‹ Mémoires de M. de La Rochefoucauld, duc de Doudeauville (volume 2)Chapitre 5 sur 12 · MÉ110II5KS KK M0.\ PÈRE · texte numérisé non relu

MÉ110II5KS KK M0.\ PÈRE

m'en témoignant tout son chagrin que les ordres étaient positifs; il ne pouvait me donner de passe-port; le général en chef, le prince d'Orange, qui était à Padoue, à plus de cent milles de lia, pouvait seul faire ce que je désirais. Quoique je me demandasse si cette promenade aurait un terme, et si l'on ne me ferait pas ainsi faire le tour de l'Italie le parapluie à la main, je me décidai à me rendre à Padoue, et je partis avec un aide de camp que le général eut l'obligeance de me donner.

Le froid continuait ; notre voiture n'était pas plus couverte que l'autre; grâce à mon chien, j'étais îi peu près aussi découvert que ma voiture. Ce supplément de course, à la recherche d'un passe-port, fut très-disgracieux; il fut couronné par un nouveau désappointement.

J'appris, en arrivant, que le prince d'Orange se mourait, et je vis, de suite, qu'on serait fort peu disposé à s'occuper de ma pauvre petite affaire. Cependant, mon bon aide de camp fit tant et si bien que j'obtins, après cent diflicultés, des passe-ports pour moi et pour la famille provençale. Refus absolu pour les autres.

J'avais à choisir entre deux partis : ou de me rendre directement à Venise, but définitif de mon voyage, et qui n'était plus qu'à quelques lieues, ou de porter moi-même mes passe-ports et mes consolations à mes compagnons d'infortune, en faisant un petit détour d'environ trois cents milles. Cette marche rétroarrade allait me remettre, par un froid qui continuait, sur ces chemins couverts de neige, sur ces canaux gelés où je m'étais si bien morfondu déjà; mais j'étais at-

tendu par des exilés qui m'avaient confié leurs intérêts, qui comptaient sur moi ; je n'hésitai pas.

Après bien des peines et des fatigues, je retrouvai où je l'avais laissée ma triste compagnie, fort inquiète et fort étonnée d'une absence qui ne devait être d'abord que de quelques minutes, et qui s'était prolongée plusieurs jours sans que j'eusse donné signe de vie.

Ceux à qui je rapportais des passe-ports se montrèrent fort reconnaissants; les autres, ainsi que je m'y attendais, furent très-mécontents et m'accusèrent fort mal à propos d'avoir négligé leur affaire.

Leur injustice ne m'empêcha pas de penser à eux. A peine arrivé à Venise, mon premier soin fut de m 'occuper de ces pauvres gens restés en arrière et de faciliter leur rentrée; parmi eux il y avait quelques fructidorisés ; je parvins, non sans peine, ei faire lever l'interdiction qui pesait sur eux.

Je revis avec intérêt cette ville extraordinaire de Venise que j'avais visitée, vingt ans auparavant, avec mon père. J'étais bien jeune alors, bien heureux, bien rempli d'espérance, et maintenant j'ai presque tout perdu, parents, amis, fortune, espoir. Cette antique et fameuse république avait suivi en grandeur et en prospérité une marche pour le moins aussi rétrograde que la mienne. Elle était devenue une triste ville de province de l'empire d'Autriche ; elle était sans commerce, sans éclat, sans avenir. La sévérité du régime autrichien, qui va si mal à la douceur du caractère vénitien, douceur qu'on découvre jusque dans le langage de ce peuple, n'est pas faite pour le consoler de tout ce qu'il a perdu. Autrefois, un f(uUé, homme de police du gouvernement républicain, en

montrant son bâton, suffisait pour contenir vingt ou trente mille personnes sur la place Saint-Marc, dans les fêtes les plus animées; et, maintenant, ce sont les baïonnettes de cinq ou six mille grenadiers hongrois qui ont remplacé cette baguette blanche jadis si bien obéie.

Ce séjour, qui naguère m'avait paru très-piquant pendant une semaine ou deux, me sembla bien triste pendant dix-huit mois. Ne voir dans les plus beaux jours de mai, dans les jours les plus brûlants de juillet, que de l'eau, que des pierres, et pas un arl)re, j)as un brin d'herbe, était une bien dure privation. Les Vénitiens s'en dédommageaient dans de charmantes habitations qu'ils possèdent sur la terre ferme; pour moi, je me jetai dans la mer pour me rafraîchir et pour me consoler de ne voir que de Teau.

On me répétait souvent que ces bains me feraient beaucoup de mal ; mais, comme on ne m'expliquait ])as la raison qui les rendait dangereux, je ne croyais pas au mal qu'on me disait; le fait est que le voisinage des marais, très-malsain, finit par jouer un mauvais tour à ceux qui en usent; je l'éprouvai bientôt. Je fus pris d'une fièvre pernicieuse qui me mit aux portes du tombeau et ne céda qu'au quinquina ; j'en pris quatre onces dans vingt-quatre heures.

Si un médecin de mon pays, qui nous traitait et qui m'eût traité à la française, n'eût pas, par bonheur, été absent depuis quelques jours, c'en était fait de moi. Un habile docteur vénitien me tira d'affaire par le médicament que j'ai dit et à la dose indiquée.

Je fus, pendant cette courte et terrible maladie, soigné admirablement par cette excellente famille pro-

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vençale que j'avais aidée de mon mieux, et par mon Hdèle Haphaël.

Pensant avec raison que ce brave homme allait rester sans argent, sans ressource et ne pouvait même pas retourner en France, je me fis, au milieu de la nuit, apporter une plume pour lâcher d'écrire quelques mots en sa faveur; je ne pus y parvenir; je lui dis alors d'emporter chez un de mes amis, quand je serais bien mal, mon nécessaire que je lui donnais avec tout r.or qu'il contenait, ce que je répétai à quelques autres personnes.

Quelques heures après, sentant la maladie augmenter, je lui demandai s'il avait fait ce que je lui disais; il me supplia de ne pas penser à cela. Peu d'heures après, voyant mon dernier moment approcher, je lui répétai la même question avec une extrême anxiété : pour me tranquilliser, il me répondit que c'était fait, et je sus, depuis, <|u'il avait eu la rare délicatesse de ne pas m'obéir

Ma convalescence fut très-longue.

Pour me remettre du mal et du remède, on me conseilla d'aller prendre des eaux auprès de Vérone.

Avant de quitter Venise, je dois parler d'un grand événement dont elle fut le théâtre, et qui eut lieu, quelque temps avant mon départ, en 1799. Je veux parler de l'élection du pape Pie VII.

Au bout de plusieurs semaines de conclave il n'était nullement encore question de lui : les cardinaux y pensaient d'autant moins qu'ils voulaient un vieux pape, et il était encore assez jeune ; ce n'est pas la seule raison qu'ils avaient pour porter leurs suffrages

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sur une autre tête; ils s'étaient promis de choisir (juel- ({u'un d'étranger au pape qu'il s'agissait de remplacer; et Pie Vil était parent de Pie VI. Ils souhaitaieni ((u'il n'appartînt à aucun ordre monastique, et Pie \\\ tîtait bénédictin ; malgré tous ces obstacles, et au moment où il s'y attendait le moins, ce choix, désirable sous tous les rapports, fut connu.

La cérémonie de son couronnement eut lieu à Saint- Georges-Majeur, belle église dans Une petite ile, située à quelques centaines de toises du rivage. La mer, couverte de vaisseaux pavoises et d'une multitude debaiques, et le beau quai des Esclavons, rempli d'une foule innombrable de spectateurs, offraient un coup d'oeil imposant et magnifique. L'illumination du soir présentait aussi un spectacle fort remarquable; elb^ était composée, suivant l'usage du pays, d'un nombre infini de ballons de papier renfermant chacun une lumière, et dessinant l'architecture des bâtiments les plus marquants. On eût dit autant d'édifices d'albâtre parfaitement éclairés.

M. le cardinal Maury était un des cardinaux présents. 11 tenait un grand état de maison, mais cette magnificence ne ruinait pas c? singulier personnage ; il s'était établi chez de ^rès-riches moines, et donnait de très-grands dîners, en faisait très-bien les honneurs, et les bons religieux, qui, dit-on, trouvaient que le conclave durait un peu trop longtemps, ne paraissaient que pour payer.

Je partis de Venise pour aller prendre les eaux qui, comme je l'ai dit précédemment, m'étaient ordonnées. Arrivé à Vérone, j'y trouvai Thouvenel, médecin français très-habile, qui, au lieu des eaux, me conseilla

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du vin, au moins le fruit avec lequel on le fait. Le raisin de ce pays, effectivement, est excellent. J'en mangeai'donc deux ou trois livres par jour pendant cinq ou six semaines, et je m'en trouvai très-bien.

J'avais déjà entendu vanter l'efficacité de ce remède. Un homme de ma connaissance, accablé d'obstructions qui avaient résisté à tous les traitements, fut condamné — le mot n'est pas trop fort — à ne vivre absolument que de raisin. 11 en avait toujours un panier à ses côtés ou à son bras, et en mangeait jusqu'à quarante livres dans les vingt-quatre heures. Toute sa bouche était écorchée du pénible travail de rejeter la peau et les pépins; mais il fut complètement guéri.

Je retournai peu après à Venise, où je passai l'hiver.

Le 18 brumaire, qui délivra la France de ses directeurs en les remplaçant par Bonaparte, retentit dans toute l'Europe. Les émigrés s'en réjouirent, en pensant que cet homme extraordinaire faciliterait leur retour en France... Je ne me sentais pas le courage d'attendre qu'il mît à exécution ces dispositions bienveillantes.

Je brûlais d'aller retrouver les personnes qui m'étaient chères; mais rien n'était moins facile dans le pays où j'étais alors. Tout cq que je pus obtenir, ce fut un passe-port pour le Valais, sous mon nom espai^nol .

Muni de ce mauvais et très-mauvais moyen pour pénétrer en France, je partis avec un Français sorti depuis peu et porteur de bons papiers, qui devaient assurer son voyage et faciliter le mien. Ce voyage, comme tous ceux que j'ai faits en émigration, fut une source de contrariétés et d'embarras.

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D'abord, dans les humides plaines de la Lombardie, la fièvre me prit avec violence; puis, plusieurs généraux que je devais trouver sur mon passage, et qui pouvaient faciliter ma rentrée, me manquèrent; puis, mon pauvre Raphaël fut attaqué de cette fièvre intermittente si tenace, qui, malgré le quinquina, revenait de temps en temps.

Cet excellent Uaphaël voulait absolument me faire continuer ma route sans lui ; on devine que je ne fus pas tenté de céder à ses instances, et je passai tristement à le soigner sept ou huit jours qu'il fallait attendre avant de lui donner le quinquina.

Comment aurais-je abandonné un pareil ami?... Oui, un ami et un ami véritable. Son attachement, ses sacrifices lui avaient bien mérité ce nom.

Je sens plus que jamais son prix en ce moment (1831) où je vais le perdre après une longue et douloureuse maladie. Il ne peut plus prononcer que quelques mots, et c'est toujours mon nom et celui de ma femme qui viennent se placer sur ses lèvres.

Plusieurs autres serviteurs qui, attacbés à notre sort depuis plus de cinquante ans, ont pendant la Terreur donné à madame de Doudeauville des marques admirables du plus courageux dévouement, nous ont fait éprouver les mêmes regrets.

Ce bonheur si rare de trouver de la fidélité et du dévouement dans ses domestiques a été fréquent chez nous; aussi dis-je volontiers comme les Italiens, en parlant de ceux qui composent ma maison, mia famigiia.

Tous les retards que j'avais éprouvés furent cause que le général sur lequel je comptais pour franchir

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les avant-postes, étant parti avant mon arrivée, il me devenait impossible (ie retourner en France par cette frontière; c'était au plus fort de la guerre, et les Autrichiens coupaient toute communication entre les deux pays.

Pendant mon séjour à Turin, j'entendis des discours fjue les événements ont depuis rendu très-piquants. Les Autrichiens, qui étaient en force et qui faisaient depuis du temps le siège de Gènes, disaient que les menaces de Bonaparte n'étaient que des fanfaronnades ; que cette prétendue armée rassemblée à Dijon n'était que des tètes de colonnes dont on faisait grand bruit pour les effrayer et leur faire lever le siège de Gènes; ils ajoutaient qu'ils prendraient cette ville déjà aux abois, et qu'ils arrêteraient ensuite facilement cette armée dont on les menaçait.

A les entendre, ils avaient chassé les Français d'Italie, et ils les empêcheraient bien d'y jamais rentrer...

Un mois après, Bonaparte avait gagné la bataille de Marengo; treize villes fortes s'étaient rendues, et les Français étaient en possession de tout le nord de l'Italie.

La terreur inspirée par le premier consul était incroyable. C'était même quelque chose de plaisant, car, malgré leur air d'assurance, les Autrichiens deman daient avec inquiétude, avec anxiété : « Est-il ici .' esl-ii là? » Et partout où ils le savaient ils se croyaient battus. Comme seul moyen d'aller à Paris, on m'indiqua le chemin de Nice : c'était près de deux cents lieues de plus; mais il fallait se décider ou restera Turin. Je partis ; à deux lieues environ du premier

bourg français où nous devions coucher, nous trouvâmes un chalet ou grange, où, l'été seulement, il y a des habitants. Nos porteurs nous proposèrent d'y déposer nos effets, en nous représentant avec raison qu'ils ne pouvaient aller plus loin, puisque la France,, qui ' était à quelques toises de là, était en guerre avec le Piémont. Ils auraient été d'autant plus suspects, que l'on envoyait par ces chemins des émissaires pour soulever la Provence.

Le compagnon de voyage qui devait m'être si utile avec ses passe-ports redoubla mes embarras et mes dangers. Avec ses papiers, qui étaient fort en règle, il se montrait très-effrayé ; et moi, j'étais fort calme avec les miens, qui, sous tous les rapporis, ne valaient rien. Ils étaient pour le Valais, et j'entiais en Provence. Je voulais suivre la grande route; il insista pour que nous prissions des sentiers détournés; son motif était qu'il n'y avait par là ni commis, ni troupes, et qu'une fois en France, on ne nous demanderait plus nulle part nos papiers. On va voir s'il avait bien deviné et siV m'avait donné un bon conseil!

Malgré les inconvénients d'aller à la découverte et malgré le temps épouvantable qu'il faisait, je me décidai. Après avoir payé nos porteurs, je partis avec mon fidèle Raphaël ; nous n'avions qu'un passe-port pour nous deux.

La neige qui tombait à gros flocons devint bientôt une pluie abondante, un vrai déluge, et le chemin creux un véritable torrent. Quelle promenade pour de pauvres convalescents qui devaient éviter la plus petite humidité ! Mais ce n'était rien encore ; après une marche incertaine et pénible, nous arrivons à quelques I. 12

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maisons. Nous nous proposions cVy faire adroitement quelques questions nécessaires sur la direction à prendre ; mais nous n'eûmes pas le temps; plusieurs soldats parurent tout à coup, nous interrogèrent sévèrement et finirent par nous envoyer avec escorte à leur commandant, résidant à une demi-lieue.

Nous repartîmes tristement, et plus tristement encore nous arrivâmes, car le commandant ordonna toul d'abord de nous mener au corps de garde.

Là, étendus sur la paille, mouillés jusqu'aux os et soupçonnés d'être des émissaires de l'Angleterre ou des espions des Piémontais, nous avions tout coqu il fallait pour faire triste figure; mais, loin de me laisser intimider ou décourager, je conservai mon sang-froid et je montrai même de la gaieté. Je faisais rire les soldats, je riais avec eux et j'employais utilement mon spirituel barbet. Ouand je parlais des Fran(;ais, il gambadait et sautait comme un lièvre ; quand je lui nommais les Autrichiens , il se fâchait tout rouge.

J'avoue ingénument que, quelques heures plus t«U, il eût fait précisément tout le contraire, ressemhlant ainsi à bien des gens de notre siècle, (jui sautent ou al)oient selon la circonstance.

Enfin le commandant se montra; ii prit mon mauvais passe-port d'un air farouche; mais, avant qu'il l'eût examiné, je lui débitai des nouvelles qui l'intéressèrent beaucoup ; je lui parlai même de son pays, que je connaissais et que j'avais entendu nommer par l'un de ses soldats; enfin, je l'apprivoisai si bien, qu'il me mena lui-même à une auberge et m y fit recevoir presque de force, car nous avions éveillé les soupçons

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au poinl que nulle part on ne voulait nous héberger. Craignant un peu la lièvre et feignant de la craindre beaucoup, je demandai le médecin; mon vrai motif était de lui remettre une lettre de recommandation dont j'étais chargé pour lui. Cette lettre m"avait été remise par l'un de ses amis, celui-là même qui, à Turin', m'avait conseillé de prendre le chemin de Nice, et j'espérais que la Faculté m'aiderait à sortir de l'extrême embarras où j'étais. Je savais qu'on faisait des patrouilles toutes les nuits; je pensais qu'on trouverait dans le chalet abandonné mon bagage et mon compagnon de route, ce qui confirmerait les soupçons qu'on avait contre nous, et qu'on pourrait fort bien nous faire éprouver le sort réservé aux espions et aux émissaires de l'ennemi.

Mais, autre désappointement, le bon médecin était absent. Je me mis au lit dans cette critique position; après avoir longtemps causé avec Raphaël, qui couchait dans ma chambre, des dangers que nous courions, je m'endormis avec ce calme que donnent la résignation et la confiance en Dieu.

Au milieu de la nuit, je suis réveillé par des coups redoublés à la porte de l'auberge et par une voix forte qui demande s'il n'y a pas des étrangers. Je ne doute pas que mon dépôt dans la montagne n'ait été découvert et qu'on ne vienne nous arrêter; mais, ô surprise ! ô joie ! c'était mon cher docteur. Si sa vue fut rassurante, ses paroles eurent un autre caractère : « (}ue faites-vous ici? ne savez-vous donc pas combien vous êtes suspects? — Nous ne l'ignorons pas! — Vous ignorez du moins tout ce qu'on dit, tout ce qu'on prépare contre vous; vous n'avez pas un instant à perdre;

levez-vous sur-le-champ et partez! — Oui, et à quelques pas d'ici nous serons arrêtés ! — J'ai cinq ou six de mes amis armés qui protégeront votre retraite. — Partir à une heure du matin serait nous rendre un peu plus suspects encore, el l'on nous poursuivrait. — Eloignez- vous donc dès la pointe du jour. — J'ai dit au commandant que l'état de ma santé m'empêcherait de partir avant huit heures du matin, et je ne veux pas augmenter les soupçons en devançant l'heure que j'ai dite. Ce que je veux éviter surtout, c'est de vous compromettre le moins du monde, vous et vos généreux amis. »

Bref, je n'acceptai les offres de service que me faisait cet homme généreux que pour ce qui concernait mon bagage et mon compagnon restés en arrière ; il partit |)our aviser au moyen de les faire passer l'un et l'autre dans la ville voisine, oîi se trouvait le sous-préfet, et où il devait me rejoindre.

A sept heures du malin et à peine levé, je vis arriver deux fusiliers envoyés par le commandant, qui s'était apparemment ravisé dans la nuit et voulait me faire conduire sous bonne escorte jusqu'à lasous-préfecluie.

Je ne parus pas pénétrer ce dessein, et j'eus l'air de croire que c'était une attention de leur chef pour assurer et protéger notre marche. Je leur dis tranquillement de m'attendre, n'ayant pas l'habitude de me mettre en route sans avoir déjeuné.

Le commandant vint lui-même pendant que j'étais encore à table; je lui renouvelai, pour son escorte et son attention, des remercîments qui, peut-être, eurent quelque chose de narquois ; ce qu'il y a de sur,

c'est qu'il parut tant soit peu embarrassé en les recevant ; je partis avec mes deux fusiliers.

Mon bon docteur, qui m'attendait sur la roule delà ville où l'on me conduisait, fut consterné en me voyant passer ainsi accompagné; lui et ses amis s'éloignèrent sans oser me parler.

A notre arrivée, on me mena chez le sous-préfet; il n'y était pas; je ne trouvai qu'une femme qu'il venait d'épouser récemment; elle me fit beaucoup de questions sur l'Italie, d'où je venais, et il paraît que mes réponses, la bonhomie de Raphacd et les gentillesses de mon chien lui convinrent, car elle nous fit asseoir et renvoya notre escorte. Une demi-heure après, elle nous présentait avec intérêt à son mari, qui venait de rentrer. Avec celte insistance qui n'est jamais importune dans le cours de la lune de miel, elle le pressa de visiter promplement nos passe-porls, ce qu'il fit sans presque y regarder. Si ces gens-là eussent été mariés depuis un an, les choses ne se seraient pas si bien passées pour nous. Je tirai ma révérence au sous-préfet et à sa moitié, enchanté de faire succéder, comme dit Boufflers dans sa chanson , « au plaisir de l'avoir vue, le bonheur de la quitter. » Je retrouvai, à quelques pas delà, mon médecin prolecteur, accompagné de mon bagage et de mon covoyageur, que ce brave homme, fidèle à sa promesse, avait voitures à la ville. Mon compagnon avait peu de goût pour les sous-préfets et les préfets, et il fallut une sorte de violence pour l'entraîner au lieu où son passe-port devait être visé. Grâce à moi, il le fut sans difficultés. Je poussai l'aplomb jusqu'à dire que je répondais de lui, moi qui aurais eu tant besoin (pion répondît pour moi si

iH2 ^ MEMOIRES DE MON PERE.

mon passe-port avait été examiné avec soin. Après avoir déjeuné avec le docteur et ses amis, après leur avoir témoigné la plus vive reconnaissance, nous partîmes pour Gap, munis de quelques lignes de recommandation.

A Gap, ceux à qui j'étais recommandé n'osèrent pas me conduire à la préfecture. Je me présentai avec Raphaël. « Que voulez-vous? me demanda le préfet, — J'arrive pour faire viser mon passe-port. — Vous èles Espagnol? » Avec mes cheveux hlonds je n'avais pas malheureusement l'air espagnol. Je n'en répondis pas moins avec un aplomb, superbe : « Vous le voyez par mes papiers. — Où etes-vous né? — A une demi-lieue de Madrid! » Le château de .Madrid, dans le bois de Boulogne, est à une demi -lieue de Paris, ma ville natale. « Et votre compagnon? — 11 est du même pays que moi ! — Vous parlez singulièrement bien le français pour des étrangers ! — Cela n'est pas étonnant, votre langue est universelle; d'ailleurs, j'ai été élevé en France en même temps que M, l'infantado et autres Espagnols. » Je ne mentais pas en parlant ainsi.

Après d'autres questions auxquelles je répondis avec beaucoup d'assurance e( assez de bonheur, mon passeport, qui était pour deux, fut visé, et j'allai à l'auberge attendre mon timide camarade, qui arrivait toujours le dernier à l'étape; je l'engageai à aller sur-lechamp chez le préfet ; mais il résista obstinément à mes instances.

Au milieu de notre souper, nous vîmes entrer trois gendarmes ; ils nous demandèrent nos passe-ports ; voyant sur le mien le visa du préfet, ils me le rendi-

rent; mais, s'apercevant que celui de mon compagnon en était dépourvu, ils le questionnèrent, et, d'après ses réponses aussi embarrassées que sa contenance, ils se disposèrent à le mener en prison. Il n'eut que le temps de me dire tout bas qu'il avait caché sur une poutre de l'écurie des papiers importants qui pouvaient nous perdre tous deux, et que, jusqu'alors, il avait soustraits à ma connaissance. Malgré cet aveu tardif et peu rassurant, sachant qu'il était sans argent, je m'empressai de lui remettre cinq ou six louis, en disant qu'il fallait, au moment de la séparation, payer ses dettes.

Je restai dans la plus pénible situation, plus suspect que jamais par l'arrestation de celui avec lequel je voyageais, et plus que jamais exposé par ces malheureux papiers qu'on pouvait découvrir à chaque instant.

Je me consultai pour savoir si je m'en irais le lendemain de grand matin ou si j'attendrais, comme je l'avais annoncé d'abord, la diligence du surlendemain! Je n'avais pu trouver de place que dans la voilure de ce jour.

Je restai : le lendemain, comme pour me faire repentir de cette résolution, h peine levé, je vois entrer les gendarmes dans ma chambre. Je ne doutai pas que ce ne fût pour me prendre; mais ils ne prirent que les effets de mon compagnon ; il en avait très-peu, et ils crurent que je les cachais ; ils se fâchèrent et m'assurèrent qu'ils allaient bientôt revenir pour m'arrêler. Je le croyais d'autant plus, que je pensais que celui que l'on tenait en prison m'avait déjà compromis beaucoup sans le vouloir, dans le trouble et la terreur qui toujours le dominaient.

184 mé:hoires de mon père.

Un moment après, je reçus la visite d'une femme, qui me dit, en espagnol, qu'ayant habité longtemps l'Espagne, elle serait charmée de parler avec moi de ce pays. Je devinai facilement que c'était un espion qui m'était envoyé. Raphaël, qui le devina comme moi, nous crut perdus tous deux ; mais je ne me décourageai point. Depuis quelque temps, j'avais heureusement appris l'espagnol; maisjen'en avais jamais prononcé une parole. J'imaginai sur-le-champ, grâce à la ressemblance de cette langue avec la langue italienne, de lui répondre en italien, en donnant à mes mots les terminaisons espagnoles de ok et as.

Mon interlocutrice s'aperçut bien que nous n'avions pas le même langage ; mais elle se persuada que la haute société parlait autrement que la classe populaire, à laquelle elle appartenait. Je la confirmai dans cette idée en lui disant fièrement qu'elle ne parlait pas mal pour n'avoir habité que la province. Cette conversation, qui durait depuis une demi-heure, me paraissait bien longue ; on le croira aisément. Elle fut tout à coup interrompue par l'apparition d'un capitaine de gendarmerie, qui me dit nettement (ju'il venait m'inlerroger. « Interrogez ! » dis-je.

Je continuai à faire bonne contenance en répondant de mon mieux; je lui dis ensuite, avec un air trèstranquille, que si je pouvais espérer que la recommandation d'un étranger pût être de quelque poids, j'irais parler à M. le préfet en faveur du Français qui avait été arrêté à mes côtés. « Je le connais peu, ajoutai-je, mais il m'a paru honnête et estimable. »

Le capitaine de gendarmerie, en présencç duquel je décochais parfois des phrases espagnoles à ma eu-

rieuse dame, se retira persuadé de la vérité de mes assertions, et je n'en entendis plus parler.

Je passai une pénible journée, ni'altendant sans cesse à la terminer en prison, d'autant que je ne pouvais retirer ces papiers qui pouvaient avoir pour nous les plus terribles résultats ; mais, conservant mon air d'assurance, je me promenai dans la ville, enveloppé dans mon manteau à l'espagnole, et même je passai plusieurs fois devant la préfecture, pour mieux prouver que je n'avais rien à craindre.

Le lendemain, je profilai de la diligence, comme je l'avais annoncé dès le premier moment, et je gagnai Lyon, non sans penser à celui que je laissais malgré moi en arrière. Dans ma route, j'eus l'occasion de confier à quelqu'un de bien sûr l'histoire du pauvre prisonnier et de ses redoutables papiers. J'ai su depuis qu'ils avaient été retirés heureusement de leur cachette, mais que, malgré cela, malgré la recommandation très-pressante du protecteur que je lui avais trouvé, l'affaire de leur possesseur devint si fâcheuse, qu'on ne put le sauver qu'en le faisant évader.

Pour moi, après avoir surmonté tant de périlleux obstacles, 'me trouvant à Lyon avec mon passe-port bien visé, je comptais continuer ma route sans que rien désormais m'arrêtât, quand je reçus une letti'e de ina femme, qui, très-inquiète de ma hasardeuse entreprise, me suppliait d'attendre qu'elle m'envoyât des papiers qui me feraient voyager sans danger. Je me soumis à ses précautions avec une douceur assez méritoire, vu mon extrême impatience de me retrouver près d'elle.

Le lendemain, nouvelle prière, et de ma part nou-

veau sacrifice; mais, après sept ou huit jours d'une insupportable attente, et ne recevant plus rien, je n'y. lins plus, et je parlis dans la diligence d'eau qui va très-vile de Lyon à Châlons, sur la Saône, en s'arrêtant un moment à Mâcon.

Comme j'allais repartir de cette dernière ville, je m'entends appeler et je vois un courrier couvert de sueur et de poussière qui me remet une lettre. Jugez de mon bonheur ! Elle était de madame de Doudeauville; mais, jugez de mon élonnement, c'était A Lyon qu'elle l'avait écrite

Nos lettres s'étaient perdues, et, très-alarmée de ma situation et de mon silence, ma femme était partie et était venue, voyageant jour et nuit, jusqu'à Lyon, où elle croyait me trouver. Elle s'était fait conduire à l'.uiberge où j'étais descendu. Là, elle avait demandé avec un grand empressement : c< Monsieur Ambrosio! — Madame va sûrement déjeuner? — Eh! mon Dieu non, je ne souhaite que monsieur Ambrosio. » S'apercevant alors de la surprise de l'hôtesse, ma vertueuse moitié se hâte d'ajouter : « Ce monsieur est mon mari. »

Pour satisfaire à son impatience, on feuilleta à la hâte le registre de la maison, et on lui apprit que ce mari était parti précisément le matin ^ après être resté dix ou douze jours à Lyon.

Affligée, surprise, impatientée môme, malgré toute sa douceur, elle s'écria : « Que cela est étrange ! et que pouvait-il faire ici? » L'hôtesse, supposant de plus en plus qu'un violent accès de jalousie occasionnait ces questions répétées et ces marques de chagrin et d'imjiatience en apprenant que j'étais parti, crut devoir

lui dire : « Rassurez-vous, madame, il menait une vie bien raisonnable; il se promenait beaucoup, et ce n'était jamais qu'avec son canicbe. »

Ma femme, malgré tout son cbagrin, ne put s'empêcher de rire.

Elle assura à la bonne femme qu'elle était trèstranquille de ce côté, et elle demanda des chevaux de poste pour repartir sur-le-champ, afin de courir après moi. Bonaparte revenait de la bataille de Marengo; il était aussi pressé qu'elle d'arriver, et il avait pris tous les chevaux. Obligée d'attendre, elle m'avait dépêché un courrier pour que je restasse à Mâcon.

Elle y arriva quelques heures après sa lettre ; on peut juger de mon bonheur en la retrouvant pour ne plus la quitter, après tant d'années de séparation, de malheurs et d'inquiétudes !

Malgré sa fatigue et sa mauvaise santé, elle voulut continuer notre voyage, pour me ramener plus vite à Paris, auprès de mes parents et de mes amis.

Nous ne nous arrêtâmes qu'un moment dans une très-belle terre qu'elle avait conservée par son courage, qu'elle avait embellie par ses soins et améliorée par sa sage administration. Elle me la présenta comme une conquête, avec une douce et modeste fierté qui lui allait à merveille. Moi, qui si longtemps avais désespéré de me revoir jamais dans ces lieux regrettés; moi dont l'ambition, dans mes jours d'exil, avait été d'y pouvoir conserver seulement la maison de mon' jardinier, je croyais rêver en m'y retrouvant installé en maître. La bienfaisante fée à qui je devais la conservation de cette belle demeure avait eu la délicate attention d'y placer pour régisseur mon valet de chambre, que

j'avais fait rentrer huit ans auparavant. Cet excellent homme, qui était à moi depuis ma plus tendre enfance, m'embrassa avec transport, en pleurant d'émotion; ces larmes firent couler les miennes.

Ce n'était que le prélude de ce que je devais éprouver bientôt à Paris, en retrouvant ma mère, mes enfants, quelques parents et plusieurs amis dévoués.

C'était une joie, un étourdissement, une ivresse plus faciles à concevoir qu'à peindre.

Ces doux moments m'auraient dédommagé de toutes mes souffrances, si, dans les rangs de ces parenis, de ces amis retrouvés avec tant de bonheur, plus d'une place vide n'était venue me rappeler les perles irréparables que j'avais faites pendant mon absence. Je ne retrouvai plus mon excellente sœur, qui, hélas! avait été l'une des premières victimes du tribunal révolutionnaire. On me raconta qu'elle avait été sublime de courage, de résignation et de piété, et que les bourreaux eux-mêmes en avaient été touchés. Je me fis raconter pourquoi et comment on l'avait arrêtée.

Des émigrés, parents du comte de l'Aigle, mon oncle, avaient imaginé de mettre leurs lettres pour lui dans une enveloppe à l'adresse de ma sœur. Cette malheureuse enveloppe, portant le timbre d'une ville étrangère, avait été trouvée quand on était venu arrêter M. de l'Aigle; elle suffit pour faire appeler ma sœur au tribunal révolutionnaire... Vingt-quatre heures après, elle montait sur l'échafaud.

Profondément navré de tout ce que j'avais su par les journaux et de ce que j'apprenais à mon retour, ayant sous les yeux les traces des horreurs commises par ces monstres qui avaient désolé, déshonoré ma

malheureuse pairie, je ne pouvais revenir de mon élonnement en retrouvant Paris, qu'on devait supposer dans le deuil et dans les larmes, en proie à ce besoin de plaisir qui l'agitait singulièrement.

Partout des fêtes, partout des bals, partout des jardins publics; c'était un mouvement, une joie qui avaient aussi leur côté tragique, car cela tenait du délire et rappelait le rire de la folie. Il semblait qu'on était dans un immense Charenton, où, libres enfin de la camisole de force, les malades tournaient dans une ronde immense qui achevait de les étourdir.

C'était une réaction tonte francjaise; mais moi, qui aime peu les réactions, je trouvais que celle-là donnait beau jeu à ceux qui nous accusent de légèreté, et je me dispensai de m'y associer. Pourtant qui plus que moi, hélas! eût eu des droits à figurer dans ces bals étranges, où l'on n'était admis que lorsqu'on avait perdu un parent sur l'échafaud, moi qui comptais treize victimes parmi les miens!

Ma surprise était grande aussi en voyant les jeunes gens dans ces bals danser comme à l'Opéra. Il semblait que toutes ces sévères leçons données par le Ciel, pendant ces années de tragique mémoire, ne nous avaient appris, en résumé, qu'à mieux danser. En voyant que la société avait aussi mal profité de ces terribles enseignements, j'augurai que le cours n'en était que suspendu. Dieu ne fait pas parler en vain de si graves événements. Quand une nation leur résiste, ces leçons recommencent, et alors une voix pleine de colère et d'ironie lui dit, comme la cigale à la fourmi : « Eh bien, dansez maintenant! »

Comme compensation aux satisfactions morales que

mon retour -en France me fit éprouver, ma sanlo continuait à être bien mauvaise.

La fièvre pernicieuse que j'avais eue en Italie m'avait laissé une disposition aux fièvres intermittentes telle, que, pour la moindre humidité, j'étais pris de nombreux accès qui ne cédaient qu'au quinquina.

Cet état de santé, qui dura trois ou quatre ans, était un sujet continuel de contrariétés; il nuisait aux soins que je voulais donner à mon fils pour compléter son éducation, et il s'opposait à l'accomplissement de la promesse que je m'étais faite, de m'associer à tousses . amusements, à tous ses exercices, surtout à celui de l'équitation. J'étais assez bon écuyer pour lui donner de bonnes leçons.

Le médecin qu'on me faisait voir redoublait encore mon mal et mon impatience. Il voulait me traiter à l'antique manière, en laissant, cà ce qu'il disait, la fièvre s'user d'elle-même... C'était le pauvre malade qui s'usait en attendant. Un jour que je le pressais de me laisser prendre le quinquina, ainsi que je l'avais lait en Italie, après cinq ou six accès, et qu'il s'y refusait obstinément, je m'écriai : « Mais qu'attendez-vous donc? — Ce que j'attends pour tous mes malades en pareil cas, me répondit-il ; j'attends qu'ils enflent. » Si je n'avais pas eu un témoin, on ne m'aurait pas cru lorsque je rendis compte de ma conversation.

Occupons-nous de choses plus importantes. Bonaparte était alors premier consul ; tout le monde l'avait vu arriver à la tète des affaires avec joie et confiance. Les républicains comptaient qu'il consoliderait la République, dont il s'était montré en plusieurs occasions

MÉMOIRES DE MON PÈRE. 1!)l

le zélé partisan; les royalistes se flattaient qu'il con sentirait à jouer le rôle de Monck, et, tout en attendant qu'il fit sortir de l'urne le nom et le rôle qu'on espérait lui voir prendre, les différents partis, sûrs du moins qu'il avait tout ce qu'il fallait pour rendre à la France sa puissance et sa gloire, se réjouissaient de la chute de cet ignoble Directoire. L'impuissance et la honte de ce gouvernement taré faisant d'autant mieux ressortir l'aclivité, le mérite et la gloire du jeune vainqueur de l'Italie,

Pendant longtemps, par sa modération, par sa justice, il sembla se plaire à justifier ces espérances que chacun faisait reposer sur sa tête.

Les royalistes surtout se bercèrent avec entêtement de leur rêve de Monck, en voyant avec quelle tranquillité il laissait rentrer en France ceux que les orages en avaient tenus si longtemps éloignés.

J'obtins promptement ma' radiation. Le maréch;il Davoustla demanda au premier consul, en lui racontant les obligations qu'il avait à ma famille. Napoléon dit que c'était juste, et sur-le-champ cette radiation fut signée.

Je me promis de rester parfaitement tranquille et de ne me mêler en rien à ce que l'on pourrait tramer contre l'homme qui m'avait rendu ma patrie et mes foyers. Je le dis ici franchement : si je m'étais prononcé contre son gouvernement, j'aurais de nouveau quitté la France, et ce n'est que dans celte position que je me serais cru dégagé de tout lien de reconnaissance envers lui. Avant que d'être royaliste, bonapartiste, républicain, il faut être homme d'honneur, et on ne l'est pas quand on se fait contre un

gouvernement une arme du bienfait qu'on en a reçu. Ma reconnaissance devait s'arrêter et s'arrêta dans les limites que j'ai dites. Je n'ai jamais voulu servir, je n'ai jamais servi Napoléon, pas plus quand il était consul que quand il devint empereur. Je refusai toutes les places qu'on m'offrit, et plus tard l'on verra que la position ni pour ni contre, oii je voulais me maintenir, n'était pas sans désagréments et sans dangers.

Le bonheur que je goûtais au milieu des miens, et qui semblait inébranlable avec de pareilles bases, ne devait pas être de longue durée.

Ma fille, si brillante dans le monde, si aimable dans notre intérieur, si charmante pour ses parents, si bonne pour tous, et partout si chérie, était destinée à troubler bien douloureusement cette félicité. Les secousses violentes qu'elle avait éprouvées pendant, la Terreur avaient altéré sa santé; elle était, depuis quelque temps, tourmentée d'une toux qu'on attribua d'abord à un gros rhume, et ensuite à une grande irritation nerveuse. Le mal augmenta, et une fausse couche l'aggrava tellement, que tout 1 art des médecins, tous les soins de sa famille, furent inutiles... Elle nous fut cruellement enlevée en 1 802 ; elle avait vingt et un ans.

Elle laissa un mari inconsolable et une petite fille de trois ans, qu'elle légua avec confiance à sa mère.

Cette confiance n'a pas été trompée ; l'obligation de veiller sur ce dépôt précieux a pu seule rattacher à la vie cette mère désolée. Elle eut du moins la consolation de voir l'objet de sa constante tendresse répondre à ses soins et à ses leçons, et justifier tout ce qu'on pouvait attendre d'une sollicitude aussi éclairée.

Cette petite-fille a épousé en 1817 le duc de Lian-

court, petit-fils du duc de la Rochefoucauld, qui, dans sa jeunesse, porta aussi le nom de duc de Liancourt, et qui a joué dans la Révolution, et depuis, un grand rôle.

Pour occuper sa douleur, madame de Doudeauville fil réparer et presque reconstruire à Montmirail une église, où les dépouilles précieuses de notre famille furent déposées. De plus, elle bâtit et fonda dans la même ville un établissement religieux destiné à l'éducation de jeunes filles. Elle y joignit le don d'une maison considérable, avec un vaste enclos, pour en faire un hôpital. On croira facilement que je m'associai avec joie à ces grands établissements ; mais, ce que l'on aura plus de peine à croire, c'est que cette même ville de Montmirail fut des années entières avant de vouloir accepter ces donations, par la crainte de l'influence qu'elles pourraient nous donner dans le pays. Elle se décida pourtant à en profiter; mais il est vrai qu'elle trouva en même temps un moyen de parer au danger signalé par les patriotes du pays : ce fut d'oublier, dans toutes les occasions possibles, les dons et la main qui les avait faits, et de se conduire souvent comme si nous n'eussions fait que du mal à cette ville, objet constant de notre sollicitude et de notre intérêt. Disons cependant que la reconnaissance et l'affection de la masse des habitants ont dû nous consoler de ces tristes et pénibles exceptions.

L'abbé Legris-Duval, celui-là même qui avait assisté ma fille à ses derniers moments, surveilla en chef l'éducation de mon fils; on ne pouvait faire un meilleur choix. A peine dans les ordres, il avait été se propos^er, au péril de sa vie, pour confesser Louis XVI,

I9i MEMOIRES DE MON PERE.

quand le martyr du Temple avait demandé à ses ju^es, ou plutôt à ses bourreaux, un prêtre qui l'aidât à surmonter les angoisses de son dernier sacrifice. 11 eût été la victime de son zèle courageux sans de nombreux amis qui parvinrent à le sauver ; il en comptait parmi toutes les classes de la société, ainsi que dans tous les partis; et ses camarades de collège, dont les opinions étaient les plus opposées aux siennes, lui sont restés constamment attachés jusqu'à sa mort.

Il avait l'aimable piété de Fénolon, la douce joyeuseté de saint François de Sales avec l'ingénieuse et infatigable charité de saint Vincent de l'aul. A raille vertus il joignait une éloquence entrahiante, surtout lorsqu'il improvisait, il a donné plus d'une lois des preuves de cet entraînement auquel on résistait si diflicilement, et ce fut toujours à la grande satisfaction des pauvres.

Une fois, il parlait pour une œuvre de charité dans un salon particulier, en présence d'une centaine d'auditeurs. On s'attendait à quelques centaines de francs : vingt mille francs furent le prix de ses charitables efforts. L'année d'après, il prêcha, toujours d'abondance, sur le même sujet si délicat et si embarrassant. Il me dit en parlant : « Je n'ai pas voulu y penser d'avance, car les difficultés m'effrayeraient et me troubleraient. » Elles ne le troublèrent point, et dans le même salon, devant les mêmes personnes qui s'étaient bien promises d'être moins généreuses, il obtint, malgré elles, vingt-deux ou vingt-trois mille francs.

Son caractère, plus encore que sa parole, commandait la confiance de tous les âges, de toutes les classes, de tous les sexes, et les jeunes gens les plus élégants,

les jeunes femmes les plus agréables, les hommes les plus savants, les ouvriers les plus simples allaient à lui.

Mon fils, dès sa plus lendre jeunesse, l'avait pris pour confesseur; il n'en voulait pas d'autre. Ce digne et vénérable ami est mort à l'âge de cinquante-cinq ans : la religion et la charité firent ce jour-là une grande perte; nous le sentîmes plus vivement que personne, car il était le .charme et l'édification de notre intérieur.

Sa mort n'arriva que longtemps après l'époque où mes souvenirs m'ont conduit, et je la place ici pour n'y plus revenir. Ce regrettable abbé Legris-Duval avaitpour ami Mgr Frayssinous, qui, par la suite, a joué un assez grand rôle comme ministre, et dont la parole, dans la chaire de Saint-Sulpice, avait eu tant de retentissement : eh bien, malgré son talent qui était incontestable, ayant, après la mort de l'abbé Legris-Duval, prêché aussi un sermon de charité devant l'auditoire que j'ai dit, il ne fit que sept mille francs, c'est-à-dire pas le tiers de son prédécesseur, quoique l'assemblée fût trois plus nombreuse.

Revenons aux événements (jui suivirent mon retour en France. La première affaire dont je m'occupai était relative à la forlune de ma mère. Ses bois d'une étendue fort considérable étaient encore sous le séquestre : depuis plus d'un an on tentait vainement de le faire lever. J'allai à Paris consulter les pièces déposées dans les bureaux; j'en trouvai une à laquelle personne n'avait donné d'importance : je m'en fis délivrer une copie, je la portai à Auxerre, et au bout de trois heures l'affaire était terminée, à notre satislàc-

tion, auprès du préfet, du directeur des domaines el du conservateur des forêts.

La terre de Surgères, qui nous avait donné notre nom, avait été vendue comme bien national, et une partie en avait été rachetée par ma mère et par ma femme. Elle valait alors huit à dix mille livres de rente, dont le tiers était absorbé par les impôts; elle en valait plus de soixante avant la Révolution.

Cette diminution. provenait du morcellement qu'elle avait subi dans la vente et de la suppression des droits de champart. Ces droits avaient été respectés par l'Assemblée constituante, mais l'Assemblée législative les avait abolis. Après avoir terminé l'affaire relative aux biens de ma mère, j'allai visiter cette terre : elle est située près de la Rochelle; je passai par Nantes, et traversai la Vendée pour m'y rendre. C'était en 1801.

Je vis partout des traces de dévastation : partout des fermes, des hameaux, des villages, des villes même, réduits presque entièrement en cendres, étalaient leurs déplorables débris. La preuve des malbeui*s que produit la guerre civile était écrite en lettres de sang sur ces tristes décombres : certes, ceux qui préconisent les doctrines et glorifient les souvenirs de ces déplorables époques, n'ont pas lu leur histoire telle qu'elle m'apparut au milieu de ces ruines. L'on était là en face de la vérité nue et terrible. 11 n'y avait pas de rhéteur, pas d'historien-romancier pour la cacher sous l'enluminure de leur faconde; nulle puissance, pas même celle du talent et du génie, ne serait parvenue à me faire croire que j'avais sous les yeux l'œuvre de philanthropes, de philosophes, de patriotes animés

de l'amour du pays, de la passion de la liberté, et comme tels, dignes de l'estime et des regrets de la France.

Mon séjour à Surgères fut peu agréable : j'y retrouvai bien des souvenirs de ma famille; mais ces souvenirs n'existaient que dans mon cœur, ils étaient effacés de la mémoire de presque tous les babitants du pays; aussi s'étaient-ils rendus acquéreurs de nos propriétés.

Ils se piquaient pourtant de bons procédés et de restitutions. L'un m'apporta un vieux tableau qui ne valait pas six francs; l'autre, une tapisserie déchirée qu'il n'aurait pas vendue cinq francs : mais ils gardèrent les fermes, les bois, les moulin^. Le nouveau propriétaire d'un de ces moulins, et je ne cite que cet exemple, quoique ce fût le cas d'à peu près tous ces acquéreurs, avait prié mon père en 1788 de lui abandonner ce bien pour une rente convenue : mon père y consentit par complaisance; malheureusement un cens seigneurial fut inséré dans le contrat et devint, en 1 792, un cas d'annulation, de façon que le fermier, par le fait de cette annulation, devint propriétaire de l'immeuble. C'était l'histoire du droit de clwmpart, respecté par l'Assemblée constituante. Ce droit et ces ventes en nature provenaient de fonds de terres concédés jadis, à la sollicitation de ceux qui les louaient, par les seigneurs propriétaires pour une simple redevance. J'éprouvai un autre désagrément. Jésus que le maire, un des obligés de ma famille, disait qu'il était arrivé dans le pays un étranger qui ne lui avait point apporté son passe-port et que, par conséquent, il ne pourrait le laisser séjourner dans la commune. Je le

lui fis parvenir, sous prétexte de le faire viser pom' mon départ.

Il se passa un autre petit événement qui me causa un assez grand embarras. Pâques approchait : ,je voulais avoir la messe; on me dit que je pourrais trouver un ecclésiastique comme il me le fallait à la Rochelle : en effet, il y avait beaucoup de prêtres qui s'y cachaient, après s'êlre échappés de l'île de Hé, où ils étaient renfermés pour avoir refusé le serment.

J'y vais, j'en trouve un, je le ramène; mais grande est sa frayeur en voyant que c'est à Surgères que je le conduis, et dans le chîiteau môme où il avait été naguère emprisonné.

Cependant Pâques arrive, et la messe se dit avec une certaine solennité dans un coin bien retiré de mon vaste château; quelques bonnes âmes avaient demandé à y assister, et ma complaisance, peu craintive, avait beaucoup trop étendu les permissions. L'office commence, et un bijoutier de Pendroil qui avait été chantre à Paris entonne le Credo: il prétendait chanter à lui tout seul pour faire valoir son prétendu talent : le pieux auditoire voulait y mèlei ses chants... Il en résulta une lutte des plus affligeantes et des plus scandaleuses. Pensant qu'elle pourrait avoir un éclat fâcheux, surtout si elle parvenait aux oreilles de ce maire si mal disposé pour moi, je m'empressai de faire cesser cette altercation de lutrin et cet assaut de plain-chant, en disant tout bas des paroles très-énergiques à mon impitoya])lc chanteur : il prit le parti de se taire, et sa susceptibilité n'eut aucune des suites (ju'on pouvait craindre, surtout pour le pauvre prêtre.

MEMOIRES DE MON PERE. 19i)

Napoléon, qui poursuivait l'accomplissement de ses projets ambitieux, pensant que' la première chose à faire pour celui qui veut prendre possession d'une maison est de relayer, si ses fondations faiblissent, s'occupait à mettre fin aux dissensions religieuses qui agitaient la France. Ce soin l'occupait beaucoup : il en [)arlait sans cesse avec beaucouji de chaleur; enfin il conclut avec le pape un concordat qui fit un excellent effet dans les provinces de l'Ouest et du Midi, et qui causa une satisfaction assez universelle. Ouel(|uesims de ses généraux furent les seuls qui osèrent le désapprouver, et l'un d eux le blâma hautement en revenant de la grande cérémonie qui eut lieu h Notre- Dame à cette occasion. Napoléon lui imposa silence de manière à faire comprendre aux récalcitrants qu il ne souffrirait pas longtemps les contradictions.

Il était parvenu, avec une admirable habileté, à faire taire, sinon à réunir, tous les partis; et, heureux de l'ordre qu'il avait "rt^tabli, de la gloire dont il environnait le nom français et des espérances d'amélioration de tout genre qu'il donnait, le pays se laissait aller au premier consul, sans se douter qu'il allait tomber dans les mains les plus impériales et les plus despotiques qui se soient jamais cachées sous un gant de velours.

En 1 805 je fus encore bien cruellement éprouvé : j'avais laissé à Montmirail ma mère un peu incommodée; inquiets de sa santé, ma femme et moi nous nous étions mis en route pour la rejoindre. Une lieue avant d'arriver, la voiture versa aussi complètement que possible. Le choc fut violent; mon fils était en dehors : sa mère, ne l'entendant pas parler, se per-

suada qu'il était écrasé; il en résulta un saisissement qui lui laissa de longues et inquiétantes incommodités. L'équipage relevé, nous nous remîmes en route; mais ce n'était que le commencement des douleurs de ce triste voyage : un de nos gardes, que nous rencontrâmes dans l'avenue qui conduit au château, répondit d'un air embarrassé à nos questions empressées sur la santé de ma mère. Un autre commensal du château qui survint augmenta nos inquiétudes par son air trouhlé. Nous arrivâmes dans une agitation facile à comprendre... Ce pressentiment n'était que trop tbndé : ma mère n'existait plus. Elle s'était éteinte, en un instant, dans son fauteuil, sans être presque malade, et sans qu'on eût pu penser qu'elle élait aussi près de sa fin. Si cette mort fut subite, elle-ne fut pas du moins imprévue : ses vertus et sa piété l'avaient préparée depuis longtemps à ce moment suprême.

Cette mort si instantanée me rappela celle de mon père, que j'avais vu périr en six heures. Plus on avance dans la vie, et plus on souffre en voyant mourir les siens : toutes les pertes qu'on a subies, toutes les douleurs qu'elles ont fait naître se réveillent à la fois en se résumant dans une seule et même douleur. Elle n'en est que plus amère et plus navrante. Dieu soit en aide à ceux qui l'endurent!...

Ce violent chagrin fut, quelques mois après, suivi d'une vexation qui me fut très-sensible.

L'éducation de mon fils s'avançait : il avait dixsept ans; on jugea qu'il était convenable de la terminer par un voyage fait sous mes auspices, et il fut résolu que j'irais avec lui en Italie. Après dix ans d'émigration, après être resté huit ans séparé de ma

famille, il m'en coûta beaucoup de me remettre en route; mais c'était dans l'intérêt de mon fils, et quand il est question d'un devoir, d'une chose qui doit être utile et agréable aux gens que j'aime, je ne sais ni reculer ni hésiter.

Je partis au commencement de l'automne avec mon fils et mon gendre; celui-ci, qui ne s'était pas consolé de la perte de sa ferhme, avait besoin de distractions à sa douleur, et nous espérions qu'il en trouverait dans un grand voyage.

Je revis avec intérêt les pays et les villes que j'avais visités; je retrouvai avec un bien vif plaisir les personnes que j'y avais connues. Je ne craignais plus d'inquiéter mes amis, de compromettre mes hôtes : rayé de la liste des émigrés depuis plusieurs années, et muni non-seulement de mon passe-port, mais de lettres de recommandation pressantes du ministre des relations extérieures, je voyageais avec un grand agrément : j'étais toujours, pour ceux qui n'aimaient pas la Révolution française, — et le nombre en était grand, — une ancienne et intéressante victime de ses excès, mais une victime dont on ne redoutait plus l'approche, puisqu'elle était protégée par le gouvernement consulaire, par ses ministres, et recommandée par eux à ses ambassadeurs.

Bien reçu partout et par tous, je le fus remarquablement par M. le général de Menou, gouverneur et l'on pouvait même dire vice-roi du Piémont. Il occupait le palais du roi et y déployait plus de faste que les rois de Sardaigne, ses prédécesseurs.

11 voulut bien donner pour nous un très-grand dîner,

mais c'était un vendredi; je pensai qu'Abdala-Menou ' pourrait bien oublier le commandement de l'Éolise : Vendredi, chair ne mangeras; el, corrigé de ce respect humain qui, dans ma jeunesse, m'avait souvent rendu iort malheureux, j'étais fort résolu à m'abstenir. Je fus dispensé de cette contrariété : je trouvai de très-beaux et de très-bons poissons de toute espèce, et M. le gouverneur, qui m'avait placé près de lui, m'en fit les honneurs avec la politesse la plus recherchée.

Je ne rentrai pas sans émotion dans cotte Gênes la Superbe que j'avais quittée, douze ans auparavant, avec tant de regrets et qui m'avait laissé tant de souvenirs de toute nature : j'y trouvai des amis excellents et ma belle Italienne qui, avec beaucoup de grâce, nous donna un petit dîner tout à fait aimable, chose rare chez les Italiennes.

Je la revis souvent, mais sans dire un mot du passé; je savais trop bien la phrase de l'Écriture : f< Celui qui s'expose au danger, périra. »

A Massa-Carrara, célèbre par ses beaux marbres, nous eûmes une petite aventure qui nous divertit beaucoup. A quelque distance de la porte où nous avions eu une légère querelle, le postillon nous arrêta en nous menaçant, et nous força à entrer chez le sous-préfet. Il nous avait pris pour des Anglais qu'on arrêtait, d'après les ordres de Bonaparte, et que l'on retenait prisonniers. Cette scène avait rassemblé beaucoup de monde. Quelle fut la surprise des spectateurs, la confusion de nos conducteurs et notre triomphe quand nous reparûmes, conduits chapeau bas par le

• Le général Menou s'était fait iimsuliium, [lomlant la jriicTrt' d"Eîrypte.

sous-préfet, qui reproclia vivement à nos postillons leur insolence, et finit par leur dire qu'il répondait de nous. Cette menace n'était pas inutile, à cause du caractère violent et de l'esprit de vengeance des habitants de ce pays,

La vue de Rome, comme la première fois où je vis cette grande ville, me fit une forte impression. En même temps qu'elle me rappelait tous ces hommes fameux, tous ces événements mémorables- dont elle avait été le theiiitre, elle me reportait à un temps déjà bien loin de moi. Les malheurs que j'avais éprouvés, les pertes que j'avais faites et dont le souvenir jelail une ombre de mélancolie sur mes impressions, vingl ans de réflexions, d'étude, d'expérience, me lirenl mieux comprendre la beauté grave et sérieuse de la Rome chrétienne. Plus jeune et avec plus d'illusions, j'avais plus recherché et regardé, lors de mon premier voyage, la Rome du Capitole et des Césars; la Rome de Saint-Pierre et du Ouirinal, dans cette seconde visite, attira principalement mon attention; non-seulement j'admirai, mais j'adorai, cela vaul mieux pour l'àme: l'admiration, pour être complète, doit se terminer par l'adoration... C'est remonter de l'effet à la cause.

Nous trouvâmes à Rome le cardinal Fesch, oncle du premier consul, ambassadeur de France. 11 y jouissait d'une assez grande considération, qui était due à son titre, et qu'il s'était acquise par sa conduite. Je citerai de lui un trait qui, je l'espère, lui fera rendre la justice qu'il mérite, et que bien peu de gens lui ont rendue.

Une femme de ma connaissance m'a raconté qu'é-

tant à Nice en I 795, elle y était accouchée, et que voulant faire baptiser son enfant {ce qui était alors fort difficile), on lui avait amené un prêlre qu'on lui dit être très-estimable, et qui se cachait pour échapper à la terrible déportation. Ce prêtre était M. Fesch.

A Rome était avec lui M. do Chateaubriand, son secrétaire d'ambassade; il n'y resta pas longtemps.

A Rome se trouvait aussi, dans ce temps-là, une sœur de Ronaparte, madame Leclerc', qui, après la mort de son mari, avait épousé le prijice Rorghèse-. Elle fut très-aimable pour nous, et son oncle fort poli.

Au bout de quelque temps, nous quittâmes Rome pour Naples, Naples qu'on ne peut revoir sans ravissement. Quelle position! quel climat! On voudrait pouvoir passer sa vie dans ce beau pays où l'hiver est un printemps. Les arbres n'avaient pas encore perdu leurs feuilles au commencement de janvier; toutes les productions de l'été de nos climats s'y trouvaient abondamment à celte époque; l'été, quoique brûlant, n'est pas incommode. Tous les jours, une agréable brise de mer vient rafraîchir l'atmosphère.

Je revis avec charme tout ce que j'avais vu, et je m'arrangeai de façon à ne rien perdre de ce que je n'avais pu voir dans mon premier voyage. Les célèbres temples de Pœstum, qui sont à vingt-cinq ou trente lieues, reçurent les premiers notre visite. Des chevaux de louage nous menèrent coucher à Salerne. Le lendemain était dimanche : je voulais avoir la messe avant de partir; mais la longueur de la journée obligeait de partir à quatre heures du matin. On me

' Le gcncral Lederc avait dirigé l'expédition de Saint-Domingue.

MÉMOIRES DE MON PÈRE, 20r.

dit que la première messe se disait au point du jour et qu'on ne pouvait en dire avant sans la permission du pape, ou tout au moins de l'évêque. Dans ce pays j'avais bien peu d'espérance d'obtenir une pareille faveur; cependant je risquai d'en faire la demande, el je fus aussi content qu'étonné du succès. L'évequc me dit avec la plus grande obligeance «qu'il n'avait rien à refuser à une personne portant le nom de la Rochefoucauld et parente du respectable cardinal qui avait laissé de si grands souvenirs en Italie. » Je fus très-satisfait de la grâce, très-reconnaissant de la politesse, et assez flatté, je l'avoue, du compliment.

J'éprouvai des difficultés d'un autre genre avant d'arriver au but de mon voyage. Il fallait passer un torrent très-enfoncé dans les terres ; les chevaux, malgré tous nos efforts, ne purent faire sortir la voiture du bac. Il pleuvait à verse, il y avait encore assez loin : la route était un vrai marais, et la moindre humidité était capable de me rendre ma triste fièvre intermittente; mais être à cinq ou six milles de ces monuments fameux, et renoncer à les voir, n'était ni proposable ni admissible. Je partis à pied avec mes compagnons. Grâce à Dieu, je n'eus pas à me repentir de ma persévérance ; je vis Pœstum, ses temples, et je ne revis pas mon ennuyeuse fièvre.

Ces monuments sont l)ien faits pour fixer l'attention du voyageur ; ils sont d'une belle architecture, et trèsbien conservés. Déjà, du temps des Romains, ils passaient pour de vénérables antiquités; on leur donne trois mille ans. Ces trois temples, composés d'une grande quantité de colonnes, sont encore entiers, à la couverture près ; ce qui n'est peut-être pas moins sin-

gulier, c'est que, ignorés depuis des siècles, ils n'ont été découverts que depuis une soixantaine d'années. I>e pays où ils sont situés paraît aride et est enlièrement inculte; il est presque dépeuplé.

Revenus heureusement à iNaples, nous allâmes faire une visite au Vésuve. A mon premier voyage, je n^avais pu m'approcher du cratère, au moins aussi ffrand que la place Vendôme ; l'épaisse fumée qui en sortait tenait les visiteurs à une certaine distance. On eût dit un despole quinteux, dont on s'éloigne quand il a des vapeurs. Cette fois j'y descendis à quatre ou cinq cents pieds, non sans beaucoup de dangers. Plus heureux qu'Empédocle, nous sortîmes sains et saufs des entrailles calcinées du géant assoupi.

Nous rencontrâmes dans cette course plusieurs Florentins qui ne pouvaient se faire entendre, faute de savoir le napolitain. Plus familiarisé avec les différents jargons de ce pays, je leur servis d'interprète, trouvant assez plaisant que des habitants de la Toscane, où l'on parle le meilleur italien, eussent recours à un Français pour se faire comprendre en Italie; nouvelle preuve de la vérité du vieux proverbe : « Nul n'est prophète en son pays. »

Je me trouvai dans une position très-embarrassante à Naples. Il y avait deux ambassadeurs : un, du premier consul, M. Alquier ; l'autre, de Louis XVIU, M. de Chatelux. Voir ce dernier était compromettre singulièrement ma rentrée en France ; ne pas le voir, c'était compromettre mon caractère. C'eut été une grande platitude. Il y avait, de plus, dans l'auberge où nous étions descendus un de mes compatriotes, M. le comte Roger de Damas, qui venait (la chose était pu-

blique) organiser l'arniée pour chasser totalement les Français de l'Italie.

J'ai toujours pensé que les manières franches étaient les plus adroites, outre qu'elles sont les plus honorables. J'allai trouver M. Alquier, pour qui j'avais des lettres de recommandation ; je lui exposai sans détours mon embarras, et je lui dis combien il m'en coùlail de paraître fuir mes anciens amis. Il m'aulorisa à les voir; c'est ce que je lis, et il n'en résulta pour moi aucun inconvénient.

Après avoir visité avec une nouvelle satisfaction Naples, ses curiosités et ses environs, nous revînmes à Home.

Nous avions déjà parcouru cette ville si justement célèbre, mais rapidement, et nous nous étions promis (le voir en détail et d'une manière plus approfondie ce qu'il y a de plus intéressant; c'est ce que nous fîmes. Nous en rapportâmes différents objets d'art et ([uelques antiques, comme des vases, des médailles, des fragments de statues et d'inscriptions. Un de mes amis voulut emporter de Rome un souvenir de son voyage, et voilà comment il s'y prit. Il avait à Paris une parente fort pieuse. Il pensa (ju'une relique lui serait agréable; mais, aimant à faire les choses en grand, il fit prendre au hasard dans les catacombes un squelette tout entier, et l'établit dans la bâche de sa voiture. Lorsqu'il arriva aux douanes de France, on se mit à fouiller comme de coutume ; il livra volontiers toute sa voiture aux perquisitions, mais il ne voulut pas ouvrir la bâche. Ce refus augmenta les soupçons et les instances ; il fallut bien livrer la clef. Quelle fut la surprise des douaniers en apercevant ce qu'elle contenait !

Ces ossements, on le devine, furent le sujet de beaucoup de questions, de suppositions et de conjectures.

L'embarras que j'avais éprouvé à Naples se renouvela à Venise; j'y trouvai M. d'Avaray, favori de Louis XVIII. J'employai le même moyen qu'à Xaples, et, comme à Naples, il me réussit complètement.

Avec M. d'Avaray était M. de Blacas ; je ne me doutais guère alors qu'il serait ministre, et il ne se doutait pas davantage que je lui succéderais dans son ministère. Il élait encore franchement émigré, et moi j'étais plus que jamais décidé à ne pas accepter de place sous Napoléon, qui venait de faire périr M. le duc d'Enghien. Nous avions appris avec une profonde douleur cet effroyable assassinat, en passant à Ancône, et notre indignation, je dois le dire, fut partagée par tous ceux que nous rencon Irions.

De Venise nous allâmes à Milan, en passant par Mantoue,'et en traversant ces champs de bataille que Bonaparte avait illustrés. Comment le soldat avait-il pu souiller lant de lauriers par l'horrible action qu'il venait de commettre! Comme les sorciers à Macbeth, la Révolution lui avait dit : « Apporte-moi ce sang et tu seras roi! » et il n'eut pas le courage de dire : a J'aime mieux tMre un héros. »

J'arrivai à Montmirail, fort content d'avoir heureusement terminé ce grand voyage, qui fut fort utile à mon fils, et dont mon gendre se trouva fort bien; mais l'état de santé de madame de Doudeauville troubla beaucoup ma satisfaction. Elle avait une maladie très-grave qu'elle m'avait en grande partie cachée, et qui l'avait tellement changée que nous eûmes beaucoup de peine à la reconnaître.

^lÉMOIHES DE MO.N PÈRE. 209

Pendant mon voyage, j'avais été nomme meml)re du conseil général de mon département. J'acceptai en arrivant celte place, n'ayant aucun rapport à la politique; ce fut, sous l'Empire, le terme de mon ambition, ou, si l'on veut, de ma condescendance. Je ne lus pas longtemps sans savoir qu'elle aurait pu s'élever plus haut.

11 y eut un collège électoral pour nommer des candidats au Sénat et un membre du Corps législatif. On voulut bien penser à moi pour en faire un sénateur. C'était une position Irès-enviée; elle valait alors beaucoup de considération et d'argent (cinquante mille francs par an). Cette préférence donnée à un émigré, quand il s'agissait d'un tel emploi, m'étonna beaucoup; j'en fus même touché, mais ne voulus point l'accepter. Je prétextai mon âge.

Effectivement il me manquait quelques mois pour être apte à obtenir une sénatorerie. Ce fut quelque temps après mon retour que j'eus le plaisir, ou plutôt le chagrin, de revoir le vénérable Pie Ml. Le premier consul, qui s'était fait empereur, voulut à tout prix qu'un pape le sacrât. Pie VII s'y était longtemps refusé; mais, vaincu par la crainte de voir rétablir en France, comme on l'en menaçait, le clergé constitutionnel, il s'était décidé, la mort dans l'âme, à faire ce cruel voyage.

Il l'utreçu mieux qu'on ne devait s'y attendre, avec beaucoup de pompe et d'éclat, par Napoléon; mais un accueil qui le surprit et le toucha bien plus que toutes les avances du grand homme, ce furent les transports d'enthousiasme et d'amour que Paris et toutes les villes qu'il traversa firent éclater sur son passage.

Lorsque le sacre fut fini, et qu'on n'eut plus besoin (le lui, il fut beaucoup moins bien traité; quelques, discussions qu'il eut avec le chef du nouveau gouvernement le firent retourner promptement en Italie, sans même recevoir les riches présents qu'on lui avait préparés.

Ce vertueux pontife connaissait peu la France; ceux qui l'accompagnaient ne la connaissaient pas davantage. Par malheur, ce furent leurs conseils qu'il suivit, en demandant à Napoléon la suppression des libertés de l'Église gallicane; on devine la réponse qui fut faite à cette demande. Je suis persuadé que Pie Vil, mieux conseillé, eût pu profiter, pour des choses fort utiles, de son voyage en France et de l'immense sacrifice qu'il s'était imposé en consentant à «onsacrer l'usurpation.

Le voyage en Italie avait fort bien réussi à mon fils, je crois déjà l'avoir dit. .le résolus d'agir dans ce sens, et je pensai à l'emmener en Espagne. Ce nouveau voyage me paraissait indiqué par ce titre de grand d'Espagne dont j'étais en possession. .l'en parlai à M. de Talleyrand, qui était alors ministre des affaires étrangères; il m'en dissuada avec beaucoup d'insistance, ce qui m'a fait penser depuis que les projets sur l'Espagne, qui n'ont été exécutés que trois ou quatre ans après, étaient déjà arrêtés ou du moins médités.

La princesse Borghèse était revenue de l'Italie; elle me fit proposer d'être son premier chambellan. Je refusai, et je dois dire que ce refus, qui aurait pu la mécontenter, ne diminua en rien son intérêt pour nous. Me voyant à cheval au bois de Boulogne, elle

MÉMOIRES DE MON l'KRE. -211

m'appela et me dit qu'elle savait qu'on allait nommer mon fils écuyer de l'Empereur; devinant que j'en serais fâché, elle m'en prévenait, ajouta-t-elle, afin que je me misse en mesure pour éluder la proposition.

.le profitai de cet excellent avis, et ce fut avec succès .

Quelques années après, son beau-frère épousa la fille du comte Alexandre de la Rochefoucauld; elle nous invita tous à la noce. Une partie d'entre nous était malade, l'autre à la campagne; personne n'y alla, et, par un malentendu, personne ne répondit. Elle aurait pu être choquée de cet oubli ; mais elle accueillit très-bien nos explications, el n'en fut pas înoins bien pour nous tous.

Le cardinal Fesch, qui connaissait parfaitement me façon de penser, me témoignait aussi de l'intérêt dans les occasions embarrassantes qui se montrèrent assez souvent.

La cause de son retour en France, et l'on peut dire de sa disgrâce, était honorable. Il avait reçu l'ordre, comme ambassadeur, d'exécuter des menaces qui devaient déplaire au pape; il s'y refusa absolument, fui rappelé et privé de la place de primat d'Allemagne, qui lui valait de quatre à cinq cent mille francs de rente.

Cet acte de sévérité ne l'empêcha pas de combler de soins et de prévenances Pie VII, quand il fut amen»'* plus tard prisonnier en France. Cette conduite lui attira beaucoup de reproches et de scènes violentes do la part de son impérial et impérieux neveu.

ÏNe voulant, comme je l'ai dit ailleurs, n'avoir de place, ni travailler contre un gouvernement qui me

permettait de rester en France, je vivais fort tranquille au sein de ma famille, passant beaucoup de temps à la campagne et m'enorgueillissant, comme tout bon Français, de toutes ces brillantes victoires qui pourtant semblaient consolider un pouvoir qui n'avait pas nos sympatbies.

Notre séjour à la campagne était égayé par ces jeux et ces plaisanteries qu'on se permet dans l'honnête liberté des champs ; laissant le ton gourmé des salons et de la ville, on demande aux autres et à soi-même les occasions qui font naître ce bon et franc rire de l'enfance. Cette disposition au rire facile et à l'amusement improvisé de la campagne a fait trouver au peuple de Paris une expression fort triviale et fort drôle : Des farces et du lait.

Entre autres farces dont le souvenir m'est resté, il y en eut une qui nous divertit beaucoup. Le duc de Chevreuse, oncle de ma belle-fille, arrivait; on engagea une jeune parente, très-aimable, à le mystifier. Elle se déguisa, et lui persuada complètement qu'elle était une vieille cousine d'une de nos grand'mères.

Après le diner, pendant lequel il avait cru se moquer d'elle, tandis que c'était elle qui se moquait de lui, on se mit à jouer au tralnetiu. Les femmes, assises sur leurs talons, se faisaient traîner rapidement, en tenant l'habit d un homme de la compagnie.

La vieille veut essayer le jeu et choisit M. de Chevreuse, qui y consent en éclatant de rire. Pendant qu'il courait avec vitesse pour la faire verser, on ôte le costume de la vieille, et, fjuand il se retourne, surpris de son agilité, il la trouve rajeunie de cinquante

MÉMOIRES DE MOiN PÈRE. 215

ans... On ne peut peindre son élonnement; ce fut un vrai coup de théâtre.

Bonaparte avait des idées monarchiques et faisait grand cas de la noblesse, surtout de celle qu'il appelait historique. Je dois avouer que celle-là, quoi qu'on en ait dit, était sous son règne plus estimée, plus respectée, plus fêtée qu'elle ne l'a été depuis sousLouisXVIII, nussi bien que sous Charles X. Les princes craignaient d'exciter contre elle et contre eux l'envie des classes bourgeoises, qui ne veulent de suprématie que la leur. Napoléon, au contraire, ayant abordé franchement la difficulté, s'était fait une noblesse à lui. Ceux qui en étaient ou espéraient en être trouvaient fort raisonnable qu'on leur donnât pour pairs les descendants des premières maisons de France.

C'était du reste un spectacle assez piquant de voir les mêmes gens qui, quelques années auparavant, abolissaient la noblesse et tous les titres, rechercher avidement des ordres et des cordons.

Kegnault de Saint-Jean d'Angely, qui plus qu'un autre en était revêtu, entrait un jour en se pavanant dans le Sénat; un des voisins de M. de Ségur lui dit : « Voyez comme ce ci-devant républicain est bardé de cordons ! — Ah ! reprit en riant le spirituel comte, s'il n'était ainsi bardé, il serait peut-être piqué. »

Un peu avant ce temps-là, j'avais marié mon fils avec mademoiselle de Montmorency, fille du duc Mathieu de Montmorency; le cœur de mon fils avait fait ce choix, si fort approuvé par la raison. A différentes époques, M. de .Montmorency a joué un assez grand rôle, et je dois en dire quelques mots.

Il fut, avant vingt-cinq ans, nommé député aux

214 MÉMOIRES DE MON l'ÈRE.

éfats généraux. Il s'y montra d'une manière assez marquante, se jela avec ardeur dans le parti du mouvement, et demanda l'abolition de la noblesse dans la fameuse nuit du i août 1 7 M).

Ayant reconnu depuis que celte révolution avait été bien loin de réaliser toutes ses espérances, il regretta vivement la part trop active qu'il y avait prise; et, à différentes reprises, il ert témoigna hautement ses regrets d'une manière si franche, si noble et si touchante, qu'elle lui concilia l'estime de tous les partis.

Sa fille se montra constamment digne des rares qualités de son père. Profitant des leçons qu'elle avait reçues de ses parents et des exemples qu'elle trouvait auprès de sa belle-mère, elle a fait briller les vertus les plus angéliques. Plus parée encore par sa douce piété que par les charmes de sa figure, elle était raisonnable à l'âge où l'on n'est qu'enfant, et respectable dans un temps où l'on ne songe souvent qu'à être jolie. Elle avait seize ans quand mon fils l'épousa.

Mon dc'partement eut de nouvelles élections pour le Sénat et pour le Corps législatif. On voulut bien penser encore à moi pour la place de sénateur, et l'on médit en riant que cette fois j'avais l'âge. Il me fallait,— c'est à la lettre, — intriguer contre moi, et c'est le seul genre d'intrigue que j'aie jamais pratiquée. On me porta alors, et toujours malgré moi, au Corps législatif, el, quoi que j'eusse dit et fait, il ne s'en fallut (jue d'une voix que je n'eusse la majorité des suffrages.

A la suite de ces élections, il y eut une députation nommée pour aller auprès de l'Empereur, et je fus

MKMOlliES DE MÛ.\ PERE. 2ir>

du nombre des élus. Je commençai par refuser; mais le préfet, que j'aimais beaucoup, m'ayant représenté que, par ce troisième refus, je compromettais ma tranquillité et celle de mon fils, je me décidai à accepter; j'eus lieu de m'en applaudir. Cette députation se présenta aux Tuileries; et, quoique bien contrarié d'y avoir été adjoint, je m'amusai beaucoup, moi et mes collègues, de la ténacité d'un solliciteur que nous comptions dans nos rangs : il était vieux, passablement ridicule, et ambitionnait tout, depuis la place de chambellan jusqu'à celle de page. Pour commencer, il avait sollicité vivement la croix de la Légion d'honneur; et, fort choqué de ne l'avoir pas encore obtenue, il en fit la demande lui-môme aussitôt après le discours de notre président.

Trouvant que l'Empereur, qui imposait excessivement, même à sa famille, ne l'écoutait pas assez attentivement, il le prit par un des boutons de son habit, et se mit à le secouer sans façon, pendant qu'il lui expliquait ses raisons.

Napoléon, fort accoutumé au rôle, de vainqueur, fut vaincu cette fois; et, pour se débarrasser de l'importun solliciteur, il lui accorda cette croix si désirée. Elle lui fut effectivement envoyée peu de jours après.

Pour moi, je fus à la veille d'obtenir une chose que je n'avais nullement songé à demander.

Un billet que je reçus du ministre de la police, Fouché, m'obligea à me rendre chez lui le lendemain matin. Je trouvai dans son premier salon une vingtaine de jeunes gens qui ne savaient pas plus que moi pourquoi ils y étaient mandés. Entré dans son cabinet,

Fouchc, tout en me témoignant son élonnement en me voyant, car c'était mon fils qu'il avait fait appeler, ajouta que l'erreur était fort peu importante, et qu'il dirait au duc de Doudeauville ce qu'il devait dire au vicomte de la Rochefoucauld; puis il remit entre mes mains un brevet de sous-lieutenant pour lui. Les jeunes gens que j'avais vus dans son salon étaient appelés pour en recevoir de semblables, sans qu'ils pussent les refuser.

Après vingt minutes d'une inutile résistance : «Ce sera, m'écriai-je, une belle grâce que de m'enlever mon fils unique pour me récompenser d'avoir été hier aux Tuileries en députation. — Vous faisiez donc partie de la députation de votre département? — Oui, sûrement. — Ah ! c'est différent, je ferai valoir vos raisons. » Mon fils, le seul des jeunes gens nommés, bon gré, mal gré, à la sous-lieutenance, fut ainsi merveilleusement sauvé. Il m'avait surtout prié très-positivement de refuser nettement tout emploi à la cour : chacun n'avait pas parlé comme lui.

Bientôt j'eus encore à travailler pour moi-même : on faisait force chambellans, et l'on m'assura que mon nom figurait sur la liste. Voulant encore moins une place de cour que toute autre, j'allai trouver M. Maret, alors duc de Bassano. Je le priai instamment de ne pas m'infliger cette place recherchée par tant d'autres, et je lui remis en même temps une lettre pour Napoléon. Il empêcha effectivement ma nomination, mais il ne remit pas ma lettre. Il disait depuis à l'un de mes amis qu'elle était si forte qu'elle m'eût perdu.

Vers ce temps-là, le duc Mathieu de Montmorency,

père de ma belle-fille, fut exilé, ainsi que madame Récamier, pour avoir été voir madame de Staël, que Bonaparte détestait.

Il ne pouvait approcher de Paris plus près de quarante lieues; cependant il obtint de venir à notre, terre de Montmirail, qui n'est qu'à vingt-cinq, et il y passa beaucoup de temps, à notre satisfaction réciproque.

Madame Récamier, dont la beauté a eu un si grand renom, jouissait alors d'une certaine vogue que méritaient sa bonté et son esprit : elle réunit les qualités les plus attachantes et les plus solides aux dons qui. séduisent et captivent; c'est une justice que je lui rends : l'amitié qu'elle veut bien avoir pour moi ne me rend point partial. Ce que j'écris là, tout le monde le pense; je ne suis point un juge, je ne suis «ju'un écho.

La duchesse de Chevreuse a été aussi, quelques années après, fort à la mode. C'était une véritable puissance; et Napoléon s'en montra si jaloux, qu'il donna l'ordre à la police de retenir une partie de ses billets d'invitation. Tout Paris courait à ses fêtes, et, par cette manœuvre, il diminua la foule des admirateurs qui se pressaient sur ses pas.

Le ressentiment du grand homme contre une femme ne se borna pas là; il finit par l'exiler : il l'avait forcée d'accepter une place de dame du palais de l'impératrice Marie-Louise. Sa résistance avait été un modèle de fermeté et d'esprit, mais il fallut céder.

Lorsque la reine d'Espagne fut amenée en France, il voulut l'envoyer à Fontainebleau auprès de cette princesse. Elle refusa nettement cette fois, en disant

(fu'elle n'était pas faite pour le métier de geôlière. L'exil de madame de Clievreuse suivit de près cette réponse; il fut très-rigoureux, et l'Empereur ne voulut jamais l'adoucir : il avait été fort piqué, dit-on, de voir certaines avances, d'une certaine nature, repoussées par cette jeune femme. Cet homme, si longtemps l'enfant gâté de la fortune, ne pouvait comprendn' qu'on lui résistât. Une femme faisait ce qu'aucun roi de l'Europe n'osait entreprendre.

i/exemple était mauvais... Il n'y a plus de rois, disait le duc d'Enghien à Vincennes; non, mais il y avait des femmes, et il convenait de frapper cette royauté du bon ton, de l'esprit et de la grâce, qui gênait l'essai de la tyrannie impériale. Madame de Chevreiise mourut de chagrin. Je la regrettai vivement : elle était belle-sœur du duc Mathieu et avait de l'amitié pour moi. Elle m'en donna un gage qui excita l'envie de bien des gens, et surtout celle de sa belle-mère, la duchesse de Luynes, qui l'aimait avec enthousiasme. Elle me fit remettre un livre tout de sa main, dont la lecture m'avait intéressé et qui renfermait beaucoup de morceaux piquants. Madame la comtesse deMontesquiou, gouvernante malgré elle du petit roi de Rome, et sœur de madame de Doudeauville, jouissait auprès du chef de l'Etat d'un grand crédit et surtout d'une grande considération : elle n'en fit jamais usage que pour être utile aux autres et agréable à tous ceux qui la connaissaient. Ce fut elle qui obtint que M. de Montmorency séjournerait à Montmirail.

La manière dont madame de Montesquieu arriva à cette place est assez singulière et mérite d'être ra-

coulée. On en parlait pour elle; mais il n'y avait rien de fait, rien d'arrêté. Elle était à Trianon, à un petit voyage de Bonaparte, il ne voulait que sept ou huit personnes à sa table; les autres mangèrent à une autre table. Ne s'attendant pas à être appelée, elle avait prié le chambellan de service de ne pas oublier ses deux plats de maigre pour elle, car elle était fort pieuse, et c'était un vendredi; mais tout à coup Napoléon lui fait dire qu'elle dînerait avec lui; et, en effet, quand vint l'heure du dîner, il la fit mettre à ses côtés.

Plus occupée de sa conscience que de tous ces honneurs, elle voyait avec chagrin et avec embarras qu'il n'y avait rien de maigre : elle se mit donc avec courage et tranquillité à faire son repas avec du beurre. Son imposant voisin la regardait et ne disait mol. Mais l'embarras de ma pauvre belle-sœur augmenta quand elle vit arriver sur la table impériale les plats qu'elle avait demandés pour la table de service. Elle pensa que son hôte se formaliserait d'une pareille inconvenance. Elle n'en mangea pas moins toute seule ce maigre apporté pour elle.

Napoléon regardait toujours et ne disait rien. Tout le monde était persuadé que cet acte de dévotion, — e.t pour beaucoup de courtisans toute dévotion en ce temps-là était de la bigoterie, — la perdait à jamais dans son esprit. Deux jours après elle reçut sa nomination de gouvernante du roi de Rome. Le frère de l'empereur d'Autriche, qui était aussi l'un des convives de ce dîner, n'eut pas le même courage; il dit quelques jours après, à un des enfants de madame de Montesç|uiou : « J'ai admiré votre mère; mais je n'ai osé l'imiter, quoique j'aie les même principes : elle

a montré un caractère qui m'a fait honte et envie. »

Dans ces temps-là, Napoléon dit à mon beau-frère, le comte de Montesquiou : a J'ai fait choix pour l'impératrice d'une dame d'honneur qui, j'en suis sûr, réunira tous les suffrages : c'est votre belle-sœur, la duchesse de Doudeauville. »

Mon beau-frère frémit de ce projet, si contraire aux goûts et aux intentions de ma femme; il fit tous ses efforts auprès de l'Empereur pour faire changer sa résolution : il y parvint, mais ce ne fut point sans peine.

11 n'y avait dans toute sa cour que madame de Montesquiou qui eût la hardiesse de lui parler franchement. Un jour qu'il venait visiter le roi de Rome avec Berthier, il prit la main de cet enfant en disant : <c J'espère qu'un jour elle saura donner un coup de sabre ! — Et moi j'espère, reprit la gouvernante, qu'elle aura appris avant à répandre beaucoup de bienfaits. »

Dans ces occasions il fronçait le sourcil, mais ne répondait point.

Un jour elle l'entendit avec effroi (car elle avait plusieurs fils au service) dire à ce même Berthier : « 11 nous faut encore douze ans de guerre. » C'était en 1811 ou 1812 : on voit que cela nous eût menés loin... A la vérité, deux ou trois ans après, les Russes étaient à Paris, et leur présence, nous délivrant d'un Joug devenu intolérable, n'en fit pas moins saigner nos cœurs tout français.

Déjà l'horizon se rembrunissait; les victoires et les conquêtes multipliées du plus grand capitaine de ce siècle n'avaient fait qu'affaiblir la France. D'un tout

compact, très-puissant dans sa conformation et très-habilement calculé par Louis XIV, elle était devenue un corps immense, disproportionné et sans force réelle. Elle était d'ailleurs composée de parties tout à fait hétérogènes, entourée d'Etats qui la jalousaient encore plus qu'ils ne la craignaient, et qui n'attendaient que le moment de ée réunir tous, pour venir chez nous se dédommager de tout le mal que nous avions fait chez eux.

J'avais dit au moment du mariage de Napoléon avec la fille de l'empereur d'Autriche : « Si cet homme étonnant pouvait redevenir un homme ordinaire, il fonderait une nouvelle dynastie en, France; mais il n'en est rien, et les mêmes qualités qui l'ont fait monter sur le trône l'en feront tomher, car l'ambition ne sait pas s'arrêter, »

Le général Clarke, duc de Feltre, alors ministre de la guerre et dont j'étais parent, partageait entièrement cette manière de voir, et la laissa plus d'une fois percer dans nos conversations intimes. Un jour qu'il avait longuement travaillé avec l'Empereur, il sortit des Tuileries et rentra chez lui très-préoccupé; je lui demandai s'il y avait eu, comme cela arrivait parfois, quelque scène fâcheuse, a Non, me répondit-il; mais je suis effrayé de ce que je viens d'entendre et du résultat des projets qu'on m'a laissé entrevoir. L'Empereur a une activité et une capacité telles, que, pour les exercer, ce qui est pour lui un besoin irrésistible, il bouleversera la France ou ébranlera l'Europe. »

Il a fait l'un et l'autre!

Un de mes amis intimes me raconta, dans ce temps-là, deux anecdotes qui ne sont pas sans intérêt.

Dans une conversation avec Napoléon, il lui parla rlu choix que la Suède avait fait d'un de ses lieutenants pour roi. « C'est effeclivement une position fort brillante pour Bernadofte, reprit l'Empereur, mais une clause du traité qui le lie à la Suède m'aurait retenu si j'eusse été à sa place : c'est le changement de religion. Il peut regretter bien vivement, un jour, d'avoir eu la faiblesse d'y céder. Sait-on ce que l'on pensera au moment de la mort? »

Une autre fois, peu de temps avant son mariage, il dit à cette même personne : « J'ai à ma disposition Irois bons partis : la princesse de Saxe, la fille de l'empereur d'Autriche et la sœur de l'empereur de Russie; cette dernière, politiquement parlant, serait la plus tentante, mais la différence de religion m'empêchera de faire ce choix. »

L'autre anecdote est relative à M. de Talleyrand. Celui-ci était dans le cabinet de l'Empereur avec trois autres personnages, parmi les({uels se trouvait celui qui m'a raconté le fait. Napoléon, irrité de la tournure que prenait la guerre d'Espagne et des propos de M. de Talleyrand à ce sujet, lui fit une scène violente qui dura une demi-heure, et, pendant ce temps, il lui reprocha amèrement de lui avoir conseillé celte guerre, qu'il blâmait maintenant. 11 ne s'arrêta pas là, et, donnant à son humeur un effet rétroactif, il accusa l'ex-évèque d'avoir également conseillé et dirigé sa conduite dans l'affaire du duc d'Enghien ; il lui répéta plusieurs fois avec force : «Osez dire le contraire!» M. de Talleyrand ne l'osa pas; il n'osa pas même articuler un mot d'excuse ou de défense.

Nous passâmes en grande partie à la campagne

les dernières années de l'Empire. Réunis en grand nombre à Monlmirail, avec la famille de ma belle-fille, la mienne et quelques amis, nous attendions la fin des grands événements qui bouleversaient le monde. Le théâtre de ces événements était encore éloigné de nous. Notre retraite, au moment du choc terrible qui ébranlait la terre, fut longtemps calme et silencieuse; mais bientôt un sourd grondement nous apprit que l'orage approchait.

En effetf le drame imposant qui depuis si longtemps occupait tous les esprits touchait au dénoûment. L'effroyable retraite de Moscou avait profondément blessé le colosse aux bras de fer, qui épouvantait et étonnait l'Europe depuis douze ou quinze ans. Pourtant Napoléon eut encore le pouvoir de recréer avec rien une armée formidable, et il remporta deux victoires, au moyen de centaines de milliers de conscrits, qu'on appelait cruellement de la chair n canon ; mais il ne sut pas profiter de ces succès pour traiter avantageusement, ce qu'il eût pu faire encore. La perte de la bataille de Leipsick compléta ses désastres et le força de ramener en France les débris de ses Iroupes. Les souverains réunis contre lui l'y suivirent bientôt, à la tète d'armées innom.brables; car leur nombre sur les états était de onze cent mille combattants. Les royalistes se flattèrent alors qu'ils venaient rétablir les Bourbons : c'était une illusion que je ne partageai nullement; j'assurai même qu'ils ne pensaient qu'à eux et ne s'occuperaient que de leurs intérêts : les conférences de Châtillon et tout ce qui eut lieu à cette époque prouvent que j'avais bien deviné, et que ceux qui ont attribué le retour des Bourbons

aux étrangers ont pris à la lettre le conseil que Voltaire donnait à ses amis : « Mentez, si cela est nécessaire à la cause que nous servons.» Les Bourbons, cette fois-là, on ne peut trop le redire, sont remontés sur le trône sans les alliés, et même à leur corps défendant. Nous étions donc à Montmirail, fort inquiets, fort affligés des événements, lorsqu'on nous annonça qu'on apercevait des Cosaques sui* une montagne éloignée d'une demi-lieue. C'était la suite de la bataille deBrienne. Nous jugeâmes qu'il était temps de battre en retraite.

Imaginant que Montmirail, par sa position sur la route d'Allemagne, serait plus exposé qu'une autre ville, et que notre château, d'assez grande apparence, serait plus exposé que tout autre château, j'avais pris toutes les précautions possibles pour le sauver. Ces précautions ne consistaient point en batterie d'artillerie, mais bien en batterie de cuisine. J'avais résolu d'en faire une excellente auberge, et pour cela, j'y avait laissé d'abondantes provisions de toute espèce et force cuisiniers.

Ma précaution ne fut pas inutile; jamais hôtellerie ne fut plus fréquentée et, à la vérité, jamais hôtellerie ne fut moins chère pour ses habitués. On a calculé que, pendant trois mois, il passa à peu près six cent mille hommes à Montmirail, et pendant trois mois, notre château ne désemplit pas depuis le matin jusqu'au soir, et depuis le soir jusqu'au matin. 11 fallait donner à manger à une multitude d'officiers; c'est ce qu'on fit : aussi la maison fut-elle sauvée, quoique la plupart des châteaux voisins aient été dévastés. Nous devons surtout sa conservation au dévouement de plu-

sieurs de nos serviteurs, et principalement d'une ancienne bonne de ma lamille qui y était en qualité de femme de char^^e. Elle se nommait Landois. l'endant deux mois environ elle ne se coucha pas; et, malgré ses soixante ans, elle fut obligée de faire face aux exigences des nombreux visiteurs de chacpie jour. Une fois entre autres son courage fut mis à une rude épreuve. Quelques cosaques qui passaient par Montmirail y furent tués. Leur régiment vint le lendemain pour brûler la ville; à force de supplications on obtint la commutation de la peine : six heures de pillage dans la ville, deux heures au château, furent jugées une expiation suffisante pour le sang versé. Les habitants de Montmirail avaient fui de tous les côtés dans les bois. Notre femme de charge seule osa rester au château. Elle se présenta hardiment aux quarante Cosaques qui venaient exécuter l'ordre donné: elle leur demanda ce qu'ils voulaient : — (( Piller! » répondirent-ils avec un laconisme digne de Sparte. — «Eh ! bien, je vais vous montrer le cliemin et vous ouvrir les portes, » reprit-elle sans perdre la tète. C'esl ce qu'elle fit pour empêcher qu'ils ne les enfonçassent.

Pendant les deux heures que dura l'expédition, elle fcsta au milieu d'eux, les maintenant de son mieux, ne laissant rien briser, et empêchant même qu'on emportât ce qu'il y avait de plus précieux. Cette admirable conduite, ce rare courage, laissa de longues traces dans le souvenir des étrangers; et, huit ou dix ans après, un prince royal de Prusse demandait à un de mes parents, à Saint-Pétersbourg, si cette bonne dame (jui leur imposait tant existait encore.

On nous avait souvent dit : La première fois, vous I. 15

n'avez pas grand'chose à craindre; mais s'ils reviennent, surtout après avoir été battus, vous êtes perdus; et ils sont revenus vingt fois, cent fois, et souvent après de terribles défaites, comme celle de Montmirail, de Vauchamps qui n'en est qu'à une lieue, de Champaubert qui n en est qu'à quatre. La ville elle-même a été prise et reprise huit fois de vive force, et cependant notre château existe encore. Mais nos pertes de tou» genre dnt été considérables : elles ont été estimées à trois cent mille francs par un commissaire du gouvernement d'alors, pour la première invasion. Fendant tout ce temps, une partie des habitants du pays s'étaient réfugiés dans les bois, qui font notre principal revenu, et ils les dévastaient à l'envie. Nos fermes furent pillées; une d'elles fut brûlée à la bataille de Montmirail.

Une fois Napoléon déjeuna dans notre château; une autre fois il y coucha. Cette nuit pensa nous coûter cher. Trouvant sa chambre trop petite pour ses grandes cartes, il voulait absolument faire abattre ce (ju'il appelait la cloison; mais notre bonne Langlois lui résista comme à tout le monde; et la cloison, qui n'était rien moins qu'un mur de "trois pieds d'épaisseur, fut sauvée.

Alors que les Cosaques arrêtaient tous ceux qu'ils rencontraient pour leur servir de guides et les faisaient quelquefois périr de fatigue et de coups, mon pauvre régisseur Gallet, malgré ses soixante-dix ans, parcourait nos fermes, un bâton à la main, et avisait au moyen de parer ou de remédier aux dévastations.

Mon valet de chambre Haphaël, le fidèle compagnon de mon exil, me donna de nouvelles preuves do son

MEMOinKS 1»E MON l'EKE. 227

dévouemenl. Dans une lettre qui mo parvint par hasard, il me mandait : — « On se bat dans la \ille, on se bat dans les cours de votre château; les balles, arrivent jusqu'à la chambre où je vous écris; je ne sais quel sera notre sort; mais soyez sûr que jusqu'au dernier moment nous nous montrerons dignes d'aussi bons maîtres. Je vous recommande seulement mes pauvres entants... »

Nous leur faisions dire par tous les moyens de tout quitter, de tout abandonner, les assurant que nous aimerions l)ien mieux tout perdre que de leur faire courir de pareils dangers, et même de les laisser abandonnés à d'aussi terribles tribulations. Aucun ne céda à nos prières, et nous vîmes même les serviteurs que nous avions à Paris nous demander avec inslanc(^ d'aller aider leurs camarades à sauver nos })ropriélés.

Que nous étions touchés, pénétrés de pareils témoignages d'attachement, et qu'ils nous ont bien dédommagés de toutes nos pertes! Chacun, amis et ennemis s'empressait de les aggraver. iNous avions laissé quatorze chevaux au château ; les alliés en prirent uiu' moitié et les Français l'autre; mais personne ne toucha aux daims qui, au nombre de dix, étaient retenus dans les fossés, ce qui est assez singulier dans la disette épouvantable qui achevait de désoler ce malheureux pays.

Nos mérinos furent moins heureux : noire vieille bonne madame Langlois avait bien obtenu des sauvegardes qu'elle allait placer elle-même comme un général; aussi l'appelait-on le général Langlois. Néanmoins les soldats avaient imaginé un nouveau sîenre de pèche qu'ils trouvaient fort de leur goiit : ils avaient décarrelé les greniers situés au-dessus de la

228 AiKMOIRES DE MON l'KllE.

bergerie, puis ils jetaient par les trous pratiqués dans le plancher, des lacs avec lesquels ils péchaient béliers et moulons, et ils se trouvaient Xort bien de cette pèche succulente : nous perdîmes ta ce jeu près de deux cents mérinos; mais l'invoniion nous fil rire.

Il fallait déplus fournir le ]i(|uide qui devait arroser ces mets reclierchés et rafraîchir les gosiers desséchés, aussi bien ceux de nos défenseurs que ceux de nos ennemis, nationaux ou non. Ces gosiers s'infiltrèient, sans se faire prier, quatorze mille bouteilles de vins choisis de toute espèce, et nous fûmes même obligés de renvoyer un supplément, car nos braves serviteurs nous mandèrent (et ils avaient raison) que si nous ne leur faisions pas passer du viii et de Feau-de-vif?, ils seraient infailliblement assommés.

Il est vrai que, dans ce temps-là, j'eus la consolalion de trouver dans un journal anglais un article dans lequel un oflicier, en racontant sa campagne, disait : « \ous avons bu d'excellents vins en Champagne, surtout chez un duc, où il y en avait en abondance, et dignes de lui et de nous. » J'étais ce duc et je me serais fort bien passé de cet éloge, quoique les Anglais soient connaisseurs.

Notre pauvre ville de Monlmirail fut soumise à une grande épreuve.

Elle reçut du gouvernement impérial l'ordre de lui envoyer une adresse où l'on peindrait avec force, eu les exagérant même, les excès des alliés. C'était une tactique employée alors afin d'animer la population contre les étrangers, et de pousser ceux-ci à des vengeances qui, excitant réciproquement l'irritalion et

MKMOlilKS HK Mo.N l'KP.E. 220

l'animosilé, devaient amener des violences de nature à favoriser les vues de J^onapnrle.

Les habitants de Monlmirail étaient dans un grand embai'ras : les alliés revenant sans cesse chez eux, les effets de leur ressentiment devaient être plus prompts et plus lerribles. Une députalion apporta à Paris cette adresse qui avait été faite avec toute la mesure possible. Le ministre, par conséquent, en fut très-mécontent, et il ordonna aux députés de la refaire. Ils vinrent me consulter, en se désolant de la position critique où allait se trouver leur ville; je les engageai à résister fortement au minisire, et à lui dire avec fermeté qu'ils n'étaient que les porteurs de cet écrit, et qu'ils ne pouvaient le changer sans le consentement de leurs commettants. On se contenta de cette réponse; l'adresse fut maintenue, et notre pauvre ville ne fut pas détruite.

A cette époque les m Ibeurcux conscrits étaient envoyés à l'armée sans savoir seulement comment il fallait tenir un fusil; mais Napoléon, comme on sait, se servait d'eux tant bien que mal, pour ménager ses bonnes troupes.

Un de ses généraux lui représentait un jour, pendant cette campagne, qu'on ne prenait aucun soin des malades et des blessés, et qu ils languissaient dans les rues de Paris sans y trouver un asile. Bonaparte ne répondit rien d'abord.

A. une seconde représentation, il ne répondit pas davantage. Enlin, comme le général insistait, il s'écria avec colère : « Je ne connais que deux classes d'hommes, ceux qui se battent et ceux qui sont morts.»

Il avait, (juelques années avant, tiré lui-même son horoscope en })résencce d'une personne qui me le ra-

'250 MÉMOIRES DE M0.\ l'ÈHE.

conta : « .lusqu'à quarante ans, lui dit-il, tout me réussira, même les choses les plus folles, comme la descente en Angleterre, si j'osais la tenter. Passé cet àg-e, ma vie rentrera dans le cours ordinaire des choses humaines; ce qui sera sage réussira, ce qui ne le sera pas échouera, w

La fin de cette grande tragédie approchait, car les alliés se portaient sur la capitale : après avoir, par une habile manœuvre, trompé Bonaparte qui les poursuivait vers Saint-Dizier, ils se présentèrent au nombre de cent quarante ou cent cinquante mille hommes aux portes de Paris.

Le duc de Raguse qui n'en avait pas la dixième partie, leur résista courageusement quoi qu'on ait pu en dire, et leur tua ou blessa sept ou huit mille hommes. Malgré ses efforts Paris allait être emporté : déjà les Russes avaient pénétré dans les faubourgs. Les souverains, pas plus que le général français, ne voulaient des conséquences d'une occupation de vive forcé; on s'occupa donc d'une capitulation.

Pendant ce temps-là Mapoléon était revenu à la hâte, et ce fut à la Cour-de-France ' qu'il apprit cette capitulalion. Il envoya l'ordre à celui qui commandait le parc d'artillerie campé dans le Champ de Mars et dans la plaine de Grenelle de faire sauter les poudres : il y en avait cinq cents milliers, ce qui eût fait de Paris un monceau de ruines; on le croira facilement en se rappelant que la poudrière de Grenelle, qui avait sauté quelques années avant, avec huit mille livres de poudre seulement, avait fortement ébranlé une partie du faubourg Saint-Germain.

' Vill;ii;(> ;i \iiii;t kiliiiii''lres (le l'aiis.

MÉMOIUES [)E MON PÈRE. 2r>1

Ces détails m'ont été donnés par le commandant lui-même à qui cet ordre fut transmis; il m'a proposé de me les faire conlirmer par l'officier qui en avait été porteur. Tous deux refusèrent de l'exécuter, et Paris fut sauvé. L'idée, du reste, était digne de celui qui avait commencé sa fortune en faisant mitrailler cette ville, et aurait ainsi pu finir son rôle par ce vers tragique :

CVsl iiiiksi ijii'cn parlaiil jo vous fais mes adieux.

Par suite de la convention, les troupes étrangères •entrèrent dans Paris avec un grand ordre. Les officiers russes principalement montrèrent une extrême politesse et des manières excellentes; quand on leur en faisait compliment, ils répondaient en riant : « Nous faisons de notre mieux, mais que peut-on attendre des barbares du Nord^? »

En effet, c'était ainsi que les journaux du gouvernenjent les désignaient depuis longtemps. Les vainqueurs n'avaient encore aucune idée arrêtée sur le gouvernement qui devait être substitué à l'établissement impérial, et il y a tout lieu de croire que si l'impératrice, partie quelques jours avant, eût eu le courage de rester à Paris, elle aurait été déclarée régente. Ce qui fit penser aux Bourbons auxquels on ne songeait guère la veille, ce furent les cris de Vive le roi ! qui s'élevèrent sur le passage des armées étran-

' Mon fils donna, ce jour-là, C exemple d'un grand courage et d'un sang-froid assez rare à cet âqe.

Sa conduite, qui décida en grande partie du retour des Bourbons, ■ le fil mettre, en 1815, sur la liste des douze personnes condamnées à mort par Cempereur yapoléon, à son retour de l'île d'Elbe.

^17d MliMOIRES DE MO.N PP:RE.

gères, acclamations qu'une multitude de dames répé- (aient en agitant avec enthousiasme leurs mouchoirs Jjlancs. Les étrangers crurent ou firent semblant de croire que c'était l'expression d'un vœu général, la manifestation de l'opinion publique, et ils agirent en conséquence. Ce fut Alexandre qui contribua le plus au rétablissement des Bourbons; il coniribua beaucoup aussi à faire ménager la France, et surtout Paris. Tout y fut respecté; on lui laissa même les trésors de sculpture ol de peinture dont la victoire l'avait doté, quoique les nations (|ui avaient perdu ces chefs-r d'œuvre fussent en droit d'en exiger la restitution.

Malgré tous ces bons procédés, le consentement des souverains à traiter à Cliàlillon avec l'empereur et leurs dispositions à reconnaître une régence qui aurait gouverné au nom de son lils, prouvent bien clairement qu'ils ne travaillaient nullement pour les Bourbons; il n'y a que la mauvaise foi et les intérêts particuliers f|ui aient pu faire dire le contraire.

Plusieurs ministres ne pouvant suivre leur ancien maître, parti pour l'île d'Elbe, accompagnèrent l'impératrice. L'un deux fut le duc de Felire, que l'on a attaqué bien injustement depuis.

Six semaines avant son départ, il me disait en confidence : « L'Empereur est perdu, et moi je le suis aussi, car, quoique j'aie eu souvent à me plaindre de lui, je resterai fidèle à son adversité, après m'être attaché à sa fortune... Je laisserai ma femme et mes enfants; je vous les recommande... »

Peu de temps après. Monsieur, comte d'Artois et frère du roi, arriva à Paris; il fut reçu avec transport par une multitude innombrable qui se précipitait sur

M KM on; ES DE MOM PERE. 1^35

son passage. On- dut voir alors (jue la Restauration était le vœu de toute la France. Ce fut en cette occasion que le prince fît cette réponse qui a été si souvent citée depuis. — « 11 n'y a rien de changé dans le royaume; c'est seulement un Fran(;ais de plus, >• Dans "une rue où il passait, une vieille femme, soit par méprise, soit par mauvaise intention, se mit à crier de toute sa force : « Vive l'empereur. » Ceux qui entouraient Monsieur s'élancèrent pour punir cette audace : a Calmez-vous, leur dil-il on lianl, il faut que tout le monde vive. »

Il fut déclaré lieutenant général du royaume avant l'arrivée de Louis XVUI, retenu par sa santé en Angleterre. L'un des premieis soins du gouvernement qui s'installa sous ses auspices fut de nommer des commissaires extraordinaires du roi pour parcourir les différentes divisions militaires. L'on me lit l'iionneur de me choisir pour remplir l'une de ces missions. Ma division était composée des déparlements des Ardennes, de la Meuse et de la Marne. Nos pouvoirs étaient fort étendus; je pourrais même dire qu'ils étaient illimités, puisque la .Charte n'existait pas encore. Nous pouvions destituer, déplacer, remplacer, imposer des contributions, faire enfin tout ce qui nous paraissait utile et convenable. Je n'abusai pas, j'ose le dire, de cette puissance, et, peu amateur de réaction, je fis très-peu de destitutions. Ma proclamation, comme on va le voir, était assez sage et assez modérée pour ce moment d'exaltation, et lorsque tant de gens cherchaient à faire du dévouement. Cette pièce, je l'aurais encore signée dix ans plus tard, et je doute que les auteurs de tous les écrits et de tous les

discours qui parurent alors puissent en dire au

tant

PROCLAMAïlU.N

m. M. DE LA ROCHEFOUCAULD, DUC DE DOUDEAl VILLE, COSIMlSSAlKl; DU IHII AUX HABITANTS DE LA 2^ DIVISION MILITAIRE.

(.\l:ii 1814, avant la reiiln-e de Louis XVIIl cl la «Icklaralion de Saint -Ouen.

« Envoyé dans vos départements au nom du Roi, je viens vous apporter les sages intentions, les vues bienfaisantes de nos légitimes souverains; je viens aussi me mettre au courant de vos pertes et de vos besoins, pour vous donner les moyens de réparer les unes et de satisfaire aux autres.

a Victime lui-même du malheur, le fils de tant de rois saura compatir à vos infortunes. Pénétré des maux qui accablent la France depuis si longtemps, il n'est occupé que du soin de les réparer.

« C'est un père qui vient consoler ses enfants; montrez-vous dignes, par vos sentiments, de cette effusion toute paternelle. Le Roi ne veut jeter un regard sur les années qui viennent de s'écouler que pour profiter des grandes leçons que tant de funestes événements et tant d'imposantes catastrophes ont données aux peuples aussi bien qu'aux rois : imitez un si bel exemple et montrez que vous-mêmes avez su en profiter.

« Un gouvernement juste, réparateur, un gouvernement sagement paternel et vraiment français, ne voit dans le passé que la gloire dont nos armées on! doté notre patrie. Les services de nos braves guerriers, appréciés par lui, seront par lui récompensés; il en sera de même de tout le bien qu'on a pu faire à ce

MKMdllSKS |>E MON PERE. 235

pays qui lui est devenu plus cher encore par une si longue et si cruelle absence.

« Point de vengeances, de spoliations, de réactions d'aucun genre sons l'autorité douce et ferme qui désormais protégera également tous les Français.

ft Cette auguste famille qui si longtemps a fait le bonheur et la gloire de la France veut que la France tout entière ne soit qu'une grande famille.

« Que la religion soit le frein salutaire de cette société; que la morale en soit l'appui; que la justice en soit la règle ; que l'union en soit la force.

« Hallions-nous avec ardeur autour de ce trône que Id Providence vient de relever miraculeusement, et que l'amour de la patrie, le désir du bien public, étouffent tout autre sentiment (|ui ne serait pas la concorde, l'amour et la reconnaissance.

« L'armistice vient d'être signé : c'est le premier pas vers une paix générale. Les troupes alliées vont repasser le Rhin; déjà les Cosaques et une partie de l'artillerie ont reçu l'ordre du départ.

a Cette paix objet de tant de vœux, puisse-t-elle régner constammenl dans l'intérieur de la France! La France et l'Europe réconciliées sont les gages de cette paix; nous la devons à ces souverains magnanimes qui s'illustrent plus encore par leur généreuse modération que par leurs succès'; mais les enfants de saint Louis pouvaient seuls nous la procurer. Leur absence de vingt-cinq ans a causé à la France vingtcinq années de guerres, de troubles, de destruction. Pour être justes et heureux, songeons moins à ce que

* Ils étaient encore en France ut le royaume était encore rempli de leurs nombreuses troupes.

2Ô6 MEMOir.KS DE MON PERE.

nous souffrons qu'à tout ce que nous aurions eu à souffrir sans le retour de ces illustres descendants des Philippe-Auguste, des Charles le Sage, des Louis Xll, père du peuple, des François P', des Louis le Grand.

« Ils sont dignes de leurs ancêtres, montrons-nous dignes d'eux.

« Faisons éclater à l'envie, dans les différents départements qu'ils s'apprêtent à parcourir, l'amour, les transports que leur nohle affabilité, que leur bonté touchante, excitent chaque jour dans toutes les classes des habitants de la capitale.

M En les voyant sans cesse occupés à cicatriser des plaies qu'ils n'ont pas faites, à sécher des pleurs qu'ils n'ont pas fait couler, répétons avec enthousiasme, avec reconnaissance, comme lôutParis, comme tout le royaume : — c< Ce sont vraiment les pères de tous les Français, ce sont vraiment les iîls d'Henri IV. »>

« Je ne crois pouvoir mieux faire connaître leurs intentionsbienfaisantes, leurs dispositions paternelles, qu'en faisant imprimer le discours suivant à la suite de cette proclamation, o

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