RÉPONSE DE MONSIEUR
» MESSIEURS CES COMMISSAIRES DU ROI QUI DOIVENT SE RENDRE DANS LES PROVINCES.
« Messieurs, je vous ai confié une mission importante, et je vous ai choisis de manière que des Français qui ont professé des opinions différentes connussent également l'état de la France.
« Vous apprendrez à tous combien sont nécessaires l'oubli du passé, les sacrifices mutuels, enfin la frai*-
che réunion des volontés et des vœux pour réparer tant de désastres.
« Portez au peuple l'espérance, et rapportez la vérité au Roi; dites partout, répétez jusque sous les chaumières du pauvre, que le Hoi arrive avec les sentiments d'un père, et qu'il partagera le malheur de ses enfants jusqu'à ce qu'il l'ait fait réparer. »
En commençant ma tournée, je lis ma cour au Hoi qui venait d'arriver à Gompiègne : il était habituellement fort souffrant de la goutte. Son costume assez bizarre avait donné lieu à des contes ridicules; mais bientôt son esprit supérieur fit oublier son costume, ainsi que sa tournure; et ce prince, sans pouvoir presque sortir de sa chambre, gouverna glorieusement pendant dix ans ce royaume qui, disait-on, ne pouvait plus être conduit que par un prince toujours à cheval.
On m'avait prévenu que ma mission serait fort difficile, tant à cause de la quantité de troupes que j'allais trouver avec la cocarde tricolore qu'à cause de mon nom historique qui ne plairait pas autant à tout le monde qu'à Napoléon. On se (rompait, heureusement pour moi, très-complètement. Je fus partout accueilli à merveille, et ma courte tournée de deux mois a laissé de longs souvenirs qui m'ont été très-sensibles. Partout nous étions reçus comme le Hoi aurait pu l'être; partout les troupes prenaient les armes, ainsi que la garde nationale; partout les piquets de gendarmes accompagnaient notre voiture; partout les canons tiraient sur notre passage, de manière à faire précipiter nos chevaux de poste dans les fossés des villes fortes, comme plus d'une fois cela pensa m'ar-
river. Ce n'était pas le seul revers qu'eût la médaille : il y avait aussi la longueur des visites de corps et l'ennui des harangues.
Mon début pourtant fut assez orageux : nos instructions étaient de faire rétablir les droits réunis et la visitedansles caves. On l'avait tenté à Mézières, mais une insurrection y avait fait renoncer quinze jours auparavant. Je fis venir une douzaine des plus mutins, je leur parlai paternellement, et je les raisonnai de mon mieux; leur réponse fut qu'on pouvait venir dans leurs caves, mais qu'on les y trouverait avec des sabres et des pistolets. Je me fâchai : je leur dis que puisqu'ils voulaient de la force au-lieu de la douceur, ils me trouveraient aussi prêt à les satisfaire; q«ie je ferais marcher cinq cents hommes pour exécuter les ordres qui m'étaient transmis; que si cela ne suffisait pas, j'en emploierais mille à la tête desquels je me mettrais, et que je ferais un si bon exemple du premier opposant, qu'il m'éviterait la peine et le chagrin d'en punir un second. Ma fermeté réussit, et tout se maintint au mieux.
Je trouvai beaucoup de régiments à Mézières, à Charleville, à Rocroi, à Givet, à Philippeville, à Montmédy, à Verdun : ils quittèrent facilement la cocarde tricolore pour mettre la cocarde blanche. A Sedan, où il y avait aussi des troupes, je trouvai une très-belle garde nationale. En défilant, elle criait de très-bonne grâce : Vive le roi ! mais elle y ajoutait un cri que je ne comprenais pas. On m'expliqua que ce cri était : A bas les mécaniques ! dont ils voulaient la destruction. Je les raisonnai de mon mieux, les cris cessèrent, mais les mécaniques ne cessèrent pas.
MÉMOIRES DE M UiN PÈRE '259
Je vis à Bar-le-Ruc M. de Saint-Aulairequi en élail préfet. Il me fut fort agréable, et je ne lui fus peutêtre pas inutile par le compte que je rendis de sa conduite et de son administration. Fendant ma mission, l'on avait créé un pauvre petit ordre qui avait bien peu d'importance, mais qui pourtant était sollicité, c'était celui du Lis. J'en avais la distribution et je faisais, à peu de frais, des heureux et des royalistes.
J'eus bientôt des soins plus importants.
Je reçus la nouvelle que quatre-vingt mille Russes environ, avec des chevaux à proportion de leur grand nombre, devaient passer dans le département de la Marne et y rester huit jours en regagnant le Rhin. Grand fut mon embarras et grande mon inquiétude. Ce malheureux département, dévasté par trois mois de guerre, ne possédait plus rien absolument, ni bestiaux, ni grains, ni fourrages. Les troupes étrangères allaient y mourir de faim et s'y porter aux plus terribles excès : les habitants aigris et désolés allaient y répondre par la résistance la plus violente et la plus désespérée; il devait s'ensuivre des scènes désastreuses, l'engageai donc les habitants à me payer surle-champ un million ' qu'ils avaient refusé de donnera l'intendant des alliés qui l'avait imposé. Je leur lis sentir combien ce sacrilice était nécessaire pour les sauver des maux qui les menaçaient, et je leur promis que cette somme serait déduite de leurs impositions ordinaires. Leur confiance répondit à mon attente. Le million fut payé sur-le-champ et employé à faire venir
1 Une erreur, purement male'rielle, a fait mettre deux millions dans rintro'duclion. F. C.
des subsistances de tout genre, et jusqu'à des fourrages, de plus de trente lieues. Les Russes furent abondamment fournis, les habitants parfaitement tranquilles, et tout se passa dans le plus grand ordre.
A mon retour à Paris, je rendis compte à M. le baron Louis, ministre des (înances, de ce que j'avais fait : il m'approuva beaucoup; mais lorsque je lui demandai, d'après les pouvoirs que j'avais reçus, de déduire cette somme des impositions ordinaires, nous ne fûmes plus du même avis. Il s'y refusa formellement, en disant que cet exemple aurait de grandes conséquences. Après une demi-heure d'une lutte trèsanimée, je lui dis qu'il était le maître de me refuser ma demande, mais que je ne l'étais pas de ne pas tenir mes engagements, que je ne savais pas manquer à ma parole; j'ajoutai enfin : « Puisqu'on ne veut pas prendre ce million sur le trésor de l'État, je vais de ce pas, demander au Roi qu'il soit pris sur mes biens. » Cette résolution, que j'étais parfaitement décidé à accomplir, persuada ou toucha le ministre, et il consentit à ce que je désirais. Celte vive discussion aurait pu l'irriter contre moi, et je dois dire qu'au lieu de cela, il s'est toujours montré à mon égard fort aimable et très-obligeant.
La dignité de pair avait alors un prestige qui depuis s'est bien effacé. Quand je passai à Niort, en allant visiter ma terre de Surgères auprès de Rochefort, il y avait deux régiments et une garde nationale nombreuse : tout cela prit les armes pour me faire honneur; quelques années après un pair de France n'aurait pas mis quatre hommes en mouvement '.
1 Et trente-cinq ans plus tard, à l'époque du procès Cubièrcs, dans
Ce changement qui se fit dans l'opinion publique lient à bien des choses, à une surtout : la Chambre des pairs, quoique en général animée d'un bon esprit, oublia son véritable rôle, qui consistait à soutenir le trône, en défendant toutefois les vrais intérêts du peuple, et courut après la popularité. Le gouvernement, piqué de son opposition fréquente, oublia luimême qu'elle devait être sa principale force, son véritable appui; et, loin de la fortifier, loin de vouloir lui donner de la puissance et de la considération, il chercha plutôt à l'affaiblir.
Il y réussit malheureusement trop bien, en laissant M. de Cazes et plus tard M. de Villèle faire des fournées de pairs comme les pâtissiers font des fournées de brioches.
Dans ce même voyage, en allant de la Rochelle à Rochefort avec un de mes parents, qui était fort gai et plus gros encore, il nous arriva une petite aventure dont nous nous amusâmes beaucoup. Le maître de poste voulait absolument atteler un troisième cheval à notre léger cabriolet. Nous nous y refusâmes longtemps; enfin, voyant que nous ne pouvions vaincre son obstination, mon parent s'écria : «Eh bien, à la bonne heure, nous emploierons le troisième cheval; mais je le monterai, car j'aime beaucoup aller à franc étrier. » L'idée de voir ce colosse enfourcher son pauvre petit cheval fit frémir le maître de poste, et il se hâta de le faire rentrer à l'écurie.
Nous avions eu, avant Poitiers, une autre petite
quelle déconsidération était tombée cette pairie, que la Révolution de 1848 emporta sans aucune résistance !
aventure du même genre. Le maître de poste ne voulant pas absolument se contenter, comme tous les autres, de nous fournir deux chevaux à quarante sous, je lui dis que, pour sa peine, il ne lui en serait paye que deux à trente sous, ce qui fut fait, parce que je descendis de voiture, et qu'en courant lestement devant je fis la poste à pied.
La première de ces histoires me rappelle une espièglerie de collège dont nous nous étions fort divertis dans notre jeunesse : quatre écoliers avaient, voulant mettre à profit un jour de congé, loué dans quatre endroits différents quatre chevaux de selle pour aller à Saint-Germain. Ils changèrent d'avis et voulurent changer d'allure; mais un des loueurs de chevaux à qui ils s'étaient adressés ne voulut pas absolument rendre les arrhes. Un des espiègles se charge d'arranger la chose; il va trouver cet homme, lui fait sortir son cheval de l'écurie, l'examine avec soin, et mesure sa longueur avec affectation. « Il n'est pas mal, dit-il au maître, seulement je le trouve bien court. — Comment, bien court? s'écrie celui-ci. — Oui, répond l'écolier, il ne pourra jamais porter mes trois camarades et moi. — Quoi! s'écrie le propriétaire, vous voudriez que ma pauvre bête vous portât tous les quatre! Je ne veux pas d'un pareil marché; rendezmoi mon cheval et reprenez vos arrhes. » C'est ce que voulait l'écolier.
Les affaires de la Restauration se traînaient péniblement au milieu d'obstacles sans cesse renaissants. Les bonapartistes, les révolutionnaires, les constitutionnels, les royalistes, les émigrés, se disputaient le pouvoir et les places, et le pauvre roi, au milieu de
tant de prétentions, était, on le comprend, fort embarrassé. Il avait, cédant aussi à la manie de s'ériger en pouvoir constituant, donné une charte, comme si la Constitution nationale qui avait régi la France pendant tant de siècles n'eût pas suffi. C'étaitaux états généraux qu'il appartenait de discuter et de consacrer les changements que les progrès du temps devaient introduire. Celte œuvre nationale eût eu une autre autorité et des conséquences tout autres que celles d'une charte octroyée. On laissa à la Révolution cette fiche de consolation et d'espérance; elle s'en servit à merveille et finifc par gagner la partie. L'importance qu'elle mettait à obtenir cette place de sûreté, ce lieu de refuge, lui fit employer tous les moyens pour brusquer l'affaire. MM. de Talleyrand, de Pastoret, Beugnot, l'abbé de Montesquiou, etc., etc., travaillaient depuis très-peu de jours à celte malheureuse charte, quand un des ministres de l'empereur de Russie, poussé en secret par M. de Talleyrand, le grand meneur de cette époque, vint demander à ces messieurs si cette fameuse charte était enfin terminée. Elle était à peine ébauchée. Il leur dit qu'il était du plus grand intérêt pour Louis XVIII et pour la France, vu les dispositions des autres souverains, qu'elle lui fût remise le mercredi, et c'était le lundi matin qu'il tenait ce langage.
Les commissaires y travaillèrent sans désemparer, et l'ouvrage fut livré au jour indiqué, vous savez dans quel état. C'était l'outre d'Éole renfermant les tempêtes, et il suffisait d'un coup de plume pour la crever. 1830 l'a prouvé de reste.
La loi qui devait régler le mode électoral, la loi à
qui l'on remettait la police de la presse, furent renvoyées à la sagesse des Chambres ; c'était les rendre impossibles : c'était, je le dis dès le commencement, deux causes de mort qui devaient la tuer, et je ne me trompai pas.
Une autre cause de mort se manifesta avant celle-ci. 11 y avait, dans l'armée, beaucoup de mécontentement : la population était agitée ; Bonaparte, retenu à l'île d'Elbe, profita de ces dispositions entretenues avec soin par ses partisans. Il quitta le lieu fixé pour son exil et débarqua à Cannes.
Ce fut un coup de foudre pour ceux qui tenaient au nouvel ordre de choses. Le ministère, composé d'hommes d'esprit ayant fort peu de caractère, fut terrifié par cette nouvelle ; il perdit la tête. L'abbé de Montesquiou avait, dans sa jeunesse, montré un grand talent aux assemblées du clergé et à l'Assemblée consi tuante; mais parler et agir sont deux choses bien différentes : il en convenait lui-même.
On aurait dû envoyer à la hâte, et en poste même, les corps de la maison du roi et les Suisses pour s'opposer à la marche du dangereux débarqué ; on envoya, au lieu de cela, des régiments que la gloire de leur ancien général avait fanatisés : leurs dispositions devaient être connues au ministère de la guerre. Mais qui peut expliquer le vertige des gouvernements condamnés à périr? D'ailleurs, à qui se fier dans un pareil moment ? Ne vit-on pas un maréchal venir en pleurant promettre au roi de lui ramener l'usurpateur enfermé dans une cage de fer, et le même homme être le premier à saluer son drapeau et à passer de son côté? On eut l'idée d'envoyer auprès des troupes,
afin de rendre la résistance plus constitutionnelle et plus libérale, quelques pairs et quelques députés : je me proposai à Monsieur, frère du roi, que je voyais fréquemment, et je lui dis : « Ce n'est pas l'ambition, on le croira facilement, qui me fait faire une pareille proposition dans un pareil moment; au reste, je ne demande la première place qu'au moment du combat. »
Mais le jour où je fis cette demande n'était pas le jour des grandes résolutions, et je fus refusé.
Pendant ce temps, les cours et les jardins des Tuileries ne désemplissaient pas d'une foule immense qui faisait retentir les airs des cris de : Vive le Roi! Ces manifestations de sympathie populaire n'empêchèrent pas Louis XVIII et sa famille de quitter tristement la capitale.
Avant ce départ, j'avais proposé à l'abbé de Montesquiou , que je connaissais particulièrement, un moyen qui, comme dernière ressource, aurait pu, dans ce moment critique, être, je crois, employé utilement.
C'était de profiter de l'enthousiasme de Paris, de rassembler toutes les troupes dans le jardin des Tuileries avec tout ce peuple si animé, si exalté; Louis XVIII, sur une estrade élevée, entouré de sa famille, des pairs et des députés, aurait prononcé un discours imprimé d'avance à cent mille exemplaires et distribué à celte foule immense. Il aurait dit qu'il voulait défendre jusqu'à la dernière extrémité la liberté des Français contre l'usurpateur, contre le despote qui avait couvert, qui couvrait encore notre patrie de sang et de larmes. A ce moment les neveux du roi,
les ducs d'Angoulême cl de Bcrry, auraient prête serment à la charte et juré de mourir pour leur pays, puis ils seraient partis, à l'heure même, à la tête des troupes électrisées par ce spectacle et par les cent mille voix qui les auraient proclamés les défenseurs de la liberté, les sauveurs de leur pays. Ce projet fut repoussé. Le faible essai qu'on en fit à la Chambre des députés et le succès qu'il obtint au milieu de quelques centaines de spectateurs, donnent une idée de l'effet qu'il aurait pu produire au milieu de dix mille soldats et de cent mille citoyens ; s'il eût échoué, c'était du moins une noble manière de finir.
Le lendemain du départ du roi, Napoléon entra dans Paris, après avoir traversé la France en conquérant, avec moins de mille hommes; mais il entra dans la capitale nuitamment, et s'installa aux Tuileries pour ainsi dire à la dérobée. Il fut accueilli très-froidement et n'eut, pour célébrer son retour, que les vociférations de quelques malotrus payés, ce qui l'attristait et l'humiliait beaucoup. Il ne se faisait pas illusion, et il répondità quelqu'un qui exaltait sa glorieuse rentrée : « Les Français m'ont laissé revenir comme ils ont laissé repartir les Bourbons. »
La position allait être très-difficile, et il le sentait bien.
J'obtenais souvent des détails intéressants sur ce qui se passait aux Tuileries par des amis qui approchaient Napoléon. Parmi eux se trouvait son grand chambellan, mon beau-frère, le comte deMontesquiou. Son mérite avait décidé quelques années auparavant l'Empereur, quand l'Europe était à ses pieds, à lui donner cette charge importante. M. le comte d'Ar-
tois l'avait forcé, en partant, malgré sa répugnance, à rester à la tête de la garde nationale de Paris, dont il était major général, afin de maintenir l'ordre et la tranquillité dans la capitale. Cette place le mettait incessamment en rapport avec celui qui reprenait les rênes du gouvernement, et le conduisit à reprendre, malgré lui, la charge de grand chambellan, dans laquelle il avait remplacé anciennement, sans le savoir et même sans le vouloir, le prince de Talleyrand, qui ne le lui a jamais pardonné.
Dominé par le parti qui l'avait rappelé, Bonaparte n'était plus le même homme. A son énergique fermeté avait succédé une faiblesse extraordinaire, et sa détermination si remarquable était remplacée par une indécision perpétuelle. Fouché, qui était à la tête de ce parti, avait une politique inexplicable : on ne savait s'il était pour Napoléon, pour le duc d'Orléans ou pour les Bourbons. Je .crois qu'il ne le savait pas bien lui-même ; mais qu'il était décidé à servir celui qui l'emporterait. Il paraissait vouloir sonder l'opinion, en laissant une demi-liberté à la presse, et déjà cette arme redoutable, quoique à moitié sortie du fourreau, avait tellement ébranlé Napoléon, qu'il était déjà moralement détrôné avant la fameuse bataille de Waterloo. La preuve en est dans la promptitude avec laquelle il abdiqua après cette défaite, quoiqu'il eût encore des armées nombreuses et dévouées. S'il était revenu un an plus tard, il aurait eu beaucoup plus de chances, car alors la coalition eût été dissoute et ses troupes éloignées, tandis qu'au 20 mars 1815, elles étaient encore très-rapprochécs de la France et prêtes à se réunir au premier appel.
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Le duc de Wellington, qui commandait ces troupes, dut bien plus à leur courage qu'à son talent militaire la victoire qu'il remporta; car il avait commencé par être complètement surpris par les Français.
Cette bataille décida du sort de l'Empereur, et le même homme qui, trois mois avant, avait traversé et l'on peut dire conquis la France avec huit cents hommes, l'abandonna, ayant encore à ses ordres dans toutes les parties du royaume plus de trois cent mille hommes, à ce que m'a dit dépuis le duc.de Feltre que Louis XVIII avait nommé ministre de la guerre. Ce ministre avait joué un rôle très-honorable à la sortie du roi : quelques jours avant ce départ, je l'avais rencontré à la Chambre des pairs. Il avait l'air si tristement préoccupé, que je m'informai avec intérêt du sujet de son inquiétude : « Elle n'est que trop fondée, me répondit-il; Louis XVIII vient de me nommer son ministre au département de la guerre : tout est perdu ; l'Empereur est à Lyon, et avant huit jours il sera à Paris; mais, autant j'ai été fidèle à l'Empereur malheureux, autant je le serai au roi qui m'appelle à lui dans l'adversité. » 11 me lut alors une lettre qu'il venait d'écrire à sa .femme et qui était dans le sens de ces paroles.
Pendant les Cent-Jours, la duchesse de Feltre vint me supplier de parler au maréchal Davoust, que je connaissais, en faveur de ses enfants, qui étaient en Alsace et qu'il faisait enlever. Cette démarche me coûtait extrêmement sous tous les rapports; mais je n'avais pas oublié que son mari m'avait recommandé avec confiance sa famille, un an auparavant. Je me
déterminai donc à faire ce que cette dame me demandait, et je réussis.
Cette visite me fournit l'occasion de rétablir la vérité au sujet d'une démarche de mon fils, qui n'avait rien que d'honorable et que ses ennemis changèrent en un acte de déloyauté. Le maréchal Davoust m'ayant reproché avec amertume que mon fils, à la fin de la campagne de 1814, avait quitté Paris afin de renseigner les alliés sur la marche de l'armée française, je m'indignai d'une accusation si contraire à la noblesse et à la loyauté de son caractère; je dis au maréchal qu'en effet mon fils, à cette époque, était allé à Montmirail, mais qu'il avait bravé les dangers d'un pareil voyage pour porter de l'argent à nos fidèles serviteurs qui en manquaient, et qui, par là, se trouvaient dans le plus grand péril,
La Chambre des représentants envoyait des députations aux alliés, qui marchaient une seconde fois sur Paris, pour leur proposer, pour leur demander n'importe quel souverain, pourvu qu'il n'appartînt pas à la famille des Bourbons. Les alliés n'auraient pas eu grand'peine à y consentir; mais le sort, disons mieux, le ciel en décida autrement : Louis XVIII était parti de Gand malgré eux, et, malgré eux, il s'avançait vers sa capitale. Fouché s'opposait aussi à sa rentrée : il voulait qu'elle ne se fît que par sa permission, afin d'en avoir tout le mérite.
Pendant ce temps, le maréchal Davoust partait à la tête de l'armée pour se diriger vers la Loire. On craignait beaucoup qu'il n'organisât de ces côtés une guerre de partisans qui aurait fait dévaster le royaume. J'allai le trouver avant son départ, et je lui parlai de
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ces craintes; il me tranquillisa et m'assura qu'il allait, au lieu de cela, s'efforcer de faire reprendre aux troupes la cocarde blanche; il tint parole et il y réussit.
Louis XVIII avait été obligé de s'arrêter à Àrnouville, près Saint-Denis, avec les gardes du corps qui l'accompagnaient. On avait une peine extrême à sortir de Paris et à parvenir auprès de lui. Madame de Doudeauville, ma belle-fille et moi, nous triomphâmes de ces difficultés.
Nous avions hâte d'embrasser mon fils, qui, après avoir rempli une mission difficile, venait d'arriver au quartier général. Nous fîmes ensuite notre cour au roi. Nous étions les premières personnes sorties de Paris qu'il apercevait. Il dit avec sa grâce ordinaire, à ma femme, qu'elle était, pour lui, la colombe sortant de l'arche et apportant la branche d'olivier. L'exaltation des corps qui accompagnaient le roi et les princes était telle, qu'ils se jetèrent sur le général la Grange, qui vint le lendemain faire sa cour à la royale famille; ils l'accusaient de s'être fort mal conduit pendant les Cent-Jours, ce qui était de toute fausseté, et ils lui auraient fait un mauvais parti, si on ne l'avait mis en prison pour le soustraire à leur fureur; il fut bientôt honorablement relâché.
Cette aventure fut suivie d'une autre qui aurait pu être tragique aussi, mais qui ne fut que comique.
Pour traverser Paris, il fallait encore porter la cocarde tricolore, et l'on remettait la cocarde blanche pour arriver à Arnouville. Un de mes parents qui m'accompagnait avec plusieurs autres, dans une seconde visite au roi, voulut éviter la peine d'avoir deux
cocardes : il s'en fit donc faire une tricolore d'un côté et blanche de l'autre. Quand il eut passé les barrières, il retourna cette ingénieuse cocarde, qui, de tous temps, fut celle de bien des gens.
Mais, arrivés à Arnouville, ne voilà-t-il pas l'invention caméléonienne qui se détache et tombe! Les gardes la ramassent; jugez des cris qui s'élèvent en voyant la blancheur de la légitimité doublée des trois couleurs de l'usurpation ! — « C'est un traître, un espion! arrêtez-le, arrêtez-le!... »
Nous eûmes infiniment de peine à leur faire comprendre le motif de cette invention ; beaucoup d'entre eux nous connaissaient; ceux-ci calmèrent les plus exaltés, et alors nous rîmes de bon cœur de l'idée, qui avait bien son inconvénient et à propos de laquelle on aurait pu dire le revers de la cocarde comme on dit le revers de la médaille.
Deux ou trois jours après, malgré toutes les intrigues et tous les efforts, le roi fit son entrée dans Paris, et, malgré tous ces efforts, toutes ces intrigues, cette rentrée eut lieu au milieu d'un concours immense et aux acclamations universelles. Mais Fouché n'avait pas perdu le fruit de ses menées; il s'était fait maintenir dans le ministère de la police. Le duc de Wellington y avait, je ne sais par quelle raison, beaucoup contribué, ainsi qu'à la nomination de M. de Talleyrand aux affaires étrangères. L'intérêt qu'il prenait à ce dernier était naturel : M. de Talleyrand avait toujours montré beaucoup de prédilection pour l'Angleterre. Il avait donné des preuves de cette prédilection au congrès de Vienne, quelques mois auparavant: oubliant tout ce que la France avait dû, en 1814, à
l'empereur Alexandre; oubliant surtout que nos intérêts et ceux de la Russie sont analogues et que ceux de l'Angleterre nous sont constamment opposés, il avait fait avec elle un traité d'alliance entièrement contraire à l'empereur de Russie.
Ce prince eut connaissance de ce traité secret si im- . politique, et il eut la générosité de l'oublier lors des événements de 1815.
Il eut l'occasion de nous donner d'utiles témoignages de son intérêt. Les autres puissances, qui, au dire de bien des gens, éprouvaient tant de sollicitude pour les Rourbons, n'étaient occupées réellement qu'à rendre leur position aussi fâcheuse que possible. Ne pouvant ôter la couronne à Louis XVIII, ils cherchaient du moins à prouver qu'il n'était sur le trône qu'à leur corps défendant. Les Parisiens, par les démonstrations les plus vives d'enthousiasme et d'attachement, cherchaient à faire oublier au roi la présence de ces deux cent mille baïonnettes étrangères, qu'il subissait avec une affliction bien réelle, mais sans perdre de sa dignité; il avait eu, à son arrivée,* un beau et royal mouvement dont s'était montré fort touché le peuple de Paris, si bien fait pour apprécier ce qui est noble et généreux.
Le général prussien Rliicher voulait, malgré toutes les représentations, faire sauter le beau pont qui est en face de l'École militaire, parce qu'il portait le nom d'Iéna; aucun emblème, d'ailleurs, ne rappelait cette victoire. On l'avait fait miner à cet effet. « Eh bien, dit Louis XVIII, puisque je ne peux empêcher le général Rlùcher de détruire ce monument cher aux Français, il aura, de plus, la satisfaction de m'ense-
velir sous ses ruines, car je m'établirai sur ce pont, au moment où il fera mettre le feu aux poudres. »
Ces souverains si dévoués aux Bourbons, selon les ennemis de ces princes, et qui n'avaient fait la guerre que pour leur rendre le pouvoir, ne s'occupaient que de les affaiblir et de démembrer la France : le projet en est connu; le plan en existe; il a été remis par l'empereur de Russie, qui s'y opposait avec chaleur, au duc de Richelieu, et celui-ci l'a fait voir aux personnes qui m'en ont parlé.
Voyant la peine qu'il avait à faire adopter et suivre ses projets généreux, Alexandre passa, dans les vastes plaines de Champagne, auprès de Vertus, une magnifique revue de son armée : il y avait cent vingt mille hommes sous les armes. Ils partirent de là pour repasser le Rhin. Tous les souverains et les principaux chefs des autres armées y assistèrent; ils témoignèrent leur admiration, mais on voyait le dépit percer dans leurs éloges. Cette revue avait été ordonnée par le czar afin que les alliés connussent au juste le nombre et la beauté de ses troupes, qui, cette fois, n'avaient pas paru sous les murs de Paris; puis il pensait que cette démonstration serait favorable à la France. Alexandre ne nous laissa pas ignorer l'effet qu'il en attendait. Connaissant ses intentions bienveillantes, nous lui témoignions notre peine et nos inquiétudes de cette retraite qui nous laissait à la merci de nos plus grands ennemis : — a Tranquillisez-vous, nous dit-il, elle est toute dans vos intérêts; je ne peux parvenir à les décider à évacuer votre territoire, mais lorsqu'ils sauront au milieu de l'Allemagne cette armée dont je viens de leur prouver l'existence, ils ne
se feronl pas prier longtemps pour retourner chez
eux. »
Les troupes russes, pendant ces revues qui durèrent une quinzaine de jours, firent preuve d'une rare discipline. Elles étaient campées et cantonnées au milieu de nos vignes de Champagne, dont le raisin, parfaitement mûr, leur présentait un fruit délicieux, bien rare dans leurs froides contrées. Nous pensions, en voyant arriver ces avalanches de soldats, que la vendange était faite; mais, à leur départ, nous pûmes constater, avec autant de surprise que de satisfaction, qu'ils n'en avaient pas pris une grappe : une simple défense à l'ordre du jour avait suffi.
Malgré le bon vouloir d'Alexandre pour la France, les alliés, toujours par une suite de leur extrême bienveillance pour Louis XVIII, lui faisaient éprouver tous les désagréments et toutes, les mortifications possibles : ils exigeaient des contributions énormes et ils enlevaient tous les chefs-d'œuvre qui étaient le fruit de nos victoires et des conquêtes de Napoléon.
Il faut le dire et le répéter : deux fois la maison de Bourbon a sauvé la France de l'ambition, de la jalousie et de la rapacité des étrangers : ils ont cédé à l'influence que cette famille de rois exerçait sur eux. Ce n'est nullement par attachement pour elle; bien au contraire, ils ne lui ont jamais pardonné la haute sphère de gloire, de puissance, de prospérité, où ils avaient placé la France. En voyant l'amour des Français se rallumer pour ces princes, et jugeant fort bien que seuls ils pourraient leur donner l'union, la paix, et par conséquent la force, ils firent tout leur possible pour entretenir les divisions de l'esprit de parti. Pour cela.
ils n'avaient rien de mieux à faire que de laisser agir la révolution.
Maigre leurs efforts dans ce sens, le roi, entraîné par l'opinion publique peu de mois après son retour, fut obligé d'ôter le portefeuille à Foucbé. M. de Talleyrand le suivit de près dans sa disgrâce. Ces améliorations dans le personnel du ministère n'arrachèrent pas la royauté à ce penchant inexplicable qui l'attirait vers l'abîme révolutionnaire. Les intérêts menacés se concentrèrent et semblèrent se personnifier dans un seul homme, afin de s'opposer au véritable sentiment national qui se montrait en force dans la Chambre.
M. de Cazes, qui avait été attaché à madame Bonaparte la mère et qu'on avait vu ensuite à la préfecture de police, fut porté au ministère de la police. Il devint bientôt le favori de Louis XV1I1, qui s'était toujours piqué d'avoir des amis.
Le jeune favori avait beaucoup de moyens de plaire, de la grâce, de l'esprit et même du talent, mais il appartenait à cette école qui sacrifie les principes aux doctrines d'une politique à l'usage des partis triomphants, faisant bon marché du droit, ne regardant que le fait, et toujours armée de ce terrible mot, la « nécessité; » celte école qui montre une tendance perpétuelle à concentrer la France en elle-même, et une constante préoccupation pour fortifier sa domination aux dépens de toutes les libertés et de tous les droits d'une grande nation. Les royalistes qui, dans la Chambre de 1815j étaient venus avec l'intention de briser la chaîne qui unissait la royauté à la révolution, afin de rattacher cette royauté à la France, les royalistes,
256 MÉMOIRES DE MON l'ÈKE.
voyant l'esprit révolutionnaire passer dans la personne du jeune de Cazes à l'état de favoritisme, refusèrent de marcher avec lui. 11 en résulta une lutte violente pendant laquelle tous les ressorts d'une police perverse furent mis en jeu pour amasser des éléments de haine et de disgrâce contre les organes de la France, pendant laquelle tous les faits publics et piïvés, combinés et recueillis dans un intérêt antinational, égarèrent le jugement du roi, aigrirent et passionnèrent son cœur contre ses plus fidèles partisans, et le déterminèrent enfin à ruiner l'influence nationale qui le soutenait et à concourir de ses propres mains au triomphe de la faction qui avait conspiré sa perte. Le 5 septembre 1816 il cassa cette même Chambre qu'il avait d'abord nommée la Chambre introuvable.
Depuis la Restauration, ma position était embarrassante; les différents partis étaient très-animés et'trèsexagérés : toujours ennemi de l'exagération et de l'esprit de parti, je me décidai à ne consulter que ma raison, ma conviction, mon devoir, et à ne faire ma cour qu'à ma seule conscience, comme je l'ai dit plusieurs fois à Louis XVI11 et à Charles X. Les personnes honnêtes et raisonnables, tout en approuvant cette marche, disaient qu'elle me perdrait auprès de tout le monde dans ces temps de violence et de passions. Heureusement elles n'ont pas deviné juste, et« jusqu'à présent (1851) j'ai éprouvé une bienveillance générale qui m'est précieuse.
Le gouvernement était encore plus embarrassé que moi. M. Beugnot, homme d'esprit avec peu de caractère, qui avait été ministre de la marine et avait suivi
le roi à Gand, disait : « Nous cheminons dans un sentier bien peu large et bien inquiétant, car d'un côté il y a un fossé (il désignait ainsi les royalistes), et de l'autre côté il y a un précipice (il voulait parler des libéraux). » Il fallait élargir la voie en se plaçant franchement sur le sol des intérêts nationaux. On aima mieux se tenir entre les deux partis; aussi la marche continua-t-elle à être embarrassée et périlleuse.
M. de Richelieu était arrivé à la tête des affaires. C'était un homme tout à fait estimable, plein de dévouement, de sentiments nobles, élevés et désintéressés : par générosité il avait des idées assez libérales; par caractère et par habitude, ayant servi très-longtemps en Russie, il était un peu enclin au despotisme; aussi l'appelait-on le pacha libéral. Il avait mis sa confiance dans des hommes de beaucoup d'esprit, MM. Pasquier, Mounier, etc., mais ces personnes, que je veux croire bien intentionnées, avaient été employées sous Ronaparte et avaient des liaisons qui entravaient leur marche, des antécédents qui les arrêtaient. Je disais quelquefois en toute franchise au duc de Richelieu, qui m'écoutait avec confiance : « C'est un rêve de vouloir fonder une monarchie en lui donnant pour base l'odieux intérêt du monopole, et de prétendre populariser la royauté en substituant à la volonté nationale qui l'a fait vivre pendant mille ans les doctrines qui blessent les antiques droits de la nation et les sentiments français. Il faut gouverner avec et par la France. Faites jouir tous les Français des droits politiques; détruisez la centralisation au profit des libertés locales, cela vaudra mieux que de vous adresser à d'anciens bonapartistes pour faire de la
liberté, et à des révolutionnaires pour établir l'ordre. Quand vous serez dans la raison, vous ne vous plaindrez plus que les royalistes ne sont pas raisonnables. » Le maréchal Davoust, peu aimé, même par ceux qui lui rendaient le plus de justice, avait été en disgrâce au premier retour du roi. Au second, sa disgrâce fut plus complète : on lui retira son bâton de maréchal et ses traitements. Par reconnaissance, je l'avais sauvé une première fois, et je parvins, au risque de me compromettre beaucoup, à le sauver une seconde. Ce fut une chose si difficile et qui surprit si fort, que M. le Dauphin dit à des personnes de ma connaissance qui lui en témoignaient leur étonnement : « Devinez qui a opéré ce prodige ! — Monsieur, frère du roi? — Non. — Votre Altesse Royale? — Oh! non, il a fallu un pouvoir bien plus grand que le mien : celui du duc de Doudeauville. »
Du reste, j'avais cru faire une chose juste et même utile : il avait été ministre de la guerre dans les Cent- Jours, c'est vrai; mais on pouvait à la rigueur l'excuser, car il avait été bien maltraité en 1814 ; d'ailleurs, il avait' rendu depuis un grand service, en empêchant l'armée de la Loire de se soulever. Enfin c'était, selon moi, une chose très-impolitique d'-en faire un chef de mécontents, et un homme aussi important que redoutable.
••J'en fus assez mal récompensé. M. de Gazes me dit Un jour devant lui et devant cinq cents personnes : « Nous venons d'élever le maréchal à la pairie; «ous savons que vous en serez très-aise, monsieur le duc,' car vous lui portez un grand intérêt. — Si M. de Doudeauville, dit alors Davoust, qui s'était ap-
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proche en entendant qu'il était sur le tapis, croit que je voterai comme lui, il se trompe beaucoup. — Si M. le maréchal, repris-je, ne vote pas selon son devoir, sa conviction et sa conscience, il ne votera pas effectivement comme le duc de Doudeauvill.e. »
La Chambre des pairs était séparée en deux côtés, qui votaient souvent par esprit de parti : le côté gauche l'emportait presque toujours. J'imaginarun moyen de rétablir l'équilibre et de faire pencher la balance du côté droit : ce fut de former une réunion qui, en se portant d'un côté ou de l'autre, suivant ses convictions et sa conscience, déciderait toujours de la majorité. Je rédigeai pour cela un petit code : il posait pour principe que les membres de cette réunion repousseraient tout esprit de parti, voteraient suivant leur raison, leurs convictions et leur conscience, adop« feraient par conséquent les lois qu'ils approuveraient et les repousseraient franchement, lorsqu'ils les croiraient mauvaises. Toute opposition systématique , toute vue d'ambition et d'intérêt personnel, devait être bannie de notre société et de nos votes.
Je parlai de ce plan au chancelier et au grand réfé. fendaire. Us le trouvèrent estimable, mais le jugèrent aussi inexécutable que le rêve de l'abbé de Saint- Pierre : ce projet, selon eux, avait été plus d'une fois tenté à l'Assemblée constituante et avait toujours échoué.
Je ne me décourageai pas. Je consultai à ce sujet MM. deFontanes, dePastoret, deBausset (le cardinal), je les réunis chez moi et je parvins, avec leur aide, à former cette société, qui effectivement décida de la majorité pendant six ou Sept ans, contribua beaucoup à
modérer les exagérations dans notre Chambre, et à faire prendre plus d'une sage résolution. Elle eut le nom de cardinaliste, parce qu'elle se rassemblait chez le cardinal de Bausset, que nous avions choisi pour notre président,
Cette réunion, animée, j'ose le dire, d'un excellent esprit et d'un grand désintéressement, ainsi que je l'avais prévu, pouvait jouer et joua en effet un rôle fort important et fort utile : flottant entre les deux côtés de la Chambre, qui étaient à peu près de force égale, elle exerçait une grande influence et décidait de la majorité.
Presque toujours, on doit le dire, elle fit un usage sage et équitable de sa puissance pour faire rejeter de mauvaises lois, ou pour modérer l'allure un peu vive du côté droit.
Les plus grands événements, ainsi qu'on l'a dit depuis longtemps, ont souvent de bien petites causes. M. de Cazes, ministre tout-puissant au moment de la proposition Barthélémy, relativement à la loi d'élection, savait le pouvoir de notre société : il n'ignorait pas non plus la bienveillance qu'on m'y témoignait comme fondateur.
Il était informé de l'intention où nous étions d'appuyer cette proposition de M. Barthélémy, et, comme j'étais chez lui, la veille de cette discussion, avec trois cents personnes, il m'invita, sans me dire pourquoi, à descendre dans son cabinet, où je trouvai M. de Lally et cinq ou six autres personnes. Ces messieurs parurent surpris et fort embarrassés de ma présence ; je m'en aperçus immédiatement, et je leur laissai la place en les quittant pour remonter au salon.
J'ai su depuis que cette réunion discutait une proposition dans le sens de celle qui était sur le lapis. Cette nouvelle proposition devait être faite par M. de Lally, et le gouvernement lui avait donné son assentiment : si l'on m'eût confié cette combinaison, j'aurais engagé mes collègues à lui donner la préférence ; pourtant, elle ne valait pas mieux : je n'y voyais que l'avantage de parvenir au même but en employant des moyens pacifiques.
* N'étant pas prévenu de celte tentative, M. Barthélémy, le lendemain, fit sa proposition, qui passa, grâce à notre aide, et M. de Cazes, effrayé et irrité de cet échec, fit nommer soixante et dix pairs.
La puissance de notre réunion était si bien connue dans notre Chambre, que le côté droit, qui mettait un grand prix au vote de celte proposition, désira qu'elle ne fût appuyée que par des cardinalistes.
Le marquis de Tonnerre, depuis ministre de la guerre, M. de Fontanes et moi, nous fûmes les seuls à parler pour l'appuyer, et, je le répète, nous réussîmes. Les journaux opposés se déchaînèrent, ainsi qu'on devait le prévoir, contre la proposition et contre les discours faits pour la soutenir : ils se montrèrent plus indulgents à mon sujet, et Benjamin Constant, me jugeant avec cette bienveillance qu'on veut bien généralement me témoigner, écrivit dans un journal les lignes suivantes : « Le discours de M. de Doudeauville soutient une mauvaise cause; mais il la soutient, on doit en convenir, d'une manière assez adroite et assez ingénieuse. »
J'ai dit que M. deCazes avait nommé soixante et dix pairs. Cette mesure d'une création de nouveaux pairs
déconsidérait noire Chambre et était pour cela même au gouvernement un appui qui lui était si nécessaire.
Elle ne fut pas moins fatale à celui qui l'avait portée : elle lui fit perdre en effet la majorité, qui n'était encore que douteuse, et contribua ainsi beaucoup à sa sortie du ministère. Je n'ai pas été le seul à faire cette remarque singulière : toutes les fois qu'un ministre a créé une grande quantité de pairs pour assurer et augmenter sa majorité, il lui est arrivé parfaitement tout le contraire de ce qu'il espérait. Cela s'explique facilement. Les anciens pairs, justement mécontents de voir ainsi prodiguer leurs titres et leurs fonctions, se tournent contre lui, et les nouveaux s'en séparent, afin de prouver leur indépendance.
La mort du cardinal de Bausset, et, je me permettrai de le dire, l'éloignement du fondateur de cette société, employé dans des places importantes de ministre, contribua, par la suite, à l'affaiblissement et même à la destruction de notre réunion. On s'occupait avec soin, en 1816, d'organiser les gardes nationales. Je fus nommé inspecteur de celles du département de la Marne, et j'éprouvai beaucoup de satisfaction et d'agrément dans l'exercice de ces fonctions. M. de Richelieu, malgré son demi-libéralisme, goûtait peu cette institution, et j'eus quelquefois à lutter contre lui à cet égard.
Malgré sa loyauté, il n'avait pas toujours des idées bien justes; il voulait absolument destituer le duc de Feltre, ministre de la guerre, à cause de son incapacité. Je lui représentai que celui qui avait su occuper ce ministère, sous Bonaparte, au milieu des guerres terribles de l'Empire, et former avec autant de promp-
titude que de talent des armées formidables, après la désastreuse retraite de Moscou et celle de Leipsick, était fort en état d'occuper utilement ce poste sous Louis XVIII en temps de paix et avec un nombre do troupes aussi restreint. Je lui rappelai aussi sa délicatesse, son dévouement et les preuves touchantes qu'il en avait données; j'arrêtai ainsi cette injuste et impolitique destitution; mais je fis une absence de quelques mois : pendant ce temps les ennemis du pauvre maréchal agirent activement, et il perdit sa place; bientôt après'il perdit aussi la vie, ne pouvant résister au chagrin que lui donnait cette criante et pénible injustice.
Je tâchai que le gouvernement en évitât une autre. Le préfet de notre département de la Marne, le vicomte de Jessaint, occupait ce poste depuis la création des préfectures, à la grande satisfaction de ses administrés, qui lui étaient profondément attachés, parce qu'ils savaient qu'ils pouvaient compter sur lui.
Pour acquitter la dette de reconnaissance que j'avais contractée envers M. de Jessaint, en raison de tous les services qu'il avait rendus à ma famille, je travaillai, lors de la première Restauration, à lui faire obtenir la préfecture du Nord, et, charmé, j'allai lui porter la nouvelle du succès. Elle le désola; nous lui représentâmes qu'elle valait trois fois celle qu'il avait; que, d'ailleurs, ce département n'avait pas souffert et que le sien était ruiné : « Oh! voilà pourquoi j'y tiens, s'écria-l-il, c'est pour tâcher de réparer une partie de ses maux. » Nous eûmes beau dire, nous eûmes beau faire, nous ne pûmes le consoler qu'en lui promettant d'empêcher ce changement. Je courus chez l'abbé de
Montesquiou, et je réussis, mais avec assez de peine, car l'ordonnance était déjà portée au Moniteur.
Jusqu'au dernier moment il était resté fidèle à Napoléon, avec lequel il avait été élevé au collège de Brienne; jusqu'au dernier instant il resta fidèle à Louis XVIII. Ayant reçu, le 18 ou le 19 mars 1815, une proclamation du congrès de Vienne qui mettait presque Bonaparte hors la loi, il eut le courage, quoique celui-ci eût déjà passé Lyon et que son triomphe fût assuré, de faire imprimer à mille exemplaires ce manifeste, et de le faire distribuer jusque dans les départements occupés par l'usurpation. Combien de préfets soi-disant royalistes l'ont mis soigneusement dans leur poche !
Après l'arrivée à Paris de son ancien compagnon de collège et le départ des Bourbons, il m'écrivit pour savoir ce que je lui conseillais de faire : je n'ignorais pas que tous les honnêtes gens du département désiraient vivement qu'il ne le quittât pas, assurés qu'avec son dévouement ordinaire il ferait l'impossible pour les sauver.
Je me bornai à lui répondre qu'on ne pouvait, dans de pareilles circonstances, donner un conseil, et qu'il ne devait le prendre que de lui; que j'étais sûr que, quelque parti qu'il adoptât, ce parti serait dicté par l'honneur, par la délicatesse et par le désir d'être utile à ses administrés.
Il resta, et il sauva effectivement bien des gens qui, sans lui, eussent été fort inquiétés. Il n'y eut qu'une personne qu'il chercha à desservir auprès du gouvernement nouveau, et ce fut. .. moi... mais à bien bonne intention, comme on va le voir.
Le commissaire de l'Empereur arriva à Châlons avec force dénonciations, ainsi que cela se pratique en pareil cas : il se mit à épurer le conseil général; quand il arriva à mon nom, le commissaire dit à M. de Jessaint : « Il faut conserver celui-ci. — C'est impossible, reprit le préfet, qui savait que je donnenerais ma démission et que cela me compromettrait beaucoup, ses opinions sont trop prononcées, ses sentiments sont trop connus. — Je le sais, reprit son interlocuteur, mais sa loyauté est connue aussi, et, d'ailleurs, il a toujours été utile dans ce département; il peut continuer à être membre du conseil général. » La lutte se prolongea et recommença même le lendemain matin; cène fut qu'avec beaucoup de peine que mon ami le préfet parvint à me faire destituer, malgré mon ennemi le commissaire extraordinaire, qui voulait me conserver.
Ma position était pourtant très-mauvaise, car mon fils avait suivi les princes et il était condamné à mort; par conséquent le père, qui n'avait jamais voulu rien accepter du grand homme, devait être suspect. Mais cette bienveillance dont je parlais plus haut me tira d'affaire, car le duc de Bassano, remis en place, à qui l'on parlait de cette position, voulut bien répondre, ce que j'ose à peine répéter : «M. de Doudeauville'est trop estimable, et trop estimé par tous les partis pour être tourmenté par aucun. »
Noire pauvre préfet fut à son tour dénoncé de tous les côtés après les Cent-Jours. Je le défendis de mon mieux : je représentai que ce n'était pas l'ambition, mais rattachement à son département, qui l'avait fait rester, qu'il en avait donné la preuve certaine en re-
fusant la préfecture du Nord un an auparavant; que, restant avec ses administrés, qu'il chérissait et dont il était chéri, il avait fait ce que fait un bon père qui ne quitte pas ses enfants au moment du danger.
J'avais écrit avec force à M. le Dauphin, auprès duquel surtout il était vivement attaqué. Ce prince se décida, dans une tournée qu'il faisait, à venir à Châlons et à y demeurer vingt-quatre heures pour approfondir ces dénonciations. Le prince s'exprima avec une franchise bien rare en parlant au préfet : « On m'a dit beaucoup de mal de vous et beaucoup de bien, lui dit-il; j'ai voulu juger la chose par moi-même. J'ai tout examiné : j'ai vu que vous êtes fort aimé, que vous méritez de l'être, que vous êtes désiré par le département, et que le gouvernement ne peut que gagner à vous garder : j'aurais tort de croire vos ennemis, et le duc de Doudeauville a raison de vous défendre contre eux. . . Restez ! . . . »
On réorganisa l'École polytechnique. Un conseil supérieur fut créé : le président était chargé de la haute surveillance de l'école. Je remplis ces fonctions pendant les deux premières années, et les choses allèrent assez bien : j'y étais même assez aimé, quoique j'eusse été obligé de prendre des partis très-fermes. Les élèves composant l'école qui venait d'être dissoute délibéraient entre eux sur tout et même sur les ordres qui leur étaient donnés. Si la majorité s'y refusait, ils n'obéissaient pas. Ces délibérations avaient fait dissoudre l'école. Ces jeunes gens, par vengeance, avaient cherché à introduire cet usage parmi leurs successeurs, et ils y avaient réussi.
On ne savait comment empêcher ces assemblées dé-
libérantes. La douceur, la raison, la sévérité, tout avait échoué; les plus raisonnables que nous cherchions à persuader nous disaient : « Notre position est aussi cruelle qu'embarrassante; si nous vous désobéissons, vous nous punissez; si nous vous obéissons malgré le vœu de la majorité, nous avons tous nos camarades contre nous. »
J'arrive un jour, et je trouve toute l'école en rumeur : les élèves allaient se réunir pour une délibération, et son motif rendait plus choquante encore cette coutume si en dehors des lois de la discipline. Les chefs assemblés ne voyaient pas de remède à cet état de choses. J'en proposai un : c'était de convoquer à l'instant les jeunes gens dans l'amphitéàtre, et de leur proposer de signer l'engagement de ne plus prendre part à ces actes d'insubordination. Cette proposition épouvanta tous les assistants; ils m'assurèrent qu'une tentative à peu près semblable avait déjà échoué, au grand désagrément du général Dejean. Je leur demandai s'ils avaient quelque chose à nous proposer. Ils me répondirent négativement; sur cette réponse du conseil, je fis convoquer les élèves et j'allai les trouver, accompagné seulement du directeur, les autres administrateurs n'ayant pas osé me suivre. J'avais fait préparer l'engagement en question; il était sur la table. Après l'avoir lu, je leur dis qu'ils étaient libres de ne pas le signer, mais — « vous devez comprendre, ajoutai-je, que ceux qui refuseront de se soumettre au règlement ne pourront rester- dans l'école. » Je fis commencer l'appel, passablement inquiet au fond de l'âme, mais dissimulant mon inquiétude sous un air fort tranquille. Les trois premiers
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appelés, après un moment d'hésitation, se résolurent à faire ce qu'on leur demandait. Je les engageai alors, paraissant bien plus sûr de mon fait que je ne l'étais réellement, à presser leurs signatures, afin qu'il y eût place pour tous; tous signèrent, et tous, en gens d'honneur, furent fidèles à leurs engagements.
On devine combien je fus aise d'avoir pris ce grand parti, malgré toutes les craintes, et de l'avoir exécuté sur-le-champ, quoiqu'on me priât d'y réfléchir au moins vingt-quatre heures. Si j'eusse cédé aux instances qui m'étaient faites, cette mesure eût échoué; les élèves aussi auraient eu le temps de s'entendre, de réfléchir; bien certainement ils eussent résisté à mes instances.
Cette institution de l'École polytechnique est excellente; mais, comme les meilleures choses, elle laisse encore à désirer. Les ponts et chaussées prennent tous leurs ingénieurs dans cette école, et je crois que les routes ne s'en trouvent pas améliorées. Ces jeunes gens, très-capables et se croyant encore plus de mérite qu'on ne leur en accorde, trouvent fort au-dessous d'eux de mesurer des tas de pierres, de les faire casser, de les faire répandre, etc. Ils n'y entendent rien, et ils seraient humiliés de chercher à acquérir une aussi humble instruction. Pour surveiller avec soin d'aussi modestes travaux, de bons piqueurs seraient bien plus utiles et bien préférables; il ne faudrait d'hommes instruits que pour les places d'ingénieurs en chef.
La troisième année, je fus remplacé dans ma présidence ; les choses n'allèrent pas très-bien alors, et l'on jugea convenable de modifier l'organisation nouvelle. Je repris la présidence la cinquième année; par bon-
heur tout alla mieux, et l'on crut que cette organisation pouvait subsister sans changement. A la lin de cette année je dus quitter tout à fait, aux termes du règlement, l'École polytechnique, et l'on se décida bientôt après à des modifications qui parurent indispensables et qui, je le crois, étaient nécessaires.
11 y a une grande question qui n'est pas encore décidée, celle de savoir s'il ne faudrait pas que les élèves fussent libres au lieu d'être casernes. Je pencherais pour la première résolution. Les éludes seraient peutêtre généralement moins fortes, mais les bons sujets et les esprits supérieurs n'y perdraient rien; les autres gagneraient à n'avoir qu'une demi-science qui les rendrait plus applicables à différentes fonctions, comme celles des ponts et chaussées, dont je parlais plus haut.
Les bons sujets y trouveraient un grand avantage, celui de pouvoir conserver leurs bons principes, qu'ils perdent au milieu d'une masse corrompue. J'ai vu des exemples très-affligeants de cette triste influence de la majorité et de l'intolérance vraiment révoltante avec laquelle elle poursuivait ceux qui voulaient s'y soustraire.
La puissance de M. de Gazes avait disparu; attaqué de tous les côtés à l'occasion de l'affreux assassinat de M. le duc Berry, il était tombé sous les coups de cet orage. Louis XVIII n'ayant pu conserver plus longtemps au pouvoir son favori, pour le dédommager le fit duc, le nomma chevalier des ordres, et l'envoya comme ambassadeur en Angleterre.
J'appris brusquement la douloureuse catastrophe dont je viens de parler : je fus réveillé en sursaut par
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le mari de ma pelite-fille, le duc de Liancourt, qui vint me l'annoncer avec toute l'émotion que lui inspiraient son bon cœur et son dévouement pour M. le duc de Berry. Cet affreux événement inspira une douleur générale, et j'en eus des preuves touchantes, en accompagnant, comme secrétaire de la Chambre des pairs, les funérailles du prince. Depuis le Louvre, où il avait été transporté, jusqu'à Saint-Denis, il y avait bien deux cent mille spectateurs, dont les visages tristes et le silence respectueux attestaient les sentiments et les regrets.
Sa fin avait été admirable ; il n'avait paru préoccupé que d'une chose : la grâce de son meurtrier. Malgré les douleurs les plus vives, il était mort avec tout le calme que donne la religion, après avoir reçu tous ses secours de la manière la plus édifiante.
Le coup avait atteint le cœur, et il est miraculeux qu'il ait pu exister encore quelques heures; d'après les assertions des hommes de l'art, il aurait dû mourir à l'instant même où le coup fut porté. Son assassin, jugé par la Chambre des pairs, montra une grande insensibilité, assura qu'il n'avait pas de complices, et manifesta le regret de n'avoir pas immolé aussi madame la duchesse de Berry, dont on venait d'ap^ prendre la grossesse.
Quoique doué de beaucoup d'esprit et de grâce, M. deCazes n'eut point de succès en Angleterre; son prédécesseur, le marquis de Latour-Maubourg, avec moins d'esprit et une excessive timidité, mais avec un beau caractère et une extrême loyauté, avait très-bien réussi i
M; de fJazes tombé; l'on vit surgir une autre puis-
MÉMOIRES DE MON PÈRE. -ni
sance, celle de madame la comtesse du Cayla. Des affaires particulières l'avaient engagée à demander au roi quelques audiences. Elle lui plut et remplaça complètement le favori, On est moins étonné de ce succès quand on la connaît. Elle a beaucoup d'esprit, d'adresse, de tact, el enfin tout ce qu'il fallait pour plaire à un roi éminemment spirituel. On a fait sur cette liaison cent contes aussi faux que ridicules; son caractère, l'âge et les infirmités du roi combattent suffisamment de pareils bruits : il s'établit entre Louis XVIII et cette dame une correspondance de tous les jours; mais, malgré toutes les instances du roi, elle ne voulut aller aux Tuileries qu'une fois par semaine. Son crédit était immense; elle ne l'employa que pour rendre service, et jamais, on peut le dire, elle n'a fait de mal à personne.
Elle se servit de ce crédit pour faire remplacer M. de Richelieu et les autres ministres par M. de Villèle et par un ministère tout royaliste. Le bien que cette administration a fait au pays pendant quelques années montre que les conseils de madame du Cayla furent bons, et que Louis XVIII eut raison de les suivre. On ne peut oublier qu'on a dû à ce ministère la brillante guerre d'Espagne : malgré les deux ou trois cents millions qu'elle coûta au pays, malgré le milliard restitué aux émigrés, M. de Villèle parvint ;i opérer un dégrèvement de cinquante ou soixante millions, et à établir une prospérité, une tranquillité, et même une liberté qu'on n'avait pas connues depuis 1789.
Je n'ai eu aucune part dans le milliard d'indemnité : mes perles étaient d'une autre nature; aussi je
ne puis être suspect en disant que celte mesure fut encore plus politique que juste : elle rendait une grande valeur aux biens nationaux, en faisant cesser entre les anciens et les nouveaux propriétaires de ces biens une guerre qui partageait la France en deux camps, et entretenait dans le "pays une cause permanente de troubles et d'agitation.
Mon fils était très-ami de M. de Villèle et de madame du Cayla , qu'il regardait depuis longtemps comme une sœur. Celte double amitié lui donna quelque crédit : il ne l'a jamais employé pour lui, mais il en a fait usage pour le bien de son pays. Je lui ai dû, je le dirai franchement, toutes les grâces que j'ai obtenues sous la Restauration. Il est très-probable que, sans lui, on n'eût pas songé à moi : sans ambition, ne désirant rien, ne demandant rien et ne sachant intriguer que contre moi-même, je n'aurais jamais rien obtenu.
Je fus nommé directeur général des postes; quelques raisons que je ne développerai pas, mais qu'on peut deviner si on a bien jugé mon caractère, firent que je fus huit jours sans vouloir accepter; enfin, suivant les conseils de personnes dignes de confiance et d'estime, je donnai mon consentement.
Beaucoup de gens de ma société me blâmèrent d'avoir pris une place au-dessous de moi, disaient-ils. « Félicitez-moi, leur répondis-je en riant, qu'on ne m'ait pas proposé celle de facteur; je l'aurais acceptée de même si j'avais cru pouvoir être utile. »
On croyait que ce serait pour moi une sinécure. Loin de là, je me dévouai tout entier à mon nouvel emploi et je travaillai tellement, qu'en moins d'un an,
mes yeux, excellents jusqu'alors, étaient presque perdus. Je tâchai du moins de n'y pas perdre mon temps et mes peines ; je fis différentes améliorations qu'on a bien voulu approuver; loin de coûter, elles augmentèrent de plusieurs millions le produit des postes, qui, depuis vingt ou trente ans, était resté slationnaire. J'établis dans Paris une petite poste à cheval qui accéléra beaucoup les correspondances, et qui, je dois le croire, a été agréable et utile au public, puisque, grâce à l'usage qu'il en fait, cette poste rapporte quatre cent mille francs de plus par an.
Les lettres mettaient vingt-quatre heures à arriver à Versailles et à Saint-Germain ; je les y fis porter trois fois par jour et deux fois dans toute la banlieue, c'est-à-dire à Meaux, à Melun, etc.
Les lettres à Paris étaient distribuées depuis une heure jusqu'à huit heures du soir. On sentait depuis longtemps l'avantage de ce changement; mais on n'osait l'entreprendre, et, lorsque j'en eus l'idée, on chercha à m'en prouver l'impossibilité, a II faut, me disait-on, changer les heures de coïncidence : on appelle ainsi les lieux où tous les courriers et toutes les correspondances se trouvent, se rejoignent et s'échangent. Il faut qu'il n'y ait pas la plus légère erreur dans les douze ou treize mille mutations d'heures que le changement dans le service de Paris va nécessiter. Il faut que ce travail si minutieux et si multiplié à Paris, se fasse tout l'hiver à la lumière, ce qui le rendra beaucoup plus difficile; il faut que cinquante ou soixante employés restent jusqu'à sept ou huit heures du soir au lieu de quitter à quatre, ce qui les rendra étrangers à tous les plaisirs, même les i- 18
ïï* -MÉMOIRES DE MON PÈRE,
plus légitimes, ce qui bouleversera leur existence et celle de leurs familles; pour faire manquer cette opération, ils commettront beaucoup de fautes, et l'on ne pourra découvrira coupable. Vous serez obligé, après une tentative infructueuse, ajoutait-on, de reculer honteusement, car toutes les erreurs de la poste se transportent rapidement dans tous les coins de la France par la poste elle-même. »
Ces raisons, réellement très-fortes et très-fondées, ne m'arrêtèrent pas. Je parlai paternellement de mon projet à mes employés. Je .fis valoir l'honneur de la poste, que cette amélioration relèverait encore dans l'opinion ; je piquai leur amour-propre, je mis même en avant leur intérêt, en leur disant que j'allais demander au ministre des finances, pour les dédommager, soixante mille francs par an, et que je n'exécuterais cette mesure qu'autant que cette gratification me serait accordée pour eux,
Elle le fut en effet, et j'en obtins d'autres pour accomplir de nouvelles et nombreuses améliorations, car on voulut bien croire sur ma parole que dans celte administration il fallait savoir semer pour recueillir. Ce fut ainsi qu'avec une augmentation de dépense de six ou sept cent mille francs, j'obtins, en faisant beaucoup d'heureux et en perfectionnant beaucoup le service, une augmentation de produit de cinq ou six millions.
On suit maintenant une marche tout opposée : on diminue le nombre des employés, on double d'une manière intolérable le travail de ceux qui restent; on fait beaucoup de malheureux et encore plus de mécontents pour économiser deux ou trois cent mille
francs; on décourage ainsi cette administration ; j'avais été assez heureux pour lui inspirer un zèle admirable et une ardeur que tout le monde partageait, depuis l'administrateur jusqu'au dernier commis; depuis le directeur des lettres le plus riche jusqu'au maître de poste le plus pauvre.
Cette activité que j'exigeais, ce surcroît de travail que j'imposais, n'ont point indisposé contre moi , comme j'aurais pu le craindre. J'ai sans cesse des preuves touchantes du souvenir qu'on veut bien conserver de mon passage dans celte administration. Dernièrement encore, et après bien des années écoulées depuis ma direction, voyageant sur une route où je n'allais pas d'ordinaire, des maîtres de poste donnèrent secrètement ordre à leurs postillons de refuser le payement des chevaux, et ce ne fut qu'avec beaucoup de peine que je parvins à le leur faire accepter.
Cette bienveillance des maîtres de poste me ferait croire qu'une autre mesure que j'avais fait prendre était bonne, quoiqu'elle ait été fort attaquée : je veux parler de l'obligation imposée aux messageries royales de se servir des chevaux de poste : elles répandirent par là cinq ou six millions par an dans nos relais, ce qui est très-précieux dans un temps où l'on ne court presque plus la poste.
Cet inconvénient est peut-être dû en partie à l'établissement des malles-postes ; moi, par les diligences, j'étais parvenu à donner aux postes un travail assuré et lucratif.
On fait tout le contraire maintenant, et, au lieu de soutenir ces pauvres maîtres de poste, qui ont tant besoin de secours, on leur fait éprouver une perle