LOU VET
Il v a deux fails qui dominent la vie de Louvet, et qui donnent à son nom une célébrité toute particulière : ce sont le roman de Faublas et le discours contre Robespierre. Le roman, qui ne jouit plus de sa réputation première, a cependant, pour les esprits légers, l'attrait du fruit défendu, et littérairement il est cité souvent comme le type du roman libertin du dix-huitième siècle, il éveille encore la curiosité, il est au premier rang des mauvais livres qui se glissent on ne sait comment dans les mains de la jeunesse et que les chefs d'institution redoutent le plus. Le discours est, pour des raisons plus sérieuses, très-souvent cité et analysé. Il a le mérite de contenir une accusation suivie contre Robespierre. On trouve dans les discours des girondins de nom-
breuses atlaques contre le chef des jacobins, mais le discours de Louvet les concentre , les résume, et permet à l'historien de les embrasser toutes d'un seul coup d'œil; il a sous ce rapport un grand intérêt politique et historique, sans parler de son mérite oratoire et littéraire qui est réel.
Mais quand on a dit de Louvet qu'il est l'auteur de Faublas et du discours contre Robespierre, on ne s'inquiète plus des autres événements de sa vie ; ils ne sont guère connus que de ceux auxquels est familière l'histoire anecdotique du dix-huitième siècle et de la révolution. L'histoire générale en tient peu de compte.
Cette vie contient pourtant des enseignements de plus d'un genre, et il est étonnant que les éditeurs des Mémoires de Louvet aient donné sur leur auteur si peu de détails.
Tout d'abord on est frappé de ce contraste saisissant qui nous montre un des derniers représentants de la littérature légère du dix-huitième siècle se précipiter dans la révolution, être absorbé par elle, s'y abandonner, s'y livrer avec une passion sérieuse, une conviction ardente et enthousiaste, au point d'en être pour ainsi dire dévoré. Or, pour se rendre compte des variations de cette double vie, il ne suffit pas d'en donner pour unique motif l'influence des époques sur les hommes, soumis aux passions et au milieu qui les entoure en raison de leur fragilité. Quelle que soit l'influence des époques, il est certain que tous les hommes n'en sont pas influencés de la même manière, et que leurs variations, plus souvent contradictoires en apparence qu'en réalité, ont leur véritable cause dans le caractère. C'est ainsi, nous osons le dire puisque cela est, que nous trouvons dans le roman de Faublas lui-même l'explication morale et psychologique du contraste bizarre que nous offre la vie de Louvet.
Qu'on ne nous accuse pas de vouloir réhabiliter Faublas, même pour un instant! Dieu nous garde de cette pensée! Mais enfin il ne faut pas que, par un scrupule trop méticuleux, nous renoncions à nous rendre compte, et puisque
nous avons eu le courage tic lire ce roman immoral el aussi ennuyeux aujourd'hui qu'il paraissait amusant autrefois, il faut bien aussi avoir le courage de nous y arrêter si cela est nécessaire.
Le roman de Faublas n'est pas une œuvre du dix-huitième siècle, seulement par les mœurs trop légères qui y sont complaisammenl représentées, il l'est aussi par un ton philosophique constamment soutenu. Les idées de l'époque y apparaissent à chaque instant, et s'y étalent emphatiquement au moment où on s y attend le moins et dans des occasions où il ne semblait pas qu'elles eussent quelque chose à faire. C'est ainsi qu'une scène érotique est suivie de phrases solennelles , sentimentales , poétiques et déclamatoires, imitées à la fois de Rousseau et de Bernardin de Saint- Pierre. Le passage où Louvet fait énumérer, par la bouche d'un de ses personnages, les noms d'écrivains célèbres et de littérateurs dont un homme d'esprit doit se souvenir, montre en effet qu'il n'était pas scrupuleux et que son imagination éclectique s'ouvrait à des sympathies qui ordinairement s'excluent. « Oma Sophie! s'écrie-t-il, pour échapper quel- « quefois aux plaisirs douloureux de ton souvenir, il ne fal- « rien moins que les plus estimables et les plus beaux génies « dont notre moderne littérature puisse s'enorgueillir : je lus i Moncrif et Florian , Le Monier et Rinberl, Deshoulières et • Beauharnai9,* Lafayette et Riccoboni , Colardeau et " Léonard, Dorât etBernis, deBelloy etChénier, Crébillon « fils et de Laclos, Sainte-Foi et Beaumarchais, Duclos et « Marmontel, Destouches et de Bièvre, Gresset et Colin, « Cochin et Linguet, Helvetiuset Céruttî, VertotetRaynal, « Mably et Mirabeau, Jean-Baptiste Rousseau et Lebrun, « Gessner et Delisle, Voltaire et Philoclèle et Mélank, ses « élèves, Jem-Jacquts surtout, Jean-Jacques et Bernardin de « S '.int-Pierre. » On le voit, la compagnie est singulièrement mêlée. Il faut aussi remarqner qu'il oublie Montesquieu et Diderot, et que sa prédilection s'arrête particulièrement sur Jean-Jacques. En effet, il n'y a rien dans Faublas qui rap-
pelle la concision de Montesquieu ou la vigueur de Diderot ; mais l'esprit et la méthode de Rousseau s'y font jour à chaque instant , dans le style comme dans les idées. Louvet emprunte à Rousseau son affectation à la sensibilité; il a, comme l'auteur de la Nouvelle Héloïse, une tendance à parler pathétiquement, et dans un style à Ja fois élégiaque et passionné, de l'amour purement sensuel. Seulement chez Louvet tout s'exagère; ce qui est souvent qualité chez Rousseau qui est toujours sérieux, est défaut chez Louvet, qui est léger, badin, et qui choque le goût et la pudeur en invoquant Téloquence et le sentiment hors de propos, en mêlant brutalement le spiritualisme et le tempérament. Il a aussi emprunté à Rousseau l'art de glisser des réflexions philosophiques ou des raisonnements à propos d'une scène ou d'un épisode; il aime quelquefois à prêcher et à moraliser après avoir intéressé ou ému. C'est ainsi qu'il adresse, en note, un long discours à son héros, parce que celui-ci ayant appris qu'une de ses maîtresses allait le rendre père, en avait senti une joie honnête, une joie de père de famille! Louvet . s'indigne de ce sentiment, et il prouve très-bien à Faublas qu'un père adultérin ne peut goûter les pures joies de la famille. «Jeune étourdi, qu'oses-tu penser? Que dis-tu? « Faublas, mon cher Faublas, prends garde à toi! C'est ici « surtout qu'ils l'accuseront d'avoir plus de gaîlé que de « délicatesse, plus de feu que de sensibilité, plus d'esprit « que de jugement. »
En résumé, l'esprit sérieux du dix-huitième siècle se mêlait donc en une certaine proportion aux scènes frivoles de Faublas; l'auteur, lui aussi, aspirait à la philosophie, aux réformes, à l'extinction des abus, et s'il a mal à propos exprimé ses désirs, il ne faut pas lui en vouloir plus qu'à son époque. Ses contemporains ne furent nullement choqués des contrastes, des disparates excentriques et malséants qui nous blessent aujourd'hui. Le roman de Faublas eut un grand succès, il pénétra dans la meilleure société, et il ne paraît pas qu'on l'ait accusé énergiquement d'immoralité.
Le fameux Grimm en rendit compte dans sa Correspondance avec grande faveur et sans le moindre scrupule ; il est court, le compte rendu de Grimm, qu'on nous permelle de le donner, il notera mieux que ce que nous pourrions dire, les impressions du public.
« C'est une année delà vie d'un jeune homme de qualité « qui entre dans le monde ; il a seize ans, arrive à Paris et « devient éperdument amoureux de Sophie dePontis, jeune i personne qui demeure dans le même couvent que sa sœur ; « mais cette grande passion ne l'empêche pas de se livrer « tous les jours à de nouvelles illusions. Il passe sa vie à « concilier son amour avec ses bonnes fortunes, et j'ai trouvé » des lecteurs moins étonnés de la facilité avec laquelle il y « réussit, que du merveilleux talent avec lequel on le voit c suffire à tant de travaux. La belle marquise de B... est l'heu- « reuse enchanteresse qui se charge de l'éducation de notre « jeune hercule; c'est une femme de vingt-quatre îi vingt-cinq « ans, qui veut tirer parti de tout, ne s'embarrasse de rien, « et joint à la présence d'esprit la plus imperturbable, infi- « ni mont d'usage, d'esprit et de séduction. Son mari est « tel qu'on pouvait le désirer, aussi fat qu'imbécile, un vrai « personnage de comédie ; il finit à la vérité par ouvrir les « yeux et venger son honneur, mais cela lui réussit mal, « on le tue, et après ce duel le chevalier est obligé de « s'enfuir ; il emmène, pour s'en consoler, sa chère Sophie ; « elle se trouve être la fille du meilleur ami de son père, et a il l'épouse. »
Ceci n'est qu'une analyse, comme Grimm avait l'art d'en faire ; en peu de mots il dit bien le ton du roman et fait ressortir les principaux caractères. Tout en analysant, il ne manque pas de laisser voir que le sujet ne lui déplaît pas, et qu'il serait tout disposé à se prononcer en faveur de la hardie marquise de B... contre son mari fait tel qu'on pouvait le désirer. Ainsi, sous le rapport de la morale, le correspondant des princes et des rois ne se montre pas trop
rigoureux; maintenant voici sa critique; sera-t~elle plus
aévère?
« Le récit des malheurs du père de Sophie, un des confédé- « rés de Pologne, épisode où Ton fait entrer l'histoire singu- « lière de l'enlèvement du roi à Varsovie, une expédition a de Tartares et d'autres aventures également étrangères a à nos mœurs, pour être fort romanesque, n'en forme pas a moins un contraste assez piquant avec les scènes de boudoir « qui occupent la plus grande partie de ce nouveau romau. « Mais ce qui distingue de la manière la'plus favorable le a talent de l'auteur, c'est le grand nombre de situations et a de scènes plaisantas qu'offre son ouvrage. Il en est sans « doute où la gaîté paraît poussée trop loin, mais dont le « génie original de Collé n'eût désavoué ni l'idée, ni l'exé- « cution ; plusieurs sont toutes dialoguées et semblent faites « pour le théâtre; on y trouve autant d'esprit que de nalu- « rel et de vérité ; quelques-unes môme ont un côté très- « moral, telle que la scène où la marquise, déguisée sous « les habits de la comtesse de Florville et cachée dans un « cabinet, entend de quelle manière la traite le baron dans « les remontrances qu'il se croit obligé de faire à son « fils. »
Aussi, Grimm, après avoir dégagé avec tant d'habileté la morale de Faublas, ne peut s'empêcher de terminer son article par un post-scriptum élégiaque bienveillant pour Louvet. « L'auteur de ce roman est M. Louvet ; c'est un « jeune homme de vingt-six à vingt-sept ans, qui, comme « M. Rétif de la Bretonne et le célébré Richardson, a corn- « mencé par être prote d'imprimerie; il a trouvé, comme « son héros, une Sophie, il Ta épousée, et avec elle une « petite dot qui lui permet, dit-on, de se livrer entièrement « à son goût pour les lettres. » C'est ainsi qu'on rendait compte alors du roman de Faublas; qu'eût-on dit d'une pastorale?
Aujourd'hui nous serions plus sévères au point de vue