‹ Mémoires de M. de CoulangesChapitre 2 sur 46 · EXTRAIT · texte numérisé non relu

EXTRAIT

D un Manuscrit de M. de Cof'l.wgf.s, intitulé : Relation de mon Voyage ci Allemagne cl d'Italie ez années 1637 et i658.

«Sur la fin de l'année 1606, mon père ayant a malheureusement pour moi manqué deux charu ces de conseiller au parlement de Paris. Tune à « quarante-quatre et Pautre à quarante-cinq mille a écus, et voyant que celle qui se vendit immédiah toment après enchérit de dix mille, prit la résou Intion, en attendant un meilleur temps, de me m donner un office du parlement de Metz ; ce « qu'ayant exécuté au mois de mars de l'année « 1657, je partis de Paris, le dixième d'avril, pour i aller m'y faire recevoir, et je me rendis à Toul , u où le parlement tenoit alors ses séances. »

« Aussitôt après mon arrivée, je sollicitai Mes- « sieurs, et j'obtins le soit montré sur mes lettres; « mais comme c'est une règle dans cette compa- « gnie d'y faire une résidence de trois mois avant .i d'y être reçu, pour fréquenter le barreau et se u rendre plus capable, je ne fus admis à prendre u la loi que le vendredi sixième juillet, et je tom- «bai sur la loi troisième du titre 25 de alendi^

.. libcris, au Ve livre du code, que je rendis le « mardi d'après : auquel jour ayant répondu aux a arguments de huit ou neuf disputants pendant u deux heures , et la compagnie étant demeurée « satisfaite, je prêtai le serment, et je fus installé « sur les fleurs de lis. »

a Pendant le séjour que je fis en cette ville, « l'empereur Ferdinand III , de la maison d'Au- « triche, mourut (i); et l'assemblée des électeurs « et des princes de l'empire étant convoquée à « Francfort sur le Mein, pour le mois de septemu bre de la même année, le roi y envoya ses amxibassadeurs, M. le maréchal duc de Gramont et « M. de Lyonne. »

« Comme il y avoit quantité de jeunes gens des u meilleures maisons de Paris, qui sui voient l'am- « bassade , et que ce voyage ne pouvoit être que «très agréable, mon père eut la bonté de m'ac- « corder de le faire; il s'y porta d'autant plus voa lontiers que M. de Chésières (2) , mon oncle , u venoit avec M. le maréchal de Gramont. »

u J'acceptai ce parti avec joie, mais comme «M. de Nointel (3), un de mes meilleurs amis,

(1) Il mourut, le 2 avril 1667, après un règne de vingt ans.

(2) Louis de Coulanges, sieur de Chésières, oncle de Coulanges et de madame de Se vigne. Il mourut au mois d'avril 1675. {Voyez les lettres 358 et 35g, tome IV, p. 117 et 118.)

(3) Je crois que c'est le même Olier de Nointel , depuis ambassadeur à Constantinopie , qui fit en 1673 un voyage dans l'Archipel , et rapporta en France deux inscriptions

Bl g. DE COU LANGES.

-■ (jiii dans la cherté «les charges de Paris étoit u venu ainsi que moi se réfugier dans le parieu ment de Metz, <-i M. de Gargam (i);, conseiller « au même parlement, avoienl dessein de faire ce «voyage, nous primes La résolution de nousjoinu die ions trois ensemble. »

M. de Coulanges, accompagne <!<• MM. de Nointel et o\ Gargam, se rendit à Francfort. Il y précéda de quelques jours les ambassade urs , ût il y assista à leur entrée solennelle qui fut digne des représentants d'un roi de France; voici comment il l'a décrite:

« Le dimanche dix-neuf les ambassadeurs de «France firent leur entrée sur les quatre heures « du soir; il ne se pouvoit rien voir de plus ina- «gnifique; voici ce que j'en ai remarqué: dix «officiers de cuisine et d'écurie de M. de Lyonnc «marchoient les premiers, montés sur de bons « chevaux; ils étaient suivis de trois suisses, vêtus « de drap feuille-morte, à bandes de velours blanc «noir et bleu, bordées d'un passement d'argent, « les chapeaux ornés de plumes, tenant des cannes «à la main. xVprès les suisses, veuoient dix mu- ^lets dont les têtières étoient argentées, les poi- « trails couverts de franges d'or; cinq avoient des

athéniennes que l'on voit aujourd'hui au Musée des antiques. ( Ployez l'histoire de F académie des inscriptions de M. de lioze , tome II, p. 268. )

(1) Les descendants de M. de Gargam, conseiller au parlement de Metz , existent encore dans cette dernière ▼Ole.

k couvertes (i) de velours bleu, et cinq de velours

« feuille- morte, enrichies de broderies d'or et

«d'argent aux armes de leur maître, relevées en

«broderie. Marchoient ensuite trente officiers de

« cuisine et d'écurie de M. le maréchal de Gra-

« mont , fort bien montés , et quatre suisses vêtus

a de drap jaune à bandes de velours rouge et noir,

abordées d'un gros galon d'argent, leurs cha-

« peaux couverts de plumes et des cannes à la

« main. Suivoient dix-huit mulets avec des tê-

« tières dorées et argentées , les poitrails couverts

a de franges d'or et d'argent, avec des couvertes

« de velours jaune, bordées d'une grande crépine

« d'or et d'argent , tout éclatantes d'une broderie

«magnifique aux armes de ce maréchal, relevées

« par le manteau ducal et les bâtons de maréchal

« de France , en broderie d'or et d'argent. »

«L'écuyer de M. de Lyonne, lestement vêtu, « paroissoit ensuite à la tête de dix pages mar- <c chant deux à deux, vêtus d'habits de drap feuille- « morte , chamarrés de bandes de velours noir «bleu et blanc, bordées d'un galon d'or et d'ar- « gent et les manteaux de même doublés de ve- «lours bleu. Deux fort beaux chevaux de M. de « Lyonne, dont Tun étoit couvert d'une housse de

(i) A l'époque à laquelle ce voyage a été écrit, ou disoit quelquefois , couverte pour couverture, mais Chapelain, très versé dans la connoissance de la langue, pensoit que le dernier mot étoit le seul bon ; l'usage a confirmé son observation. {V 'oyez les Remarques de Vaugelas sur fa langue françoise , tome III. p. 181. Paris, i7?>8.)

DE M. !)l ( :or I. A .Ni. I .v. !>

« velours bleu et l'autre de velours vert, enrichie* «d'une belle broderie d'or <"t d'argent, étoient « incncs en main par quatre palefreniers vêtus de u livrées. »

«Lecuyer de M. le maréchal duc «le (m amont. n vêtu superbement, etoit à la tète «le douze page* «marchant deux à deux, vêtus d'un drap jauni «couvert de bandes de velours noir et rouge, «bordées d'un galon d'argent et les manteaux de « même, doublés de velours cramoisi. LesgentiLs- « bommes de M. de Lyonne richement velus ve- « noient après, suivis de ceux de M. le maréchal «duc de Gramont, magnifiquement habillés.»

«Cinquante autres gentilshommes de qualité, a qui avoient suivi M. le maréchal, entre lesquels «étoient les deux fils de M. de Lyonne, mar- « choient ensuite éclatants de broderies, d'or et « d'argent, montés sur de beaux cl ie vaux (ouverts « de rubans. »

« Après cette troupe un gentilhomme du mare* « chai , vêtu aussi magnifiquement que les autres, « paroissoit à la tête de dix chevaux d'Espagne m couverts de housses et de selles en broderies d'or «et d'argent, avec des mors et des étriers dorés. « des brides de soie et d'or, conduits chacun par « deux palefreniers vêtus de livrées. Venoient en* « suite un trompette de M. de Lyonne et deux de • M. le maréchal , avec un timbalier, vêtus de cau saques aux couleurs de leurs maîtres toutes cou- « vertes d'argent; les banderoles étoient en bjTOr « dei iesd'oret d'argent avec leurs armes de même, «< les timbales couvertes de velours jaune en bro-

« deries d'or et d'argent et les armes de M. le ma- « réchal aussi en broderies. »

« Après cette longue suite parurent les ambassadeurs; M. le maréchal duc de Gramont, à la «"droite, vêtu d'un justaucorps couleur de feu le «plus magnifique que Ton puisse imaginer, avec « une confusion de plumes blanches sur son cha- « peau , la plus agréable du monde , et monté sur a un cheval d'Espagne gris , couvert de rubans de « couleur de feu et blanc, avec une selle de ve- « lours noir brodée d'or et d'argent. M. de Lyonne « étoit à sa gauche sur un fort beau cheval dont «la housse étoit magnifique. Six bandes de six «valets-de-pied chacune marchoient devant eux, « vêtus de livrées , avec des plumes à leurs cha- « peaux et des baudriers à frange d'argent. »

« Derrière M. le maréchal étoient son capitaine * et son lieutenant des gardes , et derrière M. de « Lyonne, son maître-de-chambre. Une longue file « de carrosses marchoit ensuite; les deux premiers « étoient ceux des ambassadeurs ; ils étoient mau gnifiques, fort dorés, les armes peintes, les de- « dans en velours rouge cramoisi, chamarré d'un «grand galon d'or et d'argent, les revers des porte tières pendants jusqu'à terre, enrichis du même « galon et d\me belle crépine ; ils étoient tous les « deux tirés par six beaux chevaux. Messieurs de « Francfort sortirent au-devant, en quatre compah gnies de cavalerie fort lestes, et firent tirer force <( canons. Plus de deux mille hommes étoient en « armes aux portes , dans les rues , dans les places m publiques et devant les maisons de MM. les am-

« bassadeurs; l'infanterie fit les salves avee un fort » bel ordre. »

Coulanges, après avoir visité plusieurs villes d'Allemagne, se rendit à Munich; nous le laisserons continuer son récit :

« M. Amelot (i) me proposa de faire te voyage u de Munich, et je l'acceptai d'autant plus volonté tiers qu'il ne se passoit rien de considérable à u Francfort. MM. Amelot, Le Camus (2), de Noin- « tel , Cornuel (3) , Gargam et moi , nous partîmes «le 27 septembre (1657). »

Nous ne suivrons pas M. de Coulantes dans tous les détails de son voyage, mais nous nous arrêterons avec lui sur les personnes qui coin pu soient alors la cour électorale.

(1) Charles Amelot de Gournay, président au grand conseil, mort d'apoplexie le 12 février 1671. ( Voyez Ta lettre de madame de Sévigné du même jour, tome If, page 129.)

(2) Nicolas Le Camus, seigneur de La Grange, frè»e •1 Etienne Le Camus , depuis évéque de Grenoble et cardinal. Nicolas, après avoir été conseiller au grand conseil, devint procureur général, et ensuite premier président de la cour Aa aides.

(3) M. Cornuel, mari de la dame que ses bons mots ont rendu célèbre , mourut avant le surintendant de Bullion , qui mourut lui-même, le 22 décembre 1G4O. (I- oyez les Mémoires de La Houssaye , tome 11. p. j:>8 ) Ainsi il s'agit ici d'un fils de madame Cornuel ,

Qui tic femme n'eut rien, Que d'avoir donné la lumière A quelques enfanta gens <!<• bien , Et peu ressemblants » leur mi

« Dans l'envie que nous avions de saluer Péleeuteur(i) et Adélaïde de Savoie (2), sa femme 7 u nous crûmes devoir nous adresser au comte de «Curtz(3), le grand-ministre, ou plutôt le gou- « verneur de ce prince. Dès le lendemain de notre «arrivée, après lui avoir demandé audience et u l'avoir obtenue, nous fûmes le visiter. Il vint « au-devant de nous jusqu'à son antichambre, où « il nous reçut avec des civilités et des assurances « de services qui nous ravirent; il nous fit passer « de là dans sa chambre et ne voulut jamais prenu dre le pas sur nous. Après nous être entretenus « de plusieurs choses , nous le suppliâmes de vou- « loir bien nous présenter au prince, son maitre ; « il nous assura qu'il ne manqueroit point de l'a- « vertir de notre arrivée, et de nous ménager au- «près de lui le temps d'avoir cet honneur; qu'il u nous en rendroit réponse dans l'après- dîner. « Nous sortîmes de chez lui satisfaits au dernier u point; pour comble de civilité il nous reconu duisit jusqu'à notre carrosse, quelques instances m que nous lui pussions faire pour l'en empêcher. a Aussitôt après le dîner, il nous manda par un u gentilhomme que M. l'électeur n'éloit pas visible «pour ce jour-là , que cependant, pour nous di-

(1) Ferdinand Marie . duc et électeur de Bavière , mort le :i-j mai iCjy.

(2) Henriette- Adélaïde de Savoie, petite-fille de Henri IV, par sa mère, Christine de France. Elle avoit été mariée «n i65o; elle mourut le 18 mars 1676.

(3) Il mourut le 10 juillet 1662. ( Note de Couhmges.)

DL M. l>f. C'iri.AMiES. i)

:. m rtir, nous pouvions venir au palais, dont le a concierge avoit ordre de nous faire voir toutes « les curiosités. «

ci Le samedi i/| octobre, nous attendîmes toute « la matinée des nouvelles du comte, niais v<>\ an! «qu'il ne venoit personne de sa part, nous ju- « geâmes à propos de l'envoyer faire ressouvenir « de la promesse qu'il nous avoit faite; il nous « manda que nous ne nous missions point en «peine, que nous aurions toute sorte de contenir lement, mais qu'il avoit ouï dire au prince qu'il «iroit à la chasse l'après-dîner; qu'il le sauroit « assurément , et qu'en ee cas il faudroit remettre «au lendemain; que s'il ne nous envoyoit rien «dire, c'en seroit une marque infaillible. Nous « passâmes encore tout ce jour dans l'attente. Sur «le soir le comte de Furstembcrg (i), ambassa-

(i") Ilerman Egpn, comte de Furstemberg , frère du cardinal, crée prince ainsi que ses frères par l'empereur linand III , avoit <:té principal ministre de Maximilien7 père de l'électeur Ferdinand -Marie ; il étoit alors chef du conseil de Maxhnilien-Henri de Bavière, «lecteur de Cologne. Ce dernier, de concert ;*ec les ambassadeurs de France, venoit de l'envoyer à Munich dans la Mie d'amener l'électeur de Bavière à se mettre sur les rangs pour l'empire. Le cardinal Mazai in avoit déjà envoyé dans cette cour un musicien italien nommé' Alto, qui étoit connu de l'éleetrice , et qui ne eessqit de répéter que l'électeur de Bavière amliitionnoit la couronne impériale; les lettres de l'éleetrice conîirmoient ses récifs. Après le départ du comte de Furstemberg, l'électeur écrivit à ses ambas- ?adeuis-pour désavouer tout ce que ce dernier pourroit

« cîeur de Cologne, ayant appris que nous étions «en cette ville, nous envoya prier de le venir « voir ; nous le fîmes , et lui ayant appris tous les « délais que le comte de Curtz apportoit à nous « faire saluer l'électeur, il nous dit que ce grandie ministre nous amuseroit toujours de la sorte, et « que son intention n'étoit autre que de nous re- « buter par de semblables réponses, et de nous «faire sortir de la ville, sans en saluer les pu!:- « sances; que la véritable cause du refus qu'il nous « faisoit étoit notre qualité de François, et que « comme la France n'avoit d'autre intérêt que de «faire prendre l'empire au duc de Bavière, afin « d'en frustrer la maison d'Autriche (i), il appré-

dire , et le docteur Exel , l'un d'eux, dit en plein collège que si tous les électeurs voulaient couronner son maître , il secoueroit la tête pour laisser tomber la couronne à ses pieds. Il fut alors re'solu que le mare'chal de Grarnont se rendroit à Munich, comme simple particulier, sans y déployer le caractère a ambassadeur. I! avoit été prisonnier du dernier électeur, et le comte de Curtz avoit été son bote. L'électeur, en causant avec le maréchal, désavoua le discours du docteur Exel ; il témoigna sa gratitude envers le roi de France pour le désir que montroit sa majesté de le voir parvenir à cette haute dignité; mais cette bonne disposition étoit paralysée par le comte de Curtz, qui finit par dire nettement au maréchal, en présence de l'électeur, qu'il ne conseilleront jamais à son maître d'accepter l'empire. {Voyez les Mémoires du maréchal de Grarnont, tome II, passim. )

(i) Le cardinal Mazarin et M. Sérvien, surintendant lies finances, voulant priver de l'empire la maison d'Au- • cas de refus de l'électeur de Bavière. p<

DE M. DE COULANGJ S. I £

idoit que nous n'en glissassions, à l'électeur «ou à L'électrice, quelque mot qui pût préjudicier h à ses intentions , qui tendoieul toutes â éloigner

« le duc de Bavière de cette pensée , el à faire tous «ses efforts pour empêcher qu'une telle dignité

«ne sortit de la maison d'Autriche, par laquelle « il <;toit gagné; qu'il avoit même un frère dans «un poste considérable, auprès du roi de Ilonugrie. H nous conseilla de venir le lendemain « dimanche à la messe de l'électeur, dans la cha- « pelle du palais, et que peut-être il pourroit nous «le faire saluer, sans le secours du comte de « Curtz. u

« Nous profitâmes de cet avis , et nous ne man- « puâmes pas, le dimanche matin, de nous présenter à la porte du palais pour y entrer, mais «les suisses, contre la coutume, nous repoussè- « rent; dans cet embarras, un gentilhomme de « la chambre, à la clef dorée, qui venoit aussi du « dehors pour se rendre à la messe de l'électeur, «nous demanda fort civilement ce que nous sou- « haitions; nous le lui dîmes, alors il commanda « aux suisses de nous laisser passer, mais ils n'en «voulurent rien faire, disant qu'ils avoient l'or- « dre très exprès de ne point permettre aux Fran- « cois l'entrée du palais. Aussitôt ce gentilhomme

toient à la couronne impériale le duc de Neubourg, et même, dit le comte de Bricnne dans ses Mémoires, ils espéroient « qu'ils ponrroient taire naître aux aliéna inàs « l'envie de la déférer au roi? » Au reste, i isade

produisit la liçie.' du Rhin, qui fut duo principalement à L'intervention du prince de Fursteml

«fort surpris, nous dit que cette règle étoit si ^nouvelle, qu'il n'en avoit jamais ouï parler, et « que de ce pas il en alloit avertir le comte de « Curtz, son beau-frère, qui bien assurément ne «permettroit pas que nous fussions traités de « cette manière. En effet , un moment après , « comme nous étions dans une église peu éloi- « gnée du palais, un homme vint de sa part nous «prier de revenir, et nous dit que les suisses « avoient ordre de nous faire entrer. Nous y retournâmes, et l'on nous conduisit dans la cha- « pelle, où le prêtre étoit déjà à l'autel. Les princes « d'Allemagne se mettent ordinairement dans des «tribunes faites exprès, d'où ils entendent la u messe, voyent tout le monde, et ne sont vus « que quand il leur plaît. Nous fûmes donc in- « troduits dans la chapelle , mais au moment où h nous levâmes les yeux pour regarder le prince « et la princesse , ils disparurent aussitôt ; et a comme nous en étions dans l'étonnement, des «officiers vinrent, avec une civilité admirable, h nous prier de nous asseoir et de passer dans des «chaires où nous serions plus honorablement; « nous y passâmes après quelques compliments ; «mais véritablement, comme ces chaires étoient u placées au-dessous de, la tribune électorale, « nous ne pûmes rien voir, et nous nous aperçû- « mes trop tard que cette civilité ne nous avoit «pas été faite pour l'amour de nous, mais pour «nous mettre en milieu, d'où nous ne pussions tvoir ni l'électeur ni l'électrice. A peine fûmes- -s places que toute la cour revint à

DL. M. DL COULANGES. l3

*la tribune, et nous entendîmes de eette façon «une grand'messe en musique qui dura deuxheu- « res. Lorsqu'elle fut finie, la cour se retira, et et nous revînmes à notre logis, tout aussi avanie ces que nous étions. A peine v fûmes-nous, que «le comte nous manda que nous ne pouvions ce ce jour-là saluer l'électeur, ni même les six jours <c suivants, pareequil avoit beaucoup d'affaires.»

«Nous apprîmes cependant que madame l'élec- « triée souliaitoit fort de nous voir , et qu'elle a avoit dit à M. le comte de Furstemberg, que «quelques instances qu'elle eût faites, on ne lui « avoit pas voulu donner ce contentement ; et que u pour nous favoriser au moins de quelque chose, «elle étoit montée à cheval, dans le jardin du «palais, et avoit ceint Fécharpe blanche, ce qui « avoit fait quelque rumeur a la cour (i). »

« Comme nous vîmes que la dernière réponse « du comte de Curtz, était proprement nous donce ner notre congé, nous résolûmes de partir de ce Munich le lundi quinzième, jour de Sainteci Thérèse , après néanmoins nous être mêlés avec «le peuple dans l'église des Carmes, où toute la u cour devoit venir; aucun de nous ne pouvait u se résoudre à s'en aller sans avoir fait ce dernier « effort pour voir madame l'électrice,de la beauté

(i) « C e'toit une des plus belles princesses qu'un pût m voir et qui avoit tout l'agrrincnt et le solide dans l'es- ■ prit qu'on peut avoir; elle ehantoit et jouoiî du luth e:i «perfection, et s'intéressoit vivraient à tout ce qui pon- « voit avoir relation à la grandeur du roi et de la France « ( Mémoires du maréchal de G r amont . tome II , p. 84- ) »

l4 EXTRAIT DU VOYAGE

« de laquelle il étoit tant parlé. Notre dessein réusm sit mieux que nous n'osions l'espérer; l'électeur « et l'électrice arrivèrent presque en même temps « que nous, par un corridor qui va du palais dans « toutes les églises. Aussitôt qu'ils furent dans leur a tribune, l'électrice qui avoit sa coiffe baissée, u nous ayant aperçus, la leva et Fôta ensuite tout- « à-fait; elle nous regarda de l'air le plus gracieux «du monde, nous montra à son mari, et nous « témoigna, par ses gestes, que c'étoit malgré elle « que nous n'avions pas eu l'honneur de la sa- «luer (i) Elle est une des plus belles prince cesses du monde, et des plus accomplies; mais «je crois qu'il se peut dire, en même temps, des « plus malheureuses ; elle vit dans une contrainte «continuelle et n'a pas la moindre liberté; le « comte de Curtz ayant mis la jalousie dans la «tête de son mari, pour l'occuper, ce qui amuse «si bien ce pauvre prince (2), qu'il est dans de « continuels soupçons, et ne quitte pas sa femme

(1) Il y a ici huit lignes de biffées au manuscrit ; Coulanges a e'crit de sa main à la marge ce qui suil : «Elle a été aussi heureuse depuis la mort du comte de « Curtz qu'elle avoit été malheureuse auparavant ; elle a « eu plusieurs enfants et entre autres Marie - Louise- 51 Christine, dauphine de France. »

(2) Le maréchal de Gramont dit. dans ses Méinoires , que l'électeur « étoit entièrement résigné aux volontés « de ses ministres : du reste dévot et pieux autant qu'on «le peut être, et très convaincu qu'en suivant la con- « duite de ses directeurs, il pouvoit aussi peu errer que *le pape >

DE M. DE COULAXGES. 1.5

«d'un pas. dépendant le comte gouverne tout, «il est le souverain maître, et il dispense les «grâces à sa volonté, n

«Il n'est point de cloître où l'on vive plus réugulièrement et avec plus de sévérité que dans a cette cour; on s'y lève tous les jours à six heures «du matin, on y entend la messe à neuf, on y « dîne à dix ou dix et demie; on est une heure et «demie à table; on y assiste à vêpres tous les «jours, et il n'y a plus personne au palais à six «heures du soir, hors quelques domestiques né- «cessaires; on soupe à cette même heure, on se « couche à neuf, ou à dix , tout au plus tard, et « par-dessus tout cela, ils ont tous les avents un « rorale qui finit seulement à Noël, et où il faut se «trouver dès les sept heures du matin (i). Crest « ainsi que la belle Adélaïde passe sa vie qui doit « lui être bien pénible, après avoir été élevée dans «la cour de Savoie, la plus agréable et la plus « divertissante de toutes les cours. »

« Après avoir considéré avec grand loisir toute « la cour de Bavière, composée de 1 électeur et de n sa femme, de l'electriee douairière (>.), mère de « l'électeur et sœur de l'empereur dernier mort , «du prince Maximilien (3), son second fils, du

(i) Nous avons déjà fait connoître ce passage dans la note de la lettre 718 de madame de Sévigné, tome VII, p. 238.

(2) Marie-Anne d'Autriche, fdle de l'empereur Ferdinand II. Elle mourut le 28 septembre i665.

(3) Maximilien-Philippe-Jérome , duc de Bavière, marié le o..\ avril 16G8 ave.-; Mauiicctte-Fébronie de La.

iG EXTRAIT DU VOYAGE

a prince Albert (i), oncle de l'électeur d'aujouru d'imi, et père de l'électeur de Cologne (2) et de « l'évéque de Freisengen(3), nous montâmes dans «notre carrosse et sortîmes de Munich pour reu prendre le chemin de Francfort. »

De Munich, Coulantes et ses compagnons de voyage se rendirent à Stuttgard, et ils s'empressèrent d'aller présenter leurs hommages au duc de Wurtemberg (4). Il faut laisser Goulanges continuer son récit :

« Après avoir entretenu le prince pendant quelce que temps, il nous retint à dîner, et nous l'ac-

Tour, fille du duc de Bouillon. Il administra la Bavière pendant la minorité de son neveu, et mourut sans poste'rite', le 20 mars 1705.

(1) Le prince Albert de Bavière, mort le 5 juillet 1666. Il étoit le chef de la branche de Leuchtemberg , éteinte en 1688.

(2) Maximilien-Henri de Bavière, archevêque et électeur de Cologne, mort le 3 juin 1688. Cette mort donna lieu à l'élection du cardinal de Furstemberg ; le pape Innocent XI n'ayant pas voulu la confirmer, il y eut à ce sujet de longues discussions entre la cour de Rome et celle de France.

(3) Albert Sigismond , évéque de Freisengen et de Ratisbonne, mort en 1680.

(4) Léopold-Frédéric , duc de Wurtemberg, mort le 1 5 juin 1662. (JYote de Coulanges.) Je crois que cettenote contient une erreur ; Léopold-Frédéric, chef de la branche de Montbelliard, n'eut point d'enfants de Sibylle, sa cousine. Tout indique que Coulanges étoit reçu par Éverard VIIIe du nom, duc régnant de Wurtemberg , qui ■urarot le xi juillet 1674.

T) I. M. DE COULAMGES. 17

m compagnâmes dans «me grande salle, où déjà h tes viandes étoient servies sur une table longue «et étroite. M. le duc se plaça au bout, et en-

u suite, d'un même (•<>• :. les princes son frère et m son 6k , les princesses ses filles et ses sœurs, et k les comtesses de sa cour, et de l'autre, on nous

{(fit asseoir avec quelques comtes de l'empire, «vis-à-vis de ees dames. Les viandes étoient «noires, maigres, sèches et poivrées selon la « mode du pays; quantité de ragoûts extraordi- «naires, comme des oisons farcis de pommes (t cuites et de pruneaux, des poulets au beurre «lardes de clous de girofle, et des pâtés les plus détestables du inonde; l'ecuyer tranchant fai- « soit son devoir pour servir toute la compagnie. u Le due, de son coté, commencoit mille santés, >< tantôt de vin blanc, tantôt de vin clairet, dans u de grands verres d'une hauteur démesurée. Nous -lui fîmes raison fort régulièrement, et je puis u dire que quelques uns de nous, au sortir de ta- > Me, avoient plus besoin de dormir et de se re- « poser que d'aller a la chasse, où ce prince nous .. mena; il étoit à cheval avec toute sa cour, et « nous étions dans un de ses carrosses. Arrivés u au lieu destiné, nous trouvâmes de grandes toiles «tendues, qui renfermoient quantité de sanicgliers qu'on avoit détournés et poussés dans ce u lieu quelques jours auparavant. Le long des « toiles, d'espace eu espace - « toient postés quatre ((OU cinq hommes armes de pieux, cachés dans «de petites loges de toi).. Pour nous autres, qui « ne connoissions point cette >oite de chasse,

l8 EXTRAIT DU VOYAGE

u nous montâmes dans des chariots qu'on avok « amenés exprès , d'où nous eûmes sans péril tout « le plaisir de la chasse.»

« Cependant de gros dogues d'iVngleterre , aru mes pour se garantir des morsures, battoient la u campagne et poursuivoient les sangliers si chau- « dément, qu'ils venoient se jeter dans les toiles «pour s'échapper; mais au lieu d'y trouver leur « salut, ils y trouvoient la mort, parceque les gens h qui les y attendoient de pied-ferme , ne les « manquaient pas. Le duc en tua plusieurs de sa « main , aussi bien que les princes son frère et «son fils; et lâchasse, après avoir duré quatre u heures, finit avec la vie de soixante-six san- «gliers, et même de quelques biches et daims. u Le temps de retourner à la ville étant venu , «et le dénombrement des morts fait, nous nous « approchâmes des princes pour les congratuler et «leur dire dans quel étonnement une chasse si «prodigieuse nous avoit jetés ; mais ils nous en « firent au contraire mille excuses, protestant que «jamais ils n'en avoient fait une aussi peu consi- «dérable, et qu'ils avoient accoutumé de jeter « par terre des six et des sept-vingts sangliers dans « un après-diner ( i). »

« Les princes s'en retournèrent comme ils « étoient venus, et nous retournâmes en carrosse, « encore étourdis des santés du matin. Arrivés au « palais , nous voulûmes prendre congé de M. le

(i) Le duc de Wurtemberg e'toit grand veneur de l'empiré.

df, m. df. cori \nges. rg

«duc, et lui rendre grâces de toutes ses faveurs, «mais il nous retint encore • souper , quatre que « nous étions; les deux autres, malades d'avoii «trop bu le matin, s'étoiem échappes. La table «fui servie aussi poliment, el avec autant de « délicatesse qu'à dîner. Les princes, prince* «et comtesses prirent leurs premières places, et «nous autres les mêmes que nous avions eues. u Aussitôt que nous fumes à table, les musiciens «avec des orgues commencèrent d'entonner des «airs latins, et je puis dire avec vérité que ce ((liant ressembloit beaucoup à celui des vêpres. «Le duc commença par porter la santé du roi « de France , et ensuite de toutes les puissances de i* la terre; je demandai de l'eau pour tâcher, dans - le rude choc que nous allions essuyer, de tremaper un peu mon vin; mais quelques instances « que je fisse, il me fut répondu que l'eau nYu- « troit jamais dans la salle d'un si grand prince « que M. le duc .le Wurtemberg. Il me fallut donc «résoudre à tout événement, et je commençai *. «boire des mieux, tantôt du blanc, tantôt du h clairet, tantôt de l'un et de l'autre mêlés ensein- «bîé, tantôt <\\'ux verres à-la-fois, et quel que - «fois trois, selon qu'il plaisoit au prince. Nous «fûmes quatre ou cinq heures à table et nous ne «cessâmes de boire; les princes s'en donnèrent «par-dessus la tête, aussi bien «pie nous, et sitôt u qu'un de la compagnie doit hors d'état, il étoit «enlevé par quatre personnes, et conduit hors u de la salle. C'étoil nue chose admirable de voii v. les protestations de services que le prince nous

« faisoit et que nous lui faisions. Il nous ernbras- « soit étroitement, et nous lui parlions avec au- « tant de familiarité que si nous l'eussions vu h toute notre vie ; mais enfin , comme il est dif- «ficile de boire toujours, et qu'il n'y paroisse « pas , nous fûmes les uns après les autres empor- « tés hors de la salle, et jetés dans un carrosse du «duc qui attenaoit au bas de l'escalier, et qui, « en quatre voyages, mena chacun de nous à son « hôtellerie (i). Le lendemain matin nous étions «plus morts que vifs; nous voulûmes néanmoins «partir pour continuer notre route; l'hôte avoit « reçu l'ordre de ne pas prendre un sou de notre « argent , M. le duc nous voulant faire civilité « entière. Nous ne prîmes pas autrement congé « de ce prince, que nous apprîmes être encore au «lit, tout étourdi de la soirée précédente. »

De retour à Francfort Goulanges et ses compagnons firent le voyage d'Heidelberg où le prince « palatin (2) faisoit sa résidence. Ils y séjournèrent

(1) Le maréchal de Gramont parle aussi de ces dîners allemands qu'en bon françois nous appellerions des orgies. «Le jour de bataille, dit-il, fut pris chez le comte « Égon de Furstemberg , où se trouvèrent les électeurs « de Mayence et de Cologne : le dîner dura depuis midi u jusqu'à neuf heures du soir, au bruit des trompettes et «des timbales, qu'on eut toujours dans les oreilles; on « y but bien deux ou trois mille santés , la table fut « étayée , tous les électeurs dansèrent dessus , le maré- « chai , qui étoit boiteux, y menoit le branle, tous les « convives s'enyvrèrent. » ( Mémoires, tome II, p. 60. )

(2) Charles-Louis, duc de Bavière, comte palatin du

DE M. DE COULANGLS. 21

pendant huit jours et y furent admis plusieurs fois à la table du prince cpii voulut bien leur permettre de boire à la française, u Nous saluâmes «aussi la princesse, sa femme (1), de la maison « de liesse, et la princesse Sophie, sa sœur (2), qui «est une personne admirable , dont l'esprit ravit «tout le monde; elle a été mariée depuis avec le u duc de Hanovre de la maison de Brunswick. »

Coulantes se rendit ensuite à Venise dont il décrit les principaux monuments. On lui montra dans le trésor de Saint-Marc un diamant d'une

Rhin, créé huitième électeur à la paix de [Munster, en 1648, sous le titre d'arehitrésorier de l'empire. Il mourut le 7 septembre 1680. Elisabeth-Charlotte de Bavière, sa fille, épousa , le 16 décembre 167 1 , Philippe de France, duc d'Orléans, frère de Louis XIV.

(1) Charlotte de Ilesse-Cassel , mariée le 12 février i65o, au comte palatin du Rhin; elle étoit sœur d'Emilie de Ilesse-Cassel , princesse de Tarente ; aussi madame rie Sévigné écrit-elle de cette dernière : « Madame l'a mandée « avec tendresse , comme sa bonne tante. ( LeUre 479 ' « tome V, p. 174- ) " Madame aime assez cette tante, elle m baragouine de l'allemand avec elle ; cela importune la «Monaco.» {Lettre 49^, tome V, p. 220.)

(2) Sophie de Bavière épousa, le 17 octobre i658, Ernest-Augure de Rrunswick, duc de Hanovre; ses héritiers présomptifs furent appelés, par un acte du parlement, à succéder à la couronne d Angleterre, à cause ri'Klisabeth, sa mère, fille de Jacques Ier. C'est en vertu de cet acte que son fils, Georges-Louis , fut couronné, le3i octobre 1 7 ï4 ■) au pivjivlice des droits de quarantecinq personnes, que leur naissance appeloit au trône avant lui.

B2 EXTRAIT DU VOYAGL

grande valeur, donné par Henri III, à son retour de Pologne. Il y vit aussi l'armure que Henri IV portoit en conquérant son royaume (i), noble trophée dont ce monarque fit don à la république, comme d'un gage de son amitié.

Il passa de là en Italie, visita Notre-Dame-de- Lorette et en admira le trésor. Il y vrt un coeur d'or, enrichi de diamants, donné par Henriette de France, reine d'Angleterre, femme de l'infortuné Charles Ier. En l'ouvrant, on voyoit cette princesse à. genoux , qui présentoit le cœur du roi à la sainte Vierge, avec ces mots : Quo chariiis eo libentiùs (2). On lui montra également deux yeux et un cœur, tout couverts de gros diamants, donnés par Madame royale de Savoie (3); la couronne et le sceptre de la reine Christine de Suéde (4) et un modèle de la Bastille de Paris en argent ciselé, hommage de Henri de Bourbon, prince de Condé (5). Il se ren-

(1) Agrippa d'Aubigné, dans son Histoire universelle, appelle Henri IV le conquérant du sien.

(2) Plus il m'est cher, plus j'ai de plaisir à l'offrir.

(3) Chrétienne de France, fille de Henri IV. On verra plus bas Coulanges admis à l'honneur de lui faire sa cour.

(4) Us étoient en or et de la valeur de dix mille livres. ( Voyez les OEuvres de Louis XIV, tome VI, page 282.) Christine les offrit à Notre-Dame-de-Lorette, en se rendant à Rome pour la première fois, en i655.

(5) Henri de Bourbon, père du grand Condé, fut arrêté le Ier septembre 1616, par l'ordre de la reine régente, Marie de Médicis, d'après le conseil du maréchal d'Ancre. Le prince fut conduit à la Bastille, et transféré à Vincennes après la mort du maréchal ; il ne fut mis en

HE M. DE COULAXGES. ^3

dit ensuite à Home, où il arriva le 25 mars i658. sous le pontifical d'Alexandre VII (i).

Nous ne suivrons pas Coul anges dans la description qu'il donne des antiquités et des palais qui font l'ornement de la capitale du monde; mais nous avons cru qu'on liroit avec quelque intérêt ce qu'il a dit sur l'état de la peinture en Italie ;i cette époque. Il faut seulement se souvenir que Coulantes n'étoit qu'un ami des arts, et qu'il étoit loin d'en avoir fait une étude approfondie. Après avoir énumeré les grands artistes qui immortalisèrent le siècle de Léon X, il parle en ces termes de ceux qui soutenoient encore la réputation de l'Italie: « Le siècle d'aujourd'hui, dit-il, nous y u fait voir de nouveaux hommes qui , s'ils n'éga- « lent pas les premiers, les imitent au moins et les u suivent de bien près. Vous y voyez un Piètre de « Cortone (2) qui , selon les Italiens , emporte la « palme sur tous les autres ; il est, en effet , excel- « lent pour les grandes figures , auxquelles il s'est u particulièrement adonné, et cela se juge par les

liberté que plusieurs mois après. Le modèle d'argent dont parle Coulanges étoit un ex voto envoyé par le prince.

(1) Fabio Chigi, de Sienne, élu pape le 7 avril i655, mourut le 22 mai 1667.

(2) Pietro Berielllni, surnommé de Cortone, né en i5g6, mort à Rome en 1669. Cet artiste se distingua sur-tout par ses grandes compositions du palais Barberini, dit Je Palestrine; mais on reproche à son style une affectation que ses imitateurs ont portée plus loin que lui, et qui a fait dégénérer l'école d'Italie.

a4 EXTRAIT DU VOYAGE

u grands ouvrages qu'on voit de lui dans le saloa « de Palestrine , et par quantité de tableaux que k les papes , les cardinaux et les princes conscrit vent avec une estime non pareille. Vous y avez « le Poussin dont le mérite est si connu, et duquel « comme François je nie sens obligé de dire, à la « gloire de ma nation, que s'il ne tient pas le pre- « mier rang, l'envie seule et la jalousie des Italiens « en sont la cause. Il est admirable pour le dessin « et pour l'histoire qu'il sait parfaitement; ses tau bleaux de son vivant se vendent aussi cher que « ceux des plus habiles, cent ans après leur mort(i). « L'Albane (2) et le Guercin de Bologne (3), le pre- « mier pour les petites figures, et le second pour

(1) Ici Coulanges semble être en contradiction avec les divers écrivains qui nous ont fait conuoître les particularités de la vie du premier peintre de notre école. Le Poussin vendit d'abord ses tableaux moyennant un prix très modique; il ne reçut que soixante écus pour celui qui représente l'arche d'alliance dans le temple de Dagon ; Le duc de Richelieu l'acheta dans la suite trois mille francs, et il se vendroit aujourd'hui vingt fois davantage. Le Poussin étoit dans l'usage d'écrire derrière son tableau le prix qu'il en vouloit; il lui est arrivé de renvoyer l'excédant de la somme qu'il avoit fixée. Il est vraisemblable qu'à la fin de sa carrière il tiroit de ses tableaux un prix beaucoup plus élevé.

(2) Francesco Albanie né en 1578, mort en 1660; c'est le peintre des Grâces.

(3) Giovani Francesco Barbicri, cletlo il Gucrcino , né en i5qo , mort en 1666 ; c'est l'un des plus grands peinires de cette époque; la sainte Petronille est son plus bel ouvrage.

BL M. DE COULAXGES. 23

ules grandes, sont de la première volée, aussi m bien qu'André Saeehi (i). Il est vrai que ces cinq u hommes, quoiqu'ils travaillent encore, se peu- « veut dire presque passés, ayant atteint un âge u auquel ils sont sujets à de grandes infirmités, et u très près de finir leur carrière; mais le Carluc- «cio (2) est un nouvel aigle sur lequel tout le u monde jette déjà les yeux, et qui les égalera bienu tôt par la hauteur de son vol. Claude le Lor- '. rain (3) encore de ce siècle, est le plus habile pour u les paysages; il est pourtant sur son retour aussi u bien que les autres, mais il a pour successeurs «Gasparo (4) et Francesco Bolognese(5), dont la « réputation monte déjà bien haut. Vous avez de

(i) Andréa Sacchi, élève de rAlbane, mourut en 1661. Il a fait an tableau de saint Romuald instruisant ses dis- CÎpleSj (|ue l'on place à la suite des trois chefs-d'œuvre de la peinture.

(r>) Ce nom n'est pas connu; c'est peut-être Gio Carlo, élève du Qarrache, qui prenoh alors un grand essor.

(3) Claude Gelée , dit le Lorrain , mourut à Rome en 1682; Il appartient à l'école franeoise; on le regarde comme le premier des paysagistes. En 1806, un de ses tableaux a été vendu dix-neuf mille gainées à Londres.

(4) Gaspard Duchet , que l'on appelle communément Gaspard Poussin, pareequ'il étoit beau-frère de ce grand peintre, est aussi un célèbre paysagiste, dont les tableaux sont très recherchés. Il mourut en 1 Ci 7 ."> .

(5) Giovanni Francesco GrimahU Jlolognesc, né à Cologne en 1606, mort à Rome en 1680, peignoit aussi le paysage; on admire sur -tout * on fe u illé. Le cardinal Mazarin le fit venir à Paris , et l'employa à la décoration du Louvre.

« plus un signor Herrigo, espagnol, pour les vaisu seaux et les ports de mer, un Mario di Fiori (i) « et un Bodesson (2) pour les fleurs, Michel An- «gelo pour les fruits, Vivien pour les perspec- « tives, Salvator Rosa (3) pour les roches, et Carlo « Napolitano pour copier les tableaux du Titien, « qui sont tous excellents en leur espèce. Enfin <t Rome attire à soi tous ceux qui ont du génie «pour ce grand art; aussi n'y a-t-il point d'école « au monde où l'on puisse prendre de meilleures « leçons pour s'y perfectionner. Pour sculpteur «considérable, je ne nommerai que le cavalier

(1) Gasparo Mario dtl Fiori, né en i6o3, mort en 1673, a joui de son temps d'une grande réputation, comme peintre de fleurs; il a été depuis bien surpassé.

(2) Nicolas Bodesson, peintre de fleurs, né à Troyes, mort vers 1682. Il mit quatre tableaux à la première exposition connue , qui eut lieu dans la cour du Palais- Royal , en 1673. M. Gault de Saint - Germain , a réimprimé la notice de cette exposition , p. 68 des Trois siècles de la peinture en France. Bodesson étoit membre de l'académie de peinture ; il est à-peu-près oublié aujourd'hui.

(3) Il mourut à Rome en 1673; il a sur-tout réussi dans la peinture des lieux sauvages et abandonnés. «Per- «< sonne n'a peint avec plus de vérité, et en même temps «plus de fierté, l'âpre rudesse des roches primitives, « des granits chauves ; la déchirure des arbres frappés «par la foudre; le coloris sombre, triste et trompeur « des eaux stagnantes. » ( (iuide des amateurs de pinture

pour l'école d'iudie, par M. Gault de Saint -Germain; Pari,, 1816, iu-8°, page 178.)

; ï'ernin (i); lui seul en vaut mille et ses ouvrages « ravissent tout le monde.*

«Nous arrivâmes à Jlmue fa aS mars i658, et « nous fûmes ainsi témoins de la manière dont les «Italiens passent le carême; c'est le temps auquel « ils font la meilleure ehère; nul ne s'abstient des «viandes défendues, et, nonobstant leur lilx ni- « nage, vous les voyez aux sermons criant quel- « quefois de toute leur force misericordia, miseri- « cordia, et se battant la poitrine comme les plus « grands saints du monde. »

«Nous employâmes les premiers jours à nous v loger, Nointel , Gargam et moi , et nous louâmes c le palais des Poiilefici dans la strada du nieine « nom. Nous le meublâmes par le moyen des juifs, «autant bien qu'il se pouvoit; nous prîmes un « cuisinier, pour nous servir à notre mode, un car- « rosse, des cbevaux, des estaffiers de livrée, et « nous n'oubliâmes rien pour nous faire valoir et « passer pour gens de qualité. Nous commençâmes « ensuite à voir les raretés de Home et les cérémo- « nies ordinaires qui se font cliez le pape tous les «dimanches. Cela s'appelle tenir chapelle: tous «les cardinaux s'assemblent dans le Vatican, en «un lieu destiné à cet effet, où le pape se rend

(i) Le cavalier Bernin , que l'on a surnommé le Michel-Ange moderne, mourut à Rome , le 28 novembre 1680, à l'âge de quatre-vingt-deux ans. Sou fils a écrit sa vie en italien. S'il en faut croire les Mémoires de Charles Perrault, publies en 17^9, il ne se montra en France que trè» médiocre architecte.

n8 EXTRAIT DU VOYAGE

« ensuite, et là, en présence de tous, il se revêt de « ses habits pontificaux; étant en état, tous les caru dinaux, deux à deux, la mitre en tête et revê- «tus de chasubles, excepté les six cardinaux évê- « ques qui ont des chappes , s'en vont dans la « chapelle du Vatican ou de Montecavallo , selon « les temps , et ils prennent séance sur des bancs ««qui leur sont préparés; leurs caudataires, qui « sont aumôniers, s'asseyent à leurs pieds; le pape « vient ensuite porté dans sa chaire sur les épaules « de ses p al efreni ers ( c'est ainsi qu'on les nomme) t< vêtus de violet; ses parents avec quatre des juges « du Capitole, représentants le peuple romain, u marchent immédiatement devant lui. Arrivé au «pied de l'autel, on le descend à terre; il s'age- « nouille sur un carreau, où après avoir été quelque ii temps, il commence la messe, à laquelle répond u celui qui la doit célébrer; puis il monte sur un « trône élevé de trois marches, d'où ayant donné u la bénédiction, il s'assied, et le célébrant monte u à l'autel. Tous les évéques, prélats, monseigneurs, «généraux et procureurs -généraux des ordres religieux, se placent derrière les cardinaux avec « le rochet et les habits convenables à leurs carac- « tères, et sitôt que le pape est en sa chairej tous «les cardinaux vont, les uns après les autres, lui « baiser les mains. Cependant la messe se dit; elle «est ordinairement célébrée par un cardinal; la « musique du pape chante, et toutes les cérémonies • se pratiquent comme nous voyons en France, «lorsqu'un archevêque dit une grand'messe. On « porte au pape le missel à baiser à 1 epitre et à

» l'évangile, et lorsqu'on est prêt de faire l'éléva- «tion, il desrend de son trône et se vient mettre « à genoux au pied de l'autel, d'où il retourne à «sa place à la seconde élévation; a la fin de la « messe il se lève, donne la bénédiction au peuple, u et le dernier évangile étant dit, tous les eardi- «naux, les évêques, les prélats, les monseigneurs, « le peuple romain, les parents et les ambassadeurs « de têtes couronnées, s'il y en a quelques uns, sor- « tent de la chapelle dans l'ordre où ils y étoient «entrés, marchant devant le pape, qui est rap- « porté dans sa chaire par ses palefreniers, avant « à chacun de ses côtés un grand éventail de plu- «mes de paon appelé pannonceau; il donne en « marchant force bénédictions, et il rentre de cette « manière dans son appartement. Voilà ce qui se «pratique ordinairement; à l'égard des cérémo- « nies extraordinaires, il ne se passa rien de digne « d'être remarqué, jusqu'au dimanche des rameaux, «que nous fûmes, sur les six heures du matin, « chez le cardinal Antoine Baiberini (i) pour gros- « sir son cortège; car à Rome l'on se pique parti- « culicrcmcnt de marcher bien accompagné et

(i) Antoine Barberini, créé cardinal par le pape Urbain VIII, son oncle, en 1627. Louis XIII lui donna la protection des affaires de France, en i633, et le pape Innocent X ayant persécuté sa famille, il se réfugia avec elle à Paris. Le roi le fit grand - aumônier de France, en i653, et archevêque de Reims en 1657. Il mourut, le 3 août 1671. «C'est un homme, dit le seigneur Corraro, « qui a été toute sa vie la gentillesse et la générosité' même. » {Relation de la cour Je Home, Leyde, i663. )

3o EXTRAIT DU VOTAGE

«suivi de quantité de carrosses; ainsi toute* les «fois que ce cardinal marchoit en public, nous «nous rendions soigneusement à son cortège, et « nous lui faisions tout l'honneur qui lui étoit dû, « comme au patron des François, n'y ayant point « alors d'ambassadeur pour le roi à Rome. Nous «l'accompagnâmes selon la coutume au Vatican, « où le pape et les cardinaux tinrent chapelle en a la forme que j'ai dite, si ce n'est qu'il y eut de u plus la distribution des rameaux. Le pape étant «à sa place, tous les cardinaux, les évêques, les « prélats, les monseigneurs et les chefs d'ordre en a furent recevoir de sa main, et tous les étrangers h qui se trouvèrent dans la chapelle furent aussi « admis à lui baiser les pieds , et a recevoir des «rameaux. J'eus cet honneur , comme beaucoup «d'autres, et la distribution achevée, la proces- « sion se fit autour d'une grande salle qui est im- « médiatement devant la porte de la chapelle , « après quoi chacun revint prendre sa place. »

« Le lundi et le mardi il ne se passa rien d'ex- « traordinaire; le mercredi nous fîmes nos pâques « à Saint-Jean-de-Latran ; nous montâmes ensuite «la scala sancta (i); l'après-dîner, les ténèbres se

(i) « Ce sont, dit Coulanges dan» un autre endroit de «sa relation, vingt-huit marches de marbre blanc, que o l'on tient pour être celles que Notre Seigneur monta , « dans le temps de sa passion, pour aller dans la salle u de Pilate ; sainte Hélène , mère de Constantin , les fit «transporter à Rome. Cet escalier est très grand, les « marches en sont fort usées, et, comme il faut les mon- « ter à genoux, par le respect qu'on doit à une aussi

DE M. DE COULANGES. 3l

«chantèrent devant le pape, par sa musique, « clans la chapelle du Vatican. Le jeudi matin l'of- «fice se fit à l'ordinaire, et lorsqu'il fut fini, le «pape prit le Saint Sacrement, le porta dans la « chapelle Pauline, où le reposoir étoit dressé, et <« le mit là en dépôt jusqu'au lendemain. »

« Le pape s'en alla ensuite dans la loge de saint « Pierre, d'où, en présence de tout le peuple qui « étoit en foule dans la place , il publia la bulle in « Cœna Domini, par laquelle il excommunia tous » les hérétiques et tous ceux qui tiennent les biens « de l'église, et, selon la coutume ordinaire, il jeta « de la loge en bas un gros flambeau tout allumé, « en prononçant l'excommunication. »

u De là il revint dans le lieu destiné pour faire « la cène, où déjà étoient placés les treize pauvres « gens, de toutes sortes de pays, vêtus de blane « à la manière des apôtres. Le pape leur lava les « pieds avec une grande dévotion, et leur donna «à chacun, outre l'habit qu'ils portoient, deux « médailles, l'une d'or et l'autre d'argent; la céréa monie achevée, le pape s'alla déshabiller, et les « apôtres passèrent dans une grande salle où leur « dîner étoit préparé; le pape s'y rendit peu après, « les fît asseoir, et leur servit lui-même à manger « et à boire, pendant près d'une demi-heure, avec «un visage tout-à-fait serein et agréable; après « quoi il se retira , pour les laisser manger tout à «Jeur aise. Ces pauvres gens étoient si transportés

«sainte relique, ce n'est pas sans beaucoup de peiue et « de fatigue que l'on j>arvicnt jusqu'au haut. »

u et si étonnés, qu'ils ne savoient presque où iîs « en étoient; mais sitôt que le pape fut sorti, je « fus témoin qu'ils mangèrent des mieux, et qu'ils « firent honneur au repas. »

u De cette salle, je passai dans une autre où le « pape donnoit à diner à tous les cardinaux; je « vis là en quoi consistent les festins de Rome, u C'étoit une grande table longue, toute couverte u de pyramides, de statues, de palais, d'animaux « et a" autres figures en sucrerie, peintes de toutes v couleurs et servies dans de grands plats. Les carie dinaux prirent place selon leur rang, et ensuite « les parents du pape qui faisoient les honneurs du. « festin; car, pour le pape, il mange toujours en « particulier. Sitôt qu'ils furent assis , leurs au- « môniers leur vinrent attacher à tous une petite « serviette par-dessous le menton, et les estaffiers u du pape présentèrent à chacun un petit potage ; a quand il fut mangé, ils apportèrent plusieurs « plats, les uns après les autres, et les servirent de « cette manière, toujours par portion. A l'égard a des sucreries qui couvroient la table, elles y a demeurèrent depuis le commencement jusqu'à u la fin du repas ; c'est un mets auquel on ne « touche point. »

u L'après-diner du jeudi , les ténèbres furent « dites à l'ordinaire dans la cliapelle du Vatican; u et , pour moi, je m'en allai d'église en église pour «voir les reposoirs, dont quelques uns étoient u tout-à-fait beaux. Je me trouvai par hasard dans « une petite église où je vis représenter une comé- « die spirituelle, dont le sujet étoit la Vierge se

a lamentant sur la mort de Nôtre-Seigneur, ce qui « donnoit occasion à des machines et à des minau- « deries fort ridicules; mais rien ne me surprit tant «que la procession des pénitents, qui se fit le » même jour, sur les onze heures et demie du soir. « Je me rendis dans la place de Saint-Pierre, où je u la vis arriver; elle part tous les ans, à dix heures « et demie du soir, de l'oratoire de Saint-Marcel, « vient à petits pas dans le Vatican, faire une sta- « tion dans la chapelle Pauline, devant le Saintci Sacrement, et de là dans Saint-Pierre, où on lui « fait voir toutes les reliques qui s'y conservent. « De ma vie je n'ai rien vu, qui donne moins de m dévotion et plus d'horreur; la croix et la banii nière étoient à la tête; ensuite marchoient les «cardinaux Azzolini (i), Landgrave (2), Carlo « Barberini (3), revêtus chacun d'un sac, ayant le 0 bourdon à la main, précédés de tous leurs dou mestiques, vêtus de livrées, et de quantité d'ar-

(1) Deeio Azzolini, fait cardinal par le pape Innocent X, le 9 mais 1 654- H avoit été secrétaire des brefs aux princes, et il s'acquittoit de sa charge avec tant de distinction que le pape i'appeloit son aigle. La reine Christine le chargea de diriger les affaires de sa maison et il lui plut tellement qu'elle l'institua son héritier, mais il ne lui survécut que de cinquante jours; il mourut le 8 juin 1689.

(2) Frédéric, landgrave de Hesse-D.irmstat , fait cardinal en i652, par Innocent X. Il mourut en 1683.

(3) Il étoit petit -neveu du pape Urbain VIII, et fut fait cardinal par Innocent X. en l65a; I! en sera parlé plus bar

3/j. EXTRAIT DU VOYAGE

« tisans, tenant chacun un gros flambeau de cire « blanche ; derrière les cardinaux venoient les «pénitents, revêtus de sacs gris, le visage cou- « vert, et le dos nu exposé à une rude discipline, « avec laquelle ils se fustigeoient jusqu'au sang ; « quelques uns avoient des sacs blancs sur lesquels « ils secouoient la discipline pour faire paroître <' le sang et rendre la chose plus horrible; entre a deux qui se fustigeoient, il y en avoit deux au- « très, portant chacun un flambeau, qui n'étoient « proprement en cette place , que pour faire voir <; le dos de leurs camarades. 11 y en avoit un qui « se rendoit remarquable entre les autres , par « l'extraordinaire discipline dont il se mortifioit; a il étoit tout nu, à la réserve d'une espèce de « manteau qui le couvroit par derrière, depuis les « épaules jusqu'en bas, et il tenoit dans chaque « main un peloton tout rempli de pointes d'épinb gles, avec lesquelles il se piquoit jusqu'au sang, u s'égratignoit et s'écorchoit, se mettant enfin en « tel état, qu'il n'y avoit aucun endroit d'où il ne « coulât du sang. Les capucins accompagnoient « cette procession, encourageant ces pauvres dia- « blés, et leur présentant du vin et d'autres restau- « rants, afin de leur donner des forces et le moyen «de continuer la momerie jusqu'au bout; on «voyoit, pour cet effet, des gens qui portoient u sur leurs épaules des barils de vin et des mannes « pleines de viande. La procession étoit bien com- « posée en tout, tant de pénitents que d'autres, de « huit cents personnes qui inarchoient à la lueur (> de plus de six cents flambeaux de cire Manche.

DE M. DE COULANGFs. 3 »

« Quand elle fut arrivée dans la chapelle Pauline, « toutes les disciplines redoublèrent, aussi bien «que dans Saint- Pierre, lorsqu'on fit voir les « reliques. »

u Je puis dire que cette procession ne donne u point du tout de dévotion : Ton est tellement « persuadé que tous ces gens-là sont payes pour « se fesser, et que la plupart ont le dos et leurs m disciplines frottés de quelques drogues qui ont « la couleur du sang, que, bien loin de produire « dans le cœur l'effet que les Italiens prétendent, « cela fait horreur à tout le monde, ne donne au- « cune compassion , et ne rend les gens ni plus u saints ni meilleurs; je m'étonne, quant à moi , n que les papes ne l'aient point supprimée, sachant v les railleries et les contes que l'on en fait. »

<(Le vendredi -saint l'office fut fait, selon la u coutume, dans la chapelle du Vatican, et l'après- « dîner les ténèbres y furent chantées en musique. « Pour moi, je fus à Saint-Paul, hors les portes, u où tout le peuple de Rome étoit en dévotion a devant un crucifix, qui étoit découvert ce jour-là, « et que l'on dit être le même qui parla autrefois « à sainte Brigitte. »

« Le samedi matin je fus à la messe à Saintu Jean-de-Latran. J'assistai le matin au baptême ud'une juive, et laprès-dîner aux stations. Le «jour de Pâques je vis célébrer la messe par le «pape dans Saint-Pierre: chacun sait combien « les cérémonies de l'église sont belles, les joins de « grandes fêtes; il ne sera donc pas difficile de se « persuader qu'à Rome elles doivent l'être bien

« davantage, étant faites dans ia plus belle église u du monde, par le vicaire de Jésus-Christ, avec « toute la pompe et toute la solennité imaginables. « Le pape revêtu de ses habits pontificaux, la tiare « en tête, précédé des cardinaux et de toute sa cour, « fut porté de son appartement dans Saint-Pierre, a en la manière accoutumée; les cardinaux pri- « rent leurs places sur les bancs qui leur étoient u préparés, aussi bien que les évêques, les prélats, « les monsignors et les généraux d'ordre. Le pape « arrivé au pied de l'autel descendit et se tint à « genoux quelque temps; il s'assit ensuite en une « chaire au côté droit de l'autel, d'où il commença « les tierces qui furent chantées par sa musique; il a quitta sa chappe après, se déshabilla, et le con- « nétable Colonne (i) lui ayant donné à laver, il « prit une chasuble , puis il commença la messe. « Le cardinal des Ursins (2) y fit la fonction de « M. le cardinal Mazarin, savoir de premier dia- « cre; le cardinal Barberini, celle de premier assistant, et les cardinaux Rondinini (3), Costau guti (4), d'assistants diacres. Après l'introït, le

(1) Marc -Antoine Colonne, grand connétable du royaume de Naples. Il mourut le 20 janvier 1659, ^a'"~ sant son titre à son fils, Laurent Onuphre, qui épousa, en 1661, Marie Mancini , nièce du cardinal Mazarin.

(2) Virginio des Ursins, créé cardinal, en 1641 , par le pape Urbain VIII, mort en 1676.

(3) Paul-Émiîe Rondinini, créé cardinal par le même pape, en i643, mort en 1668.

(4) Vincent Cost.iguti , Génois , cardinal de la même txé ' • n . mort en 1660.

Dfc M. DE COU LANGES. ?>J

« pape monta à l'autel, disposé de manière qu'il « a toujours le visage tourné <lu côté du peuple; « après avoir encensé l'autel, il en descendit pour

« aller vis-à-vis prendre s;i place sur un trône u (levé dans le fond de L'église. On lui apporta le n livre pour dire les premières oraisons, et il lut « tout bas l'épltre et l'évangile, tandis que l'un et « l'autre furent chantés à haute voix en grec et en « latin. Le credo se dit ensuite, lequel étant fini , don Agostino (i), son neveu, lui apporta a laver, « après quoi le pape retourna à l'autel pour l'offerutoire; don Mario (2), son frère, lui donna à « laver pour la troisième fois; le pape fit toutes les « cérémonies ordinaires et demeura à l'autel jus- « qu'à Wlijnns Dci, après lequel il vint reprendre u sa plaee. Le diaere lui apporta la communion, « il se mit à genoux pour adorer le Saint Sacreu ment, puis il se leva et se communia lui-même, m tirant le sang du calice avec un chalumeau d'or; « sa communion faite, il la donna de sa main aux « cardinaux qui ne sont point prêtres, à l'ambas- « sadeur de Venise, à ses parents et à quelques «officiers de sa maison; puis il revint à l'autel, u où l'ambassadeur de Venise lui présenta à laver h pour la dernière fois; le pape dit les dernières 11 oraisons, et donna ensuite la bénédiction. La u messe finie, il vint se mettre à genoux sur un

(i) Augustin Chigi, prince de Farnèse, neveu d'Alexandre VU; Il épousa L'année suivante Marie-Virginie Borghèse.

(2) Don Mario Chigi.

« marche-pied préparé, où on lui fit voir toutes « les reliques; après quoi il remonta dans sa chaire, a et fut porté , avec la cérémonie accoutumée , « dans la loge qui est au-dessus du portique de «Saint-Pierre, d'où il donna trois bénédictions « au peuple, qui étoit en foule dans la place, et « lui octroya grand nombre d'indulgences. Le caa non du château Saint- Ange tira dans le même « temps, et mêla son bruit aux cris et aux accla- « mations du peuple. L'après-diner je fus au cor- « têge du cardinal Antoine, et je l'accompagnai à « Sainte-Marie-Majeure, dont il est archi-prétre ; a vêpres furent chantées solennellement, et tous u les cardinaux y assistèrent.

u Depuis Pâques il n'y eut point de cérémonies » dignes de remarque: peu après la fête, le pape * s'en alla à Castel-Gandolphe, maison où il se « plaît fort, à sept ou huit milles de Rome; la « plupart des cardinaux l'accompagnèrent , et « Rome par son absence demeura un peu soli- « taire. »

«Cependant la reine de Suède, qui venoit de «France, arriva à Rome le quinzième de mai « i658(i), et nous l'y trouvâmes à notre retour de

(i) Christine avoit eu la permission de quitter Fontainebleau pour venir à Paris, où elle arriva le 24 février i658. On la logea dans l'appartement du cardinal JMazarin, pour lui montrer, dit madame de Motteville, qu'il falloit qu'elle le quittât promptement. Elle y passa les jours gras, et partit dans les premiers jours du cajcme. Elle reçut quelque argent du roi, «et s'en retourna 1 à Rome, où l'action qu'elle avoit faite en France ne la

DE M. DE COULANGES. 3o.

u Frascati et de Tivoli, où nous étions allés deux fc jours auparavant. Bile vint descendre au palais « Mazarin qui lui avoil <:t<: préparé) et le lendcu main de son arrivée, le pape lui envoya quantité u de présents de vins, viandes, confitures et fruits, « qui pouvoient bien monter à cinq cents (Vus, « et dont elle demeura très satisfaite. Il n'en fut u pas de même le jour d'après, car, sous le prétexte « de la traiter en reine, le pape fit poser une garde «considérable devant £a porte; il craignit sans « doute qu'étant logée près de lui dans la même « place (i) et ayant beaucoup de inonde avec elle, « elle n'eût quelques mauvais desseins sur Rome; «le corps -de- garde étoit cependant disposé de « manière qu'il étoit commun au palais Mazarin ii et à celui de Monteeavallo. D'autres ont cru que u le pape avoit été bien aise de trouver ce prétexte c< d'établir pour lui-même une garde devant son « palais, et ils disoient qu'en l'absence de la reine, « il pourroit bien continuer de l'avoir devant le h Vatican comme devant Monteeavallo. Home fui (i émue en un instant à la nouvelle de cette garde » donnée à la reine; tout le peuple courut en foule « sur la place Navone pour voir ce qui en étoit, u et chacun Pinterprétoit à sa manière. Nous y « fumes comme les autres et nous eûmes l'honneur

<• fit pas estimer. » ( ^Fc'moires </e Prfottei'ille, tonu \ . p. 2f>c), «dit. île 1750.)

(1) Le palais Ma/.arini est situé sur la place N'avoue, à côte' de Monteeavallo, demeure presque habituelle de» pape,-

« d'être présentés à cette princesse par le chevalier a de Saint-Herem (i), un des gentilshommes de sa «chambre; elle nous reçut fort bien, nous fit « mille demandes et nous assura que tout ce que « le pape faisoit et rien étoit à son égard une « même chose. Nous apprîmes aussi que cette garde « n'avoit point été posée à son insu, et que le gou- « verneur de la ville étoit venu la veille lui en u demander la permission. »

u Depuis ce jour nous ^ious adonnâmes fort à u lui faire notre cour; nous lui fîmes plusieurs u visites, et nous lui faisions cortège lorsqu'elle a sortoit; nous acquîmes enfin auprès d'elle une u telle liberté, qu'elle nous parloit et nous lui ré- « pondions fort familièrement. Huit jours après « son arrivée, le pape revint de Castel-Gandolphe u justement la vei'le de l'Ascension; le lendemain, «jour de la fête, il y eut chapelle, à l'ordinaire. « La reine lui envoya demander audience pour « ce jour-là, le pape la remit à un autre, lequel «étant arrivé, il la remit encore à un autre; ce « qu'il fit tant de fois, qu'il étoit aisé de connoître « que ses intentions n'alloient à autre but que de « lui donner mille dégoûts, pour lui faire quitter « le séjour de Rome. Il ajouta à tous ces refus le

(i) La famille de Saint-IIerem étoit une branche de la maison de Montmoriu ; il paroît que le chevalier de Saint-Herem, qui étoit attaché à Christine, étoit un des frères du marquis de Saint-Herem , grand louvetier de France, gouverneur et capitaine des chasses de Fontainebleau, avec lequel madame de Sévigné étoit en relation.

DE M. DE COULANGES. [\l

« bannissement de Sentinelli le père, un ordre à «son fils, frère de relui qui avoit tué à Fontai- « nebleau Monaldeski (i), de ne mettre jamais le « pied dans son palais, soit avee la reine, soit sans « la reine, et l'enlèvement de la duchesse de Chery, « qu'il fit mettre dans un couvent sous le prétexte « qu'elle étoit amoureuse de Sentinelli, et que ce « mariage étoit près de se terminer (2). La reine « reçut tous ces mécontentements avec beaucoup «de fermeté, et son visage parut toujours aussi «serein que si elle eût été encore sur le trône, « aimée et honorée de tout le monde. Cela n'em- « pechoit cependant pas qu'elle ne nous parlât « quelquefois du pape, et qu'elle ne tournât en « ridicule, avec un esprit incroyable, tout ce qu'il « faisoit contre elle. Elle fut depuis le 29 mai , «jour que le pape revint à Rome jusque bien

( 1 ) Jean , marquis de Monaldeski , assassiné, par l'ordre de Christine, dans la galerie des Cerfs à Fontaitiebleau , le 16 novembre 1657. Le père Lebel , qui le confessa, a laissé une relation de ce meurtre; elle a été imprimée clans le Recueil de diverses pièces curieuses. Cologne, 1 664 , p. 77. Monaldeski fut égorgé par Sentinelli, capitaine des gardes de Christine. >< Il étoit, dit madame de Motteville « {tome V, p. a56), frère d'un Sentinelli, favori de cette « princesse. » Ou voit aisément pourquoi le pape défendit à ce dernier l'entrée de son palais.

(2) L'enlèvement de cette duchesse paroit avoir eu un autre motif, dont on pourra s'é« laircir, en lisant une lettre sur la reine Christine, qui a été jmhliée à la suite des Œuvres de Louis XIV. ( Voyez au tome VI de cet ouvrage , p. 272. )

« avant dans le mois de juin, sans pouvoir obte* « nir audience. Mais enfin elle l'eut ; tous les Fran- « cois l'accompagnèrent, et servirent fort à grossir « son cortège : comme nous ne passâmes point « l'antichambre , je ne puis parler des entretiens « qu'elle eut avec sa Sainteté, je dirai seulement « qu'elle fut avec lui une bonne heure, après quoi « elle monta dans son carrosse et s'en alla avec son « cortège à une église où le Saint Sacrement étoit « exposé, pour y faire ses prières. Jusqu'à ce jour « elle n'étoit point sortie de son palais, mais de- « puis elle sortit, tantôt pour aller à la promenade « dans les vignes, tantôt aux églises, et quelquece fois pour s'aller entretenir dans le Vatican; mais « comme Sentinelli ne l'accompagnoit point, que « la duchesse de Chery étoit toujours en religion , «le bonhomme disgracié, et que la garde exacte « subsistoit , l'on connut aisément par toutes ces « choses que le pape étoit toujours dans les mêmes « sentiments pour elle (i). Cependant la fête de la « Pentecôte arriva ; il n'y eut rien de considérable « pour les cérémonies : mais celles de la Fête-Dieu «ne doivent point être omises. On tint chapelle « à l'ordinaire le matin, après quoi se fit la proces- « sion ; l'escalier et les cours du Vatican , aussi bien

(1) Le pape avoit reçu la reine Christine d'une manière bien différente en i656, lorsque , peu de temps après son abjuration, elle fit à Rome un premier voyage, et reçut de \a main du souverain pontife le sacrement de confirmation. Une relation curieuse des cérémonies qui furent pratiquées alors a été insérée à la suite des Œuvres de Louis XIV, tome VI, p. 282.

DE M. DE COCLANGES. 4^

« que les rues où elle devoit passer, étoient eou- « vertes, tendues de tapisseries et ornées de quana tité de beaux tableaux. La procession partit de « la chapelle du Vatican dans l'ordre que je vais « dire : marchoient premièrement tous les eha- « noines et chantres de Saint -Pierre avec trois « chœurs de musique, ensuite les pénitenciers jé- « suites revêtus de chasubles, les monseigneurs et « les prélats en leurs habits épiscopaux, tous deux « à deux , tenant en leurs mains de gros flambeaux « de cire blanche. »

« Venoicnt ensuiie les cardinaux en pareil ordre «en leurs habits de cérémonie, chacun précédé « de son cortège, ce qui faisoit beaucoup de con- « fusion, et ayant près de soi un aumônier qui a portoit son chapeau rouge; après les cardinaux « se voyoient cinq camériers d'honneur du pape « portant trois tiares et deux mitres d'or enrichies « des plus belles pierreries que l'on puisse jamais « voir. La maison du pape marchoit après, suivie « de l'ambassadeur de Venise, des parents du pape, « des princes et autres grands seigneurs de Rome; « et le pape venoit le dernier, vêtu de ses habits '(pontificaux, porté par ses gens ordinaires, à «genoux sous un dais, les bras appuyés pour « tenir plus ferme le Saint Sacrement qu'il avoit «entre les mains; à côté de lui marchoient ses « deux panonceaux et derrière une grande foule « d'ecclésiastiques; les capitaines de ses gardes et « de ses cuirassiers, à la tête de leurs gens à cheval, « les armes à la main, terminoient la procession. « Après avoir fait un tour assez grand, elle entra

«dans Saint-Pierre, où le pape ayant déposé le «Saint Sacrement sur un autel préparé, il s'en «retourna à la manière accoutumée; et durant «tous les jours de l'octave, il se fit des proces- « sions de toutes les églises. »

« Nous nous rendîmes, le dimanche vingt-troi- « sième juin i65S, chez le cardinal Antoine pour « l'accompagner à Saint-Louis, qui est l'église na- « tionale des François. Nous y entendîmes la messe, « et ensuite nous assistâmes à la procession ; tous «les prêtres de Saint-Louis marchoient deux à « deux avec un chœur de musique; tous les Fran- « cois ensuite avec des flambeaux de cire blanche «dans la main; le Saint Sacrement étoit porté « sous un dais par un prélat qui avoit célébré la « messe; il étoit immédiatement suivi des cardi- « naux Antoine et des Ursins, tous deux de la fac- « tion franco i se , et d'un grand nombre d'autres « gens; je fus destiné à porter un des bâtons du «ciel, ce qui me pensa faire mourir de chaud. « On fit un assez grand tour par des rues tapissées «et ornées, mais où le sc.eil donnoit tellement « à plomb, qu'il étoit presque impossible d'y mar- «cher; la procession fit cependant son chemin « ordinaire, et nous rentrâmes dans l'église, d'où, « après les cérémonies requises, nous remontâmes « dans les carrosses du cardinal Antoine et nous « l'accompagnâmes chez lui , où il nous retint à u diner. »

« De la Fête-Dieu il faut passer à la fête de saint « Jean. Le pape alla en cavalcade à l'église de a Saint-Jean de Latran ; tous les prélats , évêques

« et cardinaux étoienl Bur «les mules deux à deux , «et le pape, porté dans une chaire de velours « rouge, «(oit Mii\ i de ses deux carrosses à six che- « vaux n de h b lanciers el cuirassiers : les c rémo- « nies de la messe furent semblables .1 celles des «jours où l'on tient cljapelle. Le pape fut ensuite « porté dans la L< ge, d'où il donna la bénédiction, « et il s'en retourna à son palais. •

«Il faut maintenant parler de la fête de saint « Pierre; la veille, sur le soir, la \ill<- parut tout «en feu, à cause d< s lanternes mie chacun mit « surs,» fenêtres; Saint-Piei reen étoit tout couvert « depuis le bas jusqu'à la croix, qui est posée sur « le dôme; <»n fit des feux par-tout, et le canon du «château Saint-Ange ne manqua pas de tirer pour « signal à chacun de se tenir prêl pour voir partir « la girandole, qui lii son effet ordinaire; ce sont «huit ou oeuf cents fusées que Ton fait partir «en même temps du château Saint-Ange, et qui « donnent on plaisir d'un instant. »

« Le lendemain, jour de la fête, le pape assisté «des cardinaux, des prélats, des évêques, mon- « seigneurs, etc., etc., se rendit dans Saint-Pierre « où tout étoit prépare comme le jour de Pâques ; * il y Célébra la messe avec les cérémonies accou- « tumées. Avant que le pape sortît du Vatican «pour aller à Saint-Pierre, le cardinal Camer- « Lingue fui présider dans la chambre apostolique, « qui étoit assemblée pour r« «voir les paiements, a les tributs, les cens et autres choses qu'on a ac- « coutume de payer a L'église en reconnoissance « des nefs que l'on tient d'elle j il y fut un moment

« pendant lequel le roi d'Espagne fut sommé de « venir rendre l'hommage dû au Saint-Siège pour « le royaume de Naples, à faute de quoi lui furent « imposées les peines portées. Cette cérémonie «faite, la chambre se sépara. Cependant on se « préparait, en la maison de l'ambassadeur d'Es- « pagne, pour venir faire cet hommage et amener « au pape la haquenée blanche qu'on a coutume « de lui présenter; mais comme il n'y avoit point « alors à Rome d'ambassadeur d'Espagne, cette «commission fut donnée au résident, qui reçut « en même temps de son maître le brevet d'am- « bassadeur, pour le rendre capable de cette fonc- « tion. Cet hommage se fait ordinairement la veille « de la fête; mais il fut accordé qu'il ne se feroit « que le jour, afin de dispenser le neveu du pape « d'aller quérir, selon qu'il se pratique, l'ambassac deur à son palais et de marcher à côté de lui « dans la cavalcade, ce qu'il étoit bien aise d'évi- «ter, celui-ci n'étant point un véritable ambas- « sadeur, bien qu'il en eût le brevet; la cavalcade « remise au jour ïe la fête favorisoit ce dessein « par l'obligation qu'avoit le neveu du pape d être « près de lui pendant la cérémonie, pour lui don- « ner a laver, comme il avoit fait le jour de Pâques ; a cela fut cause aussi que cette cavalcade ne fut pas « aussi belle, les autres princes du parti espagnol « ne voulant point y paroitre non plus que lui. Sa « sainteté ne laissa pas toutefois d'y envoyer les « prélats qu'on appelle assistants au trône pontifical, « qui sont quatre archevêques, et d'autres de moin-

DE If. DE coulangfs. /jy

« dre qualité, la garde suisse et une compagnie « de chevau-légcrs. »

« Cette cavalcade sortit en ordre, sur les sept «heures du matin, du palais de l'ambassadeur, « éloigné de Saint-Pierre d'environ deux milles «d'Italie; les chevau-légers marchoient [et pre- « miers, conduits par leur cornette; venoienl en- « suite cent gentilshommes romains ou environ, « mêlés avec quelques Espagnols et d'autre s enci voyés par les cardinaux; quatre estaffiers con- « duisoient la haquenée blanche, couverte d'une « housse de satin rouge brodée d'argent, où étoient « les armes et devises de sa sainteté; à l'arçon de « la selle étoit suspendue une bourse où il y avoit « sept mille éeus d'or, monnoie papale; l'ambas- « sadeur venoit ensuite avec la garde suisse, ajus- « tée et équipée à l'espagnole, précédé immédia- « tement de son fils qui n'avoit pas oublié de «mettre ses lunettes; et enfin, les quatre prélats « dont j'ai parlé ci-dessus marehoient les derniers. « Étant arrivés, en cet ordre, à Saint-Pierre, aus- « sitôt que la messe fut finie, le pape s'avança, u P>rté dans sa chaire jusqu'au milieu de l'église, « comme aussi Fambassadeur qui venoit à sa renie contre pour lui faire sa harangue. La substance « fut qu'il venoit, de la part du roi, son maître, « lui présenter la liaqucnée et sept mille éeus d'or, « pour ce dont sa majesté étoit redevable à l'église, «à cause du royaume de Naples, en vertu des « iniéodations faites par les papes à ses ancêtres ] « sur quoi le fiscal de la chambre, prenant la pa-

« rôle, protesta que ce royaume étoit déjà dévolu « à l'église par plusieurs fois; mais le pape répon- « dit aussitôt que, sans préjudice des droits de «l'église, il recevoit volontiers le présent du roi « catholique , lui souhaitant et à sa postérité une « longue vie et tous heureux succès ; ce dont le « fiscal ayant fait dresser acte par un notaire qui « se trouva présent , le pape s'en alla de son côté, et « l'ambassadeur du sien; puis sur le soir, ce der- « nier donna, devant sa porte, le divertissement « d'un feu d'artifice, comme il avoit fait la veille, « et il fit couler une fontaine de vin, pour marque « de sa joie. »

« Je mettrai encore au nombre des jours extrace ordinaires, celui de l'Assomption de la Vierge. « Le pape, avec tous les cardinaux, vint à Saintece Marie majeure et prit sa place dans la chapelle « Pauline, dédiée à la Vierge, où la messe fut cé- « lébrée par le cardinal Antoine, et chantée par la «musique du pape; toutes les cérémonies ne fu- « rent point autres que lorsqu'on tient chapelle ; « étant finies, le pape s'en retourna, et pour nous « autres, nous accompagnâmes les cardinaux An- « toine et des Ursins à Saint-Louis, où la messe fut a encore célébrée , et le Te Deum ensuite chanté « hautement pour rendre grâces à Dieu de la gué- « rison du roi (i), qui avoit passé pour mort, pen-

(i) Louis XIV tomba malade à Mardick, le 29 juin i658, il fui transporté aussitôt à Calais, où pendant plusieurs jours on desespéra de sa vie. Il fut guéri avec d* vin éme'tique , remède peu connu jusqu'alors. Voyez les

DE M. DE COt LANGES. • |f)

«. dant quelque temps, dans Rome. Nous revînmes « ensuite chez le cardinal Antoine, qui avoit fait « dresser une table de douze < ouvei ts. pour nous « régaler, et nous y limes la |>lus grande cbère du « monde. »

Voici comment Coulantes s'exprime sur les

Romains :

ails sont Italiens à Rome comme à Venise; « mais la différence qu'on y peut faire, c'est qu'on « ne voit point à Rome des vengeances continuela les, et que, bien que les maris y tiennent leurs « femmes d'aussi près, et en soient aussi jaloux, « on y entend moins parler d'assassinats ef les a gens y paroissent plus imitables. Il n'y a point « de lieu où les grimaces régnent davantage, ce «sont cérémonies continuelles, mais il y a bien « autant de fourberies et de débauches; personne

<( n'en es! exempt Cependant il faut vivre au

« milieu de tout ce monde-là, et affecter avec eux «la fainéantise, car la plupart ne savent ce que «c'est que de s'occupera quelque chose de bon: « ils se lèvent de grand matin, vont se promener « jusqu'au soleil levé, viennent ensuite se recon- «cher; puis ils dînent, dorment toute l'après- « dînée; le chaud étant passé, ils retournent à la « promenade jusqu'au souper, et la nuit venue, u chacun une lanterne sourde à la main, sans

Mémoires de madame de Moin ville, et ceux de Bussvftahutin.

5o EXTRAIT DU VOYAGE

«crainte des voleurs, va où bon lui semble: et « voilà comment se passent les journées. »

« Il n'y a pas de lieu où les nouvelles touchent « davantage qu'à Rome , à cause de la quantité « d'étrangers qui y sont établis et qui y arrivent « tous les jours. On est ravi d'en apprendre des « premiers pour régler ses gestes et sa démarche. « Nous le remarquâmes principalement dans les «Espagnols, sur le visage desquels on connoît « fort aisément leurs bons ou leurs mauvais succès. « Dans le commencement de la campagne , nous « fûmes quelque temps exposés à leurs insultes par « la perte que nous fîmes de lïesdin, par la rebel- « lion du maréchal d'Hocquincourt qui se jeta « dans leur parti , et par la prise du maréchal « d'Aumont, au moment où il croyoit surprendre « Ostende (i). Ensuite la grande maladie du roi, « que long-temps on crut mort , les rendit très « fiers et leur donna de grandes espérances ; mais « nous eûmes bientôt raison d'eux par les grands « avantages que les armes du roi remportèrent « en Flandres et en Italie. La célèbre bataille des «Dunes (2), la mort du maréchal d'Hocquin-

(1) Le maréchal d'Aumont étoit à la rade d'Ostende avec quinze cents hommes II s'avança, sur la promesse nue lui firent les habitants de se rendre , et les Espagnols se jetèrent sur sa troupe , Je firent prisonnier, elui tuèrent plus de 5oo hommes.

(2) Gagnée par le maréchal de Turenne contre le prince de Gondé, le i4 juin i658.

DE M. DE Cul I VN'.ES. 5 f

i oowrt(i) et la prise de Dunkerque, suivi.- èe celle a de IhM-gue^-Saint-Vinox, l'unies et Dixmude, « les mortifièrent beaucoup. Mortaro(ii) en Italie i conquis*' par l'armée du roi , sous le conmande- « ment du dur, de Modène, (it encore un grand « fracas; la marche des troupes jeta les peuples a dans une telle terreur qu'en un moment la cain- « pagne demeura déserte, et la ville de Milan lut « tellement remplie de monde, que ceux du parti « appréhendèrent qu'elle ne se détruisît d'elle- « même, par famine ou par maladies. La nouvelle ce de la parfaite guérison du roi, avec le Te Deum « que nous chantâmes publiquement pour en reu mercier Dieu, leur fut un grand sujet de dou- « leur; je les laissai encore dans la consternation, «à la nouvelle du siège de Gra vélines, qui se a répandit à Rome avec avantage de notre côté, « peu de jours avant mon départ. Ainsi on peut adiré que, durant notre séjour, les affaires de a France allèrent de manière que 0014s eûmes pres- « que toujours le dessus; ce qui ne nous lit pas une « petite joie, h

«A l'égard de mon commerce en Allemagne, « je l'avois établi avec M. de ( ihesières, mon oncle, « qui étoit resté à Francfort avec nos ambassa-

(1) Il fut tué de cinq coups de mousquet, on voulant reconnoitre les lignes de l'année françoise, à Duukerque, le i3 juin i658. Il survécut assez à sa blessure pour pouvoir témoigner son regret de sa rébellion.

(2) Cette ville se rendit le 25 août i658.

« deurs. Ce fut par son moyen que je fus toujours « informé de ce qui s'y passoit de considérable, et « que j'appris qu'enfin, après beaucoup de peines, «le roi de Hongrie, fils de L'empereur Ferdi- « nand III, de la maison d'Autriche, faute d'autre « sujet capable d'être empereur, avoit été destiné « à cette suprême dignité, et que tout ce que la « France avoit pu faire en cette rencontre, avoit « été de si bien ménager les électeurs, qu'elle en « avoit eu tout le contentement qu'elle pouvoit « souhaiter, par un article très avantageux pour «elle, qui fut mis dans la capitulation; savoir: « que l'empereur ad eligendum entretiendroit une « bonne paix avec la France et qu'il ne pourroit « en aucune manière que ce fût, sous quelque pré- « te*xte qu'il pût alléguer, directement ni indirec- «tement, envover du secours à nos ennemis en «Flandres, ni en Italie, contre nous ou contre « nos alliés (i). »

« Nointel , Oargam et moi nous fûmes toujours « ensemble et nous primes a tâche de faire con- « noissance avec ceux que nous jugions les plus « honnêtes gens; nous liâmes une amitié particu- « litre avec M. Milet (2). »

(i; Voyez F article XJII de la capitulation de Francfort, dans les Mémoires du maréchal de Gramont, tome II, p, i5o.

(2) Il étoit sous-gouverneur du duc d'Anjou, duc d'Orléan? après la mort de Gaston de France; il avoit été'

DE m. DE < or i. v.\«". |

Coulanges partit de Rome le 20 août i658; il ne

se j»;i--.t lien <le remarquable jusqu'à son arrivée .t Florence. Nous le laisserons parler Lui-même.

a M. Milet ayant fait savoir .1 l'abbé Siri, l'un • de ses amis, !•' jour où oous devions arriva 1 «Florence, m>u> eûmes l'avantage «le traverser «la \illr avec nos pistolets, ce qui passe pour «um' faveur admirable. Nous fumes descendre ...1 L'hôtellerie, où voyant qu'il étoit de bonne « lu-lire, nous ouvrimo 110- < olïro, et nous nous .. mimes (ii état <[«• salin -r. dès le soir. M. le ;;rau<i- « duc 1 pour lequel mon père avoil eu la bonté « de m'envoyer une Lettre du i<>i qui nous faisoit a connoître h Lui. L'abbé Siri . ayant su notre an i- « vee, vint aussitôt nous trouver avec au cai 1 1 de ce prince, dans lequel nous nous rendimi - h 1 son palais, qui est ce fameux palais Pitti, dont «il est tant parle et qui a servi de modèle au « palais d'j Orléans (2), quoique ce dernier soit bien « plu- grand et bien plus beau. On nous introït duisil dans L'antichambre, où nous trouvâmes n Lés principaux de la cour, comme le chambellan, r le premier gentilhomme de la chambre < I a sécretaire-d'état Je leur rendis les lettres partienvoyé .1 Rome parle roi pour Les affaires du dut

l'arme. ( Note de Coulanges.)

(1) Ferdinand de Médici3,IIe du nom, grand-duc de Toscane, né en 1610, mourut le 24 mai 10-n.

(a) Le palais du Luxembourg. C'étoil dans loi une vaste maison accompagnée de jardins , que M. Ro-

« culières que l'abbé de Bonzi (i), résident a Paris « pour legrand-duc, leur écrivoit en notre faveur , « tant pour nous faire connoître à eux et les prier « de nous ménager un gracieux accueil du prince, « que pour nous faire voir sa cour avec plus de « facilité, aussi bien que les raretés et les autres « singularités de Florence. Ces messieurs nous «reçurent avec toute la civilité imaginable; et « M. Milet ayant eu séparément son audience , « comme envoyé du roi pour les affaires d'un «prince, neveu du grand -duc, nous eûmes la « nôtre ensuite, dans laquelle je présentai la lettre « du roi , que le prince reçut avec beaucoup de <c respect. Après avoir été avec lui un demi-quart « d'heure à parler de choses indifférentes, comme « des voyages que nous avions faits, nous nous <c retirâmes et fûmes conduits dans une salle où « toutes les dames de la cour étoient assemblées, « pour assister aux fiançailles d'une fille d'honneur

bert de Harlai de Sanci avoit fait construire dans le seizième siècle. Le duc de Pinei-Luxembourg l'acheta vers i58o; il en augmenta les jardins, et, en 1612, Marie de ftlèdieis en fit l'acquisition, et elle y lit construire, sur U modèle du palais Pitti, l'édifice que nous voyons aujourd'hui.

(1) Pierre de Bonzi , d'une des plus anciennes familles de Florence, nommé évêque de Béziers, en lôoo,, et cre'c cardinal par le pape Clément X, en 1672. Quatre de ses oncles avoient ètè successivement evéques de Béziers. depuis i5;6 jusqu'à lui.

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«de la grande-duchesse (i). La cérémonie s'en lit

«comme en I r.iiirc; le grand-duc, I.i ;;i aude-du- « clicssc, le grarid-priuee leur fil 9 unique, et le «cardinal Jean Carlo (!<■ .Medicis (a), frère du « grand-duc, \ étoienl présents. Je n'ai jamais rien «vu de plus agréable ni de j » ï 1 1 - galant que \< «filles d'honneur de cette princesse; ce sont sept « filles de quinze, seize à dix-sept ans, tout-a-lail «belles et jolies, lesquelles, ce soir-là, étoient « toutes vêtues de satin couleur de rose, avec des « dentelles d'or et d'argent. La cérémonie achevée, « tout le monde se retira, et le grand-duc, en s'en «allant, nous parla encore fort civilement: ceci pendant, comme nous croyions retourner à l'Im- « toilerie, nous fûmes tout étonnés qu'un gentil- « homme nous vint dire, de la part de son altesse, « qu'elle ne prétendoit pas que nous eussions d'au- « tre maison que son palais, pendant notre séjour, « et qu'il avoit ordre de nous conduire dans des « appartements qui nous étoienl préparés. Aussitôt « deux estalliers, portant chacun deux flambeau! « de cire blanche, marchent devant nous; le gen- « tilbomme nous accompagne et nous recevons « mille révérences de tous ceux que nous rencon-

(i) Julie-Victoire de La Rovère, fille du duc d'Urbin et de Claude de Médieis; elle mourut, le 6 mars i(hj4, à l'âge de soixante-douze ans.

(2) Il fut fait cardinal par le pape Innocent X, en \G\ {, fut sacré évëqiie de Sabine en 1640, et mourut le 22 janvier 16G2.

« trons sur notre chemin. Nous entrons enfin dans « une salle où nous trouvons quantité d'officiers , « vêtus de noir, la barbe fort bien peignée, qui, «avec de grandes génuflexions , nous lèvent les « portières, pour passer dans les chambres qu'on « nous avoit destinées. Comme nous y sommes , « le gentilhomme se retire pour nous laisser « prendre nos commodités; mais il revient à l'heure « du souper, et en rentrant dans la première salle, « nous y trouvons une table fort bien et fort pro- « prement servie avec quelques ragoûts italiens « néanmoins; cela étoit nécessaire pour nous faire « connoître que nous n'étions pas encore sortis de «l'Italie. Nous mangeâmes, entre autres mets, « force becfigucs, qui sont des petits oiseaux, beau- « coup plus délicats que les ortolans en France, et « nous bûmes de la verclée, qui est une espèce de «petit vin, doux et piquant, fort agréable au « goût , breuvage singulier de ce pays. Pendant « le souper, tous nos officiers, soit en apportant « les plats, soit en les levant, soit en nous don- « nant à boire, nous faisoient toujours ces grandes « et profondes génuflexions, avec un respect nona pareil. Le souper fait, nous nous retirâmes dans « nos chambres; et après quelque conversation, le «chevalier de Minorberti, qui étoit le gentil- « homme qui avoit soin de nous, nous donna le « bonsoir, et nous pareillement les uns aux au- «-tres, et nous trouvâmes nos chambres munies « de toutes les choses nécessaires. Ainsi nous pas- « sâmes la nuit, avec la même tranquillité que si

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