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D'ALEXANDRE VIII ET D'INNOCENT XII

Le roi ayant été instruit de la mort d'Innocent XI (i) par un courrier extraordinaire, dépêché par le cardinal d'Estrées , qui sous ce pontificat avoit pris soin des affaires de France, tint conseil le lendemain, pour examiner ce qu'il convenoit de faire (2).

Comme la capacité du duc de Chaulnes étoit connue par ses deux premières ambassades à Rome, où le succès de ses négociations avoit donné à la France et à l'église deux papes tels

(1) Benoît Odescalclii , élu pape sous le nom dlnnocent XI, le 21 septembre 1676, mourut le 12 août 1689.

(2) On sut cette nouvelle à Versailles le 23 août 168g (Mémoires de Damjeau.)

qu'on les pouvoit désirer, Clément IX (i) et Clément X (2) ; la première chose qu'on résolut fut demander à ce duc, qui étoit alors dans son gouvernement de Bretagne, de venir incessamment à la cour pour se rendre à Rome de la part du roi , soit en qualité d'ambassadeur extraordinaire , soit comme envoyé extraordinaire ; desquelles qualités il feroit l'option de concert avec les cardinaux françois, suivant ce qui seroit jugé le plus convenable au service et à la gloire de sa majesté (3).

La levée de boucliers du marquis de Lavardin (4) mettoit dans la nécessité de placer

(1) Jules Rospigliosi, élu pape sous le nom de Clément IX, le 20 juin 1667, mort le 9 décembre 1669.

(2) Jean-Bapîiste-Eniile Altieri , élu pape sous le nom de Clément X, le 20 avril 1670, mort le 22 juillet 1676.

(3) Voyez la lettre 1094 de notre édition des lettres de madame de Se vigne.

(4) Le marquis de Lavardin , ambassadeur à Rome, y entra le 16 novembre 1687, au milieu d'un nombreux cortège d'officiers, de soldats de la marine, et de domestiques armés. Il traversa ainsi toute la ville, et se rendit au palais de l'ambassade. Dès le soir, il fit faire des rondes , et ses gens arrétoient les passants pour reconnoître s'ils n'étoient pas des sbirres ou des gens de la police du pape. Le roi, ne croyant pas devoir déférer à la bulle d'Innocent XI, refusoit de renoncer au droit de franchisé dont l'hôtel de son ambassadeur jouissoit à Rome de temps immémorial, bien qu'une semblable renonciation eût été faite par les ambassadeurs de Pologne.

son successeur dans cette double alternative. Il falloit en effet que 1 ainLa.—adrur du roi (Vit re. u à lloiii. rre obligé de se départit

de la prétention de la franchise lies quartiers , malgré rengagement contraire <jue le pape Innocent \l avoit pris, tant par la bulle qu'il a\ «>i: souscrite avec le sacré coiJêye (1), que par le refus opiniâtre (pi il a\oit lait de donner audience à M. de La\;mlin, et par l'excommuni- <;iïi<>n qu'il avoit fulminée contre ce dernier; ce qui avoit été suivi de l'interdit de l'église

d'Espagne, d'Angleterre et même par celui de l'empereur. (Foyez les Mémoires chronologiques du P. d'Avrigny, 12 mai 1G87.)

(1) Le 12 mai 1G87. Cette bulle confirment celles d« Jules III , de Pie IV, de Grégoire XIII et de Sixte V, mais avec cette différence que ces papes, condamnant la franchise des quartiers, seulement comme souverains temporels, déclaraient criminels de lèse majesté ceux qui voudraient user de ce privilège d'asile, et les juges qui y auraient égard; tandis que la bulle d'Innocent XI, en renouvelant ces constitutions, prononçoit en outre la peine d'excommunication majeure, encourue par le seul fait, contre toute personne qui, à l'avenir, présumeroit ou prétendroit avoir ou défendre, en quelque manière que re soit, les franchises appelées vulgairement Quartiers. Appliquant ainsi à des objets du gouvernement civil de la cour de Rome, des foudres qui doivent être réservés pour la défense des dogmes et des principes sur lesquels repose la religion catholique

françoise de Saint-Louis (i) , parceque iambassadeur, qui ne se regardoit point comme excommunié, y avoit fait ses dévotions le jour de Noël 1687.

On examina ensuite quels ordres on devoit donner aux cardinaux de Bouillon (2) et Le Camus, alors en disgrâce. Le marquis de Louvois, disant le premier son avis , l'appuya de tout ce qu'il put imaginer de plus propre à déterminer le roi à donner l'ordre au cardinal Le Camus de se rendre au conclave, et à défendre au cardinal de Bouillon d'y aller; mais le marquis de Seigneîay et M. de Croissy ayant été d'un avis contraire au sujet du dernier, le roi décida que le cardinal Le Camus (3) resteroit dans son

(1) Cette église a été' fondée par Catherine de Médicis. Une bulle du pape Sixte V l'a déclarée l'église nationale des François , de manière que dans quelque quartier de Rome qu'ils habitent , Us sont regardés comme étant de cette paroisse.

(2) Voyez sur les causes de la première disgrâce du cardinal de Bouillon les notes des lettres 881 et 964 de madame de Sévigné.

(3) On a vu dans la note de la lettre 1096 de madame de Sévigné, le motif qui indisposa le roi contre le cardinal Le Camus. On ne pouvoit excuser ce dernier d'avoir accepté le cardinalat sans la permission du roi , puisqu'il devenoit par cette nomination prince d'une cour étrangère. On sait d'ailleurs que, d'après nos usages , les prélats françois. fussent-ils mandés par le pape, ne

DE M. DE COU LAN G ES. 8l

évêché de Grenoble, et que le cardinal de Bouillon iroit à Home. Sa majesté rendit ainsi justice à la fidélité de ce cardinal et à son zêla pour son service, malgré le malheur qu'il avoit d'être exilé et relégué depuis plus de quatre années. Elle ajouta qu'elle vouloit non seulement qu'il allât au conclave , mais qu'il y fît les fonctions de plus ancien cardinal de la faction de France, chargé de son secret par la communication que son ambassadeur lui donneroit de ses instructions les plus secrètes. En conséquence de cette résolution , toute contraire aux sentiments de M. de Louvois, qui avant la tenue du conseil s'étoit déjà ouvert à quelques uns de ses amis, et avoit dit que le cardinal Le Camus iroit au conclave, tandis que le cardinal de Bouillon resteroit en France, le roi écrivit à ce dernier la lettre du monde la plus honorable, sur-tout dans un temps de disgrâce et d'exil, dans laquelle, après avoir rendu un témoignage authentique à sa fidélité et à son zèle, il donnoit encore des louanges à son savoir-faire et à Futilité de ses services passés dans les deux conclaves où il s'étoit trouvé, et il finissoit par lui ordonner de se rendre incessamment à Toulon , où il trouve-

peuvent sortir du royaume sans le rongé du roi. [Voyex l'art, xni îles Libertés de l'église gallicane rassemblées

par Pierre Pithon. )

roit vingt-huit galères destinées à assurer son passage, ainsi que celui des cardinaux de Bonzi , de Furstemberg et du duc de Chaulnes , qui dévoient faire avec lui ce trajet.

Le duc de Chaulnes , conformément aux ordres du roi, ne perdit point de temps pour venir à Versailles; il y reçut toutes ses instructions, et se rendit sur-le-champ au port désigné pour rembarquement.

Comme ce duc m'honoroit depuis plusieurs années dune amitié très particulière, et que le grand loisir dont je jouissois , par les bizarreries de ma fortune , me donnoit toute la liberté nécessaire pour entreprendre un long voyage , il me proposa de raccompagner dans celui-ci ; j'acceptai volontiers sa proposition , qui, outre l'agrément de la compagnie , me donnoit l'occasion de revoir un pays que je n'avois, pour ainsi dire, qu'entrevu dans ma première jeunesse (i) ; ainsi je partis avec lui , le 27 août 1689.

.Nous arrivâmes le 8 septembre à Toulon , où les cardinaux de Bonzi (2) et de Furstem-

(1) Coulanges vint à Home, pour la première fois, le 25 mars i658, et il y resta jusqu'au 20 août de la même année. (Voyez Y Extrait de son premier voyage , pages 21 et 33 de ce volume.)

(2) Pierre de Bonzi, alors archevêque de Narbonne, promu au cardinalat par Clément X, en 1672. [Voyez la note page 5/j. de ce volume) Voir Pierre de Bonzi.

berg (i) s'étoient déjà rendus avec un grand nombre de gens de distinction , qui vouloicnt profiter d'une aussi bonne occasion pour passer en Italie. Nous séjournâmes à Toulon jusqu'au dimanche 11 septembre, et sur le minuit, le temps étant devenu favorable pour le départ , on s'embarqua sur les galères du roi, sous la conduite du bailli de jNoailles (2), lieutenant-général des galères de France. La navigation lut beureuse pendant les premiers jours.

Le cardinal de Bouillon , dont la santé n'étoit pas encore bien rétablie , prenoit des eaux en Languedoc , lorsqu'il reçut la nouvelle de la mort du pape, et l'ordre du roi de se rendre au conclave ; comme il avoit beaucoup d'avance sur les deux autres cardinaux, et sur le duc de Cbaulnes, il continua sa route par terre, jusqu'à Ville-Franche, petit port du duc de Savoie , d'où il vint rejoindre les galères de France. Il étoit accompagné du prince <lr Turenne son neveu, qui ayant aussi le malheur

(1) Guillaume Egon, prince de Furstemberg , évêque

de Strasbourg, nomme' cardinal par Innocent XI, en 1686.

(2) Jacques de Noailles, chevalier et b.nlli de Malte, frère du duc de Noailles, depuis maréchal de France, et de Louis-Antoine, alors évoque de Chatons, depuis cardinal et archevêque de Paris. Le bailli di mourut le 2?. avril i~i?..

d'être privé des bonnes grâces du roi , et d'être banni de France depuis quatre ans (i) , ne voulut point par pur respect pour les ordres de sa majesté , monter sur aucune, mais, faisant attacher sa chaloupe à Tune des galères , il fit toujours de cette sorte son chemin jusqu'à Livourne , où il prit terre pour de là se rendre à Rome.

Pour le cardinal de Bouillon , il monta , comme cardinal plus ancien , sur la Patrone(i) qui lui avoit été préparée; le bailli de Noailles la commandoit ; les cardinaux de Bonzi et de Furstemberg, le duc de Chaulnes et le marquis de Torcy (3) , fils aîné du marquis de Croissy , ministre et secrétaire d'état, et tout ce qu'il y avoit d'abbés et d'autres voyageurs plus considérables , se trouvèrent sur cette galère pour le recevoir. L'embarquement de ce cardinal , par les ordres de sa majesté, paroissoit, quoique dans une occasion moins éclatante, une copie de ce qui arriva autrefois au duc d'Albe, qui étant en exil reçut l'ordre de Philippe II, d'aller sans se rendre auprès de lui , prendre

(i) Voyez, sur les causes de sa disgrâce , la note de la lettre 884 de madame de Sévigné.

(2) La principale galère.

(3) Jean-Baptiste Colbert, manpiis de Torcy, âgé alors àe vingt-cinq ans.

le commandement de l'armée qu'il envoyoit en Portugal (i).

Cet embarquement fait, les galères continuèrent leur route, et nous entrâmes dans le port de Gènes, le i5 septembre , sur les dix heures du matin. On n'eut pas plutôt mis à l'ancre que les cardinaux et le duc de Chaumes reçurent de la part de la république tous les compliments et tous les honneurs qui leur étoient dus; nous autres voyageurs, nous prîmes des felouques et nous nous rendîmes dans la ville , bien lâchés de n'avoir qu'une demi-journée à y passer. Nous l'employâmes le plus utilement qu'il nous fut possible , à visiter ce qu'il y a de plus remarquable ; mais comme le temps étoit trop court pour s'y arrêter autant que notre curiosité l'aurait voulu, cène fut pas sans chagrin qu'à l'entrée de la nuit nous nous vîmes obligés de quitter cette belle ville , et de remonter sur nos galères, qui levèrent aussitôt l'ancre.

Nous poursuivîmes notre route, mais les

(i) Philippe II, roi d'Espagne, donna, au mois d'août i58o, le commandement de l'armée qu'il destinoit contre le Portugal, au duc d'Albe , alors prisonnier à Uzéda. En trois semaines le Portugal fut soumis. Ce grand général est moins admiré pour ses grandes qualités militaires , • pic justement haï pour les atrocités qu'il commit dans les Pays-Bas, où sa mémoire est demeurée en exécration

vents nous étant devenus contraires vers Porto -Venere ( i) , nous fûmes contraints de chercher un abri dans ce port , et d'y demeurer deux jours entiers; nous en sortîmes dès que le temps le permit , avec dessein daller d'abord débarquer à Livourne ; mais après quelques réflexions sur l'impossibilité dy trouver toutes les voitures et les autres facilités nécessaires pour se rendre par terre à Rome , l'on jugea qu'il étoit bien plus à propos d'aller par mer jusqu'à Civita-Yecchia, ce qui fut exécuté très heureusement.

Ce changement pensa cependant nous coûter un combat avec six vaisseaux hollandois, qui apprenant que nous venions à Livourne , où ils étoient en rade , mirent à la voile et prirent le parti de nous céder la place. Ils se rencontrèrent précisément sur notre route , le jour que nous partîmes de Porto-Venere : si les galères eussent mis en mer plus matin, il y auroit sûrement eu combat. Dès qu'on les eut aperçus , la résolution fut prise de les attaquer, et tous les ordres donnés, si bien qu'on fit passer les trois cardinaux et tous les gens d'église sur une même galère , commandée par le chevalier de La Renarde , qui reçut avec

(1) Petit port à Y extrémité orientale de l'état de Gènes.

douleur Tordre de suivre de loin , afin de ne les point exposer.

Quelque bonne volonté qu'on eût d'en venir aux mains , le jour manqua pour l'exécution,

et ces vaisseaux ayant pris du cote'1 de l'île de Corse, les cardinaux et l'ambassadeur tirent entendre au bailli de Noaiiles qu'il n'y alloit point de son honneur de les suivre davantage, puisque la principale et la plus grande des affaires dont il étoit chargé, étoit de les rendre au plus tôt à Rome , où presque tous les cardinaux étoient déjà rassemblés dans le conclave ; ainsi nous continuâmes paisiblement notre navigation.

Mais ce fut un grand bonheur, et jamais nuit n'arriva plus à propos , car les six bâtiments , dont quatre marchands armés en guerre et deux vaisseaux d'escorte , firent toujours une si bonne manœuvre, que le commandeur de la Bi etesche-Savonnières, quicomniandoit la galère du duc de Chaulnes sur laquelle j'étois , nous dit que , quand Ruiter ( 1 ) s'en méleroit , ils ne pourroient pas être mieux dirigés ; ainsi quoique plus foibles que nous, ils auroient vraisemblablement fait une bonne défense.

(1) Ce grand amiral étoit mort on 1676.

Les pauvres voyageurs, qui ne s'étoient embarqués que par partie de plaisir, eurent grande peur, et il pouvoit fort bien arriver, que tel qui ne seroit pas sorti heureusement de cette rencontre , auroit fait dire avec raison, et moi tout le premier , que diable alloitil faire clans cette galère (i) ? le duc de Chaulnes ne quitta point la sienne ; je fus assez brave pour me tenir auprès de lui , et pour regarder avec plus d'assurance qu'à moi n'appartenoit , les divers mouvements que Ton fit pour se disposer au combat (2).

Le reste du voyage fut très heureux ; après douze jours de navigation, nous débarquâmes au port de Civita-Vecchia , où nous prîmes congé des galères. Tous les carrosses et toutes les voitures nécessaires pour conduire les cardinaux, l'ambassadeur et leur nombreuse suite s'étant trouvés à point nommé, nous marchâmes le reste du jour, et une partie de la nuit, et nous arrivâmes à Rome, le 23 septembre , sur les quatre heures du matin*, par la porte

(1) Voyez la scène xi du deuxième acte des Fourberies de Scapin.

(2) Coulanges a chante' cet événement dans un couplet médiocre , qui a été imprimé parmi ses chansons , pag. 1 1 4 de l'édition de 1754. C'est assez que cette petite pièce de société ait vu le jour une fois ; l'on a cru pouvoir l'omettre sans donner aucun regret aux lecteurs.

DE M. DE COULANGES. Sg

S lint-Pancrace, dans Le voisinage de san Pietro

in Montorio.

Le cardinal d'Estrées, qui avoitpris soin des affaires de France sous le pontificat précédent, étoit enfermé dans le conclave (i) ; son palais spacieux et richement meublé se trouva prêt pour recevoir les cardinaux et le duc <l<* Ghaulnes; l'abbé d'Estrées (a) fils du maréchal (3) leur en fit parfaitement les honneurs.

Maintenant il faut savoir pour l'intelligence de tout ce qui se passa à Rome, avant l'entrée de nos cardinaux dans le conclave et pendant le séjour qu'ils y firent , que pendant le trajet des galères depuis Ville-Franche jusqu'à Civita-Vecchia , le duc de Chaulnes étant seul avec le cardinal de Bouillon, lui avoit communiqué ses instructions , ainsi qu'il y étoit obligé.

Sa majesté lui ordonnoit de ne donner

(i) Les cardinaux étoicnt entres le 23 août dans le conel.iv e.

(2) Jean d'Estrées, abbé de Villevenve, d'Evron , de Préaux, etc. , ambassadeur en Portugal en it'cp ; il accompagna, en 1702, le cardinal d'Estrées son oncle en Espagne, et y devint Lui-même ambassadeur en 1703. Il prêta le serment de commandeur de l'ordre du Saint- Esprit, le 1er janvier 1705, et il fut nommé archevêque de Cambra y en 1716; mais il mourut le 3 mars 1718, sans en avoir reçu les bulles.

(3) Jean, comte d'Estrées , maréchal et vice-amiral France.

cl exclusion publique à aucun cardinal, maibien d'empêcher, par toutes les voies secrètes, l'exaltation de ceux que le roi marquoit ne lui être pas agréables, parcequil les regardoit comme peu propres à remplir dignement la chaire de Saint-Pierre, en père commun des fidèles, sur-tout après un pape ennemi aussi déclaré de la France que Favoit été Innocent XI (i).

Ces instructions ne contenoient rien de positif à l'égard du cardinal Ottoboni (2). Sa majesté déclarait quelle le regardoit comme un sujet très papable , à cause de son grand âge, et pour toutes ses bonnes et grandes qualités ; quelle l'avoit toujours estimé, et que sa conduite lui avoit été fort agréable dans les pontificats précédents, principalement pendant celui de Clément IX , dont il étoit cardinal dataire : cependant le roi ordonnoit que son élection fût traversée sous main, par l'ambassadeur de France et par les cardinaux françois, s'il étoit vrai , comme on avoit cherché à le faire entendre, que ce cardinal eût été le principal

(1) Voyez, sur les dispositions de ce pape envers la France, la note de la lettre 553 de madame de Sévigné.

(2) Pierre Ottoboni, vénitien, promu au cardinalat le 19 février 1602 par le pape Innocent X, depuis pape sous le nom d'Alexandre VIII.

de m. in: COULA N G ES. <)(

conseiller des résolutions que le dernier pape avoit prise- (outre la France; car on ne pouvoit douter, en ce cas-là, que. >"i! parvenoit au souverain pontificat, il ne marchât exactement sur les traces de son prédécesseur; mais que, s il se trouvoit au contraire que les avis que Ton avoit donnés contre le cardinal Ottoboni n'eussent aucun fondement, sa majesté verroit avec plaisir son élection.

Le cardinal de Bouillon et le duc de Chaulnes ayant donc conféré ensemble sur ces instructions, pendant le court séjour que Ion fut obligé de faire à Porto-Venere, conclurent, par des raisons très solides, que, dans les conjonctures présentes, ils ne pouvoient faire choix d'un sujet plus désirable dans les intérêts de la France que le cardinal Ottoboni, si toutes les suppositions faites à sa majesté contre ce < ardinal se trouvoient n'être pas véritables. Ils avoient lieu de soupçonner qu'elles étoient l'effet de la passion de quelques particuliers , qui ne vouloient pas qu'il devînt pape ; et, pour ne rien dissimuler, ils étoient persuadés que ces mauvais offices lui avoient été rendus par le cardinal d'Estrées, avec lequel ils navoient pas tous deux une grande liaison d amitié et de confiance; mais, quoique le cardinal Ottoboni fût leur ami particulier, ils résolurent de s'op-

poser de toutes leurs forces et de tout leur pouvoir à son exaltation , s'ils reconnoissoient qu'il eût été effectivement le principal auteur de toutes les démarches qui , sous les précédents pontificats , avoient été faites contre la France.

Ils étoient dans cette disposition , lorsqu'ils arrivèrent à Rome; apprenant que Je cardinal Ottoboni étoit celui dont on parloit le plus, tant au-dedans qu'au-dehors du conclave , pour être porté au souverain pontificat (i), si aucune des couronnes , c'est-à-dire Empire , France, et Espagne, ne lui donnoient l'exclusion , ils résolurent d'agir dans la direction que je viens d'indiquer.

Le lendemain de l'arrivée des cardinaux, qui étoit le jour môme où sur le soir ils dévoient entrer dans le conclave, le duc de Chaulnes étoit encore incertain s'il prendroit la qualité d'ambassadeur extraordinaire , ou simplement

(i) « Le 24 d'août au matin, le cardinal Ottoboni enu tra dans le conclave; il n'y étoit point entré le jour « d'auparavant... pour se délivrer des compliments des « flatteurs qui lui auguroient le pontificat; mais le bruit « qui se répandit, quand il y entra, fut tel, quej'enten- « dis dire à plusieurs personnes que le pape venoit « d'entrer dans le conclave. >> (Conclave d'Alexandre VIII dans Y Histoire des conclaves, Cologne, 170^, tom. II, pag.37.)

d'envoyé extraordinaire. II tint, avec les trois cardinaux, un conseil secret , auquel on crut devoir appeler le marquis de Torci, l>ien qu'il fut alors très jeune, et qu'il n'eût pas encore obtenu la survivance de la charge de secrétaire d'état des affaires étrangères (i), dont son père(2)étoit revêtu depuis la disgrâce de M. de Pomponne (3). Le duc de Chaulnes commença par donner lecture de ses instructions, et il fut arrêté tout d'une voix que, s'il y avoit lieu de faire réussir les intentions du roi en faveur de sujets qui lui fussent agréables, il falloit s'y employer entièrement. Les cardinaux nommés par le roi étoient, selon leur rang d'ancienneté, Barberini (4), créature d'Innocent X,

(i) Il obtint cette survivance un mois après. [Voyez le Journal manuscrit de Dangeau , 20 septembre 1689, cite dans la note de la lettre 1 100 de madame de Sévigné.)

(?.) Charles Colbert, marquis de Croissi, ministre-secrétaire d'état au département des affaires étrangères.

(3) Arrivée au mois de novembre 1679. {Voyez la lettre 687 de madame de Sévigné.)

(4) Charles Barberini étoit le troisième de sa maison qui fut parvenu au cardinalat, et de même que ses doux oncles, les cardinaux François et Antoine Barberini, il sont en oit à Rome les intérêts de la France. Marie d'Est, reine d Angleterre , femme de Jacques II, étoit sa nièce; cette princesse n'avoit sans doute pas négligé de recommander son oncle à Louis XIV. Les auteurs du temps le présentent comme un homme ordinaire , qui avoit aussi

g4 MÉMOIRES

Chigi (i), Altieri (2) , Delfini (3) , créatures d'Alexandre VII , et Cerri (4), créature de Clément IX.

On examina ensuite ce qu'il y avoit à faire à l'égard du cardinal Ottoboni. On en parloit plus que d'aucun autre pour succéder à Innocent XI; il étoit fortement porté par Chigi, et par un grand nombre d'autres cardinaux, dont les principaux étoient Colonne (5), et Spinola- Sancta-Cecilia (6) , gouverneur de Rome. Les

peu d'esprit que de physionomie. [Voyez YHistoire des conclaves , tom. II, pag. 122.)

(1) Flavio Chigi, neveu du pape Alexandre VII , fait cardinal en i65~. Il avoit été légat en France.

(2) Palluzzo Palluzzi Albertoni, dit Altieri, parcequil avoit e'té adopté par le pape Clément X, avoit été fait cardinal en 1664 par Alexandre VII.

(3) Jean Delfini, promu au cardinalat en 1667 par le même pape.

(4) Charles Cerri, nommé cardinal en 1669 par Clément IX. Il faut remarquer que le mot créature, en style de conclave, se prend en bonne part. Les cardinaux-créatures sont ceux qui ont été promus par le pape défunt.

(5) Frédéric Baldeschi-Colonne , archevêque de Césarée, fait cardinal par le pape Clément X, en 1 6^3.

(6) Jean-Baptiste Spinola, nommé gouverneur de Piome parle pape Clément X, confirmé dans cette charge par Innocent XI, et fait cardinal par ce dernier pape en 1681. Il ajouta Sancta-Cecilia à son nom, pour se distinguer de Jules Spinola , son frère , qui avoit été fait cardinal en 16GG par le pape Alexandre VII.

DE M. DE COUL ANGES. QD

instructions portaient que le roi avoit été très satisfait de ce dernier pendant le précédent pontificat, et que, bien qu'il lut ministre et créature du défunt pape , il s'étoit toujours bien conduit à l'égard de la France, en exécutant néanmoins à la rigueur les ordres de son maître , même durant le ministère du cardinal d'Estrées et les ambassades du duc d'Estrées (i), et du marquis de Lavardin.

Comme il appartenoit au cardinal de Bouillon, par son ancienneté de cardinalat, quoiqu'il lût beaucoup plus jeune (2) que les deux autres, de parler le premier, il n'oublia rien, en faveur du cardinal Ottoboni, de tout ce qui lui parut propre à faire résoudre dans cette assemblée que la France consentiroit facilement et promptement à son exaltation, si Ton devenoit certain de la fausseté des avis donnés à sa majesté sur la conduite qu'il avoit tenue à l'égard de la France durant le pontificat d'Innocent XI, et si l'on trouvoit les cboses

(1) François Ànnibal, duc d'Estrées, rAourut à Rome, où il étoit ambassadeur, le 3ojanv. 1 687. {V . la let. gi!) .le madame de Sévigné.)

(2) Le cardinal de Bouillon n'avoit que quarante-six ans , et il avoit été fait cardinal par Clément IX , en 166g. On peut voir dans le hv. ix des Mémoires de Choisi, des détails curieux sur la nomination du duc d'Albrct au cardinalat.

disposées en sa faveur, comme elles paroissoient l'être, d'après tous les bruits de Rome et les avis qu'on recevoit du conclave. Le cardinal de Bouillon servoit d'autant plus volontiers son ancien ami, le cardinal Ottoboni, qu'il le regardoit comme étant, dans ce conclave, le sujet papable le plus favorable que la France pût obtenir dans cette circonstance, et le plus propre à finir, au contentement des deux cours , toutes les affaires qui les avoient brouillées sous le dernier pontificat.

Le marquis de Torci trouva le discours du cardinal de Bouillon très propre à déterminer le suffrage des deux autres cardinaux, et du duc de Chaulnes, qu'il savoit d'ailleurs être favorable à Ottoboni. Il étoit nouvellement instruit par le cardinal d'Estrées, qu'il avoit été voir au conclave (1), dès le premier moment de son arrivée à Rome, et avec lequel il avoit eu un long entretien secret, sans doute d'après l'ordre de M. de Croissi, qui étoit plus lié

(1) Les personnes du dehors peuvent communiquer avec les cardinaux qui sont dans le conclave, lorsque ceux-ci en ont obtenu la permission des chefs d'ordre. Les audiences se donnent dans les tours ou parloirs par lesquels on apporte chaque jour aux cardinaux ce qui leur est nécessaire. {Voyez le discours qui est à la tête de Y Histoire des conclaves, du baron de Huissen, Cologne, t;o3, tom.I. pag. 24 )

d'amitié avec les cardinaux d'Estrées et de Furstemberg qu'avec les cardinaux de Bouillon et de Bonzi, et le duc de Chaulnes. Ce jeune marquis montrent déjà, par son esprit et par sa sagesse, qu'il seroit un jour un grand et habile ministre. 11 interrompit le cardinal de Bouillon, et il dit qu'il croyoit de son devoir, avant qu'on ne prît aucune résolution sur le cardinal Ottoboni , de déclarer qu'ayant eu connoissance des dépêches des ministres du roi , dont son père lui avoit laissé prendre lecture, avec l'agrément de sa majesté, il savoit que le cardinal Ottoboni, durant le dernier pontificat, avoit toujours été regardé par eux comme le cardinal le plus accrédité auprès d'Innocent XI, et dont les conseils avoient été le plus suivis par ce pape, dans les affaires qui avoient brouillé les deux cours. Cette ouverture de M. de Torci confirma le cardinal de Bouillon et le duc de Chaulnes dans l'opinion que le cardinal d'Estrées étoit entièrement contraire à Ottoboni, et que toutes les suppositions faites au roi sur la conduite passée de ce cardinal ne pouvoient venir que de sa part. Le cardinal de Bouillon , après avoir entendu ce que le marquis venoit de dire, très modestement, prudemment, et fortement, pour empêcher que son sentiment en faveur du cardinal Ottoboni ne fût suivi par les cardinaux de

Bonzi et de Furstemberg , et par le duc de Chaulnes, répéta en substance ce qu'il avoit déjà dit, et se servit habilement de la déclaration du marquis , pour faire connoître les choses suivantes.

Il dit qu'il paroissoit résulter de ce que M. de Torci venoit de leur dire , que les dépêches des ministres du roi peu favorables au cardinal Qttoboni, se réduisoient uniquement à celles du cardinal d'Estrées; que ce cardinal avoit toujours été à Rome Yame du ministère de la France; le duc d'Estrées et le marquis de Lavardin n'en ayant été que le corps, par leurs représentations d'ambassadeurs, durant tout le pontificat d innocent XI ; qu'il étoit à remarquer que ce pape avoit été l'ouvrage du cardinal d'Estrées seul(i); nonobstant l'exclusion

(i) L'abbé de Choisi, qui étoit conclaviste du cardinal de Bouillon lorsque le pape Innocent XI fut exalté, dit que les cardinaux de Reiz et de Bouillon étoient presque toujours du même avis , tandis que le cardinal d'Estrées , qui vouloit être chef du parti de France, étoit d'avis contraire. Odescaîrhi étoit porté par la faction d'Espagne et par celle de l'empereur; les cardinaux de Retz et de Bouillon proposoienl le cardinal Grimaldi , et les carliuanx d'Estrées et de Bonzi soutenoient Odescalchi. Uhaeun des cardinaux françois écrivit au roi ses sentiments. « D'Estrées et Bonzi disoient des biens infinis d'O- ' ! -ralclii, qu'il avoit cinquante mille éeus de rente, « qu'il souîagcroit la chambre apostolique, et qu'il étoit

publique que le cardinal de Retz, et lui, cardinal de Bouillon , alors seuls cardinaux françois, lui avoient donnée, par Tordre du duc de < ilianines, dans le conclave qui suivit la mort de Clément IX; que cette exclusion empêcha qu'Odescalchi ne fut élevé au souverain ponbficat, et que l'élection tomba, conformément aux intentions et aux ordres du roi , et contre toute apparence , sur une créature de Clément IX , qui fut le cardinal Altieri ( Clément A), quoiqu'il n'eût que deux jours de cardinalat , au moment de la mort de ce paj)e(i).

Le cardinal de Bouillon prit en outre occasion du discours du marquis de Torci, pour faire voir que sa majesté elle-même, dans l'instruction que l'on venoit de lire, montroit le peu de foi qu'elle ajoutoit aux dépêches du cardinal d'Estrées , au sujet du cardinal Ottoboni ;

«homme de bien. Le roi, en cette occasion, fit voir té u piété , et manda que préférablement à tout il souhai- «< toit le bien de l'église, et qu'ils concourussent à l'é- « lection d'Odescalchi. Il fut élu le même jour, et procla- « me le lendemain.» [Mémoires de Choisi, tom. II , pag. 272.)

(1) Clément IX mourut le 9 décembre 1669. Le 29 novembre précédent il avoit donné la pourpre à Emile Altieri , eu lui disant , « qu'il avoit le pressentiment que Dieu « le destinoit à être sou successeur. »

IOO MEMOIRES

puisque, nonobstant ces dépêches quiauroient dû faire exclure à jamais ce dernier, elle ne marquoit seulement pas désirer qu'on l'exclût secrètement, mais, au contraire, disoit qu'on le mît dans l'inclusion de ceux qui lui étoient le plus agréables, s'il étoit faux qu'il eût été le principal conseiller de toute la conduite du défunt pape dans l'affaire des quartiers, de la régale, du refus des bulles à ceux de l'assemblée du clergé de France de 1682, de la décision de l'affaire de Cologne, en faveur de l'électeur actuel (1), contre les prétentions du cardinal de Furstemberg, son compétiteur, et autres affaires qui avoient mis la division entre la cour de Rome et celle de France.

Enfin , le cardinal de Bouillon ajouta que les dépêches du cardinal et du duc d'Estrées ayant été dirigées, pendant le pontificat de Clément X, contre le cardinal Paluzzi, surnommé Altieri, sa majesté, qui leur accordoit alors une entière confiance, avoit défendu à son ambassadeur et aux cardinaux françois , d'avoir aucun commerce avec le cardinal Paluzzi-Altieri, même de le saluer dans le conclave; ordonnant de l'exclure publiquement,

(1) Joseph Clément, de Bavière, élu. archevêque et «'lecteur de Pologne le 10 juillet 1688. {Voyez les notes des lettres q5o et 955 de madame de Scvigné. )

DE M. DE COUL ANGES. lOr

non seulement lui en particulier, mais encore tous les cardinaux de sa Faction , et de ne pas reconnoître comme cardinaux ceux: faits par Clément X dans sa dernière promotion, en ne recevant deux et ne leur rendant aucune visite. Que, bien que ces premiers ordres eussent été donnés par le roi, et signifiés le jour précédent, par M. de Pomponne, aux cardinaux de Bouillon et de Bonzi, sa majesté eut la condescendance de les révoquer en ce qui touchoit la défense de saluer le cardinal Altieri ; ce qu'elle lit sur une très humble et très zélée remontrance particulière, que lui, cardinal de Bouillon, se crut obligé de l'aire, le jour même de son départ de Versailles, pour le conclave de 1676; que, nonobstant ces dépêches du cardinal et du duc d'Estrées, encore plus fortes alors contre le cardinal Altieri que ne pouvoient l'être celles écrites depuis contre le cardinal Ottoboni, sa majesté étoit bien revenue des mauvaises impressions qu'on lui avoit données contre le cardinal Altieri, puisque, dans l'instruction donnée par le roi, il étoit mis au nombre des sujets auxquels sa majesté portoit de l'affection, et qu'elle desireroit de voir élever au souverain pontificat; qu'à la vérité, depuis ce temps, le cardinal Altieri étoit devenu, soit en apparence, soit véritablement, aussi intime ami du cardinal d'Es-

trées, qu'il en avoit été l'ennemi déclaré dans le précédent conclave.

D'après ces diverses considérations , le cardinal de Bouillon conclut fortement à ce que , sans perdre de temps, on travaillât à l'exaltation du cardinal Ottoboni, si les choses étoient disposées en sa faveur comme elles paroissoient lêtre, et si le duc de Chaulnes, investi de la confiance de sa majesté, et les trois cardinaux présents, étoient pleinement informés de la conduite de ce cardinal et de ses intentions s'il devenoit pape; ce qui ne pouvoit avoir lieu qu'autant que la France vou droit appuyer en sa faveur les pratiques commencées dans le conclave.

Le cardinal de Bonzi, suivant le rang d'ancienneté, devoit donner ensuite son opinion. Son caractère complaisant le portoit à plaire à ceux devant lesquels il parloit, ce qui le rangeoit toujours du parti du plus fort, sans approfondir la matière discutée, à moins que ses intérêts particuliers ne l'y engageassent. Aussi fut-il du sentiment du cardinal de Bouillon, sans entrer dans aucun détail. Seulement il confirma les faits rapportés par ce cardinal, touchant la conduite passée du cardinal d'Estrées, tant à l'égard du cardinal Altieri qua l'égard de l'exaltation du cardinal Odescalchi ; il déclara encore que ce dernier en avoit en

toute l'obligation au cardinal ctau duc d'Estrées, et que la chose étoit aussi certaine qui! étoit vrai que ce pape avoit dû son exclusion publique au duc de Chaulncs , ambassadeur de France, et aux cardinaux de Retz et de Bouillon, seuls cardinaux françois dans le conclave dans lequel Clément X avoit été élu.

Le cardinal de Furstemberg étoit beaucoup plus ami du cardinal d'Estrées que du cardinal de Bonzi et du duc de Chanlnes ; quant au cardinal de Bouillon, l'affaire encore récente de l'évêché de Liège (i) ne laissoit d'autre union entre lui et le cardinal de Furstemberg que celle qu'exige le christianisme.

Aussi ce dernier se borna-t-il à dire dans cette assemblée , qui! étoit trop novice dans les affaires de conclave pour avoir d'autres sentiments, sur ce qu'il venoit d'entendre, que l'avis qui seroit résolu et adopté à la pluralité des voix; il ajouta seulement, en badinant, qu'il voyoit bien que le cardinal dEstrées, dont il étoit le serviteur depuis long-temps, ne lui avoit pas rendu un bon office , eu faisant Odcscalchi pape , puisqu'il 1 avoit privé par-là de l'électorat de Cologne.

Le duc de Chaulnes parla ensuite, et par des manières moins vives que celles du cardinal de

(i) Foyezla. note de la lettre 964 Je madame de Se'vignc'.

io4 MÉMOIRES

Bouillon, mais dirigées avec autant de force contre la conduite passée du cardinal d'Es-trées, il conclut, suivant l'instruction de sa majesté, qu'il falloit exclure secrètement le cardinal Ottoboni, si les faits avancés contre lui étoient véritables; mais que, s'ils ne se trouvoient pas tels , il falloit, suivant la même instruction , le servir efficacement, et avec d autant plus de promptitude, que cette exaltation, faite peu après l'entrée des cardinaux françois dans le conclave, non seulement feroit eonnoître au nouveau pape et à sa famille qu'il en étoit redevable à la France, mais seroit, en outre, d'un grand éclat pour la gloire du roi. Le duc de Chauînes s étendit ensuite sur les louanges d'Ottoboni, son ancien ami, et il fît beaucoup valoir sa conduite envers la France , durant tout le cours de son ministère, en qualité de dataire de Clément IX, aussi bien que dans les conclaves dans lesquels furent élus Clément IX et Clément X.

On convint aussi dans cette assemblée que, du moment que les trois cardinaux françois seroient entrés dans le conclave, ils verroient, avec le cardinal d'Estrées, ce qu'il convenoit de faire, touchant la réception du duc de Chauînes en qualité d'ambassadeur extraordinaire près du conclave , sans donner ni promettre l'abandon de la franchise des quartiers,

ainsi qu'il étoit porté par la bulle du dernier pape, souscrite par tous les cardinaux, hors Maldachini et d'Estrées; quoiqu'il parût bien, par les instructions , que le roi n'avoit pas envie de les maintenir. Mais il étoit de l'honneur de sa majesté de n'en faire l'abandon ni verbalement ni par écrit , avant que son ambassadeur eût été reçu.

Quoique le duc de Chaulnes affectât, dans cette assemblée , de montrer beaucoup d indifférence sur les deux qualités d'ambassadeur, ou d'envoyé extraordinaire, il ne fut pas difficile aux cardinaux et au marquis de Torci de s'apercevoir que le duc, sans préjudicier en rien aux intérêts et à la gloire du roi, desiroit qu'ils trouvassent le moyen de le faire recevoir par le sacré collège en qualité d'ambassadeur extraordinaire envoyé au conclave, ainsi qu'il l'avoit déjà été avec les cardinaux de Retz et de Bouillon, après la mort de Clément IX, au conclave dans lequel Clément X fut élu.

Tel est le plan de négociation qui fut arrêté dans cette assemblée préliminaire ; et dès le soir du même jour les trois cardinaux entré rent dans le conclave (i). Le cardinal d'Estrées

(i) «Los cardinaux françois de Bouillon, Je Eonzi, «et de Fursteinberg entrèrent dans le conclave, le 27 « de septembre au soir ; ils y furent reçus avec des mar-

ne fut sans doute pas long-temps sans être informé de ce qui sétoit passé, soit par le marquis de Torci, soit parle cardinal de Furstemberg, soit par l'abbé Morel, second conclaviste de ce dernier, investi de sa confiance, et qui étoit aussi l'ami particulier du cardinal d'Estrées. Ce cardinal avoit, pour premier conclaviste d'honneur l'abbé de Croissi(i), frère du marquis de Torci, qui, par sa jeunesse et le peu d'expérience qu'il avoit des affaires, ne pouvoit prendre une grande part au manège des négociations d'un conclave qui de toutes sont les plus vives et les plus difficiles.

Le cardinal de Bouillon avoit déclaré , pendant tout le voyage, qu'il feroit entrer avec lui l'abbé de Polignac, comme son premier concla-

« ques d'une très haute estime de la part de tout le sacré « collège. La plupart des cardinaux les régalèrent magni- « fiquement , et sur-tout ceux de Médicis , d Est , et de « Pamphile. » (Histoire des conclaves, tom. II , pag. 48. ) La date donnée par l'historien des conclaves n'est pas exacte; les cardinaux françois entrèrent au conclave le 24 septembre.

(1) Charles Joachim Colbert , né le 11 juin 1667, fut depuis e'véque de Montpellier, et s'est fait connoître par îa part trop active qu'il prit aux disputes relatives à la Lulle anirjenitus. Ce fut sous ses yeux , et par ses ordres , que le P. Pouget , de l'Oratoire , composa le célèbre ouvrage dogmatique connu soUs le titre de Catéchisme de Montpellier.

DE M. DE COTL A VGF.S'. roy

vistc d'honneur, et en même temps de confiance, ainsi que l'étoit le sieur de Serté, gentilhomme d'un mérite distingué, qui lui étoit attaché depuis Port long-temps. Il fut néanmoins convenu que L'abbé de Polignac diroit publiquement que, préférant la santé du cardinal à sa propre satisfaction, il lavoit prié de conduire; à sa place un valet-de-chambre chirurgien; et le cardinal lui promit qu'en récompense de ce sacrifice apparent, il prendroit plus de part aux affaires, et qu'il auroit plus deconnoissance de ce qui se passeroit dans le conclave, parcequilseroitrinterniédiaire entre le duc de Chaulnes et lui, et que toutes les paroles, les affaires et les dépêches les plus secrètes lui seroient confiées.

Cet arrangement fut fidèlement exécuté, et l'abbé de Polignac, honoré de la confiance liien méritée de ces deux ministres, eut l'occasion de montrer l'élévation de son esprit et sa capacité extraordinaire , dans toutes les affaires qui lui furent communiquées (i).

Le cardinal de Bonzi conduisit, dans le conclave , pour son premier conclaviste d'hon-

(i) Le frère Chrysostmne Faucher dit que îe cardinal de Bouillon fit outrer l'abbé de Polignac <! Cesl imi' légère erreur que Coulanges rectifie. (/'< yez ! Hist are du cardinal de Polignac , lom I. pag. i \.)

neur, l'abbé de Beuvron(i), aumônier du roi, fils du marquis de ce nom, de la maison d'Harcourt, homme aimable et de beaucoup démérite, qui assurément auroit fait son chemin, s'il ne fut point mort peu de temps après son retour d'Italie.

Le cardinal d'Estrées, de même que le cardinal de Bouillon, afin d'être mieux et plus commodément servi, n'avoit clans le conclave que ses domestiques. Anciennement il n'y avoit que les cardinaux princes, ou de maisons souveraines, ou véritablement malades, qui eussent trois conclavistes; mais ensuite cette grâce s'étendit aux cardinaux fils ou frères de ducs et pairs de France, grands d'Espagne, et princes romains du premier ordre; depuis, elle n'a été refusée à aucun des cardinaux étrangers qui l'ont demandée.

ISos cardinaux françois étant entrés dans le conclave, portèrent à cinquante et un le nombre de ceux qui concoururent à l'élection du nouveau pape (2). Innocent XI avoit laissé dix chapeaux vacants ; jamais il ne voulut les remplir pendant sa maladie , quelque instance qu'on lui en fît. Non seulement il se fit un scrupule, aussi bien que Clément X, son pré-

(1) (Met cl'Harcourt , abbé de Monstier, mort au camp de Namur en juillet i6<p.

(2) Ou voit leurs noms dans Y Histoire des conclaves, tout. II , pag. 38.

DE M. DE COUL ANGES. IOO,

décesseur, d'imiter Clément IX, qui le premier de tous les papes, avoit fait une promotion de cardinaux étant retenu dans son lit, et peu de jours avant sa mort; mais il ne voulut pas, quoiqu'il en fût fort pressé, indiquer un consistoire public pour remplir les chapeaux vacants, bien qu'il lui eût été facile, durant le cours d'une longue maladie, d'y intervenir, s'il en avoit eu la volonté.

Le sacré collège, outre la perte qu'il avoit déjà faite, se trouva réduit à ce nombre de cinquante et un, parceque le cardinal Ranuzzi (1), archevêque de Bologne, tomba malade, comme il se rendoit à Home, et mourut à Fano pendant le temps du conclave ; et que, d'un autre coté, les cardinaux Porto -Carrero, espagnol (2) , d'Alencastro , portugais (3), et Le

(1) Angelo Ranuzzi, archevêque de Damiette , puis évéque de Fano , fut nonce en Pologne , et ensuite nonce extraordinaire en France ; il fut nomme cardinal par le pape Innocent XI , le 2 septembre 1686, puis archevêque de Bologne; il mourut à Fano le 27 septembre 1689.

(2) Louis-Emmanuel-Fernandez Porto-Carrero , nomme' cardinal par le pape Clément IX, en 1CG9; archevêque de Tolède et primat d'Espagne en 1677. Ce prélat entra dans les intérêts de la maison de Bourbon , lors de l'avènement de Philippe V à la couronne d'Espagne. ( Voyez les Mémoires du marquis de Saint-Philippe , et ceux du marquis de Lonville.}

(3) Yerissimo-d'Àlencastro (de Lancastre), archevêque

ÏIO MÉMOIRES

Camus, français, ne se rendirent pas au conclave, tandis que les cardinaux Buonvisi (i), Durazzo(2), Radziejowski , polonais (3), Salazar(4), espagnol, et de Goëz(5), allemand, n'arrivèrent à Rome qu'après l'élection d'Alexandre VIII.

Il y avoit cinq cardinaux de la faction de France, savoir, Bouillon, d'Estrèes, Bonzi, Furstemberg et Maldacbini (6).

de Brague et de Lisbonne , grand inquisiteur de Portugal , nomme cardinal le 2 septembre 1686 par le pape Innocent XI, mort en 1692 , âge' de quatre-vingt-deux ans.

(1) François Buonvisi, évêque de Lucques , nommé cardinal par le pape Innocent XI, le Ier septembre 168 1. Il mourut au mois d'août 1700, âgé de soixante-dix-sept ans.

(2) Marcel Durazzo , nommé cardinal par Innocent XI , en 168G, mort en 17 10.

(3) Michel Radziejowski , nommé cardinal par Innocent XI, en 1686; il étoit parent de Sobieski et fut nommé par ce prince archevêque de Gnesnc , et primat du royaume de Pologne. Il mourut à Dantzic en 1700.

(4) Pierre Salazar, général de l'ordre de la Merci, évêque de Salamanque et de Cordoue. Il avoit é;é ('levé au cardinalat en 1686. Ce fut son talent pour la chaire qui lui procura la protection de la cour.

(5) Jean, baron de Goéz, nommé cardinal en 168G; il étoit évêque de Gurck , et il a été chargé de plusieurs négociations importantes. Il mourut à Rome en 1696.

(6) François Maldachini , nommé cardinal en 1647 par le pape Innocent X. Il étoit neveu de la trop célèbre donna Olimpia Maldachini, belle-sœur de ce pape.

La faction d'Autriche n'étoit composée que de trois cardinaux: Médicis (i), protecteur, Ivollonitsch (2), et d'Aguire (3).

La faction de Ghigi , ayant pour chef le cardinal de ce nom, étoit en outre composée des

(1) François -Marie de Médicis, prince de Toscane, et frère de Cosme III, grand duc de Florence, nommé cardinal par le pape Innocent XI, en 1686. Il se trouva à Naples au mois de mai 1702, pour y recevoir Philippe V, et l'année suivante il devint protecteur des affaires de France et d'Espagne. Le 19 juin 1709 il remit, dans un consistoire, le chapeau entre les mains du pape, et il se maria le l4 juillet suivant avec Eléonore de Gonzague, fille de Vincent, duc de Guastalle. II est mort sansposté-

(2) Le'opold , des comtes de Kollonitsch , depuis archevêque de Strigonie , primat de Hongrie ; il avoit été nommé cardinal par le dernier pape, en 1686; il mourut en 1707-

(3) Joseph Saénz- d'Aguire , savant religieux espagnol de l'ordre de Saint-Benoit. Il publia en iGS3 un ouvrage intitulé: Defensio cathedra: sancti Pétri, dans lequel il combat la déclaration faite par le clergé de France en 1682. Le pape Innocent XI lui en sut tant de gré, que de son propre mouvement, et sans aucune demande de la cour d'Espagne, il le nomma cardinal en 1686. Il fut l'un de ceux qui combattirent le plus vivement la nomination de M. de Forbin-Janson au cardinalat

six cardinaux suivants : Bichi (i), Franzone(2), Barbari.£o (3), Conti(4), Spinola, et Delfini.

La faction d'Altieri avoit pour chef le cardinal de ce nom; elle se composoit en outre des huit cardinaux suivants : Carpeg ne (5), Orsini(6),

(i) Antoine Bichi, évêque d'Osimo ; il ëtoit de Sienne : sa famille, alliée à celle des Chigi, a donné quatre cardinaux. Il fut revêtu du cardinalat par Alexandre VII, en 1657 , et mourut en I^9I-

(2) Jacques Franzone, de Gènes, promu au cardinalat en 1660 par le pape Alexandre VII , puis légat de Ferrare et évêque de Camerino. Il mourut sous-doyen du sacré collège , en 1697

(3) Grégoire Barbarigo , vénitien , évêque de Padoue , nommé cardinal par le pape Alexandre VII, en 1G60. Homme d'une grande vertu , que ses amis portoient à la papauté, malgré les prières qu'il leur faisoit de le laisser finir ses jours dans son évêché de Padoue. Il y mourut en odeur de sainteté le 19 juin 1697.

(4) Jean-Nicolas Conti , évêque d'Ancône et de Sabine , nommé cardinal en 1064 par le pape Alexandre VII. Il mourut en 1698.

(5) Gaspard Carpegna , archevêque de Nicée , fait cardinal en 1670 par Clément X, en considération de sa parenté avec la famille Altieri. Il mourut en 1 7 1 4-

(6) Vincent - Marie Orsini (des Ursins), religieux de l'ordre des frères Prêcheurs , archevêque de Manfredonia et de Bénévent, nommé cardinal en 1672 parle pape Clément X, élu pape sous le nom de Benoît XIII, le 29 mai 1724. H mourut le 21 février 1730, âgé de quatre-vingts ans.

Nerli(i), Casanata(2), Colonne (3), Marescotti(4), Spada (5), et Norfolk (6), anglais.

Les créatures d'Innocent XI , qui navoient point de chefs, mais qu'on nommoit néanmoins la faction Innocen tienne , parcequelle paroissoit en quelque manière faire un corps, et marcher avec quelque concert, avoient pris le plus ancien cardinal entre les créatures d'Innocent XI, pour en faire extérieurement

(i) François Nerli , florentin , archevêque d'Àndrir nople et de Florence, avoit été nonce en France; il fut nommé cardinal par Clément X, en i6~3, et mourut en 1708.

(2) Jérôme Casanata , nommé cardinal par Clément X , on 1G73. Il avoit rassemblé une très belle bibliothèque, qu'il légua au couvent de la Minerve, de l'ordre de Saint- Dominique, à la condition de la rendre publique. Le pape Innocent XII lui donna la charge de bibliothécaire du Vatican, en i6()3. Il mourut en 1700.

(3) Frédéric Baldeschi-Colonne , archevêque de Césarée, nommé cardinal par le pape Clément X, en iG;3. Il mourut dans la nuit du 3 au 4 octobre 1 691 .

(4) Galeas Marescotti , nommé cai dînai par Clément X , en 1675. Il avoit été nonce en Pologne, et ensuite en Espagne. Ce cardinal donnoit aux malheureux , et appliquent à des œuvres pieuses presque tout ce qu'il possédoit ; on l'appcloiî le père des pauvres.

(5) Fabrice Spada , fait cardinal par le pape Clément X . eu it>;5. Il avoit été nonce en France.

(6) Thomas -Philippe Howard, de Norfolk, nommé cardinal en 1675 par Clément X. Il étoit grand aumônier de la reine d'Angleterre , femme de Jacques II.

leur chef; iîs s'assembîoient chez lui ; cette faction étoit la plus nombreuse , et elle se composoit de vingt-deux cardinaux.

Spinola-Sancta-Cecilia, Pignatelli (i), Mellini (2), Visconti (3), de Angeîis (4), Capizucchi (5), Lauria(6), Pallavicini (7),Barbarigo, dit Sainte- Suzanne (8), Ciceri (9), Petrucci (10), Den-

(1) Antoine Pignatelli, archevêque de Naples , depuis pape sous le nom d'Innocent XII.

(2) Savo Mellini , archevêque de Cesarée.

(3) Fre'deric Visconti, archevêque de Milan.

(4) Jacques de Angelis , archevêque d'Urbin.

(5) Rémond Capizucchi, de l'ordre des frères Prêcheurs.

(fi) François-Laurent Brancati de Lauria, connu sous ce dernier nom, qui étoit celui de la ville de Calabre où il étoit né. Il étoit de l'ordre des frères Mineurs conventuels , et il s'en fallut de peu qu'il ne fut nommé cardinal par le pape Clément IX, en 1667. On lit à cet égard une anecdote singulière dans le Menacjiana , tora. III, pag. 110, édition de 1 7 1 5. Le cardinal Lauria étoit un grand théologien.

(7) Obizzo Pallavicini, génois, archevêque d'Ephèse et évêque d Osimo.

(8) Marc-Antoine Barbarigo, archevêque deCorfou et évêque de Montefiascone.

(9) Charles Ciceri , évêque de Cosme. Il étoit parent, et avoil été l'ami particulier du pape Innocent XI.

l'ierre-Matthieu Petrucci, évêque de Jési.

hofï'(i), polonais, Colloredo (2) , Caraffa (3), Sachetti (4), Ginetti (5), Pamphilc (6) , Corsi (7) , Neçroni (8), Cavallicri (9), Astalli (10) ei d'Est (i 1).

Les créatures d'Innocent X nétoient que trois, sans aucun chef; ces trois cardinaux étoient Cibo (12), Ottoboni, Carlo Barberini.

Les créatures de Clément IX nctoient que

(1) Jean-Casimir de Denhoff, évéque de Cesène.

(2) Lcandro Colloredo, prêtre de l'oratoire de Saint- Pnilippe-de-Neri, grand pénitencier. Ii ahnoit les savants ; ou a imprimé plusieurs de ses lettres dans les ouvres posthumes d g P. Mabillon et Ruinait.

(.)) Fortunato Caraffa, évéque d'Aversn.

(4) Urbain Sachetti, auditeur -général de la chambre

apostolique.

(5) Jean-François Ginetti, romain, trésorier-général de la chambre apostolique.

((i) Benoîl Pamphile , grand prieur de Rome.

(7) Dominique-Marie Corsi, évéque deRimini.

(8) Jean-François Negroni , génois , évéque deFaënza

(9) Gaspard Cavallieri , archevêque de Capoue.

(10) Fulvio Astalli, évêque de Sabine.

(il) Rinaldo d'Est, oncle du duc de Modène, puis duc de Modène 4 remit le chapeau en i6rp, et épousa la princesse Charlotte-Félicité de Brunswidk-Lunebourg.

(12) Alderan Cibo, nommé cardinal par Innocent X, an r6 [5 , évéque d'Iesi 11 mourut doyen du sa< ré ci !!■ le 21 juillet 1700, âgé de quatre-vingt-haut ans.

Il6 MÉMOIRES

deux, et sans aucun chef, Cerri (i), et Acciaïoli (2).

Avant l'arrivée des cardinaux françois, le conclave n'étant composé que de quarante-huit, trente-deux suffrages réunis , qui formoient les deux^ tiers des voix, auroient suffi pour faire un pape (3).

Nos cardinaux étant entrés dans le conclave , s'assemblèrent aussitôt dans la cellule du cardinal de Bouillon, qui étoit le plus ancien, et le chef de la faction de France. II étoit en cette qualité chargé du secret du roi ; toutes les dépèches et les billets du duc de Chaulnes dévoient lui être adressés , pour qu'il en fît part aux trois autres cardinaux. Ils commencèrent par examiner quelle étoit la qualité que le duc de Chaulnes devoit prendre. Il étoit nécessaire de se déterminer promptement, avant que ce duc demandât son audience , et qu'il présentât sa lettre de créance au sacré collège.

(1) Charles Cerri, évêque de Ferrare et légat d'Urbin, nommé cardinal par le pape Clément IX, en 1669.

(2) Nicolas Acciaïoli , légat de Ferrare , évêque de Porto et d'Ostie.

(3) On voit dans l'Histoire des conclaves, tom. II, pag. 45, qu'il fallut toute l'adresse du cardinal d'Estrées pour déterminer le sacré collège à attendre que les cardinaux françois fussent arrivés à Rome pour procéder à l'élection du pape.

Le sentiment des cardinaux de Bouillon et de Bonzi, qu'ils appuyèrent des raisons qui leur pâturent les plus solides, fut qu'avant de prendre un parti, on essayât s'il ne seroit pas possible, sans engager en rien le nom du roi et la réputation de la France, d'amener le sacré collège à recevoir le duc de Chaulnes comme ambassadeur, sans qu'il fût obligé de consentir par écrit à l'abandon des quartiers, comme l'avoient fait les autres ambassadeurs , et même celui d'Espagne , en exécution de la bulle d'Innocent XI , dont il a déjà été parlé. Le cardinal d'Estrées fut d'un sentiment contraire: il ne négligea rien de tout ce qu'il put imaginer de plus spécieux, pour montrer l'impossibilité presque absolue de réussir dans cette tentative, ajoutant que, bien que ce ne fût pas son avis, il croyoit , si l'on étoit d'un sentiment différent , qu'il falloit s'occuper promptement de ce soin, et qu'alors il y feroit de son mieux. Il parut dans la suite qu'il avoit tenu parole. Le cardinal d'Estrées savoit que le bon ou le mauvais succès de cette tentative décideroit de son retour en France, ou de la continuation de son séjour à Rome , comme chargé des affaires du roi, poste qu'il préféroit à tout autre. Il pi évoyoit bien qu'après le conclave il seroit infailliblement rappelé, si le duc de Chaulnes avoit une fois la qualité d'ambassadeur : ce

dernier n'étoit rien moins que son ami, tandis qu'il étoit intimement lié avec le cardinal de Bouillon, et tout portoit à croire que le duc demeureroit à Rome avec celui-ci, pour travailler de concert à terminer toutes les affaires fâcheuses qui , sous les précédents pontificats , et sous le dernier principalement , avoient causé tant de brouilieries entre les deux cours.

Les cardinaux de Bouillon et de Bonzi, et sur-tout le premier, dans la crainte que cet intérêt ne portât le cardinal dEstrées à traverser leurs desseins, redoublèrent aussitôt de soin et d'activité pour les faire réussir promptement. Quant au cardinal de Furstemberg, quoique plus ami du cardinal d'Estrées que des deux autres, il avoit conclu dans le sens de la tentative, parceque sans doute il l'avoit promis au duc de Chaulnes.

Dès le lendemain matin, les cardinaux de Bouillon et de Bonzi , de l'agrément de leurs confrères, s'employèrent de tout leur pouvoir à faire réussir ce qui venoit d'être convenu. Le cardinal de Bouillon fit entendre au cardinal Ottoboni qu'il s'acquerroit un grand mérite auprès de la faction de France en général , et sur-tout aux yeux du duc de Chaulnes , s'il parvenoit à déterminer le sacré collège à recevoir ce duc en qualité d ambassadeur, quoiqu'il n'eût pas fait l'abandon de la franchise des

quartiers. Le cardinal Ottoboni promit de le faire et il finit par y travailler efficacement, ce qui donna lieu à beaucoup de discours et de répliques inutiles à rapporter. Le cardinal Ottoboni rappela plus d'une fois le grand obstacle qui résultoit de cette bulle d'Innocent XI , aussi bien que de la conduite de ce pape à Fégard du marquis de Lavardin; mais le cardinal de Bouillon lui représenta que la bulle ne parloit que du pape futur, et que rigoureusement elle ne devoit s'appliquer qu'à l'ambassadeur qui seroit envoyé vers le pape , et non pas à celui qui l'étoit vers le sacré collège; et que le duc de Cbaulnes, logé cbez le cardinal d'Estrées pendant tout le temps que dureroit le conclave, ne prétendent, et ne pouvoit prétendre dans ce palais , aucune exemption' personnelle de quartiers en qualité d'ambassadeur, et que même il avoit le dessein de retourner en France bientôt après le conclave , à inoins que le pape futur ne désirât qu'il restât à Rome , pour tâcher de rétablir l'harmonie entre les deux cours. Le cardinal de Bouillon ne négligea pas dans cet entretien, comme il en étoit convenu avec le duc de Cbaulnes, de faire connoître en secret au cardinal Ottoboni, Tordre que le roi avoit donné au duc d'assurer le sacré collège de la restitution d1 Avignon , avant même qu'elle lui

fût demandée, afin que le cardinal OttoLoni se servît de cette connoissance pour engager le sacré collège par lui-même et par ses amis , à recevoir le duc de Chaulnes en qualité d'ambassadeur extraordinaire du roi envoyé au conclave , sans exiger de lui l'abandon des quartiers.

Après un jour ou deux de négociations très vives sur ce point , il fut emporté à la pluralité des voix nonobstant l'opposition (i) de plusieurs zelanti(2) de la faction d'Innocent XI

(i) L'ambassadeur d'Espagne avoit fait tous ses efforts pour l'empêcher. ( Voye% la lettre 1 1 13 de madame de Sévigné. ) On voit dans X Histoire des conclaves que le marquis de Cogolludo , ambassadeur d'Espagne, tit remettre aux cardinaux une protestation portant que le pape Innocent XI ayant exigé et obtenu de lui qu'il renonçât à la franchise de son quartier, sur la parole que lui donna ce pape de n'admettre jamais un autre ambassadeur, sans exiger de lui la même renonciation , il protestait de la nullité de la déclaration dans le cas où la condition à laquelle le défunt pape s'étoit soumis ne seroit pas maintenue.

(2) On appelle les Zélés ( Zelanti), des cardinaux qui, après la mort de Chinent X, se détachèrent des différentes factions dans lesquelles le sacré collège étoit partagé , et s'unirent entre eux en se promettant d'abandonner dans les conclaves toutes les considérations mondaines , d'avoir uniquement en vue le bien de l'église , et de faire toujours porter leur choix sur le plus digne et le plus capable d'en être le pasteur universel. ( Voyez

et d autres factions , que le sacré collège recevroit le duc de Chaulnes en qualité d ambassadeur; qu'en conséquence il présenteroit sa lettre de créance , portant cette qualité ; que le sacré collège n'exigeroit point de lui l'abandon des quartiers , et se contenteroit d'un billet concerté, écrit par le duc aux cardinaux François par lequel il leur marqueroit en substance que n'ayant point de palais dans Rome, et qu'étant dans celui d'un cardinal qui vouloit bien lui faire l'amitié de le loger durant tout le conclave , il n'avoit , ni ne pouvoit avoir aucune prétention d'exemption de quartiers , quelque qualité qu'il eût(i).

Cela fut ainsi exécuté , le billet fut remis au cbef d'ordre ; le duc de Chaulnes se déclara

V Histoire des conclaves, tom. II, pag. 222.) Si quelque chose peut surprendre, c'est que tous les cardinaux qui font partie d'un conclave ne soient pas Zelanti.

(1) Voici dans quels termes l'auteur de Y Histoire des conclaves dit que cet écrit étoit conçu : « Les seigneurs « cardinaux françois ont représenté aux seigneurs car- « dinaux chefs d'ordre que le duc de Chaulnes étoit ■< venu à Rome par ordre du roi, en qualité d'ambassa- « deur vers le sacré collège , et qu'à cette occasion il étoit « descendu au palais du cardinal d'Estrées, où il logeroit «pendant le séjour qu'il feroit à Rome pour cet effet, m déclarant qu'il ne prétendoit point de quartier, comme « le pouvoient attester les mêmes seigneurs cardinaux « françois. » On peut remarquer qu'il règne plus de vague

ami) • i inaire d

conclave , et il £ son audience au sacré ce cordée pour Je \(

Le iuc ne manqua pas ;j j f^ rjaée,

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de se retirer, le cardinal ne put s'empêcher, en s approchant plus près de i:i grille, de lui témoigner tout bas lajoie qu il :.\oit de le revoir; il lui demanda ensuite des nouvelles de la santé de la duchesse de ( Shaulnes qu'il a\ oit connue et honorée) <i;;n.-; le temps de l,i | remière ambassade de son marr(i), ei il étendit même ses honnêtetés jusqu'à lui en demander aussi de mademoiselle de Mnrinais-, aujourd'hui marquise de Kerman-Maille , parente de la duchesse, qu'il avoit vue avec eile, ci pour laquelle il avoit conservé beaucoup (d'estime (2).

( Se petit entretien fini , le maître d( monies demanda à l'ambassadeur sa lettre de créance, mais le duc et son secrétaire a] par hasard oublié de L'appoi ter , Le cardinal dit à ce maître des cérémonies, que L'ambassa leur avoit i.iii ses preuves de ne venir j fausses enseignes ; ainsi le duc «se retira parole; il ne fut pas plutôt de retour chez lui , qu'il envoya en toute diligence sa lettre de créance , qui étoit celle où il étoit qualifié* d'ambassadeur extraordinaire du roi pies du conclave.

I 1.11 r.llllir,- 1GG7.

(a) (i.- <jui tait dur .1 ni.i.l.iiiic .1. S. \ i ;i. . lire

1114, que le cartlni.il Ottaboni an de M. et

de madame de Chaulnes, el <1<- madame, de Kenyan, il If mérite, joinl à nne beauté de

a huit

Pendant qu'on régloit le point dont je viens de parler, le cardinal de Bouillon, fort zélé pour le prompt succès des affaires du roi , avoit clairement reconnu la fausseté des suppositions qu'on avoit faites à sa majesté, sur le compte d'Ottoboni , et il s'étoit assuré que les sentiments de ce cardinal étoient tels pour le roi et pour la France , qu'on les pouvoit désirer dans un pape , père commun de la chrétienté, sur-tout dans les conjonctures présentes. Il trouvoit tous les jours defplus en plus que le meilleur parti étoit de concourir promptement à son exaltation. Le duc de Chaulnes avoit fait aussi de son côté toutes les perquisitions nécessaires sur la conduite passée du cardinal Ottoboni , et l'ayant trouvée exempte de tout soupçon, il partageoit l'opinion du cardinal de Bouillon ; mais comme cela ne suffisons pas, et qu'il falloit encore que le conseil de France fût du même avis, la difficulté d'y parvenir ne jetoit pas le cardinal et le duc dans un petit embarras. Ils avoient à se parer des artifices du cardinal d'Estrées , qui , aussi bien que le cardinal de Furstemberg, avoit beaucoup plus de liaisons qu'eux avec le marquis de Croissi , ministre et secrétaire d'état ; ils croyoient bien aussi que le marquis de Louvois, ennemi déclaré du cardinal de Bouillon, ne manqueroit pas d'appuyer l'avis du cardinal

cTEstrées préférablement à celui de ce cardinal , et du duc de Chaulnes , qui n'avoit aussi aucune part à ses bonnes grâces. Ils connoissoient d'ailleurs le caractère du cardinal de Bonzi , dont il ne s'écartoit jamais , qui cousistoit toujours à être de lavis de la faveur, et à tourner ses sentiments de manière à pouvoir dire, qu'en quelque façon il avait toujours été de lavis contraire, s'il venoit dans la suite à être plus approuvé par le roi.

Toutes ces considérations firent que le cardinal de Bouillon ne négligea rien, pendant les premiers jours de son entrée au conclave, pour que le duc de Chaulnes put, en rendant compte au roi de l'audience qu'il avoit obtenue du sacré collège , faire aussi connoître à sa majesté que le cardinal Ottoboni étoit très différent du portrait qu'on lui en avoit fait, et lui exposer en même temps les raisons solides qui dévoient le porter à désirer son exaltation.

Il est à croire que le duc n'y manqua pas , et qu'il n'oublia point aussi, en rapportant tout ce qui s'étoit passé au sujet de sa réception, de faire valoir l'adresse et le savoir-faire du cardinal de Bouillon , qui avoit su mettrt en œuvre le cardinal Ottoboni , plus accrédité dans le conclave qu'aucun autre cardinal.

Il est vraisemblable que le duc n'oublia pas aussi de mander à sa majesté , que sans aucuns

pactes , auxquels le cardinal de Bouillon a toujours été très opposé, il avoit trouvé le moyen de s'assurer que le cardinal Ottoboni devenant pape , prendroit pour son premier ministre et secrétaire d'état le cardinal Delfini, que sa majesté , dans ses instructions , préféroit à tout autre pour le pontificat.

Les instructions portoient qu'il falloit travailler efficacement à ce que le pape futur ne prit point pour ses ministres des personnes suspectes à sa majesté, et qui fussent portées d'inclination pour la maison d'Autriche. Le cardinal de Bouillon , en qui le duc de Chaulnes prenoit cent fois plus de confiance que dans tous les autres cardinaux de la faction françoise , trouva le moyen une nuit, quand tous les cardinaux furent couchés , de se rendre , sans être aperçu de personne, dans la cellule du cardinal Ottoboni, où il eut avec celui-ci une conversation longue et secrète.

ïl savoit qu'Ottoboni portoit au cardinal Delfini une affection particulière ; tous deux étoient Vénitiens , et Delfini , homme d'un mérite éminent , étoit avec le cardinal Astalli , le principal confident du cardinal Chigi dans le conclave. Le cardinal de Bouillon dit à Ottoboni beaucoup de bien du cardinal Delfini , et il en prit occasion pour lui représenter que s'il devenoit pape , il lui sembloit qu'il ne

DE M. DE COULANCES. 1 9,7

pourroit prendre un meilleur sujet que ce cardinal pour en faire un premier ministre secrétaire d'état, qui lût agréable à sa majesté; qu'un pareil choix seroit la meilleure réponse que Ion pût faire aux rapports désavantageux que le cardinal d'Estrées avoit faits au roi, et dont le cardinal Ottoboni étoit bien informé , quoiqu'il n'en fît pas semblant. Ottoboni répondit confidemment au cardinal de Bouillon , qu'il étoit persuadé que le cardinal Delfini, ne desiroit et n'accepteroit pas cet emploi, pour lequel le cardinal Chigi, quoique son meilleur ami, n'avoit pas jeté les yeux sur lui (Chigi auroit en effet désiré cette charge pour le cardinal Astalli son confident après Delfini); qu'il vouloit bien lui confier sous le dernier secret, qu'il songeoit à la conférer, s'il devenoit pape, à monsignor Ilubini(i), évêque de Vicence, son neveu. Le cardinal de Bouillon ne le connoissoit pas encore; mais le cardinal Ottoboni lui en dit tant de bien , ajoutant qu'il pourroit même en savoir la vérité par le cardinal d'Ës*trées , que le cardinal de Bouillon qui l'a connu depuis, n'a jamais pu comprendre comment l'amour du sang avoit pu aveugler un pape

(i) Jean-Baptiste Rubini, nomme évêque de Vicence par le pape Innocent XI, sur la recommandation du di.ial Ottoboni son oncle.

d'un aussi bon esprit, et d autant de discernement qu'Alexandre VIII , en faveur d'un homme qui n'avoit absolument aucun mérite ; et comment le cardinal d'Estrées avoit pu lui confirmer ensuite, soit dedans, soit hors le conclave , tout le bien que l'oncle en disoit. Ce dernier ne manqua pas de le faire cardinal à la promotion dans laquelle il donna le chapeau à l'évêque de Beauvais.

Malgré cette déclaration , le cardinal Ottoboni dit au cardinal de Bouillon , qu'il consentiroit cependant à donner la préférence au cardinal Delfini , s'il vouloit accepter cette charge. Le cardinal de Bouillon demanda qu'il lui fut permis d'en parler à Delfini , et le cardinal Ottoboni y consentit d'autant plus volontiers , qu'il ne fut pas difficile au cardinal de Bouillon de s'apercevoir qu'il étoit persuadé que cette tentative ne produiroit aucun effet sur Delfini , âgé alors de soixante-quinze ans , patriarche d'Aquiîée , peu riche , quoiqu'il fût d'une des principales et des plus anciennes maisons nobles du sénat de Venise.

Le cardinal de Bouillon fut assez heureux, contre l'opinion manifestée par le cardinal Ottoboni , pour réussir dans cette négociation secrète. Il trouva d'abord le cardinal Delfini très opposé , non seulement à désirer cet emploi, mais même à l'accepter, si le cardinal

DF. M. l)lv COUL ANGES. I2Q

OttoLoni devenu pape le lui offrbit;ilalléguoit, comme obstacle invincible , l'impossibilité où il étoit de faire subsister son frère, coadjuteur au patriarchat d'Aquilée. Ils y vivoient ensemble, et les six ou sept mille ('eus que ce bénéfice produisoit, suffisoient à leur entretien, tandis que s'ils se séparoient, ce revenu ne pourrait fournir qu'à l'entretien de la maison de l'un d'eux.

Le cardinal de Bouillon cherchant à vaincre cet obstacle, s'avisa d'offrir au cardinal Delfini de lui procurer durant la vie du cardinal Ottoboni, devenu pape, dix-huit mille francs palan , somme à laquelle la dépense de son frère, résident dans son patriarchat d'Aquilée, pouvoit s'élever; mais celte offre ayant donné lieu à une nouvelle difficulté à cause de la délicatesse du cardinal Delfini, le cardinal de Bouillon, pour la surmonter encore, lui dit que ce n étoit point prendre de l'argent pour lui (ce que ce cardinal n'aurait jamais voulu faire , surtout en entrant dans le ministère), que d'agréer qu'il n'en coûtât rien à son coadjuteur pour se séparer de lui, et que celui-ci, par ce moyen, pourroit faire à Udine, résidence des patriarches d'Aquilée, la dépense à laquelle cette dignité Tobligeoit.

Ces deux cardinaux étoient depuis Longtemps étroitement uni-, et il paraît que ces

l3û MÉMOIRES

rapports d'amitié ne furent pas le motif le moins puissant de ceux qui déterminèrent le cardinal Delfini à ne pas refuser l'offre du cardinal de Bouillon. Du reste jamais le cardinal Ottoboni n'a eu connoissance de cette convention, et le duc de Chaulnes fut la seule personne à laquelle le cardinal de Bouillon en fit part dans un billet secret, où il lui marquoit, que si sa majesté n'approuvoit pas l'engagement que son zélé pour son service venoit de lai faire contracter sans ses ordres , croyant avoir fait en cela une chose qu'elle auroit pour agréable, il étoitbien résolu de se retrancher, pour pouvoir donner ces dix-huit mille francs sur son propre bien, tant que le cardinal Ottoboni vivroit; ce qui ne pouvoit être long à cause de son grand âge.

Les sentiments d'amitié que le cardinal Delfini portoit au cardinal de Bouillon contribuèrent beaucoup aussi à cette résolution. Le cardinal françois étoit en disgrâce ; il avoit fait entendre à Delfini que le roi seroit tellement satisfait de voir devenir premier ministre le cardinal dont il avoit désiré l'exaltation, qu'il étoit difficile de penser qu'un service de cette importance ne rétablît pas dans ses bonnes grâces celui qui l'auroit rendu; que ce prince d'ailleurs y paroissoit disposé, puisqu'il venoit de le charger de la conduite des affaires du

DE M. DE COULA >> l3f

conclave, sous le rapport des intérêts de la France.

Le cardinal de Bouillon cherchant a pénétrer les véritables sentiments du cardinal Ottoboni, lui parla encore de toutes les affaires sur lesquelles portoient les instructions, et dont le roi desiroit le succès; voici quelles étoient les principales :

i° Les bulles à donner aux évoques nommés ou transférés , qui avoient assisté à l'assemblée du clergé de 1682;

2° L'affaire de la régale ;

3° Une demande tendante à ce que le pape futur ne fit point Cassoni(i) cardinal, et ne l'employât dans aucun ministère de confiance, mais plutôt encore qui! Téloignât de Rome;

(1) Le comte Cassoni avoit été le secrétaire et Je favori d'Innocent XI. Les agents du cardinal d'Estre'es ayant saisi dos correspondances qu'il entretenoit avec le prince d Orange et les autres ennemis de la France, le cardinal s'étoit empressé de les mettre sous les yeux du roi. Louis XIV n'avoit pu voir sans indignation que Cassoni eût été l'un des plus ardents promoteurs de la ligue d'Ausbourg ; il paroissoit même certain que le secrétaire du pape avoit été dans le secret de la conspiration du roi Guillaume contre Jacques IL On ne peut que renvoyer le lecteur aux deux lettres du cardinal d'Estrées à M. de Louvois , que Dalrymple a fait connoître le premier, et qui ont été de nouveau publiées à la suite des Œuvra de Louis XIV, tom. VI , pag. 497 et suivantes.

l32 MÉMOIRES

4° Enfin , que le pape futur fît cardinal l'évêque de Beauvais , qu'Innocent XI avoit refusé de comprendre dans sa dernière promotion , quoiqu'il y eût fait entrer tous les sujets nommés par les couronnes.

Le dernier pape avoit en cela suivi l'exemple d'Alexandre VII, qui de même n'avoit pas voulu nommer l'évêque de Béziers , depuis cardinal de Bonzi(i), dans sa dernière promotion (2), quoiqu'il y eût compris tous les sujets nommés par les couronnes.

Le cardinal Ottoboni parla de l'affaire des bulles de manière à faire voir au cardinal de Bouillon qu'il l'avoit toujours regardée comme devant être promptement terminée par la voie de la douceur , dans l'intérêt du saint-siége comme dans celui de la France ; qu'il falloit que chaque cour se relâchât de ses prétentions et se rapprochât , par esprit d'union et de réconciliation, autant qu'elles s'étoient éloignées l'une de l'autre , par suite de mécontentement et d'opiniâtreté , sous le pontificat d'Injiocent XI.

(1) Pierre de Bonzi, évêque Je Béziers, puis archevêque de Narbonne , fut fait cardinal à la nomination de Casimir, roi de Pologne, auprès duquel il avoit été envoyé en ambassade par Louis XIV. Le royaume de Pologne n'est pas mis, à Rome, au rang des couronnes. On n'y comprend que la France , l'Autriche, et l'Espagne.

(?) En 1667.

Le cardinal Ottoboni dit même au cardinal de Houillon qu'en parlant à ce pape, il l'avoit toujours blâme de L'opiniâtreté avec laquelle il avoit refusé d'entendre ce qu'avoit à dire Chamlay (i), envoyé secrètement à Rome, à linsu du cardinal d'Estrées , et du marquis de Lavardin , quoique cet envoyé eut ordre de s'adresser à Cassoni, pour avoir par son moyen une audience de sa sainteté.

(i) «Le roi chargea Chamlay, homme en qui M. de * Louvois a une très grande confiance, d'une lettre de sa « main pour le pape, avec ordre de n'avoir aucun coin- « inerce avec M. de Lavardin , son ambassadeur, ni avec « M. le cardinal d'Estrées... Son instruction ètoit de s'a- « dresser à Cassoni, le favori du pape , et puis au cardinal « Cibo. Il s'acquitta de ses ordres en homme d'esprit, u mais il eut le malheur de ne pas réussir. Cassoni et Cibo « se moquèrent de lui ; ils se le renvoyèrent l'un à l'autre , » et il s'en revint sans avoir mi que L'Italie. Son voyage ne « servit qu'à donner du chagrin au cardinal d'Estrées et à

■ M. de Lavardin, et à grossir le manifeste que le roi « ri t. publier dans le temps qu'on partit pour le commen- « cernent de la guerre.» [Œuvres de madame de La Fayette, Mémoires de la cour de France.) Chamlay avoit été' maréchal-des-logis des armées; il avoit un talent tout particulier pour connoître la position des lieux, même le cours du plus petit ruisseau. Turennc vouloit toujours l'avoir auprès de lui; il le fit connoître au roi. .. Cette < a-

■ pacité, jointe à sa probité et à la facilité de sou travail , « de ses expédients, de ses ressources, le mirent de tout «avec le roi, qui l'employa même à des négociations

Quant à l'affaire de la régale (i), le cardinal Ottoboni persista dans les sentiments qu'il avoit déjà manifestés au cardinal de Bouillon dans une longue lettre qu'il lui avoit écrite en i683 , et dont il avoit prié ce cardinal de donner au roi une lecture entière , s'il jugeoit devoir lui faire part des sentiments d'un cardinal , que sa majesté avoit eu la bonté de regarder comme lui étant très respectueusement et très sincèrement attaché. Le cardinal Deîfini ne disoit dans cette lettre que ce que les auteurs françois avoient dit eux-mêmes, avant la déclaration de sa majesté , savoir que la régale n'étoit pas un droit attaché à la couronne, pour être exercé dans toutes les provinces du royaume de France, mais une concession de l'église limitée à certaines provinces (2). Le cardinal

« secrètes et à des- voyages inconnus. » ( Œuvres de S. Simon, fom. I, pag. 55, edit. de 1 791 . )

( 1 ) Voyez sur ce droit inhérent à la couronne de France la note de la lettre ;5g de madame de Sévigné.

(2) La mémoire de Coulanges ne l'aura pas bien servi dans cette partie de son récit. Les auteurs françois dont il parle ne peuvent éfre que ceux qui écrivirent dans le sens des évêques de Pamiers et d'Aleth. La régale n'a jamais été regardée en France comme une concession de l'église ; elle étoit inhérente au trône. « Ce droit , dit «Pasquier, est nay avecques nostre royauté , au moins « dès-lors que nos rois eurent reçu le saint sacrement de « baptême. » (Recherches de la France , liv III . chap. 35.)

DE M. DE COULA N G de Bouillon savoil que le roi et son conseil avoient reçu alors ai ec satisfaction uneconcession émanée du saint-siège . pareille , ou à-peu près semblable à la déclaration du clergé de 1682; il parla (!<■ lui-même sur ce sujet au cardinal Ottoboni, qui persista d pre-

mier sentiment, en témoignant un grand désir d'accommoder cette affaire à l'honneur du roi et du saint-siège.

Le cardinal de Bouillon demeura persuadé que si le cardinal Ottoboni devenoit pape il seroit plus facile de finir avec lui, qu'avec tout autre, l'affaire de la régale, à la satisfaction entière des deux cours ; mais il ralloit aupara-

1.' nom tic régale ne commença d'être employé que vers le onzième siècle, mais dans les temps antérieurs on retrouve ee droit dans l'investiture que nos rois tlonnoient aux évéques. Maigre le sentiment de Vellv, on . I porté à croire, avec" le président Hénault, que le premier monument du droit de regale se trouve dans le septième canon du premier concile d'Orléans, |> 1 lequel les évéques sont reconnus comme simple * usufruitiers des que le roi (l!o\is venoit de donner aux églises. La conséquence naturelle est que le domaine direct restoit au roi, et la preuve en est qu'à cha<jue vacance il falloit que le souverain donnât l'investiture au nouvel 1 Les ouvrages de Grégoire de Tours fourmillent de ces exemples. On peut consulter le Traité de t origine rej/n/e, de Gaspard Audoul , Paris , 1 708, in- j". 11 faut cefendant le lire avec précaution.

vaut terminer l'affaire des bulles , tant à l'égard des évêques qui avoient assisté à l'assemblée de 1682 , quà l'égard de ceux qui n'y avoient pas assisté. Le cardinal d'Estrées, sans aucun ordre, avoit cru devoir empêcher l'expédition des bulles de ces derniers, à moins qu'on n'expédiât en même temps les bulles des premiers. Cependant sa majesté jugea, aussi bien que son conseil, qu'elle devoit soutenir cette démarche devant et après le pontificat d'Innocent XI , quoique les ministres de France dissent alors assez publiquement , que cet engagement avoit été pris à Rome fort mal-à-propos, et sans que sa majesté l'eût ordonné.

Sur la troisième affaire, le cardinal Ottoboni dit nettement , avec sa manière libre , et , comme ils disent à Rome, disinvoïta, qu'on ne le connoissoit guère quand on supposoit qu'il estimoitCassoni plus que de raison , et que s il devenoit pape il le vouloit faire cardinal , ou l'employer auprès de sa personne , dans quelque poste considérable du ministère, ainsi qu'avoit fait Innocent XI ;'que la demeure de Cassoni à Rome n'étant pas agréable au roi, il seroit toujours d'avis que le pape futur trouvât sur cela le moyen de le satisfaire , sans rien faire contre l'honneur du saint-siège.

A l'égard de la promotion de M. de Janson ,

DE M. DE COULANGES. î3?

évêque de Beauvais, au cardinalat, le cardinal Ottoboni dit au cardinal de Bouillon qu'il avoit fort blâmé Innocent XI , en parlant à lui-même, de ce qu'il ne l'avoit pas fait cardinal , dans sa nombreuse promotion de vingt-sept sujets et d'un chapeau réservé ; qu'il lui avoit dit qu'il avoit mal-à-propos jeté des chapeaux à la tête des nationaux, qui ne lui étoient pas recommandés par leurs princes, et qu'il auroit dû avoir égard à la recommandation que le roi de Pologne avoit faite en dernier lieu , en faveur de l'évoque de Beauvais ; qu'il n'auroit jamais cru qu'il fallût s'arrêter à la variation de ce prince, qui avoit écrit de sa propre main, quelques années auparavant, à Innocent XI, pour qu'il n'eût point d'égard à la première recommandation qu'il lui avoit faite en faveur de ce préïat.

Le cardinal Ottoboni, dans cet entretien, confia même au cardinal de Bouillon , qu'Innocent XI lui ayant répondu qu'il n'a voit garde de faire M. de Janson cardinal, parcequil savoit qir'il avoit travaillé à faire venir le Turc en Hongrie et en Pologne, il avoit dit ace pape, qu'en supposant même que cela fût vrai, comme il ne l'auroit fait que par l'ordre de son souverain , ce ne lui devoit pas être un démérite; un ambassadeur après avoir fait à son prince les

l38 MÉMOIRES

observations que son honneur et sa conscience l'obligent de lui représenter, devant ensuite se conformer à ses ordres.

Le cardinal Ottoboni ajouta que le tort que le pape Innocent XI avoit fait à l'évêque de Beauvais, étoit encore plus grand que celui qu'Alexandre VII avoit fait à l'évêque de Béziers , nommé par le roi Casimir (i) , parceque l'évêque de Beauvais avoit la première recommandation du roi , tandis que les papes Innocent X et Alexandre VII avoient accordé au roi Casimir deux chapeaux, le premier à Santa

(i) Jean Casimir V, roi de Pologne, deuxième fils de Sigismond III. On a dit de lui qu'il avoir donné au monde, en sa personne, le spectacle bizarre de tous les caprices de la fortune. Il fut deux ans jésuite, puis, en 1646, il fut nommé cardinal par le pape Innocent X. Avant été élu roi de Pologne en 1648, après la mort de son frère Uîadislas VII , il remit au pape son chapeau, et épousa en 1 G49 Marie-Louise de Gonzague , veuve de son frère. Dégoûté du trône après un règne très agité, il abdiqua le 16 septembre 1668, et se relira en France, où le roi lui donna l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés. Il mourut à Nevers le 16 septembre 167-2. Son corps fut porté à Cracovie. On conservoit son cœur à Saint-Germain-des-Prés , où les religieux lui avoient élevé un beau mausolée. Ce monument vient d'être replacé dans la chapelle dont il faisoit le principal ornement.

Dï M. DR COULA NGES. 1 3g

Croce(i), et Le second à Vidoni (a); il dit qu'il seroit toujours d'avis que le pape futur songeai à consoler févéque de Beauvais (ce fui le terme <I<»nt il se servit), aussi bien que le roi de Pologne, s'il continuoit à le recommander.

A l'occasion de l'évéque de Beauvais, le cardinal Ottoboni dit au cardinal de Bouillon: « le duc de Ghaulnes a voulu avoir une con- • versation avec Piétro Ottoboni , notre petit « neveu, dans laquelle il lui a parlé de cette « promotion , dans le cas où nous serions pape ; « sur quoi nous vous prions de faire savoir à « ce duc que nous aimons bien notre petit « neveu , qui a de l'esprit et qui pourra bien « être un jour un bon et zélé serviteur du duc « de Ghaulnes , et du cardinal de Bouillon aussi « bien que son oncle, mais il est encore trop « jeune , pour qu'un homme aussi sage que le

(i) Marcel de Sainte -Croix , nomme cardinal par Innocent X , en i65a, à la recommandation de Casimir, roi de Pologne. Il étoit évéque de Tivoli, et iiiounil le 19 décembre 1674.

(2) Pierre Vidoni, évéque de Lodi, puis archevêque de Montréal. Il fat nommé cardinal par Alexandre Vil, le 3 avril 1660, à la demande du roi de Pologne, auprès duquel il avoit été nonce. Il mourut à Rome le 5 janvier 1680.

i< duc de Chaulnes puisse s'imaginer que je «veuille entrer avec lui, (le traitant de ra- « gazzo , c'est-à-dire en françois , petit garçon), « dans des affaires de cette importance ; ces « entretiens ne pourroient être bons à rien » ; et traitant de nouveau son neveu de ragazzo , il ajouta , que celui-ci avoit si fort envie que son oncle devînt pape, qu'il seroit dans la disposition de tout promettre au duc de Chaulnes pour l'engager à le servir; que ce duc ayant dans le conclave le cardinal de Bouillon leur ami commun, et en qui tous les deux se confioient entièrement , il le prioit de ne plus donner de rendez-vous à son neveu ni à d'autres personnes hors du conclave , pour lui faire parler, ou pour connoître ses sentiments.

Cet entretien fut terminé par une confidence que Ottoboni fit au cardinal de Bouillon sous le dernier secret, après lui avoir fait promettre sur son honneur de n'en point parler au duc de Chaulnes; il lui dit que, s'il devenoit pape, il feroit dataire monsignor Panciatici(i), le prélat de toute la cour romaine qui passoit pour le plus François d'inclination , et que , pour cette raison, Innocent XI n'avoit pas fait cardinal dans sa dernière promotion ; mais

(i) Bandini Panciatici , florentin, fait cardinal par le pape Alexandre VIII, en 1690.

qu'il Je feroit, lui, pour rendre à la maison llospigliosi ce que Clément IX avoit l'ait pour lui, en le Taisant son ministre et son dataire ; qu'il s'y porterait d'autant plus volontiers, qu'il étoit persuadé qu'en la personne de monsignor Panciatici, il feroit ce qui] pouvoit faire de plus avantageux à la maison Rospigliosi, pour laquelle il savoit que le cardinal de Bouillon avoit tant d'amitié et de reconnoissance (i).

Le cardinal Ottoboni, en finissant son discours, dit au cardinal de Bouillon, en riant : « Vous ne me dites rien des bulles de Cluny ; «croyez -vous que le cardinal Ottoboni, de- « venu pape, vous les refuse? » Sur quoi le cardinal lui répondit qu'il ne méleroit jamais ses affaires particulières, à moins qu'il n'en eût ordre du roi, avec les affaires dont sa majesté ou son ambassadeur le chargeraient.

* Ainsi finit cette longue conversation , de laquelle, à la réserve de ce qui regardoit monsignor Panciatici, et les bulles de Cluny, le cardinal de Bouillon rendit compte, non seulement à l'ambassadeur, mais aussi en substance aux cardinaux dEstrées, de Bonzi et de Furstemberg ; il eut seulement le soin de ne

(i) Le cardinal de fiouillon avoit été promu au cardinalat par dément IX.

l'y! MÉMOIRES

pas parler à ces trois cardinaux des dix-huit mille francs qu'il avoit proposés pour l'entretien du coadjuteur d'Aquilée.

Dès le jour même ou le lendemain, le cardinal Ottoboni lui-même s'ouvrit confidemment au cardinal Delfmi de l'intention qu'il auroit, s'il devenoit pape , de le retenir auprès de lui en qualité de premier ministre secrétaire d'état, s'il y vouîoit consentir. Le cardinal Delfmi répondit, comme il en étoit convenu avec le cardinal de Bouillon , et non sans quelque surprise de la part du cardinal Ottoboni, qu'il accepteroit cette offre avec plaisir, et qu'il lui sacrifieroit volontiers son repos et l'amour qu'il portoit à son pays, s'il jugeoit qu'il pût lui être de quelque utilité dans cet emploi.

Pour le cardinal de Bouillon, il ne songea plus qu'à presser le duc de Chaulnes de donner à la faction de France l'ordre précis et positif de conclure le plus tôt possible lélection du cardinal Ottoboni; ils étoient persuadés l'un et l'autre qu'on ne pouvoit choisir, dans les conjonctures présentes , un cardinal plus capable de bien gouverner l'église, et de terminer, à l'honneur et à la gloire des deux cours, toutes les brouilleries qui les av oient si malheureusement divisées.

Il est à remarquer que le cardinal et le duc d'Estrées avoient été seuls chargés de toute

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la direction des affaires de France à la cour de Rome, sous les pontificats de Clément X et d'Innocent XI. Seulement le marquis de Lavardin, pendant le peu de temps qu'il passa à Rome, sans pouvoir parvenir à se faire recevoir comme ambassadeur, partagea avec le cardinal d'Estrées la confiance du roi, et fut admis dans le secret des intentions de sa majesté; mais il ne fut regardé par la plupart des gens que comme un excommunié, et il n'y fréquentoit même aucune personne de considération , à la réserve de la reine Christine de Suède, qui mourut peu de temps après (i).

Le cardinal d'Estrées étoit d'un avis contraire à celui du cardinal de Bouillon, sans dire cependant que le cardinal Ottoboni dût être exclu par la France, et qu'il ne fut pas un des cardinaux les plus susceptibles de mettre fin à toutes les affaires; «nais il blâmoit la trop grande précipitation de la cour de France à rendre Avignon et le Comtat, avant que la demande en eût été faite au roi; il vouloit retarder l'élection du cardinal Ottoboni, tantôt sous le prétexte qu'il convenoit d'attendre le retour du courrier dépêché par le duc de Chaulnes, tantôt sous un motif plus spécieux, de nature à faire plus d'impression sur l'esprit

(i) Elle mourut à Rome le 19 avril 1689.

du duc de Chaulnes et sur celui des cardinaux de Bonzi et de Furstemberg , qui étoit qu'en négociant avec le cardinal Ottoboni , que l'on savoit désirer la papauté, on pourroit tirer de lui-même , par écrit , des paroles et des assurances positives de faire toutes les choses que la France desiroit obtenir du pape futur.

Les cardinaux de Bouillon et d'Estrées, se trouvant trop opposés de sentiments , le premier fut d'avis, dans une conférence tenue entre les cardinaux françois , que chacun d'eux écrivît en particulier au duc de Chaulnes une lettre, qui seroit cependant communiquée aux trois autres , pour faire connoître à ce ministre leur opinion particulière, touchant l'accélération ou le retardement de l'élection du cardinal Ottoboni, dont la seule pratique étoit sur le tapis, et par conséquent la seule faisable, tant qu'on ne lui auroit pas rompu le cou, comme on parle en termes de conclave, pour mettre sur le tapis la pratique d'un autre cardinal.

Les deux cardinaux qui étoient d'avis contraire n'oublièrent rien dans leurs lettres , comme on le peut bien croire, pour porter le duc de Chaulnes à donner à la faction de France un ordre positif et conforme à leur avis.

Pour le cardinal de Bonzi, regardant toujours d'où venoit le vent de la faveur, et allant toujours aussi, comme on dit commune-

DE M. l)t. COI L A \GI-S. ! i '»

nient, à l'appui do la boule du parti du plus fort, outre qu'il avoit toujours eu plus de commerce et de Liaison <l amitié, à sa mode, avec le cardinal de Bouillon et le duc de Chaumes, et sur-tout avec le premier, "qu'avec d'Estrées et Furstember^, il conclut dans sa lettre, as courte et succincte, qu'ayant à faire le cardinal Ottoboni pape, ne lui paroissant pas qu'on en pût faire un meilleur pour la France dans les conjonctures présentes et dans la situation des esprits au conclave, il ne falloit pas attendre le retour du courrier, mais élire Ottoboni le plus promptement qu'il se pourroit, après avoir encore pris quelques jours, pour voir si le cardinal d'Estrées ou le cardinal de Bouillon ne pourroient pas obtenir de lui des assurances plus positives.

Voici ce qui détermina le cardinal de Bonzi a préférer le sentiment du cardinal de Bouillon à celui du cardinal d'Estrées : dans un scrutin précédent (i), dix-huit ou vingt voix ayant été données au cardinal Pignatelli , Bonzi , peu

(i) Pendant le conclave, les cardinaux sont appelés trois fois par jour ad capelldm Domini, pour procéder au scrutin. Si un cardinal réunit les deux tiers des voix , il est élu canoniquement , conformément à un canon du troisième concile de Latran , tenu en «179. Le scrutin a lieu dans la rliapelle sixtine, bâtie par Sixte IV vers 1 480. C'est dans cette chapelle que se voit le célèbre tableau du fuqement dernier , peint par Michel-Ange.

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versé dans le manège des conclaves , quoiqu'il fut d ailleurs d un esprit délié, craignit mal à propos que les cardinaux qui avoient donné ces suffrages ne voulussent en effet porter Pignatelli au souverain pontificat, et que dans la suite il ne s'y joignît assez de voix pour composer le nombre de trente-quatre, qui étoit suffisant dans ce conclave pour faire le pape. Le cardinal de Bonzi crut, d'après cette fausse base, que le service du roi demandoit de conclure plus promptement la pratique du cardinal Ottoboni , afin d'empêcber celle du cardinal Pignatelli de se fortifier et peut-être de réussir. Les instructions du roi excluoient positivement ce cardinal, parcequ'il étoit archevêque de Naples , sujet du roi d'Espagne , d'une maison considérable , de laquelle étoit le duc de Monteleon, grand d'Espagne, et que, de plus, il étoit celui de la faction d'Innocent XI qui avoit été le plus favorisé par ce dernier pape(i).

Le cardinal de Eurstemberg conclut dans sa lettre presque de la même manière que le cardinal de Bonzi; il y marquoit seulement plus d'envie que ce dernier de pouvoir attendre, comme le cardinal d'Estrées le vouloit , le re-

(i) Malgré ces apparence», Pignatelli, devenu pape sous le nom d'Innocent XII , se montra très favorable aux intérêts de la France.

tour du courrier de France, si ce parti n'avoit pas été susceptible; de faire connoître au cardinal Ottoboni, homme d un caractère d'esprit et d'une pénétration à n'être pas joué facilement, qu'au fond la France desiroit peu son exaltation, et qu'elle n'y donnoit son assentiment que par une sorte de contrainte et de nécessité, après lui avoir fait, pour ainsi dire, acheter son pontificat.

Le duc de Chaulnes put voir, par ces quatre lettres, que les cardinaux de Bonzi et de Furstemberg étoient, dans le fond, du même sentiment que le cardinal de Bouillon , pour ne pas différer l'élection du cardinal Ottoboni , tandis que le cardinal d'Estrées étoit seul de son avis; il ne trouva cependant pas à propos de suivre ses sentiments particuliers en faveur du cardiual Ottoboni, et d'envoyer à la faction de France l'ordre précis de concourir sans aucun retardement à l'élection de ce cardinal, mais il manda qu'il falloit faire en sorte d'obtenir de lui quelque chose d'encore plus positif, sans gâter ses affaires, ni lui donner lieu de croire que la France ne venoit pas à lui volontiers.

Cette réponse donna peut-être au cardinal d'Estrées l'espoir de voir exalter un cardinal qui lui seroit plus agréable, bien que l'on n'en pût proposer aucun , tant que la pratique d'Ottoboni seroit sur pied ; peut-être aussi

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espéra-t-il que le courrier apporteroit à l'ambassadeur et aux cardinaux françois Tordre de traverser sous main l'élection du cardinal Ottoboni; quoi qu'il en soit, le mardi quatre octobre , avant-veille de l'élection d'Ottoboni , le cardinal Altieri , alors réuni d'amitié , au moins en apparence, avec le cardinal d'Estrées, vint sur les six heures du matin à la porte du cardinal de Bouillon, qui étoit encore dans son lit; et, ayant été introduit par le sieur de Serte(i), il eut avec le cardinal une conversation qui dura près d'une heure ; il lui fit entendre que si l'on vouloit un autre pape que le cardinal Ottoboni, il étoit prêt avec toute sa faction, dont il se disoit assuré, si Ion en exceptoit le cardinal Colonne, grand ami et zélateur d'Ottoboni, de lui rompre le col (pour parler en termes de conclave ) , de renverser sa pratique et de concourir ensuite à l'élection de celui qu'il jugeroit avec les autres cardinaux françois devoir être le plus utile au bien de l'église, et le plus agréable au roi.

Le cardinal de Bouillon vit bien que, selon toutes les apparences , cette tentative étoit faite à l'instigation du cardinal d'Estrées, qui pouvoit avoir fait connoître au cardinal Altieri que la France concourroit volontiers à l'élec-

i L'un des conclaviste? du cardinal de Bouillon.

DE M. DE COULANGES. I /{(j

l'ion du cardinal Gerri (i), aussi âgé" pour le moins qu'Ottoboni, Romain <lc naissance, et beaucoup plus lié d'amitié avec le cardinal Altieri, par lui-même et par ses parents et amis ; il vit qu'on le vouloit embarrasser par cette proposition, et l'amener au moins à retarder l'élection du cardinal Ottoboni , jusqu'au retour du courrier; il répondit, après beaucoup de paroles vagues qui n'aboutissoient à rien, qu'il en rcndroit compte à l'ambassadeur et aux cardinaux françois, sous le dernier secret, ainsi que le demandoit le cardinal Altieri , et il le remercia ensuite d'une proposition dont le roi ne pouvoit que lui être très obligé.

(i) Le souverain pontificat auroit été encore mieux mis en dépôt, pour se servir d'un terme de conclave, qu'en exallant le cardinal Ottoboni, car le cardinal Cerri motrut le 14 mai 1600. Il avoit été doyen de la Rote, et il a publié un recueil des décisions de cette cour. Le but du cardinal Altieri auroit été rempli ; il favorisoit le cardinal Carpegna , mais il savoit que son élection rencontrèrent de grandes difficultés, et qu'en le mettant sur le tapis en 1689, ^ ruineroit ses affaires pour un autre conclave. Ce cardinal avoit été datai re de Clément X , il étoit parent de la famille Altieri, et il eut en effet beaucoup de voix au conclave dans lequel Pignatelli fut élu; mais il n'a jamais été pape , pareeque le peuple romain , redoutant sa sévérité, lui avoit donné l'exclusion. On savoit que la France lui portoit de l'intérêt . t t quand les cardinaux françois entrèrent au conclave eu 1691 , on leur disoit

j5o mémoires

Dans la même matinée , le cardinal de Bouillon, avant d'entrer au scrutin, et après en être sorti , rendit effectivement compte de cette démarche aux trois cardinaux françois , aussi bien qu' au duc de Chaulnes ; mais ce fut en faisant voir, autant qu'il le put, toutes les raisons qui s'opposoient à donner dans ce panneau, et tous les inconvénients qui en seroient la suite.

Le cardinal d'Estrées employa au contraire toutes les raisons qu'il crut les plus fortes pour déterminer les cardinaux et l'ambassadeur à accepter cette offre, ou au moins pour les engager à en profiter, en suspendant le conclave jusqu'au retour du courrier. Les cardinaux de Bonzi et de Furstemberg, se ménageant un peu davantage , demeurèrent dans les sentiments qu'ils av oient déjà exprimés au duc de Chaulnes dans leurs lettres particulières.

Après cette conférence , qui fut tenue dans sa cellule , le cardinal de Bouillon garda le lit toute Taprès-dînée , pour être plus en liberté , et ne point recevoir de visites. Il vouloit aussi , pendant le temps du scrutin , écrire ses sentiments particuliers à l'ambassadeur, sans craindre d'être pris sur le fait , ou d'être inter-

hautement : Fate ci papa quello che voleté, ma Carpegna nb , per l'amor di Dio.

rompu par les autres cardinaux françois. 11 prétexta une incommodité plus grande que celle qu'il éprouvoit en effet, et qui nétoit que le résultat d'une continuelle agitation, sans presque avoir pris de repos depuis le jour de son entrée dans le conclave. Il fit en même temps avertir le cardinal Ottoboni de venir à une certaine heure, comme pour s'informer de ses nouvelles, le prévenant que le sieur de Serte le feroit entrer dans sa cellule , où il avoit à l'entretenir en secret.

Ce cardinal ne manqua pas à l'assignation ; il s'assit sur le lit du cardinal de Bouillon , afin de parler bas, et de n'être pas entendu (i). Le cardinal de Bouillon lui donna des conseils sur la démarche qu'il jugeoit convenable qu'il fît auprès du cardinal Altieri et du cardinal d'Est, que le cardinal d'Estrées lui avoit aussi détaché le matin du même jour, pour lui tenir tm discours à-peu-près semblable à celui du cardinal Altieri. Le cardinal de Bouillon craignoit que l'affaire du cardinal Ottoboni ne vînt à se gâter; il lui dit en propres termes : « Je vois « de grands nuages qui se forment contre votre «éminence, et je crains bien que les nuages

(i) Les cellules des cardinaux, dans le conclave, sonf construites très légèrement dans la salle du Vatican. On les établit pour chaque conclave. ( Voye^\e Discours qui précède Y Histoire des conclaves.)

« formés ne renversent toutes nos espérances » ; et il termina par ces mots italiens: « SigJiorcar- « dinale j io ho gran paura{\). » Le cardinal repartit vivement: « Quantoa 7ne, non hopaura; « sotto un capilano del suo gran nome di Bu- « glione e di Turena^ non siperdono mai le bat- * laglie (2).» Et cela dit, il l'embrassa, et il sortit de sa cellule.

Ce trait obligeant, ainsi qu'Ottoboni l'avoit bien prévu, ne ralentit pas l'ardeur du cardinal de Bouillon, et il contribua sans doute à le déterminer à écrire au duc de Chaumes , pour que, sans plus tarder, il envoyât à la faction de France Tordre de concourir à l'exaltation du cardinal Ottoboni. Il faisoit entendre à l'ambassadeur que si le cardinal Ottoboni parvenoit au souverain pontificat, un délai plus prolongé ne pourroit que l'indisposer , et qu'un homme aussi éclairé verroit sur-le-champ que la France nétoit venue à lui que par une sorte de contrainte. Le cardinal de Bouillon ayant mis en œuvre l'abbé de Polignac , surtout les deux derniers jours, pour porter ses billets, faire connoître ses sentiments, et rapporter de vive voix ou par écrit les réponses

(1) « Monsieur le cardinal , j'ai grande peur. >»

(2) « Quant à moi, je n'ai point de crainte; les bail tailles ne se perdent jamais sous un capitaine du nona « de Bouillon et de Turenne. »

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de l'ambassadeur, il le pressa enfin de manière que le lendemain après midi, dans le temps dû scrutin, l'ambassadeur lui fit passer sa dépêche, contenant Tordre positif aux cardinaux de la faction de France, de conclure en toute diligence l'exaltation du cardinal Ottoboni.

Cet ordre parut surprendre le cardinal d'Es- U^es(l), quand , après le scrutin, le cardinal de Bouillon en fit lecture dans rassemblée tenue dans sa cellule par les quatre cardinaux françois; il fut arrêté qu'on ne perdroit point de temps à exécuter Tordre de l'ambassadeur et que la faction de France parleront, quand le cardinal Ottoboni le trouveroit bon, aux cbefs

(i) Le récit de Coulangcs fait voir que l'auteur de Y Histoire Jes conclaves n'a pas bien connu ce qui se passa dans la faction de France. Suivant lui, la déclaration du due de Chaulnes fut adressée au cardinal d'Estrées, et son l'illet nui oit été conçu en ces termes: «Je confirme « à V. E. que si le cardinal Ottoboni est fait pape, comme •<je l'espère et le souhaite, il vous eu aura la principale « obligation, par les bons offices que V. E, lui .1 rendus • auprès de sa majesté. » Ce billet , s'il avoit t:t<: écrit , ne pourroit s'entendre que dans le sens de 1 ironie, et il est peu vraisemblable que d'au-- intérêts 9

traites sur ce ton par un homme aussi instruit des bienséances quel'étoit le due de Chaulnes. D'ailleurs, < le cardinal de Bouillon, comme on l'a vu <l< > le commencement de cette relation, qui, en qualité de plus ancien, étoit chargé du secret «lu roi, et c immuni directement avec son ambassadeur.

des factions de l'Empire et d'Espagne, qui n'en faisoient qu'une , de Chigi , d'Altieri , et d'Odescalchi, sans chef, mais dont le cardinal Spinola , dit alors sainte Cécile j comme le plus ancien, représentait le chef, et que l'on conféreroit ensuite avec tous les cardinaux de cette faction , dans laquelle s'étoit rangé le cardinal d'Est , créature d'Innocent XI , qui , par sa naissance , n'y faisoit pas une petite figure.

Le cardinal Ottoboni ayant consenti à ce qu'on mît les fers au feu dès le lendemain matin , ne s'endormit pas de son côté auprès du cardinal d'Est, qu'il savoit ne lui être pas très favorable. Le cardinal de Bouillon, qui avoit le même dessein , se mit en marche entre six et sept heures du matin , ce même jour 6 octobre 1689, et du bout de la galerie il vit le cardinal Ottoboni entrer dans la cellule du cardinal d'Est; il ralentit un peu sa marche pour leur donner le temps de se parler, et il ne se fit annoncer que lorsqu'il crut pouvoir survenir; mais le cardinal Ottoboni, sortant dans le même moment, fit connoître, par un clin d'œil , au cardinal de Bouillon qu'il ovoit obtenu ce qu'il desiroit. Le cardinal de Bouillon vit bientôt qu'Ottoboni ne s'éroit pas trompé, car le cardinal d'E?t lui dit aussitôt que ce qui l'avait porté le jour précédent à

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montrer des dispositions peu favorables au cardinal Ottoboni, n'étoit fondé que sur ce qu'on lui avoit fait entendre, que la France n'inclinoit pas du coté de ce cardinal et qu'il feroit plaisir au roi en traversant son élection. Dans cette même matinée, avant la tenue du scrutin, il fut résolu avec le cardinal de Médicis, par l'entremise du cardinal C.liigi , qu'on procêderoit le lendemain matin à l'élection du cardinal Ottoboni; elle ne devoit pas avoir lieu dès ce même jour, quoiqu'elle fût arrêtée , afin que le cardinal de Goëz, qui devoit arriver ce jour-là même ou le lendemain de grand matin au plus tard , pût au moins contribuer de son suffrage à cette élection. Mais, au sortir du scrutin du matin, on fut bien surpris d'apprendre que plusieurs conclavistes, et des porte-faix du conclave qu'on appelle faquins, avoient pillé la cellule du cardinal Ottoboni, de sorte que ce cardinal vit, en y rentrant, qu'on lui avoit emporté jusqu'à ses matelas; mais comme ses conclavistes avoient eu soin de faire porter ailleurs sa vaisselle d'argent et tout ce qu'il y avoit de plus précieux, on crut facilement que ce pillage avoit été moins le produit du hasard et de l'avidité des faquins du conclave, que l'effet du conseil du cardinal lui-même, ou de quelqu'un de ses

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meilleurs amis(i). Cet incident fit que les amis du cardinal Ottoboni prirent, comme on dit, la

(i) Anciennement la populace de Rome pilloit le palais du cardinal qui venoit d'être fait pape. Le 9 avril 1378, Urbain VI venant d'être élu , le peuple , induit en erreur , pilla le palais du cardinal de Saint-Pierre. Il paroît que le pillage se borna, par la suite, à la cellule du cardinal nommé pape ; ce fut ce qui eut lieu le 37 août i458 , après l'élection de Pie II. Le 20 mars i5i3 , pendant le conclave dans lequel Léon X fut élu, les conclavistes souscrivirent un acte par lequel ce droit de pillage fut racheté, moyennant i5oo ducats d'or qui dévoient être payés aux autres conclavistes par ceux du nouveau pape. Le cardinal Buon Compagno , depuis pape sous le nom de Grégoire XIII, ayant reçu du cardinal de Verceil , le i3 mai 1072, l'assurance de son élection, n'osa pas sortir de sa cellule pour se rendre à la chapelle où il alloit être exalté , sans prendre sur lui quelques papiers importants qu'il vouïoit conserver. Le i5 septembre i5o,o, Urbain VII venant d'être élu , les conclavistes se hâtèrent d'emballer les effets précieux de leur maître , et de rompre les cloisons des cellules , pour ùter aux soldats l'occasion du pillage. Paul V est élu le 16 mai i6o5, et sa chambre ayant été pillée , on fut obligé de le conduire à celle du cardinal Giustiniani Dans des temps plus rapprochés de ceux que nous traitons , le cardinal Altieri ayant été élu sous le nom de Clément X, le 29 avril 1670, et faisant difficulté d'accepter sa nomination , les conclavistes pillèrent sa chambre pendant qu'il y étoit encore , et venant au lit sur lequel étoit assis le nouveau pape, deux cardinaux entraînèrent ce pontife avec une sorte de violence. {Voyez Y Histoire des conclaves, édit. de 1703, tom. I, pag. i5, 47 î 85, 162, 189, 34o, et tom. II, pog. 572.)

balle au bond pour amener le cardinal de Médicis, chef de la faction d'Autriche, à consentir qu'on procédât à l'élection dès le même jour,

sans attendre l'arrivée du raid mal de Goèz, auquel le cardinal de Médicis venoit décrire qu'on l'attendrait, et qui fut bien surpris d apprendre, avant d'entrer dans Rome, par les décharges du canon du château Saint-Ange, que l'exaltation étoit faite.

Le pape fut donc exalté le sixième d'octobre 1689, jour de saint Bruno, en sorte que les négociations de cette élection ne durèrent que douze jours, depuis que les cardinaux François furent entrés dans le conclave. 11 prit le nom d'Alexandre VIII , et il fut couronné le seizième du mois, à l'âge de soixante-dix-neuf ans et demi.

Dès le lendemain de son exaltation , le pape nomma pour son dataire (1) monsignor Panciatici et plusieurs autres officiers, sans nommer le secrétaire d'état. Le cardinal de Bouillon en fut étonné; il s'attendoit que le pape donnerait cette charge au cardinal Delfini (2).

(1) Cette charge est fort importante. Les suppliques pour toutes sortes de bénéfices passent pai les mains de cet officier, qui les fait signer au pape, sans lui en parler, quand les bénéfices n'excèdent pas .-.\ ducal

revenus.

(2) Comme cela paroisgoit avoir été convenu dans la oonrerence secrète.

Dès le matin du samedi 8 octobre il envoya le sieur de Serte au Vatican , sous le prétexte daller , comme le jour précédent, savoir comment sa sainteté avoit passé la nuit. Il le chargea, dans le cas où elle le feroit appeler, lorsquelle le sauroit dans son antichambre, ce qui étoit arrivé la veille , de lui dire que le cardinal de Bouillon la supplioit de lui accorder l'honneur de lui parler incessamment en particulier; que l'audience qu'il lui demandoit étoit absolument nécessaire pour le bien de son service , et qu'il la conjuroit de ne pas le faire attendre jusqu'au jour d'audience particulière que lui donnoit son rang d'ancienneté de cardinalat. Le cardinal de Bouillon n'avoit alors que la onzième place dans le sacré collège. Il enjoignit de plus au sieur de Serte , dans le cas où le pape ne le feroit pas appeler de luimême , de dire à son maître de chambre nommé Bartholi, qui avoit été son premier conclaviste, et qui , ainsi que le sieur de Serte, étoit dans la confidence de ce qui s'étoit passé de plus secret dans le conclave entre les cardinaux Ottoboni et de Bouillon , qu'il avoit un mot à dire à sa sainteté de la part de ce dernier, et qu'il la supplioit de le faire appeler comme d'ellemême \ monsignor Bartholi le fit dans le moment.

Bartholi étoit déjà déclaré maître de cham-

bre du pape. Il l'avoit servi dans cette qualité comme cardinal (1), et toute la cour romaine fut surprise de ce choix , parcequ'on croyoit que cette charge seroit donnée à un prélat d'une naissance distinguée; mais le nouveau pape ne fit que dire , con la sua disinvollura ordinaria, que ceux qui l'avoient bien servi étant cardinal , le serviroient dans le même emploi , étant devenu pape , et qu'il étoit juste qu'ils se sentissent aussi bien que lui de sa bonne fortune. Monsignor Bartholi ayant parlé au pape , sa sainteté peu après fit demander tout haut dans l'antichambre si le sieur de Serte n'y étoit pas encore , ajoutant que s'il y étoit il vouloit lui parler.

Le sieur de Serte, introduit aussitôt aux pieds du pape , dit à sa sainteté ce dont il étoit chargé, et elle lui répondit: «Demain nous

(1) Les cardinaux ont à Rome un grand état de maison. « Il faut, dit l'abbé Richard, qu'un cardinal ait un maître k de chambre, qui est toujours gentilhomme, deux gentils- « hommes de suite, qui peuvent être ecclésiastiques ou « laïques, des chapelains ou aumôniers, des secrétaires, «une livrée nombreuse, et au moins douze chevaux de m carrosse. Et ce sont ceux qui sont dans l'état le plus mé- • diocre , car les cardinaux chargé» des intérêts des eou- ■ ronnes, ceux des grandes maisons de Rome, les Colonna, « les Orsini, les Rorghèse ont un état de maison comme « des princes souverains. » (Description de l'Italie : tom V, pag. 59.)

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« trouverons moyen de parler au cardinal de « Bouillon , au sortir dune congrégation que « nous avons dessein de tenir; mais qu'il n'en « parle à personne. Nous l'y ferons intervenir « aussi bien que le cardinal Chigi. Après la con- « grégation nous ferons appeler le cardinal « Chigi le premier, comme son ancien. Nous « aurons lieu ensuite d'entretenir plus long- « temps le cardinal de Bouillon , sans qu'il y « paroisse trop d'affectation et de prédilection « en faveur d'un cardinal françois , qui est à la « tête de sa faction. Il ne faut pas aussi qu il « semble que nous l'ayons fait appeler , sans « qu'il nous ait demandé cette audience. »

Le lendemain , vers les onze heures du matin , en comptant à la françoise , le pape ne manqua pas de faire avertir, par les curseurs, le cardinal de Bouillon de se trouver entre les dix-neuf et vingt heures au Vatican , pour assister à une congrégation que sa sainteté vouloit faire tenir en sa présence v composée de huit cardinaux , savoir : Gibo , doyen du sacré collège; Chigi, Altieri, Delfini , Bouillon, Colonne , Médicis et d'Est.

Aussitôt que le cardinal de Bouillon eut reçu cet ordre , il en envoya prévenir le duc de Ghaulnes qui , ainsi que les cardinaux d'Estrées, de Bonzi et de Furstemberg, s'étoit déjà rendu à l'une des vignes Barberini, que le

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cardinal de ce nom prétoit depuis plusieurs années au cardinal d'EstréeS. Ce dernier y donnoit, ce jour - là , à toute la faction de France, un repas magnifique, auquel j'eus l'honneur de prendre part, avec un certain nombre de personnes choisies parmi les François qui y furent également invitées. Le cardinal de Bouillon devoit aussi s'y trouver, mais il envoya ses excuses , motivées sur Tordre du pape. Le cardinal d'Estrées fut extrêmement surpris en recevant la nouvelle de cette congrégation ; il ne savoit pas quel en étoit le sujet, et il étoit fâché que le cardinal de Bouillon, seul des cardinaux françois, y fut invité. Cette distinction lui causa un chagrin et une inquiétude qu'il ne parvint pas à i muler. Cependant l'ancienneté de cardinalat de M. de Bouillon couvroit, dans cette occasion , dune manière très naturelle , l'inelination et l'estime particulière que le pape éprouvoit pour ce cardinal.

Alexandre Y III étoit de plus animé par la reconnoissance qu il lui devoit pour son exaltation , préférablement aux autres cardinaux françois, reconnoissance très vive alors, et que l'habitude oVêtre pape n'avoit pas encore ralentie; car il arrive fort ordinairement que les papes ne sont pas long-temps à oublier ceux à qui ils ont le plus d'obligation.

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Le cardinal de Bouillon s'étant rendu an Vatican , fut dans le dernier étonnement lorsqu'il entendit sa sainteté faire un discours qui dura au moins une demi-heure , et qui étoit très beau et fort suivi , quoiqu'on vît bien qu'il n'avoit pas été préparé. Le pape exposa ce qui s'étoit passé pendant les précédents pontificats d'Àliieri {Clément X), et d'Odescalchi (Innocent XI), au sujet des franchises des quartiers prétendus par les ambassadeurs. Il termina son discours par des paroles tendres, et même respectueuses pour les rois; elles furent aussi très pathétiques. Il déclara qu'il quitteroit Rome , et qu'il iroit habiter ailleurs plutôt que de n'y pas être le maître absolu de tous les quartiers ; et que si les cardinaux présents à cette congrégation le jugeoient à propos , il étoit tout prêt , malgré son grand âge et les infirmités qui en sont inséparables , d'aller à Vienne , à Paris , à Madrid , pour rendre l'empereur, le roi de France et le roi d'Espagne dociles à la raison ; que la raison vouloit que chaque prince fût maître dans la capitale de ses états et dans le lieu de sa résidence. Il ajouta qu'il les avoit fait assembler pour prendre leurs avis sur ce qu'il avoit à faire en conséquence de la bulle d'Innocent XI (i), son

(i) La bulle du 12 mai 1G87. (Voyez ci -dessus la note de la page 5g. )

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prédécesseur, jurée par lui aussi bien que par la plupart des cardinaux présents, dont quatre s'étoient trouvés à Rome lorsque cette bulle fut faite et publiée.

Le pape conclut en disant qu'il eommenceroit la première action de son pontificat en faisant avertir tous les ambassadeurs et les ministres des princes, qu'il n'en recevroit aucun , ni en public, ni en particulier, à moins qu'il n'eût fait par écrit l'abandon de la francbise des quartiers, conformément à la bulle. Puis il demanda aux cardinaux présents l'approbation de son sentiment, plutôt que leurs conseils, sur ce qu'il avoit résolu de faire sans aucun retardement.

Le cardinal Cibo, qui se trouvoit naturellement à cette congrégation, et auquel, en qualité de doyen du sacré collège , il appartenoit de parler toujours le premier, approuva les sentiments du pape ; il ajouta seulement qu'il ne doutoit pas que sa sainteté n'eût pesé avec sa prudence ordinaire tous les inconvénients qui pourroient arriver, et qu'elle ne fît accompagner de toutes sortes d'bonnétctés et d'égards pour les ambassadeurs en particulier, et de respect pour les princes qu'ils représentoient , la déclaration qu'elle vouloit leur faire notifier, et qu'elle ne les informât en même temps de tout ce quelle jugeoit devoir

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faire pour la confirmation de cette bulle Le cardinal Chigi, d'un caractère moins patelin et moins circonspect que le cardinal Cibo (i), loin de ralentir l'ardeur que le pape venoit de faire paroître , l'excita à ne pas perdre un moment pour faire porter aux ambassadeurs sa digne et juste résolution.

Le cardinal Altieri opina ensuite : d'un naturel plus doux, plus circonspect et plus timide que le cardinal Chigi , qui tenoit un peu du féroce , il approuva les sentiments et la résolution du pape, et il répéta à-peu-près tout ce qu'avoit dit le cardinal Cibo sur les égards qu'il convenoit de garder.

Le cardinal Delfini , qui vint après , tâcha de se ménager encore plus que ne l'avoient fait les cardinaux Cibo et Altieri. On voyoit dans certains endroits de son discours qu'il vouloit plaire au cardinal Chigi , son patron et son ami, en fortifiant le pape dans sa résolution ; tandis que dans d'autres passages on voyoit clairement qu'il cherchoit à plaire à la France et au cardinal de Bouillon , qui devoit parler après lui ; il auroit bien voulu retenir le pape, et le porter à ne pas exécuter sitôt la résolution

(i) Les ennemis du cardinal Cibo lui prêtoient cette devise: Chi non sa fin g ère non sa vivere. (Histoire des conclaves, tom. II, pag. ni.)

qu'il venoit de prendre, et qui au fond n'avoir été contredite par aucun des cardinaux qui venoient déparier, de sorte que le cardinal Delfini , qui, comme on dit vulgairement, vouloit ménager la chèvre et le chou, avoit été fort obscur; il conclut d'une manière encore plus embarrassée et plus indécise , s'en remettant entièrement aux lumières, au jugement et à la prudence consommée de sa sainteté.

Le cardinal de Bouillon, qui ne s'attendoit à rien moins qu'à cette première proposition faite par le pape, ranimant sur-le-champ tout son esprit , parla pendant plus d'un quart d'heure pour le dissuader de sa résolution : il employa les raisons les plus fortes et les plus efficaces qu'il put imaginer. 11 supplia sa sainteté de faire de sérieuses réflexions sur ce qu'il prenoit la liberté de lui représenter. Il la conjura, avant de prendre sa dernière résolution, d'examiner, de peser ses raisons, de ne les pas regarder comme venant d'un cardinal françois, dont les sentiments en cette occasion pouvoient rendre suspect à sa sainteté même , et à tout le sacré collège , tout ce qu'il pouvoit dire à ce sujet, parceque les engagements du roi étoient connus de tout le inonde. Il pria le pape de se défaire de ce préjugé, et d'examiner ses raisons en elles-mêmes ; protestant »

l66 MÉMOIRES

sa sainteté que ce n'étoit pas en qualité de cardinal françois qu'il lui parloit, mais en qualité de cardinal de l'église romaine , aussi zélé qu'un autre pour l'honneur et l'avantage du saint-siège, pour la gloire personnelle de sa sainteté et pour le repos de son pontificat. Le cardinal de Bouillon conclut , en suppliant le pape de ne point envoyer une telle ambassade vers les ministres, de ne pas commencer son pontificat par un acte confirmatif , et encore moins corroboratif de la bulle d'Innocent XI ; le silence sur cette bulle étant ce qui lui paroissoit de plus à propos et de plus avantageux au saint-siège et à la gloire de sa sainteté.

Le cardinal Colonne opina immédiatement après; il lut non seulement de l'avis du cardinal Chigi , mais il combattit du mieux qu'il put toutes les raisons avancées par le cardinal de Bouillon.

Le cardinal de Médicis , protecteur de l'Empire et de l'Espagne, parla ensuite. Ces puissances n'avoient presque plus d'intérêt dans cette affaire, à cause du parti qu'avoit pris l'ambassadeur d'Espagne de garder Y incognito, et de déclarer par écrit qu'il ne prétendoit aucune exemption de quartier, tant qu'il demeureroitdans cet état. Il étoit facile de juger que l'ambassadeur ne feroit pas de difficulté de

donner la déclaration demandée par la bulle d'Innocent XL Le cardinal de Médieis ne dit que deux mots, pour approuver en substance la résolution du pape ; mais il se servit d'expressions qui marquoient l'attention qu'il apportoit à ne pas choquer la France , et il parut même insinuer à sa sainteté d avoir égard au discours du cardinal de Bouillon, et aux raisons que celui-ci venoit de donner, pour la détourner des résolutions quelle sembloit avoir prises , puisqu'elle étoit venue à cette congrégation plutôt pour les notifier que pour prendre lavis des cardinaux , auxquels elle avoit l'ait l'honneur de les y appeler.

Le cardinal d'Est opina le dernier; il lit un discours assez long , mais très bien suivi , et qui dura près d'un demi-quart d'heure, quoiqu'il parlât sans préparation ; il conclut en substance presque comme l'avoit l'ait le cardinal de Bouillon , en retouchant même les raisons avancées par ce cardinal à l'appui de son avis.

Les opinions terminées , le pape reprit la parole , par un discours qui dura aussi près d'un demi-quart d'heure , mais qui fut beaucoup plus modéré que le premier. Après avoir marqué qu'il avoit fait beaucoup d'attention à tout ce que le cardinal de Bouillon venoit de dire , et qu'en dernier lieu le cardinal d'Lst

l63 MÉMOIRES

avoit très bien retouché, il conclut qu'avant de prendre sa résolution, il examineroit encore en particulier ce qu'il avoit à faire ou à ne pas faire, dans les premiers jours de son pontificat.

Ainsi finit cette congrégation , et le pape étant rentré dans sa chambre , fit avertir tout haut le cardinal Chigi de venir lui parler ; en même temps il fit dire aussi tout haut au cardinal de Bouillon , qu'ayant aussi à lui parler, il le feroit appeler, quand le cardinal Chigi sortiroit.

En effet , quand le cardinal Chigi fut sorti d'une audience qui ne dura qu'un quart d'heure, le cardinal de Bouillon entra , et sa sainteté se doutant bien qu'il lui marquèrent sa surprise de ce qu'avant nommé tous les ministres et officiers principaux, il n'avoit pas nommé le cardinal Delfini secrétaire d'état , elle commença par lui dire en riant, avant que le cardinal pût lui dire le moindre mot :

« Ha sentitOj, il signor cardinale „ il cardi- « nale Delfini, nostro secretario di statoj, se lo (( imol cosï il signor cardinale di Buglione. Per « dire la verità „ non mi eparso , nel proporre « il suo sentimejilo j quel grand' huomo cli io a credeva ; pareva che non sapesse quello che « havea da dire. Piacesse a Dio , che il signor « cardinale di Buglio7ie fosse lialiano , ejosse

D E M. D F. COUL A N G ES. 1 69

« di qualitd a non credere il posio di nostro se- « cretario di statu inferiore dlLi sua gran liait scita , non havressimq altro da pigliar, prin- « cipalmente doppo Vhaver sentito parlare conir « ha parlato , senza esser préparato , sopra « una materia di tanlo rilievo(i). « Apres un discours aussi flatteur pour le cardinal de Bouillon, il L'embrassa, et puis il écouta ce qu il avoit à lui dire. Le cardinal supplia instamment sa sainteté de vouloir déclarer sans retardement le cardinal Del fi ni pour son secrétaire d'état , comme elle le lui avoit promis dans le conclave, dans le cas où elle parviendroit au souverain pontificat , ajoutant quil y alloit de son intérêt de le faire au plus tôt. Sa sainteté commença par répondre que c etoit le cardinal de Bouillon qui plus qu aucun autre favoil mis dans cette chaire , qu'il en répon-

(1) * M. le cardinal vient d'entendre le cardinal Dclhui, «notre secrétaire d'état, si M. le cardinal de Bouillon h persiste à le vouloir. A dire le vrai, en proposant son « avis, il ne m'a pas paru avoir autant d'habileté que je « lui en croyois; il semblait ne pas savoir ce qu'il avoit \ a dire. Plût à Dieu que M. le cardinal de Bouillon fût Italien., et qu'il ne fût pas d'une qualité qui lui feroil • arder la charge de notre secrétaire d'état connue n inférieure à sa grande naissance; nous n'en aurions k point choisi d'autre, sur-tout après l'avoir entendu » parler , comme il vient de le faire , sans aucune nré- • paration , sur une matière aussi importante. «

droit à Dieu ; et mêlant ensuite à son ordinaire quelque raillerie dans son discours , il lui dit : « Si vous jugez que je doive nommer le cardi- « nal Delfini pour mon secrétaire d'état ,. je le « ferai dès ce soir ; mais faites réflexion qu'étant « tous les deux presque aveugles , nous nous « casserons le nez l'un contre l'autre , quand « nous voudrons nous parler, ou lire nos écri- « tures , et on dira alors avec raison : Cœcus « cœcum ducit, et cadunt ambo in foveam (1). « Quand il descendra la scala sécréta pour me « venir trouver , comme un secrétaire d'état « est souvent obligé de le faire plusieurs fois « par jour, il se cassera la tête à tout moment , « et moi qui voudrai l'aller secourir, je me la « casserai aussi. Vieux que nous sommes l'un « et l'autre, nous ferons de cette sorte un fort « sot personnage. Il conviendroit beaucoup « mieux au cardinal Delfini et à toute sa famille , «ajouta sa sainteté, que nous donnassions à « son neveu la belle abbaye que nous avons « dans l'état vénitien , dans le voisinage des « terres de la maison Delfini ; ce bénéfice , « après la mort du cardinal Chigi , qui jouit «de presque tous les fruits, vaudra bien « 5,000 écus, ce qui, pour nous autres Ita-

(1) Un aveugle en conduit un autre, et ils tombent tou: " deux dans le fossé. »

i)l. M. DE COUL ANGES. I 7 1

« liens, est quelque chose de plus considérable « que l'abbaye de Saint-Denis pour un cardinal « français ; nous aurions alors la satisfaction de « nommer pour notre secrétaire d'état mon- « signor Rubini notre neveu. » Sa sainteté en dit encore à cette occasion toutes sortes de bien, et particulièrement de son esprit et de sa capacité, invoquant toujours le témoignage du cardinal d'Estrées.

Le cardinal de Bouillon voyant que le pape le desiroit vivement, promit de s'informer des sentiments du cardinal Delfini, d'en conférer avec le duc de Chaumes, et d'en instruire sa sainteté, afin qu'elle put, après qu'ils lui auroient été confirmés par ce cardinal , déclarer monsignor Rubini secrétaire d'état , si le cardinal Delfini aimoit mieux ne pas remplir cette belle charge , et que l'abbaye fut donnée à son neveu.

Dans cette même audience que le pape voulut rendre toute des plus gracieuses , afin d'engager adroitement le cardinal de Bouillon à consentir à ce qu'il desiroit en faveur de monsignor Rubini son neveu, il ne manqua pas de lui dire qu'il se souvenoit bien de ce qu'il lui avoit dit dans le conclave au sujet de la promotion au cardinalat de l'évèque de Beauvais qu'il avoit connu autrefois à Rome , et avec lequel il avoit fait amitié , de sorte que

depuis ce temps-là ils s'éerivoient à l'occasion des bonnes fêtes.

En sortant de cette audience , le cardinal de Bouillon alla trouver le cardinal Del fini pour lui rendre compte de ce qui venoit de se passer à son égard. Celui-ci répondit qu'il ne s'étoit déterminé à accepter l'emploi de secrétaire d'état , si le pape le lui ofïroit , que dans la vue de faire une chose agréable au roi et au cardinal de Bouillon ; qu'il accepteroit avec joie, pour son neveu, l'abbaye proposée, et consentiroit volontiers à ce que la belle charge passât à monsignor Rubini. Le cardinal de Bouillon se rendit ensuite auprès du duc de Chaulnes , qui demeuroit encore chez le cardinal d'Estrées. Il lui rendit compte de tout ce qui venoit de se passer dans la congrégation , de l'audience qu'il avoit eue du pape et de la conversation avec le cardinal Deltini , qui en avoit été la suite. Ils pensèrent tous les deux qu'il falloit , sans plus différer, rendre compte en substance , succinctement et légèrement, aux trois cardinaux, du motif qui avoit engagé le pape à tenir cette congrégation, de ce qui s'y étoit passé, en adoucissant cependant les sentiments du pape et la résolution qu'il avoit manifestée dans son premier discours; et en outre de leur faire part, d'une manière plus étendue et plus exacte , de tout

DE M. DE 'COULANI I 73

ce qui s'étoit passé au sujet du cardinal Del fini. En conséquence, ils réunirent bientôt après les cardinaux d'Estrées «m de rurstemberg, qui étoient logés dans le même palais. Le cardinal de Bonzi qui demeUroit chez le cardinal Maldachini) et qui, au sortir de la vigne où l'on avoit dîné, étoit retourné chez lui, n'inten int point dans cette assemblée. Il y fut arrêté, ainsi que le cardinal de Bouillon et le duc de ChaulneS l'avoient d'abord pensé, que , pour se faire un mérite auprès de sa sainteté, il falloit, puisqu'elle en témoignoit un si grand désir, donner les mains à ce quelle fit son neveu secrétaire d'état, en conférant cette belle abbaye à l'abbé Delfini. Le duc de Chaumes se chargea d'informer le cardinal de Bonzi de tous ces faits, et de la résolution qu'on venoit de prendre. Le cardinal d'Estrées parut s'y prêter avec d'autant plus de plaisir, que ce changement du pape donnoit quelque lieu à dire et à écrire qu'OttOboni étoit un pantalon vénitien , qu'il le connoissoit mieux que le cardinal de Bouillon et que le duc de Ghaulnes, qui s'étoient laissés engeoler par ses belles paroles , et qu'il falloit y prendre très peu de confiance. Il répéta souvent dans la suite ce discours bien hautement et bien clairement. Il se persuada néanmoins, lorsqu'il apprit par le cardinal de Bouillon tout le cas

que le pape faisoit de son neveu , que ce lui seroit un moyen plus sûr qu'à ceux qui ne connoissoient pas ce prélat comme lui, de Lien faire sa cour à sa sainteté , en donnant des louanges à la justice qu'il avoit rendue au mérite de monsignor Rubini.

Le cardinal de Bouillon, chargé de faire savoir au cardinal Delfini que le duc de Chaulnes et toute la faction de France consentoient , pour lui faire plaisir , à ce qu'il acceptât cette abbaye pour son neveu, et au pape que ce cardinal recevoit avec joie le bénéfice que sa sainteté lui offroit , s'acquitta le même jour de cette commission à l'égard du cardinal Delfini, et dès le lendemain matin à l'égard de sa sainteté. Le pape fut très aise de l'agrément du cardinal Delfini, et du consentement du duc de Chaulnes et du cardinal de Bouillon. Il se trouva par là en pleine liberté de donner, comme il le fit très promptement, la charge de secrétaire d'état à son neveu , en accordant en même temps à l'abbé Delfini les provisions de l'abbaye en question.

Voilà ce qui se passa pendant les trois jours qui suivirent l'exaltation du pape. Il commença ensuite à donner audience aux cardinaux, suivant le rang de leur ancienneté, en les admettant deux par jour. Dès le lendemain du jour où il tint cette première congréga-

tion, qui fut le lundi 10 octobre, les cardinaux Cibo et Clugi, doyen et sous-doyen du sacré collège, allèrent à l'audience , Bichi et Franzone le mardi, Altieri et Barberini le mercredi, Barbarigo et Conti Le jeudi, Spinola et Delfini le vendredi; le samedi, quinzième du mois, venoit le rang des cardinaux de Bouillon et Cerri ; mais , comme ce jour-là étoit la veille de la coronation du pape, la proximité de cette grande cérémonie fit craindre au cardinal de Bouillon que sa sainteté ne différât l'audience. Il savoit que le duc de Chaulnes , après bien des pas inutiles, n'avoit de ressource que dans cette audience pour obtenir de sa sainteté de le faire intervenir à cette cérémonie en qualité d'ambassadeur , nonobstant Tordre établi par la bulle d'Innocent XI. Le cardinal de Bouillon, de concert avec le duc de Chaulnes, envoya le sieur de Serte au Vatican pour supplier très instamment sa sainteté de lui donner son audience le samedi quinzième du mois , jour qu'il la devoit avoir régulièrement; sur quoi le pape assura que non seulement il la lui donneroit ce jourlà , mais que même , pour être plus long-temps avec lui, il ne la donneroit qu'à lui seul, et ne feroit avertir le cardinal Cerri que pour le lundi 17 octobre , lendemain du jour de la coronation.

Voilà où Ton en étoit quand le samedi 1 5 octobre , vers les onze heures du matin , en comptant à la manière de France, les curseurs vinrent , suivant la coutume, intimer les cardinaux d'Estrées et de Furstemberg pour intervenir le lendemain matin à la chapelle , et assister à la coronation du pape , qui y célébroit la messe ; mais ils n'intimèrent pas le duc de Chaulnes qui logeoit dans le même palais. Le duc ne manqua pas décrire aussitôt un billet au cardinal de Bouillon pour lui marquer sa vive douleur ; elle étoit d'autant plus grande , qu'il prévoyoit que le cardinal d'Estrées ne manqueroit pas de faire usage de ce fait pour soutenir qu'il avoit eu raison de dire que le cardinal Ottoboni , devenu pape, marcherait toujours sur les traces de son prédécesseur ; qu'il n'avoit cessé de dire et d écrire que ce cardinal avoit. été l'un des principaux conseillers de toutes les démarches du défunt pape, dans les affaires qui avoient brouillé les deux cours. Le duc ajoutoit dans le même billet qu'il ne doutoit pas que le cardinal d'Estrées n'en usât ainsi , pour faire désapprouver leur conduite à la cour de France , quoiqu'il dit publiquement à Rome que le pape ne pouvoit point aller contre la bulle de son prédécesseur, en invitant à cette cérémonie le duc de Chaulnes , qui ne vouloit donner ni par écrit ni verhaJe-

ment aucun désistement au sujet de la franchise des quartiers. Le cardinal d'Estrées disoit encore que le duc deGhaulnes, envoyé seulement comme ambassadeur au conclave, et n'ayant point reçu ses lettres de créance pour être admis comme ambassadeur auprès du nouveau pape , n'avoit pas lieu de se plaindre de la conduite de sa sainteté. Insensiblement ce billet de\ iot une grosse lettre. Le duc disoit aussi que bien qu'il fût très mortifié, il n'en feroit rien paroître , et diroit même publiquement à sa table, en confirmant le discours du cardinal d Estrées, qu'il ne s Y-toit jamais attendu que le pape le dût faire intimer pour assister et le servir en qualité dambassadeur à la cérémonie de sa coronation. Au reste il prioit très instamment le cardinal de Bouillon de n'en point parler dans l'audience qu'il devoit avoir l'api dîner de ce même jour, d'autant plus qu'il regardoit comme impossible (pie le cardinal de Bouillon fit changer au pape de résolution , et l'obligeât de lui envoyer, di^ le même soir, Ie9 curseurs pour l'intimer d'assister le lendemain à la cérémonie.

Le cardinal de Bouillon répondit au duc qu'il étoit aussi affligé que lui de ce quil lui faisoit savoir, mais que le pape lui avant mandé de se trouver vers les dix-neuf heures au Vatican , et qu il ne donneroit audience.qu'à lui

seul , il le prioit d'agréer qu'il lui parlât comme il le jugeroit à propos , au sujet de cette intimation. Il l'assura que s'il n'obtenoit pas ce qu'ils desiroient sur cela l'un et l'autre, au moins il ne gâteroit rien , et il finit sa réponse par prier le duc de se rendre sur les vingt-quatre heures au Cazin Barberini , dit le bastion , où le cardinal de Bouillon logeoit , afin qu'il lui rendît compte du bon ou du mauvais succès de la tentative qu'il vouloit faire , ainsi que du résultat de son audience.

Le cardinal de Bouillon se rendit en effet au Vatican à l'heure marquée. Il fut introduit à l'audience du pape ; elle dura près de cinq heures, et ne finit qu'à une heure de nuit. Il commença par lui parler de ce qui étoit le plus pressé, savoir de ce défaut d'intimation au duc de Chaulnes. Le pape lui dit toutes ses raisons pour ne le point faire intimer. Elles étoient fondées sur ce qu'il n'avoit point satisfait à l'article de la bulle de son prédécesseur ; il fit connoître par son discours qu'il lui étoit revenu que le duc avoit , par ses instructions , toute permission de faire l'abandon des quartiers , s'il ne pouvoit sans cela être reçu par le pape futur. Le cardinal de Bouillon lui répondit que, bien loin que le duc eût cette permission, il lui étoit même défendu par ses instructions , non seulement de faire cet abandon par

écrit, mais même verbalement, avant d'être reçu en qualité d'ambassadeur, qu'il étoit bien vrai qu il étoit persuadé en son particulier que le roi ne se laisseroit vaincre par personne en générosité, et quil parieroit volontiers tout son bien que sa majesté se porteroit avec plus d'empressement que sa sainteté ne le pourroit croire, à correspondre, par l'abandon quelle feroit des quartiers , à l'bonnèteté et à la condescendance que sa sainteté auroit fait paroître à son égard , en admettant publiquement son ambassadeur à la cérénionfe de la coronation , pour la servir, ainsi quil avoit déjà fait , à la même cérémonie , auprès des papes Clément IX et Clément X.

Le pape , après bien des difficultés objectées et répondues de part et d'autre pendant deux heures entières , se rendit enfin aux raisons du cardinal, et il lit appeler labbé Ricci, qui étoit, ce qu'on appelle à Home, secretario délie ambasciale , c'est-à-dire celui dont le pape se sert pour porter des paroles de confiance aux cardinaux, aux ambassadeurs, aux ministres des princes et aux autres personnes de considération , vers lesquelles il veut envoyer. Il lui ordonna, en présence du cardinal de Bouillon , d'aller trouver de sa part le cardinal de Médicis , et de lui dire les paroles suivantes sans en rien retrancber ui rien v

l80 MÉMOIRES

ajouter : dite al signore cardinale di Medicis , che doppo aver sentito il signor cardinale di Buglione, habbiamo giudicato di miitar di risolutione , in r'guardo delV ambasciatore di Francia j, che fafëmo intimare „ per intervenire domani in qualità cV ambasciatore di Francia e sejvirci alla funzione délia nostra coronazione ; e che il signore cardinale di Medicis ne faccia avvisare quello che giudichera à proposito } stante che non muteremo questa risoluzione près a sopra quello che ci ha detto il signore cardinale di Bugliojie > in presenza del quale lei dira al signore cardinale di Medicis j che noi gli abbiamo dato quest' ordine (i). Sa sainteté fit venir les curseurs à la fin de l'audience , et elle leur commanda daller au palais d'Estrées , lorsque le duc de Chaulnes y seroit de retour,

(ï) «Dites h. M. le cardinal de Medicis qu'après avoir «■ entendu M. le cardinal de Bouillon nous avons juge' à « propos de changer la résolution que nous avions prise « à l'égard de l'ambassadeur de France , et que nous le « ferons intimer pour intervenir demain, en sa qualité, à •< la cérémonie de notre coronation , et y servir notre per- « sonne. Que le cardinal de Medicis en donne avis à ceux • à l'égard desquels il croira le devoir faire, étant arrêté « que nous ne changerons rien à celle détermination , « qui est le résultat de la conversation que nous venons i< d'avoir avec M. le cardinal de Bouillon. Vous ajouterez « que c'est en la présence de ce dernier que vous avez «- reçu cet ordre de nous. »

DE M. DE COÙLANGES. 1 8 1

pour l'inviter à se trouver le lendemain, en qualité d'ambassadeur de France , à la cérémonie de sa coronation, pour l'y servir en cette qualité, et y prendre sa place au soglio (au troue), en lui donnant à laver, et en portant la queue de sa soutane.

Le cardinal de Bouillon, comme on le peut croire, ne fut pas peu satisfait de l'heureux succès de sa négociation ; mais d'après tout ce que le pape lui dit assez confidemment , il eut tout lieu d'être persuadé que les gens qui prenoient tant de soins de dire à Rome, et d'écrire en France que sa sainteté ne se relâcheroit jamais sur l'affaire des quartiers, et qu'une fois parvenue au souverain pontificat, elle seroit plus opiniâtre sur l'observation de la bulle de son prédécesseur, que ce dernier ne lavoit été lui-même, a\ oient pris soin sous main de faire glisser au pape cette prétendue permission donnée au duc de Chaumes dans ses instructions, pour que le saint-! tînt ferme à ne le point admettre à la cérémonie.

Ce premier point si heureusement tern le cardinal de Bouillon parla de la promotion de lévêque de Beauvais au cardinalat, et il tira du pape la parole positive de faire M. de Janson cardinal, si ce prélat avoit encore la nomination du roi de Pologne , lois de la pre -

motion dans laquelle le pape se proposoit de remplir les chapeaux vacants. Sa sainteté promit même de déclarer l'évêque de Beauvais dans le même consistoire que son neveu , ajoutant qu'à limitation de plusieurs de ses prédécesseurs, et afin de donner à son neveu le premier rang dans le sacré collège , il feroit deux promotions dans le même consistoire. Pour y parvenir, les papes prenoient occasion de proposer quelques affaires , dont ils parloient entre les deux promotions. Sa sainteté permit au cardinal de communiquer le tout au duc de Chaulnes , en lui faisant promettre de ne confier ce secret qu'au roi et à l'évêque de Beauvais.

Dans cette audience il fut aussi parlé longtemps de l'affaire des bulles, et il y eut aussi bien des répliques de part et d'autre. Le pape dit au cardinal qu'il comptoit pour tout, ce qui viendroit du roi , et pour fort peu de chose ce que feroient les évêques nommés ; qu'il connoissoit assez bien le système de la France , et à quel point l'autorité du roi y étoit parvenue , pour savoir que les évêques n'y auroient d'autres sentiments et d'autre religion que celle du roi ; que si le roi vouloit que les évêques de France fissent schisme avec le saint-siège , ils ne tarderaient guère à lui obéir ; que si au contraire l'intention du roi étoit qu'ils décîa-

DE M. DE COULANGES. l83

ressent le pape infaillible dans le droit et dans le fait, ces évêques donneroient sur cela telle déclaration qu'il leur demanderoit ; que c'étoit là ridée qu'il avoit de lé.;; lise de France, et qu'ainsi il ne se soucioit point d'avoir aucune déclaration du clergé, et n'attachoil point d'importance à ce que contiendroient les lettres particulières des évéques nommés par le roi aux évêchés vacants depuis 1682 ; mais que pour remettre les choses dans l'état où elles étoient avant les brouilleries survenues sous son prédécesseur, il n'y avoit de part et d'autre qu'à se rapprocher par amitié, comme sous le pontificat précédent, ons'étoit éloigné par inimitié et querelle; que pour cela le roi n'auroit qu'à faire une déclaration, dans laquelle il marquerait seulement d'une manière générale, que la mort d'Innocent XI et l'élection d'Alexandre VIII avoient mis fin aux mauvaises volontés et aux intentions défavorables de la cour de Rome envers la France; que ces mauvaises dispositions d'Innocent XI avoient obligé sa majesté de prendre alors des précautions nécessaires, qui devenoient inutiles aujourd'hui sous un pape aussi bien intentionné pour le roi et pour la France , que l'étoit Alexandre VIII ; qu'il ne vouloit plus qu'on eût aucun égard à ces précautions, mais que son intention étoit que les choses touchant

lS4 MÉMOIRES

tes matières doctrinales fussent remises sur le pied où elles étoient entre Rome et la France avant le pontificat d'Innocent XI ; que de son côté il feroil une bulle , dans laquelle , en substance , il marqueroit les mêmes choses ; et mêlant presque toujours un peu de plaisanterie et de burlesque , en parlant même des choses les plus sérieuses, il ajouta : Senza dare sul naso del nosfro predecessore ( i ). Ce furent ses propres termes; il continua en disant qu'il donneroit aussitôt les bulles à tous les évoques nommés, sans en exiger d'autres lettres, que celles que chaque évêque voudroit lui écrire en particulier, à l'ordinaire, sans faire aucune rétractation ni explication des sentiments de l'assemblée de 1682. Il répéta plusieurs fois qu'il n'y avoit de part et d'autre , au commencement de son pontificat , qu'à faire par amitié , pour se réunir et pour s'obliger , ce que l'on avoit fait par inimitié et pour se causer des déplaisirs , pendant le pontificat de son prédécesseur immédiat. Il dit plus d'une fois encore , dans cet entretien , qu'au lieu de ce que l'église chantoit recédant vetera^ nova suit omnia (2) , il falloit dire recédant nova „ vetera sint omnia j> corda , voccs et opéra.

(1) « Sans donner sur le nez à notre prédécesseur. »

(2) Voyez l'hymne du saint-sacrement qui commence par ces mois : Sacris solcmniis , j une la sint gaudia , etc.

Le cardinal de Bouillon avoit su par le duc de Chaulnes, aussi bien que les autres cardinaux françois, que sa majesté et son conseil desiroienl de finir prompttment cette affaire , d'une manière dont les deux cours pussent s'accommoder, sans blâmer ce qui s'étoil rail de part et d'autre durant le précédent pontificat, et sans faire aucune rétractation des propositions de l'assemblée de 1G82. Il sortit, persuadé que le parti proposé seroit volontiers accepté par le roi ; qu'ainsi cette audience ne seroit pas seulement favorable à l'ambassadeur et à l'évêque de Beauvais, et que les ouvertures qui venoient d'y être faites COndttiroient à terminer prochainement l'affaire des bulles, à la satisfaction du roi et du pape; mais il se garda bien alors d'en rien témoi;; 11er à sa sainteté.

Le cardinal de Bouillon avoit résolu de ne point parler dans cette audience de l'affaire de la régale*, à moins que le pape n'en parlât le premier. 11 pensoit que l'affaire des bulles une fois finie, celle de la régale se termineroit d autant plus facilement , que le roi et son conseil étoienl alors d'avis de recevoir du pape. même avec quelque modification , ce que l'assemblée du clergé de 16S2 avoit accordé au roi à ce sujet, et que d'un autre côté , comme je fai dit plus haut, le cardinal Ottoboni , dans

le conclave , avoit assez fait connoître au cardinal de Bouillon que l'affaire des bulles terminée , celle de la régale pourroit facilement finir pour les provinces controversées, par une concession du saint-siège , sous de certaines conditions honorables et avantageuses à l'église.

Lorsque le cardinal de Bouillon revint au Cazin-Barberini , où il logeoit , il y trouva le duc de Chaulnes qui l'attendoit depuis près dune heure, et apparemment avec quelque impatience , nonobstant le flegme qui lui étoit naturel. Le cardinal affecta tout exprès de prendre une figure fort triste ; il lui dit qu'il avoit eu raison déjuger qu'il nobtiendroitrien du pape : à quoi le duc , aussi triste que le cardinal affectoit de le paroître, répondit qu'il n'en étoit pas surpris, et qu'il étoit impossible, après la déclaration faite le matin par les curseurs, que le pape eût pu changer de" résolution. Le cardinal ne pouvant le laisser plus long-temps sur la roue , lui dit d'aller promptement chez lui recevoir l'invitation que les curseurs dévoient lui apporter de îa part du pape ; il lui rendit un compte succinct de ce qui s'étoit passé à ce sujet, et lui dit tout ce qu'il avoit encore obtenu du pape dans son audience. Le duc, hors de lui, de joie et de con-

dp; m. de coul anges. 187

lentement, se jeta au cou «lu cardinal, et, avec quelques larmes de tendresse, il lui répéta

plus dune fois : « Mais au moins ce que votre r éminence me dit est-il bien véritable, et

« puis -je y ajouter foi? » Tant la ehose lui paroissoit impossible! Le cardinal la lui confirma de nouveau , et le renvoya cbez lui.

Le duc n'y fut pas plutôt arrivé, qu'un peu avant les trois beures de nuit, il reçut effectivement l'invitation que les curseurs avoient ordre de lui faire. Il est à remarquer (pie jamais invitation n'avoit été faite à pareille heure, dans la cour de Rome, et principalement à un ambassadeur, pour assister à la cérémonie delà coronationd'un pape qui avoit déclaré, le même jour, par un acte public, qu'il ne vouloit pas que cet ambassadeur y intervînt. Le duc de Cbaulnes parut donc le lendemain matin à la cérémonie dans l'exercice de toutes les prérogatives accordées aux ambassadeurs de France. Le duc trouva moyen, à ce qu'il nous rapporta, d'en faire de brefs remercîments à sa sainteté dans le petit intervalle de temps pendant lequel le duc porta la queue de la soutane du pape. Lorsqu'on luiôta sesbabits pontificaux et avant de se retirer dans sa chambre , per la scala segreta^ sa sainteté lui répondit qu'elle avoit fait ses réflexions . et

qu'une cérémonie dans Rome ne pouvoit pas avoir tout son éclat, et passer pour belle, si l'ambassadeur de France n'y assistoit.

Ce courrier dont on proposoit tant d'attendre le retour pour procéder à l'élection du pape, arriva enfin; mais, quelque diligence qu'il eût pu faire, il n'arriva qu'après l'exaltation. Il justifia bien que ce n'étoit pas sans raison que le cardinal dEstrées vouloit qu'on l'attendît , puisqu'il apporta au duc de Chaulnes, mais trop tard , des ordres positifs de traverser sous main, le plus qu'il le pourroit, l'élection du cardinal Ottoboni. Ainsi l'on peut croire que la nouvelle qui en avoit été portée en France n'avoit pas été reçue intérieurement avec tout l'agrément possible; mais le second courrier, dépêché de Rome après la coronation, changea fort les dispositions particulières du roi et de ses ministres en faveur du nouveau pape , en portant des choses positives aussi agréables à Sa majesté que le dévoient être l'intimation de son ambassadeur, sa présence à la cérémonie de la coronation sans avoir fait l'abandon des quartiers par écrit ni même verbalement, soit par lui-même, soit par le cardinal de Bouillon, la promesse de faire l'évêque de Beauvais cardinal à la première promotion, et la manière dont le pape avoit pris la résolution de donner les bulles.

I>F M. DE COULA N G ES. I 8g

Aussi ce second courrier apporta-t-il une lettre toute gracieuse <lu roi à sa sainteté, par laquelle, voulant lui donner des marques effectives du désir qu'il avoit de lui plaire, il se désistait par ce motif de la prétention de la franchise des quartiers de son ambassadeur. Ainsi fut accomplie la prédiction faite au pape par le cardinal de Bouillon dans l'audience de la veille de la coronation. Ce fut sans doute ce qui porta sa sainteté, se sentant bon gré d'avoir pris confiance dans ce cardinal , à lui dire , dans la première audience qu'il lui accorda après avoir reçu cette bonne nouvelle : « Lei signore cardinale non mi parla mai de lie bollc dell' abbadia di Cluni , che le vogliamo dare conforme à quelle 9 che j'urono date alla buona memoria del cardinale d'Esté da Clémente IX ment ie cli'crayamo fJatario di quel ponteficc»(i).

Le même courrier apporta en outre au duc de Chaulnes l'ordre de dire au cardinal de Bouillon que sa majesté lui ordonnoit de rester à Rome, et la permission, ou, pour parler plus

(i) «M. le cardinal ne nie parle jamais des bulles de i> l'abbaye deCluny, que nous voulons lui accorder d'api es c le modèle de celles qui furent données par considération «pour la mémoire du cardinal d'Est, par Qémenl 1\. «pendant que nous étions datuire de ce pontit'

vrai, l'ordre au cardinal d'Estrées et aux deux autres cardinaux de revenir en France.

Le conclave fini et toutes les cérémonies achevées, auxquelles j'eus le plaisir d'assister commodément, j'eus la satisfaction encore de faire ma cour à nos cardinaux rétablis dans leurs palais, et de trouver dans la ville, chemin faisant, quantité de grands et superbes édifices, élevés depuis le premier séjour que j'avois fait à Rome. Je revis ensuite à loisir toutes ces belles antiquités qui marquent tant les grandeurs de l'ancienne Rome, et je me trouvai enfin si aise et si jeune au milieu de tant de belles choses et de tant d'amusements agréables, que je ne pus m'empecher de le témoigner par les vers suivants (1).

En m'éveillant un matin, comme je croyois toujours que je revois de me retrouver à Rome à mon âge, je me mis à dire en me frottant les yeux (2) :

(1) Ces vers ont été insérés dans la note de la lettre Ii32. Il seroit superflu de les répéter ici.

(2) Voici les vers de Coulanges dont madame de Sévigné a cité les deux derniers dans la lettre 1 1 38.

Est-ce un songe ? est-ce tout de bon

Que je me trouve à Rome ?

Suis-je encore un petit garçon?

Mais non , je suis un homme Qui, maître de sa liberté,

DE M. nr. cor LANCES. 191

Incontinent après l'élection du pape, le marquis de Torcy , depuis, par la mort de son père, ministre et secrétaire d'état, <jm n etoit venu que pour le conclave, s'en retourna en France; il s'embarqua sur les galères <jni nous avoicnt amenés et qui étoient encore à Givita- Vecchia. Les cardinaux d'Estrées, de Bonzi et de Furstemberg restèrent encore quelque temps à Rome, et avec eux une si nombreuse compagnie de François, qu'on ne se croyoit point en Italie. Les abbés de Polignac (1), de Noirinoutier (a), d'Estrées, de Beuvron, de Castries (3), neveu du cardinal de Bonzi; de

En paix, ainsi qu'en guerre, Promène son ui.s \ : té

Aux deux bouta de la terre.

(1) Voici le jugement que portoit madame de Sévigné sur l'abbé, depuis cardinal de Polignac. «C'est un des « hommes du monde dont l'esprit me paroît le plus «agréable; il sait tout, il parle de tout, il a toute la « douceur, la vivacité , la complaisance qu'on peut souliai- «< ter dans le commerce. » (Lettre i i5j. )

(2) Joseph -François de La Trémouille-Noirmoutier succéda à l'abbé d'Hervanlt , comme auditeur de rote; il devint évéque de Uayeux , cardinal en 1706, fut commandeur des ordres du roi, archevêque de Cambrai, et il mourut à Rome , où il étoit chargé des affaires de France, le 10 janvier 1720.

(3) Armand-Pierre de La Croix de Castries , docteur de Sorbonne, abbé de Monestier et de Valmagne , qui fut

Lowenstein(i), neveu du cardinal de Furstemberg; de Croissy, depuis évêque de Montpellier; Morel, conseiller-clerc au parlement de Paris, connu pour avoir été employé en plusieurs négociations ;d'Hervault, alors auditeur de Rote, depuis archevêque de Tours, et d'autres qui ne me reviennent point en la mémoire, formoient un corps de clergé considérable, dans lequel je me garderai bien d'oublier l'abbé de Scudéry (2), qui m'attira de son illustre tante, la Sapho de notre siècle, un madrigal qui me fait trop d'honneur pour que je néglige de le rapporter ici (3).

Outre les gens que je viens de nommer, il y en avoit encore d'autres de noms connus et

depuis grand archidiacre de Narbonne, premier aumônier de la duchesse de Berry, archevêque d'AIbi , et commandeur de l'ordre du Saint-Esprit.

(1) Philippe Eberard de Lowenstein, prince et abbé de Morbach et de Ludens, doyen de Strasbourg. Il étoit fils d'Anne-Marie Egnn de Furslemberg, soeur du cardinal de ce nom.

(2) Il étoit fils de Georges de Scudéry, l'auteur (XAlaric^ et de Marie-Françoise de Martin-Vast , dont on a conservé quelques lettres écrites avec plus de naturel que son nom ne sembloit le promettre.

(3) Cette pièce a été insérée dans la note de la lettre 1 154 de madame de Sévigné. Coulanges répondit par un couplet qui fait si peu d'honneur à son talent poétique, que je crois devoir le supprimer. Il a été imprimé dans ses c/»«nsons, pag. 126 de l'édition de iy54.

«les premières familles de la robe, qui depuis ont occupé dignement des places dans les cours supérieures du royaume, dans les intendances et dans les conseils du roi.

Les maisons des cardinaux- et de l'ambassadeur offroient aussi beaucoup de gentilshommes de mérite; mais sur-tout celle du duc (!«' Chaulnes, auquel, en vertu d un ordre du roi, on a voit laissé vingt officiers des gal< ; sous la conduite du commandeur de Tincourt , alin d'accompagner son excellence dans toutes ses marches, et d'être près de lui en cas de besoin. Il est aisé dejug< r, par ce détail, (pic les cardinaux et L'ambassadeur avoient une grosse cour, et qu'ils ne marchoient point sans un nombreux cortège; leurs palais étoient ordinairement fort remplis : on étoit sur d'y trouver de la compagnie, du jeu, et aux heures des repns des tables magnifiquement servies.

fJn autre palais qui étoit dune ressource agréable pour passer les soirées, c'étoit celui de la duchesse Lanti (i)', sœur de la ducli de Bracciane et de l'abbé de Noirmoutier, qui

(1) Louise-Angélique <!<• La TremooiUe-Noirmoutier avoit épouse, en novembre 168a, Antoine Lanti de la Roëre, duc de Bonmars, prince <!<■ Relmont. Elle mourut à Paris le ?.') oovembre 1698, à l\i^t: de quarante-troit

ans.

j()4 MÉMOIRES

étoit venu avec nous à Rome. Le duc Lanti , son mari, dans les intérêts de la France, et songeant à mériter Tordre du Saint-Esprit, qu'il a obtenu depuis (i), nous donna rentrée de sa maison avec une liberté toute française, soit pour la conversation , soit pour le jeu, en attendant l'heure du souper des palais français. Aussi ne manquoit-on jamais de s'y rendre à la fin du jour; ce qui s'établit de telle sorte qu'au retour des promenades, les estaffiers, sans prendre l'ordre de leurs maîtres, crioient d'eux-mêmes aux cochers: da madama Lanti. Ce qui donna lieu aux vers que voici, que j'envoyai en France au marquis de Torcy, pour lui rendre compte de la suite de nos occupations dont il avoit vu le commencement (2).

(1) Il fut nommé chevalier des ordres en 1G96. Voici ce qu'en dit Dangeau : « Le roi assembla le chapitre des « chevaliers de l'ordre ; avant que de marcher à la cha- « 'pelle , il nous dit qu'il avoit résolu de faire chevalier « M. le duc Lanti , romain , qui depuis long-temps a ar- 11 bore les armes de France. » (Journal manuscrit, Ier janvier 1696.) Le duc Lanti porta les marques de l'ordre, mais il ne fut jamais reçu.

(2) Voici cette pièce déjà imprimée dans les chanson-; de Coulango*, pag. 1 15 :

Snus vous faire un fort lonj; discours, Si vous voulez je vous apprendrai comme Nous passons à l'orne 1 1 ■ que tous lus jours

DE M. DE COULA NO ES. irp

Comme on pardonne volontiers aux peintres

d'embellir un peu leurs portraits , j'espère

qu'on aura Ja même indulgence pour celui que je fais de la duchesse Lanti', qui, pour n'avoir

pas les yeux aussi dangereux que je les représente, ne laissoit pas de les avoir assez beaux ; ellcavoit bonne mine et d'ailleurs des manières si honnêtes quelle attiroit fort naturellement tous les soins que nous lui rendions.

Comme j étois un peu connu de nos cardi-

Nous visitons vignes, palais, église»,

entendons des musiques exquises , Nous \i\ons, comme en France,

< .lie/ I ambassadi m- A plus d'une «mineure

Nous rendons honneur.

Au cours on se salue ; Mais quand la nuit est venue Tout retentit du cri Da madama Latili.

Qui donc est madama Lanti?

Ecoutez-moi , je m'en vais VOUS le dire : Digne d'un empire, Elle régne ici ; Tous ses aïeux étoient gens d'importance ; Son cœur répond à sa grande naissance ; L'Hiincn , au bord du Tibre ,

A conduit ses pas.

Voulez-vous être libre?

Ne l.i voyes pas.

Plus OD li trouve aimable,

Plus elle est redoutable.

Défendez-vous des feux Qui partent de ses yeux.

naux, indépendamment même du voyage, yen recevois beaucoup de marques de distinction , et j'étois fort régulier à leur faire ma cour; mais insensiblement mon inclination me porta à la faire avec plus d'assiduité au cardinal de Bouillon , qui, découvrant de jour en jour tous les sentiments tendres et respectueux que j'avois pour lui , et voyant toutes les avances que je faisois pour parvenir de plus en plus à l'honneur de ses bonnes grâces et de sa familiarité , y répondit si favorablement, que , dans la suite, sa maison me devint aussi libre que me Fétoit celle de l'ambassadeur.

Le prince de Turenne, qui, après avoir débarqué à Porto-Venere , avoit continué par terre son vovage jusqu'à Rome, y arriva aussitôt après l'élection du pape, et comme il étoit logé chez le cardinal de Bouillon son oncle, il ne contribua pas peu à m'y attirer.

Il étoit poli ; il étoit honnête et appliqué à faire plaisir; il avoit beaucoup d'esprit et la valeur de sa race, dont il venoit de donner des preuves en Morée , dans l'armée des Vénitiens , qui ne linissoient point sur ses louanges ; il faisoit voir dans toute sa conduite une telle attention sur lui-même pour effacer la mauvaise opinion qu on avoit pu concevoir en France contre lui, en le croyant trop adonné aux plaisirs et aux défauts auxquels les jeunes

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