‹ Mémoires de M. de La Rochefoucauld duc de Doudeauville. 1, Introduction généraleChapitre 8 sur 12 · RES DE MON PÈIIK · texte numérisé non relu

RES DE MON PÈIIK

eux depuis plus d'un siècle : la nôtre, commencée sous d'aussi cruels auspices, n'a duré qu'un jour. Craignons qu'il n'en arrive encore autant, en n'adoptant pas ce pieux et touchant exemple, en n'encourageant pas toutes les idées d'ordre, de sagesse, de religion et de vénération pour tout ce qui a des droits à notre respect.

«Une institution établie sur le crime, — et quel

crime que la condamnation du vertueux Louis XVI !

ne peut subsister. Elle n'est pas plus solide que l'édifice bâti sur le sable, surtout si ce sable est détrempé de sang.

«Ah! n'essayons pas d'étouffer la douleur, de défendre les larmes, de bannir le remords de la terre; c'est là une entreprise infructueuse : tous les efforts du pouvoir humain s'y briseraient.

«Si, par malheur, nous avons ce lamentable succès, le peuple qu'il faut servir et non flatter, le peupl-s en serait-il plus tranquille, plus moral, plus soumis aux lois, plus fidèle à ses devoirs, plus heureux enfin?

« Et si nous adoptions cette proposition dont la discussion seule est déjà une calamité, le gouvernement en serait-il plus fort, la France plus respectée, nos Chambres en seraient-elles plus honorables, les esprits plus calmes, les partis plus rapprochés?

« Non, assurément. Cette loi, inconvenante sous tous les rapports, illusoire sous tous les points de vue, produirait des effets tout contraires. Elle inspirerait de l'intérêt pour la famille qu'elle veut poursuivre jusque sur la terre étrangère, qu'elle veut poursuivre môme au delà du tombeau.

« Messieurs, croyez-le bien, cette mesure aigrirait

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les plus modérés; elle éloignerait ceux qui sont les plus disposés à se rallier, les hommes de tous les rangs, de toutes les classes, dévoués à leur patrie et voulant l'ordre et la tranquillité. Elle ferait, en un mot, l'opposé de ce que l'on doit tenter pour 'obtenir la paix, la confiance et la considération.

« Obtenir confiance et considération de la part du pays, c'est là ce que désire la Chambre des pairs, calme par sa nature, stable par sa composition.

«Elle se rendra recommandable à l'extérieur comme à l'intérieur, en repoussant une proposition que des combinaisons auxquelles elle doit rester étrangère ont fait naître, et que des motifs qui doivent lui être indifférents ont fait accueillir.

« Elle se refusera à prononcer contre trois généralions de rois déjà bien sévèrement punies, elle se refusera, dis-je, à prononcer le bannissement qui n'est jamais prononcé que contre les crimes les plus avérés : le bannissement ne paraîtrait motivé que par la peur, et la nation tout entière désavouerait un pareil motif : depuis longtemps ce dernier mot est rayé de son dictionnaire.

« Ce sont surtout les partisans de la République qui désirent celle condamnation des derniers rejetons de la dynastie qui, depuis des siècles, a procuré tant d'éclat, tant de prospérité à la France, et l'a élevée à ce degré de puissance où nous la voyons aujourd'hui.

« Or, nous savons ce qu'a produit la République, il y a quarante ans, dans notre malheureuse patrie, et nous ne devinons que trop ce qu'elle produirait encore...

«Mais, rassurons-nous...

, « Le sage et noble refus de la Chambre des pairs épargnera à la France la douleur et l'effroi qu'elle éprouverait en voyant se rouvrir la voie des proscriptions : il épargnera au prince qui nous gouverne la triste nécessité de prendre une décision dans une question que sa position rend si délicate.

« Cette mesure, on ne saurait trop le répéter, est une injure toute gratuite, un acte de rigueur sans objet, un acte de colère sans motif, et nullement un acte de politique, car elle ne changerait rien absolument à l'état des choses et à la situation des affaires.

« La popularité qui n'est pas fondée sur l'estime, l'honneur et la raison, est bien peu durable et bien peu désirable. Combien d'exemples n'avons-nous pas eus sous les 'yeux, depuis plus d'un demi-siècle, qui prouvent combien passe vite ce fantôme aussi trompeur que dangereux, et combien de victimes, il y a quarante ans, lui ont été sacrifiées !

« La popularité de la Chambre des pairs doit être cherchée, si ce n'est acquise, par votre empressement à adopter tout ce qui peut être utile, par votre fermeté a repousser tout ce qui peut être nuisible, par votre courage à remplir vos devoirs, quelque difficiles qu'ils soient, quelque pénibles qu'ils puissent être !

« Fais ce que dois, advienne que pourra, » doit être toujours notre devise favorite; c'est le cri de l'honneur. En restant fidèle au sentiment dont il est l'expression on est au-dessus, je ne dirai pas seulement des critiques, mais des événements : on obtient tôt ou

tard, du temps qui détruit tout, excepté la vertu, une justice qui n'en est que plus durable, et l'on vit, quoi qu'il arrive, sans inquiétude, pour mourir sans regrets. « Oui, respecter l'infortune, ménager la vieillesse, protéger l'innocence, braver le pouvoir injuste, dédaigner la faveur peu méritée, royale ou populaire, c'est là la plus précieuse des libertés ; c'est là le plus saint des devoirs.

« A chaque circonstance difficile, bien des gens nous parlent de la position difficile aussi de la Chambre des pairs; comme cette espèce de circonstance ne sera certainement pas la dernière, je veux faire connaître, à cet égard, une fois pour toutes, mon opinion bien arrêtée. Je répéterai du fond du cœur, pour cette Chambre ou pour moi, du moins, ce que pour la Suisse menacée, il y a trente-cinq ans, disait au grand conseil le vénérable avoyer Steiger : « Il vauf. mieux finir « comme Sagonte que comme Venise. »

« Ce discours a besoin de votre indulgence, je le sens, messieurs; mais cette indulgence ne sera pas refusée à mes anciens sentiments et à ma vieille expérience. Elle ne sera pas refusée à celui qui, dans ce grand et triste procès, car c'en est un véritable, a pris le rôle d'avocat et doit, comme tel, avoir toute la liberté qui protège les paroles d'un défenseur. Oui, indulgence au pair de France qui, dévoué à son pays, dévoué à l'honneur, dévouée la reconnaissance, compte pour rien l'ambition, les calculs personnels, l'intérêt particulier, la vie même si elle n'est pas sans reproches, et n'attache de prix qu'à la bienveillance de ses collègues, qu'à l'estime de ses concitoyens et qu'au témoignage de sa conscience.

«Je vote contre le projet de loi proposé par l'autre Chambre. »

Aux violentes émeutes du mois de décembre, émeutes dont le procès des ministres fut le prétexte, en succédèrent d'autres au mois de février; celles-ci éclatèrent à l'occasion d'un service anniversaire pour le duc de Berry. Le service devait se faire à Saint-Rocb; mais M. l'archevêque, prévoyant ce qui pourrait se passer, le défendit : il eut lieu à Saint-Germain l'Auxerrois, sans que ce prélat en eût connaissance.

La cérémonie se passa tranquillement ; mais au moment de l'absoute, un jeune imprudent ayant attaché au catafalque un portrait lithographie du duc de Bordeaux, ce fait, singulièrement amplifié et commenté d'une manière très-perfide, exaspéra le peuple qui attendait au dehors, et donna aux malintentionnés l'occasion d'effectuer le coup qu'ils avaient préparé.

Ils entrèrent avec fureur dans l'église : ils brisèrent, ils dévastèrent tout et arrachèrent la croix, qu'ils traînèrent ignominieusement. D'autres, pendant ce temps, s'étaient portés à l'Archevêché, qu'ils pillèrent entièrement, et qu'ils se mirent à abattre, en présence de la garde nationale, qui ne put pas ou qui ne voulut pas s'y opposer.

L'ensemble avec lequel celte démolition fut opérée en quelques heures, et le dessein annoncé depuis longtemps de détruire cet édifice, ne permettent pas de douter de l'existence d'un mot d'ordre et d'un commandement supérieur, donnant le mouvement et la direction à ces efforts anarchiques. Le I'alais-Koyal était menacé : on fit la part du feu, et ce fut l'Ar-

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chevêche qui fit, cette fois, les frais de l'émeute. Ainsi, depuis les événements de juillet 1850, les émeutes se succédèrent, presque de mois en mois, et une véritable anarchie régna dans toute la France.

Il ne faut pas se le dissimuler : beaucoup de pays qui avaient été séduits par notre nouvelle révolution, en voyant les désordres, les secousses, la gène, la misère, le défaut de commerce et l'inquiétude générale qu'elle a produits, en sont fort dégoûtés.

Un des excès qui ont fait la plus fâcheuse impression, même chez les protestants, je le sais par un témoin oculaire, c'est le renversement de la croix : une irréligion aussi hautement afliehée a indigné, a révolté, a éloigné de nous les autres peuples qui conservent encore des principes religieux.

J'ai dit que j'étais à la campagne quand éclata la révolution de Juillet, et je demande la permission de revenir sur les premiers jours de cette révolution, pour consigner ici un exemple de courage et de dévouement qui nous fut donné par une femme.

La duchesse de Liancourt, ma petite-fille, était auprès de nous quand nous apprîmes qu'on se battait, qu'on s'égorgeait à Paris. Les enfants y étaient au collège. Aussitôt elle se décide à partir pour aller les chercher, pour les enlever à ces scènes de désordre que l'éloignement et l'imagination grossissaient encore. Nous frémissons de ce dangereux projet; mais nous jugeons impossible d'en arrêter l'exécution. Elle part, elle trouve sur sa route beaucoup de gens qui fuyaient et qui, apprenant où elle allait, taxaient sa résolution d'insensée. Enfin elle arrive à Bondy. Le maître de poste, touché de son dévouement, lui donne

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des chevaux jusqu'à In barrière, avec permission de les garder autant qu'elle le voudrait. Elle descend aux portes de Paris, prend le bras d'un fidèle serviteur, traverse les rues Saint-Martin et Saint-Denis, où, peu d'heures avant, s'étaient engagés les combats les plus acharnés, escalade les barricades, va trouver ses enfants auprès de Sainte-Geneviève, les ramène à la voilure et nous revient le lendemain, à midi, au moment où nous étions assaillis par les pliis douloureuses anxiétés, nous demandant quand nous pourrions recevoir de ses nouvelles, car toutes les communications étaient interrompues.

On peut juger de notre surprise, de notre joie, de notre bonheur. Son arrivée fut un vrai triomphe, car son départ avait causé non moins d'inquiétude que d'admiration. Toute la population était aux portes, aux fenêtres; on levait les mains au ciel, on applaudissait.... Ce spectacle attendrissant ne peut être peint, mais il a vivement ému nos cœurs.

Nous faisons comme les enfants qui se serrent l'un contre l'autre, en entendant gronder la tempête, et nous cherchons dans les tranquilles douceurs d'un intérieur bien uni, celte paix, cette concorde qui semblent de nouveau quitter pour longlemps nos bords désolés. Dans cette douce position d'heureux époux, d'heureux père, d'heureux ami, d'heureux maître, je tâche d'oublier les affaires publiques, et pour oublier aussi l'avenir je m'occupe beaucoup du passé, comme on le voit par ces souvenirs, dont la rédaction m'occupe, sans que je sache s'ils auront jamais d'autres lecteurs que moi.

Les heures qui sonnent encore pour moi, dans la solitude, pourraient bien être un peu sombres, si je

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me laissais aller à toutes mes réflexions ; mais je les écarte le plus que je peux, autrement il me serait assez pénible devoir que, dans cette terre où, depuis cinquante ans, nous avons fait tout le bien que nous avons pu, qu'au milieu de ses habitants* qui, seuls, nous ont fait apprécier l'avantage de pouvoir obliger par notre crédit, nous ne trouvons que l'oubli, l'indifférence et l'ingratitude.

On me fuit avec autant d'empressement qu'on en met à Paris à me rechercher ; on me traite presque en ennemi; on se garde bien, par exemple, de me donner une modeste place dans le conseil municipal qu'on vient d'organiser, et l'on m'ôte la satisfaction, seule récompense que j'avais ambitionnée, de pouvoir compter sur rattachement de mes concitoyens.

J'en excepte quelques-uns, mais ils sont en bien petit nombre, et ce sont justement ceux qui nous doivent le moins.

Un de ceux qui se trouvent dans une position différai le, vis-à-vis de nous, disait dernièrement, sans être blâmé de ses auditeurs : « 11 faudra bien pourtant massacrer, quelque jour, tous les nobles!... Nous irons rendre ce service à nos voisins de Vauchamps, et ils viendront à leur tour nous aider ici... »

Tout cela prouve peu de gratitude... Qu'y faire? L'homme sensible s'en afflige, le chrétien le pardonne. Soyons chrétiens, il y a tout à gagner à l'être vis-à-vis des ingrats, car le pardon élève l'âme et l'affliction l'énervé.

Heureux, trois fois heureux ceux qui ne pensent pas que tout finit avec nous et qui croient que, dans un autre séjour bien plus heureux et bien plus du-

rable, on trouvera la récompense des bienfaits, la compensation des souffrances, et le dédommagement de toutes les peines !

Je me prépare à me rendre à mon poste, à la Chambre des pairs, dont l'existence est plus qu'incertaine. Maintenant, si l'hérédité succombe, je m'en affligerai dans l'intérêt de mon pays, car je crois que c'est un pas vers une nouvelle révolution, et, par conséquent, vers de nouveaux malheurs; quant aux prérogatives que ce changement me fera perdre, j'en ai déjà pris mon parti . La vie de patriarche est la seule qui me plaise et qui convienne à mes soixante-six ans; content au milieu de mes enfants, de mes arrière-petits enfants, je ne penserai pas plus à la perte de la pairie et de mes autres dignités que je n'ai pensé, il y a quelques années, à la perte de mon ministère. Je savais bien que je n'éprouverais pas de regrets, mais je craignais d'éprouver beaucoup de vide après tant d'années d'un travail si assidu et si important. Eli bien, je n'ai pas eu à souffrir de ce far niente. Bref, ces années «le grandeur et d'éclat ont passé comme un songe, et j'ai vu venir le réveil avec plaisir.

Je pars donc pour Paris, sans pouvoir prévoir quels seront les événements et quelle sera ma destinée; quant à ma conduite, je crois pouvoir affirmer qu'elle sera toujours celle d'un honnête homme, d'un bon Français et d'un serviteur de Dieu, désirant finir en chrétien une vie honorable, car c'est là le couronnement de tout édifice humain; et toujours prêt à réaliser ce dernier vœu émis par moi il y a bien des années

Heureux si mon simple tombeau, Au lieu de titres qu'on renomme, Porte cet éloge assez beau :

Passant, ci-git un honnête homme.

Montmirail, ce 2i noùl 1.(52.

Me voici revenu à Montmirail : plusieurs événements ont signalé mon voyage à Paris : ce sont des souvenirs et des pages de plus dans mon livre.

Arrivé le mardi à Paris, j'allai le lendemain au conseil général des hospices, dont je suis membre. Le temps, qui était fort beau quand je me mis en roule pour m'y rendre, était devenu très-vilain lorsque j'en sortis, après trois ou quatre heures de séance.

J'étais à cheval et vêtu fort légèrement; je revins chez moi un peu enrhumé, et ce petit rhume devint un gros catarrhe qui dura trois ou quatre mois, avec crachements de sang et autres accidents d'une nature assez inquiétante.

Il y a des gens qui, dans les événements les plus heureux, cherchent toujours le revers de la médaille ; mon esprit a une tendance toute contraire. Elle me porte à considérer dans les choses les plus fâcheuses de la vie ce qui peut aider à les faire supporter et à les faire envisager sous un aspect moins attristant. Eh bien, je trouvai bien des dédommagements à mes maux dans les tendres soins de mon lîls, de ma bellefille, de ma petite-fille, la duchesse de Liancourt, et d'un bon et ancien ami, le comte de Montesquiou, mon beau-frère, qui ne manqua pas un seul jour,

malgré sa sanlé et ses occupations, de venir me voir pendant ces trois ou quatre mois de réclusion. Toutes ces preuves d'intérêt et ces marques d'amitié changèrent mes privations en jouissances. Madame de Dondeauville était, de son côté, retenue à la campagne par un catarrhe; elle revint aussitôt qu'elle le put, mais il y avait déjà longtemps que j'étais pris par le mal. Pendant que je languissais, tristement renfermé dans ma chambre, les pairs recevaient dos députés la proposition Briquevillc, concernant le bannissement de Charles X et de sa famille. Je fis un discours pour combattre cette proposition ; mais, ne pouvant le prononcer, vu l'état de ma santé, je le fis distribuer dans les cartons des pairs. Quoique le discours dît trèsfranchement tout ce qu'il devait dire, il eut le même bonheur que celui de l'année précédente. 11 ne fut attaqué par aucun journal, et cependant plusieurs autres discours du même genre, où l'on avait cru devoir mettre plus de ménagement et plus de circonspection, furent en butte aux hostilités de la presse dynastique et révolutionnaire. Quoique j'aie tâché qu'il ne fût pas la répétition du premier, ce qui était une difficulté de plus, je ne le donnerai pas ici; c'est le cas d'employer le proverbe latin : .\<m bis in idem. Je dirai seulement que j'appris de source certaine que mes paroles procurèrent quelques consolations à ceux que j'avais voulu défendre, et justifier celte certitude fut une grande jouissance pour moi.

Us disaient dans une lettre qu'on me montra, et qui était datée d'Holy-Hood : « Le duc de Doudeauville est le seul dont le discours ait été à nos cœurs; on sent qu'il partait du sien. »

Au commencement de septembre i 851 , le projet de la loi sur l'hérédité des pairs avait été porté à la Chambre des députés. Cette hérédité, très-désirable dans l'intérêt du pays et pour le maintien de la constitution, était même désirée par le ministère, mais il ne se sentait pas la force de la proposer; aussi son exposé des motifs, tout favorable à l'hérédité, concluait à sa destruction.

Je pensai que c'était plutôt une question personnelle qu'une question politique, et que si une trentmne de pairs comme moi renonçaient à cette dignité, les députés se montreraient moins contraires à l'hérédité. Je me décidai donc à donner cet exemple et cette preuve de plus de mon dévouement.

Je prévoyais aussi que si l'hérédité succombait, beaucoup de pairs se retireraient. A mon avis, attendre ce résultat pour prendre une semblable détermination, c'était paraître obéir à l'esprit de parti et à l'intérêt personnel, et je ne voulus pas être du nombre de ceux que l'opinion publique se croirait en droit d'entacher d'un pareil reproche.

Je ne me trompais point ; la chose arriva quelques mois après comme je l'avais pressentie, et je me félicitai beaucoup de la résolution que j'avais prise, nonobstant les remontrances et les représentations de quelques personnes qui voulaient bien s'intéresser à moi.

J'avais, en outre, l'idée que si l'hérédité ne passait pas, la Chambre des pairs, déjà discréditée et humiliée, ne pourrait plus rien pour le bien, et que moi je ne pourrais plus rien dans la Chambre des pairs.

Enfin, j'avais la crainte, et je l'ai encore, que ceux

qui la composent ne se trouvassent, tôt ou tard, dans des positions difficiles et embarrassantes. Par exemple, si la guerre venait à éclater, elle né se fera et même ne pourra se faire que par l'emploi de moyens révolutionnaires. Ces moyens, sous forme de lois, seront présentés à la sanction de cette Chambre. Si elle les accepte, elle contribuera à des mesures violentes autant qu'odieuses; si elle les refuse, elle se fera accuser d'être l'ennemie de son pays et l'amie de ses ennemis.

Toutes ces raisons me déterminèrent à écrire une lettre de démission au président de la Chambre des pairs.

10 janvier I8.V2.

« Monsieur le président,

« D'après des motifs que j'ai fait connaître à différentes personnes, avant le rapport de M. Bérenger sur la loi de la pairie, je dois renoncer à l'exercice de hautes fonctions dont je m'honorais.

« Je le dois d'autant plus que ces motifs me paraissent honorables, et que le parti qui en était le résultat renfermait un sacrifice.

« D'ailleurs, malade depuis près de six mois, je sens que je serais sans cesse, à mon grand regret, condamné à une inexactitude aussi contraire à mon zèle, à mes habitudes et à ma conscience qu'à mes devoirs.

« Je ne me consolerai de ne plus prendre part aux travaux de mes collègues, dont j'ai pendant dix-sept ans été à portée d'apprécier les sentiments et les inten-

'ions comme les votes, qu'en pensant au noble usage qu'ils ont fait de leur dignité, de leur indépendance.

« La pénible affaire qui vient de leur être soumis^ et à laquelle je ne devais pas rester étranger, m'a fait différer jusqu'à présent l'exécution de mes projets.

« Le désir du bien m'avait fait rester à la Chambre; le désir du bien m'en a fait sortir. Ce désir a toujours été, j'ose le dire, l'objet de toutes mes pensées, le mobile de toutes mes actions, et jusqu'à mon dernier soupir il sera l'occupation, l'intérêt, et peut-être le rêve de ma vie. »

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