‹ Mémoires de M. de CoulangesChapitre 7 sur 46 · DE M. DE • I'J · texte numérisé non relu

DE M. DE • I'J

gens peu circonspects ne s'abandonnent que trop, que , tant qu ii fut à Home, il fut toujours l'objet de noire admiration. Il recul agréablement mes assiduités, à l'exemple du cardinal son oncle, et, si je l'ose dire, il s'accommoda si bien de moi , quoique d'un âge fort différent du sien, qu'il ne m'accorda pas seulement L'honneur de son amitié, mais qu'il me mit encore de tontes ses parties de plaisir. Ainsi je fus de tous ses amusements avec l'abbé de Polignac, pour qui il avoit beaucoup d'amitié et de considération, et qui le méritoit bien.

L'abbé de Noinnoutier, de la maison de la Trémonille , bomine de mérite, d'e6pritet d'un très bon commerce , entra volontiers dans notre société, et plus encore après le départ du cardinal d'Estrées, auquel il étoit Tort attaché. Il venoit souper et passer librement ses soirées avec nous chez le cardinal de Bouillon, où l'ambassadeur, après avoir donné tout le jour aux affaires dont il étoit chargé, se ren? doit aussi la plupart du temps.

Nous ne manquâmes pas, le 26 octobre, nous autres gens inutiles, d aller voir passer le pape qui marcha en cavalcade par les rues, pr< des cardinaux et des prélats montés sur des mules, accompagné de tous les officiers de sa maison, de quantité de seigneurs romains et de ses compagnies de chevau-légers et de

rassiers, pour aller prendre possession de son évéché de Roma dans l'église patriarcale de Saint-Jean de Latran (1). Il partit du Vatican, où il étoit toujours demeuré depuis le jour de son élection, et au retour de cette cérémonie , il descendit au palais de Monte-Cavallo (2) , s'y établit, et y demeura toujours depuis.

(1) L'église de Saint-Jean-de-Latran a la primauté sur toutes les églises catholiques, comme le siège épiscopal du pape , évéque de Rome , successeur de S. Pierre, et aussi comme la plus ancienne église de la chrétienté. Elle fut bâtie par Constantin, en l'année 324- Le portail est moderne, il a été élevé vers iy35, sous le pontificat de Clément XII. Le roi de Fiance avoit le privilège de nommer deux chanoines de ce chapitre, dit Coulanges dans la relation de son premier voyage ; aussi voyoit-on les armes de France sculptées sur la porte de la basilique. La statue de Henri IVT s'y voit encore vis-à-vis de celle du grand Constantin. Le chapitre l' avoit fait ériger en reconnoissance de ce que ce roi de France avoit réuni à leur mense la riche abbaye de Clairac, dans l'Anjou.

(2) « Le palais de Monte-Cavallo est celui dans lequel « le pape fait sa demeure pendant l'été ; il est nommé «ainsi de deux chevaux de marbré blanc, posés devant « la porte, au milieu dune place, sur Je haut du mont « Quirinal. Il est vaste, et la cour, d'une grandeur très ««spacieuse, est entourée de bâtiments; l'escalier prin- « cipal est dans un angle, il vous conduit à de fort beaux <« appartements ; il n'y a dedans aucune peinture consi- «< dérable. Ce sont toutes chambres meublées , la plupart « de damas rouge , chamarrées de galons d'or sur les lès. « Les jardins de ce palais sont fort grands ; il y a quan-

DE M. DE COI I ANGES. ) u<j

Le a8 octobre il v donna audience publique à l'ambassadeur de France, et il confirma ainsi la première démarche qu'il avoit Faite en sa Faveur en la cérémonie de son couronnement , < e 'jni rétablit l'ordre que le dernier pape avun voulu détruire par sa bulle.

L'ambassadeur se rendit à cette audience avec i\n très nombreux cortège, et lorsqu'elle fui près d'être terminée , il demanda ù sa sainteté la permission de lui présenter tou- l< Français qui lavoient accompagné. J'eus 1 lionneur de lui baiser les pieds l'un des premiei - . et 1 ambassadeur eut l'attention de lui dire de moi , lorsqu'il me nomma, pins de bien que je ne méritois, et que j étois de ses amis particuliers ; mais ayant cru qu'a fin de me rendre plus considérable, il ne devoit pas oublier les ebarges de conseiller au parlement de Paris et de maître des requêtes que j avois remplies , non plus que mon alliance avec le marquis de Lou-

« tite de jets d'eau, de grottes, et les allées sont plantées •«d'orangers, de lauriers, de cyprès <t antres ■ * verds, plants ordinaires «Lins tontes les 1 ignés de Rome. m (Piemier Voyage de Coulanges.) Ce palais, comme pai Paul III, le premier pape qui ait quitte le Vatican, fui continue' par Alexandre VII et terminé par menl XII. Il domine la ville de Rome. Le souverain pontife y t. ut sa résidence habituelle, il ne vient au Vatican que «lu mercredi saint au jour de Pâques, ( Poj es la Dmcription de l'Italie par L'abbé Richard , tum. V. pag. i5.)

vois, le pape prit la parole et lui répondit fort obligeamment, qu'il ne me falloit point d'autre éloge et d'autre titre auprès de lui , que d'être de ses amis particuliers, comme il venoit de l'en assurer.

Le dernier jour du mois d'octobre se fit îa cavalcade pour présenter la baquenée blanche (i). Ce fut le prince Sonnino (2), de la maison Colonne, qui en fit la cérémonie, au nom du roi d'Espagne. C'est un hommage dû au saint-siège à cause du royaume deNaples.

Le mois de novembre ne fut pas plutôt venu, que le pape prit la résolution de faire dom Pietro Ottoboni, son petit-neveu, seul cardinal dans le consistoire qu'il devoit tenir le 7 du

(1) Le pape Sixte TV fit remise, en i4?5, au roi Ferdinand du tribut que les rois de ÎXaples payoient au saintsiége, à la condition de lui faire présenter tous les ans une haquenée blanche (tm cheval blanc tout harnaché ), et 7.000 e'cus d'or, en reconnoissance du domaine direct que lés papes s'étoient réservé sur le royaume de Naples. (Voyez Y Histoire ecclésiastique de Fleury , tom. XXI1T, pag. 3g5 , édit. in-12.) Cette cérémonie avoit lieu ordinairement la veille de la fête de saint Pierre , et Coulanges y a <sista en iG58. ( Voyez plus haut la pag. 45.)Hparoît qu'elle ne s'observe plus exactement ; car le pape vient de faire à ce sujet des protestations , le jour de la Saint- Pierre de Tannée 1 8 1 r>.

(2) Julien Colonne, prince de Sonnino et de Galatra, né en 1671, dont le père avoit été grand connétable du,

une de Naples.

ï)v. m. DE cor LAN- 201

même mois, sansy Raire d'antre promotion, nonobstant ce qu'il avoit dit an cardinal de Bouilîon, dans son audience du i5 octobre; mais i! mt l'attention de mander à ce dernier, trois <>u quatre jours avant le consistoire, de lui envoyer le sieur de Serte, ce qui fut à l'instant exécuté. Le pape ne le sut (>;;- dans son antichambre , qu'il le fit intro luire et lui dit en propres termes : « Nous vous avons en- « voyé élu relier pour vous confier , sous le « dernier secret, une chose que vous commu- « niquerei au cardinal de Bouillon ; c'esi 'oc- « casion de l'évêque de Beauvai < non « seulement nous lui a\ ons promis de faire car- « dinal lorsque nous remplirons tou< les cha- « peaux vacants ; niais encore nous lui avons «dit que nous le ferions dans le consistoire u que nous assemblerons poui r notre «neveu; nos convenances nous mettent dans « la nécessité de changer de résolution; h « nous ne voulons pas le faire sans en avoir auparavant averti M. le cardinal de Bouillon', « afin qu'il sache que nous ne sommes pas ca- «pables de lui manquer de parole en rien, « pas mêmedans la moindre ba «réitérons la promesse qu ucînslui avi «de nommer l'évêque de Beauvais i «dans la première promotion, où nous rempli- « rons tous les chapeaux vacani nevou-

« Ions seulement pas le faire dans le consiste toire dans lequel nous élèverons notre neveu « au cardinalat. Le cardinal de Bouillon verra « par cette attention dans une bagatelle qui « tient à notre convenance, les égards que nous « avons et que nous aurons toujours pour lui. « Allez lui faire part de cette communication. » Le cardinal, informé par le sieur de Serte, se rendit aussitôt chez le duc de Chaulnes, pour l'avertir de ce qui venoit de se passer. Le duc, très mortifié, dit au cardinal qu'ils étoient perdus l'un et l'autre auprès du roi ; que leurs ennemis alioient bien triompher, et dire plus que jamais qu'ils connoissoient mieux le pape , que ce n'étoit qu'un fourbe et un pantalon ; mais le cardinal qui ne trouvoit pas le mal si grand , quoiqu'il fût aussi très fâché de ce changement , fit tout ce qu'il put pour montrer à l'ambassadeur qu'il n'y a voit point tant à se récrier contre le pape, et qu'il falloit mander tout simplement au roi comment la chose s'étoit passée , avant que la nouvelle fût venue en France de cette promotion unique dans le premier consistoire. Mais l'ambassadeur, après avoir rêvé quelque temps, proposa au cardinal un expédient. Il consistoit à mander que le pape, dans la première promesse qu'il avoit faite, avoit dit simplement qu'il feroit l'évêque de Beauvais cardinal , dans la même promo-

D E .Nf . D fi C O UX À N G ES.

tion dans laquelle il nommeroit son neveu , et qu il étoit toujours dans la même résolution,

à laquelle il déclarait de nouveau qui! n'apporteroit aucun changement ; mais que par son neveu il navoit entendu parler que de celui qui ctoit son propre neveu, (ils de sa sœur, savoir, monsignor Rubini, secrétaire d'état. Le cardipaJ de Bouillon répondit que si cétoit à lui à rendre compte de cette circonstance à sa majesté , il lui en mandci oit bien sincèrement et bien naïvement la vérité ; mais que n'ayant point cet honneur, non plus que décrire à ses ministres, il se contentoit de lui avoir exposé le lait tel qu il ('toit, pour qu'il en fît tel usage que bon lui sembleroit. Le duc de Chaulnes dépêcha un courrier au roi, et il remplit apparemment sa lettre de tout ce qu'il crut le plus propre à empêcher que sa majesté ne se formalisât de la petite préférence que le pape vouloit donner à un petit neveu de son nom. Alexandre VIII en effet ne manqua pas, comme il l'avoit résolu, de faire Ottoboni (i) seul car-

(•) Pierre Ottoboni, né à Venise le 7 juillet 1667, navoit par conséquent que vingt-deux ans et trois mois quand il fut fait cardinal. Il fut presque en même temps combla de bénéfices et de charges de l'église, au point qu'il en avoit pour un revenu de 80,000 écus. Le pape demandant à quelqu'un de ses plus intimes amis ce que Ton disoit de l'élévation rapide de ses neveux, on lui répondit que

dinal dans le consistoire qu'il tint le 7 novembre.

Le duc de Chaulnes, qui depuis son arrivée à Rome étoit toujours resté dans îe palais d'Estrées, pour éviter tous les embarras qui auroient pu survenir s'il eût été dans son propre palais avant l'abandon des quartiers, n'eut pas plutôt reçu l'ordre du roi de les céder, qu'il alla, le 12 novembre, s'établir dans le palais Bigassini , autrefois Frangipani. C'est l'un des plus beaux de Rome, nouvellement bâti, très orné et situé dans la place Saint-Marc ; il l'avoit choisi d'avance, et l'avoit même loué sous le nom du cardinal de Furstemberg, en attendant que l'affaire des immunités fût terminée. Le duc se déclara ce jour-là le véritable maître de ce palais; ses armes, suivant l'usage, furent arborées sur la porte, au-dessous de celles du pape et de France, qui étoient en plus grand volume, et il marcha depuis en ambassadeur déclaré.

Le cardinal de Furstemberg quitta Rome vers ce temps-là pour retourner eu France ; il partit brusquement sans dire adieu, avec le seul abbé Morel pour toute compagnie. Hcraigrioit que ses ennemis, informés de son départ

l'on trouvoit qu'il n'y perctoit point do temps. Oîi ! Oh ! : AJcxandre , sono v inti-trt mezza.

et du chemin qu'il devoit tenir, ne lui an sassent quelque, embuscade ; mais ce ué fut qu'une terreur panique, et son retour fut heureux (i).

Les cardinaux d'Estrées el de Bonzi partirent aussi peu de temps après, et non- perdîmes avec eux la compagnie de quantité d'abbés et d'autres ^ o\ ageurs qui, afin de voir toutes les belles villes d'Italie, prirent diverses routes pour s'en retourner en France. L'abbé de Groissi fut le plus malheureux dans celle qu'il choisit ; car avant pris, au sortir de N enise, par 1rs états du duc de Mantoue , il tomba dans un parti de la garnison de Guastalle, et il reçut un coup de pique dans la cuisse, par L'imprudence d'un soldat qui prit pour un dessein de s'enfuir L'emportement du cheval sur lerpael il étoit monté. 11 fut conduit à la citadelle de Milan , où il demeura prisonnn r

(i) Le cardinal de Furstemberg s'étoit toujours montré très attaché aux intérêts de la France, et cette disposition a\dit tellement irrité L'empereur contre lui, ijuil la voit fait enlever à Cologne le i i février iOjji quoique le prince «le Furstemberg fût alors revêtu du titre de ministre plénipotentiaire de l'électeur île Cologne, <t qu'il assistât en cette qualité aux conférences ouvertei pour la paix. Il ne recouvra la liberté qu*à la naix de Nunègue, en 1678. Il lui étoit permis «le redouter de nouvelles persécutions.

pendant quelques mois; il y seroit même reste plus long-temps, si le pape n'en eût pas fait très obligeamment sa propre affaire.

Le cardinal de Bouillon fut le seul qui resta à Rome , suivant Tordre qu'il en avoit reçu. Il étoit trop nécessaire pour les intérêts du roi, comme on l'a vu par tout ce que j'ai rapporté plus haut de sa capacité, de son savoir-faire et de l'étroite liaison où il étoit avec le pape, pour qu'il ne fît pas un plus long séjour. Au sortir du conclave, ce cardinal avoir habité long-temps la vigne Barberini , dite le Bastion, dans le voisinage de Saint-Pierre, l'une des plus agréables de Rome et des mieux situées; mais, l'hiver venu, il prit le palais Laneelotti, dans le quartier de la place Navone. Ce palais étoit fort triste, à la vérité, mais il étoit vaste, et cette considération l'emporta sur les autres, parceque la maison du cardinal étoit fort grosse, et qu'il avoit avec lui le prince de Turenne et l'abbé de Polignac.

L'ambassadeur et le cardinal de Bouillon se trouvèrent fort éloignés de quartiers , mais cela ne les empêcha pas de se voir fréquemment et de manger souvent ensemble. Je n'enavois pas moins de commerce avec le prince de Turenne et avec l'abbé de Polignac. Je me trouvois de toute manière extrêmement heureux dans une ville d'ailleurs aussi fertile en amusements "*

DE M. DE GOULANGES.

où, donnant tons lee jours une plus grande liberté à déb muse, je De manquois pas de m »'•gaycr sur tous les sujets qui frappoienl le plus mon imagination. Voici ce (juc j'écrivis au prince deTurenne, lavant mi en quelque disposition daller se promener aux environs de Home (i).

Ce qui mobligeoit de Le prier daller plus doucement étoit l'usage établi de ne se point servir d'autres voitures, pour ces sortes de promenades éloignées, que de petites chaises Tort légères, à un cheval, où Ton pouvoil tenir deux ensemble. ( m alloit très vite avec ces voiture- , pareeque l'un des deux tenoit d'une main I. a rênes du cheval, le fouettoit de l'autre , et le poussoit à toute bride, soit pour en faire paraître la vigueur et montrer son adresse particulière, $oit pour remporter sur ceux de la même compagnie qui couraient dans de pa-

(i) Voici le couplet de Cou-langes, déjà publié dans se* chansons :

Si vous allez à Frascati,

Jeune et brave Turenne, Sachet qu'en France comme ici

Je v tia quand <m dm mené.

D'aller avec rom je prétends,

Mais n'allés pas li \ite.

Je craindroia Pon sur mes vieux ans

Le destin eTHipporyte

reilles chaises. Comme à mon âge je ne demandois qu'amour et simplesse, jétois bien aise de prendre mes précautions ; mais il n'y avoit jamais rien à craindre sous la conduite du prince de Turenne, dont la retenue en une autre occasion me fit faire les vers que voici (i) :

Je m'étois si fort accoutumé à lui et à l'abbé de Polignac, que je ne savois où j'en étois quand je passois un jour ou deux sans les voir. Voici ce que je leur mandai à ce sujet (2).

Comme les promenades se faisoient tantôt d'un côté et tantôt d'un autre, je ne me pus empêcher de célébrer toutes ces belles vignes an-dedans et au-dehors de la ville , avec lesquelles je renouveiois si agréablement connoissance, et je le fis sur un ancien air dont

(1) Aurai-je toujours quatorze ans,

Et Turenne cinquante?

li faut louer à tous moments

Sa conduite prudente.

Prince, faites-moi l'amitié

D'avoir moins de sagesse; Daignez prendre quelque pitié

De ma jeune vieillesse.

(2) Que dites-vous ? que faites-vous

Trop aimable Turenne ?

Vous me laissez bien Bfeul 'hez nous,

Cela me met en peine.

Polignac est un favori

Qu'on estime et qu'on aime.

Mais, iit'.ap ! entre vous et lui

Est-ce tn 1 treisienu

les p iroles étoient: Beaux jardins ou l an nature ,clc (i).

Pendant que j<* donnois mon temps à tontes ces promenades, et que j'exerçois ainsi ma \ eine poétique, le cardinal de Bouillon et I ambassadeur travail loi en t sans relâche aux affaires importantes dont ils étoient chargés, <it il choient de profiter, autant qu'ils le pouvoient, de la bonne volonté du pape, dans lequel ils trouvoient, et sur-tout le cardinal de Bouillon, les dispositions les plus favorables.

L'ambassadeur n'eut pas de peine à conclure avec lui L'union de la mense abbatiale de Sa Denis à la maisonde Saint-Cyr pour en compo-

(i) Voici les couplets tic Coulantes; ils ont été publii • a\rc quelques différences dans ses chansons.

BeatU : j ir^in^ de Montalte et Corjuèse,

Ludoi isc , Pamfile , ei M ilhei ,

K< lies vinnes de Frascati !

De \<>u.n h voir, ma foi je suis bien De me revoir soyei bien aise aussi.

Ce beau soleil qui toujours voua éclair* l'.t vous défend des plu* rudes ln\. i - .

Vos orangers , vos chênes verds, Tous vos lauriers, ei vos sources d'eau claire, Héritent bien quelque place en m< - v< rs. Plut je vous voi», et je vous considère, Et plus, touché de vus charmes divers,

.!<■ souti : - tons verds Sont préparés par le f >!>. de ( ythère Pour faire voit les icu..ii.> .> I1

ser le revenu, affaire très désirée par madame de Maintenon. Non seulement le pape en accorda les bulles le i décembre , ce qui pouvoit passer pour une grâce, mais il l'embellit encore par le gratis des bulles, qui se montoient à 77,000 francs. Après cette faveur, sa sainteté en accorda encore beaucoup d'autres petites de cette espèce. Le chancelier de France Boucherat obtint le gratis des bulles de l'abbaye de Saint- Wandrille en faveur de l'abbé deFourcy, son petit-fils , et MM. Le Pelletier, ministre d'état, et d'Àquin, premier médecin du roi, l'obtinrent aussi pour leurs enfants.

Insensiblement l'année 1689 finit, et toutes les cérémonies des fêtes de Noël nous occupèrent , aussi bien que les crèches qu on alloit voir dans les diverses églises. C'étoient des représentations du mystère faites en figures de cire de toutes grandeurs; elles étoient plus propres à attirer des enfants que des personnes raisonnables ; mais comme à Rome tout se tourne en spectacle , la foule se trouvoit à ces sortes de représentations , qui durèrent jusqu'après les Rois.

Les plaisirs du carnaval (1) vinrent ensuite, qui, joints à l'heureux climat de ce pays, où

(1) Il n'y a de spectacle à Rome que depuis les Rojj jusqu'au mardi gras.

DE M. DE COtJLANG ES. ?.n

Ton ne connoît point d'hiver, D'empêchoient point nos courses et nos promenades ordinaires, au retour desquelles aous ocras rendions tantôt aux opéra, tantôt à la comédie, et tantôt

aux lieux d'assemblées chez les Italiens dont nous apprenions que les portes étoient ouvertes.

Outre les opéra cjui se représentaient pou» le public sur les théâtres destinés à cet usage . il y en avoit d'autres chez des seigneurs particuliers, où la compagnie étoit plus choisie. Il y en eut deux l'un après l'autre cet hiver-là chez le duc deZagarola-Rospi^liosi , neveu du pape Clément IX, qui , étant un des plus riches seigneurs de Rome , en fit la dépense avec une magnificence extraordinaire; il habitoit le beau palais Mazarini (i), quil ne demandoit pas mieux que d'acheter ; mais le testament du cardinal de ce nom lui en ôtoit toutes les suretés (2). Tous ces opéra, soit publics, soit par-

(1) Situé à côti: du palais de M<>nte-Cavallo, résidence ordinaire des papes.

(2) Le cardinal Mazarin avoit légué tous ses biens de Rome au marquis de M ancini , dut- deNevers, mais il les avoit grevés de substitutions, à un oombre de d presque infini. Je renvoie 1<" lecteur à ce testament, comme à l'un des monuments 1rs plus extraordinaires de l'orgueil au lit de mort. Il a été* imprimé en entier, ainsi que les codicilles, à la suite des OEuvret de Louis XH\

ticuiicrs, avoient Lien leur mérite, tant par la beauté des lieux où ils se représentoient , que par l'excellence des voix qui formoient une musique exquise : les décorations, les peintures et les machines, en quoi les Italiens excellent, augmentoient les agréments du spectacle ; mais les sujets n'en sont pas toujours bien choisis ni bien traités , et il seroit encore à désirer qu'on en voulut bien retrancher les entrées de ballet (i). Il y eut encore cet hiver un opéra magnifique , que l'ambassadeur d'Espagne fit représenter dans une des salles du palais Colonne, pour célébrer les noces du roi (2)

tora. VI, pag. 292. Coulantes, dans le premier voyage •ju'il fit à Rome en i658, dit que le cardinal Mazarin avoit acheté de la maison Rentivoglio la jouissance de ce palais, moyennant 40,000 écus , mais seulement pendant sa vie. Il faut que le cardinal en eut depuis acquis la nue propriété.

(1) L'abbé Richard dit que si le peuple de Rome se connoît bien en musique, il n'a point d'idée juste de la danse. II n'aime que les sauts et les danses outrées, qui ne prouvent que la force; et l'adresse du sauteur. (Description de l'Italie, tom. V, pag. iSo.)

(2) Marie-Louise d'Orléans , première femme de Charles II , étoit morte empoisonnée, le 12 février 1689. ( Voyez la note de la lettre io°.8 de madame de Sévi^ué.) Je réunissois dans cette note des conjectures tellement fortifiées les unes par les autres, que , pour les critiques , elles équivaloient à une certitude. Mais depuis la publication des Mémoires de Louville, ces tristes présomptions

DK M. DK COI I

sou maître avec la fille du <\m- de Neubourg, électeur palatin. Enfin, tour ce tennis destiné à la joie fut très bien rempli, et les quinze derniers jours qu'il fut permis <le courir en masque pai l( rues achevèrent de faire goûter aux Romains dés plaisirs qu'ils îùivoient point eus sous le pontificat précédent (t), et tl-ont nous sûmes très bien profiter.

Non- non- en procurions aussi qui nous étoient particuliers. Étant sorti le matin du 9 février 1690, avec Je prince de Turenne et

ont acquis encore plus 3e force. On y lit ce qui <u'n : «Il n'est plus douteui aujourd'hui, dit-il, que cette intéressante princesse, morte empoisonnée en H'Hy, « n'ait paye de sa vie L'inutile empire qu'-elle avoir ~u •«prendre sur son époux. » (Tom. f, pag. 82.J) Charles II se remaria le 28 aoiit 1689, avec Marie-Anne de Bavière de Neubourg.

(1) Innocent XI étoit très sévèn ; voulant rétabb'r à Rome L'ancienne austérité des mœurs, il publia dh ordonnances qui tendoient à ce but. L'une, du !'><> novembre i('»8o. portoit que toutes jllles et femmes sert tenues h se couvrir les épaules, le sein pisqu'au cou, et les bras jusqu'aux poings, avec quelque étoffe épaisse et non transparente, à peine d'excommunication. Un autre 1 glemenl défendit aux femmes d'apprendre la musique d'un maître; elles d< !.i faire montrer par des

femmes. [Voyet les Nouvelles de la république des lettres, 1686, mai, n° 2 , eî juillet , n' 8. ) <> une dit | langes parait indiquer que les mascarades «voient ete' également interdites.

l'abbé dePolignac, suivis de beaucoup déjeunes gens, ils me menèrent à l'église de Saint- Pierre. Cétoit plutôt un motif de curiosité et de divertissement qui nous y conduisoit, que notre dévotion.

Nous avions déjà visité cette basilique une infinité de fois, mais on ne s'en lasse jamais, et elle paroît toujours nouvelle par les beautés qu'elle renferme. Après avoir remarqué de nouveau les justes proportions de ce somptueux édifice, son architecture, ce superbe baldachino (i) de bronze sous lequel on voit le maître-autel ; la chaire de saint Pierre , soutenue par saint Ambroise , saint Jérôme, saint Augustin et saint Grégoire, les quatre docteurs de l'église latine (2). Mais, rappelant ici ma mémoire, les quatre docteurs ne la soutiennent pas , ils la tiennent seulement par un petit cordon, pour marquer qu'ils y sont attachés, et qu'elle se

(1) Ce dais ou baldaquin a été élevé par Urbain VIII; il est porté par quatre colonnes torses, d'une prodigieuse hauteur. C'est l'ouvrage du cavalier Bernin. Il a été fait avec des bronzes qui furent enlevés de la voûte du péristyle du Panthéon, ce qui donna lieu à cette plaisanterie :

Quod non feccrunt barbari, fecere Barbarini.

(1) Coulanges se trompe. Deux des docteurs dont les statues soutiennent le baldaquin , sont de l'église grecque. Voyez la note suivante)

DE M. DE COULÀNGES. ';.ij

soutient d'elle-même (i). Après avoir encore examiné tout cet ouvrage en bronze, de la fa-

(oii du laineux cavalier Dcniin, les tombeaux

magnifiques de plusieurs papes , celui de Paul 1 1 1 principalement, où se voit cette statue célèbre de la Religion, à laquelle, quoique de

marbre, on a donné une draperie de bronze, afin d'éviter un second scandale (2) ; ces autels

(1) Lorsque Coulantes fit son premier voyage à Rome, en i658, le pape Alexandre VII faisoit travailler à ce monument. «Le pape d'aujourd'hui, dit-il dans ses «premiers Mémoires, fait travailler présentement, et

n DOS0T dans une niclic (entre !<■> 1 1 >i ni »<;i u x de Paul III

h et d'Urbain VIII ) la chaire de Saint-Pierre , en bronze, « ornée de basses-tailles , ei soutenue des quatre docteurs « de l'église, en même métal. » L'abbé Richard donne une plus grande idée de ce chef-d'œuvre du cavalier Bernin. • initie statues des pères de l'église latine et grecque , » saint Augustin el sainl Âmbroise, sainl Jean-Cbrysos- ..tome ei saint Athanase, liantes chacune de douze « pieds, élevées sur de grands pieds-d'estaux, soutien- 1 nent un plafond, sur lequel est placée une magnifique m chaire, surmontée de deux génies , qui portent la tiare « et les clefs de L'église. Au-dessus esi une grande gloire «de bronze dore.» (Description de t Italie, tom. V, pag. 3%

(2) Lucien raconte dans le dialogue des Amours ( traduction ded'jtblancouri , tom. I,pag. .47 ' -, «dit. de 1G60),

que la Venus de Praxitèle inspira une violente passion

à un jeune insensé. L'abbé Richard, dan-, sa description de L'Italie, tom. V, pag. 36a, attribue une semblable anecdote, dont Goulanges rappelle ici le souvenir, à une

1 i 6 MEMOIRES

enrichis de marbres précieux, ces statues et ces tableaux des plus excellents maîtres; ce dôme élancé dans les nues, chef-d'œuvre du grand Michel-Ange; après avoir enfin admiré, et toujours avec un nouvel étonneraient, toutes les merveilles renfermées dans ce temple, le plus beau du monde, je n'eus point le courage d'abandonner le prince de Turenne, labbé de Poïignac et tous les jeunes gens qui nous avoie: suivis, dans la résolution qui fut prise et aussitôt exécutée , de monter jusque dans la boule au-dessus du dôme de léglise. Cette boule ne paroit den-bas que d'une grosseur fort ordinaire , et cependant elle contient jusqu'à trente-deux personnes de compte fait; je le sais par ma propre expérience (i). Comme

statue de la Vérité qui orne le mausolée d'Alexandre VII ; il s'est trompé, cette statue fait partie du mausolée de Paul III. ( Voyez le Voyage d'Italie de Lalande , tom. HT , pag. no, Genève, 1790. ) Le pape Innocent XI Ht revêtir celle statue d'une draperie de bronze.

(1) Si Coulanges n'exagère pas dans cette partie de son récit, il se sera donc trompé lorsqu'il vint à Rome pour la première fois. « Je montai , dit-il , sur les voûtes, «et même jusque» dans la boule qui est immédiatement « sous la croix. Quoique d'en-bas elle ne paroisse presque « rien , elle est néanmoins d'une grosseur si prodigieuse, u qu'elle peut contenir six ou sept hommes ensemble. « L'abbé Richard (tom. V, pag. 346), dit que la boule de Saint-Pierre de Rome a huit ou neuf pieds de diamètre. • Nous y montâmes , sept ou huit personnes ensemble ,

DE M. nF BOULANGES. SI 7

j'avois fait ce voyage de la boule pendant mon premier séjour à Rome, j'attrois pu aisément m'en dispenser; mais je trouvai qu'il y alloit de la jeunesse dont je faisois profession de ne pas abandonner une si bonne compagnie; J'y montai donc courageusement , et presque aussi légèrement que les plus jeunes; et n'en avant point été incommodé, je ne perdis point l'occasion du premier courrier pour Faire part de mon triomphe à trois célèbres goutteux, l'abbé de Marsillac(i), le chevalier de Grignan (2), et le marquis de Rhodes (3),

« et nous y rangeâmes fort à notre aise. ■ Ducloa y monta lui douzième. ■ T><s voyageurs, dit-il, prétendent y être i. entrés an nombre de vingt-deux, .l'en doute, à moins «qu'ils n'y fussent entassés comme «luis un bûcher, ou « que la moitié de la comp iguie ne fût montée sur les ■ barres Je fer qui la traversent eu croix. » (Œuvres diverses ^ toin. IV, [><i0. .h».)

(i) Henri-Achille de La Rochefoucauld, dit l'abbé <le Marsillae , second lils du duc, auteur des Maximes. Il mourut le i() niai 1698.

(•>) Joseph Adhemar de Monteil, chevalier de Grignan. {Voyex la note de la lettre 102 de madame de Sévigné, et les lettres j)assim.)

(3) Charles Pot, marquis de Rhodes, ancien grandmaitre des cérémonies de France. ( fbj ex la lettre 8ùi de madame <le Sévigné.) Il ne lais, a de son mariage avec Anne-Thérèse de Simiane, fille du marquis <!<• <• >rd >, qu'une tille qui fui mariée en 1713 au prince d'Isenghien, et mourut eu couches le 8 janvier 1 7 1 5.

auxquels j'envoyai les couplets suivants (ij.

Je leur mandai vrai ; car depuis que jétois sorti de Paris, je n'avois eu jusques alors aucun ressentiment de goutte.

Pendant les derniers quinze jours du carnaval, je fus plus que jamais attaché au prince de Turenne, avec lequel je ne manquai aucun cours, en habit de masque, ni aucune autre partie de plaisir; ce qui donna lieu à un portrait qu'on fit de moi, où je suis représenté, le

(i) J'ai laissé la vieillesse en France ; Les plaisirs de l'adolescence Régnent dans ce climat heureux.

Je cours , je bois , je chante et danse, Je fais enfin ce que je veux ; C'est la fontaine de Jouvence.

Pauvres goutteux je vous admire , De crier quand vous pouvez rire.

Rhodes , Marsillac et Grignan , Fuyez la goutte et ses bourrasques , Rendez-vous ici piomptement , Vous marcherez comme des Basques.

Apprenez qu'à Saint-Pierre , sans peine ,

Aujourd'hui neuvième février,

J'ai monté , presque d'une haleine ,

De degrés , non pas une centaine ,

Mais , sans mentir, pour le moins un millier.

J'ai voulu , malgré mes cheveux blancs ,

Et .e temps , qui sur ma tête roule ,

Faire ici comme les jeunes gens :

J'ai grimpé comme eux dans la boule .

Et trouvé mes jambes de vingt ans

masque à la main, avec un bonnet et un hahit a la hongroise, qui me lurent prêtés par le prince de Turenne.

L'abbé Bertet (i), qiii avoit été jésuite,

homme ttèi Vif, (jui Savoit lieanrnnp , et que lecardinal de Bouillon avoit auprès de lui, composa les quatre vers italiens suivants , qu'il fit mettre au-dessous du portrait pour en expliquer le mystère :

Francia mi die il natale; Strana veste, di Borna il camavale , Corpo san , genio allegro , arnica Stella ; E l'aima liberth , soi te rubclla(2).

Ces vers qui ne donnent pas seulement le mo-

(i) Jean ïïertet s'étoit fait jésuite en iG3; ; il avoit di les études du cardinal de Bouillon. Il fut obligé, en 1 08 i , de sortir de son ordre, pareequ'il eut la curiosité d'écouter une devineresse qui faisôif alors beaucoup de brait. II mourut à Paris vers l'an 1693. On a très peu de chose de lui.

(a) Ce portrait singulier n'a pas été conservé, on n'a pu retrouver que le portrait dans lequel Coulangcs est représenté en costume de pèlerin, et dont la gravure est l'un des ornements de notre édition de madame de Sévigné. Voici la traduction des quatre vers italiens: La b France m'a donné naissance, le carnaval de Rome m'a « revêtu de ces habits singuliers ; je dois à ma bonne étoile « un corps sain , un esprit gai , et à ma mauvaise fortune « la liberté dont je jouis. »

tif du costume sous lequel on m'a peint, mais disent encore pourquoi j'avois la liberté de courir le monde, eurent l'approbation même des Italiens. Cet abbé fit encore une traduction qui lui attira beaucoup de louanges ; il mit l'opéra français d'Armide en italien, vers pour vers. Le cardinal de Bouillon le fit chanter dans son palais, en présence de plusieurs cardinaux et seigneurs romains qui admirèrent ce prodige, mais n'eurent jamais la complaisance de marquer aucun goût pour nos airs et pour notre musique française.

Il ne faut pas oublier, dans les plaisirs du carnaval, le bal suivi d'une collation magnifique que le prince de Turenne donna chez lui à la duchesse Lanti, qui s'étoit chargée de prier plusieurs femmes de la première qualité, qui s'y rendirent. La fête fut des plus agréables. Le prince Antonio Ottoboni ( i ) , neveu du pape, et plusieurs seigneurs romains ne man-

(i) Antoine Ottoboni, neveu du pape, procurateur de Saint-Marc, fut nommé par son oncle général des troupes de l'église. Don Marco Ottoboni fut fait général des galères ; ces charges avoient été supprimées par le pape Innocent XI , et son successeur ne craignit pas de les rétablir en faveur de ses parents , ce qui a fait dire avec rai- « son à un historien des papes que ce que l'on dit des k bêtes, que jamais elles ne sont plus dangereuses que « quand elles mordent en mourant , se peut fort bien dire

quèrent pas non plus de s'y trouver. Il y vint beaucoup de masques, l'ambassadeur et l'ambassadrice d'Espagne (i), entre autres, richement vêtus à la française, afin de marquer pins de considération pour le prince de Turenne. Le cardinal de Bouillon , pour lui laisser son palais plus libre, s'étoit retiré dans la vigne Negroni, qu'il avoit louée, et où il alloit de temps en temps se reposer un peu des fatigues continuelles qu'il se donnoit pour l'heureux succès des affaires.

Le prince Antonio Ottoboni donna aussi aux dames romaines une fête à la mode de son pays, c'est-à-dire de Venise; elle fut pour Rome un spectacle nouveau et qui réussit très agréablement. Le dernier jour du carnaval qu'on représenta sur le théâtre public de Tordinona (2) le grand opéra , le parterre , fermé au

u du népotisme. » ( Histoire des papes ^ La Haie, 1 734 , în-49, tom. V,pag. 3i)4) Antoine Ottoboni étoit le père de Pierre Ottoboni, qui venoit d'être fait cardinal.

(1) Louis-François de La Cerda, marquis de Cogolludo, ambassadeur d'Espagne, et Marie de Las-Nie\es Giron et Sandoval , tille du duc d'Ossonne.

(2) Ce théâtre , bridé en 1780, a été rétabli en 1784 Lalande s'est trompé quand il a dit dans son Voycuje d'Italie , tom. V, pag. 53, que la salle de Toidinona fut bâtie à l'occasion d'un différent entre le cardinal de Polignac , ambassadeur de France et l'ambassadeur d'Autriche. Ce théâtre existoit long-temps auparavant

r>32 MÉMOIRES

publie, fut disposé en salle de bal. Aussitôt que l'opéra fut fini, toutes les personnes considérables qui voulurent danser descendirent des loges par un escalier à deux rampes qui avoit été pratiqué exprès , et qui ajoutait encore à la beauté de la décoration. Dans le même moment il descendit insensiblement du plafond de la salle une infinité de bougies allumées dans des chandeliers de cristal , et l'on alluma encore des flambeaux de poing de cire blanche qui étoient disposés entre chaque loge depuis le haut jusqu'en bas.

La compagnie ne fut pas plutôt placée , que la toile du théâtre se releva, et Ton découvrit au fond une troupe de masques placés sur une espèce d'amphithéâtre qui se détacha et vint in» sensiblement jusqu'au bord du théâtre ; il s'y arrêta , et les premiers coups d'archet firent reconnoître la meilleure symphonie de Rome. Alors le bal commença par une marche lente et grave d'hommes et de femmes, deux à deux, qui dura assez long-temps, et qui avoit bien plus de l'air d'une procession que d'un branle. Le prince de Turenne étoit à la tête ; il dennoit la main à la princesse Ottoboni, femme «le don Antonio (i). Ils étoient suivis de tous Je? seigneurs et dames, conformément au cé-

(i) Mark- Moretti, morte en novembre 1713.

Dl M D E COtoll IN G ES.

rémonial romain. Tous les cardinaux, prélats, ambassadeurs, et ceux qui nevouloient

point <l;:n-cr. étoieni restés dans les l< d'où ( on voyoil à son aise cette belle assemblée. à cette première marche si grave en suci rent d'autres un peu moins sérieuses , qui se terminèrent par nos menuets français, (pion dansa, tani bien due mal, en faveur de la duchesse Lanti, du prince <l«* Turenne et dés étrangers curieux de nos manières et de nos modes. Pendant le ba!, un présenta grand nombre de corbeilles remplies de fruits et de confitures, et toutes sortes de rafraîchi--! ments avec profusion.

Le carême ne fut pas plutôt venu, que le pape songea sérieusement à faire la promotion cardinaux, et pour cet effet il iit indiquer un consistoire pour le premier lundi de calî'iiie, sans faire? avertir le cardinal de Bouillon ni le due de Illumines de la résolution qu'il avoit prise d'y faire cette promotion. Mais le cardinal de Bouillon , qui avoit couché cette nuit-là à la viene ISrgro/u , s étant rendu de bonne heure, dans un carrosse fermé, au noviciat des jésuites pour v prendre ses habits, SOù OOttége nv fut pas plutôt arrivé, qu'un prélat le vint trou\er, et lui montra un billet qu'il crut être du cardinal Spinola , gouverneur de Rome, par lequel ce dernier mandoit con-

fidemment qu'il avoit pénétré qu'il devoit y avoir le matin une promotion dans laquelle le pape se réserveroit in petto deux chapeaux pour les déclarer après Pâques, faisant entendre à la France que l'un seroit pour l'évêque de Beauvais; et à l'Espagne, que l'autre seroit pour un espagnol.

Ce prélat , qui au fond étoit mécontent d'Alexandre VIII, ayant donné cet avis, le cardinal de Bouillon fut bien intrigué, et, sans perdre de temps, il se rendit des premiers au consistoire, long-temps avant que le pape y entrât. Le cardinal Conti s'approcha de lui , et lui dit: « Il est quelque bruit que nous allons « avoir une promotion ; vous en savez appâte remment plus de nouvelles que personne. » Le cardinal de Bouillon lui répondit ce qui étoit vrai , qu'il n'en savoit chose du monde, et il ordonna au sieur de Serte de se tenir près de la boussole pour aller, en cas de promotion , avertir le duc de Chaulnes , et lui dire si 1 évéque de Beauvais y avoit été ou non compris. Le pape étant entré , se plaça dans sa chaire, et le cardinal s'approcha; mais sa sainteté, d'un air troublé, et si bien que son trouble paroissoit sur son visage, le prévint en lui disant : « Les cardinaux allemands ont appris « que nous étions sur le point de faire l'évêque « de Beauvais cardinal ; ils n'ont pas voulu se

DM M. I>E COULA nges.

« rendre au consistoire; ils prétendent s'oppo^ « ser à cette résolution que noua a\ ions prise , «et que nous ne voulons pas changer au fond.'..» Le cardinal prenant la parole, interrompit sa sainteté pour ne pas lui laisser dire qu'elle avoit le dessein de réserver les deux chapeaux in petto j et il lui parla si fortement, quoique le plus respectueusement possible , que sa sainteté, lui marquant bien à quel point elle desireroitde ne pas faire cette déclaration dans ce consistoire, lui promit néanmoins positivement de la faire, de manière que le cardinal de Bouillon, après avoir terminé son entretien avec le pape, dit au sieur de Serte daller trouver le duc de Cliaulnes, qui n'avoit encore aucune connoissance de ce qu'une promotion étoit sur le point d'avoir lieu, afin de l'assurer que l'évêque de Beauvais seroit du nombre. des promus, et pour le prier en même temps que ce fût le sieur de Serte qui en portât la nouvelle à l'évêque de Beauvais ; ce que le duc , transporté de joie, accorda très volontiers.

Les cardinaux allemands qui ne voulurent pas intervenir au consistoire, avaient été prévenus de la promotion qui alloit se faire, parceque le pape, dans la vue d'y amener [ambassadeur d'Espagne, lui avoit confié, le soir précédent, qu'il étoit dans l'intention de faire l'évêque de Beauvais cardinal; ajoutant qu'il

donneront en même temps le chapeau à M. Giudice (i), prélat des amis de l'ambassadeur, qui , quoiqu'il fût génois , pouvoit cependant être considéré comme espagnol. Sa sainteté, en faisant cette ouverture , avoit espéré que l'ambassadeur, qui étoit le marquis de Cogolludo, depuis duc de Médina - Celi (2), ne per-

(1) François Giudice, fils de Nicolas , prince de Cellamare,et oncle d'Antoine, ambassadeur de France, qui, en 171 8, conspira contre le duc d'Orléans, régent, et fut obligé de sortir du royaume. François , nommé cardinal au mois de février 1690, succéda au duc de Medina-Celi dans les fonctions d'ambassadeur, et il fut déclaré, en 1699 , protecteur des affaires du royaume de Sicile. Il devint grand inquisiteur d'Espagne, puis gouverneur du prince des Asturies; mais en 1716 ayant été renversé par les intrigues du cardinal Alberoni , il se retira à Rome , où il fut chargé des affaires d'Allemagne. Il y mourut le 10 octobre 1725.

(2) Le marquis de Cogolludo perdit son père le 20 février 1691, et il prit alors le titre de duc de Medina- Celi. Cette famille éteinte tiroit son origine d'un bâtard de Gaston-Phébus , comte de Foix , mort en 1391 . Bernard, fils naturel du comte, passa en Espagne en 1367, et s'y maria avec Isabelle de La Cerda, dame de Medina- Celi. L'ambassadeur dont il est ici question a été vice-roi de Naples, depuis 1692 jusqu'en 1706. Au mois de septembre 1701, il faillit être la victime d'une conspiration dirigée dans les intérêts de l'Autriche , par le prince de La Riccia , le baron de Chassinet et autres. ( Voyez la noie de la lettre 1295 de madame de Sévigné. ) Il fut nommé en 1 709 ministre des affaires étrangères de Phi-

esterait pas dans la demande qu'il lui avoit faite quelques jours ati|>;ir;i\;nit de difft ici seulement d'un mois la promotion de 1 é\ êque de fieauvais, l'assurant qne le roi de Pologne desiroit si peu de voir cet évêque devenir cardinal, qu'il donnoit sa parole à sa sainteté d'avoir, avant le mois écoulé, la révocation du roi, et même sa nomination en laveur d'un sujet non français. Le pape navoit en effet reçu aucune lettre du roi de Pologne qui confirmât la nomination de l'évêque de Beauvais, et il montra bien dans cette occasion le désir de faire plaisir à la France, et la considération qu'il avoit pour le roi, en se contentant de la lettre que le roi de Pologne avoit écrite en faveur de ce prélat à Innocent XI, qui n'avoit pas voulu y avoir d'égard , quoiqu'il eût encore laissé une place vacante dans le sacré collège.

Une autre circonstance qui n'est pas à oublier, pour prouver l'extrême désir qu'avoit le pape , dans cette occasion , de plaire à sa majesté , est que le cardinal Colloredo ayant dit

lippe V, et en quelque sorte premier ministre; mais on découvrit, par des correspondances interceptées, qu'il trahissoit les intérêts de son maître, et en 1710 il fut arrêté et conduit à la tour de Ségovic. On lui fit son procès; mais il mourut en 171 1 à l'ontarabie, avant d'avoir été juge. ( Voyez le* Mémoires du marquis de Saiîit» Philippe. )

nettement, dans son vœu , que sa sainteté ne pouvoit pas, quelque mérite qu'eût d'ailleurs l'évêque de Beauvais, le faire cardinal, attendu la bulle de Pie II , qui défend de promouvoir à aucune dignité ecclésiastique, à moins d'une rétractation, celui qui auroit appelé du pape au futur concile ; ce qu il prétendoit avoir été fait par cet évêque dans rassemblée des prélats, tenue en 1682 à l'archevêché de Paris; sa sainteté ne laissa pas de passer outre, et de déclarer l'évêque de Beauvais cardinal. Elle se contenta, après le consistoire, avec son air ordinaire de liberté qui le rendoit supérieur aux difficultés , de louer publiquement le cardinal Colloredo de son vœu ; elle ajouta qu'elle n'auroit jamais fait l'évêque de Beauvais cardinal , sans une lettre qu'elle avoit reçue de lui , dans laquelle il lui donnoit sur ce point une entière satisfaction , et qu'elle ne manqueroit pas de la faire enregistrer. A la vérité le pape se garda bien de la faire voir; elle ne contenoit qu'un simple compliment très respectueux, et très soumis en général , que l'évêque lui avoit fait à l'occasion des fêtes de Noël 1689, environ deux mois après son élection.

Ainsi dans ce consistoire, tenu le premier lundi de carême, 1 3 février 1690, finit l'affaire de la promotion de l'évêque de Beauvais au

cardinalat. Il prit d'abord le nom de sa maison, qui est Forbin , et ensuite celui de Janson, son frère aîné, qui voulut distinguer et honorer sa branche, par lui en faire porter le surnom.

Ce ne fut pas en vérité sans beaucoup de peine et sans une extrême attention que cette affaire fut terminée. Le cardinal de Bouillon écrivit au nouveau cardinal tout ce qui s'étoit passé à son sujet dans l'audience qu'il avoit eue du pape la veille de sa coronation. Il ajouta que s'il étoit assez malheureux, après le service qu'il venoit de lui rendre, pour trouver en lui la même ingratitude qu'il avoit rencontrée dans une autre personne qu'il nommoit(i) , et au cardinalat de laquelle il croyoit avoir contribué plus qu'aucun autre, cela le guériroit pour le reste de ses jours de la pensée de pouvoir trouver de la rceonnoissance dans ceux pour lesquels il s'étoit le plus emplové; qu'il pouvoit l'assurer, très véritablement , qu'il avoit lait avec succès en sa faveur ce qu'il n'auroit pas voulu entreprendre pour son propre frère. Il ne restoit plus que l'affaire des bulles, sur l'heureux succès de laquelle le pape avoit donné au cardinal de Bouillon de si bonnes espérances, qu'il demeura convaincu que lors

( 1) Ce ne peut être que le cardinal cTEstréf -

23o MÉMOIRES

qu'il le jugeroit à propos le duc de Chaulnes la termineroit dune manière agréable au roi , et qui seroit honorable à la France et au saint siège. D'après cette opinion, et pour répondre aux inquiétudes de l'humeur française , je m'avisai de faire des couplets ; mais je prétendois qu'ils ne partissent de Rome qu'à bonnes enseignes , et ils furent livrés au public sans ma participation (i).

(i) Pour vouloir trop se presser, Bien souvent on recule.

Cessez de nous tracasser, C'est le moyen d'avancer Les bulles , les bulles , les bulles.

Vous criez trop à la cour

Pendant qu'on capitule ; L'Ambassadeur est-il sourd ?

Vous verrez au premier jour

Des bulles , etc.

Hé bien, faisons-nous si mal ,

Messieurs les incrédules ?

Vous aurez un cardinal Et la charge d'un cheval De bulles , etc.

De l'heureux choix d'Ottobon

N'ayez plus de scrupules ; Sous ce pape sage et bon Va renaître la saison

Des bulles , etc.

Prélats , nous serions ravis De ménager vos Juki * ,

* MoDnoie de Rome.

DE M. DE COULANGES. Si3l

Au bout de quelque temps je reçus la réponse suivante, qui me parut venir de bon lieu, quoique dune mauvaise écriture, sur de

mauvais papier et sous un cachet inconnu (i). En effet, quand cette belle réponse arriva, l'affaire n'étoit plus dans les mêmes termes. Il faut sans doute l'attribuer à ce que le duc de Chaulnes, espérant obtenir davantage, crut ne pas devoir admettre l'expédient proposé. Il se flatta toujours, quoi (pie le cardinal de Bouillon lui pût dire, qu'il pourroit obtenir qu'Alexandre VIII se contentât simplement de recevoir des éveques nommés , qui avoient assisté à rassemblée de 1682, une lettre concertée, trèl respectueuse et très obligeante pour sa sainteté , accompagnée de termes généraux de soumission et d'obéissance au saint siège, sans entrer dans aucun détail sur ce qui s'étoit passé dans l'assemblée du clergé , et qui eboquoit étrangement la cour de Rome. Il pensa que ce moyen seroit plus agréable au roi. En un

Mais les cardinaux ont pris Grand debout pour le gratis Des bulles , etc.

(1) Aux promesses d'Ottobon Ne soyez plus crédules.

Je connois le p tntalon , Et vous nuirez qu'en chanson Des bulles , etc.

mot , pour avoir voulu trop bien faire , il perdit si bien l'occasion de sortir de cette affaire , par la déclaration du roi que le pape avoit proposée , et qui au fond ne disoit rien , qu'il fut impossible d'y revenir sous ce pontificat, et qu'il n'en fut plus question que sous celui d'Innocent XII. Jamais Rome ne voulut se contenter de la lettre que le duc de Chaulnes avoit imaginée. Le duc et le cardinal de Bouillon crurent donc avoir fait beaucoup en amenant le pape à promettre des bulles , sous la condition que les évêques nommés lui écriroient une lettre conforme à un projet dont l'abbé de Polignac fut chargé. Ce projet étoit beaucoup plus honorable pour la France que la lettre que les mêmes évêques écrivirent à Innocent XII. Après le retour du cardinal de Bouillon en France , le roi manda au cardinal de Janson et au duc de Chaulnes qu'il donneroit volontiers la déclaration proposée par le pape , et qu'on y ajouteroit une lettre des évêques nommés , dont sa majesté envoyoit un modèle ; mais ce consentement du roi n'arriva pas à Borne assez de temps avant la maladie dont mourut Alexandre VIII, pour qu'on pût lui faire connoître que sa majesté consentiroit à donner cette déclaration ; ou bien sa sainteté ne parut plus être entièrement dans ses premiers sentiments,

Ainsi la fausse espérance que le duc de Khaulnes avoit conçue fui la cause véritable et secrète qui empêcha que l'affaire des bulles ne se terminât à 1«« satisfaction des deux cours, pendant le pontificat d'Alexandre VIII. Les incidents et les traverses qui arrivèrent depuis en rendirent la conclusion si difficile, que Ton n'a pu en sortir à aussi bon marché que fauroit fait l'ambassadeur dans les premiers jours de ce pontificat; mais, au lieu de faire connoître naturellement au roi le projet que le pape lui-même avoit formé, et qu'il avoit indiqué au duc dès la première audience, comme il avoit fait au cardinal de Bouillon dans celle du i 5 octobre, M. de Cbaulnes , dans le compte qu'il rendit au roi, crut devoir lui donner l'espoir d'un accommodement encore plus honorable. Il agit en cela de très bonne foi, d'après les espérances qu'il avoit cru pouvoir fonder sur les honnêteté- particulières qu'il reçut du pape. Sa sainteté avoit menu4 laissé échapper quelques paroles qui donnèrent lieu au duc de Cbaulnes de se flatter de sortir de cette affaire épineuse en ajoutant simplement au projet envoyé par le roi, que les évéques nommés se serviroient de termes généraux qui marqueroient leur soumission et leur obéissance à l'égard du saint siège, et qu'ils d< < I treroient ne s'en être jamais départi?. Sur cette

idée, il fit un nouveau projet de lettre qu il envoya à la cour; il lui fut aussitôt renvoyé' avec l'approbation de sa majesté; mais il ne put jamais être agréé parle pape. Le roi et son conseil étoient persuadés que le premier projet avoit été approuvé par sa sainteté avant que le duc de Chaulnes l'eût envoyé. Lorsqu'ils virent qu'on ne s'en contentoit pas à Rome , ils commencèrent de ce jour-là à regarder le pape comme un fourbe qui donnoit des paroles pour ne les point tenir; et depuis ce moment jusqu'à la fin de son pontificat , on n'eut plus en France d'autre idée de lui que celle que le cardinal d'Estrées en avoit donnée. Telle fut la véritable cause qui empêcha de terminer alors l'affaire des bulles d'une manière plus honorable à la France que ne l'a été l'arrangement qui fut fait sous le pontificat d'Innocent XII (i).

(i) Cetle affaire fut terminée en i6y3. Les évêques nommés qui n'avoient point reçu de bulles écrivirent isolément au pape la même lettre, dans laquelle ils témoignoient leur douleur de ce qu'il s'étoit passé dans l'assemblée de 1682 des choses qui avoient pu déplaire à sa sainteté et à ses prédécesseurs, protestant qu'ils regardoient comme non avenu tout ce qui ponrroit paroitre avoir été décrété de contraire à la puissance, à l'autorité pontificale et au droit des églises. A Rome, on regarda ces lettres comme une rétractation des quatre articles ; en France, on demeura persuadé que l'on ne faisoit point un véritable abandon. Elles n'émanoient en

DT M. DE COLLANGl.S. 2.35

Comme le cardinal rie Bouillon étoit dans une étroite liaison ai ec le pape, el qu d entroit agréablement avec lui sur plus d'un sujet, il lui demanda un jour c| i i"i 1 lui plût de donner une audience au prince de Turenne. Non seulement elle lui fut accordée, mais encore sa sainteté Fassura que cette audience seroil acoompagnée de toutes les distinctions qui poudroient luire plaisir an prince. En effet, au jour pris et à l'heure arrêtée, sa sainteté ayant l'ait avertir le prince de Turenne de se rendre incognito à Monte-Cavallo par le jardin et par la scala segrcta , il fut reçu par les officiers du pape avec les cérémonies qui se pratiquent en pareille occasion, à la réception du fils aîné des

effet que des évoques nommés qui avoienî t.iii partie du clergé du second ordre dans l'assemblée do 1682 , et ne composoient qu'une faible portion de l'église «le France. Les autres membres du clergé n'adressèrent aucune rétractation au pape; aussi n\i-t-<m cessé depuis d'enseigner les quatre articles dans nos écoles, et de les considérer connue l'abrégé de nos anciennes libertés gallicanes. L'on ne rapporte pas ici le texte latin de la lettre qui fut écrite par les évéques nommés, elle a été imprimée

par-tout, et notamment dans ie^ Mémoires ehronolofctyues du P. d'A-ragny, août 1693 II est bon, pour en saisir le véritable esprit, de consulter \<'< arrêta projets qui furent abus proposés, et que l'abbé de Flenry nous a conservés. {Voyez ses nouveaux Opuscutes^ Paris, 1807, }ag. 162.)

ducs souverains d'Italie, comme sont les ducs de Mantoue, de Panne et de Modène; et en cette qualité il fut traité d'altesse (i). Aussitôt qu'il eut baisé les pieds du pape, sa sainteté le fit asseoir , et étant entrée en conversation avec lui, elle prit un si grand plaisir à lui faire rendre compte de toutes les campagnes qu'il avoit faites en Morée , où il avoit servi les Vénitiens avec beaucoup de réputation, que l'audience dura près d'une heure , et que le pape dit le lendemain à une personne qu'il honoroit de sa confiance, que, pendant cette conversation sur les quatre campagnes de la guerre contre les

(i) Le cardinal de Bouillon et le prince de Turenhe étoient d'autant plus flattés de cette attention du pape, que le titre de prince étoit contesté en France à leur maison. Le duc de Bouillon l' avoit pris pour la première fois le 20 mars i65i , dans le contrat d'échange de la souveraineté de Sedan contre le duché d'Albret. Plusieurs ducs et pairs formèrent opposition à l'enregistrement , en raison de la qualité que le duc de Bouillon s'y attribuoit , et le parlement enregistra, mais sans égard à la qualité de prince. (Foyezle P. Anselme, tom. IV, p. 5oo, et suivantes.) On a vu la critique amère que Bussy faisoit de cette prétention, en traçant le portrait de Turenne, et la manière dont rnada:ne de Sévigné elle-même en plaisantoit. Racine, que l'on ne peut soupçonner de passion , en parle dans les mêmes termes dans ses Fragments histoiicjues.

DE M. DE COULÀNGES. lZ*J

Turcs, il avoit toujours cru s'entretenir avec le doge Morosini (i).

Au sortir de cette audience, le prince de Turenne alla par lascala segreta rendre visitt au cardinal neveu, qui le traita pareillement d'altesse, et lui rendit aussi les mêmes honneurs qu'aux fils aînés *\v> ducs <jue je viens de nommer : pins encore par la scala segreta il alla visiter le cardinal Cibo, doyen du sacré collège, dont il reçut les mêmes traitements.

(i) François Btiorosini, l'un des plus grands capitaines de la république de Venise, défendit, en 1668, la ville de Candie contre le grand visir M ahomet Coprogli. Après avoir soutenu cinquante-six assauts et plus de quarante combats souterrains, il finit par capituler honorablement après un siège de vingt-huit mois. La guerre ayant recommencé avec les Turcs, il fut nommé généralissime de la ligue des Vénitiens, de l'empereur et du roi <!<■ Pologne; ii eut de si grands succès «m i685 <■( 1686 , que le sénat de Venise lui décerna le titre de Péloponnésiaquc . et lui Ht ('lever de son vivant une s aine d'rùraiu, avec celte inscription : Francisco Muuroceno Peloponnesiaco odliuc viventi senatus posuit anno 1687. Élu doge «le Venise le 3 avril 1688 , il n'en coi ti ma pas mon s ses glorieuses campagnes. Le pape Alexa. «lie VIII, sou compatriote, lui envoya, en 1690, u.i calque el une épee , qu'il recul de- mains <ln ui .ce, dans l'église <'e Saint-Marc. Il tomba malade en 1693, p, r >i i e des ratigues de 1» guerre, et il mourut le 6 janvier Ujjj. le sénat lui a fait élever un monument.

â38 MEMOIRES

Ces deux cardinaux envoyèrent vers lui quelques jours après pour lui rendre sa visite; mais il s'excusa de l'honneur qu'ils vouloient bien lui faire, n'ayant pas un appartement convenable pour les recevoir chez son oncle le cardinal de Bouillon.

Je ne dois pas omettre un autre fait , qui montra bien que le pape ne perdoit jamais aucune occasion de faire plaisir au cardinal de Bouillon, et qui ne fut pas regardé sans envie. Le cardinal d'Estrées avoit obtenu de sa sainteté que, dans le premier consistoire secret quelle tiendroit , le cardinal Maldachini passeront enfin dans Tordre des cardinaux prêtres (i). Jamais Innocent XI n'avoit voulu le lui accorder ni même lui permettre de dire la messe durant son pontificat. La surprise du cardinal d'Estrées et de quelques autres fut extrême lorsqu'ils virent, dans ce même consistoire , le cardinal de Bouillon passer de l'ordre des cardinaux prêtres dans celui des cardinaux évêques. Il faut remarquer qu'il n'y en a que six (2), et qu'il y avoit actuellement

(1) Je crois que c'est une erreur. Coulantes aura voulu dire l'ordre des cardinaux évêques, car, dans la liste des cardinaux, en 1694 -, imprimée à la suite de Y Histoire des conclaves, Maldachini est le doyen des cardinaux prêtres.

(2) Le nombre des cardinaux est de soixante-dix ; six cardinaux évêques , cinquante cardinaux prêtres et qua-

DE M. ni; COI'L ANGES. S>.3o

dans ce consistoire quatre cardinaux qui avoient intention de passer dans cet osera selon le rang de leur ancienneté. C'étaient Barbarigo, Conti , Spinola et Déifiai; ils décimèrent tons quatre, par pure amitié et par considération pour le cardinal de Bouillon , qu'ils ne vouloient point passer dans l'ordre des évéques, pour le laisser passer devant eux : exemple singulier et qui, peut-être, n'étoit jamais arrivé. Il est encore à remarquer que Conti, l'un de ces quatre cardinaux, après avoir laissé le cardinal de Bouillon passer devant lui , opta pour la première place qui vint à vaquer ensuite parmi les cardinaux évoques.

Nous eûmes, pour nos amusements particuliers, toutes les dévotions du carême; et afin de prendre part à celles de la semaine sainte, qui étoient dignes de toute notre curiosité , le duc d'Albret, second fils du duc de Bouillon (i), destiné alors à l'église, arriva tout à

torze cardinaux diacres. Ce nombre a été fixe par une bulle de Sixte V, du 3 décembre 1 586.

(i) Eramanuel-Théodose de La Tour, duc d'Albret, nuis duc de Bouillon après la mort de son père , arrivée en 1721. Il épousa mademoiselle de La Trémouille le Ier février 1696. {Voyez les lettres 1262 et 1265 de madame de Sévigné.) Il paroit que ce jeune duc avoit été tenu sur les fonts de baptême parle cardinal de Douillorç sou oncle , car il portoit les mêmes noms.

propos à Rome la veille du dimanche des Rameaux. Le cardinal de Bouillon le fît loger au noviciat des jésuites pour qu'il fût moins dans le commerce, et qu'il apprît plutôt la langue italienne ; mais il ne s'en réunissoit pas moins à nous, et nous eûmes une extrême joie d'avoir à lui faire les honneurs de la ville, et à revoir avec lui tout ce que nous avions déjà admiré : nous vîmes encore hien des choses nouvelles. Comme les églises sont en très grand nombre à Rome, et qu'il ny a point de jour où l'on ne solennise dans quelque lieu la fête d'un saint, il est établi que les estaffiers ne manquent pas d'en informer leurs maîtres, comme d'un lieu où l'on est sûr de voir les dames et de trouver nombreuse compagnie. Toutes ces églises fort belles sont à l'envi magnifiquement ornées de tentures de tapisseries, la plupart de damas rouge cramoisi, chamarrées sur les lez de larges galons d'or, et taillées de manière à ne rien cacher des beautés de l'architecture ; tous les autels et sur-tout le principal sont chargés de diverses pièces d'argenterie, aussi bien que les corniches qui régnent autour de l'église. La meilleure symphonie et la meilleure musique s'y font entendre. Vous entrez au bruit des tambours et des trompettes qui sont à la grande porte en-dehors pour avertir ceux qui n'auroient pas connoissance

DE M. D 6 COULi ' I i

de la fête. Des \\rn> préposés font les honneurs, et présentent des bouquets aux cardinaux et aux autres personnes considérables : conime il arrive quelquefois que, pour soulager les maisons religieuses , des gi ns de qualité veulent bien se charger de la dépense, j'ai vu apporter des eaux glacées et du chocolat qu'on lit aucune difficulté de pren : - l'é-

glise. J'en ai pris une fois dans celle du Gesu , et une autre fois dans l'église des carmes espagnols, où l'abbé Colonne faisoit les honneurs de la fête : le nombre da carr< si grand qu'à peine peut-on aborder, el cela produit une espèce de cours la veille et le jour de la solennité dans les v\'.^< où il faut passer. Pour honorer le saint, les marchands étalent sur leurs boutiques ce qu'ils ont de plus , el de plus précieux; les plus dévots lui dressent des autels , sur lesquels ils exposent sa figure accompagnée 4 ornements confoi i à leurs professions ; j ai vu un saint Antoine de Pade placé dans une niche toute composée de saucissons, de jambons et de boudins, parceque c'étoit un charcutier qui ne pouvoit pas faire mieux.

Vous trouvez dans ces rues, d'espace en espace, divers spectacles; des comédies représentées par déjeunes enfants, des concerts de musique, des marionnettes, et tout cela pour

ij

l!±1 MÉMOIRES

célébrer les principales actions du saint, et pour chanter ses louanges. Les deux nuits de ces deux jours, comme c'est le temps de Yiiicognàb, tout le monde se promène à pied dans ces rues, à la clarté d'une infinité de petites lampes brillantes, de flambeaux, de lanternes et de feux d'artifices. Le portail de l'église, jusqu'à la sommité du dôme, est aussi éclairé de ces sortes de petites lampes qui , en pleine nuit, vous en font voir très exactement l'architecture.

La fête de saint Pierre est la plus solennelle et la plus magnifique de toutes. Elle se répand par toute la ville, tandis que les autres sont renfermées dans un seul quartier. Elle a pour caractère particulier une girandole composée d'un nombre infini de fusées volantes qui partent du château Saint-Ange; c'est un spectacle d'un moment, le plus beau quon puisse voir: on en est averti par plusieurs décharges de canon.

Toutes les fêtes de la Sainte-Vierge, pour laquelle on a une dévotion particulière , et dont l'image , dans toutes les rues , dans presque tous les fonds des boutiques , et même des cabarets , ne paroît jamais sans une petite lampe qui brûle nuit et jour , se célèbrent avec distinction. On élève des théâtres en

Dr; M. l> :: COI LAN G ES.

beaucoup d'endroits <!e la ville, où le mysi est représente en figures de cire, bien vêtues, et grandes comme nature.

Tous les saints des jésuites attirent la fouir dansleui qu'au QomJbi

onze , et sur-tout < , du Col-

lège romain, et élu , où la magnifi-

cence paroîl plu que dan- t<

autr< . la seule église du Gesu il y a pour

un million de Y- , du propre

aveu des pères1, et dans a tte église le concoui \ augmente encore pendant les trois i

is, par l'exposition ing dusaint-

Qt, placé . erspective qui re-

|,;. e quelque trait de L'ancien ou du nouveau testament. Oh les renoua les leux ans avec \\nc extrên nse , ef à l'envi (Tune autre exposition que IV trois jouis dans l'égl 3 u'ut-I. Mirent , lit Damaso. rdinal Ottoboni, chancelier de l'église romai

Sainte-Cécile, Saint-Antoine-de-Pade , Saint - Antoine-i'Hennite, jour auquel ou envoie tous les bestiaux de Rome et de la i en revue devant l'église, pour y être bénis par un religieux, placé dans une petite tribune avec le bénitier et ['asperges; Saint-Nio de-Tolentm , Saint-Philippe-de-I . Saint-

Charles-Borromée et bien d'autres fêtes de saints, honorés particulièrement en Italie, et dont la légende seroit trop longue , nous faisoient toujours un nouvel objet de spectacle et d'étonnement.

On est toujours surpris, quand on entre dans ces églises , des ornements magnifiques «t de la multitude de lampes d'argent qu'on voit aux tombeaux des saints, et qui font que souvent on ne s aperçoit point du lieu où repose le saint-sacrement , qui est dans quelque chapelle reculée, éclairée par une ou deux lampes. A l'église de Saint-Pierre, deux cents lampes d'argent qui brûlent nuit et jour devant le tombeau des apôtres, placé sous le maître autel, au milieu du dôme, vous y font aller tout droit, sans que vous songiez la plupart du temps à vous arrêter en chemin , vis-à-vis d'une chapelle à main droite, où le saint-sacrement repose dans un riche tabernacle, mais seulement avec trois lampes ; ou bien si, y faisant quelque attention, vous vous y arrêtez , ce n'est jamais que pour y faire une courte prière , et dans l'impatience d'en aller faire une plus longue au tombeau des apôtres, où la foule est si grande qu'on en peut à peine approcher.

Cependant, pour rendre justice aux Italiens du côté de la dévotion, je dirai que dans la

plupart de U urs - w ment

poim exposé , et qu'il est même porté dans quelque chapelle intérieure de la maison, pour éviter [es irrévérences qui pourraient se com-

: c; mais i] j'jmt coin cuir (pie dans les églises indiquées tour-à-tour pour cpie le saintsacrement y soit exposé jour et nuit pendant quarante heures, c'est une dévotion et un silence qui édifient beaucoup.

Dn mois environ après Pâques, le pape lit la cérémonie de la bénédiction des pains sa< connus sous le nom à'agnus Del , et, par une I \ eur particulière, j'eus l'honneur d'y assister dans l'enclos du balustre , avec le prince de Turenne, le duc d'Albret et 1 abbé de Polignac. Comme le cardinal de Bouillon , ayant un grand tablier devant lui , étoit un des cardinaux en fonction pour tirer du fond d'un grand vase d'argent, avec une espèce dénimoire, les pains qui trempoient dans l'eau b< nite , et les remettre à sec sur des bassins qu'on lui présentoit, je m'avisai, comme j'étois fort près , de lui tendre le fond de mou chapeau , qu'il remplit encore plus d'eau nite que de pains sacrés. Ce fut après cette cérémonie que le pape, se retirant avec la mitre et le pluvial, sa queue portée par le duc de Chaulnes, et donnant des bénédictions à

droite et à gauche à tous ceux qui se trouvoient à genoux sur son passage , ne put s empêcher, en passant devant le duc d'Albret, après s'être informé de son nom, de lui tendre agréablement la main, que le duc prit aussitôt, et qu'il baisa sans autre mystère , n'étant pas encore instruit du cérémonial romain.

A quelques jours de là ce duc fut régulièrement présenté à sa sainteté par le cardinal de Bouillon; et le pape, ne voulant pas moins faire pour lui que pour le prince de Turenne son frère aîné, se leva de sa chaise aussitôt que le duc lui eut baisé les pieds, et le prenant par la main il lui donna son audience debout, en se promenant, appuyé d'un côté sur lui , et de l'autre sur le cardinal de Bouillon, le traitant en cela comme son prédécesseur Innocent XI avoit traité les princes cadets , enfants du feu duc de Neubourg , avant quil fût devenu électeur palatin.

Le printemps nous invita bientôt à recommencer toutes nos promenades, tantau dedans qu'au dehors de la ville, ^sous revîmes avec un extrême plaisir Frascati, Tivoli , Àlbano , Gensanne, Castel-Gandolfe , maison de campagne du pape où il séjourne quelquefois ; dans tous ces environs de Rome nous visitâmes les plus belles vignes et toutes les antiquités les plus remarquables. Je fus touché entre autres des

DE ^î. D I. COUL ING ES.

prétend; i des Curiaces , à

la porte d'Albano, où je lus avec respect cette inscription latine :

Dignare oa< - i qaae cal(

1! le caests Curiaciis, anicus ex Eloratiis superstes, Romani Albae*praefecit.

Sabellii principes , Quibus , et patria , et dominium imam utramque

l rlicin lie. i mit ,

Amborum gloriae consulentes , Latentes pyramides, Elojjio praetereuntibus indicàrunt (1).

Les princes Savelli (2) ont été long-tenipseigneurs d'Albano, mais à cause du mauvais

(1) Il paroit que cette inscription ne subsistoit plus quand M. de Lalande a fait son Voyage d'Italie. <• Vers «l'autre porte d'Albano , dit-il, on voit un grand mau- « solre de quarante-cinq pieds en quarre, on il y .1 cinq « pyramides de dix pieds de diamètre. Le peuple l'appelle « le tombeau des lioraces et des Curiaces. Venuti croit

« que c'est eelui du grand Pompée; ce sen enl esl bien

«plus probable.» ( Voyez le Voyatje d'Italie , tom. V, pag. 171.) 11 ne dit pas un mot de l'inscription, qui an reste n'c.» pas une autorité, puisqu'elle e^t très moderne.

(2) Le dernier rejeton de cette maison a été .Iules Savelli, prince d'Albano', due de Marsi, grand d'Espagne, chevalier de la Toison d'Or, maréchal perpétuel de la sainte église, et gardien du conclave; il avoit épousé Marie Pamphile, nièce du pape Innocent X ; il mourut le 5 mars 1712 sans laisser de postérité'.

état de leurs affaires , cette terre étoit sur le point de sortir de leur maison , comme par la même raison le duché de Bracciano étoit prêt à sortir de celle des Ursins.

Quand nous étions las de nos promenades particulières , nous retrouvions toujours dans la ville la rue du Cours , que nous fréquentions plus par habitude que par plaisir. Cette rue est très longue; elle commence au palais de Saint-Marc , et continue jusqu'à la porte del Popoio. Quand la saison fut plus avancée, les neveux du pape s'avisèrent de transférer cette promenade ordinaire dans un plus beau quartier; ils choisirent une rue pour le moins aussi longue que l'autre , mais en plus bel air ; elle va droit de la place qui est devant le palais de Monte-Cavallo , jusqu'à la porte Pie , et l'on a le plaisir, chemin faisant, de découvrira droite et à gauche quantité de façades d'églises et de palais , d'ouvertures de belles rues et de places ornées de fontaines; mais ce cours nous devint à la longue aussi ennuveux que l'autre , en y voyant régulièrement tous les jours les même? gens, les mêmes arrangements dans les carrosses, où les rangs pour les places sont observes à la rigueur, même entre les parents les plus proches , et toujours une manière de s'entresaluer qui devient à la longue très fatigante

DE M. DE COULANi 2.J9

Vous allez voir cette promenade peinte as an naturel dans les vers suivants (i).

(1) A r orne , i porte Pie , L'été* se fait le court- Souvent quoiqu'il ennuie, I mi quinze tours.

< es! li qu'on voit paroltre Femmes, moines el prêtres, El ces! .'i qui lève plus haut le cul Pour rendre le salut.

La princesse régnante * Y paroil :• nos veux; En calèche brillante Sont Les j'i in< . g neveux.

Bien loin que l'on < \ ite Eux (i leur grande suite - Volontiers on leur Fait beaucoup d'honneur Pour bi iguer leui favi or.

L'envoyé d'Allemagne ** Se cache en ses rideaua ; L'ambassadeur d'Espagne F ii( pi iffei ses i hty iux.

Madame son épouse , D< Géoi gine jaloi Y vient avec nu magnifique train Apporter son chagrin.

La triste connétable "* Ne quitte poinl sa sa tu

* La nièce du pape.

** Le comte de Drischtenstein.

*'* Laurence de laCerda Axragon, fille du duc de Médina CeE. Son mari

avoit Muri.il dam la ili.irgc de gr.uul connétable du rojaame de Nap'ej . •vi son pi e plna connu nue lui ea France, à cna*e de son ■ Marie Je Mauiùii.

:ïOO MÉMOIRES

Quand les grandes chaleurs furent venues les soirées qui commencent après les vingt- Mais, qui paroît aimable?

Sont les iiil> s d'bonneur.

Avec le guarde Infante Et coiffure avenante ,

De gros t et des yeux de merlan

Attirent le chaland.

Dans ce cours, pian-piane, Aussi droite qu'un jonc , Marche la Carbonmane ; On y voit la Trouillon * Sonine et Guadagnolles, Venafre et Zagarollcs, Aqua-Sparte, Lajati, Cesarini, La Cinci, la Strozzi**.

Tous les princes Borguèses , Pamphdes et Cliigi S'y promènent en chaises; C'est le bel air ici.

Celui de Palestrine Y vient en poltroncine *** Et c'est à qui, parmi tous ces seigneurs , A les plus beaux coureurs.

En fort bon équipage Les frères Altieri "" Font voir quatre visages, Toujours ranges ainsi :

* Trogliorii ; fiflr de qualité, depuis mariée su marquis Pbilifpe Accidjoli i/veu du cardinal de ce nom. ( Note d>? Coulangct. ) ** Daoïcs rou a i es de la ] ::;''-

DE M. DE COULANi 2ji

quatre heures sonnées, c'est-à-dire an soleil couché, devinrent bien j>lu> divertissantes que le cours. < ha l<^ prolongeoit dans la nuit le \>]' j ' I on pouvoit, on se promenoit dans les ru/ 8 et dans ! 58 places, vêtu aussi légèreaï qu'on vouloit et que la saison le demani); on sarrétoit, et l'on se reposoit au bord des fontaines pour y prendre le Irais; on entroit dans les lieux où se débitent le thé, le chocolat, le café et les taux glacées, plus

i 1 1 < '• s aa rleiTM re .

Le troisième en poi lièi e ,

■ • - I SUT te ilcv.uit

A côte* du pédant.

L'ambassadeur de Fram e Honore aussi le cours; . d'une éminence Y ; aroîi tous li a jours.

ins la lég Elle seroil trop grande , El je ne \imv plus mettre <•:» < e ta! Que les petits Lan

(i) L'abbé Richard dit que dans ces promenoir • nocturnes <>u porte de petits habita de toile et >1<'- chapeaux <lr paille rabattus, costume ordiuaire «!>■> Inl.it.i i- des mont ignés. <^n c tnçuii tout ce ter d'un pareil incognità. Description de l'Italie, t m. V, pag. 220. )

' D?u* juin enfanta 3e Parabassadrar - • je*.)

délicieuses en Italie qu'en France. L'on pouvoit aussi prendre part aux nouvelles vraies ou fausses qui s'y débitent. L'air retentissoit de différentes chansons et du bruit des guitares , des harpes et autres instruments. Quelquefois en rencontroit des sérénades de belles voix et d'une bonne symphonie. C'est ainsi qu'on se reposoit de la chaleur qu'on avoit éprouvée pendant le jour, et l'on étoit fort aise, en se retirant, de retrouver son lit, à moins que le souvenir de quelque bonne fortune ne vînt troubler le repos qu'on y eherchoit.

Comme il est impossible d'être toujours en parfaite santé, la goutte, dont je n'avois pas entendu parler depuis que j'étois en Italie, s'avisa de me venir tourmenter, et me fit garder la chambre plus tristement et plus longtemps que je n'aurois voulu; mais ce qui m'affligea davantage fut le départ du prince de Turenne, qui, ayant su que la duchesse de Bouillon sa mère avoit résolu de venir à Uo?ne, et qu'elle avoit déjà pris le chemin de Marseille avec son frère îe duc de ISevers, et la duchesse sa belle-sœur, trouva qu'ayant beaucoup de part au grand voyage qu'elle entrer>renoit, il étoit de son devoir d'aller au-devant d'elle jusqu'à Gênes. Il partit de Rome vers la fia de mai , emmenant avec lui le duc

d'Âlbret son frère, qui de Gênes passa en France ; nous ne rei raies plus ce dentier.

Revenons à des objets pins importants. L'ambassadeur nous déclara, peu de jours

après une audience qu'il avoit eue t]\\ pape , que sa sainteté lui ayant témoigné quelle desiroit fort la venue du cardinal de Janson, et que ce seroit le moyen de mettre fin aux querelles d'allemand que les Autrichiens et sur-tout les Impériaux lui faisoient continuellement sur cette promotion, il en avoit rendu compte au roi, et qu'il ne doutoit pas que bientôt nous ne vissions ce cardinal arriver à Home. Le due de Ghaulnes, qui n'avoit pris conseil de personne , s'aperçut bientôt apr< v avoir réfléchi, qu'il s'étoit un peu trop près de faire part à sa majesté du désir manifi par le pape, auquel il s'étoit joint assez inconsidérément, dans L'opinion que l'arrivée <:>■ ce cardinal à Home seroit très utile au service du roi.

Ce qui me donne lieu de dire que le duc s'aperçut bientôt qu'il s'étoit trop hâté, et surtout l'affaire des bulles n'étant point terminée , c est (pie je sais qu'après avoir réfléchi davantage sur cette démarche, il chercha, mais trop tard, à y remédier. Il écrivit au roi une seconde lettre dans laquelle il mandoit qu'il s'étoit aperçu que le désir manifesté par le pape

•à')\ mémoires

n'étoit fondé que sur l'espérance d'obtenir, par le moyen du cardinal de Janson, des conditions plus avantageuses que celles qu'offroient le auc deChaulnes et le cardinal de Bouillon; que sa sainteté regardoitle cardinal de Janson comme sa créature , parceque sa promotion lui avoit attiré i'animadversion des Autrichiens, et parcequ'il venoit de faire en sa faveur ce que la cour romaine n'avoit fait pour aucun Français depuis Clément VII, qui, à l'occasion du mariage de Catherine de Médicis sa nièce avec Henri II (i), avoit nommé un Français cardinal sans en faire en même temps un d'Autriche, d'Espagne ou d'Allemagne, et qu'il croyoit que ce cardinal, lui ayant d'aussi grandes obligations, il n'y avoit rien qu'il ne pût s'en promettre.

Mais cette seconde lettre ne produisit point l'effet qu'on attendoit, et sa majesté fit répondre que le voyage du cardinal de Janson étoit devenu public, qu'il avoit même pris congé,

(i) Clc'mr V f, on considération du mariage de sa nièce avec Henri, second fils de François Ier, qui devint roi de Fiance après la mort de son père, fit, en 1 533 ,

• nouveaux cardinaux français, quoiqu'il y en eut d(;ja six de notre nation. Ces nuatre carninaux firent : Odet d; Coligni, dit le cardinal de Châtillon, qui apos-

Claude de Givry, Jean Le Veneur, grand aumônier, «t Philippe de La Chambre.

et qu'on ne poQToh rien changer à cette disposition; mais qu'il aurait ordre de faire son royage si lentement , tant qu'il seroitsnr terre , que le duc de Chaulnes et le cardinal de Bouillon auroient tout le temps nécessaire pour terminer l'affaire des bull l sonarrivée

à Rome. Le roi ajoutoit que ! on fît entendre à sa sainteté que, bien loin de trouver plus de facilite- dans les relations qu'elle auroit avec le cardinal de Janson, celui-ci avoit i eçu de telordres à cet égard, qu'il ne pourroit agir que sur un pied tout contraire à l'opinion que le pape avoit pu se former des sentiments de sa reconnoissance particulière.

Comme l'ambassadeur avoit souvent deaudiences du pape, il me proposa un jour de l'accompagner, pour m'en procurer nue pinparticulière que celle que j'avois eue la première fois. Je l'accompagnai, et il dit au p quand il ent fini son audience, qu'il v avoit dans son antichambre un antre ambassadeur qui avoit à lui parler. Le pape, surpris, lui demanda quel ambassadeur, et le duc lui ayant répondu en plaisantant que c'étoit moi , comme ambassadeur de la duchesse de Chaul- : sa sainteté me fit entrer aussitôt, et après que je lui eus baisé les pieds, il me dit avec une physionomie affable, qu'on nerenit point un ambassadeur qui venoit d'une

aussi bonne part. 11 me demanda beaucoup de nouvelles de sa santé , et me parla de l'extrême envie qu'il auroit de lui voir faire encore une fois le voyage de Rome; il me répéta plus d'une fois de l'engager à y venir, et même d'amener avec elle madame de Coulanges , dont le duc lui avoit dit mille biens (i). J'eus le plaisir, pendant toute cette conversation qui fut assez longue, d'examiner sa pbysionomie, qui plaisoit et qui , sans une parfaite ressemblance au feu chancelier Le Tellier (2), en faisoit souvenir extrêmement. Je pris la liberté de lui dire que j'étois ravi de lui voir un aussi bon visage, et que personne ne lui soubaitoit plus que je faisois la continuation de sa bonne santé. Il me répondit que ce n'étoit pas là ce que je devois souhaiter pour lui si je l'aimois véritablement, mais bien qu'il remplît clignement le poste dans lequel il avoit plu à Dieu de le placer; qu'il se recommandoit à mes priè-

(1) Coulantes avoit écrit cette circonstance a madame de Sevi^ne, dans une lettre qui n'a pas été conservée. Celle-ci écrivait à sa fille : <■ Coulai ges lu 'i n : si 1 petit « compliment ; le saint-père lui répondit honn< tement et .. gaiement : il lui dit qu'il avoit entendu parler de ma- « dame de Coulantes , et qu'il falloit qu'elle ; /.(t à Rome u avec madame de Cliaulnes ; cela ne tombera pas à terre.» (Lettre U25.)

(2) Mort à l'âge de quatre-vingt-trois ans, le 28 octobn

I) [ M. Dl COI !. I A <'• ES.

: que ce □ <;î<>it pas me charger beaucoup que de me demander tous les [ours un paù un <7iv* à ( ette intention ; que cela étoil bientôt dit. Je fassurai que je ne manquerais , mander en France la bonne opinion qu il ai de mes prières. Cette audience fut très cieuse, et toutes les fois que j'eus l'honneur d'être aperçu d<- lui aux cérémonies, j eus ionjours une bénédiction <jni marquoil assez que je ne loi étois pas tout-à-fait indifférent.

L'absence du prince deTurenne me parut fort longue, quoiqu'elle nail pas duré plus d'un mois; il revint enfin, et, pour surcroit de joie, il nous amena la duchesse de Bouillon avec le duc et la duchesse de Nevers(i). Ils allèrent descendre Qu'abord à la vigne Benedètti, à l'une des portes de Home, pareeque le palais Mancini ne se trouvoit pas en état de les recevoir. ( loniine cette \ igneétoil trop petite et trop éloignée de tout commerce, ils prirent une maison dans la ville près de celle de l'abbé Benedètti, créature du feu cardinal Mazarin; et au moyen de portes de communication, ils parvinrent, tant bien que mal , à se loger tous

(i) Philippe-Julien Maxarini Maneini , «lac d< S en vertu du testament du cardinal Mazarin, son oncle, el Diane - Gabrielle de Damas -Thianges , sa fen

[J'oycz sur ce mariage la lettre <)i dû madame <! vigne.)

20 b MEMO III ES

ensemble aux environs du palais Farnése. Quant au prince de Turenne, il reprit son appartement ordinaire chez le cardinal de Bouillon.

Aussitôt que nous sûmes l'arrivée de cette bonne compagnie , nous allâmes faire nos compliments, et depuis ce jour, je n'en passai plus aucun sans voir la duchesse de Bouillon. Elle étoit encore enfant quand elle partit de Rome( i ) pour aller jouir en France de la haute fortune du cardinal Mazarin son oncle. Elle n'avoit presque aucun souvenir de sa patrie; ainsi il fallut la promener par-tout comme une étrangère, ce que l'on fit d'autant plus commodément quêtant venue sans beaucoup de suite, elle avoit pris le parti de vivre incogJiitb pendant les deux mois qu'elle devoit passer à Rome.

Je devins bientôt l'un de ses plus assidus courtisans, et par là j'eus occasion de voir souvent le duc et la duchesse d^Nevers ; ils manpeoient la plupart du temps ensemble , et ils avoientles mêmes plaisirs (2). Comme je n'étois

(1) Marie- Anne Mancini , duchesse de Bouillon , ''toit

venue en France avec sa mère et ses sœurs, en 1 653. (Voyez les Mémoires de madame de Motteville 3 tom. V, pag. 222, édit. de 1750.)

(2) Ce qui fait dire à madame de Sevigné" dans la lettre 1 176 : « Quoi ! voii-^ êtes admis ;!;> 1 !"s sacres mystè- « res de ce solitaire ménage in Coulanges crivoit le i5 avril 169J, en parlant de celie duchesse: «On la voit

nr. M. n r COULAI connu ni de l'un ni de l'autre , i t q \t nt

tous deux un grand éloignement pour les nouvelles connoissances, je n'avois d'autre commerce avec eux que celui de les pencontrei dans cette maison; je l<^ voyois seulement en cérémonie clans leur appartement, tantôt a^ ec 1 ambassadeur, tantôt avec le cardinal de Bouillon; et quoique je mangeasse souvent ave< eux chez la duchesse de Bouillon, chez le ; dinal, chez l'ambassadeur et même dans la \i;;ue Benedetti , où ils donnèrent quelq repas, je ne parvenois cependant point à une certaine liberté, que je souhaitois a\ ec passion, par être vivement touché du mérite et de I e »prit de l'un et de l'autre.

Cette compagnie arriva fort à propos Vers la fin de juin, pour voir la solennité de la : de Saint-Pierre; elle assista à la messe qui lut célébrée par le pape dans la .-uni. rue église de ce nom , et elle fut témoin de cette grande < érémonie, aussi bien (pie de toutes les réjouissances qui se pratiquent ordinairement la veille.

• toujours moins qu'une autre, parceqtie sa vie et r elle d< i. son mail -oui toujours dis vies très particulières el unième extraordinaires, s (Lettre ia3i.) Madame de Caylus, dans ses Souvenirs , donne la clef de ce QOÛi nom lu solitude, qui u'étoil pas entièrement partagé [un- 1« duchesse de Ne ■■

Deux jours auparavant iî y avoit eu un spectacle , qui nous avoit fait plus que jamais admirer la singulière dévotion des Italiens. Nous vîmes passer une procession, où deux cents hommes pour le moins traînoient avec une peine extrême une machine à plusieurs roues, sur laquelle étoit élevé un autel, où Ion voyoit au milieu une figure de la Vierge, grande comme nature, habillée et parée à la mode des dames du pays les mieux mises , éclairée d'un grand nombre de cierges, et surnommée la Madona del Carminé. Ce spectacle avoit attiré la foule du peuple dans les rues , et fait mettre les grands seigneurs et les dames aux fenêtres.

Cependant le cardinal de Janson , qui étoit parti de France aussitôt que toutes les choses nécessaires à son voyage avoient été disposées, arriva à Rome le lendemain de la Saint-Pierre ; mais il ne lit son entrée publique que le i juillet, et ne reçut le chapeau qu'au consistoire , qui se tint le jeudi suivant. Il nous amena beaucoup de Français , entre autres l'abbé de Janson, son neveu (i), et l'abbé de Fleury, alors aumônier du roi , et depuis évoque de

(i) Jacques de Forbin Janson, qui fut archevêque d'Arles en 171 1.

DE M. DE COULANG] S.

Fréjus ( i . ( îomme c <;t<>it trop de bien à-la-fois qu'une telle compagnie, noua perdîmes presque dans le même temps l'abbé de Polignac, qui , par .-<>n esprit ei par um- g pacité Port audessus de son âge, avoit mérité de plus en plus l'estime et la confiance <iu cardinal de Bouillon. Ce dernier, du consentement de l'ambassadeur, lii entrer l'abbé de Polignac dans la négociation pour l'affaire des bulles. Après bien des allées et (\r> venues, il s'étoit dressé un nouveau projet d accommodement si avantageux à la France, qu'on a eu bien sujet de le regretter depuis. Le dinde ( lhaulnes et lui jugèrent que ce projet ne pou voit être remis en de meilleures mains que dans celles de cet abbé, non seulement pour le porter en France, mais pour informer du détail le roi et ses ministres, et pour répondre aux difficultés «ni on pourroit lui proposer. Le pape même, à qui le cardinal de Bouillon lavoit fait connoitre, s'entretint avec lui avant son

(1) Andr<: Hercule de Fleur y, nommé évéque de Frcjus le Ier novembre 1698. Il lut nomme par Louis XIV précepteur du roi, son arrière-petit-fils, et eu 1726 il lut promu au rang »!-• cardinal. 11 mourut le 29 janvier i" i ; après avoir été pendant dix-sept ans premier ministre de Lo.us XV.

7AJ2 MEMOIRES

départ (i) , et le chargea verbalement de dire à sa majesté tant de choses obligeantes de sa part , que nous ne doutions point à Rome que ce projet ne fût reçu, et que l'abbé ne nous rapportât la conclusion tant désirée de cette affaire. Mais révènement ne répondit pas à notre attente , et ce qui y contribua beaucoup , fut que labbé de Polignac ne trouvant pas assez de sûreté pour passer de Gênes en France, resta près de six semaines dans cette ville, et arriva si tard à la cour, que toutes les bonnes dispositions pour consentir à un accommodement conforme au projet étoient changées. Il faut rapporter ici à son honneur ce que dit le roi au sortir de l'audience qu'il lui donna , que , bien g- :e l'abbé de Polignac eût toujours été d'un avis contraire au sien , rien ne lui avoit tant plu que tout ce qu'il lui avoit entendu dire. Cet abbé étoit parti de Rome le ier de juillet, et je ne pus m'empêcher, en apprenant le trop long séjour qu'il avoit fait à Gênes, pour

(i) C'est à la suite d'une de ces conversations que le p pe Alexandre VIII rendit ce témoignage flatteur et singulier sur l'abbé de ï'olignac : « Je ne sais comment il fait, « il ne me contredit jaunis ; il est toujours de mon avis, « et cependant c'est toujours le sien qui prévaut. Ce jeune « abbé est un séducteur. » (Histoire du cardinal de Polignac , toin. I, pag- 17)

un courrier d'aussi grande conséquence , de lui

adresser ces < ouplets (i).

Je lui envoyai encore les vers suivants,

quelques jours api es (2).

En effet, on a su depuis, que, comme je viens de le dire, ce retard donna lieu .': des intrigues qui renversèrent absolument l< positions où Ton étoit d'approuver ce pro s'il étoit arrivé assez tôt pour I; air;

que même toutes les réponses favorables ayant été expédiées, il se tint un conseil extraordinaire où Ton chargea du blanc au noir, si Lien

( 1 ) Quoi ! partir le premier de juillet ,

Chargé pour 1 1 cour d*un gros paquet.

Et gardei Gênes le mulet ,

Voilà n'aller pas m rite qu'un trait; Voilà n'aller pas si vite.

Vous direi , manque de bût< té .

Le meilleur courrier est arrêté.

Oui dà , mais en bonne vérité

( 11 pot t est-i suis Felouque, l'abl 1 ' I11 port est-il sans felouque?

(2) 11 est certain qu'un bon courrier

Doit faire diligence.

11 ne faut point pour ce métier

Tant et tant <!<■ prudence.

Ahl'c, voua avec, en deux mots,

Eu trop tic retenue.

1! falloil passer sous h s Ilots,

Ou bien percei la nue.

a64 MÉMOIRES

que le duc de Chaulnes, surpris d'un refus général, sans qu'on prît même la peine de l'informer des raisons qui pouvoient y avoir contribué, ne put s'empêcher de s'en plaindre.

Quoique l'arrivée du cardinal de Janson , avant la conclusion de l'affaire des bulles, ne lit pas autant de plaisir au cardinal de Bouillon et à l'ambassadeur qu'elle leur en auroit fait après ^ il n'en parut rien à la manière dont ils le reçurent. Il trouva dans le palais de l'ambassadeur un appartement qu'il occupa pendant un temps considérable; il y reçut toutes ses visites; les Français.ne manquèrent point à ce qu'ils lui dévoient. Comme j'av ois eu beaucoup d'habitude avec lui en France, et qu'il me témpignoit une amitié particulière, je fus un des plus assidus à lui faire ma cour. Il entroit avec nous autres oisifs dans toutes les parties d'amusements, de même qu'il entroit avec le cardinal de Bouillon et l'ambassadeur dans toutes les affaires qui pouvoient concerner la France.

Le séjour de la duchesse de Bouillon , du duc et de la duchesse de Nevers contribua singulièrement encore à rendre celui de Borne plus agréable; il y eut beaucoup de promenades, beaucoup de repas de donnés de part et d'autre dans les plus belles vignes, où la musique n'étoit pas oubliée. La duchesse de

Bouillon et le dur de Nevers s'a^ isèrent même au < ladr de la lune de profiter de la fraîcheur des belles nuits, et d<- se promener dans un char découvert, avant avec eux la si ora Faustina, l'une des plus ! Rome,

et les instruments néceÉi lires pour la* i ompagner. Ils la faisoient chanter sous les de l'ambassadeur d'Espagne, qui, < Faustina avoit cessé, ne manquoit pas de lui faire répondre de dessus un balcon par 3a signora Georgina(i) sa maîtresse, qu'il avoit enlevée au duc de Mantoue, et qui, n'ayant panne voix moins belle que Faustina, avoit aussi ses partisans; si bien que, chantant à l'envî i'niK! de l'autre, ce divertissement, qui dura plusieurs nuits, attira nombreuse compagnie. Lia différence des goûts qu'on éprouvoit pour deux voix forma deux factions qui tour-a-

(0 Ângelina Georgina avoil été chanteuse de La n ( îhi Lstine. Elle s'étoit emparée à un lel point de l'esprit du duc de Médina-Celi, que lorsqu'il devint vice-roi de Naplcs, elle eut, en qualité de camériste iit i.i duchesse, la plus grande part au gouvernement ; elle vendit les grâces el les charges, et ainsi elle contribua j.Iu, que tout a rendre le joug de l'Espagne odieux aux Nap fut une des principales causes de la con piration duj delà MLacchia, en 1701. ( Voyez les 9 'umarauis

de Saint-Philippe, tom. I, pag. i3g, et ceux du Marqnit de LouviiL-, tom. I, pag. 2 3j.)

tour crioi ent si haut viva Franc ici! viva Spagna! que leurs cris se faisoient entendre jusque dans les quartiers les plus reculés : mais , comme on jugea que ces viva et ce mescolanza de Français et d'Espagnols, dans un temps de guerre, pourroient à la fin causer quelque désordre , ces sérénades finirent bien plus tôt qu'on ne l'auroit désiré.

La duchesse de Bouillon ne séjourna dans Rome que deux mois , qui nous parurent fort courts. Le jour de son départ nous donna d'autant plus de chagrin, qu elle emmena avec elle le prince de Turenne , qui , n'ayant pas encore la permission de retourner en France , prit le parti d'accompagner madame sa mère jusque sur la frontière, pour aller de là servir dans l'armée que nous avions en Italie. C'étoit la seule grâce qu'il eût pu obtenir depuis son malheur. Ils partirent ensemble sur la fin du mois d'août, et ce fut au coup de partance que je m'écriai ( i ) :

Comme ils étoient en chemin, la duchesse reçut la permission de retournera la cour, et il fut seulement permis au prince de Turenne

(l) Dieux! dans quelle tristesse Vous nous jetez.

Adorable duchesse , Vous nous quittez, Et nous voyons Turenne à vos côtés.

DE M. BB COtfl

île Servir dans l'armée que monsieur de Cati-

nat, depuis maréchal de brance(l), commandoit en Italie. Il s'y rendit , et ne i ,\ intàla cour qu'après la campagne. Ges permissions ne ser- \ irent pas peu à leur rendre plus supportables toutes les inccaniodités <\\i voyage.

Le duc et la duchesse de Nevers, à la \ érité, nous restèrent encore à Rome pour quelques mois, mais de longtemps ils ne nous furent d'aucune consolation : nous ne les voyions chez eux qu'en leur envoyant demander audience, à la mode d'Italie; et souvent même, suivant la liberté de l'accorder ou de ne l'accorder- pas, elle nous étoit refusée.

Le due et la duchesse Lanti, parle mauvais état de leurs affaires, s'étoient retirés depuis quelques mois dans une de leurs terres du cpté de Viterbè ; ils avoient loue leur palais de Rome au cardinal de.Janson, qui alla s'y établir aussitôt qu'il fut mis en état. Aussi la scène changea-t-elle beaucoup: me trouvant un jour seul au bord du Tibre, et me laissant aller à mes pensées qui commem oient à se tourner vers la France, je chantai tristement inpcito(i).

(i) Il fut fait maréchal de France le 27 mars l6q3.

(->) Puisqu'enfin le ciel :» permil Que je sois horj de France ,

Jim- Us bords du Tibre aS8W,

Mais cette espérance étoit encore bien éloignée, car on avoit presque perdu celle de conclure l'affaire des bulles. Le cardinal de J anson, cependant, mettant en oeuvre tout son savoir-faire et son activité , commença ses poursuites auprès du pape et de ses ministres ; et , suivant l'usage de France, en cela fort contraire à celui d'Italie, il se flatta qu'à force de solliciter, de presser et de tourmenter, il amèneroit enfin le pape et son conseil au point que la France pouvoit désirer : si bien qu'il dit un jour au duc de Chaulnes qu'à la vérité il n'y avoit pas long-temps qu'il étoit à Rome , mais qu'il connoissoit tous les gens auxquels il avoit affaire , comme s'il les avoit vus toute sa vie L'ambassadeur, un peu chagrin, répondit qu'en tenant ce langage, il sembloit qu'il parlât à l'ambassadeur d'Espagne; qu'il prît encore deux ans pour les connoître, et qu'après ce terme il eût la bonté de lui dire ce qu'il en pensoit. Mais le cardinal n'attendit pas si longtemps: car il avoua enfin que, plus il avoit de commerce avec eux , moins il venoit à bout de les connoître.

Le roi, cependant, voulant charger le car-

Songeons quelquefois à Paris, Et laissons-nous aller à la douce espérance D'y revoir bientôt nos bons amis.

Or. M. DE COULA S G

dînai de Janson de toute ~a < onfiance à Rom< . préférablement ta cardinal de Bouillon et même au (\in~ de Chaulnes son ambassadeur envoya au cardinal de Bouillon nn ordre expr< de revenir en France. Le < ardinal s'y conforma dans les premiers jouis d <>< tobre, el il se rendit à la cour, où il se trouva, par je ne sais quelle Fatalité, ponr le moins aussi mal dans l'esprit du roi , malgré tous les sen i( ( s qu il avoit tâché de rendre et ceux qu'il a voil effectivement rendus, que lorsqu'il avoit été éloigné do ia cour cinq ans auparavant: si bien que ce ne fut que sous le pontifical suivant, et api. mort du marquis de Louvois, arrivée très subitement à Versailles le iG juillet 169 1 , que sa majesté lui rendit flion rieur de ses bonnes grâces et de sa confiance.

Pour le duc de Chaulnes, il ne demeura plus à Rome que pour la forme; il fut bientôt payé de l'empressement qu'il avoit eu d'y faire venir le cardinal de Janson, dans lequel il croyoit trouver le meilleur cœur du monde, et le plus rempli de reconnoissance , sur la foi des assurances continuelles qu'il en donnoit dans ses lettres et des visites fréquentes qn il rendoit à la duchesse de Chaulnes, à laquelle il tenoit le même langage, et qui ne manquoil pas tous les ordinaires d'en bien informer son mari.

Le départ du cardinal de Bouillon nie rendit encore plus solitaire ; je lui envoyai ces vers en France pour lui marquer l'ennui que j'éprouvois (i) :

Cette complainte fut bientôt répandue dans le palais de l'ambassadeur, qui se faisoit un jeu, à l'endroit maintenant je m'ennuie , tout m y paraît affreux „ de me faire la révérence, et de m'ôter son chapeau pour me remercier d'une déclaration aussi obligeante. Je ne laissois pas de prendre avec lui très agréablement patience, et j'avois tous les jours de nouveaux sujets de me louer de son amitié et de ses bontés : je le suivois dans toutes les visites qu'il étoit obligé de faire , quand elles me convenoient, et je ne manquois point à toutes ses

( i ) J'ai tout perdu ,

Les Bouillons sont en France.

Ma foi , de leur absence Je suis confondu.

Grand cardinal , Adorable duchesse } Prince sans égal , Al» ! qu'il est dou\ ..

Je le dirai sans cesse .

De vivre avec vous !

Par vous , en Italie , J'étois un homme heureux.

Maintenant je m'ennuie.

Tout m'y paroît affreux , l!t j'ai passi- de mon joli printemps Tour d'un coup à cent ans.

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