouvaient échapper ; du moins nous voulions l'espérer encore. Ce soir, à Chàteauroux, un homme qui venait de Paris, vint se mettre à notre table. On lui demanda des nouvelles. Madame Roland vient d'être guillotinée, nous dit-il. Quel coup pour moi ! j'y résistai le moins mal que je pus. Les Parisiens avaient donc souffert aussi qu'elle tombât sur l'échafaud, cette femme courageuse qui seule, aux premiers jours de septembre, osait prendre encore leur défense et, dans ses écrits immortels, tonner contre les assassins! Au moins on

avait recueilli ses dernières paroles. Après avoir entendu son arrêt, elle avait dit aux brigands du tribunal révolutionnaire : Vous me jugez digne de partager le sort des grands hommes que vous avez assassinés. Je tâcherai de porter à Téchafaud le courage qu'ils y ont montré. Comme on la traînait sur un indigne tombereau, la foule, émue de pitié ou saisie d'admiration, mais glacée de terreur, la foule se taisait. Seulement, de loin en loin, quelques scélérats apostés criaient : A la guillotinai Elle, avec sa douceur mêlée de fierté, leur répondait : J'y vais, tout à l'heure j'y serai ; mais ceux qui m'y envoient ne tarderont pas à m'y suivre. J'y vais innocente, ils y viendront criminels; et vous qui applaudissez aujourd'hui, vous applaudirez alors. On lui avait donné pour compagnon d'infortune, ou plutôt de gloire, un citoyen Lamarche, homme faible. Auprès de cette femme qui souriait aux approches de la mort, il était dans l'accablement. Elle le soutenait, elle le consolait, et jusqu'au pied de l'échafaud, par un dernier égard digne de cette grande âme : Allez le premier, lui dit-elle, que je vous épargne au moins la douleur de voir couler mon sang. Elle n'était plus, ce-, pendant, cette femme dont le moindre mérite avait été de réunir en sa personne, toutes les grâces, tous les charmes, toutes les vertus de son sexe ; cette femme dont les rares talents et les mâles vertus auraient honoré les plus grands hommes. Elle n'était plus ! Ma Lodoïska venait de perdre l'amie de son choix, son intime et digne amie. Elle n'avait un moment embelli sa patrie et travaillé à l'affranchir que pour attester en-

core, par un grand exemple, l'ingratitude ou l'aveuglement des hommes ! . . . Elle n'était plus ! ... et lorsque j'en recevais l'affreuse nouvelle, je devais garder un front calme. Que dis-je! il aurait fallu que je partageasse la cruelle joie de mes compagnons égarés ! je ne me sentis pas ce courage atroce. A son nom révéré, ma bouche murmura quelques mots d'éloge et de plainte. C'était assez de retenir mes larmes. Quel tourment, grands dieux !

Plus nous nous rapprochions de Paris, plus nous rencontrions de gens qui en arrivaiant. Ma position en devenait plus périlleuse , elle en devenait surtout plus cruelle. Des visites à essuyer deux ou trois fois par jour, le danger toujours plus pressant d'être reconnu, tout cela n'était que mon moindre mal. Les nouvelles, les nouvelles qu'on nous débitait, portaient le désespoir dans mon cœur. Deux jours après, à Vierzon, c'était de Cussy que j- apprenais la fin; on l'avait immolé dans la Gironde. Le lendemain, a Salbris, c'était de Manuel et de Kersaint ; on les avait assassinés à Paris. Deux jours après, non loin de la Ferté- Lovendal, c'était Roland. A la nouvelle du trépas de sa femme, il n'avait pu supporter plus longtemps le fardeau de la vie. Pour ne pas compromettre l'ami qui lui donnait asile, il avait été se frapper sur la grande route de Rouen. On avait trouvé sur lui, parmi d'autres écrits, cette ligne : « Passant, respectez les restes d'un homme vertueux. »

La fin tragique de Lidon mérite aussi quelques détails à part. 11 s'échappait de la Gironde, et vers Brives,

lieu de sa naissance. Bientôt ne pouvant plus marcher, il écrit à un ami de lui envoyer un cheval. Ce misésérable était devenu maratiste, et certes il se montra digne de ne jamais cesser de l'être. Le monstre ! il porte au comité de surveillance de sa commune, dont il était le chef, la lettre du trop confiant Lîdon,et, au lieu d'un cheval, il lui envoie deux brigades de gendarmerie. Lidon se défendit jusqu'à la dernière extrémité : après avoir tué trois malheureux, il se tua.

Tels étaient les récits journaliers qu'il me fallait entendre sans changer de visage. Quiconque n'éprouva point un pareil supplice, ne saurait en avoir une juste idée. 0 Lodoïska ! sans le souvenir de ton amour, qui donc aurait pu m'empècher de terminer mes peines ! Cependant, quand je dévorais tant de maux pour aller à toi, qui pouvait désormais me garantir que j'eusse la consolation de te retrouver ? T'avait-il été possible de rentrer dans ce Paris vers lequel je me traînais lentement à travers de si grandes souffrances? et même à supposer que tu y fusses parvenue, les impitoyables ennemis de tous les talents, de toutes les vertus, ne t'y auraient-ils pas poursuivie, recherchée, découverte ? Dieux ! s'ils t'avaient déjà précipitée dans la tombe, à côté de la citoyenne Roland?

Depuis quelques jours, mon imagination ne pouvait se distraire de cette horrible image. J'étais de tous les hommes le plus tourmenté, le plus impatient, le plus • excédé du fardeau de la vie. Peut-être était-ce encore un bienfait de la Providence. Peut-être, au milieu des immenses dangers qui me restaient à courir avant de

rentrer dans ma ville nalale, peut-être il était bon que la mort qui m'allait serrer de plus près, que cette mort, toujours prochaine» toujours menaçante, me parut un bien.

Je venais d'entrer dans le département où tout un peuple, libre de son choix, m'avait élu; j'avais, avec quelque courage peut-être, rempli les devoirs difficiles qu'il m'avait imposés : cependant j'arrivais au milieu de lui, fugitif, déguisé, proscrit, trop heureux s'il me laissait passer. Orléans, son chef-lieu, renfermait depuis longtemps mes plus implacables ennemis. C'étaient plusieurs brigands vendus à la faction de l'étranger, longtemps sans pain et sans ressource, maintenant investis du pouvoir, couverts de richesses, et toujours chargés de mépris, de haines et de crimes. Ils me connaissaient bien, car ils avaient entendu, quelques jours avant le 31 mai , ma dernière opinion dans une assemblée qui avait encore une ombre de liberté. Ils m'avaient vu , dans la tribune nationale, tonner contre eux et leurs forfaits. Si l'un d'eux pouvait m'entrevoir, jetais reconnu; si j'étais reconnu, je ne vivais pas vingt-quatre heures.

Les portes de la ville étaient fermées par mesure de sûreté générale. A la suite des visites domiciliaires faites dans la nuit précédente, on avait donné quarante nouveaux compagnons de malheur aux cinq cents infortunés déjà mis en réserve pour l'échafaud. C'étaient encore des louvetins, jugés dignes du plus prompt trépas. Ainsi, dans ce passage difficile qu'il me fallait franchir, mon nom seul valait la mort à quiconque

était soupçonné de lui garder quelque attachement.

Après que nous eûmes essuyé l'examen ordinaire, au danger duquel je m'accoutumais , on nous permit d'entrer. Je brûlais d'en sortir; mais le malheureux voiturier avait des paquets à décharger et des paquets a prendre. Nous restâmes impunément quatre heures dans cette ville, où je ne pouvais sans témérité rester dix minutes.

Enfin nous partons; nous allons franchir la grille du pont, on nous y arrête. Nos passe-ports ont été vus, dit mon cavalier. — Iln'estpasquestion de cela, répondl'officier de garde ; que tout le monde descende. — Pourquoi donc? s'écrie la marchande. — Que tout le monde descende ! répète-t-il d'un ton plus impérieux.

11 faut obéir. Les hommes commencent. Cela ne suffit pas, crie l'officier, les femmes aussi doivent descendre; certains hommes prennent bien des habits de femmes. Je vous réponds que leurs passe-ports ont été vus partout et sont bien en règle, disait le voiturier ; mais le cher homme avait déjà la voix toute changée. Que je le plaignais! que je me reprochais de l'avoir embarqué dans cette affaire ! L'officier venait de répliquer : Qui vous parle de passe-ports? Je ne demande pas les passeports ; ce sont les figures qu'il faut voir : nous savons ce que vous ne savez pas. Et, pour la troisième fois, mais d'un ton très-menaçant : Que tout le monde descende. Qu'il ne reste personne là-haut, ajouta-t-il après un moment de réflexion ; j'y regarderai, je vous en préviens. Les femmes donc ! les femmes!

Pour cette fois, je crus mes travaux bientôt finis. Ap-

paremment j'avais été reconnu quelque part; on m'avait dénoncé ; j'étais attendu sans doute. A cause de tous ces braves gens du moins, ne ferais-je pas bien de paraître ? Cette idée ne fit que passer dans ma tête , car à quoi leur eût-il servi que je me découvrisse? Pour n'avoir pu me conduire jusqu'à Paris, auraientils été moins coupables aux yeux de mes persécuteurs? L'aventureuse entreprise était trop avancée; pour euxmêmes je devais patiemment en attendre la fin. ,

Les femmes qui venaient de descendre, emportant leurs jupes secourables, laissaient une bonne moitié de mon corps absolument découverte. Sans bruit, mais promptement, j'étendis sur mes jambes et sur mon estomac un peu de paille et mon grand manteau que mon cavalier avait laissé là. Ensuite je ramenai de mon mieux sur ma poitrine et sur ma tête les hardes et les cartons sous lesquels on les avait d'abord ensevelies. Cela fait, je tirai doucement de mon sein l'espingole que j'y tenais toujours, je l'armai, je la mis dans ma bouche. Je donnai un soupir à ma patrie toujours si chère, à ma femme adorée une larme, une pensée encore à la Providence rémunératrice, et j'attendis l'instantsuprême. Oh! que son approche était lente! oh ! qu'alors un moment paraît long !

Un demi-quart d'heure, un demi-siècle, péniblement se traîna, pendant lequel ce cruel visiteur examina scrupuleusement toutes les figures. Puis enfin : N'y at-il plus personne dans la voiture? s'écria-t-il. Du même temps, il y sauta. Je l'entendis, je le sentis entrer! L'extrémité d'un de ses pieds venait de s'appuyer contre

ma cuisse. Ses mains sondaient les gros ballots entassés derrière le siège du fond; il donna plusieurs coups sur les bancs au pied desquels j'étais gisant pêle-mêle avec un tas de petits paquets. Dieu tutélaire ! ses pieds ne surent point me sentir, ses mains ne purent me toucher, ses yeux qui me cherchaient se promenèrent sur moi sans doute, et ne me virent point ! S'il se fût tant soit peu baissé, s'il eût de bas en haut jeté seulement un coup d'œil, s'il eût dérangé quelques brins de paille ou soulevé le coin de ce manteau , dans l'instant même c'en était fait! je déchargeais mon arme, je quittais mon pays et Lodoïska, je tombais dans les abîmes de l'éternité.

Parbleu ! nous l'avons échappé belle ! me dit le voiturier, tout pâle encore et tout défait, quoique nous fussions dehors depuis plus d'un quart d'heure. Le cavalier, dont la voix tremblait aussi, me demanda pourquoi, puisque ce n'était pas les passe-ports qu'on voulait examiner, je ne m'étais pas fait voir. Je lui répondis qu'un bruit vague avait bien frappé mes oreilles, mais qu'ayant la tète enveloppée et surchargée de paquets, je n'avais pas entendu ce qui se disait. On sent que ce mensonge était nécessaire. 11 eût paru fort singulier que j'eusse sciemment refusé de me montrer. Je ne pouvais avoir l'air de croire que mon signalement, à moi simple déserteur, «ût été envoyé, et que ce fût a la recherche d un pauvre diable qu'on mît cette importance. On se souvient qu'il me fallait par dessus tout éviter de me rendre suspect à la carrossée.

Je fus bien près de l'abandonner à Thoury. Je ba-

lançai longtemps si je ne me jetterais pas sur la droite, pour aller par Pithiviers gagner Nemours, où Lodoïska pouvait s'être retirée, où je croyais trouver encore nombre d'amis. Mon bon génie m'en détourna. J'ai su depuis que, de mes infortunés amis, une partie était en arrestation et l'autre en fuite. L'affreux maratisme avait fini par conquérir à sa manière quinze à vingt mauvais sujets de cette petite ville où j'avais vu longtemps régner le meilleur esprit. Là, comme ailleurs, cette bande dominait par la terreur. Comme j'avais fait jadis quelque séjour dans ce joli endroit, plusieurs de ses nouveaux tyrans connaissaient très-bien ma figure: si j'y avais paru, j'étais arrêté.

De combien peu je manquai l'être à Étampes ! D'abord la visite y fut chaude, moins terrible que celle d'Orléans, mais assez semblable à celle de Chàteauroux et plus sévère. Comme à Chàteauroux, un trop curieux jacobin se hissa sur le marchepied et mit la tête dans notre voiture. Ce fut dans cette attitude qu'il lut les passe-ports ; après quoi , promenant ses regards et comp tant sur ses doigts, il s'assura longuement s'il avait autant de passes que de voyageurs. Encore, après le calcul deux ou trois fois recommencé, demandait-il s'il n'y avait personne autre. On n'avait garde de lui dire qu'un mince individu, qui aurait beaucoup donné pour être plus mince encore, était presque étouffé sous les individus qu'il nombrait, que deux femmes pilaient ses jambes et ses cuisses, qu'une petite fille écrasait sa poitrine, et qu'un sac de soldat pesait sur sa tète. On ne le lui disait pas, mais il aurait pu s'en apercevoir,

car plusieurs fois, pour retrouver son équilibre, il posa sa main sur ce sac. *

Nous passâmes cependant, mais nous trouvâmes dans la ville un mouvement considérable. Sa rue principale était obstruée de soldats , les tambours battaient aux champs : un cavalier, qui venait de recevoir les hommages de la municipalité, passait dans les rangs, et les troupes lui portaient les armes. Pour comble de disgrâce, on venait de faire signe à notre voiturier d'arrêter jusqu'à ce que la cérémonie fût finie, et la femme du cavalier, curieuse à l'excès , s'obstinait à tenir nos rideaux ouverts. Je me rencoignais de mon mieux pour échapper aux regards de cette multitude, au milieu de laquelle il suffisait d'un seul homme pour me perdre.

Cependant le voiturier venait de s'informer pourquoi tout ce bruit. C'était qu'après quelque séjour dans ce chef-lieu de district, un commissaire de la Montagne le quittait, pour se rendre dans Arpajon ce soir, et demain à Paris. La commune n'avait pas voulu le laisser partir sans lui donner les marques de son attachement. On espérait bien le garder encore quelques heures, parce qu'apparemment il ne refuserait pas de vider quelques dernières bouteilles avec les jacobins de la ville. Et ce jacobin, c'était? Puis un exterminateur, et l'un des plus lâches, des plus cruels, des plus forcenés qu'il y eût sur l'horrible Montagne, par conséquent l'un de mes mortels ennemis. C'était !

! Tous deux, après six mois, nous nous retrouvions dans une même cité, sur la même place

pour ainsi dire encore en face l'un de l'autre. Quel contraste cependant ! Moi, pour avoir voulu sacrifier quelques talents peut-être, tous mes goûts si simples, toutes mes occupations chéries, que dis-je ! tous mes attachements les plus saints, mes parents, mes amis, mon amante aussi, ma Lodoïska ; oui, pour avoir tout voulu sacrifier au bonheur des hommes, je me trouvais fuyant sous les livrées de la misère, réduit à l'humiliation des derniers expédients, menacé de la mort des criminels. Et lui, vil, ignorant, corrompu, lâchement ambitieux comme tous ceux t'de sa méprisable faction, il se voyait environné d'honneurs, de respects, de toutes les apparences de l'amour de ses commettants! Peuple insensé ! malheureux peuple !

Et si ce brigand, poussé par le génie de la malveillance, eût approché seulement deux pas plus près de ce chariot ouvert d'où je pouvais entendre le bruit de sa marche, quelle proie pour lui ! quel doux présent à faire aux rois du dehors et aux rois de la Montagne !

Ce fut en cette occasion que je reconnus que mon conducteur avait gardé de l'aventure d'Orléans une impression forte, et que, s'il ne s'en croyait sûr, du moins il soupçonnait violemment que je devais être un personnage de quelque importance. Quand tout eut défilé : Voilà un terrible remue-ménage, dit-il en fixant ses regards sur moi d'un air très-significatif ; si nous poussions plus loin? J'affectai de l'indifférence, à cause de mes compagnons; je répondis nonchalamment : 11 est certain qu'il y a là bien du monde; tout cela mange dans les auberges aujourd'hui; nous ne trouve-

rions peut-être point à dîner dans la vôtre. — C'est cela ! s'écria-t-il, vous avez raison. Du même temps, malgré les murmures de la femme du soldat, qui n'aurait pas été fâchée de se produire dans cette cohue, le coup de fouet du départ fut donné*.

Nous allâmes, deux lieues plus loin, à Étréchi, petit village, où néanmoins dix voyayeurs vinrent se mettre à notre table d'hôte. Ceux-ci venaient de Tours, ceuxlà d'Orléans, plusieurs de Toulouse, un canonaier parisien, des Pyrénées-Orientales où il avait laissé un bras. Tous se rendaient à Paris. A mesure que nous approchions de cette ville, les rencontres de cette espèce devenaient plus fréquentes et plus nombreuses. Est-il bien sûr que plusieurs ne m'aient pas reconnu? Comment n'ai- je pas été dénoncé? Vous ne l'avez pas voulu, Providence impénétrable ! A quoi donc me réservez-vous ?

Comme j'avais commencé d'assez bon appétit, on se mit à crier dans la rue : Vive le représentant du

peuple! vive ! Nous étions dans une chambre

haute, parce que le rez-de-chaussée se trouvait plein. Il y avait là toute la sans-culotterie du village ; cinquante à soixante lurons qui, le verre en main, attendaient au passage leur représentant. Habile à saisir l'occasion des séductions les plus viles, celui-ci ne manquerait pas de payer, en passant, quelques centaines de bouteilles et de s'arrêter quelque temps pour en prendre sa part. Peut-être aussi, comme quelquesuns des siens, poussé d'un instinct d'espionnage encore plus que d'un désir de popularité, peut-être voudrait-

il paraître un moment à la table des voyageurs. En ce cas, mon plan était fait. Je prêtais l'oreille. Dès que j'entendrais monter avec fracas, sous prétexte d'un besoin pressant, je m'éloignerais de la compagnie, je me tiendrais quelques minutes à l'écart. Cette évasion subite avait de grands dangers, elle éveillerait les soupçons ; je le sentais ; mais aussi on pouvait ne pas s'en apercevoir. Enfin, quel autre moyen?

Cette fois encore ce n'était qu'une fausse alerte. Un domestique que le représentant faisait courir en avant avait été pris pour lui. Mais si le courrier passait déjà, le maître ne tarderait donc pas ! au moins on le croyait fermement dans l'auberge. A chaque instant, j'entendais : Le voilà! le voilà! Vous jugez dans quelles transes j'achevai, ou plutôt je n'achevai pas, le dîner dont tous les mets, peut-être très-bons, me parurent dès lors détestables. A mon grand soulagement, on y mit fin pourtant. Quelques heures après, nous entrâmes dans Arpajon.

L'aubergiste, quoique ordinairement il logeât notre conducteur, refusa de nous recevoir. Nous avions été prévenus par deux diligences; d'ailleurs le représentant du peuple et tout son cortège devaient venir coucher et souper. Pas possible que je pousse plus loin, me dit tout bas mon voiturier d'un air triste : il est nuit; d'ici à Lonjumeau il y a trois lieues, et l'un de mes chevaux est blessé ; je vais voir les autres auberges.

Toutes étaient pleines. Je vais insister ici, me dit-il; il faut bien qu'on me loge, on y est obligé ; mais c'est

vous qui me donnez de la tablature. 11 me fixa beaucoup et poursuivit : Ce monsieur député vous connaît peut-être? — Peut-être bien : du moins je suis shr qu'il m'a souvent passé en revue dans mon bataillon. — Oui, oui, reprit-il en secouant la tète, j'entends bien. 11 réfléchit un instant, puis : Tenez, vous faites aujourd'hui bien des choses que vous n'avez jamais faites, je crois. Eh bien, si vous alliez passer la nuit sur la paille, dans l'écurie ? — Bien trouvé !... Cependant n'y aurait-il pas de l'affectaticn?... Qu'en penserait la carrossée?... Non. Allez seulement à l'auber- * giste, obtenez qu'il nous garde et laissez-moi faire. Il fallut bien qu'il consentît à nous garder, mais ce ne fut pas sans nous avoir prévenus que sûrement nous serions éveillés avant minuit, et qu'alors il faudrait céder nos lits; pour le souper, nous l'allions faire incessamment, à table d'hôte, avec tous les voyageurs. C'étaient encore des Orléanais et des Tourangeaux, mais renforcés d'Angevins, de Poitevins et de trois Pa^. risiens. C'était beaucoup trop de monde. Je pris aussitôt grand mal de tète ; malgré le mauvais repas de midi, je me contentai d'une rôtie bientôt apprêtée, puis j'allai choisir dans les comhles un taudis, et parmi tous les mauvais lits le plus mauvais, bien sûr qu'à son arrivée le représentant du peuple et son cortège découcheraient tout le monde avant de me découcher. Fatigué, malade que j'étais, disais-je à la servante, j'aime mieux me reposer tant bien que mal sur ce grabat, que d'être obligé de me lever dans deux heures et de passer le reste de la nuit sur pied. La servante

trouvait que j'avais raison, et mon inquiet voiturier, qui me voyait faire, me serrait la main et disait : Quand on travaille avec un homme de ressources comme vous , la besogne fait plaisir.

Excédé des agitations de cette journée, je fis, à part moi et mon traversin, quelques bons raisonnements sur les peines de la vie et les douceurs de la mort; elles ne pouvaient me fuir : je venais de m'assurer que l'opium et l'espingole étaient en bon état. Ainsi résigné, je m'endormis profondément. A mon réveil je ne m'informai pas si le représentant du peuple et son * cortège étaient venus. 11 ne faisait pas jour quand nous partîmes ; mon ennemi ne songeait pas sans doute à se lever.

Lonjumeau, perdu de brigandage, nous fit subir un examen plus menaçant que celui d'Étampes. Néanmoins l'événement en fut semblable. Toujours même malveillance et même maladresse d'un côté, même audace et même bonheur de l'autre. Notre dîner a la Croix-de-Bemy m'offrait encore de vifs sujets d'inquiétudes. Nous étions un grand nombre à table. Je ne sais plus à propos de quoi un des convives qui m'avait beaucoup regardé, je le croyais du moins, dit et répéta plusieurs fois à l'aubergiste d'un ton qui me parut affecté : Me prenez-vous pour un romancier ? je ne fais pas de romans, moi! Était-ce un appel à Faublas qu'il prétendait faire? Quoi qu'il en soit, il chuchota quelques mots à l'oreille d'un ami qui, l'instant d'après, se mit à fredonner le refrain d'une de mes romances très-connue : « Est-ce crainte, est-ce indifférence? je

voudrais bien le deviner. » Tout ceci n'était-il donc qu'un jeu de hasard? Au reste, si ces deux hommes n'ignoraient point qui j'étais, je ne devais pas m'en alarmer beaucoup. Ce n'eût pas été par des plaisanteries qu'un ennemi m'eût fait comprendre qu'il me reconnaissait. Ainsi rassuré par mes réflexions, je m'aventurai sur Paris.

La visite aux barrières nous épouvantait; nous primes contre elle nombre de précautions très-inutiles; on nous laissa passer sans nous dire un mot. Rue d'Enfer, je remerciai mille fois mes compagnons de voyage, et sous les murs des Chartreux, lieu peu fréquenté, je mis pied à terre. Brave homme, dis-je à mon conducteur, vous avez couru des hasards, mais entre Dfeu et nous, je vous jure que vous avez fait une bonne action. Que ne m'est-il permis de vous récompenser autant que je le voudrais '. je lui donnai les cent francs d'assignats qui me restaient, ue desrvais ! promis; j'y ajoutai une montre d'or qui valait six fois) autant: Et au revoir encore, m'écriai-je, si jamais la | chose est possible. C'est pour vous que jf ' -^^rg^ en vérité, me répondit-il; quant à moi, c ' pas, et même vous ne m'auriez rien laisse, que je I serais toujours très-content! 11 me serrait h main : il| allait m'embrasser. D'un signe, je lui fis comprendre que c'était une imprudence que je ne permettais pas; je m'éloignai.

Non loin de là était un cabaret, où je me réfugie, tandis que le cavalier va me chercher un fiacre ; il l'amène bientôt, je m'y jette. Me voilà seul, en plein

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jour, li deux heures de l'après-dînée, le 6 décembre, traversant d'une extrémité à l'autre cette ville ingrate, où j'avais tant de partisans faibles et tant de cruels ennemis.

Mais je puis espérer d'y retrouver ma Lodoïska. N'y fùt-elle point, je saurais du moins en quels lieux elle vit; quels derniers hasards me restent à courir pour l'aller rejoindre. Je vais trouver ses amis et les miens, nos amis sûrs, dévoués, nos amis de vingt ans. Ils me croient à jamais perdu sans doute; ils vont pleurer de plaisir en me revoyant. Pourquoi donc mon cœur ne peut-il s'ouvrir à la joie? Quel est ce douloureux pressentiment qui m'accable?

Mon plus grand danger m'attendait à l'endroit même où j'allais chercher un asile. Mon intime ami n'y demeurait plus. Moi qui ne m'en doutais pas, je renvoie mon fiacre aircoin de la rue voisine, et vais frapper à la pon^j^i > connais si bien; un enfant de sept à huit ans me A ouvre; je reconnais le fils d'un député, qui l'amenai* souvent à l'Assemblée'. Je m'écrie : Qu'est «aV* i nW- - ^s ici le logement du citoyen Brémont?

„„:c Jnmette de déguiser ainsi le nom de l'ami que je demandais.) L'enfant répond non. Qui donc y demeure? lui dis-je. — C'est mon papa, le voilà quivient. En effet, quelqu'un venait de la pièce voisine. Je n'en demande pas davantage; je me précipite sur l'escalier, dans la cour, au milieu de la rue. Cependant une servante allait rentrer dans la maison ; je lui demande où loge actuellement le citoyen Brémont ; elle me l'indique. Me voilà réduit à m'y rendre à pied, à visage

découvert; heureusement il n'y a pas loin, et je n'y vais pas, j'y cours.

Je suis dans la maison et à la porte de l'appartement indiqués. La première voix, la seule qui me frappe, j est celle de Lodoiska; j'entre, je me précipite; elle pousse un cri, se jette à mes genoux qu'elle embrasse, se relève, me presse sur son cœur, pleure et tombe dans mes bras. Je ne crains rien : ce sont les larmes, c'est le délire de la joie ; c'est cette joie qui m'agite, qui me remplit comme elle, qui confond déjà nos soupirs et nos sanglots. 0 Dieu, voilà de tous mes maux l'entiefr dédommagement! voilà de tous mes travaux la digne récompense!

La maîtresse du logis, les neveux, la nièce sont accourus. Tous ils s'écrient, tous ils m'embrassent, tous ils pleurent comme nous. Cette scène si douce à mon cœur se prolonge; enfin, nous nous apercevons qu'il me faut du linge, des habits, du repos ; que des besoins de toute espèce me pressent. On me conduit à la chambre la plus reculée de l'appartement; c'est celle de Lodoiska ; elle et moi nous y entrons. Personne ne nous y suit; c'est apparemment une attention délicate de l'amitié qui nous livre à l'amour. 0 mon épouse, mon épouse adorée, qui peindra mes transports et le charme de tes caresses? C'est aux amants qui seront assez favorisés pour brûler de tous les feux du véritable amour, que j'en lègue le soin.

Cependant tant de marches, de fatigues, de hasards, et même cette douce joip, ce vif bonheur qui leur succèdent, ont épuisé un corps trop faible contre tant

d'agitations? Un lit, mais quel lit, celui de mon épouse va me recevoir. C'est là qu'enfin je vais avec délices reposer cette tête arrachée à tant de périls. Ma femme un instant m'a quitté, pour me faire apporter plus vite lés choses les plus nécessaires; elle rentre un moment après, d'un air assez triste. Nous sommes presque seuls dans la maison, me dit-elle, les jeunes gens sont sortis. La nièce aussi ; elle a pris son mantelet devant moi, et ne m'a point dit adieu. Sans doute elle n'est allée qu'à deux pas; elle va revenir; mais ne pouvaitelle pas différer un moment ? Et moi, sans défiance, je répète avec ma femme : Sans doute,* elle va revenir.

Non, non ! nous nous trompions tous deux ; elle ne reviendrait pas cette jeune personne, si intéressante, qui m'était si chère, qui avait grandi sous mes yeux, pour laquelle ma femme avait pris l'attachement le plus tendre, et qu'en des temps plus prospères nous parlions d'adopter. La lâche peur commençait à glacer autour de nous toutes les âmes; elle nous abandonnait déjà, celle que nous avions voulu faire notre fille; elle ne reviendrait pas!... Ma femme ne l'a revue qu'une fois; je ne l'ai jamais revue, moi! et quoi qu'il arrive, je ne dois jamais la revoir ! Oh! l'ingrate ! c'est elle surtout, c'est elle qui a désormais fermé mon cœur à l'amitié !

Il était dix heures et demie, je dormais profondément. 0 mon ami, rassemble toutes tes forces, me dit ma femme, tu n'en eus jamais un si grand besoin : je t'annonce, de tous les malheurs, le plus cruel peut-être et

le moins attendu. Brémont, qui vient de rentrer, te donne une demi-heure pour sortir de chez lui; je ne change pas ses paroles. C'est le compagnon de l'enfance de ton père, c'est celui qui t'a vu naître, c'est notre ami de tous les temps, qui refuse de te recueillir, qui craint de t'entrevoir, qui nous envoie sur la place de la Révolution. Rassemble tes forces.

Se peut-il que je sois réveillé? n'est-ce pas un affreux songe qui me tourmente? Je tâche à recueillir mes esprits, toutes mes facultés. Je ne puis en croire le premier témoignage de mes oreilles et de mes yeux; dix fois je tàte et regarde autour de moi. Enfin, il est trop certain que je n'ai pas le bonheur de rêver; c'est bien ma femme qui est là, et certainement elle a dit les cruelles choses que je viens d'entendre ; car je la vois debout, immobile de douleur, le regard fixe, trop affectée pour, verser une larme, et faisant effort afin de retenir ses gémissements. A ma surprise indicible succéda presque aussitôt une indignation vive qui brûlait d'éclater. Ma Lodoïska le remarquait bien. Je n'ai plus, en ce moment, d'espérance que dans ton courage, me disait-elle de sa voix si tendre; au moins quelque consolation me reste. Tu n'es plus dans la Gironde, absolument abandonné, tout à fait seul. Tu n'éprouveras pas le tourment de finir loin de moi, je n'aurai pas celui de te survivre ; c'est ensemble que nous allons mourir. Ces doux accents, ces courageuses paroles calmaient mes agitations désordonnées. Eh oui, pensais-je déjà, quelques êtres privilégiés existent encore, fidèles, généreux, magnanimes. Déjà je nourrissais plus tran-

quillement l'indignation que m'inspirait la lâcheté des hommes.

Pour se pénétrer de toute la barbarie qu'il y avait dans cet ordre de sortir sous demi-heure, il faut savoir qu'après la retraite battue, et surtout quand dix heures ont sonné, nul ne se montre dans les rues de Paris, qu'aussitôt on ne le fasse entrer dans un corps de garde, pour qu'il y produise sa carte de sûreté, sur laquelle se trouvent avec son nom et le nom de sa section, sa demeure et son signalement. Mon ancienne carte, avec mon nom, ne pouvait me servir ; je n'en avais pas d'autre qui pût m'aller ; on le savait bien. Me renvoyer ainsi, c'était donc, comme le disait ma femme, me pousser sur l'échafaud.

Mon ami, quel parti prendre actuellement? poursuivait Lodoïska. Je lui dis d'un ton calme et déterminé : Réponds-lui de ma part qu'il mériterait qu'à l'instant même je me traînasse au seuil de sa porte, pour m'y brûler la cervelle. Qu'il se rassure pourtant; il aura le bonheur d'apprendre que j'ai fini sans le compromettre. Mais je crois avoir, au prix des périls que j'ai courus pour venir me rejeter dans ses bras, acquis le droit d'exiger quelques heures de répit, et de prendre, avant de terminer mon triste sort, le temps de me reconnaître. Déclare-lui donc positivement qu'aucune puissance ne m'arrachera vivant de chez lui à l'heure qu'il est, de même que rien ne pourra m'empècher d'en sortir, avec les précautions convenables, demain à sept heures du soir. Que si la peur lui tourne entièrement la tète, qu'il découche; quelque ami de -trente ans pourra le rece-

voir pour une nuit : il n'est pas proscrit. Il va sans doute insister, crier, menacer. Ajoute alors que pourtant il lui reste un moyen, mais un moyen unique, de me voir sortir d'ici avant le temps que je fixe, et qu'après la leçon qu'il me donne, j'attends encore une autre leçon : c'est que tout à l'heure il m'aille dénoncer ; c'est que lui-même, au lieu de m'envoyer à mes assassftis, il me les amène.

Du moins il n'ignorait pas que je savais garder mes résolutions; en les apprenant de la bouche de ma femme, il pâlit, il sortit sur l'heure, il ne rentra que le surlendemain.

Cependant Lodoïska ne revenait pas seule vers mon lit. Madame Brémont accourait me consoler, elle accusait l'inhumanité de son mari. La nécessité de m'abandonner, pour lui obéir, la désespérait. Qu'allais-je devenir? Elle me couvrait de ses larmes; je m'étonnais de voir que Lodoïska demeurât tout à fait insensible aux protestations d'attachement qui m'étaient prodiguées. Dès que nous fûmes seuls, ma malheureuse épouse dut m'éclaircir cet autre mystère de douleur. Des indices trop sûrs la forçaient à penser que c'était la citoyenne Brémont, dont nous connaissions d'ailleurs l'empire sur l'esprit de son mari, plus accessible encore à ses conseils quand il avait peur, que c'était elle qui avait déterminé cet homme faible en tout, à montrer du moins quelque force pour me mettre dehors. Pourtant ce n'étaient que de fortes présomptions; depuis nous en avons eu la preuve. Quel abominable assemblage de barbarie, de fausseté, de lâches trahi-

sons ! 0 Guadet, m'écriai-je, mon pauvre Guadet, tu te plaignais de tes amis! si lu voyais les miens!

Au milieu de tant d'horreurs cependant, l'hymen donnait à l'amour une nuit. Oui, l'hymen. Eh ! quel plus saint contrat que celui que nous avions écrit et juré devant nos malheureux amis! devant quelle autorité civile aurais-je pu, malheureux proscrit, me présenter et faire reconnaître mon épouse légitime ! Dans quels temps elle avait uni ses destinées aux miennes ! Au sein de notre cruelle patrie nous ne pouvions plus avoir d'autres autels, que les échafauds.

Hélas, serait-elle du moins suivie de plusieurs nuits semblables, cette nuit si lortunée? Ne nous touchait-il point, le jour, le jour fatal où nos doux liens, à peine formés, seraient rompus, de la seule manière qui pût les rompre ? Écoute, me disait mon amante : il nous reste du moins une consolation qu'on ne peut nous ravir , celle de mourir ensemble. Voici mon plan : dès demain, je cherche dans ce quartier perdu, un logement ; je le prends sous mon nom de fille, et je t'y reçois. Je sais qu'on ira bientôt s'informant quelle est cette nouvelle venue ; je sais qu'on ne peut tarder à me découvrir, et qu'alors, à supposer même qu'on ne me soupçonnât point de te donner asile, il leur suffira de retrouver en moi ton amie, ton amante, la compagne de tes travaux, pour qu'aussitôt mon supplice soit préparé. Ils ne m'y traîneront pourtant pas ; avec toi, comme toi, je saurais me dérober à leur échafaud. Remarque cependant qu'ainsi nous allons gagner huit jours, quinze jours peut-être, peut-être un mois.

0 mon ami, combien, dans ce court espace de temps, pourrons-nous vivre davantage que tel qui ne tombe que de vieillesse ! Comme Saint-Preux, tu me pourras dire*: Nous n'aurons pas quitté la vie, sans avoir connu le bonheur.

Je la serrais dans mes bras, sur mon cœur; je la couvrais de baisers; mes yeux versaient des pleurs délicieux. Si pourtant, lui dis-je, il n'était pas impossible qu'un jour, sans moi, la vie te fût moins à charge; qu'avecle temps. . .—Pourquoi cet outrage? interrompitelle. Par où l'ai-je mérité? Elle m'échappa, joignit les mains, leva les yeux au ciel. Non, je jure que sans toi, la vie m'est un tourment, un insupportable tourment. Seule, je périrais bientôt, je périrais désespérée. Ah! permets, permets que nous mourions ensemble.

Je n'ai pu me résoudre à passer ces détails, on les trouvera longs peut-être; qu'on me le pardonne : ces moments furent à la fois les plus doux et les plus cruels de ma vie.

Avant sept heures du soir, le lendemain, ce brave jeune homme qui m'avait déjà recueilli quelque temps avant mon départ pour Caen, vint me prendre encore; il ne put me garder que trois jours. Des maratistes demeuraient actuellement sur son carré; le mur qui séparait les deux logements était si mince qu'il n'y avait point de mouvement qu'on ne pût mutuellement entendre. Une amie de ma femme me reçut alors, mais elle prit peur dès le second jour. Ma femme se vit obligée de me venir chercher, quoique la cache qu'elle me préparait dans son nouveau logement ne fût pas achevée.

Les jolies mains de ma Lodoïska, ses délicates mains n'avaient jamais, comme vous le pensez bien, manié le rabot, ni les clous, ni le plâtre; pourtant, en cinq jours encore, elle acheva seule, sans mon secours, car mon myopisme me rendait absolument inhabile a cet apprentissage, elle acheva un ouvrage en menuiserie maçonnée, d'un plan si parfaitement conçu et si artistement imaginé, qu'un tel coup d'essai eût passé pour le chef-d'œuvre d'un maître. A moins qu'on ne sût qu'il y avait quelqu'un dans cette boite, qui paraissait un mur, et un mur où l'on n'apercevait pas une fente, à moins qu'on ne le sût , je défiais le plus habile de me trouver là. ,

Désormais nous étions parfaitement assurés contre ces visites générales, dont les sections s'avisaient de temps en temps, chacune dans son arrondissement. Celles-là se faisaient de jour, elles n'avaient point pour objet telle personne en particulier; elles se bornaient à quelques coups d'œil d'inquisition dans chaque logement. Ma cache était, en ce cas, un rempart certain, j'y volais au premier coup de sifflet du portier. Si l'on venait à frapper chez nous sans que le sifflet nous eût avertis, ma femme, à dessein lente et lourde dans sa marche, n'ouvrait jamais la première de nos trois portes qu'après m'avoir donné le temps d'aller au fond de la quatrième pièce, me laisser doucement tomber dans mon asile, où j'entrais fort vite, et beaucoup plus commodément que je n'en pouvais sortir; elle avait calculé que, pour cette dernière opération, j'aurais toujours assez de temps. Si c'était quelque importun,

mais dans notre adversité nous n'en avions guère, quelque bavard, on en rencontre en tout temps, une voisine, par exemple, et souvent la portière qui, soit désœuvrement, soit curiosité, restait là quelquefois deux heures, alors je m'arrangeais pqur une espèce d'établissement. OLodoïska, deux heures sans te voir! c'était bien un exil! Je tâchais d'en alléger les rigueurs. J'avais, dans mon retranchement assez large, un siège pour m'asseoir, un paillasson sous mes pieds, un petit briquet phosphorique dont j'allumais une bougie, les journaux du jour, et par un contraste assez frappant, les Géorgiques de Virgile, les Jardins de Delisle, les Idylles de Gesner ; j'avais encore de l'encre, du papier, . des plumes et, à tout hasard, quelques provisions. Une espèce de soupape me rendait de l'air quand j'en sentais le besoin. Combien de hors la loi, pour avoir ma cache, eussent pris l'engagement de n'en jamais sortir (1) ? Je n'en sortais que quand ma femme accourait me donner elle-même le signal convenu ; et nous nous embrassions alors, comme après une longue absence.

Nous avions des voisins à côté de nous et dessous. Les planchers, les murs étaient minces; pour les assourdir, nous avions couvert ceux-ci d'une tapisserie épaisse, ceux-là d'un fort tapis ; et afin que je pusse mouvoir, me promener, courir même sans être entendu, Lodoïska toujours inventive et toujours adroite m'avait

(I) Des raisons majeures m'empêchent d'en donner aujourd'hui la description. Je n'y suis plus; mais l'invention n'en est pas restée inutile*

fait de bons chaussons de grosse laine avec une forte semelle de crin; c'étaient là mes souliers. Mille autres précautions subalternes avaient été prises et n'étaient jamais négligées.

Mais cette excellente cache et toutes ces précautions tutélaires ne pouvaient rien contre une visite de Tordre du Comité de sûreté générale ou de la municipalité; celles-ci se faisaient, à domicile donné, contre telles personnes suspectes qu'on voulait arrêter. A supposer que rien ne pût jamais indiquer aux bourreaux, qu'en dépit de toutes leurs fureurs, une proie ardemment convoitée était là qui vivait encore, toujours pa- . raissait-il certain que ma femme devait être bientôt , reconnue et serait plus tôt encore suspectée. Tôt ou tard le municipal Hébert, ou le conventionnel Amar, tous deux ses ennemis personnels et ses ennemis jurés, lui enverraient leurs assassins. Heureusement ceux-ci, comme tous les brigands, craignaient la lumière et ne faisaient jamais leurs expéditions que dans les ténèbres. Quand on viendrait frapper chez nous, au milieu de la nuit, qu'avions-nous résolu de faire î nous jeter tous deux dans mon retranchement, c'eût été notre perte. Quelque bien que vous puissiez vous trouver cachés, vous ne Tètes réellement plus dans un petit logement, où des inquisiteurs arrivent bien sûrs que vous y tenez quelque part. Un simple feu de paille mouillée vous enfume dans votre asile , et la nature, qui machinalement résiste à l'asphyxie, vous livre à la guillotine. Le bruit de vos convulsions vous trahit : vous tombez vivant aux mains de vos bourreaux.

Non, non, m'avait dit Lodoïska, ma digne compagne : si Ton frappe, nous nous garderons bien d'aller ouvrir ; nous nous garderons bien surtout de disputer un instant à la mort. Qu'ils enfoncent la première porte ! il en reste encore deux, pleines, épaisses, garnies chacune de sa serrure et de ses verroux. Tes pitolets et l'espingole sont sous l'oreiller. Non pour les assassins; pourquoi tremper nos mains dans un sang aussi vil! descendons sans tache au tombeau. Du moins nous aurons tout le temps de nous frapper, et surtout, je t'en conjure, ne commencepas. Laisse-moi, d'une seconde, seulement d'une seconde, mourir avant mon époux.

Que de fois nous nous endormîmes à peu près sûrs que presque aussitôt nous allions rouvrir nos yeux pour les refermer à jamais! Que de fois, lorsqu'un locataire attardé venait, après minuit, frapper à grands coups de marteau, réveillés en sursaut par le bruit, puis entendant la porte cochère crier sur ses gonds, que de fois il nous arriva de nous embrasser et de saisir nos armes !

Mais quelle joie lorsque le soleil revenu nous apportait la douce certitude qu'un jour nous restait encore ; que nous avions, de bon compte, au moins seize heures h passer ensemble ! que de temps gagné pour l'amour ! Elle se levait, ma Lodoïska , elle se levait toujours plus charmante. Toujours aussi plus attentive à ma sûreté, plus occupée de mes besoins, ses soins pour moi recommençaient avec l'aurore. Une fille, sûre et fidèle, hélas plus fidèle que tous nos amis! venait l'aider au petit tracas du ménage, en moins d'une heure achevé. La bonne servante allait nous acheter quelques

provisions; ma femme aussi devait en chercher, car dans ces temps de disette, une seule personne ne pouvait obtenir, même à prix d'assignats, double portion. Elle sortait donc, mon amante! hélas, oui, nous nous quittions pour quelques instants, pour des siècles! Elle sortait, laissant enfermé, sous la double garde de ses trois clefs et de mon retranchement, son précieux dépôt, qu'elle tremblait encore de ne pas retrouver. Et moi, que fêtais inquiet jusqu'à ce qu'elle fût rentrée! Enfin, la voilà de retour, et c'est pour la journée. Qu'il sera délicieux ce repas qu'elle apprête de ses mains charmantes ! Au moins, c'est moi qui mets le couvert ! c'est moi qui dois servir à table, quoique je le fasse bien maladroitement, car je n'y vois goutte. Mais j'ai mes raisons pour m'y obstiner : de peur qu'il ne m'en reste point assez, elle me donne tout si je la laisse faire et si quelquefois je ne me fâche. Après dîner, c'est elle qui me fait tout haut la lecture; puis elle est à son piano ; ensuite une partie d'échecs; et parmi tout cela de doux entretiens à voix bien basse. Enfin, nous soupons encore en tête-à-tête, car peu de gens sont curieux de troubler notre périlleuse retraite, et nous nous couchons, souhaitant avec ardeur que les barbares ne viennent pas nous ravir la superbe journée du lendemain.

Non, rien n'eût troublé la douceur de ces journées trop courtes ; rien, si j'avais pu gagner sur moi de répondre à l'attention de ma femme qui tâchait toujours de me faire oublier les journaux ; mais le moyen de n'y pas chercher continuellement des nouvelles de mes

malheureuy amis! Que de fois j'en trouvai de funestes! Tour à tour ils étaient malheureusement découverts, impitoyablement assassinés.

C'étaient: Lebrun, ex-ministre des affaires étrangères, surpris dans un grenier, sous des habits d'ouvrier, à peine interrogé, sur-le-champ conduit à la mort,

Bongon, administrateur du Calvados, qui, à l'époque de la défection de son département, s'était réfugié dans Fougères, où les tyrans furent le trouver ; avant de le frapper, fidèles à leur méthode de calomnier ceux qu'ils égorgeaient, ils publièrent qu'ils l'avaient pris au milieu des rebelles de la Vendée. C'est le même que Charlotte Corday a immortalisé en parlant de lui dans sa lettre à Barbaroux.

Clavière, ministre des contributions; plus heureux que les deux autres, il avait pu, avant de paraître devant les assassins du tribunal révolutionnaire, se donner la mort; sa vertueuse femme l'avait suivi. Un poison subtil obtenu, dit-on, de l'amitié de C..., venait de la réunir à son époux. Ils avaient de dignes compagnes, qu'ils rendaient heureuses et dont ils étaient adorés, presque tous ces républicains. Et telle est la réponse victorieuse que les amis de leur mémoire feront à ces vils libellistes qui, non contents de les calomnier dans leur vie publique, ont osé les attaquer dans leur vie privée.

Rabaut (Saint-Etienne), bien caché dans Paris, mais vendu, dit-on, par l'infâme cupidité d'une fille de confiance qui le servait depuis longtemps. La femme de Rabaut fit comme celle de Clavière, mais elle tomba plus

tragiquement. Elle alla s'asseoir sur le bord d'un puits de manière que le coup de pistolet qu'elle se lira la précipitât dans le fond. Elle mourut ainsi de deux morts à la fois.

Bois-Guyon, généreuse victime qu'ils immolèrent avec Girey-Dupré. Avec quel courage il finit, ce digne Girey ! Les tigres du tribunal entendaient lui faire de son attachement pour Brissot un chef d'accusation. N'avez-vous pas été son ami? lui demandait-on. 11 répondit : Oui, je l'aimais. Oui, je le respecte et je l'admire. 11 a vécu comme Aristide, il est mort comme Sidney ; je n'aspire qu'à partager son sort. En allant au supplice, il chantait gatment son hymne de mort qu'il avait composé. Comme il passait au coin de la rue Saint-Florentin, il vit, aux fenêtres du logement de Robespierre, la mattresse de celui-ci, ses sœurs et quelques-unes de ses féroces complices. — A bas les tyrans et les dictateurs! leur cria-t-il; et il leur répéta ce souhait prophétique jusqu'à ce qu'il les eût perdus de vue. Il mourut enfin comme il avait vécu, plein de courage et de civisme. Son dernier vœu fut pour la République ( 1 ).

(1) Ces deux républicains furent arrêtés dans Bordeaux» avec les représentants du peuple Duchâtel et Cussy. Celui qui les a dénoncés tous quatre est un nommé Mahon, aide de camp de Wimpfen, et qui s'était réfugié dans la même ville, avec la femme de ce Puysay dont j'ai déjà parlé. Je ne sais où ce Mahon traîne son existence, mais quelque part qu'il se cache, les remords le rongent et la honte l'atteindra. Vil délateur, il a fait assassiner quatre hommes de bien. Comment se peut-il qu'à son âge (il est tout jeune encore) on

Custine, le fils du général, assassiné comme son père pour avoir trop bien servi cette République maintenant anéantie. C'était un jeune homme de la plus grande espérance, celui dont Mirabeau fait l'éloge dans sa correspondance secrète sur la Prusse. Il mourut en souriant, comme devait mourir un homme loué par Mirabeau. . .

Mazuyer, coupable d'avoir, par une amère plaisanterie, un moment déconcerté la scélérate hypocrisie

unisse tant de bassesse à tant de barbarie! Mais faut-il donc s'en étonner? il est l'élève de Wimpfen.

Le misérable voulait encore nous causer d'autres pertes irréparables ; avec les quatre proscrits que je viens de nommer, on arrêta Marcbena et Rioufle : tous deux ils oui langui quatorze mois dans les prisons de Robespierre. Comment n'ont-ils pas été tués! Talents, vertus, lumières, courage inébranlable, ardent civisme, que de titres pour l'échafaud! Mais, dans la foule immense, l'assassin public, autrement dit accusateur, les a perdus de vue. Le môme hasard a sauvé plusieurs dignes républicains; les mangeurs d'hommes ne pouvaient tout dévorer, le temps manquait à leurs massacres.

Une chose digne de remarque , c'est que le digne ami de Brissot, Marcbena, écrivit plusieurs fois à Fouquier : Vous m'oubliez; je suis là pour qu'on me guillotine, et je le désire. Il eut beau faire, on l'oublia toujours; sans doute ils le prirent pour un fou. Le mépris de la mort et l'enthousiasme de la vertu, le moyen que ces gens du tribunal comprissent cela!

Quant à Riouffe , il a fait un digne usage de sa liberté récemment recouvrée. Il est l'auteur des Mémoires d'un détenu; c'est une brochure qu'on ne saurait assez lire. Je n'entends pas seulement parler du rare talent dont elle brille, mais que de faits y soni consignés pour l'histoire I

du maire Pache. Oui, Mazuyer a perdu la téte pour un bon mot.

Enfin, Valady, que j'avais laissé dans la Gironde, et quifut apparemment bientôt abandonné du parent sur lequel il comptait. J'ai lu que l'infortuné avait passé quelques semaines après moi à Périgueux, qu'il avait été arrêté dans les environs où j'avais couru le même risque, ramené dans cette ville où l'on voulait aussi me ramener; qu'il y avait été examiné, questionné, dépouillé de son déguisement, enfin conduit à le Roux- Fazillac, et de là; à l'échafaud. Hélas! quoique le moins . intéressant des sept, à ce que je crois, il aura coûté bien des regrets à cet ange du ciel qui, dans la Gironde, désolée de nous voir quitter sa maison, disait : Si l'un d'entre vous périt, je ne me consolerai pas.

C'était une amie, celle-là ! Mais les miens, ces amis de Paris sur lesquels j'avais tant compté, les miens, au milieu des chagrins que mé causaient tant de pertes si grandes, quelles consolations me prodiguaient-ils? de quels secours aidaient-ils ma Lodoïska ?

La citoyenne Brémont, du moins, nous rendait quelques visites , et il est consolant pour moi d'avoir à déclarer que son mari, par réflexion rendu à lui-même, à son cœur naturellement généreux et bon, s exposa bientôt davantage pour nous maintenir dehors avec quelque sûreté, qu'il ne l'eût fait en nous gardant chez lui. Quant au compagnon de mon enfance, il ne vint me voir que quinze jours après mon arrivée ! il ne vint, dans l'espace de deux mois, que trois fois! 11 nous restait d'autres amis, réputés intimes, auxquels j'aurais

cru faire injure de leur cacher que je fusse dans Paris, et qui sentaient bien qu'en un temps où tout était matière à soupçons, on suspecterait bientôt une demoiselle, à peu près inconnue, nouvellement emménagée, tombée tout d'un coup on ne savait trop d'où, laquelle, se réclamant d'une assez nombreuse famille, n'allait pourtant jamais manger dehors et ne recevait jamais non plus personne. Une voisine, le portier, tous les curieux et tous les espions se diraient : Serait-ce une aventurière? une émigrée? ou seulement une personne suspecte avec laquelle on ne peut point avoir d'intelligences ? C'en était assez pour qu'elle fût incessamment notée au comité révolutionnaire de sa section et tôt ou tard arrêtée. Us le sentaient bien; ils n'en tinrent compte. Aucun ne parut chez nous ! pas une fois, pas même une seule fois ! De sorte qu'il est vrai de dire qu'à la délation près , ils firent absolument tout ce qu'il fallait pour nous perdre. Au reste, s'ils se privaient du plaisir de nous voir, ils ne s'épargnaient pas celui de s'entretenir de nous. Notre position devenait l'objet perpétuel de leurs entretiens et de leurs alarmes. Moi, j'étais bien malheureux, et je ne l'avais pas mérité, on en convenait. Mais on me plaignait tout bas de n'avoir, pas assez de courage pour terminer mes peines; de n'être pas assez l'ami de mes amis pour les débarrasser, en mourant une fois, de la crainte où ils étaient toujours de me voir mourir. Ma femme, on la trouvait fort extraordinaire. Soit, je l'accorde. Mais on ajoutait: fort égoïste, égoïste à l'excès. Et cela, non pas précisément parce qu'elle exposait sa vie pour sauver la mienne ,

mais parce qu'en s 'obstinant ainsi à me vouloir sauver contre toute apparence, elle finirait par compromettre tous mes amis et tous ses amis. Bon Dieu! quels amis ! Comme ils m'ont appris à me défier de ce nom !

Heureusement il existait un homme qui, dans le cours de mes prospérités littéraires et politiques, n'avait jamais affecté de se parer du titre de mon ami, mais qui en réclama tous les droits dès qu'il me vit dans le malheur. Dix ans auparavant, le connaissant à peine, je ne lui avais rendu qu'un service léger en soi, qui tirait seulement quelque mérite de l'à-propos. Dès qu'il fut de retour à Paris et qu'il m'y sut rentré, il accourut. 11 vint tous les jours. Vainement nous le conjurions de ne pas paraître si souvent chez nous. Tantôt sous un prétexte et tantôt sous un autre, aujourd'hui parce qu'il passait dans le quartier, demain pour nous rendre compte de quelque nouvelle propre à nous tranquilliser, une autre fois pour nous apporter quelques provisions dont il s'apercevait bien que nous étions dénués, il venait, il revenait; son esprit ne rêvait qu'aux moyens de me sortir de mon cruel état , et s'il se trouvait quelque occasion où il pùt me servir, il se croirait le plus heureux du monde.

Lorsque, tombé dans le plus profond de l'abîme, on reconnaît qu'on ne peut essayer d'en sortir qu'au risque d'y entraîner l'ami fidèle qui, de ses bords, vous appelle et vous tend la main, on détourne les yeux, on craint d'imaginer quelque chose, on tremblerait de rien demander ; mais pour un autre, pour l'objet aimé, qu'on se sent d'aptitude k inventer le secours et d'élo-

quence à le solliciter! ma Lodoïska, depuis qu'il ne lui était plus permis de porter ses regards versl'Amérique, ne voyait d'asile pour moi que dans le Jura. A force d'y penser, elle découvrit que, sans parler de sa bonne

volonté bien reconnue, F (je lui donne le nom

qu'aujourd'hui je porte, il l'a conquis!) F.... semblait avoir en lui, par un rare concours de circonstances et les hasards les plus singuliers, tous les moyens de me faire arriver à cette terre promise, des moyens dont je ne donne point de détails, de peur de le compromettre , mais tels qu'il semblait que la Providence nous eût conservé tout exprès, tout exprès ramené cet ami. C'en était un celui-là! c'était un ami véritable. Il en est donc! et moi qui parais en douter, moi qui me plains amèrement des hommes, ne serais-je aussi qu'un ingrat? Car enfin quelque petit que soit le nombre de ces êtres privilégiés qui honorent l'espèce humaine, m'ontils manqué quelquefois? ne s'est-il pas, toujours a point, présenté pour moi quelques-unes de ces créatures bienfaisantes, douces, généreuses, intrépides, autant que

Eh bien donc, oublions la foule égoïste,

et ne nous souvenons que des héros.

Ma femme médita, mûrit son projet. Dès que F

revint, c'est-à-dire dès le lendemain, elle lui en fit l'ouverture. 11 la saisit avidement. Dès lors plus de repos pour lui. Comme son esprit, son corps fut dans un continuel travail. Point de démarches qui lui coûtassent,

point de peines qu'il ne prîtgaiment, point d'obstacle qui pût l'arrêter, point de danger qui rétonnât. Quel zèle! quel dévouement! que de grandeur d'àme ! Mon cœur en gardera l'éternel souvenir.

En moins de quinze jours les difficultés disparurent devant son invincible activité. Le 6 février 1794, deux mois, jour pour jour, après ma rentrée dans Paris, tout se trouva prêt: déguisement, passe-port, voiture. Nous partions le lendemain à l'aurore. Je dis nous partions, car il m'accompagnait jusqu'à la montagne ; il voulait me voir établi ou périr avec moi. Le courage de Lodoïska ne s'était point démenti dans le cours des préparatifs; mais les obstacles étant surmontés, l'heure de notre séparation et celle de mes périls s'approchant, la tendresse de l'amante s'était alarmée. Plusieurs fois dans la journée elle m'avait dit : Si pourtant je ne devais plus te revoir! si Toulant te sauver, je causais ta perte ! Tiens, je tremble. Tiens, ne pars pas, ne me quitte pas, reste; hélas! nous avions résolu de mourir ensemble !

Le soir, elle venait de m'enfermer, elle me laissait un instant seul ; elle était allée me chercher quelques derniers renseignements indispensables. Je profitai de ce moment pour lui écrire. C'est afin que le lecteur achève de prendre une juste' idée de la situation où nous avions été à Paris, et de nos vains projets pour l'avenir, que je lui donne ici l'exacte copie de ma lettre. Il ne tardera point à savoir comment l'original m'est revenu.

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