‹ Mémoires de M. de La Rochefoucauld duc de Doudeauville. 1, Introduction généraleChapitre 6 sur 12 · FI · texte numérisé non relu

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MÉMOIRES l)E MON PÈHE.

injuste et considérable en ne leur payant que trois chevaux pour la malle-poste, pendant qu'ils sont obligés d'en mettre quatre.

Toujours des économies mesquines, toujours des économies malentendues, toujours des économies qui finissent par coûter bien cher !

Mais j'en reviens à ma grande mesure du changement d'heures du départ du courrier de Paris ; je m'y décidai malgré toutes les représentations, malgré les inquiétudes qu'on avait voulu me donner; et elle réussit au mieux. Nonobstant mon air d'assurance, je doisle. dire, je n'étais pas fort tranquille ; les premiers jours cependant, le service y gagna beaucoup, car une grande quantité de lettres étaient portées, avant ce changement, par les diligences, qui ne partaient qu'à quatre ou cinq heures du soir. Le public n'y gagna pas moins, et le commerce y trouva un tel avantage, qu'il voulut me témoigner sa reconnaissance : il fut question d'une souscription ayant pour but de m'offrir une épée d'or. Ma répugnance bien connue pour dépareilles démonstrations fit renoncer à ce projet.

A propos de lettres portées par les diligeuces, il m'arriva une aventure assez plaisante.

J'avais plusieurs inspecteurs très-zélés pour saisir ces transports illicites, que je réprimais, ainsi que je le devais, avec beaucoup de soin.

L'un d'eux accourt vers moi, l'air triomphant :

« Je viens, me dit-il, de faire une bonne découverte, une excellente prise : voilà un paquet que j'ai saisi dans une voiture publique qui va, tous les jours, à une petite ville voiêine, et il m'est prouvé que, tous

les

jours, elle porte; et rapporte des lettres. Je suis

persuadé que M. le directeur général fera un grand et juste exemple, qui dégoûtera cet entrepreneur et ses pareils d'une telle fraude. »

Je loue beaucoup sa conduite, son zèle, ses réflexions, et je me fais remettre le paquet. Quel est mon élonnement quand je vois qu'il est à l'adresse du duc de Chevreuse, oncle de ma belle-fille! C'était lui, en effet, qui se servait journellement de ce moyen pour faire venir ses lettres à son château deDampierre.

Je ris beaucoup avec lui, mais je l'engageai à ne pas continuer. 11 me le promit, et il a ponctuellement tenu sa promesse.

Peu après m'avoir nommé directeur général des postes, le roi me nomma ministre d'État sans traitement. Sans traitement, j'aurais pu ajouter ces mots à ma devise : C'est mon plaisir, a J'étais et je suis l'homme sans traitement. » Ministre d'État, pair de France, je n'ai jamais *eu ni pension, ni retraite, et depuis 1814 jusqu'à présent (1851) j'ai toujours occupé quinze ou vingt places plus gratuites les unes que les autres. J'en ai même rempli qui m'ont fait dépenser beaucoup d'argent, par exemple, celle de président de quatre ou cinq collèges électoraux. Sous le règne de Charles X, alors que j'étais ministre, je fus chargé du sacre l , c'était une époque favorable pour demander ; je n'en profitai pas. Ne réclamant rien, je n'obtins rien. C'est comme cela que les choses se passent ; mais je me suis souvent félicité de cette retenue. On trouvera fort simple qu'avec la fortune qu'on

1 Tous les travaux de Reims qui obtinrent un sitceès si complet, mon fils seul les dirigea.

me suppose je n'aie jamais désiré aucun traitement; mais bien d'autres l'auraient trouvé moins simple^ surtout s'ils eussent éprouvé la gêne dont j'avais à souffrir dans ce temps-là. Cette fortune était effectivement considérable; mais elle était alors écrasée d'impôts, et, arrière-grand-père, j'avais des charges trèslourdes. Il ne me restait net que soixante-douze mille francs de rente environ, et c'était ce qu'il me fallait pour ma dépense. Pendant six ou sept ans, le produit des bois qui composaient la plus grande partie de nos biens baissa tellement, qu'il en résulta dans notre revenu un déficit d'une soixantaine de mille francs; il ne nous restait donc qu'une douzaine de mille francs pour une dépense six fois plus considérable. Malheureusement, malgré l'extrême raison de madame de Doudeauville et malgré mon vif désir, nous ne pouvions la diminuer, à cause de notre nombreuse famille et de nos engagements de tout genre.

Si nous avions emprunté, nous aurions, en peu d'années, complètement dérangé notre fortune et ruiné nos enfants : qu'on juge de notre embarras et de nos tourments!

Quoique nous fissions habituellement nos affaires nous-mêmes, nous voulûmes consulter les hommes d'affaires les plus capables; ils nous donnèrent de si pauvres conseils, au jugement de tous ceux qui en eurent connaissance, que nous fûmes obligés de n'en suivre aucun. Je fis alors ce que je fais pour rétablir ma santé quand je suis malade : je me passe des mé. decins; je me passai d'hommes d'affaires pour remettre à flot ma fortune. J'allai tous les ans dans ma terre de Surgères, et tous les ans j'y vendis des por-

lions de bois par petits lois. Ces bois, surchargés d'impôts, ne me rapportaient que ce qu'il fallait juste pour payer ces impôts; mais, comme ils pouvaient servir de pacage et que les pacages sont rares dans le pays, je les vendis très-avantageusement. Ces ventes et quelques autres faites par madame de Doudeauville nous firent vivre pendant sept ans, qui furent vraiment pour nous les sept années de famine d'Egypte, et cette terre qui ne valait que quatre mille francs nets annuellement, vaut maintenant encore deux ou trois mille francs.

Par ce moyen, la fortune de nos enfants fut sauvée, et l'ordre le plus satisfaisant fut maintenu dans nos affaires. Les six années où j'ai reçu les traitements d'abord de directeur général des postes, et ensuite de ministre de la maison du roi, ont sans doute contribué à cette amélioration, mais beaucoup moins qu'on rçe pourrait le supposer, .car je les ai dépensés presque en entier, voulant faire honneur à mes places et au roi de qui je les tenais.

Lorsqu'un ministre entrait en fonctions, il recevait vingt-cinq mille francs de frais d'établissement. Je ne voulus pas les prendre malgré ma détresse, et ce n'était pas assurément pour m'en vanter; je m'en cachai soigneusement au contraire, comme d'une mauvaise action, certain que je serais fortement blâmé par mes collègues.

Quelques amis me disaient que cette délicatesse était une duperie, et que personne, même le roi, ne m'en saurait gré : je le pensai comme eux ; mais je ne sais pas me corriger de cette sottise de désintéressement, peu commune, j'en conviens, et peu goûtée aujourd'hui.

Depuis plusieurs mois, je savais qu'on voulait me faire ministre de la maison du roi, et, comme à mon ordinaire, j'intriguais... contre moi. D'une part, je tenais à ma modeste place de directeur général des postes, parce que j'étais aimé, et que l'on me faisait espérer que je n'y étais pas inutile; de l'autre part, je voyais la répugnance de M. de Villèle, et je pensais que ma nomination pourrait être nuisible aux affaires. Je lui écrivis; je lui répétai plusieurs fois que je ne désirais pas cette place, et que, s'il le voulait, je dirais hautement que je ne l'accepterais pas. Il refusa ma proposition, soit qu'il ne se souciât pas de m'avoir cette obligation, soit qu'il se crût assez fort pour l'empêcher.

Le contraire arriva, et un matin j'appris que j'étais nommé. Je mandai à l'instant même au président du conseil que je renouvelais ma proposition, et que, s'il le souhaitait, j'étais prêt à refuser cette place recherchée par tant de gens.

11 ne me crut pas de bonne foi et il n'accepta pas; il me jugeait d'après bien d'autres : — j'aime à penser que ce n'était pas d'après lui, — et il imagina que ma conduite désintéressée n'était qu'un jeu, un calcul de finesse pour mieux servir mon ambition. Sa conduite avec moi me prouva que tel avait été le fond de sa pensée, car, au lieu des procédés reconnaissants ou au moins aimables auxquels, je l'avoue, je m'attendais, il n'en eut à mon égard que d'assez maussades et d'assez inconvenants.

Je n'avais pas désiré le ministère; une de mes raisons pour craindre de m'y voir appelé était la quantité de demandes et l'impossibilité où l'on était

d'en accorder seulement la dixième partie. Il y en avait plus de trente mille, et pour quelques centaines de mille francs disponibles, après les cinq millions de pension réglée, il y avait des pétitions pour plus de cinquante millions. On peut juger de mon chagrin et de mon embarras : promettre et ne pas accorder paraît fort blâmable; refuser semble bien dur. Je pris le parti de dire la vérité à chaque solliciteur, on lui témoignant la peine bien réelle que j'éprouvais à refuser. En tout la vérité, la vérité toujours, la vérité pour tout; tel a été depuis que je me connais mon seul moyen. Je dois dire que je la présentais avec le plus de tact et de mesure possible. Je dois croire que je réussissais assez bien, car Louis XVIII disait de moi :

« C'est l'homme droit le plus adroit que je connaisse. »

J'étais accablé de mille importuns, dans ces longues audiences que je donnais trois fois par semaine. Avec ma santé si frêle, c'était un grand écueil pour ma patience; mais je mettais mes soins à bien recevoir tout le monde sans aucune contrariété, et l'on a bien voulu me dire que mes efforts n'étaient pas vains. Faire aimer la religion que je pratique a toujours été le but de mes actions, et servir mon prochain m'a toujours paru la meilleure manière de servir Dieu. Aussi je crois pouvoir assurer, sans craindre d'être contredit, que jamais je n'ai fait volontairement de mal à personne, et que j'ai toujours tâché de faire le plus de bien qu'il m'a été possible.

M. de Villèle, dont je parlais plus haut, est un homme de beaucoup d'esprit et d'une grande capacité;

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il a une facilité incroyable pour les affaires, et c'est le meilleur ministre des finances que nous ayons eu; il a même des vues assez étendues et des ressources très-habiles ; mais il met trop souvent la ruse et la finesse à la place de la fermeté et de la loyauté. Ces moyens réussissent pendant un certain temps; mais, bientôt connus et appréciés, ils finissent par échouer complètement : c'est comme l'homme qui ment habituellement et qui finit par n'être plus cru lorsqu'il dit la vérité. Avec l'air très-simple, il est très-dominant, et il aime à être entouré d'hommes qui ne veulent ou ne peuvent pas lui résister. Rien n'est bien que ce qu'il fait, et il rejette les meilleures choses si elles ne viennent pas de lui.

Malgré ces défeuts qui font ombre à de très-grandes qualités, il n'en était pas moins la réalisation du bien positif et matériel qu'on peut procurer à une nation, même dans l'absence des institutions qui la feraient jouir de la plénitude de ses droits politiques. Le rétablissement de l'ordre intérieur, l'essor des industries, la prospérité générale, auraient peut ; être fini par réconcilier beaucoup d'esprits avec les principes au nom et à l'aide desquels ces bienfaits étaient obtenus... Il est triste de penser el de dire que les royalistes contribuèrent à la chute de l'homme qui faisait naître d'aussi belles espérances. En le ruinant, ils se sont ruinés eux-mêmes. Divisés par quelques journaux royalistes, parmi lesquels la Quotidienne figurait en première ligne, ils embarrassèrent tellement. sa marche, qu'il fut obliger de se retirer.

L'éloignement des affaires du duc Mathieu de Montmorency; les griefs que M. de Chateaubriand, qui lui

avait succédé, eut à reprocher à M. de Villèle, suscitèrent de grandes inimitiés contre ce dernier.

Sa position devenait de jour en jour plus difficile; il avait une grande puissance par Louis XVIII, qui ne l'aimait pas beaucoup, mais qui avait confiance en son mérite, et par les personnes qui l'appuyaient auprès du roi. Monsieur, que madame du Cayla avait complètement raccommodé avec son frère, jusque-là fort indisposé contre lui, s'était même déclaré le défenseur et le soutien de ce ministre si attaqué.

M. de Villèle avait aussi une grande puissance par .la Chambre des députés, sur laquelle il exerçait beaucoup d'influence; mais cette Chambre demandait beaucoup et n'accordait guère; sans cesse elle lui disait : Apportez-nous donc des institutions utiles; apporteznous des lois fortement monarchiques et religieuses; enfin profitez de notre existence et de notre bonne volonté. On préparait ces lois, on les lin portait; alors elle s'affligeait, elle se plaignait, elle lui reprochait de la mettre dans une très-fausse position : si nous les rejetons, nous nuisons à la chose publique ainsi qu'à vous, disait-elle; si nous les adoptons, nous nous nuisons beaucoup à nous-mêmes et nous nous dépopularisons entièrement.

Un autre grand obstacle pour M. de Villèle était la Chambre des pairs, qui ne marchait pas avec lui et lui formaitune opposition d'autant plus dangereuse qu'elle était inamovible. Elle sanctionnait ainsi toutes les déclamations qui accueillaient les mesures proposées par cette administration vraiment royaliste, et prêtait l'appui de sa gravité aux calomnies libérales que l'opposition de l'autre Chambre et ses journaux trouvaient

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à leur service pour battre en brèche les meilleures de ses résolutions.

Malgré les difficultés de cette position, la guerre d'Espagne fut faite et finie en trois mois. Quoi qu'on en ait dit, le ministère pouvait avec raison se montrer fier de cette victoire remportée sur la révolution en dépit des nombreux alliés qu'elle comptait en France, en dépit surtout de l'Angleterre, qui s'était opposée avec violence à cette entreprise et qui, bien certainement, eût fini par la compliquer singulièrement si elle n'eût pas été conduite aussi habilement et terminée aussi vite.

Cette guerre fit beaucoup d'honneur à M. le Dau- ' phin. IJ montra une persévérance, un courage remarquables : c'est une vérité que les calomnies et les révolutions ne pourront détruire.

L'affaire du Trocadéro est un fait d'armes qui serait cité dans les guerres de l'Empire et que nos badauds admireraient si les soldats qui l'exécutèrent avaient eu au front une cocarde Incolore; mais ce qui distingua et on peut dire illustra notre armée, ce fut son admirable discipline. Les Espagnols ne pouvaient croire que ce fût la même nation qui les avait pillés, ruinés si cruellement dix ou douze ans auparavant.

Le prince de Hohenlohe, qui commandait un corps d'armée et qui n'était pas suspect, en sa qualité d'étranger, me disait qu'en deux mois il n'avait pas eu à punir deux hommes pour indiscipline, et pourtant les troupes souffraient beaucoup du froid; campées au milieu des bois, elles ne coupèrent pas une bûche pour se chauffer.

Les engagements avec l'ennemi ne furent pas fré-

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quents, mais ils furent si brillants dès le début, qu'ils découragèrent les troupes des cortès et les~ firent renoncer presque partout à une résistance inutile.

Tous ces faits que je viens de rappeler s'étaient passés avant mon entrée au ministère. L'affaire du trois pour cent avait porté un coup terrible au ministre des finances, devenu depuis président du conseil. Ce projet de réduction de la rente l'occupait depuis longtemps; il regardait ce plan comme son plus beau titre de gloire. En effet, sans injustice, il réalisait ainsi une économie de plus de trente millions par an pour le Trésor.

11 le proposa à la Chambre des dépulés, et, à force de peine et de talent, il le fit adopter au bout de (rois mois; mais la résistance fut bien plus grande encore à la Chambre des pairs, et ce projet, auquel s'opposèrent beaucoup d'intérêts personnels, fut rejeté à une majorité de quelques voix seulement. On peut juger du désappointement et du chagrin de M. de Villèle. Son sang-froid fut étonnant : il était aussi affligé que surpris de ce rejet, auquel il ne s'attendait point, et qui détruisait en un moment, avec ses espérances, le fruit de ses travaux et de ses efforts depuis plusieurs mois; mais, voyant l'embarras de la Chambre pour rédiger convenablement le rejet, il monta tranquillement à la tribune et lui en indiqua les moyens.

Il y a longtemps qu'on dit qu'il n'y. a rien de tel qu'un Gascon qui sait se posséder.

Le silence très-significatif de M. de Chateaubriand et le discours de l'archevêque de Paris contribuèrent beaucoup au rejet de cette loi. M. de Villèle ne l'a jamais pardonné à M. de Chateaubriand, et Charles X,

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qui n'était pas encore sur le trône, en a toujours su mauvais gré à M. l'archevêque de Paris.

J'eus vers ce temps une assez chaude alerte : mon hôtel et moi nous faillîmes être brûlés. Alors on parlait beaucoup de voleurs dans Paris : à deux heures du matin environ, j'entends du bruit; je pense avec assez de fondement que ce pourrait être quelques-uns de ces amateurs du bien d'autrui arrêtés dans l'exercice de leur profession. Peu inquiet de ma nature, je m'étais rendormi, mais peu après deux hommes se précipitèrent dans ma chambre et me réveillèrent cette fois plus complètement que la première : c'était le duc de Liancourt et mon valet de chambre qui venaient m'annoncer que la maison contiguë à la mienne, et appartenant à M. Séguin, ancien fournisseur des armées, était en feu. Je me levai à la bâte et je passai, ainsi que toute ma famille, la nuit dans la plus grande inquiétude, car le feu violent qui consuma cet hôtel vomissait sur le nôtre des millions de flammèches apportées par le vent.

Le propriétaire, homme riche, d'un caractère singulier, qui, avec une centaine de chevaux dans ses écuries, est toujours à pied, et qui, avec une famille intéressante, est toujours seul ou pis encore, ne voulait pas absolument quitter sa chambre au premier étage; le feu l'entourait de toutes parts et en fendait l'accès fort difficile. Au risque de sa vie; un pompier y parvint; il saisit l'obstiné vieillard, qui résistait toujours, et le descendit malgré lui par la fenêtre.

Le lendemain, M. Séguin demanda à voir le brave soldat; il lui fit de burlesques remercîmenls et finit par lui dire : « Je ne saurais trop vous récompenser*

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cl je vous donnerais toul ce que mérite un si grand service. . . si je ne savais que les pompiers ne reçoivent jamais rien. »

Le ministère était compose de M. de Villèlc, président du conseil des ministres, de M. le comte de Corbière, ministre de l'intérieur, très-spirituel, très-fin, très-utile dans le conseil par un jugement sain et par des avis éclairés. Le président des ministres ne croyait pas pouvoir se séparer de lui, et il disait en riant : C'est la maison de commerce de Villèle, Corbière et compagnie. La compagnie, je dois-le dire, a fait beaucoup de tort à la maison; M. de Corbièce n'était nullement homme d'État, c'était le plus médiocre des administrateurs, sans compter qu'il donnait de trèsmauvais dîners.

Venait ensuite M. le comte de Peyronnel, garde des sceaux, homme de beaucoup d'esprit, de talent et de caractère; parlant très-bien à la tribune, mais avec une voix qui lui nuisait, quoiqu'elle fût très-belle et pré' cisément parce qu'elle était très-belle, car elle était si forte et si sonore, qu'elle étourdissait et qu'elle lui donnait l'air de vouloir régenter et presque intimider les Chambres.

M. de Clermont-Tonnérre, le marquis, avait le ministère de la guerre, après avoir eu celui de la marine. Élevé à l'école polytechnique, il a beaucoup d'instruction et de facultés; mais* faute de lacl.iî n'a pas réussi dans ces deux places aussi bien qu'on l'aurait cru. M. le comte de Damas, qui avait passé sa jeunesse et presque toute sa vie en .Russie, fut d'abord porté; on ne sait trop pourquoi; au ministère de la guerre ; il passa ensuite, par une combinaison ministérielle;

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aux affaires étrangères. H avait, ainsi que son collègue de la guerre, d'excellents principes, et je puis assurer que sa religion n'avait pas celte exagération qu on a supposée. Son esprit n'était peut-être pa< celui qu'il faut pour bien remplir une pareille place qui demande beaucoup d'adresse, beaucoup de mesure, et même un peu de finesse; mais il avait du bon sens, du jugement et des qualités essentielles

M. le comte de Chabrol était à la marine, après avoir ete préfet à Lyon et directeur général des domaines : il a été utile dans toutes ces places, et il a montré un grand talent d'administration ; mais il a peu de caractère.

M. l'évèque d'Hermopolis (M. l'abbé Freyssin.fi) était mmistre des cultes et de l'instruction publique; ses. qualités de tous genres sont trop connues pour que j'en fasse le détail et surtout l'éloge. On a trouvé qu'il n'avait pas soutenu la réputation dont il jouissait avant d'arriver au ministère; c'est que, d'une part, cette régulation était très-grande et que, de l'autre, sa place était plus que les autres hérissée de difficultés et d'obstacles. Ses dignités ne changèrent rien « a ses vertus ni à son caractère; ces dignités étaient venues le trouver : sans ambition, il ne fit pas un pas au-devant d'elle^, et même plus d'une fois il les avait refusées; c'est un fait qoe je puis attester comme témoin. ■ | ^

' On me dispensera de faire le portrait du ministre delà maison du roi ; tout ce que je me permettrai d'en dire, c'est qu'il était honnête homme, et qu'il avait de fort bonnes intentions.

Ce ministère fut assez heureux pour diminuer les

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impôts de cinquante-cinq millions : c'est là, selon moi, son plus beau titre, car c'est à cela seulement qu'on peut juger de la prospérité d'un pays et de la solidité de son crédit.

Nous voyions constamment. le double avantage de ces dégrèvements. Outre le bien qu'ils faisaient aux contribuables, ils en faisaient également au Trésor par les contributions indirectes, quiaugmenlaientsensiblement, et par le produit des domaines. Cet accroissement d'aisance augmentait la consommation et le nombre des acquisitions.

La santé de Louis XVIII s'affaiblissait beaucoup; il perdait ses forces sans que ses facultés intellectuelles en souffrissent. Les ministres prévoyaient sa fin prochaine, et ils craignaient que Charles X, contre lequel on avait de grandes préventions, ne montât pas sans orage sur le trône; en conséquence, ils crurent nécessaire d'établir momentanément la censure.

Les derniers moments du roi, qui fut roi jusqu'au dernier soupir, furent bien honorables et bien louchants.

Il avait toujours dit : « Un roi meurt, mais il ne I doit pas être malade. » Sa courageuse conduite pendant les dernières années de sa douloureuse existence explique cette phrase.

11 avait tout calculé, tout arrangé; il comptait, malgré les plus vives souffrances et la plus extrême faiblesse, présider le conseil le jour accoutumé, le mercredi, recevoir les sacrements le jeudi, et finir vraisemblablement le vendredi.

Mais le mal faisait de rapides progrès. Personne '■ 19

2yo MÉMOIRES DE MON PÈRE.

n'osait Favertir que sa fin était plus procliaine. Madame du Cayla eut ce courage.

il fut surpris, mais non troublé, de cette annonce de mort et de la preuve de dévouement que lui donnait madame du Cayla.

« Je ne demande pas mieux, répondit-il, que de hâter le moment que j'avais fixé pour recevoir les secours delà religion; ce qui me l'avait fait retarder, c'est l'idée de tout ce qui en résulterait, car lorsqu'il est reconnu qu'un, roi se meurt, et lorsqu'il a été administré, tout doit être dans le deuil : les spectacles sont fermés, la Bourse ne tient plus; c'est un grand dérangement, sans parler de beaucoup d'autres inconvénients que j'avais voulu éviter. »

On avait eu raison de l'engager à ne pas différer, car, administré le lundi ou le mardi, il mourut le lendemain, dans les sentiments les plus édifiants.

Il avait voulu, le dimanche encore, assister au déjeuner de famille. Quelques personnes y prirent part ; j'étais du nombre. Le roi avait si bien toute sa tête, malgré les douleurs les plus aiguës, qu'il eut la bonté de me demander des nouvelles d'une de mes petitesfilles, fort malade alors, et qui n'avait, pas deux ans. Après sa mort je fus chargé, avec le chancelier, de faire l'examen des papiers. A notre étonnement extrême, nous ne trouvâmes point de testament, mais nous nous rappelâmes alors qu'il disait qu'un roi n'en devait pas faire, parce que ses dernières volontés étaient rarement exécutées.

Quelque temps avant sa mort, il donna à madame la comtesse du Cayla le château qu'il appelait Je Pavillon, construit à Saint-Ouen, d'après ses orâres et

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même d'après ses plans. Son principal objet était de conserver, par cette construction, la mémoire de la déclaration qui avait précédé l'annonce delà Charte.

Ce don fut très-peu profitable à celte dame : les jardins sont très-vastes et leur entretien est ruineux. D'ailleurs, cette libéralité mit dans une évidence fâcheuse à tous égards celle à qui elle s'adressait. Jusque-là elle avait vécu dans une grande simplicité, dans une grande retraite, cachée au fond d'un petit entre-sol. L'envie s'accrut contre elle à l'occasion de ce don royal, et la calomnie n'épargna pas l'amie du roi défunt.

A peine Louis XV11I fut-il mort que Charles X convoqua les nfinistres. 11 nous dit qu'il n'y aurait rien de changé, ni dans la composition du ministère, ni dans sa marche.

Nous fûmes unanimement d'avis de retirer la censure, qui n'avait été établie (pie provisoirement, à cause delà maladie du feu roi. Elle devait cesser tout naturellement deux mois après, à l'époque de la session des Chambres. Nous pensâmes qu'il fallait que le nouveau roi s'en fit honneur. Nous dûmes nous applaudir de ce parti : il réussit au mieux. Charles X, qu'on voyait arriver avec inquiétude sur le trône, à cause des idées rétrogrades qu'on lui supposait, fut, à la suite de cette mesure sagement libérale, accueilli avec transport et reçu avec enthousiasme à Paris, lorsqu'il vint de Saint-Cloud, où il s'était retiré à la mort de son frère.

Je lui parlais de la satisfaction qu'il avait dû éprouver : a Ah! répondit-il, ces acclamations du peuple sont bien flatteuses; mais elles sont passagères et nous

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ne sommes vraiment populaires qu'à Saint-Denis. »La suite ne lui a que trop prouvé combien il avait raison de me faire cette réponse.

Ce prince avait tout ce qu'il fallait pour être adoré de la France, et il l'eût été dans un autre temps. Personne ne peut mieux le savoir que moi, qui l'ai vu pendant une douzaine d'années. Avec un cœur sensible, beaucoup d'âme et bien plus d'esprit qu'on ne l'a cru, il avait beaucoup de raison et un jugement très-sain. Nous en étions souvent étonnés au conseil qu'il présidait et qu'il faisait durer deux, trois, quatre, cinq heures, sans se permettre la moindre distraction et sans jamais manifester d'ennui. Souvent, dans les discussions les plus difficiles, il ouvrait un avis qu'aucun de nous n'avait eu, et qui, plein de sagesse, aplanissait toute difficulté.

Sa religion élait très-réelle, très-franche et trèsbien entendue, malgré toutes les sottises que l'on a dites à ce sujet. Jamais il n'en parlait, et je suis sûr que les princes protestants qui ont des catholiques dans leurs États s'occupent plus des intérêts du 'catholicisme qu'il ne s'en occupait. Comme on l'accusait bien à tort de bigoterie, il en résultait que son gouvernement mettait de préférence les affaires des calvinistes sur le tapis.

En lui l'amour du devoir était extrême, et jamais roi n'aima autant son peuple; jamais roi n'a poussé aussi loin l'abnégation de lui-même.

Je le pressais un jour de permettre qu'on lui meublât sa chambre à coucher; il s'y refusa : j'insistai en lui disant qu'elle se trouvait dans un état de dégradation choquante : a Si c'est pour moi, répon-

dit-il avec vivacité, non; si c'est pour les manufactures, oui! » Il en était de même pour tout; il n'avait aucune fantaisie, et ne souffrait jamais qu'on lai proposât une dépense dont il eût été le seul à profiter.

Il joignait à ces qualités essentielles une grâce charmante, des manières toutes françaises et des mots heureux qui rappelaient souvent Henri IV. Nous nous disions sans cesse, mes collègues et moi : « On ferait faire un roi pour la France, qu'on ne l'aurait pas autrement. » Quel malheur pour cette France, qu'il aimait tant, qu'il n'ait pas été plus connu et mieux apprécié !

Je dois aussi le justifier de celte passion pour la chasse qu'on lui reprochait si amèrement, dans ce temps où la malveillance et la mauvaise foi s'emparaient de tout ce qui pouvait lui nuire.

Cinq jours entiers la semaine, il restait, dans son appartement à s'occuper des affaires de l'État et à travailler avec les ministres, ou à examiner seul leurs différents rapports.

Deux fois par semaine, et souvent une fois seulement, quand le temps le permettait, d sortait de sa triste prison, et alors il allait chasser, soit à tire, soit à courre : c'était, on en conviendra, un exercice hien nécessaire, après un travail si assidu et des occupations si sédentaires.

Voilà à quoi se bornaient, je le certifie, ces chasses dont la calomnie, pour le perdre, lui faisait un crime. Chaque fois qu'il allait chasser, les journaux de l'opposition ne manquaient pas de l'annoncer, ce qui persuadait à presque toute la France qu'il' passait tous

ses jours dans les agitalions de ce plaisir : quel particulier ne se permettrait pas des délassements aussi innocents et plus souvent répétés?

Ce portrait n'est nullement flatté, je l'atteste. Si ce pauvre prince régnait encore, je n'en dirais pas autant', surtout devant lui ; mais il est persécuté et il est dans l'exil ; je dois à mon pays la vérité, rien que la venté.

Il fut bientôt question du sacre. Mon fils, le vicomte de la Rochefoucauld, qui avait été chargé des obsèques de Louis XVIII, fut également chargé du couronnement de Charles X. Ces deux cérémonies si différentes lurent également belles et eurent un égal succès. Nommé au ministère de la maison du roi, j'avais abandonné une partie de mes attributions, celles qui concernaient les beaux-arts, à la direction de mon fils; j'avais fait, on s'en doute, ce sacrifice de bon cœur, car je savais mieux qu'un autre combien ce choix était bon.

Le sacre de Louis XVI avait coûté dix ou douze millions, quoiqu'il restât beaucoup d'objets ayant servi aux sacres précédents. Pour celui du nouveau roi, il ne restait rien, et il ne coûta que six millions : pourtant, de l'aveu de tout le monde, il fut beaucoup plus beau que celui des souverains étrangers. Les Anglais en convenaient pour leur part.

A propos -du sacre, je parlerai des fêtes que tous les ministres donnèrent à Paris. C'était le bal, toujours le bal et encore le bal. J'imaginai autre chose : un grand concert, un petit spectacle de choses assez nouvelles, une illumination cachée avec de jolies fabriques, et des danses d'opéra dans le jardin. Cette

fête, malgré les oppositions que j'avais éprouvées, eut beaucoup de succès; on voulut bien louer aussi la courtoisie avec laquelle le maître de la maison en avait fait les honneurs à huit ou neuf cents personnes des plus considérables de tous les pays.

Je dois dire, à ce propos, qu'afin de prouver que la religion ne nuit dans aucune position, — ce qu'on est loin de croire généralement, — je m'étais cru obligé d'avoir habituellement les meilleurs concerts, la meilleure table et de dépenser honorablement, et l'on peut dire utilement pour le roi, le traitement de cent cinquante mille francs qu'il me donnait. Il paraît que cela n'est pas aussi naturel qu'on pourrait d'abord le penser, car beaucoup de gens qui, sous l'ancien et le nouveau régime, recevaient des appointements considérables, les gardaient fort bien pour eux tout seuls. En arrivant à Reims, les chevaux du roi s'emportèrent, et il courut de grands dangers ; cet accident parut de mauvais augure à beaucoup de gens. Il n'en fut pas moins reçu dans cette ville avec les mêmes transports, avec le même enthousiasme qu'à Paris, et tout se passa au mieux dans cette grande et imposante cérémonie. Elle ne fut pénible que pour moi, qui étais dans un état de santé déplorable. Je croyais bien que je n'avais pas deux mois à vivre; mais cette idée ne me portait qu à redoubler de travail, afin de bien employer le peu de temps qui me restait. Le roi nourrissait une partie de ceux qui avaient été convoqués, cinq cents personnes à peu près par jour, usage qui n'existait pas au sacre de Louis XVI. Je me chargeai de la moitié de ces frais, et je donnai pour cela cent mille francs, moitié à M. le baron de Jessaint,

préfet, moitié à M. de Brémont, maire de Reims.

Ces messieurs avaient tout à acheter ou tout à louer, surtout vaisselle, argenterie, linge, maîtres d'hôtel' serviteurs, et cependant les cent mille francs leur suffirent pour avoir les tables les mieux servies : le premier maître d'hôtel, qui était fourni de tout cela, fut chargé de la nourriture des deux cent cinquante autres personnes, et il en coûta six cent mille francs.

On le concevra quand on saura qu'il y avait des centaines de cuisiniers et qu'on consommait, entre autres choses, par jour, cent sacs de charbon et environ trois mille livres de glace. Aussi je disais au roi, en riant, mais un peu du bout des dents : «Je ne conçois pas ce qu'on a pu faire de tant de charbon, à moins qu'on ne l'ait employé à faire fondre la glace, dont la consommation n'est pas moins incompréhensible. »

Je devais en être moins étonné qu'un autre, car un an auparavant, au printemps, alors que la chaleur n'était pas assez forte pour avoir grand besoin de glace, alors que le froid n'était plus assez grand pour espérer pouvoir remplir les glacières, j'appris qu'on consommait journellement aux Tuileries deux mille livres de glace. C'était d'autant plus choquant que, deux ans auparavant et avant mon entrée au ministère, l'hiver ayant été sans gelée, la glace s'était vendue près de trois francs la livre.

Il en était de même partout dans la maison du roi : je faisais de mon mieux pour remédier à cet abus; mais rien n'était aussi difficile, car le ministère de la maison du roi n'avait qu'une faible surveillance sur de grands et puissants personnages, tous maîtres

dans leur partie. Je n'étais d'abord nullement appuyé, quoique le roi voulût de l'ordre et de l'économie; mais il ne pouvait se décider à sévir : l'idée de se voir entouré de visages tristes et mécontents le faisait reculer; c'était là vraiment la seule faiblesse qu'on pouvait lui reprocher avec justice.

M'occupant avec zèle de mon affaire, je sus que M. le duc d'Orléans, qui avait cent personnes à nourrir par jour et qui donnait chaque semaine un beau et grand dîner de quarante à cinquante personnes, dépensait par an deux cent mille francs, et le roi, qui, sans donner jamais de grands dîners, nourrissait par jour deux cents personnes, dépensait annuellement onze cent mille francs; ce qui, en comptant le traitement de tout ce qui était employé à la bouche, faisait dix-neuf cent mille francs par an.

Je mis sous les yeux de Charles X un plan de réforme ; mais, connaissant son excès de bonté, je lui dis : « Sire, voici un plan que je crois utile; je ne le propose point à Votre Majesté ; je me permets seulement de la prier de l'examiner pendant quelques jours et de me donner ensuite ses ordres. » Au bout de quelques jours le roi me dit : « J'ai lu votre projet, il me paraît fort bien et, je l'adopte. » Je crus devoir répéter au roi que je ne lui en proposais pas l'adoption; que c'était vraiment lui qui me l'ordonnait et qu'il eût la bonté d'observer qu'alors il n'y aurait pas moyen de reculer. On devine pourquoi je prenais toutes ces précautions, et l'on va voir qu'elles n'étaient pas inutiles. A peine avais-je commencé à exécuter ce plan de réforme, que je vis le roi soucieux, chagrin, car tous ses sentiments se peignaient à l'instant sur

sa loyale ligure. Bref, un jour, en sortant de chez lui, M. de Villèle me dit : « Le' roi est dans un grand embarras : vous lui avez soumis un projet qu'il a approuvé, et il ne voudrait pas vous dire d'y renoncer; mais il a reçu de fortes représentations de la part des intéressés : ils sont mécontents, affligés, et ce bon prince l'est encore plus qu'eux; tâchez d'arranger cela pour le mieux. »

Je sentis qu'il fallait renoncer en grande partie à mon beau projet, et je n'en conservai que ce qui était nécessaire pour l'honneur du roi et pour le mien. Je vis en même temps avec chagrin qu'il fallait abandonner l'idée des grandes économies et l'établissement d'un ordre utile et raisonnable.

Les preuves de cette vérité ne me manqueraient pas. Ainsi il y avait, dans les écuries du roi, beaucoup trop de chevaux : six cents de ces animaux étaient consacrés à son service, qui se bornait à très-peu de chose, C'était conserver cent chevaux de plus qu'il ne fallait pour le cas où Charles X, qui n'avait jamais la moindre fantaisie, serait tenté d'aller à Rambouillet le lendemain de son retour de Fontainebleau ou de Compiègne. Je lui représentais souvent l'inutilité de cette précaution : je lui disais que cela n'était jamais arrivé et n'arriverait jamais; mais que si, contre toute vraisemblance, ce voyage avait ainsi lieu, il prendrait, comme il le faisait pour d'autres voyages bien plus longs, des chevaux de poste. Je lui démontrai qu'avec cette bizarre attention si, par hasard, une pareille course à Rambouillet s'effectuait une fois en dix ans, elle lui reviendrait à trois millions, puisque cent chevaux coûtaient par an cent mille écus.

Je faisais un jour les mêmes représentations au duc

de , premier écuyer. M. le dauphin, fort ami de

Tordre et de l'économie pour l'ordinaire, me dit à ma grande surprise : « Duc de Doudeauville, je vous appuie souvent, mais je ne vous soutiendrai pas en cette occasion; il ne faut pas faire de réformes dans l'écurie ni dans la cuisine du roi. » C'était précisément dans ces deux parties qu'il y avait le plus de réformes à faire.

Je vis d'après cela qu'il n'y fallait plus penser, et que je me ferais en pure perte des querelles avec tout le monde. Je me bornai donc à regret, ne pouvant déraciner les abus, à les surveiller : encore cela déplaisait-il à bien des gens, ce qui me fut bien prouvé à ma sortie du ministère, car peu après on supprima plusieurs de mes inspecteurs, et on insinua à ceux qu'on fut obligé de conserver qu'ils feraient bien, s'ils voulaient rester, de rendre leur surveillance aussi peu hostile que possible.

J'eus un autre chagrin très-vif. Louis XVIII avait laissé beaucoup de dettes de l'émigration et Charles X quelques-unes aussi; c'étaient des dettes sacrées, car elles étaient le résultat du plus pur et du, plus généreux dévouement : je pressais le roi de les faire payer par les Chambres, qui le désiraient, et je lui disais que, depuis la mort de Louis XVIII, c'était une simple affairé de succession. Le roi ayant laissé un passif d'environ dix millions (de dettes réelles) et un actif de quinze ou dix-huit, il ne devait donc pas être difficile de se libérer : l'État, qui profitait de ces quinze ou dix-huit millions, devait payer les dix qui étaient dus; c'était de toute justice. M. de Villèle s'y oppo-

'm MÉMOIRES DE MON PÈRE.

sait constamment. Enfin, un jour, au risque de me perdre, je l'emportai, en disant à Charles X : « Votre Majesté ne peut consentir à laisser peser sur la mémoire de son frère le nom de banqueroutier : pas un de nous n'y consentirait pour l'un de ses parents- Louis XVIII a payé toutes les dettes de Bonaparte, et Charles X ne peut refuser plus longtemps de paver celles de Louis XVIII. » v V

Il fut résolu qu'il serait demandé aux Chambres pour cet effet, cinq cent mille francs par an; mais dé nouvelles manœuvres du président du conseil des ministres firent manquer pour toujours ce payement si juste et si indispensable.

Affligé, indigné, je voulus dès lors donner ma dçmission.En 1827, le nombre des chefs de division fut augmenté, ainsi que leur traitement, et cette partie coûta soixante ou soixante-dix mille francs de plus que sous mon administration; il est vrai que je faisais une partie du travail moi-même, malgré ma déplorable santé. Ce travail, de dix, douze, quatorze heures par jours, pendant six ou sept ans et sans prendre de jour de congé, avait tellement affaibli ma vue, qu'il n'y eut que le repos qui la rétabjit à peu près. J'avais eu aussi la niaiserie de ne pas faire faire un .sou de dépense pour mon installation aux postes : la même réserve signala mon entrée à la maison du roi; je n'y couchais pas, mais j'y travaillais et j'y recevais.

Quand je quittai les postes, on y dépensa trente ou quarante mille francs; à ma sortie du ministère, plus de cinquante ou soixante mille francs furent consacrés à l'embellissement de l'hôtel.

Pour achever mon meâ culpâ, je ne cherchais pas à

MÉMOIRES DE MON PÈRE. r,i)l

me faire des partisans et ne craignais point de me faire des ennemis pour soigner les intérêts qui m'étaient confiés : j'avais empêché Louis XVIII de donner, comme il en avait l'habitude, de grosses sommes à ceux qui l'entouraient, et je continuai le même système auprès de son successeur. Ainsi je faisais tout refuser aux gens riches et puissants pour ne donner qu'auxhommes honnêtes, dévouéset malheureux, pour lesquels de faibles dons, de petites pensions étaient d'un grand secours. Cependant, je dois le dire, obligé de froisser quelques personnages considérables, je n'eus pas trop à me plaindre de leur conduite à mon égard.

Par exemple, les capitaines des gardes indiquaient, chaque mois, le jour delà revue de l'intendant militaire, au lieu de le recevoir de lui ; on sent d'après cela que cette mesure était tout à fait illusoire. On me fil signer une lettre un peu forte, j'en conviens, pour leur dire que les choses rentreraient dans l'ordre de tous les corps de l'armée. Ils viennent tous les quatre me trouver, très-mécontents et très-animés, en me disant que je les traitais d'une manière bien sévère et bien peu convenable pour des lieutenants généraux et des hommes comme eux.

Ils insistèrent beaucoup pour que je revinsse sur cette mesure. Je ne le voulais pas, et à la fin je leur dis que je réfléchirais avec soin et leur communiquerais le résultat de mes réflexions.

Je fis venir mon chef de division, qui avait beaucoup d'esprit, en lui disant de s'occuper de me tirer du mauvais pas où il m'avait engagé; car je sentais que ces capitaines des gardes qui entouraient ton-

stamment le roi, se plaindraient amèrement et que j aurais affaire à forte partie.

Le lendemain, il n'avait rien trouvé. Alors, j'ima ginai de leur écrire de ma main que je sentais qu'il était peu convenable que des hommes comme eux des personnages aussi recommandâmes et aussi considérables, reçussent l'ordre d'un intendant militairemais qu'ils le recevraient directement du ministre qui serait heureux et flatté d'avoir ces nouveaux rapports avec eux.

Ils furent obligés de céder et même de me rémercier, en enrageant, car il leur aurait été bien plus facile de se refuser à l'ordre d'un intendant qu'à celui du ministre.

J'eus bien des occasions de montrer de la fermetéj'en montrai vis-à-vis du roi lui-même, justifiant ce que je lui avais dit en entrant en place : « Sire jusqu'à présent, j'ai montré mon dévouement; maintenant je montrerai mon caractère. »

L'éducation des pages était très-peu satisfaisante. Je m'en étais fort occupé et je l'avais améliorée, malgré bien des difficultés ; car, là aussi, il y avait de grands conflits de juridiction : les familles les plus importantes, bien rassurées, cherchaient dès lors à y faire recevoir leurs enfants, et me les confiaient avec sécurité.

J'apprends un jour que de nouveaux pages, arrivés depuis vingt-quatre heures, étaient fort tourmentés par les anciens, qui cherchaient à les corrompre d'une manière infâme. Indigné de cette conduite, et sentant très-bien tout le prix et tout le poids de la confiance que les parents m'avaient témoignée, je rassemble à

Paris quelques-uns des chefs, et nous décidons qu'on fera sortir cinq des plus coupables, en leur laissant l'espoir, pour ménager leurs familles, qu'ils pourront rentrer au bout d'un an, s'ils rapportent des certificats de conduite, de moralité el d'instruction. Je cours à Versailles pour exécuter cet acte de justice et de rigueur. Il y avait quelque courage et quelque mérite à moi, car l'un de ces jeunes gens était neveu du duc de Rivière, gouverneur du duc de Bordeaux; un autre, neveu du marquis de Brézé, grand maître des cérémonies; un troisième, proche parent du duc de Narbonne, et les deux autres, fils de deux hommes que le roi et M. le dauphin aimaient beaucoup.

J'exécutai ma mission avec tout le sang-froid et toute la mesure possible, car il fallait bien prendre garde de ne pas monter la tète dune soixantaine de jeunes gens, capables de bien des sottises.

Cet acte, loin d'avoir ce fâcheux résultat, lit un grand bien à l'établissement, et il imposa tellement qu'on lui dut, en grande partie, la bonne conduite de cette ardente jeunesse.

Le roi me fit appeler le lendemain malin, et me dit: « Duc de Doudeauville, qu'avez-vous donc fait hier?

— Sire, mon devoir. — Vous avez été terriblement sévère ! — Je n'ai été que juste. - Vous avez perdu cinq enfants intéressants. — Je n'ai fait que les punir comme ils le méritaient ; mais, d'ailleurs, j'y ai mis tous les ménagements possibles. — Quelle rigueur pour des plaisanteries! — Des plaisanteries, sire ! des plaisanteries qui corrompent la jeunesse, empoisonnent des maisons d'éducation et désolent des parents !

— 11 fallait, du moins, pie prévenii:. — Je n'en ai pas

eu le temps, car il n'y avait pas un moment à perdre, et ma responsabilité comme les mœurs des bons jeunes gens qui m'étaient confiés étaient gravement compromises. - Si vous m'en aviez parlé, j'aurais dit à ces parents : Vos enfants se conduisent fort mal ; si d'ici à un mois ils ne changent pas, je les renverrai. — Ah ! Votre Majesté va me trouver bien osé, mais je me félicite cent fois de ne lui en avoir rien dit, car mes bons jeunes gens étaient perdus et l'établissement aussi. — Pourtant, si pareille chose arrivait, avant <le rien faire, vous m'en préviendriez. -*« Sire, lui répondis-je en m'inclinant, je dois avant tout obéir à Votre Majesté; ainsi, c'est bien entendu, lorsque le feu sera à la maison, je viendrai vous demander la permission de l'éteindre. »

Le roi eut la bonté de ne pas se fâcher de ma réponse; mais, pendant quinze jours, il insista fortement et constamment pour la rentrée des élèves, et moi fortement et constamment je résistai, et je l'emportai.

J'eus une scène bien plus pénible. Un homme que j'estime vint me trouver avec la mère d'un des proscrits , et après une demi-heure , bien affligeante ,

de larmes de la mère, d'insistance de M et de

mon refus bien formel, il me dit avec colère : « Puisque je ne puis rien obtenir de vous, je vais aller trouver le roi, qui me traite avec bonté (c'était vrai), et je suis sûr du succès. — Ce qu'il y a de plus sûr, lui répondis-je avec force, c'est que si ce jeune homme rentre, le ministre sortira. »

M. le dauphin me fit dire qu'il fallait absolument que je fisse revenir le fils de son ami : je refusai par une lettre où j'expliquais mes motifs et que je finis-

sais par cette phrase : « On disait au commencement de la Révolution : «Périssent plutôt les colonies que de « sacrifier un principe, » et moi je dis : « Périsse « plutôt le duc de Doudeauville que de sacrifier un dece voir. » Et il n'en fut plus question.

J'avais aussi, toujours très-peu courtisan, résisté plus d'une fois à Louis XVIII. Une fois, entre autres, peu après ma nomination à la direction générale des postes, il me dit à propos d'un travail fréquent que j'avais avec lui : « Vous faites très-bien votre devoir ; mais ce n'est pas d'une manière amusante. » 11 paraît, en effet, qu'on l'avait beaucoup plus amusé avant moi dans ce travail très-particulier : « Sire, lui répondisse, j'accomplis ce devoir comme il convient à l'honneur de Votre Majesté et à sa délicatesse, ainsi qu'à ma délicatesse et à mon honneur. »

Il y eut encore par la suite quelques mots de celle espèce; mais je tins bon et je ne changeai ni de manière, ni de conduite. M. de Villèle avait péniblement résisté pendant quatre ou cinq ans aux journaux libéraux ; mais les j'ournaux royalistes, la Quotidienne, le Journal des Débats, etc., l'ayant attaqué à i'envi, il ne put soutenir ce feu croisé. Je voyais son embarras et je prévoyais des partis violents, des coups d'État inquiétants. Je parlai à M. Michaud, directeur de la Quotidienne ; je lui représentai qu'il allait contre son but et que sa marche amènerait inévitablement le contraire de tout ce qu'il désirait. Il ne repoussa que faiblement mes raisonnements, et il finit par me dire que si l'on introduisait dans le ministère quelqu'un de la couleur de son parti, il renoncerait à son opposition et se rallierait franchement au gouvernement;

qu autrement il ne le pouvait, puisque alors il se perdrait sans aucun profit.

J'allai trouver Charles X; je lui racontai cette conversation et je le pressai de faire cesser cette contreopposition si maladroite, cette division si nuisible, en nommant un ministre propre à produire cet heureux rapprochement.

Il me répondit qu'il n'y avait pas de place vacante; je l'assurai du contraire : il me regarda avec étonnement. « Oui, sire, repris-je avec vivacité, il y en a une vacante, c'est la mienne, car si je puis être plus utile, comme je le crois, en la quittant qu'en la gardant, je donne à l'instant ma démission. »

Le roi, qui avait de la bonté pour moi, ne le voulut pas absolument, à mon grand regret.

Je faisais faire aussi des démarches auprès de M. de Chateaubriand, déterminé à le faire renoncer à une guerre dont je cherchais à lui montrer le danger; il ne voulait pas absolument traiter avec M. de Villèle; mais il consentait à négocier avec moi et à des conditions raisonnables ainsi qu'honorables ; il eût alors discontinué ses redoutables hostilités.

J'en fis aussi la proposition au roi, et il refusa, car M. de Villèle, qui avait un extrême crédit sur son esprit, ne voulait jamais que ce qu'il avait fait, ou ce qu'il proposait de faire.

Mon fils, le vicomte de la Rochefoucauld, avait aussi du crédit sur Charles X, qui se rappelait l'important service qu'il lui avait rendu, en contribuant beaucoup, quelques années avant, à le réconcilier avec Louis XVIII.

M. de Villèle èh était jaloux, et il ne cherchait que

les moyens de l'écarter. Il avait moins de mémoire que Charles X, et ne se rappelait pas la part active que le vicomte avait prise. à son avènement aux affaires. Effrayé comme moi de la marche des événements, et croyant que ce titre d'ami que M. de Villèle lui donnait depuis dix ans lui faisait un devoir de dire la vérité, mon fils alla lui représenter, avec une franchise peut-être un peu trop chevaleresque, « qu'ayant perdu la confiance générale, il ne pouvait plus faire aucun bien et qu'il devait, s'il voulait encore être utile au roi et à la France, quitter immédiatement les affaires. »

Ce langage étant loin de plaire au président du conseil; il saisit cette occasion pour faire, à son soi-disant ami, la scène la plus violente, et pour engager le roi à lui retirer sa confiance. Charles X céda à ce ressentiment, et de ce moment mon fils ne travailla plus directement avec ce prince, comme il l'avait fait jusque-là, ainsi qu'avec Louis XVIII.

Ce que j'avais prévu arriva, et les choses s'embrouillèrent de plus en plus. Sur ces entrefaites, une grande revue de la garde nationale fut ordonnée. On voulait faire honneur à la milice citoyenne, et lui prouver que le roi n'oubliait pas les bons services qu'elle avait rendus, en maintenant- l'ordre et la tranquillité au milieu des jours mauvais que Paris depuis quinze ans avait traversés. C'était dans la môme idée de récompense et de confiance que cette garde était chargée, une fois l'an, de veiller à la sûreté de la famille royale, et remplaçait aux Tuileries la garde royale et les gardes du corps.

La garde nationale avait montré beaucoup de zèle

3fl8 MÉMOIRES DE MON PÈRE.

pour cette revue, et six ou sept mille hommes qui n'avaient point encore d'habits s'étaient, quoique dans une classe peu aisée, fait habiller avec empressement. Ils revinrent de la revue très-joyeux et ils disaient gaiement : « Nous sommes fort contents du roi ; mais il ne doit pas être mécontent de nous. » Tout' effectivement, s'était très-bien passé. Cependant quelques cris de : A bas les ministres! s'étaient fait entendre dans quelques légions, et -deux ou trois cents mauvais sujets avaient constamment suivi la calèche de madame la dauphine en proférant les mêmes cris. J'étais à un grand concert chez M. de Sémonville : on vint m'y chercher à dix heures du soir, en me disant que le conseil des ministres était rassemblé au ministère de l'intérieur. Je m'y rendis sur-le-champ. J'y trouvai mes collègues très-animés au sujet de ce qui s'était passé au Champ de Mars et surtout rue de Rivoli, où, passant devant le ministère des finances, un bataillon s'était arrêté en criant avec force, pendant assez longtemps : « A bas Villèle ! »

On proposa de casser à l'instant la garde nationale. Je m'y opposai avec force; je dis qu'il fallait punir les coupables s'il y en avait, et que c'était perdre le sens de la justice et d'une saine politique de frapper quarante mille citoyens dont on avait à se louer à cette occasion, et qui, dans vingt autres circonstances, s'étaient montrés excellents et dévoués, pour atteindre une centaine de clabaudeurs qu'il fallait mépriser.

J'ajoutai beaucoup d'autres raisons qui, je crois, étaient fort bonnes, mais que mes collègues ne trouvèrent ^as telles, et, après une discussion très-vive qui dura deux heures, la brusque et inconcevable disso-

lution de la belle garde nationale de Paris fut résolue, malgré moi, malgré M. l'évêque d'IIermôpolis, malgré M. le comte de Chabrol. Je dis à ces derniers, en m'en allant, que puisque je ne pouvais- empêcher une mesure aussi déplorable et aussi impelitique, je n'y prendrais pas part et que j'allais donner ma démission. Le ministre, de la marine, M. de Chabrol, me dit qu'il en ferait autant.

Il vint le lendemain malin chez moi, avant neuf heures, et me dit qu'il y avait bien réfléchi et qu'il renonçait à sa résoluLion ; je lui répondis que j'étais loin de renoncer à la mienne, et que j'avais écrit au roi une lettre dont je lui montrai la copie; cette lettre était conçue en ces termes :

« Sire,

« Votre Majesté sait que, plus que personne, je désirais, je conseillais de la force et de la fermeté; mais s'il faut frapper fort, il faut frapper juste, et la mesure adoptée par plusieurs de mes collègues me paraît aussi fausse que désastreuse.

« Elle annonce à la France, à l'Europe, que Paris, qui a toujours décidé du sort du royaume, a témoigné au roi une désaffection complète, une désaffection pour ne pas dire plus, ce qui heureusement est loin de la vérité, puisque sur deux ou trois cent mille hommes sous les armes, deux ou trois mille peut-être ont eu une conduite déplorable et répréhensible.

« Elle punit avec indignation, elle casse ignominieusement toute la garde nationale, qui a rendu de si grands services en 1814 et 1815, qui a toujours eu

beaucoup de dévouement pour Monsieur, et qui a Prouvé même en cette occasion de bons sentiments, a 1 exception d'une petite partie qui en a montré de tort mauvais.

« Cette détermination ne paraîtra elle-même motivée, excusée par rien, à la suite d'une journée que tous les journaux peindront, ont déjà peinte comme très-satisfaisante pour l'ordre, par le calme, par l'empressement, même par cent mille cris qui parlaient du cœur.

« Elle semblera proposée par les ministres, unique ment dans leur intérêt. Elle rendra le séjour de la capitale très-dangereux au roi.

« Elle jettera dans de grands embarras, dans d'autres mesures funestes encore. Je me décide, pour n'y pas coopérer, à donner très-positivement ma démission, qui n'étonnera pas Votre Majesté, si on lui a exprimé, comme je l'ai demandé instamment, toute mon opposition pour ce grand et dangereux parti.

« Il m'en coûte de m'éloigner de Votre Majesté ; mais je crois lui donner une preuve de plus de mon respectueux attachement. Depuis cinq ans, j'ai, par un travail assidu .et je peux dire forcé, sacrifié pour elle mes forces et ma santé : quelque chose qui arrive, je serai encore prêt à sacrifier ma vie pour vous et votre auguste famille. »

« Sig»é, DUC DE DOUDEAUVILLE. »

Paris, le 30 avril 1827, 6 h. du matin.

Bien des gens ont blâmé le parti que je prenais; ils ont vu depuis si j'avais raison de m'opposer à cette

mesure, et si elle a eu les suites que j'avais prévues.

Dernièrement Louis-Philippe disait au maréchal Gérard, qui me l'a raconté : — a Eh bien, si l'on avait cru le duc de Doudeauville et qu'on n'eût pas cassé la garde nationale de Paris, la révolution n'aurait pas ealieu! »

Le roi m'écrivit de sa main qu'il acceptait ma démission, et que je devais remettre sur-le-champ mes fonctions et mes papiers entre les mains de M. le baron de la Bouillerie : c'est ce que je m'empressai de faire.

Je ne doute pas que cette lettre plus que sèche n'ait été dictée par M. de Villèle, irrité de tout ce que contenait la mienne, et bien aise de donner une preuve de plus de sa force et de son crédit.

Je remis mes comptes à mon successeur, qui prit le nom d'intendant général de la liste civile, et je me fis donner un reçu que je conserve avec soin : il n'était dû que quatre cent mille francs, et j'en laissais neuf cent mille dans la caisse.

Cette pièce répond victorieusement aux contes qu'on s'est plu à répandre : on disait que j'avais laissé huit ou neuf millions de dettes. Le récépissé finissait par des éloges très-flatteurs sur mon administration et sur l'ordre nouveau que j'avais établi dans la comptabilité. Je regrette de n'avoir pas en ce moment auprès de moi ces papiers, je les aurais copiés, mais je les ai fait imprimer dans les journaux.

La famille de la Bouillerie en a reconnu l'exactitude dans un article obligeant, écrit après la mort du baron de la Bouillerie.

Je fus le seul ministre qui quitta, et pourtant ce

n'était pas ma démission que l'opinion publique espérait; le roi lui-même était loin de la désirer, car il m'avait dit plusieurs fois : « Quand même jethamjerais tous mes ministres, vous conserveriez votre place. » — Elle était pourtant plus enviée que -les autres à cause de son indépendance et des rapports directs qu'elle établissait entre le roi et son titulaire. Ce qui mêla fil regretter surlout, ce fut la bonté et l'amitié du roi, dont je reçus tant de preuves, et c'était justement ma reconnaissance qui -m'inspira une répugnance invincible pour celte mesure, que je savais devoir lui être fatale.

Je ne voulais point me mettre dans les rangs de l'opposition; la popularité que m'avait donnée ma démission eût pu m'assurer une place marquante; mais ce rôle ne convenait ni à mon caractère, ni à mes antécédents; je me vouai donc à un silence absolu, à une obscurité complète; je me montrai même trèspeu dans Paris, où je savais qu'on voulait me donner des témoignages de satisfaction et de reconnaissance. Je fus un mois sans mellre les pieds aux Tuileries, et je n'y retournai qu'après avoir demandé une audience au roi. Il me reçut avec une grande bonté; cependant je remarquai quelques traces des impressions défavorables qu'on avait cherché à lui donner contre moi, et après m'avoir reproché avec douceur le parti que j'avais pris, il me dit en riant : — « Au reste, je suis vengé, car le Constitutionnel vous a loué; «puis, craignant de m'avoir fait de la peine, il ajouta avec la grâce qui lui était si naturelle : — a 11 est vrai que c'est avec tous les égards et avec toute la mesure qui vous sont dus. »

Il se plaignait du tort que je faisais par ma retraite à son ministère et à la marche des affaires : je lui répondis qu'il me faisait beaucoup trop -d'honneur, et que ma personne était trop insignifiante pour que mon absence produisît de pareils résultats : — « Il est loin d'en être- ainsi, reprit-il; avec l'estime et la considération dont vous jouissez, votre retraite n'était rien moins qu'indifférente. » — Pour ne pas rester à Paris, je pris le parti de voyager; je parcourus une partie du midi de la France, où j'éprouvai un bienveillant accueil, mais où je me tins dans la modeste réserve que j'avais adoptée, et qui sur tous les points me convenait beaucoup.

J'allai chez mon gendre, le marquis de Rastignac, qui me reçut à merveille, dans un château charmant qu'il a fait bâtir entre Périgneux et Brives, sur la nouvelle route qui mène de Bordeaux à Lyon.

Je reçus dans ce pays des témoignages d'intérêt qui me touchèrent beaucoup, d'autant plus qu'ils étaient le reflet de la considération qu'on avait pour mon gendre. Il la méritaitpar tous les servicesqu'il avait rendus. Je revins de ce long voyage bien convaincu, bien pénétré de l'animosité, de l'exaspération qui existait contre le ministère, et surtout contre le président du conseil (M. de Villèle.) Je dis en arrivant à plusieurs personnes de ma connaissance : — « Tout peut aller encore, si le ministère se retire; le nouveau cabinet marchera facilement, soit avec la Chambre actuelle, soit avec une autre Chambre qui sera bonne, parce que la France reconnaissante nommera de bons députés. Si au lieu de cela M. de Villèle reste, qu'il fasse tous les coups d'État dont on nous menace, qu'il casse la

Chambre des députés, qu'il inonde le Luxembourg d une multitude de nouveaux pairs, il n'en sera pas moins obligé d-e quitter le ministère avant la session car il verra que cette Chambre nouvelle lui est absolument contraire, et il laissera le roi dans une situation si critique qu'il ne pourra s'en tirer, ni lui, ni son ministère, quel qu'il soit. »

Cette fois encore je ne me suis malheureusement pas trompé.

M. de Villèle fit tous les coups d'État que je craignais, et il y joignit même des coups d'épingle, en faisant nommer chevaliers des ordres (cordons bleus) les deux ministres contre lesquels l'opinion était le plus prononcée et les esprits le plus animés : MM. de Corbière et dePeyronnet. Il cassa la Chambre des députés et fit faire des élections qui furent toutes composées de ses ennemis; il nomma près de quatre-vingts nouveaux pairs, puis il se retira forcément quelques semaines ayant la session, laissant le roi dans la position que.ie n'avais que trop prédite.

Je voyais quelquefois ce prince en particulier , mais il ne me parlait presque jamais d'affaires. Un jour pourtant je lui représentai les inconvénients qu'il y avait à inonder ainsi la Chambre haute de figures nouvelles ; je lui dis qu'il faudrait au moins, pour rendre ces nominations plus politiques et plus populaires, nommer dans chaque département l'homme le plus considérable et le plus considéré de toutes les classes, en annonçant que cette mesure n'était prise que dans l'intérêt des départements, et afin qu'ils fussent représentés dans la Chambre des pairs, comme ils l'étaient dans l'autre Chambre.

Il me répéta sans aigreur que j'avais été la première cause de la chute de son ministère, et que j'étais la pierre qui, par son déplacement, avait fait écrouler la voûte.

« Sire, répondis-je, s'il en est ainsi, je n'ai qu'un regret, c'est de ne l'avoir pas fait tomber six mois plus tôt. »

Dès ce moment je prévis bien des malheurs, et je les annonçai dans un petit écrit. Je disais qu'une révolution était prochaine; j'en expliquais les causes, et ce ne fut qu'après l'événement, ainsi que cela m'est arrivé bien souvent, qu'on reconnut que j'avais bien deviné.

Le roi nomma un ministère de concession aux idées qui triomphaient, et d'un ministère de droite on tomba dans un ministère de centre gauche. Le roi nomma M. de Martignac à l'intérieur, M. le comte Roy aux finances, M. le vicomte de Caux à la guerre, M. Courvoisier à la justice, et M. Frayssinous aux cultes; il conserva M. de Chabrol à la marine. 11 n'y eut pas de président des ministres. Il remplaça en même temps le duc de Rivière, qui venait de mourir, par M. le baron de «Damas, comme gouverneur de M. le duc de Rordeaux. Ce choix était bon sous bien des rapports, mais il déplut beaucoup au parti puissant qui menaçait les Rourbons, et qui trouva fort mauvais qu'on n'eût pas aussi, dans ce choix, consulté ses goûts ou ses antipathies.

Le ministère, malgré le talent de M. de Martignac, et malgré sa bonne volonté, se trouva dans un trèsgrand embarras. La session commençait avec une nouvelle Chambre dont le cabinet ne connaissait pas l'es-

mm

prit ; il fui obligé d'attendre pour voir de quel côté se déclarerait la majorité. Si c'eût été du côté droit» il eût marché très-monarchiquement ; mais le côté gauche triompha, et, avec toute la réserve possible, l'administration nouvelle marcha démocratiquement ft fut vraiment un ministère de centre gauche. Ce qui est bien singulier, c'est que les libéraux durent aux royalistes ce premier avantage; il en fut de même pour toutes les victoires qui ont été la suite de ce changement.

Les deux partis étant égaux à peu près, trente ou quarante de ces royalistes décidaient de la majorité. Par le plus surprenant calcul et par le plus étrange système, ils imaginèrent de la fixer dans le côté libéral, en se réunissant aux hommes de l'opposition. Leur projet apparemment était de renverser les ministres qui ne leur convenaient pas, pour en faire nommer d'autres qui leur plairaient davantage.

En 1816, 1817, le parti libéral, qui avait la majorité dans la Chambre des pairs, et qui menaçait de l'avoir aussi dans la Chambre des députés, donnait à tous les gens sensés de graves inquiétudes. J'avais imaginé, ainsi que je l'ai dit, de former une réunion dite des cardinalistes, parce que j'avais engagé le cardinal de Bausset à la recevoir. Elle était destinée à donner la majorité au côté droit de la Chambre des pairs, et elle la lui donna, en effet, pendant deux ou trois ans. Je fus obligé, par ma place.de ministre, .de cesser d'assister à cette réunion ; quand je rentrai dans la vie privée, un autre système avait prévalu auprès des hommes politiques qui la composaient. Ils avaient fait alliance avec le côté gauche; ce côté gauche, fort

adroit, était parvenu à brouiller et à diviser les royalistes, en faisant des frais, des avances, des concessions, et surtout force protestations dont on avait été dupe. La droite et le gouvernement devaient être entraînés nécessairement dans cette route; la popularité qu'on y rencontre d'abord la rendant fort rapide et fort glissante, je prévis qu'on irait, en la suivant, beaucoup plus loin qu'on ne voudrait; que l'on s'en apercevrait trop tard pour s'arrêter facilement, et qu'alors on se rejetterait violemment en arrière. « Il ne sera plus temps, disais-je encore, et Dieu sait ce qui arrivera. »

Je ne m'associai pas à cette défection d'une partie delà droite ni à celte défaillance du gouvernement; les fautes de l'administration précédente et la manière dont je m'étais séparé ne me faisaient pas illusion sur la situation des affaires. La Chambre des pairs subissait la même influence que la Chambre des députés, et devait servir comme elle à accélérer le mouvement.

Quand la majorité passe au côté gauche, qui peut dire, qui peut prévoir les résultats d'un pareil changement? Ce revirement ne doit-il pas persuader à tout le monde en France que là est la victoire et que là seront bientôt les places et les faveurs? Combien cette persuasion n'augmentera-t-elle pas les partisans et les auxiliaires de la révolution dans un pays et dans un temps où l'on aime à se ranger du côté du plus fort et du plus nombreux?

Je blâmais et je plaignais plus hautement encore la petite portion de royalistes qui avaient passé au côté gauche, comme une portion de la noblesse avait, en 1 789, passé au tiers. A présent comme alors, disais-je,

ils verront le résultat de leur conduite, et la confiance qu'ils devaient avoir dans les trompeuses promesses et les pacifiques paroles de leurs adversaires.

Effrayés de la majorité qu'ils leur onl donnée et de l'abus qu'ils en feront, ils voudront la leur retirer; mais, par tous ces motifs, leurs efforts sont vains, et la puissance, à leur grand chagrin et au grand détriment des Bourbons (j'ajouterai de la France), restera à leurs ennemis; alors le ministère ne sera plus assez fort pour pouvoir donner l'impulsion, il la subira. La nomination de M. Royer-Collard à la présidence confirma tout d'abord la justesse de ces prévisions.

Le ministère Martignac marcha dans ce sens, et quoique ce fût, je le répèle, avec toute, la réserve possible, il en résulta pourtant des lois fort démocratiques, et la promesse d'en présenter de plus démocratiques encore à la session prochaine.

Ces concessions et ces engagements ne profitèrent pas beaucoup au cabinet; car, sur une quarantaine de nominations de députés pendant le temps que dura cette administration, il y en eut trente-six contre elle, ce qui détruisit les espérances que Martignac et ses collègues avaient fait concevoir à beaucoup de gens.

Ces engagements alarmèrent beaucoup le roi : il voulait sincèrement, quoi qu'on en ait dit, la Charte, mais il la voulait monarchique; il prit donc le parti de changer des ministres qui avaient fait des promesses qu'il croyait funestes, et de les remplacer par d'autres dont les principes lui convinssent davantage.

Il ne fut pas heureux dans ce choix, il faut en convenir : il prit pour ministre des affaires étrangères

et pour président du conseil M. le prince de Polignac; depuis longtemps l'opinion publique prévoyait ce choix et le redoutait. Au commencement de la Restauration, M. de Polignac avait, pendant plus d'un an, refusé de reconnaître la Charte et de lui prêter serment, ce qui le faisait regarder comme l'ennemi prononcé de nos institutions. Cette antipathie était-elle réelle? je ne le crois pas : il avait depuis habité longtemps l'Angleterre comme ambassadeur, et il s'y était pénétré de principes très-constitutionnels et à la fois très-aristocratiques, à la mode anglaise.

Son dévouement était grand ainsi que son mérite personnel, mais ses moyens d'homme d'État ne l'étaient pas autant. 11 prenait son désir de faire le bien pour le talent de bien faire, et malheureusement il se trompait.

M. le comte delà Bourdonnaye fut nommé ministre de l'intérieur : c'était le chef de ce qu'on appelait les ultra-royalistes. 11 avait de l'esprit, du talent, du caractère, mais il passait pour être difficile à vivre, et son exagération bien connue le fit recevoir avec beaucoup de répugnance.

M. de Chabrol passa de la marine aux finances; M. d'Haussez, qui avait été préfet de Bordeaux, le remplaça à la marine; M. de Chantelauze, procureur général à Grenoble, fut nommé garde des sceaux, et l'on avait eu beaucoup de peine à les lui faire accepter. M. le comte de Bourmont fut nommé ministre de la guerre; il y avait aussi contre lui de grandes préventions : on prétendait qu'ayant accepté du service de Bonaparte, dans les Cent-Jours, il avait déserté peu d'heures avant la bataille de Waterloo, em-

menant une grande partie des troupes, portant aux ennemis les plans et les projets de la campagne.

Je do.s à la vérité de dire que ce récit est fort exagéré : je tiens de M. le maréchal Gérard lui-même — et ce témoignage n'est pas suspect, - que quelques jours avant cette bataille, M. de Bourmont lui avait écrit qu'appelé par Louis XVIII, il croyait de son devoir de l'aller trouver, mais qu'il promettait de garder le plus religieux silence sur tout ce qu'il pouvait savoir.

Il tint parole, passa seul, n'emporta aucun plan, et garda fidèlement le secret.

M. de Bourmont a beaucoup de talent comme homme de guerre : l'expédition si difficile et si importante d Alger en est la preuve; j'en avais une autre avant ce moment, qui doit aussi inspirer quelque confiance. Uuelqu un de ma connaissance entrant pendant lesCent- Jours chezFouché, lequel assurément se connaissait en hommes, ce ministre lui dit : « Avez-vous rencontré un petit homme qui sort de chez moi? — Oui, je l'ai vu. — Le connaissez-vous? — Je ne le connais pas. — Eh bien, ce petit homme jouera un jour un grand rôle; c'est M. de Bourmont, qui a beaucoup de capacité, -d'esprit et de talent. »

J'ai su par Charles X lui-même qu'il avait été très-surpris de l'accusation de désertion dirigée contre M. de Bourmont, lorsqu'il le nomma ministre. 11 n'avait pas la moindre idée que ce reproche pût lui être adressé, car il savait que le général n'avait fait qu'obéir aux ordres de Louis XVIII, son légitime souverain.

M. l'évêque d'Hermopolis resta au ministère des

cultes; mais peu de temps après il donna sa démission, ainsi que M. de Chabrol. Ce dernier avait voulu qu'on présentât le budget à la nouvelle Chambre qui venait de répondre au discours du roi par une adresse trèsviolente; mais l'avis contraire prévalut dans le conseil, et l'on cassa la Chambre.

Je ne sais si l'on eût mieux fait de la conserver, mais je sais qu'on ne pouvait faire plus mal qu'en la cassant.

Deux cent vingt et un membres de celte Chambre avaient voté pour l'adresse dont je viens de parler; ils furent presque tous réélus dans les collèges électoraux, ce qui était d'un très-fàcheux augure.

J'avais été nommé pour la quatrième ou cinquième fois président du collège électoral de la Marne; j'y trouvai, pour la quatrième ou cinquième fois aussi, une preuve de bienveillance qui me fut sensible. On conserva les scrutateurs et le secrétaire que j'avais nommés, pendant qu'on repoussait dans lous les collèges électoraux le choix du président.

Le choix des députés aux cbefs-lieux du département fut assez bon. 11 en avait été toujours ainsi dans le département de la Marne, grâce à l'heureuse influence du préfet, M. deJessaint, et grâce aussi, disaiton, à la mienne; mais on me faisait, je crois, beaucoup trop d honneur.

Parlant au roi avec ma vieille franchise, je lui rendis compte des opérations du collège électoral, et j'ajoutai : « La France, depuis longtemps, ne veut ni révolution ni contre-révolution; quand elle craint la première, elle se porte du côté des royalistes; lorsqu'elle craint la seconde, elle se reporte du côté des

libéraux, c'est ce qui explique toutes ces Chambres d'un esprit si divergent qui ont été élues depuis quinze ans, et qui semblent faire deux nations différentes dans le même pays. Eh bien, dans ce moment, ce que l'on croit voir, bien à tort assurément, d'après la connaissance que j'ai des intentions de Votre Majesté, c'est la contre-révolution : si l'on ne rassure pas le pays et si l'on ne prend pas tous les moyens possibles pour détruire cette erreur, je pourrais même dire cette terreur, il en résultera une irritation inquiétante et des violences fâcheuses. »

A cette époque eut lieu la célèbre expédition d'Alger. Cette ville, réceptacle de pirates cruels et déterminés, désolait depuis bien des siècles le commerce de la Méditerranée. Elle était tellement redoutée, que presque toute l'Europe s'était honteusement soumise à lui payer tribut pour éviter son brigandage. Les souverains les plus puissants, entre autres Charles-Quint, avaient essayé de s'en emparer; mais, protégée par ses fortifications, par une côte très-dangereuse, par une mer constamment orageuse, la ville des pirates avait fait échouer ces efforts, et réduit à rien les plus formidables armements.

Charles X osa tenter cette entreprise, devenue bien plus difficile par tous les obstacles que l'art avait ajoutés à la nature depuis la dernière expédition de l'Angleterre. Sept ou huit cents pièces de canon défendaient le port, la rade et la côte : beaucoup de journaux de l'opposition prévenaient le dey de tous les préparatifs, et doublaient ainsi les difficultés de l'attaque; un grand nombre de généraux étaient même effrayés de l'esprit de la marine, et mettaient en doute son con-

cours. La valeur de l'armée française, commandée par M. le comle de Bourmont, ministre de la guerre, triompha de tous ces obstacles; et en moins d'un mois Alger, ce repaire de brigands, était en notre pouvoir.

Cette conquête fit tomber entre notre mains cinquante millions renfermés dans le palais du dey, et affranchit l'Europe du tribut humiliant qu'elle lui payait chaque année. <'e glorieux fait d'armes et ses résullals furent tellement appréciés partout, que dans plusieurs pays il y eut des réjouissances publiques pour les célébrer; la Fiance seule, absorbée par> les passions révolutionnaires, ne parut pas en sentir le prix ou ne voulut pas le reconnaître.

Peu de temps après, la nouvelle Chambre était cassée avant d'être réunie ; les fameuses ordonnances avaient paru ; le trône s'était écroulé et la branche aînée des Bourbons était fugitive en Angleterre !...

On sait que je n'approuvais pas les mesures qui amenèrent cette cataslrophe ; ainsi je ne serai pas suspect lorsque je dirai que Charles X n'avait certainement pas le projet de violer la charte, et encore moins d'y renoncer tout à fait. Un mot de lui, que je crois avoir rapporté précédemment, prouve bien que telle n'était pas son intention.

11 me disait alors « qu'il tenait beaucoup à la charte et qu'il y serait toujours fidèle, d'abord parce qu'il lavait juré, ensuite parce qu'il n'avait rien à mettre à la place. » Mais il voyait que cette même charte était très- menacée; et plus d'un discours, plus d'un écrit, devaient lui faire croire qu'il pouvait se servir de l'article 14 pour arrêter le mal, et pour con-

solider l'ouvrage de son frère. Son projet, je ne puis en douter, était de revenir sur ses pas aussitôt qu'il aurait pu déjouer les projets des conspirateurs, qui ne cessaient de travailler à renverser le trône et la charte même, parce qu'elle avait été donnée par un Bourbon. Il croyait, et ce fut là une grave erreur, qu'il ne faudrait pas de grands moyens pour l'exécution de ces ordonnances; et l'aveuglement de ceux qui le conseillaient fut tel, qu'aucune mesure de précaution ne fut prise. Quant au crime d'avoir fait tirer sur le peuple, il a fait ce qui a été fait par tous les gouvernements qui l'ont précédé, et par celui qui l'a suivi : il a opposé la force à la force. Du moment qu'il a vu que c'était une révolution, il n'a plus songé qu'à épargner le sang français. 11 eût pu assurément, avec dix ou douze mille hommes de troupes fidèles et trèsanimées, repousser facilement à Rambouillet la foule qui arrivait en désordre de Paris, dans des voitures et dans des charrettes; il eût pu aussi, en se retirant avec ses troupes, et «n en ralliant d'autres, se porter dans l'Ouest ou dans le Midi, et y établir une lutte qui n'aurait pas été sans quelque chance de succès.

S'oubliant, au lieu de cela, pour ne penser qu'à la France, il a voulu lui prouver son amour par un dernier sacrifice : il s'est hâté d'abdiquer et de faire abdiquer son fils; ensuite il est sorti du royaume, et quoique n'ayant presque aucun moyen d'exister, il a généreusement rendu tous les diamants qu'il avait en sa possession, et qu'il aurait pu regarder comme l'héritage de ses pères.

Il a, dans cette terrible catastrophe, montré un calme, un courage, une sensibilité, une fermeté et

une résignation que la religion seule peut donner. 11 a montré surtout une indulgence bien remarquable et bien louchante; n'accusant personne, et justifiant la conduite de chacun. Celle révolution de Juillet 1850 a été aussi singulière qu'instantanée. En quelques heures, plus de cinq cents barricades, faites avec beaucoup d'art et toutes sur le même modèle, furent élevées dans Paris, ce qui montre bien que la chose était prévue, préméditée, et conduite par des hommes très-capables.

Une preuve de celle préméditation se trouve encore dans l'ordre extraordinaire qui a régné au milieu de ce grand désordre, et qui a réprimé tous les excès si communs dans de semblables circonstances. Quelques pillards ont été fusillés sur-le champ par leurs propres c.imarades. Cependant, il faut en convenir, bien des objets précieux ont été pris aux Tuileries et à l'archevêché, où il y avait la caisse des pauvres, des vieux ecclésiastiques, et même cent mille francs de l'archevêque, avec les superbes ornements de Notre- Dame : la perte a été là, de plus de six cent mille francs.

Il a été beaucoup dit depuis que, si l'on m'avait cru quelques années avant, et que la garde nationale n'eût pas été dissoute, la révolution n'aurait pas eu lieu. La chose est au moins bien vraisemblable, car celle garde nationale, celte fois comme tant d'autres, eût arrêté la première émeute, au lieu de s'y mêler comme elle l'a fait. J'étais à la campagne lorsque la révolution de Juillet 1851) éclata. Devinant ce que ma position d'ancien ministre de Charles X avait d'embarnissant à la Chambre des pairs, je n'y retournai

point : je fus même plusieurs mois sans y reparaître, et sans vouloir prêter le nouveau serment. Des personnes très-dignes de confiance à tous égards, avec qui j'en causai, me firent sentir la possibilité et même la nécessité de ce serment ; d'ailleurs le procès des ministres se préparait : je regardais comme un devoir sacré de m'y trouver, car d'une seule voix pouvait dépendre leur destinée; ce devoir présentait aussi bien des dangers pour les juges ainsi que pour les accusés : cette raison ne me permettant plus d'hésiter, je retournai au milieu de mes collègues.

J'avais préparé un long discours pour motiver ma conduite; mais beaucoup d'autres pairs en avaient fait avant moi ; je pensai donc qu'il ne serait plus de saison, je le supprimai et je me bornai à dire : « Messieurs, je me rends à mon poste, en espérant que voudrez bien apprécier les motifs de ma démarche, les motifs de mes délais et les motifs de mon silence. »

On voulut bien les apprécier sans plus d'explications, et l'on me reçut avec bonté, en m'approuvant de n'en avoir pas dit davantage.

Je fus quatre mois avant d'aller au Palais-Royal; mais j'étais président de plusieurs sociétés qui me pressaient de les y présenter; j'étais pair de France; j'étais aussi assez proche parent de M. le duc d'Orléans ; j'avais toujours eu à me louer de son accueil. D'ailleurs j'aimais à me persuader que, étranger à la chute de Charles X, Louis-Philippe n'avait accepté la couronne que pour éviter la république; et que peutêtre, comme Monck, il attendait le moment de la rendre à son véritable maître : je me montrai donc chez le nouveau roi, mais très-rarement.

Toute ma vie j'ai été conduit par deux sentiments : par mon attachement à mon pays et par mon attachement à ses légitimes souverains. J'aimais à confondre ces deux sentiments en un, et à ne pas séparer dans mon amour le roi et la France. Le départ du roi Charles X, en me navrant le cœur, ne me dispensait pas de remplir mes obligations de bon Français, et je pensais que je n'en étais pas moins tenu à rendre à mes concitoyens et à mon pays tous les services qui dépendaient de moi.

Je suis certain que nos augustes exilés seraient les premiers à se consoler, je dirai presque à se féliciter, de cette nouvelle révolution, si elle devait accroître le bonheur de la France, ses richesses, sa gloire., sa liberté.

J'imiterais sincèrement leur exemple, mais, hélas! le contraire n'est que trop vraisemblable. Que l'horizon est sombre! Que l'avenir est effrayant! Que la guerre étrangère et même intestine est à craindre, avec tous ses excès et tous ses maux ! La décadence des mœurs, la décadence des lettres, la décadence de la religion, ont amené la fin de tous les empires; et ces trois décadences, qui ne sont que trop prouvées, ne menacent-elles pas la société française? Elle est dans une sorte d'anarchie qui finira, j'en ai peur, par étouffer la liberté et par ramener le despotisme le plus fâcheux, celui du sabre et des baïonnettes, celui de quelque général habile et ambitieux.

J'en reviens au procès qui m'avait ramené à la Chambre des pairs et jeté au milieu d'un danger qui n'était pas imaginaire.

I/exaspération était extrême contre les anciens mi-

nistres, et l'on menaçait hautement les pairs qui ne les condamneraient pas à mort. Cette exaspération existait dans la garde nationale chargée de nous protéger. Les officiers eux-mêmes disaient : « Nous avons des balles dans nos fusils pour les juges qui ne leur infligeront pas la peine capitale. » La crise était d'autant plus violente qu'elle avait été préparée de longue main. Les agitateurs voulaient la mettre à profit pour faire une nouvelle révolution en faveur de la république.

Ce fut en présence de toutes ces menaces, de tous ces dangers, de rassemblements de quinze à vingt mille furieux qui assiégeaient le Luxembourg, en ayant la prétention de nous dicter notre sentence, que nous eûmes à délibérer pendant .près de deux semaines. La populace annonçait hautement le projet de massacrer les prévenus, et beaucoup de gardes nationaux faisaient entendre hautement leur intention de ne pas s'y opposer.

Ce fut surtout la dernière séance qui fut critique ; elle se prolongea jusqu'à onze heures du soir environ, au milieu de l'attente d'une foule immense, impatiente, animée, et qui exprimait énergiquement ses haines par des vociférations bruyantes.

Lorsque les six cents gardes nationaux qui étaient dans les cours pour nous garder apprirent que le jugement ne prononçait que la peine de la réclusion, ils s'en allèrent en fureur, en s'écriant que nous ne méritions pas qu'ils veillassent à notre sûreté.

Notre retraite n'était rien moins que facile. La mienne fut heureuse, et je fus reçu par ma famille avec des transports qui me touchèrent beaucoup. - On

était chez moi dans une grande inquiétude; on me pressa beaucoup d'aller sur-le-champ à la campagne et d'imiter l'exemple d'un grand nombre de mes collègues, qui s'étaient décidés à une retraite momentanée; toutes nos maisons étant menacées du pillage. Je demandai à ceux qui me pressaient s'ils partaient aussi; et, sur leur réponse négative, je les assurai en riant que je ne serais pas moins courageux qu'eux et que je resterais.

Je paclis cependant le lendemain matin... mais ce fut pour aller à cheval à l'hôtel de ville, où mon fils montait la garde comme grenadier de la garde nationale, et où j'avais un conseil des hospices à présider. Tout ce quartier était rempli de groupes nombreux et de rassemblements très-animés. Je le traversai trèstranquille de corps et d'esprit. Les camarades de mon fils voulurent bien admirer ma hardiesse, et moi j'admirai le souvenir reconnaissant de la garde nationale. En effet, je sus ensuite que cinq ou six cents hommes de cette même garde, qui bivaquaient sur la place du Palais-Bourbon, avaient promis de venir au secours de mes maisons si elles étaient attaquées. Ces maisons avaient été également protégées par la milice citoyenne pendant les journées de Juillet.

Ainsi les choses les plus fâcheuses ont leur compensation. Je fus, dans cette occasion, amplement dédommagé des dangers que je courus par les témoignages d'attachement de ma famille et par les marques de dévouement de mes serviteurs. Le fidèle Masson, celui qui remplace ce' bon Raphaël, mort après cinquante ans de services, les plus constants et les plus touchants, et qui marche parfaitement sur ses traces,

voulut absolument venir me trouver au Luxembourg, dans la dernière séance, pour m'aider à sortir d'embarras si la retraite devenait difficile, ou du moins pour partager mes dangers.

Les ministres jugés étaient retournés heureusement à Vincennes, ce qui avait été extrêmement difficile. Leur salut fut dû en grande partie à M. de Montalivet, ministre de l'intérieur; mais il eut bien des obstacles à surmonter pour réussir. On était convenu de les faire sortir de la prison du Luxembourg, où ils avaient été renfermés pendant notre dernière délibération. Comme tout devait être calculé à la minute, il avait fait mettre sur sa montre celle de son cocher, qui devait se trouver avec sa calèche à une grille reculée du Luxembourg. M. de Montalivet arrive à l'heure dite avec les prisonniers, escortés par une compagnie de grenadiers nationaux. Point de voiture!... On l'attendit plus d'un quart d'heure. Pendant celte mortelle attente, chacun désespérait de pouvoir atteindre le but qu'on s'était proposé. Les ministres eux-mêmes se croyaient perdus. M. de Polignac dit en anglais à un capitaine qu'il connaissait : « Nous ne pouvons manquer d'être massacrés. — Non, répondit l'officier, nous vous défendrons jusqu'à la dernière extrémité , et si nous sommes forcés, vous pouvez compter sur moi ; je vous plongerai mon épée dans la poitrine. »

La conduite de la Chambre des pairs a été des plus honorables; assiégée comme elle l'était pendant quinze jours, il n'a manqué qu'un seul pair, vraiment malade, sur près de cent soixante, quoique beaucoup fussent vieux, infirmes, valétudinaires, et sur ce

nombre quatre seulement ont voté pour la peine capitale, quoiqu'ils fussent menacés de recevoir la mort s'ils ne la donnaient pas. '

La peine de la réclusion, trouvée beaucoup trop douce d'abord, fut approuvée peu de jours après, même par les plus violents, qui disaient : « Au fait, les pairs ont bien jugé ; s'ils avaient prononcé un arrêt de mort, nous eussions dit que c'était par peur. »

M. le comte de Martignac montra un beau talent, et surtout un beau caractère, en défendant M. de Polignac. Son éloquent plaidoyer, qui dura près de cinq heures, et qui avait été précédé d'un travail très-pénible, l'a rendu malade pendant plusieurs mois 1 .

M. Sauzet, avocat de Lyon, qui n'était point connu à Paris, se distingua en défendant M. de Cbantelauze. M. Hennequin, dont la réputation était déjà faite, n'eut pas le même succès en plaidant pour M. de Peyronnet. Il ne connaissait pas le plan du discours de M. de Martignac, qui précéda le sien et qui était le même; il fut obligé de le changer sur-le-champ, ce qui lui nuisit beaucoup le premier jour. Il se releva le second .

Pendant tout le procès, M. de Polignac, qui fit un petit discours très-touchant, fut très-calme; ses collègues parurent absorbés et accablés, surtout M. de Feyronnet, qui cependant parla avec son talent ordinaire pendant près d'une heure.

Il fallut encore beaucoup de précautions pour les transférer sûrement au château de Ham, où ils furent

I) a dopais succombé à cette maladie, qui sYsl renouvelée

renfermés, et que M. de Polignac, je ne sais pourquoi, avait précédemment préféré.

Pendant cette session très-critique, comme on voit, il y eut plusieurs discussions très-importantes : la plus vive de toutes s'engagea sur la proposition Baude, qui demandait le bannissement de Charles X et de sa famille, ainsi que le séquestre de leurs biens. Celte proposition fut très-modifiée par la commission de la Chambre des pairs, et la session ayant fini avant qu'elle pût être examinée par la Chambre des députés, elle resta sans résultat.

Je fis dans cette occasion le discours suivant, qui n'a pas besoin de commentaires, et qui n'eut pas besoin de défenseurs, car il ne fut attaqué dans aucun journal.

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