‹ Mémoires de LouvetChapitre 7 sur 13 · AO · texte numérisé non relu

AO

il se perdra tôt ou tard lui-môme; encore un revers et ses mortels ennemis, les Jacobins, le pousseront à i*échafaud. Que faire cependant? à quelle cour demander asile? quel roi recevra, quel roi ne poursuivra pas le vainqueur de Brunswick? Il y avait bien un autre parti à prendre plus prompt, plus sûr, plus généreux : assurer la retraite de ses troupes, les ramener sur la frontière, les placer dans la situation la moins défavorable, de là écrire à la Convention, et Dumouriez sait écrire ; écrire une lettre digne de son auteur et des circonstances; dévoiler sans ménagement, non pas quelques faiblesses de tel ou tel républicain, mais tous les crimes des nouveaux royalistes, toutes les infâmes manœuvres de Pache, toutes les scélérates propositions de Lacroix, enfin tous les forfaits d'une faction impie et du cruel étranger qui la soldait; puis, à l'exemple du dernier des Brutus et de tant d'autres généraux de l'antiquité Mais à quoi bon une telle folie? rien, qu'à

sauver son honneur ! rien qu'à assurer sa gloire! rien, qu'à lui donner une des premières places dans l'histoire ! Qui, lui, il imiterait ces fous de la Convention qui, dans leurs propos, vont citant sans cesse, non pas, comme il le dit, les Romains, mais, ce qui est un peu différent, les héros de Rome ! Non, un tel moyen ne pouvait nullement convenir au général : jusque-là, sans doute, il avait été républicain pour ses intérêts; mais romanesque, il ne l'avait pas encore été.

D'autres pensées étaient propres à séduire un homme de son caractère. Il lui paraissait désormais impossible que la France ne retombât pas sous le joug delà royauté ;

si les étrangers nous donnaient un roi, ce ne serait qu'à travers des flots de sang et avec le despotisme absolu. C'était donc, selon cet homme, rendre aux Français un service réel que de traiter en dehors avec Cobourg, en dedans avec Philippe, pour le rétablissement de la constitution de 1789; et dans ce dernier plan le général était encore un personnage de grande importance. Il est vrai qu'il fallait trahir ses engagements devant l'Europe, livrer aux poignards des gens de bien cruellement trompés, et dévorer la honte de s'associer aux plus méprisables des hommes, Lacroix et Marat. Nulle considération ne le put retenir. Comme Lacroix et quelques-uns des siens vivaient encore, et jouissaient d'une grande popularité au moment môme où il a publié ses mémoires ; comme par conséquent ces prétendus républicains pouvaient servir la cause des rois, et qu'il importait de ne pas leur ôter leur masque, Dumouriez n'a fait qu'indiquer ses secrètes conférences avec eux. 11 avoue du moins l'entrevue de Bouchain. Ce fut quelques jours auparavant, sans doute, qu'entre ces trois hommes la nuit du 10 mars fut arrêtée. Ce fut dans la Belgique que tout fut décidé entre eux. Ce fut là que les rôles se distribuèrent. De son camp, au sein duquel il demanderait un roi, le général annoncerait dans ses manifestes qu'il allait marcher contre l'anarchie et au secours de la saine majorité de la Convention : ainsi il donnerait de puissants prétextes aux Jacobins, auxquels il aurait l'air de déclarer la guerre, contre les députés républicains dont il feindrait de se porter le défenseur. Ainsi il appuierait merveillcuse-

ment les cris de proscription de Marat, qui ne manquerait pas du désigner tous les Girondistes aux poignards de la foule hébétée, à laquelle il crierait : Voilà les royalistes! voilà les traîtres ! voilà les complices de Dumouriez ! Alors on n'avait autre chose à faire que de donner à la Convention nationale une séance de nuit, dans le cours de laquelle on dirigerait sur les républi cains tous les coupe-jarrets des Cordeliers, qui ne manqueraient pas de réclamer tous les décrets d'accusation nécessaires, et même, au besoin, de couper eux-mêmes les vingt-deux tètes déjà promises à Cobourg.

Cet affreux complot du 10 mars, si bien préparé, comment échoua-t-il cependant? Par le concours des hasards les plus singuliers ; et Ton va s'étonner encore ici des grands effets produits par de petites causes.

Pour être plus près de la Convention, j'avais pris mon logement rue Honoré, très -peu au-dessus des Jacobins. Il était neuf heures du soir : ma Lodoïska qui, rentrée chez nous, m'attendait, entendit un affreux tumulte et d'horribles cris. Toujours inquiète pour moi, qui, depuis trois mois, comme la plupart de mes amis, ne vivais qu'au milieu des périls, continuellement poursuivi, menacé, outragé, forcé d'avoir des armes pour ma défense et de découcher toutes les nuits, ma chère épouse descendit et fut jusqu'aux tribunes de l'horrible société d'où partait tout le bruit. Elle entendit proférer mille calomnies, mille horreurs. Elle vit éteindre les bougies, tirer les sabres. Elle ne sortit de là qu'avec une multitude forcenée qui allait

aux Cordeliers chercher des auxiliaires avec lesquels elle reviendrait incessamment se porter sur la Convention. Lodoïska rentrait quand je revins. Aussitôt je volai chez Péthion, où quelques-uns de mes amis étaient rassemblés. 11 causaient paisiblement de quelques décrets à rendre dans quelques semaines. Dieu sait avec quelle peine je les tirai de leur sécurité! Enfin, j'obtins qu'aucun d'eux ne se rendrait à la séance déjà commencée, mais que dans une heure nous nous réunirions, tous les principaux proscrits, dans telle maison où les conjurés ne pouvaient nous deviner. Puis je me rendis promptement à la séance, où je trouvai Kervelegan, député du Finistère. Ce brave homme courut au fond du faubourg Saint -Marceau prévenir un bataillon de Brestois, très -heureusement arrivé et retenu à Paris depuis quelques jours, et qui se tint toute la nuit sous les armes, n'attendant, pour marcher à notre secours, qu'une réquisition ou qu'un coup de tocsin. Moi, cependant, j'allais déporte en porte, avertissant Valazé, Buzot, Barbaroux, Salle et plusieurs autres. Brissot était allé prévenir les ministres de ce qui se passait, et déjà celui de la guerre, le brave et malheureux Beurnonville, ayant escaladé les murs de son jardin, avait rejoint quelques amis avec lesquels il faisait patrouille. Après deux heures de course, par une nuit noire et pour ainsi dire au milieu de mes assassins, je revins au rendez-vous indiqué. Péthion y manquait. Il était pourtant fort exposé s'il restait chez lui. Je retournai le chercher, et ce trait-ci va le peindre. Comme je le pressais devenir avec moi,

il alla vers sa fenêtre qu'il ouvrit, puis ayant examine le ciel : Il pleut, dit-il, il n'y aura rien. Quoi que je pusse lui dire, il s'obstina a rester.

Ce ne fut pas la pluie qui arrêta les conjurés, mais cette double mesure de notre absence et de l'avertissement donné aux Brestois. Ils balancèrent quand ils surent que le décret d'accusation, qu'ils auraient obtenu, ne pouvait être suivi de l'arrestation soudaine de leurs victimes; et leur courage, toujours si grand lorsqu'il ne s'agissait que d'assassiner, les abandonna tout à fait lorsqu'ils apprirent qu'il faudrait combattre. Ils n'étaient que trois railla, les Brestois étaient quatre cents : le moyen de risquer l'attaque! Ils n'osèrent.

Cependant ils s'étaient d'abord crus si sûrs de leurs coups» qu'avant minuit ils avaient envoyé officiellement déclarer leur insurrection contre la représentation nationale à la municipalité, qui ne manqua pas d'en donner avis à la Convention deux grandes heures après, c'est-à-dire lorsque tojut devait être terminé. Ainsi la conspiration, quoique échouée, eut une sorte de publicité, du moins dans Paris; et certes, pour prévenir une seconde tentative de cette espèce, à supposer, comme je le crois, que nous ne pussions encore tirer vengeance de celle-ci, il convenait du moins que nous lui donnassions la plus grande authenticité. Je crus que telle était l'intention de Vergniaud, lorsque le lendemain, nous étant rassemblés une vingtaine pour arrêter ce qu'il y avait à faire sur cet événement, il se chargea de la dénonciation. Certes, je ne lui eusse point abandonné cette entreprise, si j'avais pu deviner de quelle

manière il comptait la remplir. Son discours fut beau, mais excessivement nuisible. Il prit a tâche d'y tromper l'opinion publique qui se prononçait déjà.très-fortement contre les deux sociétés parricides, auxquelles une dénonciation vigoureusement franche, portée devant la France entière à la tribune de la Convention, eut donné le plus terrible coup. Tout au contraire, il attribua le mouvement du 10 mars à l'aristocratie ; c'était l'aristocratie sans doute, c'était le royalisme ; mais le royalisme et l'aristocratie des Cordeliers et de quelques meneurs jacobins; voilà ce qu'il fallait dire, voilà ce qu'il ne dit pas. Aussi les deux sociétés furent-elles charmées du commode manteau que Vergniaud leur donnait; et lorsque, dans mon étonnement, je lui demandai le motif d'une aussi étrange conduite, il me dit qu'il avait jugé très-utile de dénoncer la conspiration sans nommer les vrais conspirateurs, de peur de trop aigrir des hommes violents déjà portés à tous les

excès! Bon Dieu! voilà pourtant quelles règles

de conduite, quels ménagements mal entendus préparaient les affreux succès de la faction ! Encore s'ils n'avaient perdu que nous ! mais ils ont perdu la République!

Le comité- Valazé, composé, je crois l'avoir déjà dit, mais qu'on me pardonne les répétitions, j'écris avec tant de hâte, composé des républicains les plus vigoureux, de ces membres du côté droit qui ne ressemblent guère aux côtés droits des deux premières assemblées, profondément affligé de cette nouvelle faute des girondins, me chargea de la réparer, en préparant aussi une

plus sérieuse dénonciation de ce complot du 10 mars. Je l'écrivis, mais je ne pus obtenir de la prononcer. La Montagne, qui redoutait ma véracité, employait toujours tous les moyens de son exécrable tactique, menaces, cris, clôture de discussion, révolte des tribunes, pour m'empêcher de parler. De là vient que dans les derniers temps on ne me voyait jamais a la tribune. Je pris le parti de faire imprimer ce discours. On y trouvera toutes les principales circonstances, tous les principaux auteurs (t) de cette conspiration. Je n'y ai rien avancé que de très-exact ; et malheureusement presque toutes les conjectures que j'y ai hasardées sur les événements dont l'avenir me paraissait gros, ont encore été des prédictions. Son titre est: A la Convention nationale et à mes commettants, sur la conspiration du 10 mars et la faction d'Orléans. 11 fut réimprimé dans plusieurs départements ; à Paris je fus obligé d'en faire tirer jusqu'à six mille exemplaires. Il eût produit un effet incalculable, si quelques insolents proconsuls qui, déjà établis dans les départements, n'y respectaient plus rien, n'en eussent, en ouvrant les paquets, arrêté beaucoup chez les directeurs des postes. Il est impossible de se figurer quelle rage saisit les conspirateurs quand ce petit ouvrage parut. Ils n'osèrent le dénoncer

(i) J'en excepte Bourdon de l'Oise. La suite a fait voir, je crois, qu'il n'était qu'égaré. 11 faut bien qu'il le soit encore, puisqu'aujourd'hui il reste l'ennemi des députés proscrits et mon ennemi. Gela ne m'empêchera pas de lui rendre cette justice, de déclarer qu'il ne paraît pas qu'il ait vraiment appartenu à la faction d'Orléans.

à rassemblée, bien sûr que je ne craindrais pas de l'y soutenir, et qu'il en acquerrait plus de publicité. Six mois après, Amar en parla indirectement dans l'acte d'accusation contre les républicains, mais il se gar .a bien d'en rappeler le titre. En général ils ont grand soin de ne parler de moi que lorsqu'ils y sont forcés ; et surtout ils voudraient bien ensevelir dans le plus profond oubli mes écrits à la Convention. Mon nom, en effet, mon seul nom, rappelle tous les criminels desseins dont je les accusais et qu'ils ont remplis. Aujourd'hui Marat est reconnu royaliste, et bientôt Robespierre sera tout à fait dictateur. Je l'ai vu dès 1792, et ce qui est plus méritoire peut-être, j'ai eu le courage de le dire. Dans ce dernier écrit sur la nuit du 10 mars, non content d'annoncer leur but, j'ai indiqué leurs moyens. J'ai fait voir qu'ils iraient à la tyrannie par le brigandage ; qu'afin de pouvoir régner, ils pilleraient; que pour pilier ils assassineraient. Tout ce que je pouvais dire alors, je l'ai dit; ce qu'il m'était impossiblede dire, je l'ai indiqué. Je n'ai rien épargné pour mettre à nu les deux factions dans toute leur laideur. Hélas ! je criais dans le désert ; les conspirateurs étouffaient ma voix autant que possible, et mes amis écoutaient sans entendre. Aussi, plus persuadé que jamais de notre chute prochaine et infaillible, je disais tous les jours à ma chère Lodoïska : Ces hommes-là courent à l'échafaud ; il faudrait promptement me séparer d'eux, si leur parti n'était.pas celui du devoir et de la vertu.

Aujourd'hui j'invite les amis de la liberté, s'il en reste encore, à rechercher cette brochure du 10 mars

devenue très-rare. Qu'ils la lisent pour se faire au moins une idée de l'esprit de terreur, ou d'aveuglement dont était frappé un gouvernement qui, ainsi averti des embûches mortelles dont on l'environnait, ne fit pas un mouvement pour les rompre. Qu'ils lisent, c'est mon dernier écrit dans la Convention ; c'est, en quelque sorte, mon testament politique , et je ne dissimule pas que je le regarde comme un morceau précieux pour l'histoire.

Je me oontenteral d'ajouter que c'est à cette époque, à jamais fatale, du 10 mars 1793 , qu'il faut rapporter la destruction de la liberté de la presse, l'entière violation du secret des lettres, les premières atteintes généralement portées aux propriétés ; la naissance de la guerre de la Vendée, si constamment, si cruellement entretenue p^r Marat, par les municipaux de Paris, par Pache, Ronsin et la foule de leurs complices ; l'envoi de quelques proconsuls dans les départements ; la première tentative de la fondation de ce comité de salut public qui tyrannise aujourd'hui la France, et la création de ce tribunal révolutionnaire qui la couvre de sang : événements odieux, établissements exécrables qui n'étaient encore que le prélude et les moyens de tous les fléaux, de toutes les épouvantables plaies

dont mon poys allait être frappé Amis de la liberté,

gémissez, gémissez donc; mais n'oubliez pas que ces crimes ne furent pas ceux de la République. Ils ne nous ont jamais permis de l'établir. C'était pour l'avilir, pour la rendre haïssable, pour la perdre à jamais, qu'ils affûtaient sans cesse de mêler son nom à leurs cruelles

turpitudes. Tous les forfaits qu'ils ont commis, ce lont encore ceux de la royauté.

Je ne quitterai pas cet article sans une observation de quelque importance. Lorsque la force eut arraché ce décret du tribunal révolutionnaire, noussentimes qu'il fallait du moins nous réunir pour bien choisir ses prétendus jurés. Nous parvînmes, en effet, a nommer d'honnêtes gens; mais auraient-ils accepté? Marat n'attendit pas l'événement. 11 cria à la contre-révolution, menaça d'appeler le peuple, fit casser le scrutin, fit décréter sa liste. On sent bien qu'il n'y avait mis que les brigands les plus déterminés ; c'étaient pour la plupart des massacreurs de septembre : ils n'ont pas changé de rôle, ils ont seulement changé le théâtre ; et maintenant, comme alors, c'est toujours au nom de la loi qu'ils assassinent. Quelques-uns étaient tirés du milieu de ces défenseurs de la république, nouvelle société de brigands qu'on ne pouvait comparer qu'aux septembristes. Dans le nombre figure un monsieur Nicolas, personnage curieux dont Camille Desmoulins parle dans l'un des cinq numéros de son Vieux Cordelier. On y verra que ce vrai jacobin, d'abord réduit à vivre de pommes cuites, doit sa petite fortune de deux cent mille livres qu'il mange avec toutes les mauvaises filles, et le droit de vie et mort qu'il exerce contre tous les gens de bien, au gros bâton dont il rassura la lâcheté naturelle de M. Robespierre, au moment où celuici commença k songer qu'à force de bavarder, de calomnier et de proscrire, il pourrait bien devenir roi de France.

Cependant Dumouriez, avide de sang républicain , attendait nos têtes. Il dut être étonné d'apprendre lé mauvais succès de la nuit tant désirée ; niais trop avancô pour faire un pas en arrière, il passa le Rubicon. On peut lire dans ses mémoires l'histoire de ses opérations, qui n'est que celle de ses fautes. Imprévoyance, légèreté, présomption, voilà tout ce qu'on y trouvera. En moins de quinze jours tous ses plans avortèrent. Il avait tout arrangé, excepté les moyens d'exécution. Trèsgrand sur le champ de bataille, Dumouriez est très-petit dans les champs de l'intrigue. Malheureusement pour lui on ne se bat pas toujours, et plus malheureusement, dès qu'il ne se bat plus, il a la fureur d'intriguer.

Nous commencions à respirer, lorsqu'un Bordelais , fait prisonnier à la bataille de Nerwinde, puis délivré par un échange, vint raconter à Guadet, son ami, qu'ayant été à portée de se lier d'amitié intime avec un des officiers de l'armée impériale, il avait appris de lui que l'état-major de Cobourg se flattait qu'avant peu vingt-deux tètes tomberaient dans la Convention. Guadet me rapporta cette nouvelle dont nous plaisantâmes; mais jugez de notre surprise et des réflexions qui la suivirent, lorsqu'à quelque temps de là, M. Pache vint à la tête des prétendues sections de Paris présenter la fameuse pétition qui nous proscrivait, au nombre de vingt-deux. Je crois que ce fut cette preuve irrésistible de la connivence des principaux de la Montagne avec l'Autriche qui enfin poussa Guadet, naturellement plein de force et de courage, à faire contre Marat ce vigoureux discours qui valut à celui-ci son

trop célèbre décret d'accusation, et cette absolution plus célèbre qui aurait dû finir d'éclairer toute la France sur l'infamie de ce tribunal révolutionnaire et de la faction qui l'avait créé.

J'ai, sur cette pétition contre les vingt-deux, quelques anecdotes assez piquantes à rapporter ; et qu'on me pardonne les anecdotes, elles servent à peindre les hommes; et d'ailleurs ce n'est pas l'histoire que j'écris. Je jette à la hâte quelques notes pour elle. Une main plus heureuse fera le choix Mais la tyrannie le permettra- t-elle? 0 dieux !

Après que Pache eut lu la pétition, Boyer-Fonfrède demanda la parole ; il en usa avec beaucoup de grâce et d'esprit , et quand il vint à ces mots ou à peu près : Quant à moi , je regrette de n'être pas au nombre de ceux sur lesquels la municipalité de Paris appelle aujourd'hui les poignards, presque toute l'Assemblée se leva par un mouvement spontané. Presque tous crièrent : Tousl tous! On venait de toutes parts nous féliciter et nous embrasser. Il n'y eut qu'une cinquantaine de féroces montagnards qui, consternés d'un effet si contraire à leurs desseins, gardèrent leurs places et le silence. Ce fut pourtant la même assemblée qui, le 2 juin, rendit contre les mômes proscrits, sur l'énoncé des mêmes calomnies, un décret d'accusation; il est vrai qu'alors trois mille jacobins gardaient toutes les issues de la salle, et tenaient quatrevingts pièces de canon braquées contre elle.

Et lorsque Pache, après sa mémorable lecture, quittait la barre pour entrer dans la salle, un député

(Massuyer) fut à lui : N'auriez-vous pas encore, dit-il au maire éhonté, une petite place pour moi ? il y aurait cent écus pour vous. Ce fut là sans doute le crime capital du malheureux Massuyer, et l'unique cause de sa proscription. Après le 31 mai, ils le mirent hors la loi : il a péri sur l'échafaud.

Ce qu'il est important de remarquer, c'est que cette première liste de proscription ayant été de vingt-deux membres, la seconde liste, apportée quelques semaines après à la Convention par les municipaux et les administrateurs de Paris, fut encore de vingt-deux, quoique tous les noms ne fussent plus les mêmes. Au moment du décret d'accusation, Marat fit faire encore, de son autorité souveraine, quelques changements. 11 en ôta quelques noms, celui de Lanthenas par exemple ; mais il eut soin de les faire remplacer par d'autres, et en pareil nombre , remarquez bien , de manière que les proscrits furent toujours vingt-deux. Enfin, lorsqu'après la prise de Lyon, le procès de3 députés républicains se fit, Péthion, Buzot, Guadet, Salle, Valazé,- Barbaroux et moi, nous n'étions pas dans, leurs mains. La liste aurait dû par conséquent se trouver réduite d'un tiers ; cependant elle fut encore complétée , et les victimes conduites à l'échafaud se trouvèrent, sinon vingt-deux, du moins vingt-un. Cette étrange identité de nombre, à quatre époques différentes, donne lieu de présumer que le nombre de vingt-deux tètes toujours suivi était apparemment celui que, par un des premiers articles de son traité secret avec les puissances étrangères, la Montagne s'était engagée de fournir.

Encore s'ils étaient satisfaits d'avoir obtenu la chute et la mort des républicains; mais ils les poursuivent dans la tombe ! Mais, non contents d'insulter à leur malheur, ils continuent de calomnier leurs vertus ! Que le père de l'anarchie, le chef des hommes de sang, le grand exterminateur, un Marat, le plus corrompu, le plus vil, le plus impudent des royalistes gagés par Fétranger, l'eût fait, je l'aurais trouvé tout simple. 11 ne me paraîtrait pas moins naturel que Robespierre, envieux de toute espèce de mérite, avide de tout pouvoir, continuât à s'efforcer de rendre haïssables les hommes qui l'écrasaient de leurs talents, les seuls peut-être qui pussent apporter d'invincibles obstacles à ses projets de tyrannie ; les seuls dont la mémoire encore, s'élevant contre lui, le pourrait précipiter de ce trône où ma;ntenant il touche de sa main hypocrite, calomniatrice et sanglante, de ce trône où il ne lui faut plus qu'un forfait pour s'asseoir. Mais qu'un homme justement fameux , en qui l'on vit briller de grands talents, auquel, d'ailleurs, la multitude ne peut soupçonner actuellement quelque intérêt à altérer la vérité, et qui, bien que travaillé d'une immoralité profonde, ne paraissait pas néanmoins assez complètement perverti pour faire cause commune avec les plus méprisables mortels ; que Dumouriez, dans des mémoires publiés six mois après l'inique condamnation des plus dignes républicains, se joigne, pour les décrier encore, à la tourbe de leurs bourreaux , on peut s'en étonner, on doit se demander pourquoi.

Le moyen le plus facile de déshonorer l'homme le

plus estimable qu'on voudrait perdre, Dumouriez remploie contre ceux-ci, sans nulle pudeur. Tout le mal que d'autres ont fait, il le leur impute; tout le bien qu'ils ont voulu faire, il le leur conteste. Tous les décrets ridicules ou odieux qu'il sait bien que la Montagne arrachait par sa vile tactique ou par la terreur, il affecte de les donner pour l'œuvre de toute la Convention ; et si vous en exceptez quelques exterminateurs, ce n'est jamais aux membres de cette hideuse faction qu'il adresse les épithètes les plus flétrissantes.

Quoi qu'il arrive, c'en est assez sur Dumouriez : revenons à la Convention. Depuis longtemps j'avais prévu les malheurs du 31 mai ; ils arrivèrent, quand je commençais à ne les plus attendre. Marseille venait enfin de terrasser les buveurs de sang ; Bordeaux ne les avait pas laissés approcher de ses murs ; le Jura , presque tout le Midi se levait contre la Montagne ; il ne manquait plus que Lyon à cette coalition sainte ; Lyon prit les armes et chassa sa municipalité contre-révolutionnaire. A cette dernière nouvelle, la Montagne sentit qu'il n'y avait plus de salut pour elle que dans un coup de désespoir : elle se saisit des cordes du tocsin.

Dans la nuit du 30 au 31 mai, l'orage s'annonçait si violent que la nécessité de découcher pour la cinquantième fois peut-être s'était fait sentir. Une chambre écartée, où se trouvaient trois mauvais lits, mais de bonnes armes et de bonnes dispositions pour la défense, nous reçut Buzot, Barbaroux, Guadet, Bergoing, Rabaud-Saint-Etienne et moi. A trois heures du matin,

le bruit du tocsin nous réveilla. A six heures, nous descendîmes bien armés. Loin du lieu des séances, nous prîmes cependant le parti de nous y rendre. Près des Tuileries, nous traversâmes plusieurs groupes de coquins qui, nous ayant reconnus, firent mine de nous attaquer. Ils n'y auraient pas manqué s ils n'avaient vu nos armes. Je me souviens que l'un d'entre nous, Rabaud- Saint- Etienne, était si inquiet qu'il n'aurait pas fait grande résistance. Pendant toute la route, il s'écriait : llla suprema dies... Hélas! je ne devais pas le revoir !

Quand nous entrâmes dans la salle, trois montagnards s'y trouvaient déjà. En montrant l'un d'eux, je dis à Guadet : Vois-tu quel horrible espoir brille sur cette figure hideuse? — Sans doute, s'écria Guadet, c'est aujourd'hui que Clodius exile Cicéron. Le montagnard ne nous répondit que par son affreux sourire.

Ce jour-là pourtant, leur espérance fut trompée. Elle était principalement fondée sur le désarmement projeté de la section de la Butte-des-Moulins , qui depuis trop longtemps leur donnait de l'inquiétude. Cette opération préliminaire achevée, ils nous accusaient de lui avoir fait prendre la cocarde blanche, et le décret d'accusation était levé. Quelque chose dérangea le plan. La section, instruite des calomnies répandues contre elle et de la descente du faubourg Saint-Antoine, eut le bon esprit de sentir qu'elle ne devait pas plus quitter ses armes que son innocence, et que c'était à la victoire à la justifier. Elle se retrancha dans le Palais-Royal, chargea ses armes, braqua ses canons, les

chargea à mitraille et tint les mèches allumées. Cin< sections environnantes se disposaient à l'appuyer. Le; quarante mille hommes du faubourg Saint-Antoine, arrivés sur la place, en face du Palais-Royal, arrêtèrent, quoi qu'on pût leur suggérer, pour les pousser à combattre, qu'il convenait d'envoyer une députation pour vérifier les faits. La députation, reçue au milieu du brave bataillon de la Butte-des-Moulins, trouva la cocarde tricolore sur tous les chapeaux et le cri de la République dans toutes les bouches. On se réunit, on s'embrassa, l'on dansa, et pour cette soirée le complot des jacobins avorta.

Le lendemain, comme j'entrais à la séance, on vint m'apprendre que la municipalité venait de faire arrêter la citoyenne Roland. Il me devint sensible que le cours des forfaits n'avait été que suspendu. J'engageai les principaux proscrits a se réunir ; pour la dernière fois nous allâmes dîner ensemble. Moins occupés de notre repas que de la situation très-critique où nous étions, nous examinions quel parti restait à prendre , lorsque le tocsin recommença à se faire entendre de toutes parts. Un moment après, quelqu'un vint donner à Brissot la fausse nouvelle qu'on était allé mettre les scellés dans nos domiciles respectifs. Tremblant pour ce qui me restait de plus cher, pour ma Lodoïska, que peut-être ils allaient arrêter, je répétai succinctement, mais avec chaleur, mon opinion et les puissants motifs dont je l'appuyais. Désormais nous ne ferions plus rien à la Convention, où la Montagne et les tribunes ne nous permettaient plus de dire un mot, rien qu'a-

nimer les espérances des conjurés, charmés d'y pouvoir saisir d'un seul coup toute leur proie. Il n'y avait non plus rien à faire à Paris, dominé par la terreur qu'inspiraient les conjurés maîtres de la force armée et des autorités constituées; ce n'était plus que l'insurrection départementale qui pût sauver la France. Nous devions donc chercher quelque asile sur pour cette soirée, et demain et les jours suivants partir les uns après les autres, usant de nos divers moyens, et nous réunir, soit à Bordeaux, soit dans le Calvados, si les insurgés, qui déjà s'y montraient, prenaient une attitude véritablement imposante. Surtout il fallait éviter de demeurer en otage entre les mains de la Montagne ; il fallait ne pas retourner à l'assemblée.

Que ne m'avez-vous cru, Brissot, Vergniaud , Gensonné , Mainvielle, Valazé, vous tous, honorables victimes que la postérité vengera ! C'était Lesage et moi qui vous avions, le 10 mars, arrachés à la fureur de vos ennemis. Secondés par vous, nos efforts pour le salut de la liberté n'auraient peut-être pas été plus heureux. Peut-être tous ensemble n'aurions -nous pas réussi davantage à réveiller dans les cœurs l'ardent amour de la patrie, la haine vigoureuse due à l'oppression ; mais du moius je n'aurais point à gémir aujourd'hui sur votre chute prématurée.

Pressé de courir au secours de Lodoïska en péril, je les quittai, ne sachant pas encore ce qu'ils arrêteraient; je ne pus décider mon épouse a quitter sa maison qu'après l'avoir assurée quo moi-même je n'y rentrerais plus. Elle courut chercher la mère de Barbaroux,

avec laquelle elle alla se réfugier chez une parente. C'est de là qu'elles entendirent durant toute la soirée le tocsin, la générale et les cris des furieux qui demandaient nos tètes. Tremblante, désespérée, hors d'ellemême, la pauvre mère de mon digne ami poussait des gémissements sourds et tombait dans de longs évanouissements. On vous élèvera, s'écriait -elle, des hoitunes parfaits, pour que vous les égorgiez. Les yeux secs, mais le cœur déchiré, mon épouse, craignant que je n'eusse pu gagner l'asile indiqué, n'attendait que la mort. Quelle position, grand Dieu! et ce n'était, ô ma chère Lodoïska! ce n'était que le commencement des épreuves auxquelles te condamnaient mon sort cruel et la tendre générosité qui te portait à le partager.

J'étais chez un ami sur lequel je devais compter toujours. 11 m'avait, dix ans auparavant, rendu d'importants services, peut-être en reconnaissance de ceux dont mon père avait aidé sa jeunesse. La mienne n'avait pas eu de plaisirs dont son fils, à peu près du même âge, n'eût été le compagnon ou le confident. Sa mère prétendait m'aimer comme elle l'aimait, et ne me donnait pas d'autre nom* Il y avait dans cette maison une nièce et trois neveux qui m'étaient bien chers. Je les avais vus naître. Us avaient grandi sous mes yeux chez leur père, que j'avais plusieurs raisons de chérir et qui nous fut enlevé trop tôt. Depuis plusieurs années chez leur oncle, ils répondaient aux témoignage de ma tendre amitié par une amitié pareille. Depuis quelque • temps j'avais pu leur rendre service presque à tous. M'écar tant pour eux, et pour eux seuls, du principe sévère et

malentendu peut-être de n'user de mon crédit pour aucunarai, pour aucun parent, pour personne qui tint à moi, si ce n'est dans le cas d'une injustice à réparer, considérant d'ailleurs que cette famille d'honnêtes gens, ruinée par la révolution, renfermait plus de talents qu'il n'en fallait pour les emplois auxquels je les faisais appeler, j'avais placé dans les bureaux, sinon trèsbien, au moins assez avantageusement le père et le fils. Le plus jeune des neveux, et puisse-t-il m'aimer toujours autant que je le chéris encore 1 je l'avais mis dans une maison d'éducation où il devait recevoir des instructions analogues aux grandes dispositions qu'il annonçait; enfin maLodoïska et moi nous caressions cette idée :dès qu'il se présenterait un parti convenable, nous donnerions la moitié de notre modique fortune pour établir la nièce. Qu'on me pardonne ces détails; ils paraîtront minutieux, bientôt on jugera qu'ils étaient nécessaires.

Je passai quinze jours dans cette maison, puis trois semaines chez un brave jeune homme dont j'aurai oc* casion de parler une autre fois.

Cependant la journée du 2 juin avait été fatale à la plupart de mes amis. L'histoire remarquera sans doute que cette émeute eut lieu pour la délivrance d'Hébert, contre lequel la commission des Vingt-un avait prouvé qu'il travaillait à dissoudre la Convention, et convaincu aujourd'hui d'avoir été' l'agent des puissances étrangères, et contre une espèce de fou furieux du nom de Varlet, qu'ils ont guillotiné depuis comme voleur. L'histoire remarquera que trois mille brigands destinés

contre la Vendée furent longtemps cantonnés à deux lieues de nous, puis ramenés au jour critique pour nous assiéger dans notre salle. L'histoire remarquera que le comité révolutionnaire de la Commune était presque tout composé d'étrangers, de l'Espagnol Gusman, du Suisse Pache,de l'Italien Dufourny , et que Marat était de Neuchâtel. L'histoire remarquera que les conjurés ayant eu soin de placer les bandes dont ils étaient siirs tout près et autour de notre salle, de manière que les bataillons d'honnêtes gens ne pussent en approcher, et l'insidieuse motion d'aller vers le peuple ayant été décrétée, Hérault-Séchelles, président de l'assemblée, et par conséquent marchant a sa tête, fit mine de conduire les représentants du peuple vers les citoyens, mais qu'arrêté par un cordon dé troupes et par Henriot, que les conjurés venaient de nommer commandant, par Henriot qui signifia au président qu'il ne passerait pas, et le chapeau sur la tête, cria : Canonniers, à vos pièces; Hérault-Séchelles, dis-je, à qui son rôle avait été prescrit, rentra effectivement, et se contenta de promener les représentants dans le jardin des Tuileries, de toutes parts cerné par les troupes municipales. L'histoire remarquera qu'il est aujourd'hui reconnu de tous, que ce Hérault-Séchelles était un agent des puissances. L'histoire remarquera que le décret d'arrestation des vingt-deux fut rendu sur la motion de Couthon. L'histoire remarquera que, le 2 juin, au moment où le tocsin sonnait encore, où la Convention assiégée n'avait plus d'existence, et rendit le décret d'arrestation contre les vingt-deux et la commis-

— aides Douze , Marat dit au peuple qu'il lui fallait un ; et je ne doute pas qu'aujourd'hui le comité de salut public n'ait cent mille preuves irrésistibles que Chaumette était, avec Marat, l'un des principaux agents de l'étranger, comme Chàlier à Lyon et Savon à Marseille; mais le publier serait aussi jeter trop de défaveur sur les Robespierre, Barrère et autres tyrans qui ne sont montés où ils se trouvent que par ces infâmes échelons; d'ailleurs ces trois brigands sont morts; ils ne peuvent plus rien contre le septemvirat de salut public; au lieu qu'Hébert et Chaumette étant pleins d'audace et de vie, il a bien fallu les guillotiner pour régner, et pour les guillotiner, dire ce qu'ils étaient. s] L'histoire, si une main libre peut l'écrire, remarquera »s\ surtout, en citant ce libelle ayant pour titre : Procès de r \ Brissot et de ses complices, la foule des dénonciations t ridicules et contradictoires qu'il renferme, l'invraisem- : j blance des niaiseries qu'on fait répondre à mes infor- 'i J tunés amis, tandis qu'il ne dit pas un mot du beau 1 1 discours de Vergniaud, si redoutable à la faction qu'elle . ! ne rougit pas d'en faire défendre l'impression et la publication. L'histoire remarquera que ce libelle fait aujourd'hui leur plus belle justification, puisqu'il constate que, des sept témoins entendus contre eux, quatre ont été Chaumette, Hébert, Chabot et Fabre d'Eglantine, maintenant reconnus pour avoir été les agents des puissances, et deux autres sont Paclie et Léonard Bourdon, qui seront aussi dévoilés dès que l'intérêt du comité de salut public l'exigera. Mais ce qu'il faut dire à l'histoire, c'est que le 20 mai une autre conspiration devait

être exécutée contre les républicains de la Convention. On avait fabriqué des pièces de correspondances entre eux et Cobourg. Dans la nuit du 20 au 21 mai on devait arrêter chacun des vingt-deux au moment où il rentrerait chez lui ; le conduire dans une maison isolée du faubourg Montmartre, où tout était disposé pour les forfaits médités. Là, chaque victime parvenue à une pièce de fond trouvait des jacobins qui la septembrisaient, et on les enterrait toutes dans une fosse déjà creusée dans un jardin dépendant de cette maison ; le lendemain on annonçait leur émigration, et l'on publiait leur prétendue correspondance avec Cobourg. Le plan avait été délibéré chez Pache, maire de Paris. La commission des Vingt-un avait les preuves de toutes ces abominations ; plus de cinquante dépositions écrites et signées les attestent : une partie des pièces était entre les mains de Bergoing, l'un des membres de cette commission des Vingt-un, lequel les déposa ensuite entre les mains des administrateurs du Calvados, qui, au moment de leur paix, n'auront pas manqué de les remettre à la Montagne ; une partie plus considérable était au pouvoir de Rabaud-Saint-Etienne; je ne sais si elle aura été sauvée.

Cependant les départements indignés parlaient de vengeance. Buzot, qui ne s'était pas laissé prendre, et Barbaroux, qui venait d'échapper à ses gendarmes, étaient avec Gorsas, à Caen, devenu le chef de l'insurrection de l'Ouest. Ma chère épouse avait été voir plusieurs fois Valazé, mis chez lui en état d'arrestation, et qui ne voulut jamais profiter des cent mille facilités qu'il

avait pour son évasoin, disant, comme Gensonné, qu'il était utile à la République que le plus grand nombre des députés accusés partît pour aller échauffer tous les cœurs ; mais qu'il convenait que quelques-uns restassent pour otage et garants de l'innocence de ceux qui partaient. Il avait dit à ma Lodoïska que je serais bien nécessaire dans le Calvados : celle-ci me voyait dans un asile sûr, et sentait a quels périls j'allais m'exposer quand j'en sortirais; mais, dans cette âme généreuse, la patrie l'emportait ordinairement sur l'amour. Pour m'aider à quitter ma retraite, elle n'attendait que les passeports qu'on devait envoyer de Caen, à Valazé, pour moi. Ils arrivèrent enfin : ce fut le 23 juin que ma femme et moi nous partîmes de Paris. A Meulan, nous fûmes obligés de changer de voiture. Notre nouveau conducteur était un furieux maratiste qui vomissait mille injures contre ces coquins de députés qui allaient dans les départements mettre tout en feu. Il ajouta que l'un d'eux, Buzot, avait d'abord trompé les habitants d'Evreux, mais qu'enfin ceux-ci désabusés venaient de l'arrêter et l'allaient reconduire à Paris. Jugez de mon émotion! Celle de Lodoïska n'était pas moins vive. Pourtant nous soutînmes gaiement cette conversation, qui ne finit qu'à la couchée. Le lendemain d'assez bonne heure nous entrâmes dans Evreux, où nous reconnûmes tous les mensonges de la veille. Cette ville était toujours en pleine insurrection. Différents obstacles nous y arrêtèrent jusqu'au soir. Nous allions partir lorsque je vis paraître un homme, que d'abord je pris pour un spectre. C'était Guadet déguisé en garçon tapissier;

il avait fait vingt^deux lieues à pied dans la journée, le plus souvent par des chemins de traverse. Le lendemain il me représente qu'au milieu des dangers et dans la vie pénible et périlleuse que nous allions mener, il ne convenait point d'emmener nos femmes avec nous. Je me reproche de l'avoir cru trop facilement. Je ne me rappelle pas sans une vive douleur les larmes que notre séparation fit verser à ma femme. Si je l'eusse emmenée, peut-être nous serions à présent en Amérique.

Guadetet moi nous arrivâmes à Caen le 26. Le 5, huit départements, savoir, cinq de la ci-devant Bretagne et trois de la Normandie, étaient coalisés. Ils venaient d'envoyer à Caen leurs commissaires, et leur force armée était sur le point d'arriver. Wimpfen, général de toutes les troupes, avait jusque-là borné tous ses exploits à des voyages et des paroles. Sous les plus frivoles prétextes, il différait toute espèce d'organisation. Je le vis bientôt et je n'eus pas de peine à me convaincre qu'il était un franc royaliste, car il neprenait ' pas celle de le dissimuler. Je demandai à Barbaroux et à Buzot ce qu'ils pouvaient attendre d'un tel homme, pour le soutien de notre cause. Celui-ci me répondit que Wimpfen était homme d'honneur, royaliste à la vérité, mais incapable de trahir ses engagements. Je trouvai que l'autre était entièrement séduit par les qualités très-aimables de Wimpfen. Guadet et Péthion, qui venaient d'arriver, ne concevaient pas mes alarmes. Ils s'étonnaient de mon excessive promptitude à soupçonner quiconque n'était pas républicain comme

moi. Dès lors je vis que tout devait aller àCaen comme tout avait été à Paris. Wimpfen était aimé des Normands ; il avait dans l'administration du Calvados un parti considérable ; il s'était attiré la confiance des Bretons. Pour le destituer, il n'eût fallu rien moins que le concours de tous nos moyens, de tous nos efforts, et je me voyais seul. Tout allait donc manquer dans cette partie de la République. D'ailleurs, beaucoup de Normands, qui annonçaient pour nous les dispositions les plus favorables, parce que, sur la foi des journaux, ils nous avaient crus royalistes, changèrent absolument, dès qu'ils eurent appris par nos discours, et surtout par nos actions, à nous connaître mieux. Mes dernières espérances se portèrent donc vers le Midi. Si ma • femme eut été à Caen, nous aurions été nous jeter à Honfleur, sur un bâtiment qui retournait à Bordeaux, et comme il nous eût été très-facile de reconnaître aussitôt que là rien n'allait mieux qu'ailleurs, ncus nous serions embarqués sur le premier bâtiment américain, et nous serions aujourd'hui tranquilles à Philadelphie.

Trois semaines s'écoulèrent ainsi, pendant lesquelles Wimpfen ne fit rien que porter a Evreux les deux mille hommes arrivés de divers départements. Cependant le bruit public grossissait tellement cette petite troupe, qu'on la disait a Paris forte de ^trente mille hommes. Déjà les gens de bien ne craignaient plus d'y parler haut et de se préparer à renverser leur affreuse municipalité. Déjà plusieurs sections avaient envoyé leurs commissaires a Evreux, lesquels avaient rapporté dans Paris divers impiimés propres à faire cen-

naître nos vrais sentiments, et notamment une pièce qu'ils ont appelée, je ne sais pourquoi, le manifeste • de Wimpfen, et qui était une déclaration des commissaires des départements coalisés, déclaration que j'avais faite avec beaucoup de soin, quin'annonçait que paix, fraternité, secours aux Parisiens, mais guerre à outrance et châtiment exemplaire à quelques-uns de la Montagne, à la municipalité, aux cordeliers ; et cette distinction très-juste avait produit le meilleur effet dans Paris. Les commissaires d'ailleurs avaient vu et assuraient qu'on calomniait indignement cette force départementale, quand on lui imputait de porter la cocarde blanche et de vouloir la royauté. Tout enfin se disposait de manière que si, dans ce moment, nos armes eussent obtenu un premier succès, la révolution se faisait à Paris sans que la force départementale eût besoin d'y entrer; mais ce n'était point des succès que nous préparait Wimpfen.

La Montagne, excessivement inquiète, avait enfin ramassé dans Paris dix-huit cents fantassins dont la bonne moitié faisait des vœux pour nous, et sept ou huit cents garnements aussi lâches que brigands. Tout cela venait d'entrer à Vernon. Ce ne fut qu'alors que Wimpfen parla de faire attaquer cette ville ; et voilà que tout d'un coup un M. de Puysay, dont on n'avait jamais entendu parler, nous fut présenté par le général comme un militaire plein de républicanisme et de talents : ce fut lui que Wimpfen chargea de l'attaque de Vernon; et certes il remplit très-bien ses instructions secrètes.

Pour surprendre l'ennemi, il sortit en plein jour et au bruit de la générale. Il marcha par une grande chaleur, puis fit passer une nuit au bel air à des soldats qui n'avaient point de tentes et dont la plupart n'avaient jamais campé. La journée du lendemain, il la perdit tout entière à l'attaque d'un petit château qu'il eut l'honneur de prendre ; puis l'ennemi ayant été ainsi bien et dûment averti de toutes les manières, pour lui donner plus d'avantage encore, il fit faire une halte à l'entrée d'un bois distant de Vernon de moins d'une lieue ; il remisa, pour ainsi dire, les canons l'un derrière l'autre le long d'un mur, laissa toute la petite armée dans le plus grand désordre, ne lui donna pas même de sentinelles, et s'alla coucher dans une chaumière à une demr-lieue de là. Une heure après, parurent tout à coup quelques cents hommes qui firent sur les nôtres, entièrement surpris, trois décharges à mitraille, mais selon toute apparence, les canons n'étaient chargés qu'à poudre, car tout ceci n'était évidemment qu'une parade bien préparée. Quoiqu'il en soit, la déroute se mit aussitôt parmi des soldats qui ne savaient à"qui ils avaient affaire, qui pouvaient à peine trouver leurs armes et qui demandaient vainement leur chef. Ce fut une fuite si prompte, que sans les plus braves d'illeet-Viiaine qui tinrent bon quelques moments, pas un canon ne revenait. Au reste, personne ne reçut une égratignure, et l'ennemi ne fit point trente pas pour poursuivre sa facile victoire. Cela n'empêcha point M. de Puysay, que l'administration de l'Eure conjurait de ne point l'abandonner, de déclarer qu'Evreux n'é-

lait point tenable; et, en effet, dès le lendemain, il s'éloigna de seize lieues, abandonnant, sans coup férir, tout un département.

A l'arrivée du courrier qui nous apportait tant de tristes nouvelles, Wimpfen ne parut pas même étonné; il y a plus, il nous assura bientôt qu'il n'y avait rien de malheureux dans tout cela ; il parla de fortifier Caen, de déclarer cette ville en état de siège, d'organi er une armée un peu forte, et de créer un papier monnaie qui aurait cours dans les sept départements restés à la coalition. Ces ouvertures offraient matière à de longues reflexions. Salle et moi, après en avoir longtemps conversé, demeurâmes convaincus que le général, loin de vouloir marcher à Paris, avait le dessein de nous enfermer avec lui dans la ville où son parti dominait, d'y établir ses communications avec l'Angleterre, de nous commettre avec elle, s'il était possible ; enfin de se servir de nous selon les circonstances, ou pour faire sa paix avec la Montagne, si elle abattait la coalition du midi, ou pour faire sa paix avec les républicains du midi, s'ils abattaient la Montagne. Nos cullègues, k qui nous communiquâmes nos conjectures, nous trouvèrent des visionnaires ; il ne fallait, pour les convaincre, rien moins que ce qui arriva bientôt après.

Le général nous fit demander, à nous tous députés, un entretien qu'il annonçait devoir être de la plus grande importance : il débuta per nous peindre notre situation comme très critique, si nous ne savions prendre un parti vigoureux. Il allait à Li.-ieux organiser ses troupes et asseoir son camp de manière â opposer

pour le moment une belle défense. Mais l'avenir exigeait quelque chose de mieux : il revint à ses projets sur Caen, à ses propositions de création d'un papier monnaie, etc., etc. Et comme il convenait d'appuyer les raisonnements par la terreur, quoiqu'on dût savoir qu'un tel moyen ne pouvait rien sur des hommes accoutumés à braver journellement les fureurs et les assassins de la Montagne , un officier , qui sans doute avait le mot, entra tout à coup, et d'un air effrayé vint apprendre au général qu'il y avait une émeute, que le peuple arrêtait les convois pour l'armée, et que même il se faisait des motions très-violentes contre les députés. Wimpfen eut l'air de se fâcher de la précipitation avec laquelle on venait annoncer des nouvelles alarmantes : Allez, ce n'est rien, dit-il à l'officier, parlez raison au peuple, apaisez- le ; donnez un peu d'argent s'il le faut. Quand cet homme nous eut quittés, le général crut pouvoir hasarder la grande proposition. Réfléchissez bien sur tout ce que je vous ai dit, reprit-il ; je sens que pour exécuter de grandes choses il faut de grands moyens. Mais tenez, je vous parle franchement, je ne vois plus qu'un parti capable de nous procurer sûrement et promptement des hommes, des armes, des munitions, de l'argent, des secours de toute espèce : c'est de négocier avec l'Angleterre; et moi f ai des moyens pour cela; mais il me faut votre autorisation et votre engagement.

Le lecteur peut compter que j'ai bien retenu les expressions mêmes que je souligne ici ; et je lui garantis du moins le sens des phrases précédentes.

Je ne sais si Ton se peindra l'effet que ces paroles produisent sur mes trop confiants amis. Tous en même temps, saisis d'indignation, sans s'être un instant consultés, se levèrent. La conférence fut à l'instant rompue, quoique le général ne négligeât rien pour essayer de la renouer.

Je pense que chacun voit le piège infâme où ce digne allié de la Montagne voulait nous enlacer. Si la peur ou le désir de la vengeance nous y eussent entraînés, c'en était fait de la République et de notre honneur. La Montagne avait bientôt contre nous des preuves victorieuses. C'était elle qui était républicaine ; c'était nous qui voulions la royauté. Tous les républicains, poursuivis comme royalistes, étaient arrêtés, emprisonnés, guillotinés. Notre conspiration, auraitelle dit, s'étendait dans le midi. C'était nous, ce n'était pas elle qui avait livré Toulon aux Anglais. Je sais bien qu'après leurs affreux triomphes, ils n'ont pas manqué de le dire ; mais ils n'ont trouvé parmi les gens éclairés et de bonne foi, personne qui les ait crus. C'est à l'accusation, non moins ridiculement calomnieuse de fédéralisme, qu'ils se sont vus réduits à recourir.

Wimpfen, un peu déconcerté, nous quitta sans laisser paraître de ressentiment. Seulement, en nous répétant qu'il partait pour Lisieux, il nous insinua qu'afin de contenir quelques malveillants qui travaillaient dans la ville de Caen à nous dépopulariser, nous ferions mieux d'y rester tous.

Dès le lendemain, Barbaroux et moi, nous nous rendîmes à Lisieux. Le général fut un peu surpris de nous

y voir ; mais il ne nous en fit pas un moins bon accueil. Nous apprîmes, ce qu'il ne nous disait pas, qu'il venait d'avoir une conférence secrète avec l'un de ces envoyés des chefs de la Montagne, qui depuis trois semaines allaient jetant des assignats par poignées dans Evreux et partout sur leur passage, et qui bientôt, très-sûrs apparemment d'une protection puissante, vinrent continuer le même manège de corruption jusque dans la ville de Caen, sous nos yeux mêmes. Au reste, nous trouvâmes dans Lisieux beaucoup d'individus armés et point de soldats : nulle organisation, nulle discipline, la fureur de motionner. Une main secrète avait en un joui* décomposé, même les bataillons bretons, jusqu'alors fort bien tenus. Le général eut grand soin de nous faire remarquer tout ce désordre et d'en conclure qu'il ne pouvait tenir là, qu'il fallait ramener toutes les troupes à Caen, faire de cette ville le point central de résistance, etc. Pourtant il voulut bien ne pas nous répéter ses propositions anglaises.

• En effet, la retraite se fit le joui* suivant : alors tous mes amis reconnurent bien que nos affaires étaient perdues dans les départements de l'Ouest. En vain le général, rentré dans Caen où il avait toujours voulu s'établir, montra des dispositions pour une défense sérieuse ; en vain il composait tout son état-major, distribuait convenablement les troupes, s'occupait cte choisir l'assiette d'un camp, établissait des batteries de 18 ; toutes ces démonstrations n'abusaient plus nos collègues. • •

11 parait démontré que, la vaille, Wimpfen avait fait

donner, par l'un des envoyés du comité de salut public, avis à la Montagne, et j'espère qu'on m'entend : ce n'est pas à toute la montagne, ni même à tous ses chefs, mais aux principaux cordeliers de la Montagne, tels que Lacroix, Fabre d'Eglantine, etc., qui voulaient également jouer et abuser les républicains Péthion, Guadet, etc., et le dictateur Robespierre; que Wirapfen, dis-je, avait fait donner avis du mauvais succès de ses ouvertures anglaises, et de l'inutilité d'en renouveler la proposition ; qu'alors la Montagne avait résolu de se borner à dissoudre notre noyau de force armée, mais sans renoncer à jeter sur tout notre parti cette couleur de royalisme dont ils avaient besoin pour nous perdre ; et ce fut sans doute à cette époque seulement qu'elle arrêta de livrer, au moins en apparence, Toulon aux Anglais. Ce que j'indique là pourra d'abord surprendre quiconque est tout à fait mal instruit des affaires; mais quand le moment sera venu, je m'expliquerai d'avantage sur cette horrible comédie de Toulon.

Avant de parler du triste dénoûment de nos affaires dans la ville de Caen, je dois compte de quelques événements intéressants, que j'ai laissés en arrière pour ne point interrompre le cours des faits majeurs.

Wimpfen venait de partir pour Lisieux, lorsque nous vîmes arriver à Caen, pour nous y offrir ses services, un mauvais général, mais bon partisan, une espèce de commandant de hussards, excellent pour de vigoureux coups de main, et qui était homme a conduire les bataillons tambour battant jusque sur le Carrousel : c'é-

tait Beysser. Nous le recommandâmes à Wimpfen, qui réconduisit doucement ; l'autre aussitôt chercha à débaucher toute la cavalerie; puis, croyant à ce prix avoir fait sa paix avec la Montagne, il courut à Paris lui vanter cette manœuvre, à la sincérité de laquelle on ne crut pas sans doute, puisqu'il fut, à quelque temps de là, guillotiné. Ce qui m'inspirait au reste quelque confiance en lui , c'est qu'il était accompagné d'un de mes dignes amis, ancien et pur jacobin, républicain à toute épreuve , Bois-Guyon , son adjudant général , jeune homme de la plus grande espérance, qui est ensuite malheureusement tombé dans les mains de nos ennemis, et qui a eu la tète coupée à Paris , en même temps que Girey-Dupré , qui méritait bien d'avoir un tel compagnon de sa glorieuse mort.

C'était quelque temps auparavant qu'à l'intendance, où nous logions tous , s'était présentée pour parler à Barbaroux une jeune personne, grande, bien faite, de l'air le plus honnête et du maintien le plus décent : il y avait dans sa figure , à la fois belle et jolie , et dans toute l'habitude de son corps, un mélange de douceur et de fierté , qui annonçait bien son àme céleste : elle vint constamment accompagnée d'un domestique, et attendit toujours Barbaroux dans un salon, par où quelqu'un de nous passait à chaque instant. Depuis que cette fille a fixé sur elle les regards de l'univers, nous nous sommes mutuellement rappelé toutes les circonstances de ses visiles, dont il est clair maintenant qu'une grâce sollicitée pour quelques-uns de ses parents n'était que le prétexte. Son véritable motif était sans doute de

connaître quelques-uns des fondateurs de cette Répu blique, pour laquelle elle allait se dévouer ; et peutêtre elle était bien aise aussi qu'un jour ses traits fussent bien présents à leur mémoire. Ils ne s'effaceront pas de la mienne, ô Charlotte Corday ! C'est en vain que tous les dessinateurs cordeliers paraîtront conspirer ensemble pour ne donner qu'une copie défigurée de tes charmes; tu seras toujours sans cesse devant nos yeux, fière et douce, décente et belle, comme tu nous apparus toujours ; ton maintien aura cette dignité pleine d'assurance, et ton regard ce feu tempéré par la modestie , ce feu dont il brillait , lorsque tu nous vins rendre ta dernière visite, la veille du jour où tu partais pour aller frapper un homme , dont ils ne feront pas non plus oublier l'horrible difformité, quelques efforts qu'ils tentent pour le représenter moins hideux.

Je déclare, j'affirme que jamais elle ne dit à aucun de nous un mot de son dessein. Et si de pareilles actions se conseillaient et qu'elle nous eût consultés , est-ce donc sur Marat que nous eussions voulu diriger ses coups? Ne savions-nous pas bien qu'il était alors tellement dévoré d'une maladie cruelle, qu'il lui restait à peine deux jours d'existence?... Humilions-nous devant les décrets de la Providence ; c'est elle qui a voulu que Robespierre et ses complices vécussent assez longtemps pour s'entre-détruire , assez longtemps pour qu'il fût bien prouvé , devant la nation française , à qui cette révélation solennelle finira par ouvrir les yeux, que les uns étaient de traîtres royalistes, et l'autre le plus ambitieux des tyrans.

Au reste, dans la tourmente des grands événements qui se passaient à cette époque, peu de personnes ont assez remarqué ce qu'il y a de sublime dans la fière concision des réponses de cette fille étonnante aux vils coquins qui l'ont jugée ; combien elle est magnifique aussi d'expressions et de pensées, cette. épître immortelle que, peu d'heures avant sa mort , elle adressa à Barbaroux, et que, par un profond sentiment de délicatesse républicaine, qui ne pouvait affecter que cette grande âme, elle eut soin de dater de la chambre de Brissot. Ou rien de ce qui fut beau dans la révolution française ne demeurera , ou cette épître doit passer à travers les siècles. 0 mon cher Barbaroux, dans ta destinée, pourtant si digne d'être désirée tout entière, je n'ai jamais vraiment envié que le bonheur qui a voulu que ton nom fût attaché à cette lettre. Ahl du moins, dans son interrogatoire, elle a aussi prononcé le mien. J'ai donc reçu le prix de tous mes travaux , le dédommagement de mes sacrifices, de mes peines, des inquiétudes dévorantes que j'endure dans ton absence , ô ma Lodoïska 1 des tourments, des derniers tourments qui me sont réservés, si j*apprends qu'habiles à me frapper dans le dernier, mais le plus précieux de mes biens , nos féroces persécuteurs ont pu t'assassiner. Oui , quoi qu'il arrive , j'ai reçu du moins ma récompense; Charlotte Corday m'a nommé; je suis sûr de ne pas mourir!... Charlotte Corday, toi qui seras désormais l'idole des républicains, dans l'Elysée où tu reposes avec les Vergniaud , les Sydney, les Brutus, entends mes derniers vœux, demande à

l'Éternel qu'il protège mon épouse, qu'il la sauve, qu'il mêla rende; demande-lui qu'il nous accorde, dans notre honorable pauvreté, un coin de terre libre où nous puissions reposer nos têtes, un honnête métier par lequel je nourrisse Lodoïska, une obscurité complète qui nous dérobe à nos ennemis ; enfin , quelques années d'amour et de bonheur ; et si mes prières ne sont pas exaucées, si ma Lodoïska devait tomber sur un échafaud, ah! que du moins je ne tarde point davantage à l'apprendre, et bientôt j'irai dans les lieux où tu règnes me réunir avec ma femme et m'entretenir avec toi.

Je parcours ce dernier paragraphe , et ne me dissimule pas qu'après l'avoir lu, plusieurs personnes crieront au fanatisme; fanatisme, soit : ce ne sont pas les hommes froids qui font les grandes choses. 11 était fanatique aussi ce jeune homme dont l'histoire redira l'action. Eh! que je regrette de ne me pas rappeler son nom ! La belle Corday venait d'entrer en prison : un jeune homme accourt, demande à se constituer prisonnier à la place de Charlotte, et à subir le châtiment qu'on lui prépare. Je n'ai pas besoin d'ajouter que les cordeliers ne lui accordèrent qu'une partie de sa demande; ils ne le laissèrent pas longtemps survivre à celle pour laquelle il avait voulu mourir (1).

Quand les Bretons, qui faisaient, à bien dire, Tunique force de notre armée, apprirent que leurs assem-

(1) Un autre, il était député extraordinaire de Mayence, et s'appelait Adam Lux, pénétré d'admiration, fit à la liàtc un petit discours sur Faction de Corday, et poussa le courage jusqu'à imprimer cette apologie, en proposant d'élever

Mes primaires avaient accepté la constitution, ils s'étonnèrent; et dans le nombre, des motionneurs , sans doute bien payés , prouvèrent subtilement que combattre à présent la Montagne, ce serait se constituer faction : en général, quand la victoire n'est pas certain, ou ne s'annonce point facile, on aime mieux retourner chez soi que de se battre; cependant nos Bre« tons, naturellement très-braves, hésitaient encore ; on les travailla si bien qu'ils furent entraînés : d'ailleurs, les administrateurs du Calvados, qui n'en ont pas moins été guillotinés depuis, osèrent leur signifier, qu'ayant accepté la constitution, ils ne pouvaient plus les tolérer dans la ville de Caen. Les fédérés bretons, ainsi lâchement abandonnés, reprirent le chemin de leurs foyers.

On croit bien que Wimpfen avait un sauf-conduit de la Montagne et une occasion toute prête pour l'Angleterre. Je ne sais ce que devint M. de Puysay, qui s'était si complaisamment fait battre auprès de Vernon. Quant à madame de Puysay, elle s'était retirée à Bordeaux ; elle y fut dénoncée par un subalterne qui n'était point initié aux mystères ; on l'arrêta et on l'envoya à Paris; mais on n'a plus entendu parler d'elle, et quoiqu'elle soit très-jolie, bien des gens pourront croire avec moi que sa beauté n'est pas la véritable cause de la clémence dont les brigands usèrent envers elle.

à cette héroïne une statue avec cette inscription : plus

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