‹ Mémoires de M. de La Rochefoucauld duc de Doudeauville. 1, Introduction généraleChapitre 7 sur 12 · CHAMBRE DES PAIRS · texte numérisé non relu

CHAMBRE DES PAIRS

Session de 1830.

DISCOURS DE M. LE DUC DE DOUDEAUVILLE, PAIR DE FRANCE, SUR LE PRO- JET DE LOI RELATIF A CHARLES X ET A SA FAMILLE, PRONONCÉ A LA CHAMBRE DES PAIRS, DANS LA SÉANCE DU MARDI 19 AVRIL 1831.

(t'xliait dit Moniteur du 20 avril 1851.)

« Messieurs,

« Depuis plusieurs années, j'ai gardé le silence dans cette Chambre; plusieurs motifs faciles à concevoir, mais inutiles à développer, m'ont fait prendre ce parti ; les collègues éloquenls dont nous nous glorifions, qui défendent à celte tribune nos opinions, n'avaient pas besoin qu'une aussi faible voix que la mienne leur vînt en aide dans ces luttes.

« Mais ce silence semblerait plus qu'extraordinaire aujourd'hui. Tout se réunit pour m'obliger à prendre la parole contre l'affligeant projet de loi qui nous est présenté, et ma raison, comme mes sentiments, me défendent de me taire.

« Je ne me dissimule pas combien la discussion est pénible, combien la position de l'orateur est délicate; quoi qu'il veuille faire, quoi qu'il fasse, les uns trouveront qu'il en dit trop, les autres trouveront qu'il en dit trop peu; mais c'est un devoir que j'accomplis, et pour Vos Seigneuries comme pour moi , c'est le meilleur des raisonnements et le plus pressant des motifs. Je ne combattrai que la proposition de l'autre Chambre; je laisserai à d'autres orateurs le soin de discuter les amendements et les conclusions de votre commission, dont je me plais à reconnaître les louables intentions.

« N'a-t-il pas le droit d'élever la voix en cette occasion, celui qui, en 1814, commissaire du roi, avec les pouvoirs les plus étendus, n'en a usé qu'avec la plus grande réserve?

« Celui qui, dans toutes les places qu'il a occupées, a empêché toute mesure violente, toute pénible réaction, tout injuste déplacement?

« Celui qui, dans ses proclamations à la suite des Cent-Jours, ne s'est jamais permis le moindre mol offensant contre l'homme extraordinaire dont l'ambition avait couvert la France de lauriers et de cyprès?

« Si je ne me suis pas permis d'attaquer l'Empereur après la Restauration, on me permettra de voir avec douleur qu'on attaque après la révolution de Juillet les princes qu'elle a renversés, et qui avaient succédé

à cet homme célèbre, mais dont la célébrité nous a coûté si cher.

« Je. n'entreprendrai pas l'éloge de ces princes ; mais les faits parleront ainsi que l'histoire : ils diront si depuis 1814 leur règne a été dépourvu de bonheur et même de gloire, s'il y a eu moins de sécurité, moins de liberté que pendant les vingt-cinq ans qui l'ont précédé.

« Moi aussi, j'aime et j'ai toujours aimé la liberté, mais je veux qu'elle n'ait rien de la licence, qui la déshonore d'abord et la détruit ensuite.

« Moi "aussi, j'aime depuis bien des années, — j'en ai donné des preuves, — j'aime les institutions constitutionnelles, mais sans les excès qui les feraient haïr et redouter.

« Longtemps témoin des actions, et je pourrai dire des pensées de ces augustes proscrits, je peux, je dois certifier que leurs intentions étaient pures, que leurs erreurs furent involontaires, et mon témoignage n'est pas suspect, car une de ces erreurs, celle qui leur fut le plus fatale, m'a décidé à un sacrifice qui fut bien pénible à mon cœur.

« Dans tous les partis, ceux qui aiment la vérité et qui professent la bonne foi ne peuvent blâmer ce lan-

gage.

« Le brave général ftapp, premier chambellan de Louis XVHI, entendant parler de la mort de Bonaparte,

versa une larme qu'il ne chercha point à cacher :

« Vous en êtes donc fâché? lui dit le roi. — Comment « ne le serais-je pas? répondit le soldat avec sa loyale « franchise; il me traita avec bonté; je lui étais trèsce attaché, et il est mort dans l'exil J » — Personne, je

pense, n'a blâmé, ni cette réponse, ni cette conduite.

« Pourquoi vouloir les poursuivre, ces princes malheureux, jusque dans l'exil où les événements les onl conduits?

« Ils ont cherché, après deux redoutables invasions qui n'ont été faites ni par eux, ni pour eux, — tout le monde le sait, quoique tout le monde ne le dise pas, — à adoucir nos malheurs. Ah ! ne cherchons pas à aigrir leurs infortunes!

« Respectons l'âge, respectons l'infortune. Qui de nous voudrait accabler un ennemi vaincu? et quels ennemis que ceux qui, dans la sévère retraite à laquelle la Providence les a condamnés, ne cessent d'invoquer le ciel pour la patrie qui les a repoussés de son sein !

« Tous les sentiments généreux, dans cette Chambre, sont vraiment français ; les sentiments contraires ne le seraient pas, j'ose le dire, et j'en appelle avec confiance à tous ceux qui m'entendent. Que reviendra-l-il de ce bannissement proposé, dont le nom seul me coûte à prononcer, et de cette confiscation, — il faut appeler les choses par leur nom, — de cette confiscation déguisée sous le nom de séquestre? Que reviendra-t-il de cette vente forcée de leurs domaines qui sont presque tous composés de forets? Dans les circonstances présentes, elle sera très-désavantageuse, même pour ceux qui l'ordonnent, car elle fera baisser encore le prix des bois, qui vont perdre beaucoup de leur valeur par l'aliénation des trois cent mille hectares des forêts de l'État.

« Les mesures proposées à l'égard de ces biens sont beaucoup plus sévères que celles adoptées autrefois pour les biens de la famille de Bonaparte : n'est-ce

pas une grande injustice sous tous les rapports? « Que dirai-je, ou plutôt que ne dirai-je pas de cet article additionnel sur l'infortuné Louis XVI, de cette affligeante improvisation qui aurait exigé du moins bien des jours de réflexion, bien des heures de délibération?

« Ordonner que la mort, que le supplice du premier fondateur de nos libertés, du généreux prince dont l'échafaud a été la récompense, ne sera plus un jour de deuil pour le pays qui l'a vu périr en frémissant, c'est là une décision que nous n'avons pas le pouvoir de prendre. Ce serait une insulte au pays, qui depuis quarante ans n'a cessé de prolester hautement, constamment, contre celte prétention des révolutionnaires, de l'associer à leur crime.

« Quel est l'homme qui, même en approuvant la première révolution et ses résultats, n'en ait pas blâmé les moyens et les excès, déploré les forfaits épouvantables?

« Et l'on prétendrait absoudre le plus terrible de tous, celui qui a amené tous les autres? Quel est l'homme applaudissant à la révolution de Juillet qui ne tremblât pas, en voyant une pareille détermination ouvrir la voie aux scènes déplorables qui ont déshonoré les sanglantes années de 92, de 95?

« N'est-ce pas là ôter à cette seconde révolution le caractère de modération et d'humanité qu'on a désiré lui imprimer et qu'on paraissait désirer lui conserver?

« Nos voisins ont fait un jour solennel de deuil du jour qui a vu tomber la tète de leur roi sous la hache du bourreau, et la liberté la plus désirable dure chez

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