GRANDE QUE BRUTUS
Aussitôt on le jeta h l'Abbaye : en y entrant, il s'écria, dans un transport de joie : Je vais donc mourir pour Charlotte Corday ! On lui coupa la tôle quelques jours après.
Mais le malheureux reste des principaux fondateurs de la République, les députés proscrits, que devinrentils? Leurs cruelles aventures seront l'objet de la dernière partie de ces mémoires.
Après avoir, dans le tourbillon d'une grande ville, longtemps étudié les hommes au sein de leurs habitudes les plus efféminées, au milieu des commodités du luxe et des jouissances de la galanterie, qu'ils appelaient l'amour ; après avoir vu, auprès de ces sybarites perdus de mollesse, un peuple abâtardi qui semblait n'avoir plus de force que pour porter, sans désespoir, l'énorme pesanteur du joug, j'avais osé prononcer que jamais les oppresseurs ni les opprimés n'auraient assez de courage, ceux-ci pour tenter de se relever, ceux-là pour opposer quelque résistance à l'insurrection, s'il n'était pas vraiment impossible qu'elle eût lieu. Je ne m'étais trompé qu'à demi; un grand changement s'annonça dans le gouvernement de la France ; l'intérêt particulier réveilla les passions fortes , mais leur premier choc fut heureusement plus bruyant que terrible.
Les événements prirent ensuite un caractère plus sérieux ; les factions hardies se prononcèrent. Entre la cour qui conspirait pour le retour de tous les abus, et le parti d'Orléans qui ne paraissait les combattre
qu'afin de les ressusciter à son profit, des conjurés vertueux se firent jour : à la suite de lgurs généreux efforts, une Convention s'assembla, chargée de constituer la République ; malheureusement elle ne put jamais que la décréter. Ce ne fut d'abord qu'un vain nom, ce fut bientôt un nom funeste ; il fit avorter la chose. Cependant, entraîné presque malgré moi sur ce grand théâtre, que je croyais celui des passions les plus nobles, qu'aperçus-je au premier coup d'œil? Du milieu de la montagne jusqu'à son sommet, c'étaient l'ignorance présomptueuse prétendant à tous les profits de la célébrité, l'avide cupidité aspirant aux richesses, la crapule vile espérant de longues débauches, la vengeance atroce préparant des assassinats, la basse envie désespérée de l'influence du talent, l'insatiable ambition dévorée du besoin de régner au prix de tous les forfaits. Et lorsque de tels scélérats commencèrent à l'emporter, lorsque sur des monceaux de dépouilles, sur les débris de toutes les propriétés, la foule à leur voix obéissante se baigna dans des flots de sang innocent, lorsque le pillage organisé par les magistrats, l'athéisme réduit en principe et deux cent mille échafauds ordonnés par les lois souillèrent ma patrie, je fus obligé de reconnaître que, de toutes les espèces de servitude, celle que l'anarchie produit est encore la plus intolérable. Quand c'est la multitude ignorante et trompée qui règne, les crimes aussi se multiplient autant que les maîtres. C'est à voler que l'un s'attache, c'est à tuer que l'autre se plaît ; celui-ci prend plaisir à tourmenter, emprisonner, supplicier son ennemi; ce-
lui-là préfère de requérir sa femme ; cet autre, dédaignant de gaza* le mot, aime mieux violer sa fille, trop heureuse la victime si le bourreau ne la massacre pas ensuite; enfin, vous diriez que chacun s'excite à inventer quelques-uns des attentats, dont la nature n'ait pas encore gémi ; dès qu'on le trouve, il est consacré; d'autres scélérats travaillent avec ardeur à quelque découverte nouvelle, qui n'aura pas moins de succès. C'est ainsi que, dans ma patrie déshonorée, plusieurs milliers de brigands professent le crime, et parmi les crimes, préfèrent, choisissent, préconisent ce qu'il y a de plus honteux, de plus repoussant, de plus horriblement nouveau. C'est ainsi qu'auprès de la Vendée, un représentant s'égare jusqu'à qualifier un bourreau le vengeur du peuple, et vertu civique la férocité qui le porte à prendre, en pleine assemblée populaire, et à tenir l'engagement de couper, 'chaque jour, peut-être vingt tètes de Français. C'est ainsi qu'à Commune-Affranchie, quelle dérision exécrable dans ce changement de nom! Collot d'Herbois, aussi représentant dupeuple, Ronsin, commandant d'une armée, et quelques autres patriotes délibèrent tranquillement, pendant quelques heures, de quelle manière on s'y prendra pour assassiner avec une cruauté plus solennelle huit ou dix mille Lyonnais. C'est ainsi qu'au bruit de la mitraille qui Iqs déchire, et des cent coups de sabre dont on les achève, un peuple nombreux fait retentir l'air de ses applaudissements. C'est ainsi que la guillotine deviendra l'autel national sur lequel le frère poussera civiquement son frère, ou le père son fils. C'est ainsi qu'une
malheureuse femme coupable d'avoir, en gémissant, accompagné son mari jusqu'au lieu du supplice, sera condamnée, au grand contentement de la multitude, à passer plusieurs heures sous le fatal couteau qui répandra sur elle, goutte à goutte, le sang fraîchement versé de son époux, dont le cadavre est auprès d'elle... là... sur l'échafaud!... C'est ainsi que tout à coup, comme un torrent nouveau qui n'a point de digues, une masse incommensurable de forfaits inconnus chez les nations les plus féroces se répandra sur un vaste empire et menacera d'envahir l'univers. Oh! pourquoi ne m'a-t-il fallu rien moins que cette expérience, pour être convaincu de cette vérité funeste, que, sans distinction d'opulence ou de misère, de grandeur ou d'obscurité, je dirai même, en général, d'un vain savoir ou d'une ignorance complète, et sous la seule exception de la vertu, qui n'appartient qu'à quelques philosophes privilégiés, les hommes doivent être esclaves, puisque les hommes sont méchant sou rampent devant les méchants.
Tant qu'il nous resta quelque espérance d'abattre cette secte impie, nous courûmes les départements, moins pour y chercher des asiles, que pour lui chercher des ennemis. Soins inutiles! Le dégoûtant machiavélisme d'Hébert allait l'emporter. Déjà la peur, dissimulée sous le nom de prudence, venait de diviser le faisceau départemental, de rompre les mesures salutaires, et de compromettre la liberté dans son dernier rempart. A Marseille, à Bordeaux, dans presque toutes les villes principales, le propriétaire lent, insouciant, timide, ne
pouvait se résoudre à quitter un instant ses foyers ; c'étaient des mercenaires qu'il chargeait de sa querelle et de ses armes, comme s'il était malaisé de pressentir que ces hommes achetés par lui seraient bientôt achetés contre lui ; de l'autre côté, la Montagne ardente, audacieuse, rompue aux forfaits, tirait le glaive contre la patrie. Pour vider quelques tonnes, pour surprendre quelques femmes, pour ouvrir quelques coffres-torts, d'indignes soldats servaient la Montagne; aux cris de Vive la République, ils venaient égorger les républicains; pour que leur pays fût libre, ils accouraient l'asservir. Vomis de la capitale, comme d'une Rome moderne, les plus vils suppôts du royalisme déguisé, les plus infâmes agents de la corruption, apportaient des fers aux provinces conquises, déjà prêtes à se prosterner devant leur sanglant proconsulat. Les cités jadis les plus fières commençaient à tomber devant deux ou trois
jacobins. C'en était fait de la République ! Et nous ses malheureux fondateurs, nous allions éprouver tout ce que peut avoir de plus affreux le sort de quelques proscrits trop connus, que tous les scélérats persécutent, que tous les lâches abandonnent. Ceux de qui nous avions, à travers d'immenses dangers, constamment protégé les biens, ne nous offriraient point, dans nos détresses, la moindre parcelle de cette fortune que demain ils livreraient tout entière, à genoux, au premier brigand qui voudrait s'en saisir. Ceux dont nous défendions, depuis dix mois, la vie au péril de la nôtre, plutôt que d'exposer un instant la leur, refuseraient de nous entr'ouvrir leurs portes. Dans l'horreur
des nuits sombres, sous les intempéries d'un ciel orageux ; épuisés que nous serions d'avoir sans repos erré tout le jour dans les bois, pressés de la faim, tourmen tés de la soif, on ne nous laisserait, contre nos besoins renaissants et le^ assassins, d'autre défense que notre courage, notre innocence, un reste d'espoir, mais aussi les prodiges d'une providence évidemment protectrice. Nous verrions des amis féroces par pusillanimité méconnaître leur ami. Elle m'était réservée à moi cette épreuve, la plus douloureuse de celles que j'eusse à subir. Infortuné! Des amis de vingt ans te chasseraient de leur demeure; ils te repousseraient jusques au
pied de l'échafaud J'avais vu les hommes en masse
dans leur vie publique, et je les avais détestés; j'eus lieu de les trop bien connaître en détail dans leur vie privée, et le mépris suivit la haine. Puisque, même en un pays que je croyais prêt à se régénérer, les gens de bien sont si lâches et les méchants si furieux, il est clair que toute aggrégation d'hommes, pompeusement appelée peuple par des insensés tels que moi, n'est réellement qu'un imbécile troupeau, trop heureux de ramper sous un maître (1). Eh ! Robespierre ou Mazanielle, Marat ou Néron/Caligula ou Châlier, Hébert ou Pitt, Cartouche même ou Alexandre, Desrues ou d'Orléans, qu'importe ! Tout scélérat, s'il est ambitieux, et que les circonstances le poussent, peut parvenir à ce qu'ils appellent de hautes destinées : seulement, le plus ha-
(1) Qu'on se souvienne de la situation où j'étais, et qu'on pardonne de telles réflexions à l'excès du malheur.
bile quelquefois doit rouler des hauteurs dans l'abîme, et c'est au plus malheureux (1) de régner.
Au milieu de tant de dépravation cependant, il est consolant d'avoir à déclarer que, jusqu'en France, il existe encore quelques êtres dignes de la liberté. Nous les avons trouvés surtout parmi les individus de ce sexe réputé frivole et timide. Ce sont des femmes qui nous ont prodigué les soins les plus touchants et tous ces courageux secours qu'une compassion généreuse ne sait point refuser au malheur non mérité. 0 madame*4'! je ne puis vous nommer aujourd'hui sans vous perdre; mais la vertu ne reste pas sans récompense; et s'il est toujours impossible que je vous produise à la reconnaissance des républicains, du moins, n'en doutez pas, celui qui fit à son image votre âme céleste, votre Dieu, le mien, un Dieu de bienfaisance et de bonté, n'oubliera point quels périlleux devoirs vous avez remplis pour nous, et comment, environnée
(1) Cromwcl, à qui Robespierre ressemble si fort, aux talents près, Cromwel qui, naturellement cruel et indévot, savait aussi, par une double hypocrisie, affecter le penchant h la clémence et le zèle pour la cause de Dieu ; Cromwel une fois sur le trône se croyait sans cesse entouré d'assassins. Il ne se fiait point à ses gardes. Il avait des pistolets, le jour, dans ses poches, et sous son chevet, la nuit. Il mangeait à peine. Il ne dormait plus. Chaque soir, il changeait d'appartement et de lit. Qui donc, à ce prix, préférerait la couronne à la mort? Bien des lâfihes coquins, sans doute! Mais en conclura-t-on qu'ils seraient heureux? Et n est-il pas bien vraisemblable qu'il vaudrait mieux , même pour eux, de mourir?
de nos bourreaux, vous leur' avez dérobé leurs victimes (1).
Les administrateurs du Calvados venaient de donner aux autres administrations le signal d'une honteuse défection. Ils avaient fait secrètement leur paix avec la Montagne, sans nous en donner aucun avis; le troisième jour seulement, ils nous prévinrent, et voici comment : ils envoyèrent placarder à la porte même de l'intendance, où ils logeaient, l'affiche montagnarde qui portait notre décret hors la loi. Les Bretons, qui partaient le lendemain, furent indignés de cette perfide insolence ; ils nous offrirent leurs armes : nous les acceptâmes, non pour exercer des vengeances, mais afin de pourvoir à notre sûreté. Quand nous eûmes déclaré à leurs députés que nous comptions aller au milieu d'eux chercher une retraite et sauver la liberté dans leurs départements, ce ne fut qu'un cri de joie.
Le lendemain fut en effet le jour du départ. Nous nous divisâmes en trois troupes, qui chacune alla se réunir à l'un des trois bataillons. Nous marchions comme simples soldats, et ceux qui nous avaient reçus ^ paraissaient contents et fiers d'avoir pour camarades cette vingtaine de représentants, pour qui la France presque tout entière venait de s'insurger; car les dé-
(l) Hélasî cette généreuse femme, c'était la belle-sœur de Guadel, c'était la citoyenne Bouquet... Elle est morte sur l'échafaud, on Ta assassinée avec son mari, son beau -frère et le père de Guadet. Elle est morte! et Julien fils son assassin respire! Dieu de justice, où donc es-tu?
partemenls coalisés n'étaient pas moins de soixanteneuf. Notre situation eut d'abord quelque chose d'assez doux et de très-piquant. Je trouvais, pour moi, fort agréable de faire avec ces braves gens ma journée à pied, de boire et manger avec eux, sur la route, le verre de cidre, le petit morceau de beurre et le pain de munition; puis, à la couchée, d'aller, avec un billet, prendre modestement mon logement chez un particulier qui, me croyant un volontaire, ne se gênait nullement avec moi et me dispensait par là de toute espèce de cérémonie. Cette manière de faire charmait nos Bretons; il est vrai que l'llle-et- Vilaine, la Mayenne et surtout le Finistère n'étaient point tombés dans l'énorme faute qu'avait faite le Midi, de n'armer que des mercenaires. La plupart de ces volontaires étaient des jeunes gens bien élevés, très-instruits delà querelle qu'ils allaient soutenir, et qu'il eût été difficile d'acheter. Mais, quelque précaution que l'on eût prise, on n'avait pu empêcher des brouillons, des hommes ardents ou faibles et quelques anarchistes déguisés de se glisser dans les compagnies, et, quoique en très-petit nombre, aidés de leur vile tactique et de toutes leurs détestables^ intrigues, ils finissaient souvent par donner la loi. Nous l'avions vu déjà dans Lisieux ; nous eûmes bientôt occasion d'en faire une expérience plus triste.
Après plusieurs marches, nous étions arrivés à Vire. J'y avais appris que la Montagne, enhardie par nos revers, faisait dans Paris des arrestations multipliées. Je tremblais pour ma femme. Un peu fatigué, je m'étais couché à six heures : il était minuit, je n'avais pu fer-
mer l'œil ; on vient me dire qu'une femme me demande : c'était elle ! Qu'on juge des transports de ma joie !
Digne amie ! à peine les aboyeurs des journaux de Paris avaient-ils beuglé la grande victoire de Vernon / remportée sur les royalistes du Calvados, que, pressentant le reste de nos désastres, elle s'était hâtée de vendre tout ce qu'elle avait de bijoux. Elle venait me déclarar que, désormais attachée à mon sort, elle accourait chercher auprès de moi l'exil, la misère peutêtre et certainement une foule de dangers. C'est alors que, pénétré de sa générosité, bien convaincu que ma mauvaise fortune ne pouvait rien changer à ses dispositions, j'osai la presser de former des liens que je désirais depuis si longtemps, et que son divorce, prononcé depuis dix mois seulement, ne m'avait pas permis d'obtenir encore. Hélas! sous quels auspices ce contrat fut juré! Péthion, Buzot, Salle et Guadet furent nos témoins.
Ma femme me pressait de courir au port le plus voisin, et de nous y jeter dans le premier bâtiment qui voulût nous porter en Amérique. Je lui montrai Lyon, Bordeaux, Marseille, faisant pour la république un dernier effort que mon devoir était d'aller aider. Soit, dit-elle, mais nous ne nous séparerons plus. Je le jurai. Que de fois je devais, malgré moi, violer mon serment!
A Fougères , les bataillons se séparèrent, Mayenne pour regagner Laval, IHe-et-Vilaine pour rentrer dans Rennes;. le Finistère continuait sa route pour Brest.
Chacun des trois désirait nous garder et nous promettait sûreté chez lui. Sûreté ne suffisait pas. Nous avions dépêché devant nous, à Rennes, un ami, B..., qui nous mandait que nous devions nous rendre dans cette ville, où nous trouverions des moyens de gagner la mer, et là, quelque chasse-marée qui nous conduirait à Bordeaux. Barbaroux combattit vivement cette mesure. Il fit sentir qu'il -valait beaucoup mieux nous rendre du côté de Quimper, où Kervélégan , notre collègue, parti depuis plusieurs jours, nous aurait infailliblement préparé une retraite momentanée et des moyens d'embarquement. Cette opinion prévalut, et je crois que ce fut très-heureusement pour nous.
Nous primes donc, avec le seul bataillon du Finistère, le chemin de Fougères à Dol. Nous allâmes coucher à Antrain, je crois. Je dis : je crois , parce que ma mémoire s'étant fort altérée, j'ai bien retenu les faits; mais tantôt les lieux, tantôt l'époque précise de l'événement m'échappe; et dans la caverne où j'écris, je suis dénué de tout secours. Je n'ai pas même une carte de France. Au reste, que le bourg d'Antrain soit en deçà ou au delà de Fougères , toujours est-il certain que nous y courûmes quelques périls. Ce lieu était fort jacobinisé. A peu près deux cents coquins avaient formé le doux projet de désarmer pendant la nuit le bataillon dispersé chez les particuliers, puis de tomber sur les députés, pour les envoyer à la Montagne s'ils se laissaient prendre, ou les massacrer s'ils tentaient quelque résistance. La partie fut* découverte comme on achevait de la lier ; pour la rompre, nous fîmes doubler
les postes et promener de bonnes patrouilles; les égorgeurs s'allèrent coucher.
Mais, un peu avant Dol, l'alerte devint plus chaude ; nous reçûmes la nouvelle certaine que la municipalité de cette ville venait de mettre ses volontaires sous les armes, de braquer ses canons à la municipalité et d'envoyer à Saint-Malo demander les secours de la garde nationale et de la garnison de cette place, qui pouvaient, selon messieurs de Dol, arriver chez eux dans la soirée, et par conséquent assez tôt, puisque nous comp. tions y être avant midi, mais séjourner jusqu'au lendemain. Sur cet avis, nos braves Finistériens se préparèrent ; les armes et les canons furent chargés ; nous doublâmes le pas ; nous arrivâmes à Dol deux heures plus tôt ; nous y entrâmes au pas de charge, la baïonnette au bout du fusil; nous allâmes nous mettre en bataille devant l'hôtel de ville; les canons étaient effectivement braqués, mais ils se turent : des volontaires allèrent en députation sommer le maire de s'expliquer sur les mauvais bruits qui couraient. 11 avoua ses dé-
marches , protestant qu'elles n'avaient point pour but d'arrêter le retour du bataillon, mais de saisir les députés traîtres à la patrie qu'il recelait dans ses rangs. Cette réponse rapportée aux Bretons les indigna. Si le commandant et nous ne nous étions réunis pour les calmer, la guerre civile commençait dans Dol. Enfin ils consentirent à ne pas coucher dans cette ville ; mais il y fallait dîner du moins. Ils ne voulurent point nous quitter ;nous mangeâmes presque tous ensemble sur la place : Si vous avez tant envie de les prendre ,
criaient-ils aux passants , battez donc la générale et venez. Tout ceci ne nous préparait guère à ce qui devait arriver le lendemain.
A trois lieues au-dessus de Dol, sur la grande route de Dinan, où nous devions coucher, se trouvait un passage dangereux; c'était un défilé sur une hauteur, à l'entrée d'un bois. Les trois mille hommes de Saint- Malo, qu'on disait en marche, pouvaient se porter là et attendre avec un immense avantage nos huits cents Brestois. Ils le savaient et n'en faisaient pas moins bonne contenance : presque tous juraient de périr plutôt que de nous abandonner. Nous étions, nous, dans leurs rangs, bien décidés à ne pas tomber vivants dans les mains des satellites de la Montagne. Ma Lodoïska . et quelques femmes suivaient dans une voiture. On peut se représenter leurs alarmes. Enfin , parvenus au lieu redouté, nous n'y rencontrâmes personne (\). A Dinan, nous fûmes parfaitement reçus ; c'était à qui nous offrirait des lits.
A la pointe du jour un grand bruit nous réveilla : c'était nos Finistériens qui se disputaient sur la place ; les motionneurs de Lisieux avaient passé la nuit à travailler les faibles ; les faibles étaient entraînés ; ensemble ils avaient provoqué cette assemblée générale ; ensemble ils criaient que la Convention étant reconnue, puisqu'on venait d'accepter la constitution, proté-
(i) On nous a assuré depuis que les trois mille hommes de Saint-Malo avaient au contraire délibéré de ne point marcher contre leurs frères du Finistère.
ger encore les députés qu'elle venait de mettre hors de la loi, c'était se constituer faction. Les honnêtes gens, pénétrés de douleur, répondaient que la majorité des départements ne reconnaissait pas encore les dominateurs de la Convention ; que d'ailleurs livrer ou seulement abandonner de vertueux représentants qui , prenant confiance entière aux promesses du bataillon, l'avaient préféré aux autres fédérés bretons, c'était dés- • honorer le Finistère. Cette pensée surtout donnait à nos amis, encore les plus nombreux , une vigueur qui ne leur était pas ordinaire. Vainement un courrier venait d'arriver, apportant l'étrange nouvelle que les trois mille hommes de Saint-Malo venaient sur Dinan, et que de l'autre côté Saint-Brieuc faisait marcher des troupes, de sorte que le bataillon allait se trouver entre deux feux : les nôtres disaient que rien de tout cela n'était vraisemblable; mais que tout cela fût-il sûr, on ne devait pas composer avec ses devoirs et que la mort était préférable à la honte. Enfin, les partis s'échauffaient ; il était possible qu'on en vînt aux mains ; nous résolûmes de prévenir ce malheur et de n'espérer désormais notre salut que de nous-mêmes. Quand les braves gens apprirent notre résolution de quitter le bataillon et de nous aventurer vers Quimper par des chemins de traverse, il n'y a sorte d'efforts qu'ils n'essayassent pour nous retenir. Le parti était pris, ils le virent bientôt ; et alors, du moins, ils nous prodiguèrent les moyens qui nous manquaient : nous ne voulûmes rien accepter de tout l'argent qui nous fut offert, mais nous souffrîmes qu'on nous complétât notre ajus-
tement de volontaires ; c'était en cetfe qualité que nous allions nous mettre en route; il fallait pour notre sûreté que rien ne nous manquât. On alla nous choisir les meilleurs fusils, de bons sabres, une giberne bien garnie de cartouches, et nous couvrîmes encore nos uniformes d'un de ces sarreaux blancs bordés de rouge, que les soldats en route ont coutume d'avoir ; on nous donna pour escorte six hommes éprouvés, armés comme nous; enfin, un officier que je ne nommerai pas, nous signa des congés qui portaient que nous étions des volontaires du Finistère, qui retournaient,. par le chemin le plus court, a Quimper, jjeu ^e jeurs domiciles. Nous avions quarante grandes lieues à faire à pied par des chemins difficiles, et la prudence ordonnait que nous y missions tout au plus trois jours ; il n'y avait donc pas moyen d'emmener ma Lodoïska : au moins l'absence serait courte ; elle allait, avec un passe-port bien en règle, suivre la grande route, et m'attendrait à Quimper. Notre séparation nous coûta pourtant bien des larmes.
Braves hommes du Finistère (t), nous vous quittions,
(1) J'apprends que le commandant de ces braves est un de ceux qui ont honoré les cachots de la Conciergerie, destinés auparavant à renfermer le crime; une heureuse et inconcevable destinée fa conservé à ses amis et à la république qui n'aura jamais de meilleur citoyen. Après quatorze mois de souffrances, il jouit enfin de l'estime qu'une vie sans reproche lui a méritée. C'est lui qui sauva la Convention nationale au 10 mars ; c'est lui que nous trouvâmes encore dans nos malheurs. Avec quelque modestie qu'il cherche à dérober
et la plupart d'entre vous ne devaient plus nous revoir. Ah ! du moins recevez ici les assurances d'une estime qui ne finira qu'avec nous. Souvent, dans les départements où nous pensions trouver plus d'énergie, nous avons regretté la vôtre. Le moment approchait où, réduits à errer sans secours, nous ne trouverions plus des hommes résolus à nous défendre, trop heureux d'en rencontrer qui consentissent à nous recueillir.
Au reste , c'est ici que je dois m'empresser à réparer une omission essentielle : j'ai oublié de dire que cet excellent bataillon du Finistère n'était point à l'affaire de Vernon : Wimpfen instruit qu'il approchait, et ^chant bien comme il était composé, se garda bien d'attendre encore trois jours, lui qui attendait sans raison depuis un mois; certes, il calcula bien, car je ne doute pas, de quelque talent dont son M. de Puysay se montrât doué pour se faire surprendre, que la surprise n'eût pas eu de succès si les Finistériens^se fussent trouvés là.
Nous partions cependant, et voici le moment de savoir quels et combien nous étions : Péthion, Barbaroux, Sale, Buzot, Cussy, Lesage (d'Eure-et-Loir), Bergoing (de la Gironde), Giroust, Meillant et moi; puisGirey Dupré, et un digne jeune homme, nomme Riouffe, qui
son nom, l'histoire le réclame. L'histoire le saura dans des temps plus heureux. Il a exposé sa vie en combattant plusieurs fois pour la liberté : il l'a exposée en servant ses amis, les amis de la république, et il paraît l'ignorer. Heureux cl honorable parti, que celui des vrais républicains appelés Fédéralistes, puisqu'il compte de pareils hommes!
était venu nous trouver à Caen ; enfin nos six guides ; Buzot avait encore son domestique, tout aussi bien armé que nous : en tout dix-neuf. 11 nous manquait Lanjuinais qui n'avait fait que passer à Caen, pour nous embrasser. Guadet, qui s'écartait toujours du bataillon et ne s'était pas trouvé à Dinan au moment critique, fut obligé de continuer seul vers Quimper , par la grande route où il ne fut point reconnu ; Valadi, resté en arrière avec un ami, et qui nous rejoignit ensuite par une suite d'aventures favorables ; Larivière, resté longtemps du côté de Falaise; Duchàtel et Kervélégan, partis d'avance peur les environs de Quimper, où ils devaient préparer nos logements; Mollevaut, parti depuis quelque jours; l'Espagnol Marchena, digne ami de Brissot ; enfin, Gorsas, qui était allé avec sa fille à Rennes, et où il sortit pour venir si imprudemment braver ses assassins jusque dans Paris.
Nous suivîmes encore la grande route jusqu'à Jugon. Là nous prîmes la traverse, où nous fimes quelques lieues, et vînmes à l'entrée de la nuit frapper aux portes d'une ferme, dont on ne nous ouvrit que la cuisine et la grange* Dans la première des deux pièces nous ne trouvâmes pour souper qu'un seul petit lièvre, du pain noir et de mauvais cidre; et dans la seconde, pour coucher, que de la paille : pourtant nous mangeâmes fort bien et nous dormîmes mieux. Le lendemain à la pointe du jour, il fallut se mettre en route.
Nous avions déjà évité Lamballe ; nous ne devions trouver dans la traverse que quelques misérables villages, où dix-neuf soldats n'avaient rien à craindre,
et deux ou trois bourgs un peu forts que , par précaution, il faudrait tourner. Une erreur de nos guides nous fit tomber à l'entrée d'une ville, c'était Montcontour ; nous en étions si près, qu'il était impossible de s'en écarter saas se rendre suspects, et sans risquer d'entendre sonner le tocsin. Nous y entrâmes donc : c'était justement un jour de marché; plus de quinze cents paysans étaient, avec force gendarmerie , sur la place que nous traversâmes avec une confiance qui n'était qu'apparente. Riouffe, mauvais marcheur, était resté en arrière ; un gendarme l'arrêta, lut son congé et fut tenté de le conduire à la municipalité ; il montra de loin ses camarades : Et où les rattraperai-je? dit-il. On le laissa aller. * Mais comme nous sortions de cette ville dangereuse, nous fîmes une rencontre importante; B... vint nous joindre avec des démonstrations d'amitié, peut-être déplacées dans le lieu où il nous les prodiguait. Étonné de ne nous pas voir arriver à Rennes, il en était sorti à notre rencontre; il avait trouvé à Lamballema sœur (c'était sous ce nom que je produisais ma femme en public; on saura pourquoi). Elle lui avait appris que nous étions sur cette route; nous avions tort de nous y hasarder : Rennes valait beaucoup mieux. 11 avait au reste mille choses à nous dire ; il nous priait d'aller l'attendre dans des chaumières qu'il nous montrait dans l'éloignement ; il allait nous y apporter quelques provisions, dont nous avions en effet grand besoin : nous marchions depuis cinq heures, il en était dix, et nous n'avions rien pris. B.... avait été de l'assemblée con-
stituante, où il s'étaitbien conduit; il était, en décembri 1792, président de ce club des Marseillais qui eu sauvé les Parisiens si les Parisiens eussent voulu l'entendre ; enfin il était venu à Caen, officier dans un det bataillons delà force départementale :toutsemblait don< se réunir pour lui concilier notre confiance. Malheureusement il nous fit perdre une heure dans ces chaum ièr es : il vint enfin : le peu de denrées qu'il nous apportait disparut aussitôt. 11 commença par nous prévenir que quelques-uns de nous avaient été reconnus à Montcontour; lui-même avait entendu dire : Voilà Buzot, voilà Péthion. Ensuite il revint à son projet de Rennes., qui fut repoussé; alors il nous dit que nous devions être fatigués ; c'était l'instant de la chaleur du jour ; nous avions déjà fait quatre ou cinq lieues ; que nous en fissions encore autant le soir, ce serait assez; il allait nous conduire à une demi-lieue de là , dan? Sm taillis où nous resterions jusqu'à quatre heures; qu'un de ses neveux nous apporterait des rafraîchissements; ce jeune homme nous conduirait ensuite à trois lieues plus loin , chez un parent, où nous le trouverions , et qui nous aurait préparé quelques restaurants et de bons lits; nous aurions l'avantage de passer la nuit dans une maison sûre : cette considération , en effet puissante , détermina la presque unanimité; je dis presque, car moi j'aurais mieux aimé continuer tout bonnement notre route avec nos guides.
Le voilà parti. Nous voilà tous, ventre à terre, dans ce taillis, autour duquel de malheureux enfants nous inquiétèrent longtemps de leurs jeux. Ils firent retraite
enfin , mais c'était la pluie qui les y forçait. Le mince feuillage de ces petits arbres plia bientôt sous le faix, dont il se déchargeait sur nous. Le malaise que nous éprouvions est difficile à décrire. Le neveu ne donna le signal convenu qu'à cinq heures. Encore avait- il affaire pour un quart d'heure dans le village voisin : il y resta près d'une heure et demie. La nuit s'approchait quand nous nous remîmes en route.
Bientôt elle fut noire : nous marchions depuis longtemps et nous n'arrivions pas. 11 était dix heures. Nos guides, se fiant sur le guide nouveau, n'avaient pas examiné quelle route on nous avait fait prendre. Enfin ils reconnurent qu'on allait nous faire traverser un bourg assez fort, -, dont je suis bien fâché de ne pas me rappeler le nom. Nous déclarâmes que nous n'y passerions pas. Nos guides avertirent qu'il y avait un autre chemin, ' "Jmes : nous tournions le bourg à quelque distance, lorsque nous y entendîmes le bruit des tambours. C'est la retraite, dit le neveu. On n'a jamais battu la retraite à cette heure dans cette saison, répliquai-je. J'écoutai, je fis écouter : c'était la générale. Nous la reconnûmes tous, excepté le jeune homme qui prétendait que c'étaitla manière de battre la retraite dans son pays. Gomme nous avions tourné le bourg, dont nous étions déjà assez éloignés, nous vîmes arriver B...
Il nous conduisit chez le parent qui devait nous attendre. Il fut charmé, mais surpris de nous voir. B... avait oublié de lui dire que nous dussions venir ; et ce n'était point une défaite qu'il eût imaginée pour se
dispenser de quelque dépense, car il nous donna le lendemain un déjeuner splendide. Pour le soir nous eûmes l'omelette et le morceau de pâté. Quant aux bons lits annoncés pour tous, ils n'étaient que deux. Il fallut les défaire, et jeter dans une espèce de salon cinq matelas sur lesquels nous dûmes nous arranger le moins mal possible.
B..., qui nous avait enfermés dans sa chambre, ne vint nous désemprisonner qu'à huit heures du matin. 11 nous reprocha d'avoir trop fait de bruit. Un administrateur d'un district voisin avait couché dans la chambre au-dessus de la nôtre. C'était un mauvais sujet, et s'il nous avait entendus, nous devions craindre d'être poursuivis. Nous déjeunions ; il revint encore sur le projet de Rennes, mais toujours inutilement. Alors il nous pressa de rester dans le pays où nous étions. L'esprit en était excellent, disait-il. Lui se chargeait de nous trouver plus d'asiles que nous n'étions de monde. Buzot, quoique dans la force de l'âge et vigoureux, était peu fait à la marche. Cette fatigue de la route l'étonnait. 11 appuyait les propositions de B...; quelques autres étaient aussi de son avis. Mais Péthion me regardait en secouant la tète d'un air mécontent. Je combattis les offres avec beaucoup de chaleur. Deux de nos amis restèrent, quoique j'eusse pu leur dire. Je ne sais ce qu'est devenu l'un d'eux : Lesage (d'Eure-et- Loir) (1). Quant à Giroust, il a été pris quelques mois
(1) J'apprends qu'il est vivant, et l'on m'assure môme que Giroust, dont un montagnard avait annoncé la mort à la Convention, est sauvé*
après, et il n'est plus. Quand B... vit toutes ses offres rejetées, il nous donna un dernier conseil : Vous allez, nous dit-il, traverser un pays où tout rassemblement excite les soupçons ; une vingtaine de soldats marchant ensemble seraient partout suspects; divisez-vous par trois ou quatre, et rendez-vous, par des chemins divers, a un lieu convenu. Nous ne crûmes pas qu'il eût raison. Notre union faisait alors notre sûreté. Tous ensemble nous partîmes, et Ton verra que nous fîmes bien
Dans tout le cours de la journée rien de remarquable, si ce n'est qu'à l'entrée de la nuit nous nous trouvâmes dans un misérable village, à une lieue au-dessus de Bosternen, petite ville, chef-lieu de district qui se trouvait sur notre route et qu'il fallait tourner. On conçoit que nous n'étions pas plus tentés d'aller coucher à Rosternen que de le traverser. Toute la question était de savoir si nous profiterions de le nuit pour dépasser le point dangereux ; ce qui aVait le grand inconvénient de nous obliger à coucher dans quelques chaumières à une lieue au delà, et par conséquent de nous rendre suspects. Car le moyen d'imaginer que des voyageurs, lorsqu'il est déjà tard, prennent la peine de dépasser une ville où ils auraient trouvé de bons ogements, pour aller chercher de mauvais gttes dans quelques bouchons. S'arrêter en deçà de la ville était plus naturel; la fatigue de quelques-uns d'entre nous offrait un prétexte assez plausible. Nous nous arrêtâmes donc une lieue en deçà : au reste, deux lieues plus loin c'eût été tout de même. Le péril que nous ignorions
n'en devenait que plus inévitable : où que nous fussions endormis, il nous viendrait réveiller.
A une heure du matin, il arriva. Au nom de la loi, criait-il, ouvrez. Nous étions, Dieu merci, tous dix-sept dans une vaste grange où la paille nenous manquait pas. Notre unique chandelle était éteinte. L'un de nous entr'ouvrit doucementla porteet la referma sur-le-champ. La maison est entourée, nous dit-il. Une voix menaçante et plus forte répéta du dehors : Au nom de la loi, ouvrez. Aussitôt au profond silence qu'un premier mouvement de surprise avait causé parmi nous, succéda un seul cri, un cri unanime et vraiment terrible : Aux armes! Chacun les cherchait, chacun s'habillait à tâtons. Cela ne pouvait être fort prompt. Le nom de la loi se faisait de temps en temps entendre, mais d'un ton moins assuré. Nous ne sortirons que quand nous serons prêts, lui répcndait-on. Je me souviens que mon fusil se fit longtemps chercher; je l'appelais à grands cris, et j'avoue que m'accommodant, comme tous les autres d'ailleurs, au rôle que la situation commandait, je ne criais ni plus ni moins qu'un cordelier. Enfin nous ouvrîmes. Un personnage à ruban tricolore barrait le porte. Un peu derrière lui était un groupe assez fort de gardes nationaux. Des flambeaux éclairaient la scène. Que faisiez- vous là? demanda brusquement l'administrateur de district. Barbaroux répondit : Nous dormions.— Pourquoi dans une grange? poursuivit l'autre.— Nous aurions préféré votre lit, répliquai-je.— Oui étes-vous, monsieur le rieur ? Riouffe lui dit en riant : Comme tous ses camarades, un volontaire bien las qui
ne s'attendait^as à être éveillé si matin ; mais d'ailleurs pas tant monsieur que vous croyez bien. — Vous des soldats ! c'est ce que nous allons voir. L'un de nos guides, que nous avions fait notre commandant, parce qu'il avait servi et bien servi, cria d'une voix plus que gaillarde : Certes, vous le verrez. — Montrez-moi vos papiers, reprit l'administrateur. Péthion dit : Sur la place, citoyen, si vous voulez bien. — Oui, oui, crièrent plusieurs, ce n'est pas dans cette grange qu'il faut s'expliquer. Notre commandant nous comprit. Un peu de place, je vous prie, dit-il au questionneur qu'il fit doucement reculer; puis, en sortant, il cria : A moi, Finistère ! Le Finistère accourut tout entier, se rangea sur une ligne, et en un clin d'œil, au premier mot du commandant, chaque fusil s'alla coller sur chaque épaule. Le magistrat paraissait très-étonné ; la suite nous fit voir qu'il avait cru trouver dans notre compagnie dix à douze élégants en petite robe de chambre et le bâton blanc à la main, et seulement cinq ou six hommes armés. Dans cette hypothèse, il avait bien pris ses mesures pour qu'en cas de résistance l'avantage lui restât. Non content de ces cinquante fantassins, il amenait de la cavalerie. Une brigade de gendarmerie caracolait à quelque pas de nous. Malgré la grande infériorité de nombre , des hommes qui savaient bien qu'ils ne pouvaient échapper à l'échafaud que par la victoire, pouvaient se flatter d'écraser, si on les y réduisait, cette bande d'agresseurs; mais il ne suffisait pas que nous y fussions fermement résolus, il était bon aussi que les assaillants le sussent : aussi n'épargnions-
nous aucun propos pour le leur apprendce. Ils sont armés jusqu'aux dents , murmuraient quelques-uns de la garde. En effet, nous avions tous, outre nos fusils, de forts pistolets. J'avais pour ma part un don que Lodoïska m'avait fait contre les groupes du duc d'Orléans et dont la montre au moins m'avait été plus d'une fois utile : c'était une espingole qui pouvait vomir vingt balles à la fois. Pourquoi donc avez-vous tant d'armes? demanda enfin l'un des plus hardis. Je crois que ce fut Buzot qui répondit : C'est que nous n'ignorons pas qu'il y a dans ce district quelques brigands qui se plaisent à vexer la force départementale ; et nous voulons que quiconque ne l'aime pas apprenne du moins à la respecter. Ces gens-là ne dorment pas apparemment ! disais-je en les toisant avec insolence. Ah ! mais on les enverra bien coucher, me répondait Barbarouxàqui sa taille haute et sa forte corpulence donnaient un air plus imposant. 11 y avait dans notre petite troupe sept beaux grenadiers comme lui; et, parmi les six autres, le plus petit portait, comme moi, cinq pieds quatre pouces.
Voilà bien des détails : vainement voudrais-je les excuser auprès de ceux qui les trouveraient trop longs ; mais j'aime à penser que dans quelques années un moment viendra où plus d'un lecteur y trouvera quelque doux plaisir. Eh ! qui sait quel degré d'intérêt y peuvent ajouter encore les événements que l'obscur avenir prépare.
Observez que tout le colloque, dont je n'ai rapporté que la moindre partie, avait lieu pendant que l'admi-
nistrateur, longeant le front de notre ligne, examinait nos congés que nous produisions, successivement. 11 finit par faire avec humeur cette remarque qu'ils étaient tous d'une même écriture ; à quoi il lui fut répondu que cela venait de ce que notre officier se servait toujours de la même main pour les signer ; et que si chacun de nous eût fabriqué le sien, ils seraient tous dune écriture différente.
Eh bien, messieurs, qu'allez-vous faire actuellement? nous demanda-t-il d'un air contraint ; moi je vous conseille de vous recoucher. Le piège était grossier. Nous répondîmes que, puisque nous avions été réveillés si tôt, nous profiterions de la mésaventure pour avancer notre route.
11 tira à l'écart quelques officiers avec lesquels il délibéra un moment ; puis revenant à nous : A la bonne heure ! dit-il ; aussi bien faudrait-il toujours que vous allassiez au district où l'on vous attend. A l'instant nous l'entendîmes ordonner ainsi la marche : deux gendarmes en tête, dix fusiliers pour Tavant-garde, mes- * sieurs du Finistère ensuite, puis quarante fusiliers, et deux gendarmes à la queue.
Au bruit de ces dispositions menaçantes, notre commandant cria : Finistère, chargez vos armes ! — Elles le sont. — La baïonnette au bout ! A l'instant les baïotinettes furent mises.
Il se fit parmi nos adversaires une rumeur favorable : ce n'était pas celle d'un courage enflammé. L'administrateur accourut tout effrayé et d'une voix tremblante nous demanda si .nous voudrions opposer quelque ré-
sistance ! — A l'oppression ! dit Cussy (du Calvados) n'en doutez pas! Sommes-nous des hommes libres, oui ou non? — Si nous voulions vous traiter en prisonniers, nous vous ôterions vos armes. — Il faudrait auparavant nous ôter la vie, dit Péthion. Et nos six braves de l'escorte, qui tous avaient fait la guerre dans la Vendée, criaient : Vous! nous désarmer! Ah! vous êtes beaucoup, mais vous n'êtes pas encore assez ! — Mais, citoyens, refusez-vous de venir avec nous jusqu'à Rosternen. — Nous ne le refusons pas, car c'est notre chemin. Seulement nous nous mettrons sur nos gardes. — Nous prenez -vous pour des malveillants? Vous frites des dispositions hostiles ! — Eh! que savons-nous qui vous êtes? Après tout, pouvons-nous vous connaître? — Vous nous connaîtrez à Rosternen. — Eh bien, soit, marchons.
En marchant nous chantions à plein gosier Je bel hymne des Marseillais, très-applicable à la circonstance. Mais si nos langues se démenaient en route, notre imagination nous portait ailleurs. Elle nous demandait ce qu'on nous gardait et quelle conduite nous allions tenir à Rosternen. La même idée nous tomba dans la tète à presque tous en même temps. Si l'on voulait nous arrêter, nous demanderions à parler au peuple assemblé. L'accordait-on, notre triomphe était vraisemblable. Étions-nous refusés, nous en appelions à nos armes et nous combattions jusqu'au dernier soupir.
Cependant quelques curieux, autorisés sans doute à quitter leurs rangs, venaient interrompre nos chants et nos réflexions pour nous faire des questions souvent
captieuses. Avez-vous vu Charlotte Corday à Caen? me demanda l'un d'eux. Notre bataillon n'y était pas encore, lui répondis-je, lorsque le meurtre se fit. — C'était bien un assassinat, répliqua-t-il. — Oui, sans comparaison de Marat à César, comme celui que corn-mit Brutus. Le questionneur mécontent continuait néanmoins, et comme je craignais que quelque collègue interrogé de son côté ne fit quelque réponse contradictoire, je repoussai mon homme par un : Dansons la carmagnole, si fort et si constamment crié, qu'il ne me fut plus possible d'entendre qui que ce fût.
Dans le nombre néanmoins il y avait aussi des bienveillants; et quelques-uns nous avaient reconnus. Un vint me frapper sur l'épaule : Bravo ! bravo ! nous sommes frères : on nous avait dit que vous étiez des prêtres réfractaires. — 11 est vraisemblable que ceux qui Ton dit n'en croient rien. — Je le parierais, me répondit-il. Un autre vint prendre ja main de Péthion,et en la lui serrant lui dit: Tenez bon, vous trouverez des amis.
Enfin nous entrâmes dansla ville redoutée; et quoique plusieurs maisons y fussent éclairées, tout y dormait dans une paix profonde. Nul renfort pour nos ennemis ; il paraît que tout ce que la ville avait de gardes nationaux avait été détaché contre nous; elles furent rangées en demi-cercle sur la place, la brigade de gendarmerie un peu sur la droite ; on nous dit de monter au premier étage d'une maison qu'on nous montra : nous nous y rendîmes en bon ordre ; tous les administrateurs étaient rassemblés; ils revirent nos congés, mais d'un air beaucoup moins malhonnête ; ensuite ils
se retirèrent dans un coin : le président revint et nous dit : Nous allons vous donner séjour. Nous répétâmes notre intention formelle de presser notre marche et d'arriver chez nous le jour même; il nous objecta qu'il y avait treize grandes lieues ; nous répliquâmes qu'il n'était pas trois heures du matin ; nous persistâmes. Nouvelle délibération; elle fut plus longue ; un officier fut appelé ; il alla, vint et revint plusieurs fois ; enfin on nous dit : Citoyens, vous accepterez du moins un verre de cidre. Nous craignîmes qu'il n'y eût trop d'affectation à refuser. On nous fit descendre au rez-de-chaussée dans une grande salle. Un quart d'heure s'était écoulé, point de cidre. Que faisons-nous là? disais-je, partons. Et puis de chanter à tue-tête, toujours nos fusils en main. Des curieux étaient-là ; je m'interrompis pour dire à l'un d'eux d'un air distrait : Quoi vraiment ! on vous avait dit que nous étions des prêtres? — Oh bien! oui, s'écria-t-il, pis que ça. 11 ajouta tout bas, d'un air mystérieux : De fameux traîtres à la patrie, mon camarade. Je partis d'un éclat de rire, et puis je recommençai mon : Dansons la carmagnole!
Quoi ! nous perdrons une heure pour un verre de cidre! criai-je enfin; partons. Nous avions fait un mouvement, le cidre arriva. Pendant que nous buvions, un administrateur (je laisse à pénétrer son motif, c'était de nous observer peut-être), vint nous dire : Citoyens, vous allez voir que nous étions fondés à vous suspecter; voici la dénonciation que nous avions reçue : il plia le haut et le bas de la lettre, sans doute afin que nous ne vissions ni la date, ni la signature ; il lut le
milieu: «Péthion, Barbaroux, Buzot, Louvct, Salle, Meillant et plusieurs de leurs collègues doivent passer, et probablement s'arrêter dans les environs de votre ville , • ils ont cinq hommes d'escorte. » Le magistrat cessa de lire ; et nous, pour la plupart, nous ne cessâmes de chanter ou de crier, n'ayant pas même l'air de prêter l'oreille, quoique pas un de nous n'en eût perdu le moindre mot. Pour le moment, nous conclûmes de cette lecture que l'ordre de nous arrêter était donné; et, comme après que nous eûmes vidé nos verres et pris congé, Ton ne nous signifiait pas qu'il fallait rester, ; nous nous avançâmes en masse et les baïonnettes basses, vers la porte où nous pensions qu'on allait nous attaquer quand nous voudrions déboucher. Quelle fut notre surprise de ne plus apercevoir une âme sur une place ! Nous avons su depuis que, dès notre entrée dans la maison, tous les bien intentionnés ou les indifférents s'étaient retirés ; les maratistes réduits à la trentaine, calculant que nous étions dix-sept bien déterminés, que par conséquent ils ne devaient pas espérer de nous assassiner, mais qu'il faudrait combattre et vigoureusement, les maratistes avaient à leur tour quitté la partie : de là les longues délibérations de messieurs du district, les allées et venues de l'officier, l'insidieuse proposition du séjour, par lequel on nous eût, après avoir rassemblé des forces, divisés et désarmés, enfin l'offre du cidre pour gagner du temps. Quoi qu'il en soit, nous l'avions échappé belle; nous partîmes le cœur plein de joie et remerciant un Dieu protecteur ; mais nous n'en étions pas quittes.
La matinée fut bien pénible, dès huit heures il fit chaud ; la bonne moitié de notre troupe était harassée; il nous fallait, à cause de ces traîneurs, aller tout doucement, et cependant nous nous trouvions dans un pays de landes où, dans l'espace de huit à neuf grandes lieues, nous ne trouverions que des ruisseaux pour nous désaltérer. Cussy, tourmenté d'un accès de goutte, gémissait à chaque pas qu'il fallait faire ; Buzot, débarrassé de toutes ses armes, était encore trop pesant; non moins lourd, mais toujours plus courageux, Barbaroux, à vingt-huit ans, gros et gras comme un homme de quarante, et pour comble de mal ayant attrapé une entorse, se traînait avec effort, appuyé tantôt sur mon bras, tantôt sur celui dePéthion ou de Salle, également infatigables; enfin Riouffe, ayant été forcé de quitter des bottes trop étroites qui l'avaient blessé, se voyait obligé de sautiller sur la pointe de ses pieds nus, dont les talons étaient écorchés. Ainsi toujours en mouvement depuis une heure du matin, nous avions pourtant fait cinq lieues tout au plus quand notre bonne fortune nous fit trouver avant midi dans un hameau une espèce d'auberge, une espèce de dîner et une heure de repos. En vain les blessés avaient déjà motionné de s'arrêter là jusqu'au soir : sur l'avis que nous donna l'hôte, force fut de se retraîner. Cet homme nous examinait curieusement, et comme , tout en dévorant son omelette au lard, nous chantions à tue -tête nos chansons patriotiques, il paraissait étonné : son air me frappa ; je l'invitai à accepter un verre de notre cidre ; *l se fit presser, puis un coup ayant déterminé l'autre,
il finit par nous dire': Parbleu, citoyens, je suis enchanté, vous paraissez tous de bons patriotes. — Assurément. — Comme on a des ennemis cependant! Je crois bien, d'après la peinture qu'on m'a faite, que c'est après vous que l'on court; vous devez passer par Carhaix; deux brigades de gendarmerie vous y attendent.
Nous repartîmes ; il convenait de faire diligence, mais les traîneurs traînaient plus jamais, et surtout Riouffe, dont les pieds étaient en sang, et qui était; de dix pas en dix pas, forcé au repos. C'est ainsi que nous mimes près de dix heures d'horloge pour faire cinq lieues. 11 était nuit quand nous nous trouvâmes à quelque distance de Carhaix. Après quelques tentatives, nos guides déclarèrent qu'il leur était impossible d'avancer actuellement, parce qu'il faisait trop sombre pour qu'ils pussent reconnaître le seul petit sentier par lequel il fût possible détourner le bourg, et que, pour peu qu'ils s'égarassent, ils nous jetteraient infailliblement dans des marais où nous resterions embourbés jusqu'au jour ; ils ajoutaient quelque chose de trèsfàcheux, c'est que, même pendant le jour, nous ne tournerions Carhaix qu'à une distance assez petite, pour qu'il fût très-facile de nous découvrir : ils ne connaissaient pas d'autre chemin. Au reste, en suivant tout simplement la grande route, nous n'avions qu'une ruelle du bourg à traverser. Eh bien! mes amis, leur dis-je, vous entendez sonner dix heures; tout dort dans le bourg, et peut-être la gendarmerie même, qui sait très-bien qu'un bon sommeil vaut mieux que des
coups de fusils : serrons-nous, bandons nos armes, marchons pressés, marchons sans bruit, enfdons doucement la ruelle et passons. Cette opinion fit jeter des cris à quelques-uns : plusieurs des malades, étendus par terre, aimaient mieux dormir que de prendre part à la discussion. Puisqu'il faut mourir, disait Cussy, j'aime mieux mourir là que quatre lieues plus loin; - Mais Barbaroux, toujours plus fort que le mal qui le fatiguait, appuyait mon opinion. En supposant que les gendarmes en sentinelle nous attendent encore, disaitil, nous aurons passé la ruelle avant qu'ils soient à cheval : oseront-ils nous poursuivre au milieu de la nuit? Il n'y a pas de buisson derrière lequel retranchés nous ne puissions les cribler de balles, avant qu'ils aient reconnu d'où les coups partent. Ce soir ils ne sont que dix, à la pointe du jour ils peuvent être vingt ; s'ils font sonner, à l'heure qu'il est, le tocsin sur nous, ils n'auront presque personne, et nous aurons fait du chemin avant que la troupe soit rassemblée ; dans le jour, au contraire, le nombre est contre nous. En tout cas, nous sommes forcés au bivouac pour cette nuit; employons la mieux; faisons-la tourner à notre salut; allons mes amis, dit-il aux malades, je vous plains, je dois être sensible a vos maux, car je les éprouve ; mais du courage, encore quelques efforts; marchons cette nuit sur nos genoux, s'il le faut; à la pointe du jour nous pourrons être à Quimper ; que si ces gendarmes courent sur nous maintenant, ils ne nous verront pas, nous les entendrons et leurs chevaux nous serviront pour finir notre route.
— Ul —
Ceci fortifia tout le monde ; personne ne sent plus ses blessures; on se relève, on s'embrasse, on rit, on avance.
Nous avions, à petit bruit et dans un profond silence, passé les trois quarts de la ruelle, charmés du calme qui paraissait régner autour de nous, lorsqu'une petite 011e, cachée dans un renfoncement sombre, en sortit tout à coup, poussa la porte d'une maison où nous vîntes de la lumière et prononça distinctement ces mots : Les voilà qui passent. Ainsi découverts, nous doublâmes le pas ; nous nous jetâmes sur la gauche, dans un chemin creux et si obscur qu'il était impossible d'y rien distinguer. Quelqu'un dit alors : J'entends des chevaux. Il faut le dire, en ce moment le plus déterminé d'entre nous n'était pas fort tranquille. Le malle plus pressant donna de l'agilité aux plus fatigués. La fin de ce chemin court fut légèrement atteinte, et nous fîmes, en moins d'une heure, une lieue dans un autre chemin si uni, si agréable qu'il avait l'air d'une allée d'un parc plutôt que d'une grande route, Là, nous vîmes des haies derrière lesquelles nous pouvions attendre en sûreté toute la gendarmerie du département. Etait-il bien vrai qu'elle fût à notre poursuite? Nous fîmes halte, nous prêtâmes l'oreille, nous n'entendîmes rien ; mais en nous groupant nous trouvâmes qu'il nous manquait deux hommes : c'étaient nos deux principaux guides; nous les avions vus à l'entrée du bourg marchant à notre tète, peut-être s'étaient-ils écartés depuis pour quelques besoins. Nous nous jetâmes sur l'herbe, nous les attendîmes une heure. Salle, je crois*
s'avisa de penser alors et de nous dire que peut-être, étant un peu en avant, ils avaient pris, dans le chemin creux, une route sans que l'obscurité nous permît de les voir, et qu'apparemment nous nous étions égarés. Sur cela mille conjectures se forment : les guides qui nous restent ne connaissent pas cette partie de la route; il faut tâcher de regagner le chemin qu'ont pris les deux autres ; pour cela, il ne faut point précisément revenir sur ses pas; il doit suffire de se porter dans les terres et de tirer un peu sur la droite. Le parti en est pris; on se traîne dans un terrain peu commode; puis voilà un fossé à sauter, une haie à franchir, plusieurs prairies à traverser ; on est engagé dans un marais, il faut se hâter d'en sortir ; on tombe dans un bourbier plus profond; nous en eûmes une fois jusqu'au-dessus des genoux; je vis l'instant où, ayant fait un faux pas, j'allais nager. Pour nous dépêtrer, nous voilà sautant de nouveaux fossés*, passant à travers des buissons qui nous déchirent. Enfin, après deux heures de peines inouies, épuisés, rompus, meurtris, nous sommes dehors. Jugez de notre chagrin: nous avions, sans nous en apercevoir, tourné sur nous-mêmes; nous venions précisément retomber sur la route que nous voulions quitter, avec cette différence désespérante que, nous étant beaucoup rapprochés du bourg, il n'y avait plus entre le fatal chemin creux et nous que deux portées de fusil.
Que faire? Devions-nous retourner dans ce chemin creux? Fallait-il rentrer jusque^dans Carhaix et le traverser dans un autre sens ? Mais si, par hasard, cette
route que nous nous obstinions à vouloir quitter, était la bonne ? Avant tout, il était prudent de chercher à vérifier le fait. Bergoing et je ne sais quel autre brave offrirent de s'engagera la découverte. Ils revinrent au bout d'un quart d'heure. On ne voyait dans le chemin creux, aucune autre route que celle que nous avions suivie. Ils étaient entrés dans le bourg, en avaient reconnu toutes les issues et n'avaient trouvé à l'une de ses extrémités, sur la droite, qu'un sentier trop petit pour qu'il fût raisonnable d'imaginer que ce pût être le chemin de Quimper. \\ était donc vraisemblable que celuici était le seul bon. Nous le reprimes, mais à contrecœur et tristement; nous étions plus ou moins excédés; et puis rien n'était, au fond, plus incertain que le lieu où cette route nous jetterait.
Après une demi-heure, je ne peux pas dire de marche, mais d'efforts pour marcher, il fallut reprendre haleine. Jamais plume ne nous parut aussi douce que l'herbe haute qui nous reçut; et jamais heure de sommeil mieux employée ne porta plus de profit. Les plus épuisés y avaient repris quelques forces. On marcha assez allègrement pendant une autre heure; mais, comme le jour pointait, nous fîmes deux fâcheuses découvertes. La première, que l'un de nos guides étant resté endormi à la dernière halte, nous l'y avions laissé sans nous en apercevoir. Le moins las d'entre nous n'était pas en état de revenir sur ses pas pour l'aller chercher, et le plus clairvoyant n'aurait pas reconnu la place où nous nous étions arrêtés. Ainsi donc, do nos six guides, il nous en restait un seul; car j'ai ou- •
blié de dire qu'à notre sortie de Rosternen, nous avions jugé convenable d'envoyer en avant deux de ces braves gens prévenir Kervétégan que nous comptions arriver le lendemain dans les environs de QiiUnper, et qu'il eût à dépêcher quelqu'un à notre rencontre. On n'a pu oublier que deux autres avaient disparu. Nous avons su depuis qu'exténués de fatigue ils avaient été, sans nous vouloir prévenir, jugeantbien que nous les retiendrions, prendre, à une autre issue de Carhaix, le petit sentier qu'avait reconnu Bergoing ; que, une demi-lieue plus loin, ils s'étaient jetés sur Wierbe où ils avaient dormi toute la nuit, et que, de là, ils avaient gagné Quimper par des détours à eux connus. Enfin, on doit se rappeler que deux de nos collègues nous avaient laissés pour s'attacher à B... ; ainsi notre petite troupe se trouvait réduite à douze.
L'autre découverte qui nous affligea, c'est que nos traîneurs n'avaient retrouvé, dans leur sommeil, qu'une vigueur bien éphémère. Tantôt celui-ci, tantôt celui-là s'abattait et ne voulait plus se lever. La perte du temps pouvait devenir irréparable.
Peu à peu, cependant, le soleil s'élevait, et nous avancions sur cette route inconnue. Mais une ennemie non moins incommode que la fatigue, la faim, nous poursuivait. Nous découvrîmes bientôt une maison et quelques chaumières ; mais, du plus loin qu'on nous aperçut, portes et fenêtres se fermèrent de tous les côtés. Les malheureux n'eurent pas même le courage de répondre aux questions que nous leur adressions par la . chatière; ils nous prenaient pour de véritables jacobins
Enfin, nous rencontrâmes un voyageur de qui nous apprîmes que la route que nous tenions était bien celle de Quimper, puisque nous n'étions plus qu'à deux lieues de cette ville. Ce nous fut un grand sujet de joie; malheureusement l'inquiétude succéda bientôt. Il ne fallait point songer à entrer de jour dans Quimper; nous ne pouvions même, sans imprudence, nous avancer davantage; il ne convenait pas plus d'attendre sur la route, où tous les passants nous remarqueraient. Si nous la quittions, cependant, comment Kervélégan ou ses envoyés nous trouveraient-ils? Les deux guides que nous avions dépêchés de Rosternen avaient dû lui désigner pour rendez-vous un endroit écarté du bois que nous traversions ; mais cet endroit, connu seulement des deux autres guides qui nous avaient échappé cette nuit, comment pouvions-nous le trouver? Il est clair qu'il n'y avait d'autre ressource que d'envoyer notre dernierguide à Quimper, et d'attendre qu'il revînt, avec quelques amis, nous prendre dans tel coin du bois où il allait nous laisser.
Ce parti, tout sage qu'il paraissait, était encore extrême. Il était impossible qu'on fût à nous avant midi, impossible que, dans ce long espace de temps, quelques paysans ne découvrissent une douzaine d'hommes armés, tapis dans un bois, exposés à une pluie abondante, et qui vainement se donneraient pour des habitants de Quimper, puisqu'il ne se trouverait plus, parmi eux, personne qui pût répondre au bas-breton dans lequel on les questionnerait. 11 fallait, néanmoins, en courir le risque; notre guide nous cacha
derrière des buissons, sous quelques grands arbres, et partit.
11 n'était guère moins de huit heures, il y en avait trente-une que, depuis la demi-couchée et le sursaut de Rosternen, nous nous traînions de piège en piège, de faux pas en faux pas. Nous tombions de fatigue, de sommeil et de faim. Mais quoi manger? de rherbe? Et puis comment se reposer? où dormir? Nous étions couchés dans l'eau; car l'orage était si fort, que, malgré ces grands arbres, il tombait sur nous des torrents ; et nous devions passer quatre heures au moins dans cette situation ! Il paraissait impossible que le plus robuste y résistât.
Je l'avoue, l'heure du découragement était venue. Riouffe et Girey-Dupré, dont l'inépuisable gaieté s'était soutenue jusqu'alors, ne nous donnaient plus que des sourires. Le bouillant Cussy accusait la nature ; Salle se dépitait contre elle; Buzot paraissait -accablé; Barbaroux même sentait sa grande âme affaiblie ; moi, je vdyais dans mon espingole notre dernière ressource, mais j'y voyais aussi le tourment de me séparer de
Lodoïska ! 0 dieux! Péthion seul, et c'est ainsi que
je l'ai vu dans toute cette route, Péthion inaltérable bravait tous les besoins, gardait un front calme au milieu de ses nouveaux périls et souriait aux intempéries d'un ciel ennemi. Ennemi! Qu'ai-je écrit? Quelle ingratitude! Il n'y avait plus, dans nos détresses, qu'un secours de la Providence qui pût nous sauver, et ce secours ne se fit pas attendre un demi-quart d'heure !
Oui, quelques minutes étaient à peine écoulées depuis que notre guide était parti, lorsqu'il fit rencontre d'un cavalier. Celui-ci l'examina curieusement à son passage, tourna la tête pour l'examiner encore, puis revint sur lui pour demander s'il se trompait, s'il n'était pas un fédéré du Finistère Notre guide hésite, et pourtant dit : Oui. Alors, nouvelles questions hasardées avec mystère ; nouvelles réponses risquées avec précaution. On s'avance, on recule, on s'observe, on se tàte réciproquement. Enfin la confiance s'est établie, on s'explique. L'inconnu était un de nos amis, un ami de Kervélégan. Personne encore n'avait vu nos deux envoyés de Rosternen. Je ne sais quel instinct l'avait poussé à monter à cheval à la pointe du jour et à s'avancer sur cette route pour savoir s'il n'y rencontrerait personne qui eût entendu parler de nous. Un moment plus tard, notre guide ne le rencontrait pas, car, surpris par l'orage, il cherchait un abri.
Dès que cet ange libérateur nous fut annoncé, je ne me souvins plus que j'avais besoin d un lit, d'un repas, d'un asile contre la pluie qui m'inondait. Je ne songeai qu'à m'informer de Lodoïska. Elle était parvenue à Quimper; mais ce n'avait pas été sans péril. Après la rencontre de elle avait poursuivi sa route. Arrivée à Saint-Brieuc , elle avait trouvé qu'une dénonciation venait de l'y devancer. Arrêtée par un gendarme, elle ne s'était tirée des mains de la municipalité que par l'adresse et la fermeté de ses réponses. 0 ma Lodoïska, ton courage et ton esprit m'avaient donc arraché aux plus grands des dangers que j'eusse courus! Eh! si
tu étais tombée aux mains de nos persécuteurs, à quoi m'eût servi de m'étre dérobé aux embûches qu'ils avaient semées sur mes pas !
Notre nouveau conducteur nous mena d'abord chez un paysan, où, sur notre mine, nous n'aurions jamais obtenu le petit verre d'eau-de-vie et le peu de pain noir qui nousfurent donnés. Une '.liqueur des îleset de la brioche ne nous avaient jamais paru si bonnes. On nous introduisit ensuite, à petit bruit, chez un curé constitutionnel, à qui on nous donna pour des soldats qui venaient de faire chasse à des réfractaires. Le bonhomme nous chauffa, nous sécha, nous traita, nous coucha, nous cacha jusqu'à la fin du jour. La nuit venue, nous nous rendîmes dans un petit bois où d'autres amis nous attendaient. Ils amenaient des chevaux pour les blessés. Après deux heures de marche, il fallut se séparer. Il nous en coûta sans doute. Les communs dangers de ce voyage avaient resserré entre nous les doux liens d'une amitié sainte. J'embrassai Salle, j'embrassai Cussy et Girey-Dupré. Hélas ! il était écrit que je ne devais jamais revoir ces deux-là. Tous cinq, ils allaient chez Kervélégan. On parlait de me mettre avec eux; mais Quimper enfermait un dépôt trop précieux , pour que j'allasse ailleurs. Buzot fut conduit chez un brave homme, à deux portées de fusil de cette ville. Péthion se rendit dans une campagne voisine, où Guadet l'attendait déjà. Riouffe, Barbarouxet moi nous allâmes chez
un excellent citoyen, dont je n'oublierai pas les bons procédés.
Le lendemain j'y reçus la visite de ma chère Lodoïska.
Ma femme avait fait la faute d'aller loger à l'auberge, au lieu de descendre chez une ancienne amie qu'elle avait dans la ville , et où elle eût été moins en évidence. Nous n'en poursuivîmes qu'avec plus d'ardeur notre premier projet, qui avait été quelle louerait, pour un mois ou deux, une maison de campagne voisine, où j'irais me réfugier, et où nous attendrions ensemble le moment de nous embarquer.
Ce moment ne paraissait pas prêt à venir. Sur la petite rivière qui passe à Quimper et va se je#er dans la mer, était une petite barque pontée, mais qui avait déjà tant voyagé, qu'elle avait été mise hors de service. Duchàtel, qui vint nous voir avec Bois-Guyon, nous dit qu'il avait fait examiner cette barque, et qu'au moyen d'une douzaine de cents livres de frais de réparations, on la ferait presque neuve. La difficulté était de se procurer de?, ouvriers ; le travail allait très-lentement. Dès qu'il serait fini, nous nous embarquerions tous, et trois jours de beau temps suffisaient pour nous porter à Bordeaux. Je lui demandai quelles mesures avaient été ou devaient être prises pour que les commis, chargés de la visite et de l'examen des passe-ports dans tous les bâtiments qui descendaient la rivière, nous laissassent passer, et quelle espérance un peu raisonnable nous pouvions avoir d'échapper aux corsaires anglais qui couvraient alors l'Océan. Duchâtel répondait vaguement que tout cela était facile ; cependant il n'indiquait . aucun moyen. C'était un jeune homme intrépide que Duchâtel; mais sa légèreté, son imprudence allaient jusqu'à la témérité. En ce moment, par exemple, il logeait
à l'auberge et sous son nom; il se promenait par toute la ville , ne cachait à personne qu'il était député et proscrit; enfin, il faisait publiquement fréter cette barque ; et nous étions trop heureux qu'il eût bien voulu consentir de ne pas dire qu'elle devait servir encore à d'autres qu'à lui.
Au reste, que de qualités rachetaient ce défaut! De quel véritable courage il avait fait preuve en des temps difficiles !
Ne sachant de quoi l'inculper pour le perdre, ils eurent recours à leur moyen familier, d'imputer à autrui leurs propres crimes. lls|l'accusèrent d'être en correspondance avec la Vendée et d'avoir porté les armes pour elle, tandis qu'au contraire il s'était battu contre les royalistes, toute la journée du 20 mai, devant Nantes, et avait, presque autant que Beysser, contribué à leur défaite de ce jour-là... 11 est mort cependant, ce courageux républicain! Il est mort sur l'échafaud, poursuivi de celte calomnie de royalisme! Mais aujourd'hui les vrais fauteurs de cette guerre de la Vendée nous sont connus ; la plupart ont payé leurs trahisons de leurs tètes ; Duchàtel est vengé !
Ma Lodoïska cependant venait de trouver à la campagne une jolie petite maison avec un assez grand jardin. Elle m'y attendait, j'y volai. Je te laissai, mon cher Barbaroux, mais tu me le pardonnes; tu sais quelle passion j'avais pour elle, et comme elle en était digne! Je t'ai vu au milieu des plaisirs variés dont t'enivraient tour à tour mille enchanteresses attirées par ta beauté, mais aussitôt délaissées par ton inconstance ; je t'ai vu
cent fois envier les délices de cet amour, a la fois vif et tendre , respectueux et fortuné, toujours fidèle et toujours nouveau, de ce véritable amour que m'inspirait, que me rendait mon épouse.
D'abord , en cas d'attaque , elle me construisit une retraite impénétrable aux assassins. Nos précautions ainsi prises , nous nous abandonnâmes à la douceur présente de notre position. Nous reprîmes cette vie simple et solitaire qui avait pour nous tant de charmes et qu'il nous avait été si pénible de quitter. Peu de personnes venaient troubler notre délicieuse retraite , et ce n'était jamais que le soir. Tout le jour nous jouissions du bonheur d'être ensemble. Eh ! pourquoi le jour n'avait- il alors que vingt-quatre heures! Quelle étaient belles ces journées, obtenues après tant d'orages, hélas ! et que tant d'orages encore allaient suivre! 0 Penars! lieux à jamais présents à mon souvenir, devenez chers aux vrais amanls ! Vous m avez rendu toutes les délices d'Évry !
Aussi ne voulus-je point quitter Penars pour aller dans la barque. J'attendais d'ailleurs l'embarcation plus sîire que Péthion et Guadet faisaient préparer dans Brest. La barque partit emportant neuf voyageurs. C'étaient Cussy, Duchâtel, Bois-Guyon, Girey-Dupré, Salle, Meillant, Bergoing, un Espagnol nommé Marchena, digne et malheureux ami de Brissot, et Biouffe , bien désolé de ne pas partir avec nous. Les deux derniers étaient venus combattre avec nous pour la liberté dans Caen, et depuis ils avaient voulu partager tous nos périls.
Au moment du départ seulement , Guadet, Buzotet
Péthion avaient fait dire qu'ils se rendraient incessamment à Bordeaux par une autre voie. J'avais depuis longtemps annoncé que je suivrais leur destinée ; et très-heureusement pour lui, Barbaroux venait de prendre la petite vérole. Je dis heureusement, car tous ceux qui ont mis le pied dans ce [malheureux bateau ont été bientôt pris.
Au reste, voici l'instant de rapporter que- B... était venu, comme je l'avais prévu, nous chercher à Quimper. Il n'eut pas de peine à trouver Duchàtel. Celui-ci, ne voulant pas confier nos secrets à personne, lui dit que nous étions dans les environs de Lorient.
Heureusement les commissaires montagnards n'osaient encore entrer dans le Finistère, où l'opinion publique les réprouvait toujours. Ils s'y faisaient précéder par des émissaires chargés de préparer les jacobins à coup d'assignats. Un parti maratiste commençait à lever la tête dans le club de Quimper. On y motionnait de faire des visites domiciliaires dans les maisons voisines delà ville, où le bruit courait que des traîtres à la patrie étaient recelés. Le bonheur de Penars était trop grand ; il fut court ; à peine il commençait quand il fallut y renoncer.
J'allai me jeter, à quelques lieues de là, dans une maison isolée, où d'excellentes gens me prirent en pension. Séparé de mes amis, séparé de Lodoïska, j'éprouvais un ennui mortel. C'est là que je fis mon hymne de mort. Je voulais, si je tombais aux mains de mes ennemis, le chanter en allant à l'échafaud.
Air : Veillons au salut de l'empire.
Des vils oppresseurs de la France J'ai dénoncé les attentais:
Ils sont vainqueurs, et leur vengeance Ordonne aussitôt mon trépas.
Liberté! Liberté! reçois donc mon dernier hommage: Tyrans, frappez, l'homme libre enviera mon destin ; Plutôt la mort que l'esclavage, C'est le vœu d'un républicain !
Si j'avais servi leur furie, Ils m'auraieut prodigué de l'or; J'aimai mieux servir ma patrie, J'aimai mieux recevoir la mort.
Liberté! Liberté! quelle âme à ton feu ne s'anime î Tyrans, frappez; l'homme libre enviera mon destin. Plutôt le trépas que le crime, C'est le vœu d'un républicain!
Que mon exemple vous inspire, Amis, armez-vous pour vos lois :
Avec les rois Collot conspire., Écrasez Collot et les rois.
Robespierre, et vous tous, vous tous que le meurtre accom- Tyrans, tremblez, vous devez expier vos forfaits : [gnei Plutôt la mort que la Montagne Est le cri du fier Lyonnais.
Et toi qu'à regret je délaisse, Amante si cher à mon cœur, Bannis toute indigne faiblesse, Sois plus forte que ta douleur.
Liberté! Liberté! ranime et soutiens son courage! Pour toi, pour moi, qu'elle porte le poids de ses jours. Son sein, peut-être, enferme un gage, L'unique fruit de nos amours !
Digne épouse, sois digne mère, Prends ton élève en son berceau!
Redis-lui souvent que son père, Mourut du trépas le plus beau!
Liberté! Liberté! qu'il t'offre son plus pur hommage! Tyrans, tremblez, redoutez un enfant généreux! Plutôt la mort que l'esclavage Sera le premier de ses vœux !
Que si d'un nouveau Robespierre Ton pays était tourmenté, Mon fils, ne venge point ton père, Mon fils, venge la Liberté!
Liberté ! Liberté ! qu'un succès meilleur l'accompagne ! Tyrans, fuyez, emportez vos enfants odieux ! Plutôt la mort que la Montagne Sera le cri de nos neveux!
Oui, des bourreaux de l'Abbaye Les succès affreux seront courts; Un monstre effrayait sa patrie, Une fille a tranché ses jours !
Liberté ! Liberté ! que ton bras sur eux se promène! Tremblez, tyrans, vos forfaits appellent nos vérins; Marat est mort chargé de haine, Corday vit auprès de Brutus.
Mais la foule se presse et crie.
Peuple infortuné je t'entends!
Adieu, ma famille chérie, Adieu, mes amis de vingt ans!
Liberté! Liberté! pardonne à la foule abusée! Mais vous, tyrans! le Midi peut encor vous punir: Moi, je m'en vais dans l'Èlysée Avec Sidney mentretenir.
J'étais depuis plus de quinze jours dans cette retraite où le temps me semblait bien long, quand un garde national vint m'y demander. C'était un inconnu , qui m'avait rendu le plus important service. Au moment où ma Lodoïska, dénoncée au club par un homme qui avait dit, en propres termes, que puisque la femme de Guadet avait été mise en état d'arrestation, on pouvait bien y mettre la sœur de Louvet, en ce moment il avait été l'avertir et l'avait recueillie chez lui. Maintenant il venait m'inviter à partager son asile. Jugez de ma joie !
En attendant que la nuit fût venue, le bienfaisant envoyé de Lodoïska prit quelque repos. 11 en avatf besoin ; car j'aurais dû recevoir la veille une lettre de ma femme, laquelle ne m'était parvenue que le matin même de ce jour. Lui cependant comptant que je me rendrais, la nuit dernière, à un endroit désigné, m'y avait attendu jusqu'à l'aurore et par un affreux temps; inquiet de ne m'avoir pas vu, il avait fait plusieurs lieues pour m'appor ter un nouveau billet de ma femme et pour m'offrir tout ce qui me conviendrait chez lui. Tant de zèle me paraissait plus étonnant de la part d'un homme qui ne me connaissait que de réputation ; mais j'avais affaire à l'un des mortels les plus généreux et les plus extraordinaires dont cette terre puisse se glorifier.
Rien ne lui coûtait lorsqu'il s'agissait de rendre service a ceux qu'il croyait mériter son estime.
11 nous cachait tous deux dans une chambre au dessus de laquelle logeait un gendarme que ses camarades visitaient toute la journée; et ceux-ci frappaient souvent à notre porte, croyant que c'était celle de leur ami. Y avait-il quelque dangereux message à faire, il s'en chargeait. Un vil coquin, digne commissaire, du pouvoir exécutif, venait d'arriver, apportant des ordres secrets : il allait l'aborder, boire avec lui, tacher de savoir ce qui l'amenait. Barbaroux était sur le point de manquer d'asile ; il offrait de faire mettre dans notre petite chambre un troisième lit. Des visites domiciliaires étaient ordonnées : n'importe, il ne souffrirait pas que nous quittassions sa maison ; lui-même il nous faisait, avec une promptitude et une adresse sans égales, une cache en bois, difficile à découvrir. A l'époque critique où presque toutes les maisons étaient fouillées, ma femme et moi nous passâmes un jour, un jour tout entier dans cette niebe ; lui cependant attendait tranquillement dans la chambre, et si les inquisiteurs venaient à nous découvrir, il les combattrait avec moi jusqu'au dernier soupir. L'embarcation toujours attendue était bien différée : il irait à tout risque prendre des informations et presser l'instant du départ. Nous aurions peut-être besoin de passe- ports : s'il ne pouvait nous en procurer, il nous en fabriquerait. En attendant l'embarquement, qui pourrait tarder beaucoup encore, ma femme parlait de tenter vers Paris une incursion bien nécessaire au salut des débris de notre mince
fortune : afin de pouvoir aider ou défendre ma femme au besoin, il irait et viendrait avec elle. Enfin j'étais inquiet de Péthion, de Guadet, deBuzot : il avait, depuis si longtemps, un si grand désir de les voir ! si je ne craignais pas de lui confier le lieu de leur retraite, il irait les embrasser de ma part. Au reste, il ne céderait à personne l'avantage de nous accompagner avec chevaux, armes et provisions jusqu'au bord de la mer, le jour que nous partirions !
Au reste, c'était un homme universel, que notre ami : bon marin, bon militaire, bon médecin, menuisier adroit, serrurier habile, grand marcheur dans l'occasion, au besoin maître d'escrime ; propre encore à une comptabilité, à une administration, fort bien dans un bureau, dans un cabinet, dans une manufacture, dans un comptoir. Mais ce qui contribua beaucoup à lui concilier toute mon estime, ce fut le goût que je lui reconnus pour les sciences douces, pour ces beauxarts qui annoncent les penchants tranquilles ou vertueux de ceux qui les cultivent ; il était peintre, dessinateur, architecte et botaniste; et dans son intérieur que de qualités aimables et solides ! Économe à la fois et libéral , laborieux et désintéressé , attentif et doux avec ses domestiques ; si bon avec son enfant ! si tendre avec sa femme ! Oh ! quand je l'eus vu dans sa vie privée, combien je m'enorgueillis d'avoir conquis son amitié !
Ce fat chez lui que nous apprîmes la nouvelle que Toulon venait de se donner aux Anglais. Qui l'avait
livré cependant? La foule imbécile disait : Ce sont
les fédéralistes. Les personnes moins ignorantes trouvaient plus naturel que le désespoir eût poussé ses habitants à cette extrémité et que, réduits à choisir, ils eussent encore préféré le joug étranger à celui des dominateurs de la Convention. Les hommes mieux instruits ne doutaient pas que ce ne fût la Montagne. Et d'abord qu'on se rappelle les manœuvres de Wimpfen pour nous enfermer dans Caen, y établir le siège de l'insurrection de l'ouest, nous pousser à des mesures qui nous donnassent les couleurs de la royauté et du parti anglais, fournir ainsi à la Montagne tous les moyens de nous dépopulariser, de discréditer notre cause, d'en détacher tous les départements vraiment républicains et de nous immoler sur l'échafaud en rejetant sur nous, avec toutes les apparences de la justice, tous ses propres crimes. Cette tentative manquée à l'ouest devenait plus nécessaire au midi. Là se trouvaient une foule d'hommes ardemment épris de la liberté, là régnait un esprit public excellent, là étaient honorés et chéris ceux des fondateurs de la République arrachés à leurs fonctions le 31 mai, là étaient méprisés et haïs les Marat, les Robespierre, tous les exterminateurs; et Marseille venait d'acquérir les preuves juridiques, que ceux-ci n'avaient cessé de conspirer pour remettre d'Orléans sur le trône, si ce n'est Robespierre, qui pourtant les servait, mais dans d'autres vues, je crois l'avoir assez dit. Marseille avait d'abord, avec son énergie ordinaire, donné le signal de la résistance à l'oppression. 11 avait été si bien reçu, qu'elle se trouvait au centre d'une coalition départe-
mentale qui, dans son vaste contour, embrassait à la gauche Nîmes, Montpellier, Narbonne, Perpignan, Toulouse, Montauban, Bordeaux; à la droite, Aix, Lyon (là les chefs militaires étaient en secret royalistes , mais auraient été suffisamment contenus par les administrations et le peuple, tous républicains), Bourg, Lons-le-Saulnier, Besançon; et sur son front, Angouléme, Limoges, Clermont, Moulins, Châlon, Dijon même ; puis s'avançant en pointe jusqu'à Reims, par Troyes et Chàlons, faisait une bonne moitié de la France, et menaçait d'écraser de sa masse tous les agents des rois. 11 fallait donc qu'ils rompissent, à quelque prix que ce fût, ce terrible faisceau. Si, parmi les villes coalisées, Tune des plus importantes arborait les étendards de la royauté, le reste de la coalition indignée s'allait précipiter sur elle. Le Midi, prêt à s'élancer sur les tyrans de Paris, s'arrêterait pour tourner ses efforts contre une partie de lui-même ; la Montagne en l'y invitant, se disculperait du reproche de royalisme ; elle le rejetterait indirectement sur les proscrits du 31 mai. L'insurrection des républicains serait étouffée.
Eh ! quelle ville était plus propre que Toulon à cette manœuvre du machiavélisme montagnard ! Une foule considérable d'artisans, sans lumières et sans volonté qui lui fût propre, y était toujours disposée à recevoir, pour un morceau de pain , les impressions diverses qu'on lui voudrait suggérer. Depuis longtemps, au moyen de quelques assignats, on la faisait se mouvoir pour l'anarchie : dès qu'on le voudra, avec quelques
assignats encore, on lui fera demander, en apparence du moins, le retour de Tordre. Les principaux chefs de la marine et de la garnison, pour la plupart, sont royalistes : le dernier ministre de la marine, entièrement dévoué à la faction , a choisi les hommes qui seront à la tète du mouvement ; on leur a dit le mot du guet, comme a Wimpfen : c'est pour la République qu'ils auront l'air d'organiser leurs forces ; c'est à la ruine des républicains qu'ils les dirigeront au moment convenable,
Le moment arrive. Toulon, jusqu'alors furieux de jacobinisme, se déclare tout à coup pour la République et bientôt la trahit. On livre Toulon aux Anglais, et pour des raisons qu'apparemment on le forcera d'expliquer quelque jour, le comité de salut public répand, accrédite et laisse subsister six mois le bruit que Beauvais a été pendu par les Anglais. L'autre député, Bayle, s'est tué dans son cachot. Bayle était un homme violent et grossier que les exagérations de la Montagne avaient trompé jusqu'alors. Quand il aura vu de ses yeux que cette Montagne livrait Toulon à l'Angleterre, et qu'il fallait qu'il devînt, lui, l'instrument ou la victime de cet affreux machiavélisme, il aura eu recours au suicide ; ou bien, s'il a voulu faire du bruit, on l'aura tué. Cependant les Anglais, maîtres de Toulon, le gardent tout le temps que durent la scission de Bordeaux et le siège dè Lyon. S'ils avaient rendu Toulon trop tôt, les troupes qui l'assiégeaient, et qui presque toutes, avant qu on eût eu le temps de les travailler, étaient anti-jacobites, loin d'aller combattre Lyon, se