‹ Mémoires de M. de CoulangesChapitre 8 sur 46 · DE M. 1 LA · texte numérisé non relu

DE M. 1 LA

promenades , dont jordonnois le pins soui

La maison du cardinal de Janson m'ctoit fort ouverte: j'auron pu faire quelque usag< celle de la princesse Carpeçne (1), qui donnait à jouer, <-t qui étoit fille de feu Colbert duTerron, cousin germain du grand ministre <îe ce nom ; elle ne demandoit bas mieux que de voir dès Français chez elle, mais les manières «le sou mari, dont peu de personnes sacconnnodoient , nie reduisoient aux simples visites d'honnêteté. Il arrivoit toujours dans la ville , de temps en temps , quelques voyageurs français de distinction qui se succédoient ; des abbés particulièrement , et entre autres l'abbé de Yaubécourt (2), depuis évéqtte de Montauban, et l'abbé de Villars, y firent quelque séjour. Ce dernier étoit fils de Villars (3), dit Orondate , qui avoit été ambassadeur en Pic-

(1) Fi.inçoi.sc Colbert du Tenon, femme de Ililderic , prince Orpeçna. On voit danfl Y Histoire des COJIelaves, loin. II, pag. i'j8, que la princesse Carpegna «luun lit beaucoup à jouer, et que sa maison ctoit une mu le d'académie.

(•.i) François-Joseph de Nettancourt-Vaubécourt , abbé de Chassaign* el d'Aitaai, lacré évéque de Rfonteaban !<■ 3o mus \~o\. Il résulte de ce passage que Cou] •1 t ci h te* uiriiic.ii . > après. 1'....

i Félix de Villars, .1 l>l>»; de Monslier en Arjonne, agent général du clergé de France en 1688, mon à Florence en octobre 1691

mont et en Espagne ; il mourut à Florence en s'en retournant en France. Je fréquentois souvent les bains , et même en tout temps ; ils sont dune propreté admirable, et préparés selon la saison : on ne peut passer deux heures plus agréablement. J'avois un grand commerce d'écriture avec mes parents et amis de France ; j'avois tous les livres qui pouvoient m'instruire et me divertir; je faisois et je recevois des visites ; je donnois souvent à jouer dans ma chambre , et quand l'ambassadeur , retenu par ses affaires, n'alloit point se promener, j'y allois avec quelqu'un de mes amis, surtout dans les lieux où l'on remuoit la terre pour chercher des antiquités. J'ai vu souvent déterrer une infinité de choses curieuses qui servent bien à l'embellissement des palais de Rome, et pêle-mêle une quantité innombrable d'ossements confondus avec des médailles qui font connoître le temps où ces individus ont vécu. Je revins un jour de la vigne Cavalier! . où l'on avoit déterré un petit temple tout entier et deux ou trois tombeaux. Au moment où on les ouvroit, les corps s'en étoient allés en poussière : on crut que c'étoient des gens considérables , parcequon ramassa dans un de ces tombeaux deux médailles d'or de l'empereur Antonio et deux boucles d'oreilles du même métal. J'examinai avec intérêt cette dernière

Dl M B I. COLUANGES

découverte; elle me lit faire beaucoup d<

flexions , c! je fi- de- vers à cette occasion i

.le ^ isitois aussi les meilleurs peintres , entre lesquels Carle-Maratte (a) tenoil le premier rang ; je faisois faire quelques tableaux, et j ;illois y voir travailler. 11 y avoit toujours quelque chose à voir qui nétoit pas «le ma connoissance, et je retoumois volontiers ad mirer celles qui en etoient, principalement à Sainte-Pierre nu s'en (ait un devoir, et Ton ne peut s'en lasser, pareequ'on y découvre toujours quelque nouvelle beauté. J'en faisois les honneurs aux, nouveaux venus, et, pour leur montrer mon habileté, je n'hésitois pas -m- les noms des peintres laineux dont les tableaux leur plaisoient davantage. Suivant le conseil de L'abbé de Polignac, (pii connoissoit les talents particuliers que javois de mettre en vers plusieurs noms ensemble, je composai cette légende des peintres les plus renommés des siècles

(m Les vers que eette situation .1 inspirés i Cou! m peut-être les meilleurs qu'il ait faits. M. de Saint-Sun les .1 l.iit connoître dans m notice historique. ( l'<>\<-: [«s pièces préliminaires de notre édition des Lcttics de madame de Sévigné. )

(•2) Peintre célèbre , élève d'André Sacchf, né à Camerino en 1627, et mon lOuis XIV l'ai

nommé son peintre ordinaire.

son

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passés et du présent; elle me servoit extrêmement dans ces occasions (i).

Je ne négligeois pas non plus daller à toutes les fêtes journalières dont j'ai parlé, et qui étoient toujours pour moi un nouveau sujet d'étonnement. L'hiver étant venu , Ton commença à parler des plaisirs de cette saison , et entre autres de deux opéra que les neveux du pape faisoient préparer, et que l'on devoit représenter dans leurs palais , en attendant un opéra public et plus magnifique , de la composition du cardinal Ottoboni , qui se piquoit d'être aussi bon poète qu'excellent musicien.

Ces opéra ne tardèrent pas à paroître dans leurs temps, et un jour que nous fûmes assez heureux pour avoir du duc et de la duchesse

(i) Abbé, vous voulez enfin que je m'attache A chanter le Carraclie, Raphaël, Jules Romain,

Et Piètre Pérugin; Le Georyion, le Bassan , Le Tintoret, Albert-Dure et Lanfranc, Le Correge et Parmesan , Titien, Paul de Vérone, Poussin, Pictre de Cortone, Giosepin , Michel-Ange, le Palme et Valent!», Caravane, le Guide et Dominicain, L'Albanc- et le Guercin; Qu ii jamais le ciel les couronne, Et que leurs tableaux su eut sans fin \

DE M. EH l CES.

de Revers une audience plus libre qu'à l'ordinaire, la conversation tomba sur les plaisirs qu'on nous laisoit. espérer. .)<• ne manquai pas cette occasion de leur représenter que tous ceux qu'on promettait seroient bien tristes, si nous ne nous réunissions pas pour les goûter mbio; que nous devions bien au moins nous rassembler pour les spectacles , et avoir pendant le carnaval un peu plus de commerce. Il- répondirent d'un si bon ton, que les ayant revus depuis avec plus de familiarité, Ton fit force projets de se voir, et ils lurent très agréablement exécutés.

Les glaces ainsi Tondues, avec beaucoup de joie de ma pari , le duc de Cliaulnes étant allé un 6oir prendre la duchesse de Nevers qui lui avoit promis une place dans sa loge pour }:• petit opéra du cardinal Ottoboni, au lieu de h - suivre, comme c'était ma première intention , je demeurai auprès du duc de Neversqui avoit la goutte; il s'y opposa quelque temps, mais je m'obstinai, et je lui dis qu'il falloit absolument qu'il s'apprivoisât avec moi, bien persuadé- que dès qu'il me connoitroit il ne me trouveroit point de contrebande. Nous discourûmes insensiblement sur plus d'un chapitre, et nous commençâmes si bien à nous accoutumer l'un à l'autre, que de ce jour-là j'obtins enfin auprès de lui cl auprès de la

duchesse toute la liberté après laquelle je soupirois depuis si long-temps.

Pour comble de joie, après la mort de l'abbé Benedetti, le duc, qui avoit toujours demeuré chez lui depuis son arrivée , vint habiter son palais Mancini (i), dans la strada ciel Corso, à deux pas de celui du duc de Chaulnes (2) , en sorte qu'après cette transmigration je jouis bien plus aisément de mes entrées chez lui , et je ne passai plus de jours sans en profiter. L'ambassadeur et l'abbé de Noirmoutier profitèrent aussi de ce voisinage. Le palais Mancini nous devint aussi familier que le nôtre ; j'y entrois et j'en sortois quatre ou cinq fois par jour; j'avois ma part aux amusements qu'on y prenoit ; j'y dînois souvent avec le duc, qui ne soupoit point, et je soupois plus souvent encore avec la duchesse, qui ne dînoit jamais ; je les suivois à leurs promenades : enfin je ne m'ennuyai plus, Il fut même établi , qu'aiin de vivre plus en liberté , l'ambassadeur ne donneroit plus au duc et à la duchesse de

(1) Louis XIV acheta ce palais du duc de Nevers , pour y établir l'Académie de France. Ce bel établissement de l'un de nos plus grands rois subsiste encore aujourd'hui , mais il a été transféré dans un autre palais, ai quis par le gouvernement français depuis la révolution.

(2) On a vu plus haut , pag. 2o4 -, 4«e le duc de Chaul- 1 il itoit le palais Bigassini.

1)1. M. BE CO l I \ M 277

repas de cérémonie, qu'ils en useroieni de même de leur < ôté , et que pour ('virer encore plus toute .sorte d'embarras , je fonderois une petite table dans mou appartement , à laquelle je «1 ii'liucttrois que Les gens qui se couvi droient; qu'il n'y auroit jamais plus de six ou sept convives; que le due de Chaulnes j seroit le très bien venu, et jamais l'ambassadeur de France ; que i'ordonnerois «le l'heure du repas et de tous les mets, dont la principale sauce seroit une entière Liberté, pendant que la table de l'ambassadeur iroit toujours son train et demeureroit ouverte à ceux qui la voudroient remplir. Gela l'ut exécuté quelques jours après; je donnai mes ordres, qui lurent très bien suivis, et la duchesse de Nevers, plus belle et plus aimable qu'on ne le peut dire, ayant honoré cette première fête, je fia cette espèce de parodie:

Rien n'est jtlus ennuyeux que tous cea grands n Cher Honore (1); non- voulions peu de plats, Du vin exquis, et de j lus «I une sorte; Kt que , pour mieux manger, plal à plat on appoi te C'est un mets excellent pour 1<- duc »!<• Nevei - Q'une table fort libre el de peu de couverts. Quel spectacle charmant se présente à mes yeux! Une divinité vieùl honorei la f< te.

(0 Nom du maître d'hôtel d o duc de Chaulnes [Payez la lettre 1098 de madame de v»

Dressons-lui des autels; que pour elle on apprêt©

Le nectar qu'on boit dans les cieux.

Si vous vouliez pourtant, adorable déesse, IVétre ici-bas qu'une duchesse y Au lieu de parfums et -d'encens On pourroit vous offrir de cent mets différents. Cessez donc d'être immortelle, Buvez et mangez comme nous; Voici des meilleurs ragoûts, Poularde, perdrix, sarcelle, Un entremets parfait, des vins piquants et doux; Cessez donc d'être immortelle, Buvez et mandez comme nous.

Ce premier début se passa si bien et d'une manière si conforme à ce qui avoit été régie , que ces jolis repas devinrent très fréquents ; il fut même encore établi, en faveur du duc et delà duchesse, qu'on ne se mettroit à table qu'entre chien et loup, pour que l'un crût diner, en voyant un peu de jour, et que l'autre crût souper en voyant arriver les bougies. Et pour ce temps marqué, et d'ailleurs commode pour les gens véritablement occupés , tous les convives disposèrent si bien leur appétit , qu'il ne manqua jamais de se trouver de la partie. Les plus excellents vins d'Italie, dont le duc de Nevers avoit une connoissance particulière , nous furent bientôt indiqués par lui. Je le suivois même aux grottes pour les aller cbercher, et en chemin nous ne négligions pas de

ramasser dans les placée publique! tous

petite mets de la saison qui pou- l contribuer a la bonne ebère et à fa joi le la

table (i). Ce Fut dans un de ces repas » t;e je fis cet impromptu (i) :

( Somme L'abbé* Benedetti , dont j'ai déjà parié, avoit laissé par testament au duc de Nevers sa jolie vigne hors des portes de Home, du côté de San Pietro in Montorio , nous y faisions souvent aussi de petites parties; mais rien ne me plaisoit tant que la liberté que j'avois de passer mes soirées au palais Mancini, et de souper avec la duchesse sur une e péce de guéridon, où plat a plat < t fort à 1 aise tous les mets du monde les plus exquis se trouvoient, aussi bien que les meilleurs vins d'Italie; celui

(i) Le dur de Nevers av()it rette habitude, comme l'atteste S. Simon: «CVtoi», dit-il , un homme qui alloit

u souvent ;nt m.jrclir acheter lui-inr m»- tir. choa

■ manger, el qui les accommodoit dans sa chambre. « ( Note de S. Simon sur Dangeau, pag. 185 du supi Ument

donné par M. Le Montey. )

(a) Qiu Von ne n.c pailc jamais De vins >!<■ < lhampagne ei Prp A Rome , je Fais leur pr< ces, San! à Us rétablir en Fi Vive I ex< i !1. m Mont'Alcin .

Verdée, el I ■ . . et Cai mign me . t «• Gi i ipel miu,

IS 1< ;. tu as •».

2So MÉMOIRES

de Fratoche, entre autres, qui lui étoit donné par le connétable Colonne. Ce fut pour célébrer ce guéridon parfait que le duc fit cette cbanson :

Le petit Coulange Mange Au guéridon de Thianger L'ange ; Et soir et matin , Avec Diane (i)r Boit le jus divin Du meilleur raisin D'Albane et de Gianssane, De Fratoche et Marin, Groupel et Marzemin , De Gazai, de Turin; Le vin le plus tin , Et le nectar de la Toscane, Verdée et Carmignane, Et Mont'Aîcin, Sur la membrane de leurs sensr Font des silloirs charmants.

Mes amis , vive, vive Coulange et tous ses vers C'est le meilleur convive Qui soit dans l'univers.

Ce petit personnage Sait faire avec esprit Couler de source un heureux badinage Dan* tout ce qu'il écrit.

(1) L'un des prénoms de la duchesse de Nevers.

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