‹ Mémoires de M. de La Rochefoucauld, duc de Doudeauville (volume 2)Chapitre 6 sur 12 · REPONSE DE MONSIEUR · texte numérisé non relu

REPONSE DE MONSIEUR

\ MKSSIEinS I.KS COMMISSAIRES 111 ROI QUI liOIVINT SK RENDUE DANS I.F.S PROVINCES.

c< Messieurs, je vous ai conlié une mission importante, et je vous ai choisis de manière <]ue des Français qui ont professé des opinions différentes connussent égalepient l'état de la France.

« Vous apprendrez à tous combien sont nécessaires l'oubli du passé, les sacrifices mutuels, enlin la Iran-

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che réunion des volontés et des vœux pour réparer tant de désastres.

« Portez au peuple l'espérance, et rapportez la vérité au Roi; dites partout, répétez jusque sous les chaumières du pauvre, que le lioi arrive avec les sentiments d'un père, et qu'il parlagera le malheur de ses enfants jusqu'à ce qu'il l'ait fait réparer. »

En commençant ma tournée, je fis ma cour au Hoi qui venait d'arriver à Compiègne : il était hahituellement fort souffrant de la goutte. Son costume assez bizarre avait donné lieu à des contes ridicules; mais bien-tôt son esprit supérieur fit oublier son costume, ainsi que sa tournure; et ce prince, sans pouvoir presque sortir de sa chambre, gouverna glorieusenienl pendant dix ans ce royaume qui, disait-on, ne pouvait plus être conduit que par un prince toujours à cheval.

On m'avait prévenu que ma mission serait fort difficile, tant à cause de la quantité de troupes que j'allais trouver avec la cocarde tricolore qu'à cause de mon nom historique qui ne plairait pas autant à tout le monde qu'à Napoléon. On se trompait, heureu- 'sement pour moi, très-complètement. Je fus partout accueilli à merveille, et ma courte tournée de deux mois a laissé de longs souvenirs qui m'ont été très-sensibles. Partout nous étions reçus comme le Hoi aurait pu l'être; partout les troupes prenaient les armes, ainsi que la garde nationale; partout les piquets de gendarmes accompagnaient notre voiture; partout les canons tiraient sur notre passage, de manière à faire précipiter nos chevaux de poste dans les fossés des villes fortes, comme plus d'une fois cela pensa m'ar-

river. Ce n'était pas le seul revers qu'eût la médaille : il y avait aussi la longueur des visites de corps et l'ennui des harangues.

Mon début pourtant fut assez orageux : nos inslruclions étaient de faire rétaldir les droits réunis et la visite dans les caves. On l'avait tenté à Mézières, mais une insurrection y avait fait renoncer quinze jours auparavant. Je fis venir une douzaine des plus mutins, je leur parlai paternellement, et je les raisonnai de mon mieux; leur réponse fut qu'on pouvait venir dans leurs caves, mais qu'on les y trouverait avec des sabres et des pistolets. Je me fâchai : je leur dis que puisqu'ils voulaient de la force au lieu de la douceur, ils me trouveraient aussi prêt à les satisfaire; que je ferais marcher cinq cents hommes pour exécuter les ordres qui m'étaient transmis; que si cela ne suffisait ))as, j'en emploierais mille à la tète desquels je me mettrais, et que je ferais un si bon exemple du premier opposant, qu'il m'éviterait la peine et le chagrin d'en punir im second. Ma fermeté réussit, et tout s«^ maintint au mieux.

Je trouvai beaucoup .de régiments ji Mézières, à (Jiarleville, à Rocroi, à Givet, à Philippevillc, à Monlmédy, à Verdun : ils quittèrent facilement la cocarde tricolore pour mettre la cocarde blanche. A Sedan, où il y avait aussi des troupes, je trouvai une très-belle garde nationale. En défilant, elle criait de très-bonne grâce : Vive le roi ! mais elle y ajoutait un cri que je ne comprenais pas. On m'expliqua que ce cri était : A bas les mécaniques ! dont ils voulaient la destruclion. Je les raisonnai de mon mieux, les cris cessèrent, mais les mécaniques ne cessèrent pas.

Je vis à Bar-le-Diic M. de Saint-Aulaire qui en ('tait préfet. 11 me fut fort agréable, et je ne lui fus peutêtre pas inutile par le compte que je rendis de sa conduite et de son administration. Pendant ma mission, l'on avait créé un pauvre petit ordre qui avait bien peu d'importance, mais qui pourtant était sollicité, c'était celui du Lis. J'en avais la distribution et je faisais, à peu de frais, des heureux et des royalistes.

J'eus bientôt des soins plus importants.

Je reçus la nouvelle que quatre-vingt mille Russes environ, avec des chevaux à proportion de leur grand nombre, devaient passer dans le département de la Marne et y rester huit jours en regagnant le Rhin. Grand fut mon embarras et grande mon inquiétude. Ce malheureux département, dévasté par trois mois de guerre, ne possédait plus rien absolument, ni bestiaux, ni grains, ni fourrages. Les troupes étrangères allaient y mourir de faim et s'y porter aux plus terribles excès : les habitants aigris et désolés allaient y répondre par la résistance la plus violente et la plus désespérée; il devait s'ensiiivre des scènes désastreuses. J'engageai donc les habitants à me payer surle-champ un million ' qu'ils avaient refusé de donner ti l'intendant des alliés qui l'avait imposé. Je leur fis sentir combien ce sacrifice était nécessaire pour les sauver des maux qui les menaçaient, et je leur promis que cette somme serait déduite de leurs impositions ordinaires. Leur confiance répondit à mon attente. Le million fut payé sur-le-champ et employé à faire venir

* Une erreur, purement matérielle, a fait mettre deux niillions daiiN r Introduction. F. C.

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des subsistances de tout genre, et jusqu'à des fourrages, de plus de trente lieues. Les Russes furent abondamment fournis, les habitants parfaitement tranquilles, et tout se passa dans le plus grand ordre.

A mon retour à Paris, je rendis compte à M. le baron Louis, ministre des finances, de ce que j'avais fait : il m'approuva beaucoup; mais lorsque je lui demandai, d'après les pouvoirs que j'avais reçus, de déduire cette somme des impositions ordinaires, nous ne fûmes plus du môme avis. Il s'y refusa formellement, en disant que cet exemple aurait de grandes conséquences. Après une demi-lieure d'une lutte trèsanimée, je lui dis qu'il était le maître de me refuser ma demande, mais que je ne l'étais pas de ne pas t(^nir mes engagements, que je ne savais pas manquer à ma ])arole; j'ajoutai enfin : « Puistpi'on ne veut pas ])ren(lrc ce million sur le trésor de l'Etat, je vais de ce pas. demander au Roi qu'il soit pris sur mes biens. » Cette résolution, que j'étais parfaitement décidé h accomplir, persuada ou toucha le minisire, et il consentit à ce que je désirais. Cette vive discussion aurait pu l'irriter contre moi, et je dois dire qu'au lieu de cela, il s'est toujours montré à mon égard fort aimable et très-obligeant.

La dignité de pair avait alors un prestige qui depuis s'est bien effacé. Quand je passai à Niort, en allant visiter ma terre de Surgères auprès de Rochefort, il y avait deux régiments et une garde nationale nombreuse : tout cela prit les armes pour me faire honneur; quelques années après un pair de France n'aurait pas mis quatre hommes en mouvement \

' Et hoiilc-ci'iij ans plus tiirtl, à r(']iO(|iii' du [iiinès CubicTis, (huis

MEiMOIRES DE MON l'EKE. 241

Ce changement qui se fit dans l'opinion publique lient à bien des choses, à une surtout : la Chambre des pairs, quoique en général animée d'un bon esprit, oublia son véritable rôle, qui consistait à soutenir le trône, en défendant toutefois les vrais intérêts du peuple, et courut après la popularité. Le gouvernement, piqué de son opposition fréquente, oublia luimême quelle devait être sa principale force, son véritable appui; et, loin de la fortifier, loin de vouloir lui donner de la puissance et de la considération, il chercha plutôt à l'affaiblir.

Il y réussit malheureusement trop bien, en laissant M. de Gazes et plus tard M. de Villèle faire des fournées de pairs comme les pâtissiers font des fournées de brioches.

Dans ce même voyage, en allant de la Rochelle à Rochefort avec un de mes parents, qui était fort gai et plus gros encore, il nous arriva une petite aventure dont nous nous amusâmes beaucoup. Le maître de poste voulait absolument atteler un troisième cheval à notre léger cabriolet. Nous nous y refusâmes longtemps; enfin, voyant que nous ne pouvions vaincre son obstination, mon parent s'écria : «Eh bien, à la bonne heure, nous emploierons le troisième cheval; mais je le monterai, car j'aime beaucoup aller à franc étrier. » L'idée de voir ce colosse enfourcher son pauvre petit cheval fit frémir le maître de poste, et il se hâta de le faire rentrer à l'écurie.

Nous avions eu, avant Poitiers, une autre petite

quelle déconsidération était tombée cette paii'ie, que la Révolution de 1848 emporta sans aucune résistance !

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aventure du même genre. Le maîlre de poste ne voulant pas absolument se contenter, comme tous les autres, de nous fournir deux chevaux à quarante sous, je lui dis que, pour sa peine, il ne lui en serait payé que deux à trente sous, ce qui fut fait, parce que je descendis de voiture, et qu'en courant lestement devant je fis la poste à pied.

La première de ces histoires me rappelle une espièglerie de collège dont nous nous étions fort divertis dans notre jeunesse : quatre écoliers avaient, voulant mettre à profit un jour de congé, loué dans quatre endroits différents quatre chevaux de selle pour aller à Saint-Germain. Ils changèrent d'avis et voulurent changer d'allure; mais un des loueurs de chevaux à qui ils s'étaient adressés ne voulut pas absolument rendre les arrhes. Un des espiègles se charge d'arranger la chose; il va trouver cet homme, lui fait sortir son cheval de l'écurie, l'examine avec soin, et mesure sa longueur avec affectation. « Il n'est pas mal, dit-il au maîlre, seulement je le trouve bien court. — Comment, bien court? s'écrie celui-ci. — Oui, répond l'écolier, il ne pourra jamais porter mes trois cama^ rades et moi. — Quoi! s'écrie le propriétaire, vous voudriez que ma pauvre bête vous portât tous les (jualre! Je ne veux pas d'un pareil marché; rendezmoi mon cheval et reprenez vos arrhes. » C'est ce que voulait l'écolier.

Les affaires de la Restauration se traînaient péniblement au milieu d'obstacles sans cesse renaissants. Les bonapartistes, les révolutionnaires, les constitutionnels, les royalistes, les émigrés, se disputaient le pouvoir et les places, et le pauvre roi, au milieu de

tant de prétentions, était, on le comprend, fort embarrassé. Il avait, cédant aussi à la manie de s'ériger en pouvoir constituant, donné une charte, comme si la Constitution nationale qui avait régi la France pendant tant de siècles n'eût pas suffi. C'était aux étals généraux qu'il appartenait de discuter et de consacrer les changements que les progrès du temps devaient introduire. Celle œuvre nationale eût eu une autre autorité et des conséquences tout autres que celles d'une charte octroyée. On laissa à la Révolution cette fiche de consolation et d'espérance; elle s'en servit à merveille et finit par gagner la partie. L'importance qu'elle mettait à obtenir cette place de sûreté, ce lieu de refuge, lui fit employer tous les moyens pour brusquer l'affaire. MM. de Talleyrand, de Pastoret, Beugnot, l'abbé de Montesquiou, etc., etc., travaillaient depuis très-peu de jours à cette malheureuse charte, quand un des ministres de l'empereur de Russie, poussé en secret par M. de Talleyrand, le grand meneur de cette époque, vint demander à ces messieurs si cette fameuse charte était enfin terminée. Elle était -à peine ébauchée. Il leur dit qu'il était du plus grand intérêt pour Louis XVIII et pour la France, vu les dispositions des autres souverains, qu'elle lui fût remise le mercredi, et c'était le lundi matin qu'il tenait ce langage.

Les commissaires y travaillèrent sans désemparer, et l'ouvrage fut livré au jour indiqué, vous savez dans quel état. C'était l'outre d'Éole renfermant les tempêtes, et il suffisait d'un coup de plume pour la crever. 1850 l'a prouvé de reste.

La loi qui devait régler le mode électoral, la loi à

qui l'on remettait la police de la presse, furent renvoyées à la sagesse des Chambres ; c'était les rendre impossibles : c'était, je le dis dès le commencement, deux causes de mort qui devaient la tuer, et je ne me trompai pas.

Une autre cause de, mort se manifesta avant celle-ci. Il y avait, dans l'armée, beaucoup de mécontentement : la population était agitée ; Bonaparte, retenu à l'île d'Elbe, profita de ces dispositions entretenues avec soin par ses partisans. 11 quitta le lieu fixé pour son exil et débarqua à Cannes.

Ce fut un coup de foudre pour ceux qui tenaient au nouvel ordre de choses. Le ministère, composé d'hommes d'esprit ayant fort peu de caractère, fut terrifié par cette nouvelle ; il perdit la tête. L'abbé de Montesquiou avait, dans sa jeunesse, montré un grand talent aux assemblées du clergé et à l'Assemblée consituante; mais parler et agir sont deux choses bien différentes : il en convenait lui-même.

On aurait dû envoyer à la hâte, et en poste même, les corps de la maison du roi et les Suisses pour s'opposer à la marche du dangereux débarqué ; on envoya, au lieu de cela, des régiments que la gloire de leur ancien général avait fanatisés : leurs dispositions devaient être connues au ministère de la guerre. Mais qui peut expliquer le vertige des gouvernements condamnés à périr? D'ailleurs, à qui se fier dans un pareil moment? Ne vit-on pas un maréchal venir en pleurant promettre au roi de lui ramener l'usurpateur enfermé dans une cage de fer, et le même homme être le premier à saluer son drapeau et à passer de son côté? On eut l'idée d'envoyer auprès des troupes.

afin (le rendre la résistance plus constitutionnelle et plus libérale, quelques pairs et quelques députés : je me proposai ta Monsieur, frère du roi, que je voyais fréquemment, et je lui dis : « Ce n'est pas l'ambition, on le croira facilement, qui me fait faire une pareille proposition dans un pareil moment; au reste, je ne demande la première place qu'au moment du combat. »

Mais le jour où je fis cette demande n'était pas le jour des grandes résolutions, et je fus refusé.

Pendant ce temps, les cours et les jardins des Tuileries ne désemplissaient pas d'une foule immense qui faisait retentir les airs des cris de : Vive le iîo// Ces manifestations de sympathie populaire n'empêchèrent pas Louis XVIII et sa famille de quitter tristement la capitale.

Avant ce départ, j'avais proposé à l'abbé de Montesquieu , que je connaissais particulièrement, un moyen qui, comme dernière ressource, aurait pu, dans ce moment critique, être, je crois, employé utilement. •

C'était de profiter de l'enthousiasme de Paris, de rassembler toutes les troupes dans le jardin des Tuileries avec tout ce peuple si animé, si exalté; Louis XVIJI, sur une estrade élevée, entouré de sa famille, des pairs et des députés, aurait prononcé un discours imprimé d'avance à cent mille exemplaires et distribué à cette foule immense. Il aurait dit qu'il voulait défendre jusqu'à la dernière extrémité la liberté des Français contre l'usurpateur, contre le despote qui avait couvert, qui couvrait encore notre patrie de sang et de larmes. A ce moment les neveux du roi,

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les ducs d'Angouleme cl de Berry, auraient prête serment à la charte et juré de mourir pour leur pays, puis ils seraient partis, à l'heure même, à la tête des troupes électrisées par ce spectacle et par les cent mille voix qui les auraient proclamés les défenseurs de la liberté, les sauveurs de leur pays. Ce projet fut repoussé. Le faible essai qu'on en fit à la Chambre des députés et le succès qu'il obtint au milieu de quelques centaines de spectateurs, donnent une idée de l'effet qu'il aurait pu produire au milieu de dix mille soldats et de cent mille citoyens; s'il eût échoué, c'était du moins une noble manière de finir.

Le lendemain du départ du roi, Napoléon entra dans Paris, après avoir traversé la France en conquérant, avec moins de mille hommes; mais il entra dans la capitale nuitamment, et s'installa aux Tuileries pour ainsi dire à la dérobée. Il fut accueilli très-froidement et n'eut, pour célébrer son retour, que les vociférations de quelques malotrus payés, ce qui l'attristait et l'humiliait beaucoup. Il ne se faisait pas illusion, et il répondit à quelqu'un qui exaltait sa glorieuse rentrée : a Les Français m'ont laissé revenir comme ils ont laissé repartir les Bourbons. »

La position allait être très-difficile, et il le sentait bien.

J'obtenais souvent des détails intéressants sur ce qui se passait aux Tuileries par des amis qui approchaient Napoléon. Parmi eux se trouvait son grand chambellan, mon beau-frère, le comte deMontesquiou. Son mérite avait décidé quelques années auparavant l'Empereur, quand l'Europe était à ses pieds, à lui donner cette charge importante. M. le comte d'Ar-

lois l'avait forcé, en partant, malgré sa répngnance, à rester à la tête de^la garde nationale de Paris, dont il était major général, afin de maintenir l'ordre et la tranquillité dans la capitale. Cette place le mettait incessamment en rapport avec celui qui reprenait les rênes du gouvernement, et le conduisit à reprendre, malgré lui, la charge de grand chambellan, dans laquelle il avait remplacé anciennement, sans le savoir et même sans le vouloir, le prince de Talleyrand, qui ne le lui a jamais pardonné.

Dominé par le parti qui l'avait rappelé, Bonaparte n'étuit plus le même homme. A son énergique fermeté avait succédé une faiblesse extraordinaire, et sa détermination si remarquable était remplacée par une indécision perpétuelle. Fouché, qui était à la tête de ce parti, avait une politique inexplicable : on ne savait s'il était pour Napoléon, pour le duc d'Orléans ou pour les Bourbons. Je crois qu'il ne le savait pas bien lui-même; mais qu'il était décidé à servir celui qui l'emporterait. Il paraissait vouloir sonder l'opinion, en laissant une demi-liberté à la presse, et déjtà cette arme redoutable, quoique à moitié sortie du fourreau, avait tellement ébranlé Napoléon, qu'il était déjà moralement détrôné avant la fameuse bataille de Waterloo. La preuve en est dans la promptitude avec laquelle il abdiqua après cette défaite, quoiqu'il eût encore des armées noiiibreuses et dévouées. S'il était revenu un an plus tard, il aurait eu beaucoup plus de chances, car alors la coalition eût été dissoute et ses troupes éloignées, tandis qu'au 20 mars 1815, elles étaient encore très-rapprochées de la France et prêtes ta se réunir au premier appel.

Le duc de Wellington, qui commandait ces troupes, dut bien plus à leur courage qu'à son talent militaire la victoire qu'il remporta, car il avait commencé par être complètement surpris par les Fran^ çais.

Cette bataille décida du sort de l'Empereur, et le même bomme qui, trois mois avant, avait traversé et l'on peut dire conquis la France avec huit cents hommes, l'abandonna, ayant encore à ses ordres dans toutes les parties du royaume plus de trois cent mille hommes, à ce que m'a dit depuis le duc de Feltre, que Louis XVIII avait nommé ministre de la guerre.

Ce ministre avait joué un rôle très-honorable à la sortie du roi : quelques jours avant ce départ, je l'avais rencontré à la Chambre des pairs. Il avait l'air si tristement préoccupé, que je m'informai avec intérêt du sujet de son inquiétude : « Elle n'est que trop fondée, me répondit-il; Louis XVIII vient de me nommer son ministre au département de la guerre : tout est perdu ; l'Empereur est à Lyon, et avant huit jours il sera à Paris; mais, autant j'ai été fidèle à l'Empereur malheureux, autant je le serai au roi qui m'appelle à lui dans l'adversité. » 11 me lut alors une lettre qu'il venait d'écrire à sa femme et qui était dans le sens de ces paroles.

Pendant les Cent-Jours, la duchesse de Feltre vint me supplier de parler au maréchal Davoust, que je connaissais, en faveur de ses enfants, qui étaient en Alsace et qu'il faisait enlever. Cette démarche me coûtait extrêmement souç tous les rapports; mais je n'avais pas oublié que son mari m'avait recommandé avec confiance sa famille, un an auparavant. Je me

dé(orminai donc à faire ce que cette dame me demaii' dait, et je réussis.

Cette visite me fournit l'occasion de rétablir la vérité au sujet d'une démarche de mon fils, qui n'avait rien que d'honorable et que ses ennemis changèrent en un acte de déloyauté. Le maréchal Davoust m'ayant reproché avec amertume que mon fils, à la fin de la campagne de 1814, avait quitté Paris afin de renseigner les alliés sur la marche de l'armée française, je m'indignai d'une accusation si contraire à la noblesse et à la loyauté de son caractère; je dis au maréchal qu'en effet mon fils, à cette époque, était allé à Montmirail, mais qu'il avait bravé les dangers d'un pareil voyage pour porter de l'argent à nos fidèles serviteurs qui en manquaient, et qui, par là, se trouvaient dans le plus grand péril.

La Chambre des représentants envoyait des députations aux alliés, qui marchaient une seconde fois sur Paris, pour leur proposer, pour leur demander n'importe quel souverain, pourvu qu'il n'appartînt pas à la famille des Bourbons. Les alliés n'auraient pas eu grand'peine à y consentir; mais le sort, disons mieux, le ciel en décida autrement : Louis XYIII était parti de Gand malgré eux, et, malgré eux, il s'avançait vers sa capitale. Fouché s'opposait aussi à sa rentrée : il voulait qu'elle ne se fît que par sa permission, afin d'en avoir tout le mérite.

Pendant ce temps, le maréchal Davoust partait à la tête de l'armée pour se diriger vers la Loire. On craignait beaucoup qu'il n'organisât de ces côtés une guerre de partisans qui aurait fait dévaster le royaume. J'allai le trouver avant son départ, et je lui parlai de

ces craintes; il me tranquillisa et m'assura qu'il allait, au lieu de cela, s'efforcer de faire reprendre aux troupes la cocarde blanche; il tint parole et il y réussit.

Louis XVIII avait été obligé de s'arrêter à Arnouville, près Saint-Denis, avec les gardes du corps qui l'accompagnaient. On avait une peine extrême à sortir de Paris et à parvenir auprès de lui. Madame de Doudeauville, ma belle-fille et moi, nous triomphâmes de ces difficultés.

Nous avions hâte d'embrasser mon lils, qui, après avoir rempli une mission difficile, venait d'arriver au quartier général. Nous fîmes ensuite notre cour au roi. Nous étions les premières personnes sorties de Paris qu'il apercevait. 11 dit avec sa grâce ordinaire, à ma femme, qu'elle était, pour lui, la colombe sortant de l'arche et apportant la branche d'olivier. L'exaltation des corps qui accompagnaient le roi et les princes était telle, qu'ils se jetèrent sur le général la Grange, qui vint le lendemain faire sa cour à la royale famille; ils l'accusaient de s'être fort mal conduit pendant les Cent-Jours, ce qui était de toute fausseté, et ils lui auraient fait un mauvais parti, si on ne l'avait mis en prison pour le soustraire à leur fureur; il fut bientôt honorablement relâché.

Cette aventure fut suivie d'une autre qui aurait pu être tragique aussi, mais qui ne fut que comique.

Pour traverser Pans, il fallait encore porter la cocarde tricolore, et l'on remettait la cocarde blanche pour arriver à Arnouville. Un de mes parents qui m'accompagnait avec plusieurs autres, dans une seconde visite au roi, voulut éviter la peine d'avoir deux

cocardes : il s'enfit donc faire une tricolore d'un côlé et blanche de l'autre. Quand il eut passé les barrières, il retourna celte ingénieuse cocarde, qui, de tous temps, fut celle de bien des gens.

Mais, arrivés à Arnouville, nevoilà-l-il pas l'invention caméléonienne qui se détache et tombe! Les gardes la rjimassent; jugez des cris qui s'élèvent en voyant la blancheur de la légitimité doublée des trois couleurs de» l'usurpation! — « C'est un traître, un espion! arrêtez-le, arrêtez-le!... »

Nous etmes infiniment de peine à leur faire comprendre le motif de celte invention ; beaucoup d'entre eux nous connaissaient; ceux-ci calmèrent les plus exaltés, et alors nous rîmes de bon cœur de l'idée, qui avait bien son inconvénient et à propos de laquelle on aurait pu dire le revers de la cocarde comme on dit le réveils de la médaille.

Deux ou trois Jours après, malgré toutes les intrigues et tous les efforts, le roi lit son entrée dans Paris, et, malgré tous ces efforts, toutes ces intrigues, cette rentrée eut lieu au milieu d'un concours immense et aux acclamations universelles. Mais Fouché n'avait pas perdu le fruit de ses menées; il s'était fait maintenir dans le ministère de la police. Le duc de ^^e\lingion y avait, je ne sais par quelle raison, beaucoup contribué, ainsi qu'à la nomination de M. de Talleyrand aux affaires étrangères. L'intérêt qu'il prenait à ce dernier était naturel : M. de Talleyrand avait toujours montré beaucoup de prédilection pour l'Angleterre. Il avait donné des preuves de cette prédilection au congrès de Vienne, quelques mois auparavant: oubliant tout ce que la France avait dû, en 1814, à

l'empereur Alexandre; oubliant surtout que nos intérêts et ceux de la Russie sont analogues et que ceux de l'Angleterre nous sont constamment opposés, il avait fait avec elle un traité d'alliance entièrement contraire à l'empereur de Russie.

Ce prince eut connaissance de ce traité secret si impolitique, et il eut la générosité de l'oublier lors des événements de 1815.

Il eut l'occasion de nous donner d'utiles témoignages de son intérêt. Les autres puissances, qui, au dire de bien des gens, éprouvaient tant de sollicitude pour les Bourbons, n'étaient occupées réellement qu'à rendre leur position aussi fâcheuse que possible. Ne pouvant ôter la couronne à Louis XVIII, ils cherchaient du moins à prouver qu'il n'était sur le trône qu'à leur corps défendant. Les Parisiens, par les démonstrations les plus vives d'enthousiasme et d'attachement, cherchaient à faire oublier au roi la présence de ces deux cent mille baïonnettes étrangères, qu'il subissait avec une affliction bien réelle, mais sans perdre de sa dignité; il avait eu, à son arrivée, un beau et royal mouvement dont s'était montré fort touché le peuple de Paris, si bien fait pour apprécier ce qui est noble et généreux.

Le général prussien Blûcher voulait, malgré toutes les représentations, faire sauter le beau pont qui est en face de l'Ecole militaire, parce qu'il portait le nom d'Iéna; aucun emblème, d'ailleurs, ne rappelait cette victoire. On l'avait fait miner à cet effet. « Eh bien, dit Louis XVIII, puisque je ne peux empêcher le général Blûcher de détruire ce monument cher aux Français, il aura, de plus, la satisfaction de m'ense-

velir sous ses ruines, car je m'établirai sur ce ponl, au moment où il fera mettre le feu aux poudres. »

Ces souverains si dévoués aux Bourbons, selon les ennemis de ces princes, et qui n'avaient fait la guerre que pour leur rendre le pouvoir, ne s'occupaient que de les affaiblir et de démembrer la France : le projet en est connu; le plan en existe; il a été remis par l'empereur de Russie, qui s'y opposait avec chaleur, au duc de Richelieu, et celui-ci l'a fait voir aux personnes qui m'en ont parlé.

Voyant la peine qu'il avait à faire adopter et suivre ses projets généreux, Alexandre passa, dans les vastes plaines de, Champagne, auprès de Vertus, une magnifique revue de son armée : il y avait cent vingt mille hommes sous les armes. Ils partirent de là pour repasser le Rhin. Tous les souverains et les principaux chefs des autres armées y assistèrent; ils témoignèrent leur admiration, mais on voyait le dépit percer dans leurs éloges. Cette revue avait été ordonnée par le czar afin que les alliés connussent au juste le nombre et la beauté de ses troupes, qui, cette fois, n'avaient pas paru sous les murs de Paris; puis il pensait que cette démonstration serait favorable à la France. Alexandre ne nous laissa pas ignorer l'effet qu'il en attendait. Connaissant ses intentions bienveillantes, nous lui témoignions notre peine et nos inquiétudes de cette retraite qui nous laissait à la merci de nos plus grands ennemis : — « Tranquillisez-vous, nous dit-il, elle est toute dans vos intérêts; je ne peux parvenir à les décider à évacuer votre territoire, mais lorsqu'ils sauront au milieu de l'Allemagne cette armée dont je viens de leur prouver l'existence, ils ne

25i MÉMOIRES DE MON PÈRE.

se feront pas prier longtemps pour retourner chez eux. »

Les troupes russes, pendant ces revues qui durèrent une quinzaine de jours, firent preuve d'une rare discipline. Elles étaient campées et cantonnées au milieu de nos vignes de Champagne, dont le raisin, parfaitement mûr, leur présentait un fruit délicieux, bien rare dans leurs froides contrées. Nous pensions, en voyant arriver ces avalanches de soldats, que la vendange était faite; mais, à leur départ, nous pûmes constater, avec autant de surprise que de satisfaction, qu'ils n'en avaient pas pris une grappe : une simple défense à l'ordre du jour avait suffi.

Malgré le bon vouloir d'Alexandre pour la France, les alliés, toujours par une suite de leur extrême bienveillance pour Louis XVIII, lui faisaient éprouver tous les désagréments et toutes les mortifications possibles: ils exio[eaient des contributions énormes et ils enlevalent tous les chefs-d'œuvre qui étaient le fruit de nos victoires et des conquêtes de Napoléon.

Il faut le dire et le répéter : deux fois la maison de Bourbon a sauvé la France de l'ambition, de la jalousie et de la rapacité des étrangers : ils ont cédé à l'influence que cette famille de rois exenjait sur eux. Ce n'est nullement par attachement pour elle; bien au contraire, ils ne lui ont jamais pardonné la haute sphère de gloire, de puissance, de prospérité, où ils avaient placé la France. En voyant l'amour des Français se rallumer pour ces princes, et jugeant fort bien que seuls ils j)Ourraient leur donner l'union, la paix, et par conséquent la force, ils firent tout leur possible pour entretenir les divisions de l'esprit de parti. Pour cela/

ils n'avaient rien de mieux à faire que de laisser agir la révolution.

Malgré leurs efforts dans ce sens, le roi, enti'aîné par l'opinion publique peu de mois après son retour, fut obligé d'ôter le portefeuille à Fouché. M. de Talleyrand le suivit de*jjrès dans sa disgrâce. Ces améliorations dans le personnel du ministère n'arrachèrent pas la royauté à ce penchant inexplicable qui l'attirait vers l'abîme révolutionnaire. Les intérêts menacés se concentrèrent et semblèrent se personnifier dans un seul homme, afin de s'opposer au véritable sentiment national qui se montrait en force dans la Chambre.

M. de Gazes, qui avait été attaché à madame Bonaparte la mère et qu'on avait vu ensuite à la préfecture de police, fut porté au ministère de la police. Il devint bientôt le favori de Louis XVIII, qui s'était toujours piqué d'avoir des amis.

Le jeune favori avait beaucoup de moyens de plaire, de la grâce, de l'esprit et mèine du talent, mais il appartenait à cette école qui sacrifie les principes aux doctrines d'une politique à l'usage des partis triom^ phants, faisant bon marché du droit, ne regardant que le fait, et toujours armée de ce terrible mot, la « nécessité; » cette école qui montre une tendance perpétuelle à concentrer la France en elle-même, et une constante préoccupation pour fortifier sa domination aux dépens de toutes les libertés et de tous les droits d'une grande nation. Les royalistes qui, dans la Chambre de 1815, étaient venus avec l'intention de briser la chaîne qui unissait la royauté à la révolution, afin de rattacher cette royauté à la France, les royalistes,

voyant l'esprit révolutionnaire passer dans la personne du jeune de Gazes à l'état de favoritisme, refusèrent de marcher avec lui. Il en résulta une lutte violente pendant laquelle tous les ressorts d'une police perverse furent mis en jeu pour amasser des éléments de haine et de disgrâce contre les organes de la France, pendant laquelle tous les faits publics et privés, combinés et recueillis dans un intérêt antinational, égarèrent le jugement du roi, aigrirent et passionnèrent son cœur contre ses plus fidèles partisans, et le déterminèrent enfin à ruiner l'influence nationale qui le soutenait et à concourir de ses propres mains au triomphe de la faction qui avait conspiré sa perte. Le 5 septembre 1816 il cassa cette même Chambre qu'il avait d'abord nommée la Chambre introuvable.

Depuis la Restauration, ma position était embarrassante; les différents partis étaient très-animés et trèsexagérés : toujours ennemi de l'exagération et de l'esprit de parti, je me décidai à ne consulter que ma raison, ma conviction, mon devoir, et à ne faire ma cour qu'à ma seule conscience, comme je l'ai dit plusieurs fois à Louis XVIll et à Charles X. Les personnes honnêtes et raisonnables, tout en approuvant cette marche, disaient qu'elle me perdrait auprès de tout le monde dans ces temps de violence et de passions. Heureusement elles n'ont pas deviné juste, et jusqu'à présent (1851) j'ai éprouvé une bienveillance générale qui m'est précieuse.

Le gouvernement était encore plus embarrassé que moi. M. Beugnot, homme d'esprit avec peu de caractère, qui avait été ministre de la marine et avait suivi

MÉMOIRES DE MON l'ÈUE. . 257

le roi à Gand, disait : « Nous cheminons dans un sentier bien peu large et bien inquiétant, car d'un côté il y a un fossé (il désignait ainsi les royalistes) , et de l'autre côté il y a un précipice (il voulait parler des libéraux). » Il fallait élargir la voie en se plaçant franchement sur le sol des intérêts nationaux. On aima mieux se tenir entre les deux partis; aussi la marche continua-t-elle à être embarrassée et périlleuse.

M. de Richelieu était arrivé à la tête des affaires. C'était un homme tout à fait estimable, plein de dévouement, de sentiments nobles, élevés et désintéressés : par généiosité il avait des idées assez libérales; par caractère et par habitude, ayant servi très-longtemps en Russie, il était un peu enclin au despotisme; aussi l'appelait-on le pacha libéral. Il avait mis sa confiance dans des hommes de beaucoup d'esprit, MM. Pasquier, Mounier, etc., mais ces personnes, que je veux croire bien intentionnées, avaient été employées sous Bonaparte et avaient des liaisons qui entravaient leur marche, des antécédents qui les arrêtaient. Je disais quelquefois en toute franchise au duc de Richelieu, qui m'écoutait avec confiance : «C'est un rêve de vouloir fonder une monarchie en lui donnant pour base l'odieux intérêt du monopole, et de prétendre populariser la royauté en substituant à la volonté nationale qui l'a fait vivre pendant mille ans les doctrines qui blessent les antiques droits de la nation et les sentiments français. 11 faut gouverner avec et par la France. Faites jouir tous les Français des droits politiques; détruisez la centralisation au profit des libei'tés locales, cela vaudra mieux que de vous adresser à d'anciens bonapartistes pour faire de la i. " 17'

258 ■. MÉMOIRES HE MU.N l'ÈKE.

liberté, et à des révolutionnaires pour établir Tordre. Quand vous serez dans la raison, vous ne vous plaindrez plus que les royalistes ne sont pas raisonnables. »

Le maréchal Davoust, peu aimé, même par ceux qui lui rendaient le plus de justice, avait été en disgrâce au premier retour du roi. Au second, sa disgrâce fut plus complète : on lui retira son bâton de maréchal et ses traitements. Par reconnaissance, je l'avais sauvé une première fois, et je parvins, au risque de me compromettre beaucoup, à le sauver une seconde. Ce fut une chose si difficile et qui surprit si fort, que M. le Dauphin dit à dés personnes de ma connaissance qui lui en témoignaient leur étonnement : « Devinez qui a opéré ce prodige ! — Monsieur, frère du roi? — Non. — Votre Altesse Royale? — Oh! non, il a fallu un pouvoir bien plus grand que le mien : celui du duc de Doudcauville. »

Du reste, j'avais cru faire une chose juste et même ulile : il avait été ministre de la guerre dans les Cent* Jours, c'est vrai ; mais on pouvait à la rigueur l'excuser, car il avait été bien maltraité en 1814 ; d'ailleurs, il avait rendu depuis un grand service, en empêchant l'armée de la Loire de se soulever. Enfin c'était, selon moi, une chose très-impolitique d'en faire un chef de méconlcnts, et un homme aussi important que redoutable.

J'en fus assez mal récompensé. M. de Cazes me dit un jour devant lui et devant cinq tients personnes : « Nous venons d'élever le maréchal à la pairie; nous savons que vous en serez très-aisoj monsieur le duc, car vous lui portez un grand intérêt. — Si M. de Doudeauville, dit alors Davoustj qui s'était ap-

MEMOIRES DE MON l'EHE. 259

]ji*oché en entendant qu'il était sur le tapis, croit que je voterai comme lui, il se trompe beaucoup, — Si M. le maréchal, repris-je, ne vote pas selon son devoir, sa conviction et sa conscience, il ne votera pas effectivement comme le duc de Doudeauville. »

La Chambre des pairs était séparée en deux côtés, qui votaient souvent par esprit de parti : le côté gauche l'emportait presque toujours. J'imaginai un moyen de rétablir l'équilibre et de faire pencher la balance du côté droit : ce fut de former une réunion qui, en se portant d'un côté ou de l'autre, suivant ses convictions et sa conscience, déciderait toujours de la majorité. Je rédigeai pour cela un petit code : il posait •pour principe que les membres de cette réunion repousseraient tout esprit de parti, voteraient suivant leur raison, leurs convictions et leur conscience, adopteraient par conséquent les lois qu'ils approuveraient et les repousseraient franchement, lorsqu'ils les croiraient mauvaises. Toute opposition systématique , toute vue d'ambition et d'intérêt personnel, devait être bannie de notre société et de nos votes. ' Je parlai de ce plan au chancelier et au grand réfé* rendaire. Ils le trouvèrent estimable, mais le jugèrent aussi inexécutable que le rêve de l'abbé de Saint- Pierre : ce projet) selon eux, avait été plus. d'une fois tenté à l'Assemblée constituante et avait toujours échoué.

Je ne me déciout^ageai pas. Je consultai à ce sujet MM. d'eFontanes, dePastoret, deBausset (le cardinal), je les réunis chez moi et je parvins, avec leur aide, à former cette société, qui effectivement décida de la majorité pendant six ou sept ans, contribua beaucoup à

modérer les exagérations dans notre Chambre, et à faire prendre plus d'une sage résolution. Elle eut le nom decardinaliste^ parce qu'elle se rassemblait chez le cardinal de Bausset, que nous avions choisi pour notre président.

Cette réunion, animée, j'ose le dire, d'un excellent esprit et d'un grand désintéressement, ainsi que je l'avais prévu, pouvait jouer et joua en effet un rôle fort important et fort utile : flottant entre les deux côtés de la Chambre, qui étaient à peu près de force égale, elle exerçait une grande influence et décidait delà majorité.

Presque toujours, on doit le dire, elle fit un usage sage et équitable de sa puissance pour faire rejeter de mauvaises lois, ou pour modérer l'allure un peu vive du côté droit.

Les plus grands événements, ainsi qu'on l'a dit depuis longtemps, ont souvent de bien petites causes. M. de Cazes, ministre tout-puissant au moment de la proposition Barthélémy, relativement à la loi d'élection, savait le pouvoir de notre société : il n'ignorait pas non plus la bienveillance qu'on m'y témoignait comme fondateur.

Il était informé de l'intention où nous étions d'appuyer cette proposition de M. Barthélémy, et, comme j'étais chez lui, la veille de cette discussion, avec trois cents personnes, il m'invita, sans me dire pourquoi, à descendre dans son cabinet, où je trouvai M. de Lally et cinq ou six autres personnes. Ces messieurs parurent surpris et fort embarrassés de ma présence ; je m'en aperçus immédiatement, et je leur laissai la place en les quittant pour remonter au salon.

J'ni sn depuis que cette réunion disentait une pro- . position dans le sens de celle qui était sur l,e lapis. Cette nouvelle proposition devait être faite par M. de Lally, et le gouvernement lui avait donné son assentiment : si l'on m'eût confié cette combinaison, j'aurais engagé mes collègues à lui donner la préférence ; pourtant, elle ne valait pas mieux : je n'y voyais que l'avantage de parvenir au même but en employant des moyens pacifiques.

N'étant pas prévenu de cette tentative, M. Barthélémy, le lendemain, fît sa proposition, qui passa, grâce à notre aide, et M. de Gazes, effrayé et irrité de cet échec, fit nommer soixante et dix pairs.

La puissance de notre réunion était si bien connue dans notre Chambre, que le côté droit, qui mettait un grand prix au vote de cette proposition, désira qu'elle ne fût appuyée que par des cardinal istes.

Le marquis de Tonnerre, depuis ministre de la guerre, M. de Fontanes et moi, nous fûmes les seuls à parler pour l'appuyer, et, je le répète, nous réussîmes.

Les journaux opposés se déchaînèrent, ainsi qu'on devait le prévoir, contre la proposition et contre les discours faits pour la soutenir : ils se montrèrent plus indulgents à mon sujet, et Benjamin Constant, me jugeant avec cette bienveillance qu'on veut bien généralement me témoigner, écrivit dans un journal les lignes suivantes : « Le discours de M. de Doudeauville soutient une mauvaise cause; mais il la soutient, on doit en convenir, d'une manière assez adroite et assez ingénieuse. »

.l'ai dit que M. deCazes avait nommé soixante et dix pairs. Cette mesure d'une création de nouveaux pairs

déconsidérait notre Chambre et ôtait pour cela môme au gouvernement un appui qui lui était si nécessaire. Elle ne fut pas moins fatale à celui qui l'avait portée : elle lui fit perdre en effet la majorité, qui n'était encore que douteuse, et contribua ainsi beaucoup à sa sortie du ministère. Je n'ai pas été le seul à faire cette remarque singulière : toutes les fois qu'un ministre a créé une grande quantité de pairs pour assurer et augmenter sa majorité, il lui est arrivé parfaitement tout le contraire de ce qu'il espérait. Cela s'explique facilement. Les anciens pairs, justement mécontents de voir ainsi prodiguer leurs titres et leurs fonctions, se tournent contre lui, et les nouveaux s'en séparent, afin de prouver leur indépendance.

La mort du cardinal de Bausset, et, je me permettrai de le dire, l'éloignement du fondateur de cette société, employé dans des places importantes de ministre, contribua, par la suite, à l'affaiblissement et même à la destruction de notre réunion. On s'occupait avec soin, en 1810, d'organiser les gardes nationales. Je fus nommé inspecteur de celles du département de la Marne, et j'éprouvai beaucoup de satisfaction et d'agrément dans l'exercice de ces fonctions. M. de Richelieu, malgré son demi-libéralisme, goûtait peu cette institution, et j'eus quelquefois à lutter contre lui à cet égard.

Malgré sa loyauté, il n'avait pas toujours des idées bien justes; il voulait absolument destituer le duc de Feltre, ministre de la guerre, à cause de son incapacité. Je lui représentai que celui qui avait su occuper ce ministère, sous Bonaparte, au milieu des guerres terribles de l'Empire, et former avec autant de promp-

titude que de talent des armées formidables, après la désastreuse retraite de Moscou et celle de Leipsick, était fort en état d'occuper utilement ce poste sous Louis XVIII en temps de paix et avec un nombre de troupes aussi restreint. Je lui rappelai aussi sa délicatesse, son dévouement et les preuves toucbantes qu'il en avait données; j'arrêtai ainsi cette injuste et impolitique destitution; mais je fis une absence do quelques mois : pendant ce temps les ennemis du pauvre maréchal agirent activement, et il perdit sa place; bientôt après il perdit aussi la vie, ne pouvant résister au chagrin que lui donnait cette criante et pénible injustice.

Je tâchai que le gouvernement en évitât une autre. Le préfet de notre département de la Marne, le vicomte de Jessaint, occupait ce poste depuis la création des préfectures, à la grande satisfaction de ses administrés, qui lui étaient profondément attachés, parce qu'ils savaient qu'ils pouvaient compter sur lui.

' Pour acquitter la dette de reconnaissance que j'avais contractée envers M. de Jessaint, en raison de tous les services qu'il avait rendus à ma famille, je travaillai, lors de la première Restauration, à lui faire obtenir la préfecture du Nord, et, charmé, j'allai lui porter la nouvelle du succès. Elle le désola; nous lui représentâmes qu'elle valait trois fois celle qu'il avait; que, d'ailleurs, ce département n'avait pas souffert et que le sien était ruiné : « Oh! voilà pourquoi j'y tiens, s'écria-t-il, c'est pour tâcher de réparer une partie de ses maux. » Nous eûmes beau dire, nous eûmes beau faire, nous ne pûmes le consoler qu'en lui promettant d'empêcher ce changement. Je courus chez l'abbé de

26i MEMOIRES DE MON PERE.

Montesquiou, et je réussis, mais avec assez de peine, car l'ordonnance était déjà portée au Monileur.

Jusqu'au dernier moment il était resté fidèle à Napoléon, avec lequel il avait été élevé au collège de Brienne; jusqu'au dernier instant il resta fidèle à Louis XVIII. Ayant reçu, le 18 ou le 19 mars 1815, une proclamation du congrès de Vienne qui mettait presque Bonaparte hors la loi, il eut le courage, quoique celui-ci eût déjà passé Lyon et que son triomphe fût assuré, de faire imprimer à mille exemplaires ce manifeste, et de le faire distribuer jusque dans les départements occupés par l'usurpation. Combien de préfets soi-disant royalistes l'ont mis soigneusement dans leur poche !

Après l'arrivée à Paris de son ancien compagnon de collège et le départ des Bourbons, il m'écrivit pour savoir ce que je lui conseillais de faire : je n'ignorais pas que tous les honnêtes gens du département désiraient'vivement qu'il ne le quittât pas, assurés qu'avec son dévouement ordinaire il ferait l'impossible pour les sauver.

Je me bornai à lui répondre qu'on ne pouvait, dans de pareilles circonstances, donner un conseil, et qu'il ne devait le prendre que de lui; que j'étais sûr que, quelque parti qu'il adoptât, ce parti serait dicté par l'honneur, par la délicatesse et par le désir d'être utile à ses administrés.

11 resta, et il sauva effectivement bien des gens qui, sans lui, eussent été fort inquiétés. Il n'y eut qu'une personne qu'il chercha à desservir auprès du gouvernement nouveau, et ce fut... moi... mais à bien bonne intention, comme on va le voir.

M K MOI ni' s OK MON PKRE. 20 r.

Le commissaire de l'Empereur arriva à Clialons avec force dénonciations, ainsi que cela se pratique en pareil cas : il se mit à épurer le conseil général; quand il arriva à mon nom, le commissaire dit à M. de Jessaint : « Il faut conserver celui-ci. — C'est impossible, reprit le préfet, qui savait que je donnenerais ma démission et que cela me compromettrait beaucoup, ses opinions sont trop prononcées, ses sentiments sont trop connus. — Je le sais, reprit son interlocuteur, mais sa loyauté est connue aussi, et, d'ailleurs, il a toujours été utile dans ce département; il peut continuer cà être membre du conseil général. » La lutte se prolongea et recommença même le lendemain matin; cène fut qu'avec beaucoup de peine que mon ami le préfet parvint à me faire destituer, malgré mon ennemi le commissaire extraordinaire, qui voulait me conserver.

Ma position était pourtant très-mauvaise, car mon fils avait suivi les princes et il était condamné à mort; par conséquent le père, qui n'avait jamais voulu rien accepter du grand homme, devait être suspect. Mais cette bienveillance dont je parlais plus baut me tira d'affaire, car le duc de Bassano, remis en place, à qui l'on parlait de cette position, voulut bien répondre, ce que j'ose à peine répéter : « M. de Doudeauville est trop estimable, et trop estimé par tous les partis pour être tourmenté par aucun. »

Notre pauvre préfet fut à son tour dénoncé de tous les côtés après les Cent-^Jours. Je le défendis de mon mieux : je représentai que ce n'était pas l'ambition, mais l'attachement à son département, qui l'avait fait rester, qu'il en avait donné la preuve certaine en re-

fusant la préfecture du Nord un an auparavant; que, restant avec ses administrés, qu'il chérissait et dont il était chéri, il avait fait ce que fait un bon père qui ne quitte pas ses enfants au moment du danger.

J'avais écrit avec force à M. le Dauphin, auprès duquel surtout il était vivement attaqué. Ce prince se décida, dans une tournée qu'il faisait, à venir à Chûlons et à y demeurer vingt-quatre heures pour approfondir ces dénonciations. Le prince s'exprima avec une franchise bien rare en parlant au préfet : « On m'a dit beaucoup de mal de vous et beaucoup de bien, lui dit-il; j'ai voulu juger la chose par moi-même. J'ai tout examiné : j'ai vu que vous êtes fort aimé, que vous méritez de l'être, que vous êtes désiré par le département, et que le gouvernement ne peut que gagner à vous garder : j'aurais tort de croire vos ennemis, et le duc de Doudeauville a raison de vous défendre con tre eux . . . Restez ! ... »

On réorganisa l'École polytechnique. Un conseil supérieur fut créé : le président était chargé de la haute surveillance de l'école. Je remplis ces fonctions pendant les deux premières années, et les choses allèrent assez bien : j'y étais même assez aimé, quoique j'eusse été obligé de prendre des partis très-fermes. Les élèves composant l'école qui venait d'être dissoute délibéraient entre eux sur tout et même sur les ordres qui leur étaient donnés. Si la majorité s'y refusait, ils n'obéissaient pas. Ces délibérations avaient fait dissoudre l'école. Ces jeunes gens, par vengeance, avaient cherché à introduire cet usage parmi leurs successeurs, et ils y avaient réussi.

On ne savait comment empêcher ces assemblées dé-.

libérantes. La douceur, la raison, la sévérité, tout ftmit échoué; les plus raisonnables que nous cherchions à persuader nous disaient : « Notre position est aussi cruelle qu'embarrassante; si nous vous désobéissons, vous nous punissez; si nous vous obéissons malgré le vœu de la majorité, nous avons tous nos camarades contre nous. »

J'arrive un jour, et je trouve toute l'école en rumeur : les élèves allaient se réunir pour une délibération, et son motif rendait plus choquante encore cette coutume si en dehors des lois de la discipline. Les chefs assemblés ne voyaient pas de remède à cet état de choses. J'en proposai un : c'était de convoquer à l'instant les jeunes gens dans l'amphitéàtre, et de leur proposer de signer l'engagement de ne plus prendre part à ces actes d'insubordination. Cette proposition épouvanta tous les assistants; ils m'assurèrent qu'une tentative à peu près semblable avait déjà échoué, au grand désagrément du général Dejean. Je leur demandai s'ils avaient quelque chose à nous proposer. Ils me répondirent négativement; sur cette réponse du conseil, je fis convoquer les élèves et j'allai les trouver, accompagné seulement du directeur, les autres administrateurs n'ayant pas osé me suivre. J'avais fait préparer l'engagement en question; il était sur la table. Après l'avoir lu, je leur dis qu'ils étaient libres de ne pas le signer, mais — « vous devez comprendre, ajoutai-je, que ceux qui refuseront de se soumettre au règlement ne pourront rester dans l'école. » Je fis commencer l'appel, passablement inquiet au fond de l'âme, mais dissimulant mon inquiétude sous un air fort tranquille. Les trois premiers

268 MÉMOIRES DE MO.N l'ÈHE.

appelés, après un moment d'hésifalion, se résolurent h faire ce qu'on leur demandait. Je les engageai alors, paraissant bien plus sûr de mon fait que je ne l'étais réellement, à presser leurs signatures, afin qu'il y eût place pour tous; tous signèrent, et tous, en gens d'honneur, furent fidèles à leurs engagements.

On devine combien je fus aise d'avoir pris ce gi'and parti, malgré toutes les craintes, et de l'avoir exécuté sur-le-champ, quoiqu'on me priât d'y réfléchir au moins vingt-quatre heures. Si j'eusse cédé aux instances qui m'étaient faites, cette mesure eût échoué; les élèves aussi auraient eu le temps de s'entendre, ' de réfléchir; bien certainement ils eussent résisté à mes instances.

Cette institution de l'Ecole polytechnique est excellente; mais, comme les meilleures choses, elle laisse encore à désirer. Les ponts et chaussées prennent tous leurs ingénieurs dans cette école, et je crois que les routes ne s'en trouvent pas améliorées. Ces jeunes gens, très-capables et se croyant encore plus de mérite qu'on ne leur en accorde, trouvent fort au-dessous d'eux de mesurer des las de pierres, de les faire casser, de les faire répandre, etc. Ils n'y entendent rien, et ils seraient humiliés de chercher à acquérir une aussi humble instruction. Pour surveiller avec soin d'aussi modestes travaux, de bons piqueurs seraient bien plus utiles et bien préférables; il ne faudrait d'hommes instruits que pour les places d'ingénieurs en chef.

La troisième année, je fus remplacé dans ma présidence ; les choses n'allèrent pas très-bien alors, et l'on jugea convenable de modifier l'organisation nouvelle. Je repris la présidence la cinquième année; par bon-

MEMOIRES DE MON l'ERE. 2(Jt»

heur tout alla mieux, et l'on crut que cette organisation pouvait subsister sans changement. A la lin de cette année je dus quitter tout à fait, aux termes du règlement, l'École polytechnique, et l'on se décida bientôt après à des modifications qui parurent indispensables et qui, je le crois, étaient nécessaires.

11 y a une grande question qui n'est pas encore décidée, celle de savoir s'il ne faudrait pas que les élèves fussent libres au lieu d'être casernes. Je pencherais pour la première résolution. Les études seraient peutêtre généralement moins fortes, mais les bons sujets et les esprits supérieurs n'y perdraient rien ; les autres gagneraient à n'avoir qu'une demi-science qui les rendrait plus applicables à différentes fonctions, comme celles des ponts et chaussées, dont je parlais plus haut.

Les bons sujets y trouveraient un grand avantage, celui depouvoir conserver leurs bons principes, qu'ils perdent au milieu d'une masse corrompue. J'ai vu des exemples très-affligeants de cette triste influence de la majorité et de l'intolérance vraiment révoltante avec laquelle elle poursuivait ceux qui voulaient s'y soustraire.

La puissance de M. de Gazes avait disparu; attaqué de tous les côtés à l'occosion de l'affreux assassinat de M. le duc Berry, il était tombé sous les coups de cet orage. Louis XVIII n'ayant pu conserver plus longtemps au pouvoir son favori, pour le dédommager le fit duc, le nomma chevalier des ordres, et l'envoya comme ambassadeur en Angleterre.

J'appris brusquement la douloureuse catastrophe dont je viens de parler : je fus réveillé en sursaut par

'J70 MÉMUIHES DE M0.\ l'ÈliE.

Je mari de ma petite-fille, le duc de Liancourl, qui vint me l'annoncer avec toute l'émotion que lui inspiraient son bon cœur et son dévouement pour M. le duc de Berry. Cet affreux événement inspira une douleur générale, et j'en eus des preuves touchantes, en accompagnant, comme secrétaire de la Chambre des pairs, les funérailles du prince. Depuis le Louvre, où il avait été transporté, jusqu'à Saint-Denis, il y avait bien deux cent mille spectateurs, dont les visages tristes et le silence respectueux attestaient les sentiments et les regrets.

Sa fin avait été admirable ; il n'avait paru préoccupé que d'une chose : la grâce de son meurtrier. Malgré les douleurs les plus vives, il était mort avec tout le calme que donne la religion, après avoir reçu tous ses secours de la manière la plus édifiante.

Le coup avait atteint le cœur, et il est miraculeux qu'il ait pu exister encore quelques heures; d'après les assertions des hommes de l'art, il aurait du mourir â l'instant même où le coup fut porté. Son assassin, jugé par la Chambre des pairs, montra une grande insensibilité, assura qu'il n'avait pas de complices, et manifesta le regret de n'avoir pas immolé aussi madame la duchesse de Berry, dont on venait d'appi'endre la grossesse.

Quoique doué de beaucoup d'esprit et de grâce, M. de Cazes n'eut point de succès en Angleterre; son prédécesseur, le marquis de Latour-Maubourg, avec moins d'esprit et une excessive timidité, mais avec un beau caractère et une extrême loyauté, avait très-bien réussi.

M. de Cazes tombé, l'on vit surgir une autre puis-

MÉMUIHES DE MON l'ÈKE. , 'J71

sauce, celle de madame la comtesse du Cayla. Des alTaires particulières l'avaient engagée à demander au roi quelques audiences. Elle lui plut et remplaça ' complètement le favori. On est moins étonné de ce succès quand on la connaît. Elle a beaucoup d'esprit, d'adresse, de tact, et enfin tout ce qu'il fallait pour plaire à un roi éminemment spirituel. On a fait sur cette liaison cent contes aussi faux que ridicules ; son caractère, l'ao-e et les infirmités du roi combattent suffisamment de pareils bruits : il s'établit entre Louis XVIII et cette dame une correspondance de tous les jours; mais, malgré toutes les instances du roi, elle ne voulut aller aux Tuileries qu'une fois par semaine. Son crédit était immense; elle ne l'employa que pour rendre service, et jamais, on peut le dire, elle n'a fait de mal à personne.

Elle se servit de ce crédit pour faire remplacer M. de Richelieu et les autres ministres par M. de Villèle et par un ministère tout royaliste. Le bien que cette administration a fiit au pays pendant quelques années montre que les conseils de madame du Cayla furent bons, et que Louis XYIII eut raison de les suivre. On ne peut oublier qu'on a dû à ce ministère la brillante guerre d'Espagne : malgré les deux ou trois cents millions qu'elle coûta au pays, malgré le milliard restitué aux émigrés, M. de Villèle parvint à opérer un dégrèvement de cinquante ou soixante millions, et à établir une prospérité, une tranquillité, et même une liberté qu'on n'avait jDas connues depuis 1789.

Je n'ai eu aucune part dans le milliard d'indcnr iiité : mes pertes étaient d'une auti'e nature; aussi je

ne puis être suspect en disant que celte mesure fut encore plus politique que juste : elle rendait une grande valeur aux biens nationaux, en faisant cesser entre les anciens et les nouveaux propriétaires de ces biens une guerre qui partageait la France en deux camps, et entretenait dans le pays une cause permanente de troubles et d'agitation.

Mon fils était très-ami de M. de Villèle et de madame du Cayla, qu'il regardait depuis longtemps comme une sœur. Celte double amitié lui donna quelque crédit : il ne l'a jamais employé pour lui, mais il en a fait usage pour le bien de son pays. Je lui ai dû, je le dirai franchement, toutes les grâces que j'ai obtenues sous la Restauration, Il est très-probable que, sans lui, on n'eût pas songé à moi : sans ambition, ne désirant rien, ne demandant rien et ne sachant intriguer que contre moi-môme, je n'aurais jamais rien obtenu.

Je fus nommé directeur général des postes ; quelques raisons que je ne développerai pas, mais qu'on peut deviner si on a bien jugé mon caractère, firent que je fus huit jours sans vouloir accepter; enfin, suivant les conseils de personnes dignes de confiance et d'estime, je donnai mon consentement.

Beaucoup de gens de ma société me blâmèrent d'avoir pris une place au-dessous de moi, disaient-ils. « Félicitez-moi j leur répondis-je en riant, (|u'on ne m'ait pas proposé celle de facteur; je Taurais acceptée de même si j'avais cru pouvoir être utile. »

On croyait que ce serait pour moi une sinécure. Loin delà, je me dévouai tout entier à jnon nouvel emploi et je travaillai tellement, qu'en moins d'un an.

MÉMOIUliS DE MON PÈRE. '277)

mes yeux, excellents jusqu'alors, étaient presque perclus. Je tachai du moins de n'y p^s perdre mon temps et mes peines ; je fis différentes améliorations qu'on a bien voulu approuver; loin de coûter, elles augmentèrent de plusieurs millions le produit des postes, qui, depuis vingt ou trente ans, était resté slationnaire.

J'établis dans Paris une petite poste à cheval qui accéléra beaucoup les correspondances, et qui, je dois le croire, a été agréable et utile au public, puisque, grâce à l'usage qu'il en fait, cette poste rapporte quatre cent mille francs de plus par an.

Les lettres mettaient vingt-quatre heures à arriver à Versailles et à Saint-Germain ; je les y fis porter trois fois par jour et deux fois dans toute la banlieue, c'est-à-dire à Meaux, à Melun, etc.

Les lettres à Paris étaient distribuées depuis une heure jusqu'à huit heures du soir. On sentait depuis longtemps l'avantage de ce changement; mais on n'osait l'entreprendre, et, lorsque j'en eus l'idée, on chercha à m'en prouver l'impossibilité. « Il faut, me disait-on, changer les heures de coïncidence : on appelle ainsi les lieux où tous les courriers et toutes les correspondances se trouvent, se rejoignent et s'échangent. Il faut qu'il n'y ait pas la plus légère erreur dans les douze ou treize mille mutations d'heures que le changement dans le service de Paris va nécessiter. Il faut que ce travail si minutieux et si multiplié à Paris, se fasse tout l'hiver à la lumière, ce qui le rendra beaucoup plus difficile; il fimt que cin- (juante ou soixante employés restent jusqu'à sept ou huit heures du soir au lieu de quitter à quatre, ce qui les rendra étrangers à tous les plaisirs, même les 1. 18

plus légitimes, ce qui bouleversera leur existence et celle de leurs familles; pour faire manquer cette opération, ils commettront beaucoup de fautes, et l'on ne pourra découvrira coupable. Vous serez obligé, après une tentative infructueuse, ajoutait-on, de reculer honteusement, car toutes les erreurs de la poste se transportent rapidement dans tous les coins de la France par la poste elle-même. »

Ces raisons, réellement très-fortes et très-fondées, ne m'arrêtèrent pas. Je parlai paternellement de mon projet à nies employés. Je fis valoir l'honneur de la poste, que cette amélioration relèverait encore dans l'opinion ; je piquai leur amour-propre, je mis même en avant leur intérêt, en leur disant que j'allais demander au ministre des finances, pour les dédommager, soixante mille francs par an, et que je n'exécuterais cette mesure qu'autant que cette gratification me serait accordée pour eux.

Elle le fut en effet, et j'en obtins d'autres pour accomplir de nouvelles et nombreuses améliorations, car on voulut bien croire sur ma parole que dans celte administration il fallait savoir semer pour recueillir. Ce fut ainsi qu'avec une augmentation de dépense de six ou sept cent mille francs, j'obtins, en faisant beaucoup d'heureux et en perfectionnant beaucoup le service, une augmentation de produit de cinq ou six millions.

On suit maintenant une marche tout opposée : on diminue le nombre des employés, on double d'une manière intolérable le travail de ceux qui restent; on fait beaucoup de malheureux et encore plus de mécontents pour économiser deux ou trois cent mille

francs; on décourage ainsi cette administration; j'avais été assez heureux pour lui inspirer un zèle admirable et une ardeur que tout le monde partageait, depuis l'administrateur jusqu'au dernier commis; depuis le directeur des lettres le plus riche jusqu'au maître de poste le plus pauvre.

Cette activité que j'exigeais, ce surcroît de travail que j'imposais, n'ont point indisposé contre moi , comme j'aurais pu le craindre. J'ai sans cesse des preuves touchantes du souvenir qu'on veut bien conserver de mon passage dans cette administration. Dernièrement encore, et après bien des années écoulées depuis ma direction, voyageant sur une roule où je n'allais pas d'ordinaire, des maîtres de poste donnèrent secrètement ordre à leurs postillons de refuser le payement des chevaux, et ce ne fut qu'avec beaucoup de peine que je parvins à le leur faire accepter.

Cette bienveillance des maîtres de poste me ferait croire qu'une autre mesure que j'avais fait prendre était bonne, quoiqu'elle ait été fort attaquée : je veux parler de l'obligation imposée aux messageries royales de se servir des chevaux de poste : elles répandirent par là cinq ou six millions par an dans nos relais, ce qui est très-précieux dans un temps où l'on ne court presque plus la poste.

Cet inconvénient est peut-être dû en partie h l'établissement des malles-postes ; moi, par les diligences, j'étais parvenu à donner aux postes un travail assuré et lucratif.

On fait tout le contraire maintenant, et, au lieu de soutenir ces pauvres maîtres de poste, qui ont tant besoin de secours, on leur fait éprouver une perte

injuste et considérable en ne leur payant que trois chevaux pour la malle-poste , pendant qu'ils sont obligés d'en mettre quatre.

Toujours des économies mesquines, toujours des économies malentendues, toujours des économies qui finissent par couler bien cher !

Mais j'en reviens à ma grande mesure du changement d'heures du départ du courrier de Paris ; je m'y décidai malgré toutes les représentations, malgré les inquiétudes qu'on avait voulu me donner; et elle réussit au mieux. Nonobstant mon air d'assurance, je doisle dire, je n'étais pas fort tranquille; les premiers jours cependant, le service y gagna beaucoup, car une grande quantité de lettres étaient portées, avant ce changement, par les diligences, qui ne partaient qu'à quatre ou cinq heures du soir. Le public n'y gagna pas moins, et le commerce y trouva un tel avantage, qu'il voulut me témoigner sa reconnaissance : il fut question d'une souscription ayant pour but de m'offrir une épée d'or. Ma répugnance bien connue pour de pareilles démonstrations fit renoncer à ce projet.

A propos de lettres portées par les diligences, il m'arriva une aventure assez plaisante.

J'avais plusieurs inspecteurs très-zélés pour saisir ces transports illicites, que je réprimais, ainsi que je le devais, avec beaucoup de soin.

L'un d'eux accourt vers moi, l'air triomphant :

« Je viens, me dit-il, de fiiire une bonne découverte, une excellente prise : voilà un paquet que j'ai saisi dans une voiture publique qui va, tous les jours, à une petite ville voisine, et il m'est prouvé que, tous les jours, elle porte et rapporte des lettres. Je suis

persuadé que M, le directeur général fera un grand et juste exemple, qui dégoûtera cet entrepreneur et ses pareils d'une telle fraude. »

Je loue beaucoup sa conduite, son zèle, ses réflexions, et je me fais remettre le paquet. Quel est mon élonnement quand je vois qu'il est à l'adresse du duc de Chevreuse, oncle de ma belle-fille! C'était lui, en effet, qui se servait journellement de ce moyen pour faire venir ses lettres à son château deDampierre.

Je ris beaucoup avec lui, mais je l'engageai à ne pas continuer. 11 me le promit, et il a ponctuellement tenu sa promesse. »

Peu après m'avoir nommé directeur général des postes, le roi me nomma ministre d'Etat sans traitement. Sans traitement, j'aurais pu ajouter ces mots à ma devise : C'est mon plaisir. « J'étais et je suis l'homme sans traitement. » Ministre d'État, pair de France, je n'ai jamais eu ni pension, ni retraite, et depuis 1814 jusqu'à présent (1851) j'ai toujours occupé quinze ou vingt places plus- gratuites les unes que les autres. J'en ai même rempli qui m'ont fait dépenser beaucoup d'argent, par exemple, celle de président de quatre ou cinq collèges électoraux. Sous le règne de Charles X, alors que j'étais ministre, je fus chargé du sacre ', c'était une époque favorable pour demander ; je n'en profitai pas. Ne réclamant rien, je n'obtins rien. C'est comme cela que les choses se passent ; mais je me suis souvent félicité de cette retenue.

On trouvera fort simple qu'avec la fortune qu'on

♦ Tous les travaux de Reims qui obtinrent un succès si complet, mon ftls seul les dirigea.

me suppose je n'aie jamais désiré aucun trnilement; mais bien d'autres l'auraient trouvé moins simple, surtout s'ils eussent éprouvé la gêne dont j'avais à souffrir dans ce temps-là. Cette fortune était effectivement considérable; mais elle était alors écrasée d'impôts, et, arrière-grand-père, j'avais des charges trèslourdes. 11 ne me restait net que soixante-douze mille francs de rente environ, et c'était ce qu'il me fallait pour ma dépense. Pendant six ou sept ans, le produit des bois qui composaient la plus grande partie de nos biens baissa tellement, qu'il en- résulta dans notre revenu un déficit d'une soixantaine de mille francs; il ne nous restait donc qu'une douzaine de mille francs pour une dépense six fois plus considérable. Malheureusement, malgré l'extrême raison de madame de Doudeauville et malgré mon vif désir, nous ne pouvions la diminuer, à cause de notre nombreuse famille et de nos engagements de tout genre.

Si nous avions emprunté, nous aurions, en peu d'années, complètement dérangé notre fortune et ruiné nos enfants : qu'on juge de notre embarras et de nos tourments!

Quoique nous fissions habituellement nos affaires nous-mêmes, nous voulûmes consulter les hommes d'affaires les plus capables; ils nous donnèrent de si pauvres conseils, au jugement de tous ceux qui en eurent connaissance, que nous fûmes obligés de n'en suivre aucun. Je fis alors ce que je fais pour rétablir ma santé quand je suis malade : je me passe des médecins; je me passai d'hommes d'affaires pour remettre à flot ma fortune. J'allai tous les ans dans ma terre de Surgères, et tous les ans j'y vendis des por-

MlvMOIRES DR MON PÈRE. 270

lions de bois par petits lots. Ces bois, surchargés d'impôts, ne me rapportaient que ce qu'il fallait juste pour payer ces impôts; mais, comme ils pouvaient servir de pacage et que les pacages sont rares dans le pays, je les vendis très-avantageusement. Ces ventes et quelques autres faites par madame de Doudeauville nous firent vivre pendant sept ans, qui furent vraiment pour nous les sept années de famine d'Egypte, et cette terre qui ne valait que quatre mille francs nets annuellement, vaut maintenant encore deux ou trois mille francs.

Par ce moyen, la fortune de nos enfants fut sauvée, et l'ordre le plus satisfaisant fut maintenu dans nos affaires. Les six années où j'ai reçu les traitements d'abord de directeur général des postes, et ensuite de ministre de la maison du roi, ont sans doute contribué à cette amélioration, mais beaucoup moins qu'on ne pourrait le supposer, car je les ai dépensés presque en entier, voulant faire honneur à mes places et au roi de qui je les tenais.

Lorsqu'un ministre entrait en fonctions, il recevait vingt-cinq mille francs de frais d'établissement. Je ne voulus pas les prendre malgré ma détresse, et ce n'était pas assurément pour m'en vanter; je m'en cacbai soigneusement' au contraire, comme d'une mauvaise action, certain que je serais fortement blâmé par mes collègues.

Quelques amis me disaient que cette délicatesse était une duperie, et que personne, même le roi, ne m'en saurait gré : je le pensai comme eux ; mais je ne sais pas me corriger de cette sottise de désintéressement, peu commune, j'en conviens, et peu goûtée aujourd'hui.

Depuis plusieurs mois, je savais qu'on voulait me faire ministre de la maison du roi, et, comme à mon ordinaire, j'intriguais... contre moi. D'une part, je tenais à ma modeste place de directeur général des postes, parce que j'étais aimé, et que l'on me faisait espérer que je n'y étais pas inutile; de l'autre part, je voyais la répugnance de M. de Villèle, et je pensais que-ma nomination pourrait être nuisible aux affaires. Je lui écrivis; je lui répétai plusieurs fois que je ne désirais pas cette place, et que, s'il le voulait, je dirais hautement que je ne l'accepterais pas. Il refusa ma proposition, soit qu'il ne se souciât pas de m'avoir cette obligation, soit qu'il se crût assez fort pour l'empêcher.

Le contraire arriva, et un matin j'appris que j'étais nommé. Je mandai à l'instant même au président du conseil que je renouvelais ma proposition, et que, s'il le souhaitait, j'étais prêt à refuser cette place recherchée par tant de gens.

11 ne me crut pas de bonne foi et il n'accepta pas; il me jugeait d'après bien d'autres : — j'aime à penser que ce n'était pas d'après lui, — et il imagina que ma conduite désintéressée n'était qu'un jeu, un calcul de finesse pour mieux servir mon ambition. Sa conduite avec moi me prouva que tel avait été le fond de sa pensée, car, au lieu des procédés reconnaissants ou au moins aimables auxquels, je l'avoue, je m'attendais, il n'en eut à mon égard que d'assez maussades et d'assez inconvenants.

Je n'avais pas désiré le ministère; une de mes raisons pour craindre de m'y voir appelé était la quantité de demandes et l'impossibilité où l'on était

MKMOIRKS DE MON PKRR. . 2S1

d'en accorder seulement la dixième partie. Il y en avait plus de trente mille, et pour quelques centaines de mille francs disponibles, après les cinq millions de pension réglée, il y avait des pétitions pour plus de cinquante millions. On peut juger de mon chagrin et de mon embarras : promettre et ne pas accorder paraît fort blâmable; refuser semble bien dur. Je pris le parti de dire la vérité à chaque solliciteur, en lui témoignant la peine bien réelle que j'éprouvais à refuser. En tout la vérité, la vérité toujours, la vérilé pour tout; tel a été depuis que je me connais mon seul moyen. Je dois dire que je la présentais avec le plus de tact et de mesure possible. Je dois croire que je réussissais assez bien, car Louis XVIII disait de moi :

« C'est l'homme droit le plus adroit que je connaisse. »

J'étais accablé de mille importuns, dans ces longues audiences que je donnais trois fois par semaine. Avec ma santé si frêle, c'était un grand écueil pour ma patience; mais je mettais mes soins à bien recevoir tout le monde sans aucune contrariété, et l'on a bien voulu me dire que mes efforts n'étaient pas vains. Faire aimer la religion que je pratique a toujours été le but de mes actions, et servir mon prochain m'a toujours paru la meilleure manière de servir Dieu. Aussi je crois pouvoir assurer, sans craindre d'être contredit, que jamais je n'ai fait volontairement de mal à personne, et que j'ai toujours tâché de faire le plus de bien qu'il m'a été possible.

M. de Villèle, dont je parlais plus haut, est un homme de beaucoup d'esprit et d'une grande capacité;

il a une facilité incroyable pour les affaires, et c'est le meilleur ministre des finances que nous ayons eu; il a même des vues assez étendues et des ressources très-habiles; mais il met trop souvent la ruse et la finesse à la place de la fermeté et de la loyauté. Ces moyens réussissent pendant un certain temps; mais, bientôt connus et appréciés, ils finissent par échouer complètement : c'est comme l'homme qui ment habituellement et qui finit par n'être plus cru lorsqu'il dit la vérité. Avec l'air très-simple, il est très-dominant, et il aime à être entouré d'hommes qui ne veulent ou ne peuvent pas lui résister. Rien n'est l)ien que ce qu'il fait, et il rejette les meilleures choses si elles ne viennent pas do lui.

Malgré ces défauts qui font ombre à de très-grandes qualités, il n'en était pas moins la réalisation du bien positif et matériel qu'on peut procurer à une nation, même dans l'absence des institutions qui la feraient jouir de la plénitude de ses droits politiques. Le rétablissement de l'ordre intérieur, l'essor des industries, la prospérité générale, auraient peut-être fini par réconcilier beaucoup d'esprits avec les principes au nom et à l'aide desquels ces bienfaits étaient obtenus... Il est triste de penser et de dire que les royalistes contribuèrent à la chute de l'homme qui faisait naître d'aussi belles espérances. En le ruinant, ils se sont ruinés eux-mêmes. Divisés par quelques journaux royalistes, parmi lesquels la Quotidienne figurait en première ligne, ils embarrassèrent tellement sa marche, qu'il fut obliger de se retirer.

L'éloignement des affaires du duc Mathieu de Montmorency; les griefs que M. de Chateaubriand, qui lui

avait succédé, eut à roproclier à M. de VillèlOj suscitèrent de grandes inimitiés contre ce dernier.

Sa position devenait de jour en jour plus difficile; il avait une grande puissance par Louis XYIII, qui ne l'aimait pas beaucoup, mais qui avait confiance en son mérite, et par les personnes qui l'appuyaient auprès du roi. Monsieur, que madame du Cayla avait complètement raccommodé avec son frère, jusque-là fort indisposé contre lui, s'était même déclaré le défenseur et le soutien de ce ministre si attaqué.

M. de Villôle avait aussi une grande puissance par la Chambre des députés, sur laquelle il exerçait beaucoup d'influence; mais cette Chambre demandait beaucoup et n'accordait guère; sans cesse elle lui disait : Apportez-nous donc des institutions utiles; apporteznous des lois fortement monarchiques et religieuses; enfin profitez de notre existence et de notre bonne volonté. On préparait ces lois, on les lui portait; alors elle s'affligeait, elle se plaignait, elle lui reprochait de la mettre, dans une très-fausse position : si nous les rejetons, nous nuisons à la .chose publique ainsi qu'à vous, disait-elle; si nous les adoptons, nous nous nuisons beaucoup à nous-mêmes et nous nous dépopularisons entièrement.

Un autre grand obstacle pour M. de Yillèle était la Chambre des pairs, qui ne marchait pas avec lui et lui formaitune opposition d'autant plus dangereuse qu'elle était inamovible. Elle sanctionnait ainsi toutes les déclamations qui accueillaient les mesures proposées par cette administration vraiment royaliste, et prêtait l'appui de sa gravité aux calomnies libérales que l'opposition de l'autre Chambre et ses journaux trouvaient

h leur service pour battre en brèche les meilleures (IjO ses résolutions.

Malgré les difficultés de cette position, la guerre d'Espagne fut faite et finie en trois mois. Quoi qu'on en ait dit, le ministère pouvait avec raison se montrer fier de cette victoire remportée sur la révolution en dépit des nombreux alliés qu'elle comptait en France, en dépit surtout de l'Angleterre, qui s'était opposée avec violence à celte entreprise et qui, bien certainement, eût fini par la compliquer singulièrement si elle n'eût pas été conduite aussi habilement et terminée aussi vite.

Cette guerre fit beaucoup d'honneur à M. le Dauphin, 11 montra une persévérance, un courage remarquables : c'est une vérité que les calomnies et les révolutions ne pourront détruire.

L'affaire du Trocadéro est un fait d'armes qui serait cité dans les guerres de l'Empire et que nos badauds admireraient si les soldats qui l'exécutèrent avaient eu au front une cocarde tricolore; mais ce qui distingua et on peut dire illustra notre armée, ce fut son admirable discipline. Les Espagnols ne pouvaient croire que ce fût la même nation qui les avait pillés, ruinés si cruellement dix ou douze ans auparavant.

Le prince de Hohenlohe, qui commandait un corps d'armée et qui n'était pas suspect, en sa qualité d'étranger, me disait qu'en deux mois il n'avait pas eu à punir deux hommes pour indiscipline, et pourtant les troupes souffraient beaucoup du froid; campées au milieu des bois, elles ne coupèrent pas une bûche pour se chauffer.

Les engagements avec l'ennemi ne furent pas fré-

(juenls, mais ils furent si brillants dès le début, qu'ils découragèrent les troupes des cortès et les firent renoncer presque partout à une résistance inutile.

Tous ces faits que je viens de rappeler s'étaient passés avant mon entrée au ministère. L'affaire du trois pour cent avait porté un coup terrible au ministre des finances, devenu depuis président du conseil. Ce projet de réduction de la rente l'occupait depuis longtemps; il regardait ce plan comme son plus beau titre de gloire. En effet, sans injustice, il réalisait ainsi une économie de plus de trente millions par an pour le Trésor.

il le proposa à la Chambre des députés, et, à force de peine et de talent, il le fit adopter au bout de trois mois; mais la résistance fut bien plus grande encore à la Chambre des pairs, et ce projet, auquel s'opposèrent beaucoup d'intérêts personnels, fut rejeté à une majorité de quelques voix seulement. On peut juger du désappointement et du chagrin de M. de Villèlc. Son sang-froid fut étonnant ; il était aussi affligé que surpris de ce rejet, auquel il ne s'attendait pomt, et qtii détruisait en un moment, avec ses espérances, le fruit de ses travaux et de ses efforts depuis plusieurs mois; mais, voyant l'embarras de la Chambre pour rédiger convenablement le rejet, il monta tranquillement à la tribune et lui en indiqua les moyens.

11 y a longtemps qu'on dit qu'il n'y a rien de tel qu'un Gascon qui sait se posséder.

Le silence très-significatif de M. de Chateaubriand et le discoursde l'archevêque de Paris contribuèrent beaucoup au rejet de cette loi. M. de Yillèle ne l'a jamais pardonné à M. de Chateaubriand, et Charles X,

•2SG MÉMOIRES DE Mu.N PÈRE.

qui n'était pas encore sur le trône, en a toujours su mauvais gré à M. l'archevêque de Paris.

J'eus vers ce temps îine assez chaude alerte : mon hôtel et moi nous faillîmes être brûlés. Alors on parlait beaucoup de voleurs dans Paris : à deux heures du matin environ, j'entends du bruit; je pense avec assez de fondement que ce pourrait être quelques-uns de ces amateurs du bien d'autrui arrêtés dans l'exercice de leur profession. Peu inquiet de ma nature, je m'étais rendormi, mais peu après deux hommes se précipitèrent dans ma chambre et me réveillèrent celte fois plus complètement que In première : c'était le duc de Liancourt et mon valet de chambre qui venaient m'annoncer quela maison contiguë à la mienne, et appartenant à M. Séguin, ancien fournisseur des armées, était en feu. Je me levai à la hâte et je passai, ainsi que toute ma famille, la nuit dans la plus grande inquiétude, car le feu violent qui consuma cet hôtel vomissait sur le nôtre des millions de flammèches apportées par le vent.

Le propriétaire, homme riche, d'un caractère sin^ gulier, qui, avec une centaine de chevaux dans ses écuries, est toujours à pied, et qui, avec une famille intéressante, est toujours seul ou pis encore, ne voulait pas absolument quitter sa chambre au premier étage; le feu l'entourait de toutes parts et en rendait l'accès fort difficile. Au risque de sa vie^ un pompier y parvint; il saisit l'obstiné vieillard, qui résistait toujours, et le descendit malgré lui par la fenêtre.

Le lendemain, M. Séguin demanda à voir le brave soldat; il lui fit de burlesques remercîments et finit par lui dire : « Je ne saurais trop vous récompenser.

el je vous donnerais tout ce que mérite un si grand service. .. si je ne savais que les pompiers ne reçoivent jamais rien, »

Le ministère était composé de M. de Villèle, président du conseil des ministres, de M. le comte de Corbière, ministre de l'intérieur, très-spirituel, très-fin, très-utile dans le conseil par un jugement sain et par des avis éclairés. Le président des ministres ne croyait pas pouvoir se séparer de lui, et il disait en riant : C'est la maison de commerce de Villèle, Corbière et compagnie. La compagnie, je dois le dire, a fait beaucoup de tort à la maison; M. de Corbière n'était nullement bomme d'Etat, c'était le plus médiocre des administrateurs, sans compter qu'il donnait de trèsmauvais dîners.

Venait ensuite M. le comte de Peyronnet, garde des sceaux, bomme de beaucoup d'esprit, de talent et de caractère; parlant très-bien à la tribune, mais avec une voix qui lui nuisait, quoiqu'elle fût très-belle et précisément parce qu'elle était Irès-belle, car elle était si forte et si sonore, qu'elle étourdissait et qu'elle lui donnait l'air de vouloir régenter et presque intimider les Chambres.

M. de Clermont-Tonnerre, le marquis, avait le ministère de la guerre, après avoir eu celui de la marine; Elevé à l'école polytechnique, il a beaucoup d'instruction et de facultés; hiftis, faute de tact, il n'a pas réussi dans ces deux places aussi bien qu'on l'aurait cru. M. le comte de Damas, qui avait passé sa jeunesse et presque toute sa vie en Russie, fut d'abord porté, on ne sait trop pourquoi, au ministère de la guerre ; il passa ensuite, par uuc combinaison ministérielle^

t2SS MÉMOIHES UE MU.N l'ÈIlE.

aux affaires étrangères. 11 avait, ainsi que son collègue de la guerre, d'excellents principes, et je puis assurer que sa religion n'avait pas cette exagération qu'on a supposée. Son esprit n'était peut-être pas celui qu'il faut pour bien remplir une pareille place, qui demande beaucoup d'adresse, beaucoup de mesure, et même un peu de finesse ; mais il avait du bon sens, du jugement et des qualités essentielles.

M. le comte de Chabrol était à la marine, après avoir été préfet à Lyon et directeur général des domaines : il a été utile dans toutes ces places, et il a montré un grand talent d'administration ; mais il a peu de caractère.

M. l'évêque d'IIermopolis (M. l'abbé Freyssinous) était minjstre des cultes et de l'instruction publique; ses qualités de tous genres sont trop connues pour que j'en ftisse le détail et surtout l'éloge. On a trouvé qu'il n'avait pas soutenu la réputation dont il jouissait avant d'arriver au ministère; c'est que, d'une part, cette réputation était très-grande et que, de l'autre, sa place était plus que les autres hérissée de difficultés et d'obstacles. Ses dignités ne changèrent rien à ses vertus ni à son caractère; ces dignités étaient venues le trouver : sans ambition, il ne fit pas un pas au-devant d'elles, et même plus d'unti fois il les avait refusées; c'est un fait que je puis attester comme témoin.

On me dispensera de faire le portrait du ministre de la maison du roi ; tout ce que je me permettrai d'en dire, c'est qu'il était honnête homme, et qu'il avait de fort bonnes intentions.

Ce ministère fut assez heureux pour diminuer les

:\IÉMOinES DE mon; PÈRE. '289

impôts de cinquante-cinq millions : c'est là, selun moi, son plus beau titre, car c'est à cela seulement qu'on peut juger de la prospérité d'un pays et de la solidité de son crédit.

Nous voyions constamment le double avantage de ces dégrèvements. Outre le bien qu'ils faisaient aux contribuables, ils en faisaient également au Trésor par les contributions indirectes, qui augmenlaientsensiblement, et par le produit des domaines. Cet accroissement d'aisance augmentait la consommation et le nombre des acquisitions.

La santé de Louis XVIII s'affaiblissait beaucoup ; il perdait ses forces sans que ses facultés intellectuelles en souffrissent. Les ministres prévoyaient sa fin prochaine, et ils craignaient que Charles X, contre lequel on avait de grandes préventions, ne montât pas sans orage sur le trône; en conséquence, ils crurent nécessaire d'établir momentanément la censure.

Les derniers moments du roi, qui fut roi jusqu'au dernier soupir, furent bien honorables et bien touchants.

■ Il avait toujours dit : « Un roi meurt, mais il ne doit pas être malade. « Sa courageuse conduite pendant les dernières années de sa douloureuse existence explique cette phrase.

Il avait tout calculé, tout arrangé; il comptait, malgré les plus vives souffrances et la plus extrême faiblesse, présider le conseil le jour accoutumé, le mercredi, recevoir les sacrements le jeudi, et finir vraisemblablement le vendredi.

Mais le mal faisait de rapides progrès. Personne j. 19

'iuO MÉMOIRES IIK MON PERE.

n'osail l'avorlir que sa fin était plus prochaine. Madame du Cayla eut ce courage.

Il fut surpris, mais non troublé, de cette annonce de mort et de la preuve de dévouement que lui donnait madame du Cayla.

c( Je ne demande pas mieux, répondit-il, que de hâter le moment que j'avais fixé pour recevoir les secours de la religion ; ce qui me l'avait fait retarder, c'est l'idée de tout ce qui en résulterait, car lorsqu'il est reconnu qu'un roi se meurt, et lorscju'il a été administré, tout doit être dans le deuil : les spectacles sont fermés, la Bourse ne tient plus; c'est un grand dérangement, sans parler de beaucoup d'autres inconvénients que j'avais voulu éviter. »

On avait eu raison de l'engager à ne pas différer, car, administré le lundi ou le mardi, il mourut le lendemain, dans les sentiments les plus édifiants.

Il avait voulu, le dimanche encore, assister au déjeuner de famille. Quelques personnes y prirent part; j'étais du nombre. Le roi avait si bien toute sa tête, malgré les douleurs les plus aiguës, qu'il eut la bonté de me demander des nouvelles d'une de mes petitesfilles, fort malade alors, et qui n'avait pas deux ans. Après sa mort je fus chargé, avec le chancelier, de faire l'examen des papiers. A notre étonnement extrême, nous ne trouvâmes point de testament, mais nous nous rappelâmes alors qu'il disait qu'un roi n'en devait pas faire, parce que ses dernières volontés étaient rarement exécutées.

Quelque temps avant sa mort, il donna à madame la comtesse du Cayla le château qu'il appelait le Pavillon, construit à Saint-Ouen, d'après ses ordres et

MÉMOIRES DE MO.N l'KliE. 29i

môme d'après ses plans. Son principal objet était de conserver, par celte conslruclion, la mémoire de la déclaration qui avait pnkédc l'annonce de la Charte.

Ce don fiit très-peu profitable à cette dame : les jardins sont très-vastes et leur entretien est ruineux. D'ailleurs, cette libéralité mit dans une évidence fâcheuse à tous égards celle à cpii elle s'adressait. Jusque-là elle avait vécu dans une grand(; simplicité, dans une grande retraite, cachée au fond dun petit entre-sol. L'envie s'accrut contre elle à l'occasion de ce don royal, et la calomnie n'épargna pas l'amie du roi défunt.

A peine Louis XVIII fut-il mort que Charles X convoqua les ministres. 11 nous dit qu'il n'y aurait rien de changé, ni dans la composition du ministère, ni dans sa marche.

Nous fûmes unanimement d'avis de retirer la censure, qui n'avait été établie que provisoirement, à cause de la maladie du feu roi. Elle devait cesser tout naturellement deux mois après,, à l'époque de la session des Chambres. Nous pensâmes qu'il fallait que le nouveau roi s'en fît homieur. Nous dûmes nous applaudir de ce parti : il réussit au mieux. Charles X, qu'on voyait arriver avec inquiétude sur le trône, à cause des idées rétrogrades qu'on lui supposait, fut, à la suite de cette mesure sagement libérale, accueilli avec transport et reçu avec enthousiasme à Paris, lorsqu'il vint de Saint-Cloud, où il s'était retiré à la mort de son frère.

Je lui parlais de la satisfaction qu'il avait dû éprouver : « Ah! répondit-il, ces acclamations du peuple sont bien flatteuses; mais elles sont passagères et nous

292 MLMOIRES DK MON VÈ\Œ.

ne sommes vraiment populaires qu'à Saint-Denis. » La suite ne lui a que trop prouvé combien il avait raison de me faire cette réponse.

Ce prince avait tout ce qu'il fallait pour être adon* de la France, et il l'eût été dans un autre temps. Personne ne peut mieux le savoir que moi, qui l'ai vu pendant une douzaine d'années. .\vec un cœur sensible, beaucoup dame et bien plus d'esprit qu'on ne l'a crU; il avait beaucoup de raison et un jugement très-sain. Nous en étions souvent étonnés au conseil qu'il présidait et qu'il faisait durer deux, trois, quaire, cinq beures, sans se permettre la moindre distraction et sans jamais manifester d'ennui. Souvent, dans les discussions les plus difliciles, il ouvrait un avis qu'aucun de nous n'avait eu, et qui, plein de sagesse, aplanissait toute difficulté.

Sa religion élait très-réelle, très-franche et (rèsbien entendue, malgré toutes les soltises que l'on a dites à ce sujet. Jamais il n'en parlait, et je suis sûr que les princes protestants qui ont des catholiques dans leurs Etats s'occupent plus des intérêts du catholicisme qu'il ne s'en occupait. Comme on l'accusait bien à tort de bigoterie, il en résultait que son gouvernement metlait de préférence les affaires des calvinistes sur le lapis.

En lui l'amour du devoir était extrême, et jamais roi n'aima autant son peuple; jamais roi n'a poussé aussi loin l'abnégation de lui-même.

Je le pressais un jour de permettre qu'on lui meublât sa chambre à coucher; il s'y refusa : j'insistai en lui disant qu'elle se trouvait dans un état de dégradation choquante : a Si c'est pour moi, répon-

MKMOIRFS !)!• MON l'ÈRE. 29".

dit-il avec vivacilé, non; si c'est pour les manufactures, oui! » 11 en était de même pour tout; il n'avait aucune fantaisie, et ne souffrait jamais qu'on lui proposât une dépense dont il eût été le seul à profiter.

Il joignait à ces qualités essentielles une grâce charmante, des manières toutes françaises et des mots heureux qui rappelaient souvent Henri IV. Nous nous disions sans cesse, mes collègues et moi : a On ferait faire un roi pour la France, qu'on ne l'aurait pas autrement. » Quel malheur pour cette France, qu'il aimait tant, qu'il n'ait pas été plus connu et mieux apprécié !

Je dois aussi le justifier de celte passion pour la chasse qu'on lui reprochait si amèrement, dans ce temps où la malveillance et la mauvaise foi s'emparaient de tout ce qui pouvait lui nuire.

Cinq jours entiers la semaine, il restait dans son appartement à s'occuper des affaires de l'Etat et à travailler avec les ministres, ou à examiner seul leurs différents rapports.

Deux fois par semaine, et souvent une fois seulement, quand le temps le permettait, il sortait de sa triste prison, et alors il allait chasser, soit à tire, soit à courre : c'était, on en conviendra, un exercice bien nécessaire, après un travail si assidu et des occupations si sédentaires.

Voilà à. quoi se bornaient, je le certifie, ces chasses dont la calomnie, pour le perdre, lui faisait un crime. Chaque fois qu'il allait chasser, les journaux de l'opposition ne manquaient pas de l'annoncer, ce qui persuadait à presque toute la France qu'il passait tous

'294 MEMOillES DK .M0>" PERE.

ses jours dans les agitalions de ce plaisir : quel particulier ne se permettrait pas des délassements aussi innocents et plus souvent répétés?

Ce portrait n'est nullement flatté, je l'atteste. Si ce pauvre prince régnait encore, je n'en dirai-s pas autant, surtout devant lui; mais il est persécuté et il est dans l'exil ; je dois à mon pays la vérité, rien que la vérité.

II fut bientôt question du sacre. Mon fils, le vicomte de la Rochefoucauld, qui avait été chargé des obsèques de Louis XVIII, fut également chargé du couronnement de Charles X. Ces deux cérémonies si différentes furent également belles et eurent un égal succès. Nommé au ministère de la maison du roi, j'avais abandonné une partie de mes attributions, celles qui concernaient les beaux-arts, à la direction de mon fils; j'avais fait, on s'en doute, ce sacrifice de bon cœur, car je savais mieux qu'un autre combien ce choix était bon.

Le sacrp de Louis XVI avait coûté dix ou douze millions, quoiqu'il restât beaucoup d'objets ayant servi aux sacres précédents. Pour celui du nouveau roi, il ne restait rien, et il ne coûta que six millions : pourtant, de l'aveu de tout le monde, il fut beaucoup plus beau que celui des souverains étrangers. Les Anglais en convenaient pour leur part.

A pnqios du sacre, je parlerai des fêtes que tous les ministres donnèrent à Paris. C'était le bal, toujours le bal et encore le bal. J'imaginai autre chose : un grand concert, un petit spectacle de choses assez nouvelles, une illumination cachée avec de jolies fabriques, et des danses d'opéra dans le jardin. Cette

MÉMOIRES liE MON PÈRE. 295

fête, malgré les oppositions que j'avais éprouvées, eut beaucoup de succès; on voulut bien louer aussi la courtoisie avec laquelle le maître de la maison en avait fait les honneurs à huit ou neuf cents personnes des plus considérables de tous les pays.

Je dois dire, à ce propos, qu'afin de prouver que la religion ne nuit dans aucune position, — ce qu'on est loin de croire généralement, — je m'étais cru obligé d'avoir habituellement les meilleurs concerts, la meilleure table et de dépenser honorablement, et l'on peut dire utilement pour le roi, le traitement de cent cinquante mille francs qu'il me donnait. Il paraît que cela n'est pas aussi naturel qu'on pourrait d'abord le penseur, car beaucoup de gens qui, sous l'ancien et le nouveau régime, recevaient des appointements considérables, les gardaient fort bien pour eux tout seuls.

En arrivant à Reims, les chevaux du roi s'emportèrent, et il courut de grands dangers ; cet accident parut de mauvais augure à beaucoup- de gens. Il n'en fut pas moins reçu dans cette ville avec les mêmes transports, avec le même enthousiasme qu'à Paris, et tQut se passa au mieux dans celte grande et imposante cérémonie. Elle ne fut pénible que pour moi, qui étais dans un état de santé déplorable. Je croyais bien que je n'avais pas deux mois à vivre; mais cette idée ne me portait qu à redoubler de travail, afin de bien employer le peu de temps qui me restait. Le roi nourrissait une partie de ceux qui avaient été convoqués, cinq cents personnes à peu près par jour, usage qui n'existait pns au sacre de Louis XVI. Je me chargeai de la moitié de ces frais, et je donnai pour cela cent mille francs, moitié à M. le baron de Jessaint,

'296 M KM OUI ES DE MON l'EUE.

préfet, moitié à M. de Bivmonl, maire de Reims. Ces messieurs avaient loul à acheter ou tout à louer, surtout vaisselle, argenterie, linge, maîtres d'hôtel, serviteurs, et cependant les cent mille francs leur suffirent pour avoir les tables les mieux servies : le premier maître d'hôtel, qui était fourni de tout cela, fut chargé de la nourriture des deux cent cinquante autres personnes, et il on coûta six cent mille francs.

On le concevra quand on saura qu'il y avait des centaines de cuisiniers et qu'on consommait, entre autres choses, par jour, cent sacs de charbon et environ trois mille livres de glace. Aussi je disais au roi, en riant, mais un peu du bout des dents: «Je ne conçois pas ce qu'on a pu faire de tant de charbon, à moins (ju'on ne l'ail employé à faire fondre la glace, dont la consommation n'est pas moius incompréhensible. »

Je devais en être moins étonné qu'un autre, car un an auparavant, au printemps, alors que la chaleur n'était pas assez forte pour avoir grand besoin de glace, alors que le froid n'était plus assez grand pour espérer pouvoir rem[)lir les glacières, j'appris qu'on consommait journellement aux Tuileries deux mille livres de glace. C'était d'autant plus choquant que, deux ans auparavant et avant mon entrée au ministère, l'hiver ayant été sans gelé(?, la glace s était vendue près de trois francs la livre.

Il en était de même partout dans la maison du roi : je faisais de mon mieux pour remédier à cet abus; mais rien n'était aussi difficile, car le ministère de la maison du roi n'avait qu'une faible surveillance sur de grands et puissants personnages, tous maîtres

dans leur parlie. Je n'étais d'abord nullement appuyé, quoique le roi voulût de l'ordre et de l'économie; mais il ne pouvait se décider à sévir : l'idée de se voir entouré de visages tristes et mécontents le faisait reculer; c'était là vraiment la seule faiblesse qu'on pouvait lui reprocher avec justice.

M'occupant avec zèle de mon affiiire, je sus que M. le duc d'Orléans, qui avait cent personnes à nourrir par jour et qui donnait chaque semaine un beau et grand dîner de quarante à cinquante pei^onnes, dépensait par an deux cent mille francs, et le roi, qui, sans donner jamais de grands dîners, nourrissait par jour deux cents personnes, dépensait annuellement onze cent mille francs; ce qui, en comptant le traitement de tout ce qui était employé à la bouche, faisait dix-neuf cent mille francs par an.

Je mis sous les yeux de Charles X un plan de réforme; mais, connaissant son excès de bonté, je lui dis : « Sire, voici un plan que je crois utile; je ne le propose point à Votre Majesté : je me permets seulement de la prier de l'examiner pendant quelques jours et de me donner ensuite ses ordres. » Au bout de quelques jours le roi me dit : « J'ai lu votre projet, il me paraît fort bien et je l'adopte. » Je crus devoir répéter au roi que je ne lui en jiroposais pas l'adoption; que c'était vraiment lui qui me l'ordonnait et qu'il eût la bonté d'observer qu'alors il n'y aurait pas moyen de reculer. On devine pourquoi je prenais toutes ces précautions, et l'on va voir qu'elles n'étaient pas inutiles. A peine avais-je commencé à exécuter ce plan de réforme, que je vis le roi soucieux, chagrin, car tous ses sentiments se peignaient à l'instant sur

i".)S MI-MOIRES DE MON l'ÈRE.

sa loyale ligure. Bref, un jour, en sortant de chez lui, M. de Villèle me dit : « Le roi est dans un grand embarras : vous lui avez soumis un projet qu'il a approuvé, et il ne voudrait pas vous dire d'y renoncer; mais il a reçu de fortes représentations de la part des intéressés : ils sont mécontents, affligés, et ce bon prince l'est encore plus qu'eux; tachez d'arranger cela pour le mieux. »

Je sentis qu'il fallait renoncer en grande partie à mon beau projet, et je n'en conservai que ce qui était nécessaire pour Ihonneur du roi et pour le mien, .le vis en même temps avec chagrin qu'il fallait abandonner l'idée des grandes économies et l'établissement d'un ordre utile et raisonnable.

Les preuves de cette. vérité ne me manqueraient pas. Ainsi il y avait, dans les écuries du roi, beaucoup trop de chevaux : six cents de ces animaux étaient consacrés à son service, qui se bornait à très-peu de cbose. C'était conserver cent chevaux de plus qu'il ne fallait pour le cas où Charles X, qui n'avait jamais la moindre fantaisie, serait tenté d'aller à Rambouillet le lendemain de son retour de Fontainebleau ou de Compiègne. Je lui représentais souvent l'inutilité de cette précaution : je lui disais que cela n'était jamais arrivé et n'arriverait jamais; mais (|ue si, contre toute vraisemblance, ce voyage avait ainsi lieu, il prendrait, comme il le faisait pour d'autres voyages bien plus longs, des chevaux de poste. Je lui démontrai qu "avec cette bizarre attention si, par hasard, une pareille course à Rambouillet s'effectuait une fois en dix ans, elle lui reviendrait à trois millions, puisque cent chevaux coûtaient par an cent mille écus.

Je faisais un jour les mêmes représentations au duc

de , premier écuyer. M le dauphin, fort ami de

l'ordre et de l'économie poiir l'ordinaire, me dit à ma grande surprise : «Duc de Doudeauville, je vous appuie souvent, mais je ne vous soutiendrai pas en cette occasion; il ne faut pas faire de réformes dans l'écurie ni dans la cuisine du roi. » C'était précisément dans ces deux parties qu'il y avait le plus de réformes à faire.

Je vis d'après cela qu'il n'y fallait plus penser, et que je me ferais en pure perte des querelles avec tout le monde. Je me bornai clone à regret, ne pouvant déraciner les abus, à les surveiller : encore cela déplaisait-il à bien des gens, ce qui me fut bien prouvé à ma sortie du ministère, car peu après on supprima plusieurs de mes inspecteurs, et on insinua à ceux qu'on fut obligé de conserver qu'ils feraient bien, s'ils voulaient rester, de rendre leur surveillance aussi peu hostile que possible.

J'eus un autre chagrin très-vif. Louis XVIIl avait laissé beaucoup de dettes de l'émigration et Charles X quelques-unes aussi; c'étaient des dettes sacrées, car elles étaient le résultat du plus pur et du plus généreux dévouement : je pressais le roi de les faire payer par les Chambres, qui le désiraient, et je lui disais que, depuis la mort de Louis XVIIl, c'était une simple affaire de succession. Le roi ayant laissé un passif d'environ dix millions (de dettes réelles) et un actif de quinze ou dix-huit, il ne devait donc pas être difficile de se libérer : l'État, qui profitait de ces quinze ou dix-huit millions, devait payer les dix qui étaient dus; c'était de toute justice. M. de Villèle s'y oppo-

500 MÉMOIRES DE MON l'ÈRE.

sait coiislamment. Enfin, un jour, au risque de me perdre, je l'emporlai, en disant à Charles X : a Votre Majesté ne peut consentir à laisser peser sur la mémoire de son frère le nom de banqueroutier : pas un de nous n'y consentirait pour l'un de ses parents; Louis XVIII a payé toutes les dettes de Bonaparte, et Charles X ne peut refuser plus long^temps de payer celles de Louis XYIIL »

Il fut résolu qu'il serait demandé aux Chambres, pour cet effet, cinq cent mille francs par an; mais de nouvelles manœuvres du président du conseil des ministres firent manquer pour toujours ce payement si juste et si indispensable.

Aflligé, indigné, je voulus dès lors donner ma démission. En 1827, le nombre des chefs de division fut augmenté, ainsi que leur traitement, et celte partie coûta soixante ou soixante-dix mille francs de plus que sous mon administration; il est vrai que je faisais une partie du travail moi-même, malgré ma déplorable santé. Ce travail, de dix, douze, quatorze heures par jours, pendant six ou sept ans et sans prendre de jour de congé, avait tellement affaibli ma vue, qu'il n'y eut que le repos qui la rétablit à peu près. J'avais eu aussi la niaiserie de ne pas faire faire un sou de dépense pour mon installation aux postes : la même réserve signala mon entrée à la maison du roi; je n'y couchais pas, mais j'y travaillais et j'y recevais.

Quand je quittai les postes, on y dépensa trente ou quarante mille francs; à ma sortie du ministère, plus, de cinquante ou soixante mille francs furent consacrés à l'embellissement de l'hôtel.

Pour achever mon mcâ culjjâ, je ne cherchais pas à

me faire des partisans et ne craignais point de ine faire des ennemis pour soigner les intérêts qui m'étaient confiés : j'avais empêché Louis XVllI de donner, comme il en avait l'habitude, de grosses sommes à ceux qui l'entouraient, et je continuai le même système auprès de son successeur. Ainsi je faisais tout refuser aux gens riches et puissants pour ne donner qu'aux hommes honnêtes, dévoués et malheureux, pour lesquels de faibles dons, de petites pensions étaient d'un grand secours. Cependant, je dois le dire, obligé de froisser quelques personnages considérables, je n'eus pas trop à me plaindre de leur conduite à mon égard.

Par exemple, les capitaines des gardes indiquaient, chaque mois, le jour de la revue de l'intendant militaire, au lieu de le recevoir de lui ; on sent d'après cela que cette mesure était tout à fait illusoire. On me fit signer une lettre un peu forte, j'en conviens, pour leur dire que les choses rentreraient dans l'ordre de tous les corps de l'armée. Ils viennent tous les quatre me trouver, très-mécontents et très-animés, en me disant que je les traitais d'une manière bien sévère et bien peu convenable pour des lieutenants généraux et des hommes comme eux.

Ils insistèrent beaucoup pour que je revinsse sur cette mesure. Je ne le voulais pas, et à la fin je leur dis que je réfléchirais avec soin et leur communiquerais le résultat de mes réflexions.

Je fis venir mon chef de division, qui avait beaucoup d'esprit, en lui disant de s'occuper de me tirer du mauvais pas où il m'avait engagé; car je sentais que ces capitaines des gardes qui entouraient con-

stammont le roi, se plaindraient amèrement et que j'aurais affaire à forte partie.

Le lendemain, il n avait rien trouvé. Alors, j'imaginai do leur écrire de ma main que je sentais qu'il était peu convenable que des hommes comme eux, des personnages aussi recommandables et aussi considérables, reçussent l'ordre d'un intendant militaire; mais qu'ils le recevraient directement du ministre, qui serait heureux et flatté d'avoir ces nouveaux rapports avec eux.

Ils furent obligés de céder et même de me remercier, en enrageant, car il leur aurait été bien plus facile de se refuser à l'ordre d'un intendant qu'à celui du ministre.

J'eus bien des occasions de montrer de la fermeté; j'en montrai vis-à-vis du roi lui-même, justifiant ce que je lui avais dit en entrant en place : « Sire, jusqu'à présent, j'ai montré mon dévouement; maintenant je montrerai mon caractère. »

L'éducation des pages était très-peu satisfaisante. Je m'en étais fort occupé et je l'avais améliorée, malgré bien des diflîcultés ; c.ir, là aussi, il y avait de grands conflits de juridiction : les familles les plus importantes, bien rassurées, chtrchaient dès lors à y faire recevoir leurs enfants, et me les confiaient avec sécurité.

J'apprends un jour que de nouveaux pages, arrivés depuis vingt-quatre heures, étaient fort tourmentés par les anciens, qui cherchaient à les corrompre d'une manière infâme. Indigné de cette conduite, et sentant très-bien tout le prix et tout le poids de la confiance que les parents m'avaient témoignée, je rassemble à

MlUîOIRES DE MON PÈRE. 305

Paris quelques-uns des chefs, et nous décidons qu'on fera sortir cinq des plus coupables, en leur laissant l'espoir, pour ménager leurs familles, qu'ils pourront rentrer au bout d'un an, s'ils rapportent des cerlilicats de conduite, de moralité et d'instruction. Je cours à Versailles pour exécuter cet acte de justice et de rigueur. Il y avait quelque courage et quelque mérite à moi, car l'un de ces jeunes gens était neveu du ducde Rivière, gouverneur du duc de Bordeaux; un autre, neveu du marquits de Brézé, grand maître des cérémonies; un troisième, proche parent du duc de Narbonne, et les deux autres, iils de deux hommes que le roi et M. le dauphin aimaient beaucoup.

J'exécutai ma mission avec tout le sang-froid et toute la mesure possible, car il fallait bien prendre garde de ne pas monter la tète d'une soixantaine de jeunes gens, capables de bien des sottises.

Cet acte, loin d'avoir ce fâcheux résultat, lit un grand bien ta l'établissement, et il imposa tellement qu'on lui dut, en grande partie, la bonne conduite de cette ardente jeunesse.

Le roi me fit appeler le lendemain matin, et me dit: « Duc de Doudeauville, qu'avez-vous donc fait hier?

— Sire, mon devoir. — Vous avez été terriblement sévère ! — Je n'ai été que juste. - Vous avez perdu cinq enfants intéressants. — Je n'ai fait que les punir comme ils le méritaient ; mais, d'ailleurs, j'y ai mis tous les ménagements possibles. — Quelle rigueur pour des plaisanteries ! — Des plaisanteries, sire ! des plaisanteries qui corrompent la jeunesse, empoisonnent des maisons d'éducation et désolent des parents !

— Il fallait, du moins, me prévenir. — Je n'en ai pas

304 MEMOIRES I>l- MON l'KIJK.

eu le temps, car il n'y avait pas un momenl à perdre, et ma responsabilité comme les mfeurs des bons jeunes gens qui m'étaient confiés étaient gravement compromises. — Si vous m'en aviez parlé, j'aurais dit à ces parents : Vos enfants se conduisent fort mal ; si d'ici à un mois ils ne changent pas, je les renverrai. — Ah ! Votre Majesté va me trouver bien osé, mais je me félicite cent fois de ne lui en avoir rien dit, car mes bons jeunes gens étaient perdus et l'établissement aussi. — Pourtant,, si pareille chose arrivait, avant de rien faire, vous m'en préviendriez. - — Sire, lui répondis-je en m'inclinant, je dois avant tout obéir à Votre Majesté; ainsi, c'est bien entendu, lorsque le feu sera à la maison, je viendrai vous demander la permission de l'éteindre. »

Le roi eut la bonté de ne pas se fâcher de ma réponse; mais, pendant quinze jours, il insista fortement et constamment pour la rentrée des élèves, et moi fortement et constamment je résistai, et je l'emportai.

J'eus une scène bien plus pénible. Un homme que j'estime vint me trouver avec la mère d'un des proscrits , et après une demi-heure , bien affligeante ,

de larmes de la mère, d'insistance de M et de

mon refus bien formel, il me dit avec colère : « Puisque je ne puis rien obtenir de vous, je vais aller trouver le roi, qui me traite avec bonté (c'était vrai), et je suis sûr du succès. — Ce qu'il y a de plus sûr, lui rcpondis-je avec force, c'est que si ce jeune homme renire, le ministre sortira. »

M. le dauphin me fit dire qu'il fallait absolument que je fisse revenir le fils de son ami : je refusai par une lettre où j'expliquais mes motifs et ([uc je finis-

MÉMOIRES (»]•: .MON l'ÈUE. oOù

sais par cette phrase : « On disait au commencement (le la Révolution : «Périssent plutôt les colonies que de a sacritier un principe, » et moi je dis : a l'érisse « plutôt le duc de Doudeauville que de sacrifier un dece voir. .» Et il n'en fut plus question.

J'avais aussi, toujours très-peu courtisan, résisté plus d'une fois à Louis XVlll. Une fois, entre autres, peu après ma nomination à la direction générale des postes, il me dit à propos d'un travail fréquent que j'avais avec lui : « Vous faites très-bien votre devoir ; mais ce n'est pas d'une manière amusante. » 11 paraît, en effet, qu'on l'avait beaucoup plus amusé avant moi dans ce travail très-particulier : « Sire, lui répondis-je, j'accomplis ce devoir comme il convient à l'honneur de Votre Majesté et à sa délicatesse, ainsi qu'à ma délicatesse et à mon honneur. »

Il y eut encore par la suite quelques mots de celte espèce ; mais je tins bon et je ne changeai ni de manière, ni de conduite. M. de Villèle avait péniblement résisté pendant quatre ou cinq ans aux journaux libéraux ; mais les journaux royalistes, la IJtiutKlicniie, le Journal des Débats, etc., l'ayant attaqué à l'envi, il ne put soutenir ce feu croisé. Je voyais son embarras et je prévoyais des partis violents, des coups d'Etat inquiétants. Je parlai à M. Michaud, directeur de la Quotidienne ; je lui représentai qu'il allait contre son but et que sa marche amènerait inévitablement le contraire de tout ce qu'il désirait. Il ne repoussa que faiblement mes raisonnements, et il finit par me dire que si l'on introduisait dans le ministère quelqu'un de la couleur de son parti, il renoncerait à son opposition et se rallierait franchement au gouvernement;

qu autrement il ne le pouvait, puisque alors il se perdrait sans aucun profit.

J'allai trouver Charles X; je lui racontai cette conversation et je le pressai de faire cesser cette contreopposition si maladroite, cette division si nuisible, en nommant un ministre propre à produire cet heureux rapprochement.

Il me répondit qu'il n'y avait pas de place vacante; je l'assurai du contraire : il me regarda avec étonnement. « Oui, sire, repris-je avec vivacité, il y en a une vacante, c'est la mienne, car si je puis être plus utile, comme je lé crois, en la quittant qu'en la gardant, je donne à l'instant ma démission. »

Le roi, qui avait de la bonté pour moi, ne le voulut pas absolument, à mon grand regret.

Je faisais faire aussi des démarches auprès de M. de Chateaubriand, déterminé à le faire renoncer à une guerre dont je cherchais à lui montrer le danger; il ne voulait pas absolument traiter avec M. de Villèle; mais il consentait à négocier avec moi et à des conditions raisonnables ainsi qu'honorables ; il eût alors discontinué ses redoutables hostilités.

J'en fis aussi la proposition au roi, et il refusa, car M. de Villèle, qui avait un extrême crédit sur son esprit, ne voulait jamais ([ue ce qu'il avait fait, ou ce qu'il proposait de faire.

iVIon fils, le vicomte de la Rochefoucauld, avait aussi du crédit sur Charles X, qui se rappelait l'important service qu'il lui avait rendu, en contribuant beaucoup, quelques années avant, à le réconcilier avec Louis XVI 11.

M. de Villèle en était jaloux, et il ne cherchait que

les moyens de l'écarter. Il avait moins de mémoire que Charles X, et ne se rappelait pas la part active que le vicomte avait prise à son avènement aux affaires. Effrayé comme moi de la marche des événements, et croyant que ce litre d'ami que M. de Villèle lui donnait depuis dix ans lui faisait un devoir de dire la vérité, mon fils alla lui représenter, avec une franchise peut-être un peu trop chevaleresque, « qu'ayant perdu la confiance générale, il ne pouvait plus faire aucun bien et qu'il devait, s'il voulait en-core être utile au roi et à la France, quitter immédiatement les affaires. »

Ce langage étant loin de plaire au président du conseil; il saisit cette occasion pour faire, à son soi-disanl ami, la scène la plus violente, et pour engager le roi à lui retirer sa confiance. Charles X céda à ce ressentiment, et de ce moment mon fils ne travailla plus directement avec ce prince, comme il l'avait fait jusque-là, ainsi qu'avec Louis XVllI.

Ce que j'avais prévu arriva, et les choses s'embrouillèrent de plus en plus. Sur ces entrefaites, une grande revue de la garde nationale fut ordonnée. On voulait faire honneur à la milice citoyenne, et: lui prouver que le roi n'oubliait pas les bons services qu'elle avait rendus, en maintenant l'ordre et la tranquillité au milieu des jours mauvais que Paris depuis quinze ans avait traversés. C'était dans la même idée de récompense et de confiance que cette garde était chargée, une fois l'an, de veiller à la sûreté de la famille royale, et remplaçait aux Tuileries la garde royale et les gardes du corps.

La garde nationale avait montré beaucoup de zèle

r.ns MEMOIRES DE MON PÈRE,

pour cette revue, et six ou sept mille hommes qui n'avaient point encore d'habits s'étaient, quoique dans une classe peu aisée, fait habiller avec empressement. Ils revinrent delà revue très-joyeux et ils disaient gaiement : u Nous sommes fort contents du roi ; mais il ne doit pas être mécontent de nous. » Tout, effectivement, s'était très-bien passé. Cependant quelques cris de : A bas les minisires! s'étaient fait entendre dans quelques légions, et deux ou trois cents mauvais sujets avaient constamment suivi la calèche de madame la dauphine en proférant les mêmes cris.

J'étais à un grand concert chez M. de Sémonville ; on vint m'y chercher à dix heures du soir, en me disant que le conseil des ministres était rassemblé au ministère de l'intérieur. Je m'y rendis sur-le-champ. J'y trouvai mes collègues très-animés au sujet de ce qui s'était passé au Champ de Mars et surtout rue de Rivoli, où, passant devant le ministère des finances, un bataillon s'était arrêté en criant avec force, pendant assez longtemps : « A bas Vilièle ! »

On propo.sa de casser à l'instant la garde nationale. Je m'y opposai avec force; je dis qu'il fallait punir les coupables s'H y en avait, et que c'était perdre le sens de la justice et d'une saine politique de frapper quarante mille citoyens dont on avait à se louer à cette occasion, et qui, dans vingt autres circonstances, s'étaient montrés excellents et dévoués, pour atteindre une centaine de clabaudeurs qu'il fallait mépriser.

J'ajoutai beaucoup d'autres raisons qui, je crois, étaient fort bonnes, mais que mes collègues ne trouvèrent pas telles, et, après une discussion très-vive qui dura deux heures, la brusque et inconcevable disso-

MÉMOIllES riE MON PÈUi:. 500

hiliun de la belle garde nationale de Paris fui résolue, malgré moi, malgré M. Févèque d'IIermopolis, malgré M. le comte de Chabrol. Je dis à ces derniers, en m'en allant, que puisque je ne pouvais empêcher une mesure aussi déplorable et aussi impelitique, je n'y prendrais pas part et que j'allais donner ma démission. Le ministre de la marine, M. de Chabrol, me dit qu'il en ferait autant.

Jl vint le lendemain malin chez moi, avant neuf heures, et me dit qu'il y avait bien réfléchi et qu'il renonçait à sa résolution ; je lui répondis que j'.étais loin de renoncer à la mienne, et que j'avais écrit au roi une leltre dont je lui montrai la copie; cette lettre élait conçue en ces termes :

a Sire,

« Votre Majesté sail que, j)lus que personne, je désirais, je conseillais de la force et de la fermeté; mais s'il faut frapper fort, il faut frapper juste, et la mesure adoptée par plusieurs de mes collègues me paraît aussi fausse que désastreuse.

« Elle annonce à la France, à l'Europe, que Paris, qui a loujours décidé du sort du royaume, a témoigné au roi une désaffection complète, une désaffection pour ne pas dire plus, ce qui heureusement est loin de la vérité, puisque sur deux ou trois cent mille hommes sous les armes, deux ou trois mille peut-être ont eu une conduite déplorable et répréhensible. ' « Elle punil avec indignation, elle casse ignominieusement toute la garde nationale, qui a rendu de si grands services en 1814 et 1815, qui a toujours eu

-vlO MÉMOIRES DE MON PÈRE.

beaucoup de dévouement pour Monsieur, et qui â prouvé même en cette occasion de bons sentiments, à l'exception d'une petite partie qui en a montré de fort mauvais.

« Cette détermination ne paraîtra elle-même motivée, excusée par rien, à la suite d'une journée que tous les journaux peindront, ont déjà peinte comme très-satisfaisante pour l'ordre, par le calme, par l'empressement, même par cent mille cris qui partaient du cœur.

« Elle semblera proposée par les ministres, uniquement dans leur intérêt. Elle rendra le séjour de la capitale très-dangereux au roi.

« Elle jettera dans de grands embarras, dans d'autres mesures funestes encore. Je me décide, pour n'y pas coopérer, à donner très-positivement ma démission, qui n'étonnera pas Votre Majesté, si on lui a exj)rimé, comme je l'ai demandé instamment, toute mon opposition pour ce grand et dangereux parti.

« 11 m'en coûte dem'éloigner de Votre Majesté; mais je crois lui donner une preuve de plus de mon respectueux attachement. Depuis cinq ans, j'ai, par un travail assidu et je peux dire forcé, sacrifié pour elle mes forces et ma santé : quelque chose qui arrive, je serai encore prêt à sacrifier ma vie pour vous et votre auguste famille. »

« Signé, DUC DE DOUDEAUVILLE. »

l'aris, le 50 avril 1827, 6 h. tlu matin.

Bien des gens ont blâmé le parti que je prenais; ils ont vu depuis si j'avais raison de m'opposer à cette

MÉMO lu ES HE MON l'ÈRE. 311

mesure, et si elle a eu les suites que j'avais prévues.

Dernièrement Louis-Philippe disait au maréchal Gérard, qui me l'a raconté : — « Eh bien, si l'on avait cru le duc de Doudeau ville et qu'on n'eût pas cassé la garde nationale de Paris, la révolution n'aurait pas eu lieu ! »

Le roi m'écrivit de sa main qu'il acceptait ma démission, et que je devais remettre siir-le-cliamp mes fonctions et mes papiers entre les mains de M. le baron de la Bouillerie : c'est ce que je m'empressai de faire.

Je ne doute pas que cette lettre plus que sèche n'ait été dictée par M. de Villèle, irrité de tout ce que contenait la mienne, et bien aise de donner une preuve de plus de sa force et de son crédit.

Je remis mes comptes à mon successeur, qui prit le nom d'intendant général de la liste civile, et je me fis donner un reçu que je conserve avec soin : il n'était dû que quatre cent mille francs, et j'en laissais neuf cent mille dans la caisse.

Cette pièce répond victorieusement aux contes qu'on s'est plu à répandre : on disait que j'avais laissé huit ou neuf millions de dettes. Le récépissé finissait par des éloges très-flatteurs sur mon administration et sur l'ordre nouveau que j'avais établi dans la comptabilité. Je regrette de n'avoir pas en ce moment auprès •de moi ces papiers, je les aurais copiés, mais je les ai fait imprimer dans les journaux.

La famille de la Bouillerie en a reconnu l'exactitude dans un article obligeant, écrit après la mort du baron de la Bouillerie.

Je fus le seul ministi'e qui quitta, et pourtant ce

Mî .MEMOIRES f)E MON PERE.

n'était pas ma démission qne l'opinion publique espérait; le roi lui-même était loin de la désirer, car il m'avait dit plusieurs fois : « Quand même je changerais tous mes ministres, rons conserveiiez votre place. « — Elle était pourtant plus enviée que les autres à cause de son indépendance et des rapports directs qu'elle établissait entre le roi et son titulaire. Ce qui mêla fil regretter surtout, ce fut la bonté et l'amitié du roi, dont je reçus tant de preuves, et c'était justement ma reconnaissance qui m'inspira une répugnance invincible pour celte mesure, que je savais devoir lui être fatale.

Je ne voulais point me mettre dans les rangs de l'opposition; la popularité que m'avait donnée ma démission eût pu m'assurer une place marquante; mais ce rôle ne convenait ni à mon caractère, ni à mes antécédents; je me vouai donc à un silence absolu, à une obscurité complète; je me montrai môme trèspeu dans Paris, où je savais qu'on voulait me donner des témoignages de satisfaction et de reconnaissance. Je fus un mois sans mettre les pieds aux Tuileries, et je n'y retournai qu'après avoir demandé une audience au roi. Il me reçut avec une grande l)onté; cependant je remarquai quelques traces des impressions défavorables qu'on avait cberché h lui donner contre moi, et après m'avoir reproché avec douceur le parti que j'avais pris, il me dit en riant : — « Au reste, je suis vengé, car le Coustitutionnel vous a loué; w puis, craignant de m'avoir fait de la peine, il ajouta avec la grâce qui lui était si naturelle : — « 11 est vrai que c'est avec tous les égards et avec toute la mesure qui vous sont dus. »

MÉMOIRES IlE MCLN PÈRK. 515

11 se plaigiiail du torl que je faisais par ma retraite à son ministère et à la marche des affaires : je lui répondis qu'il me faisait beaucoup trop d'honneur, et que ma personne était trop insignifiante pour que mon absence produisit de pareils résultats : — u 11 est loin d'en être ainsi, reprit-il; avec l'estime et la considération dont vous jouissez, votre retraite n'était rien moins qu'indifférente. » — Pour ne pas rester à Paris, je pris le parti de voyager; je parcourus une partie du midi de la France, où j'éprouvai un bienveillant accueil, mais où je me tins dans la modeste réserve ffue j'avais adoptée, et qui sur tous les points me •convenait beaucoup.

'J'allai chez mon gendre, le marquis de Uastignac, qui me reçut à merveille, dans un château charmant qu'il a fait bâtir entre Périgneux et Brives, sur la nouvelle route qui mène de Bordeaux à Lyon.

Je reçus dans ce pays des témoignages d'intérêt qui me touchèrent beaucoup, d'autant plus qu'ils étaient le reflet de la considération qu'on avait pour mon gendre. Il la méritaitpar tous les servicesqu'il avait rendus.

Je revins de ce long voyage bien convaincu, bien pénétré de l'animosité, de l'exaspération qui existait contre le ministère, et surtout contre le président du conseil (M. de Villèle.) Je dis en arrivant à plusieurs persoduies de ma connaissance : — « Towt peut aller encore, si le ministère se retire; le nouveau cabinet marchera facilement, soit avec la Chambre actuelle, soit avec une autre Chambre qui sera bonne, parce que la France reconnaissante nommera de bons députés. Si au lieu de cela M. de Villèle reste, qu'il fasse tous les coups d'Etat dont on nous menace, qu'il casse la

Chambre des députés, qu'il inonde le Luxembourg d'une multitude de nouveaux pairs, il n'en sera pas moins obligé de quitter le ministère avant la session, car il verra que cette Chambre nouvelle lui est absolument contraire, et il laissera le roi dans une situation si critique qu'il ne pourra s'en tirer, ni lui, ni son ministère, quel qu'il soit. »

Cette fois encore je ne me suis malheureusement pas trompé.

M, de Villèlefit tous les coups d'Etat que je craignais, et il y joignit même des coups d'épingle, en faisant nommer chevaliers des ordres (cordons bleus) les deux ministres contre lesquels l'opinion était le plus prononcée et les esprits le plus animés : MM. de Corbière et de Peyronnet. Il cassa la Chambre des députés et lit faire des élections qui furent toutes composées de ses ennemis; il nomma près de quatre-vingts nouveaux pairs, puis il se retiia forcément quelques semaines avant la session, laissant le roi dans la position que je n'avais que trop prédite.

Je voyais quelquefois ce prince en particulier, mais il ne me parlait presque jamais d'affaires. Un jour pourtant je lui représentai les inconvénients qu'il y avait à inonder ainsi la Chambre haute de figures nouvelles ; je lui dis qu'il faudrait au moins, pour rendre ces nominations plus politiques et plus populaires, nommer dans chaque département l'homme le plus considérable et le plus considéré de toutes les classes, en annonçant que cette mesure n'était prise que dans l'intérêt des départements, et afin qu'ils fussent représentés dans la Chambre des pairs, comme ils l'étaient dans l'autre Chambre.

Il me répéta sans aigreur que j'avais été la première cause de la chute de son ministère, et que j'étais la pierre qui, par son déplacement, avait fait écrouler la voûte.

« Sire, répondis-je, s'il en est ainsi, je n'ai qu'un regret, c'est de ne l'avoir pas fait tomber six mois plus tôt. »

Dès ce moment je prévis bien des malheurs, et je les annonçai dans un petit écrit. Je disais qu'une révolution était prochaine ; j'en expliquais les causes, et ce ne fut qu'après l'événement, ainsi que cela m'est arrivé bien souvent, qu'on reconnut que j'avais bien deviné.

Le roi nomma un ministère de concession aux idées qui triomphaient, et d'un ministère de droite on tomba dans un ministère de centre gauche. Le roi nomma M. de Martignac à l'intérieur, M. le comte Roy aux finances, M. le vicomte de Caux à la guerre, M. Courvoisier à la justice, et M. Frayssinous aux cultes; il conserva M. de Chabrol à la marine. 11 n'y eut pas de président des ministres. Il remplaça en même temps le duc de Rivière, qui venait de mourir, par M. le baron de Damas, comme gouverneur de M. le duc de Bordeaux. Ce choix était bon sous bien des rapports, mais il déplut beaucoup au parti puissant qui menaçait les Bourbons, et (|ui trouva fort mauvais qu'on n'eût pas aussi, dans ce choix, consulté ses goûts ou ses antipathies.

Le ministère, malgré le talent de M. de Martignac, et malgré sa bonne volonté, se trouva dans un trèsgrand embarras. La session commençait avec une nouvelle Chambre dont le cabinet ne connaissait pas l'es-

prit; il fui o^îligé d'attendre pour voir de quel côté se déclarerait la majorité. Si c'eût été du côté droit, il eût marché très-monarchiquement ; mais le côté gauche triompha, et, avec toute la réserve possible, l'administration nouvelle marcha démocratiquement et fut vraiment un ministère de centre gauche. Ce qui est bien singulier, c'est que les libéraux durent aux royalistes ce premier avantage ; . il en fut de même pour toutes les victoires qui ont été la suite de ce changement.

Les deux partis étant égaux à })eu près, trente ou quarante de ces royalistes décidaient de la majorité. Par le plus surprenant calcul et par le plus étrange système, ils imaginèrent de la lixer dans le côté libéral, en se réunissant aux hommes de l'opposition. Leur projet apparemment était de renverser les ministres qui ne leur convenaient pas, pour en faire nommer d'autres qui leur plairaient davantage.

En 1816, 1817, le parti libéral, qui avait la majorité dans la Chambre des pairs, et qui menaçait de l'avoir aussi dans la Chambre des députés, donnait à tous les gens sensés de graves inljuiétudes. J'avais imaginé, ainsi que je l'ai dit, de former une réunion dite des cardinalistes, parce que j'avais engagé le cardinal de Bausset à la recevoir. Elle était destinée à donner la majorité au côté droit de la Chambi'e des pairs, et elle la lui donna, en effet, pendant deu:x ou trdis ans. Je fus obligé, par ma plate de ministre, de cesser d'assister à cette réunion ; quand je rentrai dans la vie privée, un autre système avait prévalu auprès des hommes politiques qui la composaient. Ils avaient fait alliance avec le côté gauche; ce côl^ gauche, fort

adroit, était parvenu à brouiller et à diviser les royalistes, en faisant des frais, des avances, des concessions, et surtout force protestations dont on avait été dupe. La droite et le gouvernement devaient être entraînés nécessairement dans celle roule; la popularité qu'on y rencontre d'abord la rendant fort TOpide et fort glissante, je prévis qu'on irait, en la suivant, beaucoup plus loin qu'on ne voudrait; que l'on s'en apercevrait trop lard pour s'arrêter facilement, et qu'alors on se rejetterait violemment en arrière. « Il ne sera plus temps, disais-je encore, et Dieu sait ce qui arrivera. »

Je ne m'associai pas à cette défection d'une partie de la droite ni à cette défaillance du gouvernement ; les fautes de l'administration précédente et la manière dont je m'étais séparé ne me faisaient pas illusion sur la situation des affaires. La Chambre des pairs subissait la même influence que la Chambre des députés, et devait servir comme elle à accélérer le mouvement.

Quand la majorité passe au côté gauche, qui peut dire, qui peut prévoir les résultats d'un pareil changement? Ce revirement ne doit-il pas persuader à tout le monde en France que là est la victoire et que là seront bientôt les places et les faveurs? Combien cette persuasion n'augmentera-t-elle pas les partisans et les auxiliaires de la révolution dans un pays et dans un temps où l'on aime à se ranger du côté du plus fort et du plus nombreux?

Je- blâmais et je plaignais plus hautement encore la petite portion de royalistes qui avaient passé au côté gauche, comme une portion de la noblesse avait, en 1789, passé au tiers. A présent comme alors, disais-je.

ils verront le résultat de leur conduite, et la confiance qu'ils devaient avoir dans les trompeuses promesses et les pacifiques paroles de leurs adversaires.

Effrayés de la majorité qu'ils leur ont donnée et de l'abus qu'ils en feront, ils voudront la leur retirer; mais, par tous ces molifs, leurs efforts sont vains, et la puissance, à leur grand chagrin et au grand détriment des Bourbons (j'ajouterai de la France), restera à leurs ennemis; alors le ministère ne sera plus assez fort pour pouvoir donner l'impulsion, il la subira. La nomination de M. Hoyer-Collard à la présidence confirma tout d'abord la justesse de ces prévisions.

Le ministère Marlignac marcha dans ce sens, et quoique ce fût, je le répète, avec toute la réserve possible, il en résulta pourtant des lois fort démocratiques, et la promené d'en présenter de plus démocratiques encore à la session prochaine.

Ces concessions et ces engagements ne profitèrent pas beaucoup au cabinet; car, sur une quarantaine de nominations de députés pendant le temps que dura cette administration, il y en eut trente-six contre elle, ce qui détruisit les espérances que Martignac et ses collègues avaient fait concevoir à beaucoup de gens.

Ces engagements alarmèrent beaucoup le roi : il voulait sincèrement, quoi qu'on en ait dit, la Charte, mais il la voulait monarchique; il prit donc le parti de changer des ministres qui avaient fait des promesses qu'il croyait funestes, et de les remplacer par d'autres dont les principes lui convinssent davantage.

Il ne fut pas Jieureux dans ce choix, il faut en convenir : il prit pour ministre des affaires étrangères

MÉMOIRES I)l<: MON PÈRE. 519

et pour président, du conseil M. le prince de Polignac; depuis longlemps l'opinion publique prévoyait ce choix et le redoutait. Au commencement de la Restauration, M. de Polignac avait, pendant plus d'un an, refusé de reconnaître la Charte et de lui prêter serment, ce qui le faisait regarder comme l'ennemi prononcé de nos institutions. Cette antipathie était-elle réelle? je ne le crois pas : il avait depuis habité longtemps l'Angleterre comme ambassadeur, et il s'y était pénétré de principes très-constitutionnels et à la fois très-aristocratiques, à la mode anglaise.

Son dévouement était grand ainsi que son mérite personnel, mais ses moyens d'homme d'Etat ne l'étaient pas autant. 11 prenait son désir de faire le bien pour le talent de. bien faire, et malheureusement il se trompait.

. M. le comte delà Bourdonnaye fut nommé ministre de l'intérieur : c'était le chef de ce qu'on appelait les ultra-royalistes. Il avait de l'esprit, du talent, du caractère, mais il passait pour être difficile à vivre, et son exagération bien connue le lit recevoir avec beaucoup de répugnance.

M. de Chabrol passa de la marine aux finances; M. d'Haussez, qui avait été préfet de Bordeaux, le remplaç^a à la marine; M. de Chantelauze, procureur général à Grenoble, fut nommé garde des sceaux, et l'on avait eu beaucoup de peine à les lui faire accepter. M. le comte de Bourmont fut nommé ministre de la guerre; il y avait aussi contre lui de grandes préventions : on prétendait qu'ayant accepté du service de Bonaparte, dans les Cent-Jours, il avait déserté peu d'heures avant la bataille de Waterloo, em-

5'20 .m,k:\!o:kes de mo.n i'ki;i:.

menant une grande partie des trouves, portant aux ennemis les plans et les projets de la campagne.

Je dois à la vérité de dire que ce récit est fort exagéré : je tiens de M. le maréchal Gérard lui-même, — et ce témoignage n'est pas suspect, — que quelques jours avant cette bataille, M. de Bourmont lui avait écrit qu'appelé par Louis XVIII, il croyait de son devoir de l'aller trouver, mais qu'il promettait de garder le plus religieux silence §ur tout ce qu'il pouvait •savoir.

Il tint parole, passa seul, n'emporta aucun plan, et «•arda fidèlement le secret.

M. de Bourmont a beaucoup de talent comme homme de guerre : l'expédition si difllcile et si importante d'Alger en est la preuve; j'en avais une autre avant ce moment, qui doit aussi inspirer quelque confiance. Quelqu'unde ma connaissance entrant pendant lesCent- Jours chez Fouché, lequel assurément se connaissait en hommes, ce ministre lui dit : « Avez-vous rencontré un petit homme qui sort de chez moi? — Oui, je l'ai vu. — Le connaissez-vous? — Je ne le connais pas. — Eh bien, ce petit homme jouera un jour un grand rôle; c'est M. de Bourmont, qui a beaucoup de capacité, d'esprit et de talent. »

J'ai su par Charles X lui-même qu'il avait été très-surpris de l'accusation de désertion dirigée contre M. de Bourmont, lorsqu'il le nomma ministre. 11 n'avait pas la moindre idée que ce reproche pût lui être adressé, car il savait que le général n'avait t'ait qu'obéir aux ordres de Louis XVlll, son légitime souverain.

M. l'évêque d'Hermopolis resta au ministère des

MÉMOIRES DE M0.\ PÈUE. ôil

cultes; mais peu de temps après il donna sa démission, ainsi que M. de Chabrol. Ce dernier avait voulu qu'on présentât le budget à la nouvelle Chambre qui venait de répondre au discours du roi par une adresse trèsviolente; mais l'avis contraire prévalut dans le conseil, et l'on cassa la Chambre.

Je ne sais si l'on eût mieux fait de la conserver, mais je sais qu'on ne pouvait faire plus mal ([u'en la cassant.

Deux cent vingt et un membres de cette Chambre avaient voté pour l'adresse dont je viens de parler; ils furent presque tous réélus dans les? collèges électoraux, ce qui était d'un très-fàcheiix augure.

J'avais été nommé pour la quatrième ou cinquième fois président du collège électoral de la Marne; j'y trouvai, pour la quatrième ou cinquième fois aussi, une preuve de bienveillance qui me fut sensible. On conserva les scrutateurs et le secrétaire que j'avais nommés, pendant qu'on repoussait dans tous les collèges électoraux le choix du président.

Le choix des députés aux chefs-lieux du département fut assez bon. 11 en avait été toujours ainsi dans le département de la Marne, grâce à l'heureuse influence du préfet, M. de Jessaint, et grâce aussi, disaiton, à la mienne; mais on me faisait, je crois, beaucoup trop d honneur.

Parlant au roi avec ma vieille franchise, je lui rendis compte des opérations du collège électoral, et j'ajoutai : « La France, depuis longtemps, ne veut ni révolution ni contre-révolution; quand elle craint la première, elle se porte du côté des royalistes; lors- (ju'elle craint la seconde, elle se reporte du côte des

ô>2 MEMOIRES DE MON PERE.

libéraux, c'est ce qui explique toutes ces Chambres (i'un esprit si divergent qui ont été élues depuis quinze ans, et qui semblent faire deux nations différentes dans le même pays. Eh bien, dans ce moment, ce que l'on croit voir, bien à tort assurément, d'après la connaissance que j'ai des intentions de Votre Majesté, c'est la contre-révolution : si l'on ne rassure pas le pays et si l'on ne prend pas tous lis moyens possibles pour détruire cette erreur, je pourrais même dire cette terreur, il en résultera une irritation inquiétante et des violences fâcheuses. »

A cette époque eut lieu la célèbre expédition d'Alger. Cette ville, réceptacle de pirates cruels et déterminés, désolait depuis bien des siècles le commerce de la Méditerranée. Elle était tellement redoutée, que presque toute l'Europe s'était honteusement soumise à lui payer tribut pour éviter son brigandage. Les souverains les plus puissants, entre autres Charles-Quint, avaient essayé de s'en emparer; mais, protégée par ses fortifications, par une côte très-dangereuse, par une mer constamment orageuse, la ville des pirates avait fait échouer ces efforts, et réduit à rien les plus formidables armements.

Charles X osa tenter cette entreprise, devenue bien plus dilTicile par tous les obstacles que l'art avait ajoutés à la nature depuis la dernière expédition de l'Angleterre. Sept ou huit cents pièces de canon défendaient le port, la rade et la côte : beaucoup de journaux de l'opposition prévenaient le dey de tous les préparatifs, et doublaient ainsi les difficultés de l'attaque; un grand nombre de généraux étaient même effrayés de l'esprit de la marine, et mettaient en doute son con-

MÉMOIUKS DK MON PÈRE. 325

cours. La valeur de l'armée française, commandée par M. le comte de Bourmont, ministre de la guerre, triompha de tous ces obstacles; et en moins d'un mois Alger, ce repaire de brigands, était en notre pouvoir.

Cette conquête fit tomber entre noire mains cinquante millions renfermés dans le palais du dey, et affranchit l'Europe du tribut humiliant qu'elle lui payait chaque année. ( e glorieux fait d'armes et ses résultats furent tellement appréciés partout, que dans plusieurs pays il y eut des réjouissances publiques pour les célébrer; la France seule, absorbée par les passions révolutionnaires, ne parut pas en sentir le prix ou ne voulut pas le reconnaître.

Peu de temps après, la nouvelle Chambre était cassée avant d'être réunie ; les fameuses ordonnances avaient paru ; le trône s'était écroulé et la branche aînée des Bourbons était fugitive en Angleterre !...

On sait que je n'approuvais pas les mesures qui amenèrent cette catastrophe ; ainsi je ne serai pas suspect lorsque je dirai que Charles X n'avait certainement pas le projet de violer la charte, et encore moins d'y renoncer tout à fait. Un mot de lui, que je crois avoir rapporté précédemment, prouve bien que telle n'était pas son intention.

Il me disait alors « qu'il tenait beaucoup à la charte et qu'il y serait toujours fidèle, d'abord parce qu'il l'avait juré, ensuite parce qu'il n'avait rien à mettre à la place. » Mais il voyait que cette même charte était très-menacée; et plus d'un discours, plus d'un écrit, devaient lui faire croire qu'il pouvait se servir de l'article 14 pour arrêter le mal, et pour con-

solider l'ouvrage de son frère. Son projet, je ne puis en douter, était de revenir sur ses pas aussitôt qu'il aurait pu déjouer les projets des conspirateurs, qui ne cessaient de travailler à renverser le trône et la charte même, parce qu'elle avait été donnée par un Bourbon. Il croyait, et ce fut là une grave erreur, qu'il ne faudrait pas de grands moyens pour l'exécution de ces ordonnances; et l'aveuglement de ceux qui le conseillaient fut tel, qu'aucune mesure de précaution ne fut prise. Quant au crime d'avoir fait tirer sur le peuple, il a ftiit ce qui a été fait par tous les gouvernements qui l'ont précédé, et par celui qui l'a suivi : il a opposé la force à la force. Du moment qu'il a vu que c'était une révolution, il n'a plus songé qu'à épargner le sang français. 11 eût pu assurément, avec dix ou douze mille hommes de troupes fidèles et trèsanimées, repousser facilement à Piambouillel la foule qui arrivait en désordre de l'aris, dans des voitures et dans des charrettes; il eût pu aussi, en se retirant avec ses troupes, et en en ralliant d'autres, se porter dans rOuest ou dans le Midi, et y établir une lutte qui n'aurait pas été sans quelque chance de succès.

S'oubliant, au lieu de cela, pour ne penser qu'à la France, il a voulu lui prouver son amour par un dernier sacrifice : il s'est hâté d'abdiquer et de faire abdiquer son fils; ensuite il est sorti du royaume, et quoique n'ayant presque aucun moyen d'exister, il a généreusement rendu tous les diamants qu'il avait en sa possession, et qu'il aurait pu regarder comme l'héritage de ses pères.

Il a, dans cette terrible catastrophe, montré un calme, un courage, une sensibilité, une fermeté et

MEMOIRES DE M0.\ PEHE. 525

une, résignation que la religion seule peut donner.

II a montré surtout une indulgence bien remarquable et bien touchante; n'accusant personne, et justifiant la conduite de chacun. Cette révolution de Juillet 1850 a été aussi singulière qu'instantanée. En quelques heures, plus de cinq cents barricades, faites avec beaucoup d'art et toutes sur le même modèle, furent élevées dans Paris, ce qui montre bien que la chose était prévue, préméditée, et conduite par des hommes très-capables.

Une preuve de cette préméditation se trouve encore dans l'ordre extraordinaire qui a régné au milieu de ce grand désordre, et qui a réprimé tous les excès si communs dans de semblables circonstances. Quelques pillards ont été fusillés sur-le champ par leurs propres camarades. Cependant, il faut en convenir, bien des objets précieux ont été pris aux Tuileries et à l'archevêché, où il y avait la caisse des pauvres, des vieux ecclésiastiques, et même cent mille francs de l'archevêque, avec les superbes ornements de Notre- Dame : la perte a été là, de plus de six cent mille francs.

Il a été beaucoup dit depuis que, si l'on m'avait cru quelques années avant, et que la garde nationale n'eût pas été dissoute, la révolution n'aurait pas eu lieu. La chose est au moins bien vraisemblable, car cette garde nationale, cette fois comme tant d'autres, eût arrêté la première émeute, au lieu de s'y mêler comme elle l'a fait. J'étais à la campagne lorsque la révolution de Juillet 1850 éclata. Devinant ce que ma position d'ancien ministre de Charles X avait d'embarrassant à la Chambre des pairs, je n'y retournai

point : je fus même plusieurs mois sans y reparaître, et sans vouloir prêter le nouveau serment. Des personnes très-dignes de confiance à tous égards, avec qui j'en causai, me firent sentir la possibilité et même la nécessité de ce serment ; d'ailleurs le procès des ministres se préparait : je regardais comme un devoir sacré de m'y trouver, car d'une seule voix pouvait dépendre leur destinée; ce devoir présentait aussi bien des dangers pour les juges ainsi que pour les accusés : cette raison ne me permettant plus d'hésiter, je retournai au milieu de mes collègues.

J'avais préparé un long discours pour motiver ma cond»iite; mais beaucoup d'autres pairs en avaient fait avant moi; je pensai donc qu'il ne serait plus de saison, je le supprimai et je me bornai à dire : « Messieurs, je me rends à mon poste, en espérant que voudrez bien apprécier les motifs de ma démarche, les motifs de mes délais et les motifs de mon silence. »

On voulut bien les apprécier sans plus d'explicalions, et l'on me reçut avec bonté, en m'approuvant de n'en avoir pas dit davantage.

Je fus quatre mois avant d'aller au Palais-Royal; mais j'étais président de plusieurs sociétés qui me pressaient de les y présenter; j'étais pair de France; j'étais aussi assez proche parent de M. le duc d'Orléans ; j'avais toujours eu à me louer de son accueil. D'ailleurs j'aimais à me persuader que, étranger à la chute de Charles X, Louis-Philippe n'avait accepté la couronne que pour éviter la république; et que peutêtre, comme Monck, il attendait le moment de la rendre à son véritable maître : je me montrai donc chez le nouveau roi, mais très-rarement.

Toute ma vie j'ai été conduit par deux sentiments : par mon attachement à mon pays et par mon attachement à ses légitimes souverains. J'aimais à confondre ces deux sentiments en un, et à ne pas séparer dans mon amour le roi et la France. Le départ du roi Charles X, en me navrant le cœur, ne me dispensait pas de remplir mes obligations de bon Français, et je pensais que je n'en étais pas moins tenu à rendre à mes concitoyens et à mon pays tous les services qui dépendaient de moi.

Je suis certain que nos augustes exilés seraient les premiers à se consoler, je dirai presque à se féliciter, de cette nouvelle révolution, si elle devait accroître le bonheur de la France, ses richesses, sa gloire, sa liberté.

J'imiterais sincèrement leur exemple, mais, hélas! le contraire n'est que trop vraisemblable. Que l'horizon est sombre ! Que l'avenir est effrayant! Que la guerre étrangère et même intestine est à craindre, avec tous ses excès et tous ses maux ! La décadence des mœurs, la décadence des lettres, la décadence de la religion, ont amené la fin de tous les empires; et ces trois décadences, qui ne sont que trop prouvées, ne menacent-elles pas la société française? Elle est dans une sorte d'anarchie qui finira, j'en ai peur, par étouffer la liberté et par ramener le despotisme le plus fâcheux, celui du sabre et des baïonnettes, celui de quelque général habile et ambitieux. *

J'en reviens au procès qui m'avait ramené à la Chambre des pairs et jeté au milieu d'un danger qui n'était pas imaginaire.

L'exaspération était extrême contre les anciens mi-

nistrcs, et l'on menaçait hautement les pairs qui ne les condamneraient pas à mort. Cette exaspération existait dans la garde nationale chargée de nous protéger. Les officiers eux-mêmes disaient : « Nous avons des balles dans nos fusils pour les juges qui ne leur infligeront pas la peine capitale. » La crise était d'autant plus violente qu'elle avait été préparée de longue main. I-es agitateurs voulaient la mettre à profit pour faire une nouvelle révolution en faveur de la république.

Ce fut en présence de toutes ces menaces, de tous ces dangers, de rassemblements de quinze à vingt mille furieux qui assiégeaient le Luxembourg, en ayant la prétention de nous dicter notre sentence, que nous eûmes à délibérer pendant près de deux semaines. La populace annonçait hautement le projet de massacrer les prévenus, et beaucoup de gardes nationaux faisaient entendre hautement leur intention de ne pas s'y opposer.

Ce fut surtout la dernière séance qui fut critique ; elle se prolongea jusqu'à onze heures du soir environ, au milieu de l'attente d'une foule immense, impatiente, animée, et qui exprimait énergiquement ses haines par des vociférations bruyantes.

Lorsque les six cents gardes nationaux qui étaient dans les cours pour nous garder apprirent que le jugement ne prononçait que la peine de la réclusion, lis s'en allèrent en fureur, en s' écriant que nous ne méritions pas qu'ils veillassent à notre sûreté.

Notre retraite n'était rien moins que. facile. La mienne fut heureuse, et je fus reçu par ma famille avec des transports qui me touchèrent beaucoup. On

MÉMOIRES DE MON l'ÈRE. 329

clnit chez moi dans une grande inquiétude; on me pressa beaucoup d'aller sur-le-champ à la campagne et d'imiter l'exemple d'un grand nombre de mes collègues, qui s'étaient décidés à une retraite momentanée; toutes nos maisons étant menacées du pillage. Je demandai à ceux qui me pressaient s'ils partaient aussi; et, sur leur réponse négative, je les assurai en riant que je ne serais pas moins courageux qu'eux et que je resterais.

Je partis cependant le lendemain matin... mais ce fut pour aller à cheval à l'hôtel de ville, où mon fils montait la garde comme grenadier de la garde nationale, et où j'avais un conseil des hospices à présider. Tout ce quartier était rempli de groupes nombreux et de rassemblements très-animés. Je le traversai trèstranquille de corps et d'esprit. Les camarades de mon fils voulurent bien admirer ma hardiesse, et moi j'admirai le souvenir reconnaissant de la garde nationale. En effet, je sus ensuite que cinq ou six cents hommes de cette même garde, qui bivaquaient sur la place du Palais-Bourbon, avaient promis de venir au secours de mes maisons si elles étaient attaquées. Ces maisons avaient été également protégées par la milice citoyenne pendant les journées de Juillet.

Ainsi les choses les plus fâcheuses ont leur compensation. Je fus, dans cette occasion, amplement dédommagé des dangers que je courus par les témoignages d'attachement de ma famille et par les marques de dévouement de mes serviteurs. Le fidèle Masson, celui qui remplace ce bon Raphaël, mort après cinquante ans de services, les plus constants et les plus touchants, et qui marche parfaitement sur ses traces,

voulut absolument venir me trouver au Luxemboursf, dans la dernière séance, pour m'aider à sortir d'embarras si la retraite devenait difficile, ou du moins pour partager mes dangers.

Les ministres jugés étaient retournés heureusement à Vincennes, ce qui avait été extrêmement difticile. Leur salut fut dû en grande partie à M. de Montalivet, ministre de l'intérieur; mais il eut bien des obstacles à surmonter pour réussir. On était convenu de les faire sortir de la prison du Luxembourg, où ils avaient été renfermés pendant notre dernière délibération. Comme tout devait être calculé à la minute, il avait fait mettre sur sa montre celle de son cocher, qui devait se trouver avec sa calèche à une grille reculée du Luxembourg. M. de Montalivet arrive à Iheure dite <ivec les prisonniers, escortés par une compagnie de grenadiers nationaux. Point de voiture!... On l'attendit plus d'un quart d'heure. Pendant cette mortelle attente, chacun désespérait de pouvoir atteindre le but qu'on s'était proposé. Les ministres eux-mêmes se croyaient perdus. M. de Polignac dit en anglais à un capitaine qu'il connaissait : « Nous ne pouvons manquer d'être massacrés. — ^on, répondit l'officier, nous vous défendrons jusqu'à la dernière extrémité, et si nous sommes forcés, vous pouvez compter sur moi ; je vous plongerai mon épée dans la poitrine. »

La conduite de la Chambre des pairs a été des plus honorables; assiégée comme elle l'était pendant quinze jours, il n'a manqué qu'un seul pair, vraiment malade, sur près de cent soixante, quoique beaucoup fussent vieux, infirmes, valétudinaires, et sur ce

nombre quatre seulement ont voté pour la peine capitale, quoiqu'ils fussent menacés de recevoir la mort s'ils ne la donnaient pas.

La peine de la réclusion, trouvée beaucoup trop douce d'abord, fut approuvée peu de jours après, même par les plus violents, qui disaient : « Au fait, les pairs ont bien jugé: s'ils avaient prononcé un arrêt de mort, nous eussions dit que c'était par peur. »

M. le comte de Martignac montra un beau talent, et surtout un beau caractère, en défendant M. de Polignac. Son éloquent plaidoyer, qui dura près de cinq heures, et qui avait été précédé d'un travail très-pénible, l'a rendu malade pendant plusieurs mois^

M. Sauzet, avocat de Lyon, qui n'était point connu à Paris, se distingua en défendant M. de Chantelauze. M. Hennequin, dont la réputation était déjà faite, n'eut pas le même succès en plaidant pour M. de Peyronnet. Il ne connaissait pas le plan du discours de M. de Martignac, qui précéda le sien et qui était le même; il fut obligé de le changer sur-le-champ, ce qui lui nuisit beaucoup le premier jour. Il se releva le second.

Pendant tout le procès, M. de Polignac, qui fit un petit discours très-touchant, fut très-calme; ses collègues parurent absorbés et accablés, surtout M. de Peyronnet, qui cependant parla avec son talent ordinaire pendant près d'une heure.

Il fallut encore beaucoup de précautions pour les transférer sûrement au château de Ham, où ils furent

' Il il deimis succombé à celle maladie, qui s'est renouvelée

renfermés, et que M, de Polignac, je ne sais pourquoi, avait précédemment préféré.

Pendant cette session très-critique, comme on voit, il y eut plusieurs discussions très-importantes : la plus vive de toutes s'engagea sur la proposition Baude, qui demandait le bannissement de Charles X et de sa famille, ainsi que le séquestre de leurs biens. Cette proposition fut très-niodifiée par la commission de la Chambre des pairs, et la session ayant fini avant qu'elle put être examinée par la Chambre des députés, elle resta sans résultat.

Je fis dans cette occasion le discours suivant, qui n'a pas besoin de commentaires, et qui n'eut pas besoin de défenseurs, car il ne fut attaqué dans aucun journal.

CIIAMBRI^ DKS PAIRS

Session de 1830.

DISCOURS DE M. LE DLC DE DOUDEAUVILLE, PAIR DE FR.\NCE, SUR LE PRO- JET DE ICI RELATIF A ClIARIES X ET A SA F.\.MILLE, PRONO>CÉ A LA CnAMIîRE DES PAIRS. DANS LA SÉANCE DU MARDI 19 AVRIL 1851.

(Extrait du Munitenr du 20 avril 1851.)

« Messieurs,

« Depuis plusieurs années, j'ai gardé le silence dans cette Chambre; plusieurs motifs faciles à concevoir, mais inutiles à développer, m'ont fait prendre ce parti ; les collègues éloquents dont nous nous glorifions, qui défendent à celte tribune nos opinions, n'avaient pas besoin qu'une aussi faible voix que la mienne leur vînt en aide dans ces luttes.

MKMOIRES DE MON l'ERE. 555

a Mais ce silence semblerait plus qu'extraordinaire aujourd'hui. Tout se réunit pour m'obliger à prendre la parole contre l'affligeant projet de loi qui nous est présenté, et ma raison, comme mes sentiments, me défendent de me taire.

« Je ne me dissimule pas combien la discussion est pénible, combien la position de l'orateur est délicate; quoi qu'il veuille faire, quoi qu'il fasse, les uns trouveront qu'il en dit trop, les autres trouveront qu'il en dit trop peu; mais c'est un devoir que j'accomplis, et pour Vos Seigneuries comme pour moi, c'est le meilleur des raisonnements et le plus pressant des motifs. Je ne combattrai que la proposition de l'autre Chambre; je laisserai à d'autres orateurs le soin de discuter les amendements et les conclusions de votre commission, dont je me plais à reconnaître les louables intentions.

« N'a-t-il pas le droit d'élever la voix en cette occasion, celui qui, en 1814, commissaire du roi, avec les pouvoirs les plus étendus, n'en a usé qu'avec la plus grande réserve?

« Celui qui, dans toutes les places qu'il a occupées, a empêché toute mesure violente, toute pénible réaction, tout injuste déplacement?

« Celui qui, dans ses proclamations à la suite des Cent-Jours, ne s'est jamais permis le moindre mot offensant contre l'homme extraordinaire dont l'ambition avait couvert la France de lauriers et de cyprès?

« Si je ne me suis pas permis d'attaquer l'Empereur après la Restauration, on me permettra de voir avec douleur qu'on attaque après la révolution de Juillet les princes qu'elle a renversés, et qui avaient succédé

à cet homme célèbre, mais dont la célébrité nous a coûté si cher. ^

a Je n'entreprendrai pas l'éloge de ces princes; mais les faits parleront ainsi que l'histoire : ils diront si depuis 1814 leur règne a été dépourvu de bonheur et même de gloire, s'il y a eu moins de sécurité, moins de liberté que pendant les vingt-cinq ans qui l'ont précédé.

« Moi aussi, j'aime et j'ai toujours aimé la liberté, mais je veux qu'elle n'ait rien de la licence, qui la déshonore d'abord et la détruit ensuite.

« Moi aussi, j'aime depuis bien des années, — j'en ai donné des preuves, — j'aime les institutions constitutionnelles, mais sans les excès qui les feraient haïr et redouter.

« Longtemps témoin des actions, et je pourrai dire des pensées de ces augustes proscrits, je peux, je dois certifier que leurs intentions étaient pures, que leurs erreurs furent involontaires, et mon témoignage n'est pas suspect, car une de ces erreurs, celle qui leur fut le plus fatale, m'a décidé à un sacrifice qui fut bien pénible à mon cœur.

« Dans tous les partis, ceux qui aiment la vérité et qui professent la bonne foi ne peuvent blâmer ce langage.

c< Le brave général liapp, premier chambellan de Louis XVIII, entendant parler de la mort de Bonaparte, versa une larme qu'il ne chercha point à cacher : — a Vous en êtes donc fâché? lui dit le roi. — Comment « ne le serais-je pas? répondit le soldat avec sa loyale « franchise; il me traita avec bonté; je lui étais trèsc< attaché, et il est mort dans l'exil ! » — Personne, je

pense, n"a blâmé, ni celle réponse, ni cette conduite.

« Pourquoi vouloir les poursuivre, ces princes malheureux, jusque dans l'exil où les événements les ont conduits?

« Ils ont cherché, après deux redoutables invasions qui n'ont été faites ni par eux, ni pour eux, — tout le monde le sait, quoique tout le monde ne le dise pas, — à adoucir nos malheurs. Ah ! ne cherchons pas à aigrir leurs infortunes !

c< Respectons l'âge, respectons l'infortune. Qui de

nous voudrait accabler un ennemi vaincu? et quels

ennemis que ceux qui, dans la sévère retraite à laquelle

la Providence les a condamnés, ne cessent d'invoquer

.le ciel pour la patrie qui les a repoussés de son sein!

« Tous les sentiments généreux, dans cette Chambre, sont vraiment français; lés sentiments contraires ne le seraient pas, j'ose le dire, et j'en appelle avec confiance à tous ceux qui m'entendent. Que reviendra-t-iî de ce bannissement proposé, dont le nom seul me coûte il prononcer, et de celte confiscation, — il faut appeler les choses par leur nom, — de cette confiscation déguisée sous le nom de séquestre? Que reviendra-t-il de cette vente forcée de leurs domaines qui sont presque tous composés de forêts? Dans les circonstances présentes, elle sera très-désavantageuse, même pour ceux qui l'ordonnent, car elle fera baisser encore le prix des bois, qui vont perdre beaucoup de leur valeur par l'aliénation des trois cent mille hectares des forêts de l'État.

c( Les mesures proposées à l'égard de ces biens sont beaucoup plus sévères que celles adoptées autrefois pour les biens de la famille de Bonaparte : n'est-ce

pas une grande injustice sous tous les rapports?

« Que dirai-je, ou plutôt que ne dirai-je pas de cet article additionnel sur l'infortune Louis XVI, de cette affligeante improvisation qui aurait exigé du moins bien des jours de réflexion, bien des heures de délibération?

« Ordonner que la mort, que le supplice du premier fondateur de nos libertés, du généreux prince dont l'échafîiud a été la récompense, ne sera plus un jour de deuil pour le pays qui l'a vu périr en frémissant, c'est là une décision que nous n'avons pas le pouvoir de prendre. Ce serait une insulte au pays, qui depuis quarante ans n'a cessé de prolester hautement, constamment, contre cette prétention des révolutionnaires, de l'associer à leur crime.

« Quel est l'homme qui, même en approuvant la première révolution et ses résultats, n'en ait pas blâmé les moyens et les excès, déploré les forfaits épouvantables?

« Et l'on prétendrait absoudre le plus terrible de tous, celui qui a amené tous les autres? Quel est l'homme applaudissant à la révolution de Juillet qui ne tremblât pas, en voyant une pareille détermination ouvrir la voie aux scènes déplorables qui ont déshonoré les sanglantes années de 9^2, de 93? .

« N'est-ce pas là ôter à cette seconde révolution le caractère de modération et d'humanité qu'on a désiré lui imprimer et qu'on paraissait désirer lui conserver ?

« Nos voisins ont fait un jour solennel de deuil du jour qui a vu tomber la tète de leur roi sous la hache du bourreau, et la liberté la plus désirable dure chez

eux depuis plus d'un siècle : la nôtre, commenci'e sous d'aussi cruels auspices, n'a duré qu'un jour. Oaignons qu'il n'en arrive encore autant, en n'adoptant pas ce pieux et louchant exemple, en n'encourageant pas toutes les idées d'ordre, de sagesse, de religion et de vénération pour tout ce qui a des droits à noire respect.

c( Une institution établie sur le crime, — et (luel crime que la condamnation du vertueux Louis XVI ! — ne peut subsister. Elle n'est pas plus solide que l'édifice bûti sur le sable, surtout si ce sable est détrempé de sang.

«Ah! n'essayons pas d'étouffer la douleur, de défendre les larmes, de bannir le remords de la terre; c'est là une entreprise infructueuse : tous les efforts du pouvoir humain s'y briseraient.

« Si, par malheur, nous avons ce lamentable succès, le peuple qu'il faut servir et non flatter, le peuple en serait-il plus tranquille, plus moral, plus soumis aux lois, plus fidèle à ses devoirs, plus heureux enfin?

« Et si nous adoptions cette proposition dont la discussion seule est déjà une calamité, le gouvernement en serait-il plus fort, la France plus respectée, nos Chambres en seraient-elles plus honorables, les esprits plus calmes, les partis plus rapprochés?

a Non, assurément. Cette loi, inconvenante sous tous les rapports, illusoire sous tous les points de vue, produirait des effets tout contraires. Elle inspirerait de l'intérêt pour la famille qu'elle veut poursuivre jusque sur la terre étrangère, qu'elle veut poursuivre même au delà du tombeau.

c( Messieurs, croyez-le bien, cette mesure aigrirait I. 22

les plus modérés; elle éloig^nerait ceux qui sont les ]»!us disposés à se rallier, les hommes de tous les rangs, de toutes les classes, dévoués à leur patrie et voulant l'ordre et la tranquillité. Elle ferait, en un mot, l'opposé de ce que l'on doit tenter pour obtenir la paix, la confiance et la considération.

« Obtenir confiance et considération de la part du pays, c'est là ce que désire la Chambre des pairs, calme par sa nature, stable par sa composition.

« Elle se rendra recommandable à l'extérieur comme à l'inlérieur, en repoussant une proposition que des combinaisons auxquelles elle doit rester étrangère ont fait naître, et que des motifs qui doivent lui être indifférents ont fait accueillir.

« Elle se refusera à prononcer contre trois générations de rois dt^à bien sévèrement punies, elle se refusera, dis-je, à prononcer le bannissement qui n'est jamais prononcé que contre les crimes les plus avérés : le bannissement ne paraîtrait motivé que par la peur, et la nation tout entière désavouerait un pareil motif : depuis longtemps ce dernier mot est rayé de son dictionnaire.

« Ce sont surtout les partisans de la République qui désirent cette condamnation des derniers rejetons de la dynastie qui, depuis des siècles, a procuré tant d'éclat, tant de prospérité à la Erance, et l'a élevée à ce degré de puissance où nous la voyons aujourd'hui.

« Or, nous savons ce qu'a produit la République, il y a quarante ans, dans notre malheureuse patrie, et nous ne devinons que trop ce qu'elle produirait encore . . .

«Mais, rassurons-nous...

c< Le sage et noble refus de la Chambre des pairs épargnera à la France la douleur et l'effroi qu'elle éprouverait en voyant se rouvrir la voie des proscriptions : il épargnera au prince qui nous gouverne la triste nécessité de prendre une décision dans une question que sa position rend si délicate.

« Cette mesure, on ne saurait trop le répéter, est une injure toute gratuite, un acte de rigueur sans objet, un acte de colère sans motif, et nullement un acte de politique, car elle ne changerait rien absolument à l'état des choses et à la situation des affaires.

« La popularité qui n'est pas fondée sur l'estime, l'honneur et la raison, est bien peu durable et bien peu désirable. Combien d'exemples n'avons-nous pas eus sous les yeux, depuis plus d'un demi-siècle, qui prouvent combien passe vite ce fantôme aussi trompeur que dangereux, et combien de victimes, il y a quarante ans, lui ont été sacrifiées!

« La popularité de la Chambre des pairs doit être cherchée, si ce n'est acquise, par votre empressement à adopter tout ce qui peut être utile, par votre fermeté à repousser tout ce qui peut être nuisible, par «votre courage à remplir vos devoirs, quelque difficiles qu'ils soient, quelque pénibles qu'ils puissent être !

« Fais ce que dois^ adriemie que pohrra, » doit être toujours notre devise favorite; c'est le cri de l'honneur. En restant fidèle au sentiment dont il est l'expression on est au-dessus, je ne dirai pas seulement des critiques, mais des événements : on obtient tôt ou

tard, du temps qui détruit tout, excepté la vertu, une justice qui n'en est que plus durable, et l'on vit, quoi qu'il arrive, sans inquiétude, pour mourir sans regrets.

a Oui, respecter l'infortune, ménager la vieillesse, protéger l'innocence, braver le pouvoir injuste, dédaigner la faveur peu méritée, royale ou populaire, c'est là la plus précieuse des libertés; c'eut là le plus saint des devoirs.

« A chaque circonstance difficile, bien des gens nous parlent de la position difficile aussi de la Chambre des pairs; comme cette espèce de circonstance ne sera certainement pas la dernière, je veux faire connaître, à cet égard, une fois pour toutes, mon opinion bien arrêtée. Je répéterai du fond du cœur, pour cette Chambre ou pour moi, du moins, ce que pour la Suisse menacée, il y a trente-cinq ans, disait au grand conseil le vénérable avoyer Steiger : c< Il vaut mieux finir « comme Sagonte que comme Venise. »

« Ce discours a besoin de votre indulgence, je le sens, messieurs; mais cette indulgence ne sera pas refusée à mes anciens sentiments et à ma vieille expérience. Elle ne sera pas refusée à celui qui, dans ce grand et triste procès, car c'en est un véritable, a pris le rôle d'avocat et doit, comme tel, avoir toute la liberté qui protège les paroles d'un défenseur. Oui, in-> dulgence au pair de France qui, dévoué à son pays, dévoué à l'honneur, dévouée la reconnaissance, compte pour rien l'ambition, les calculs personnels, l'intérêt particulier, la vie même si elle n'est pas sans reproches, et n'attache de prix qu'à la bienveillance de ses collègues, qu'à l'estime de ses concitoyens et qu'au témoignage de sa conscience.

MÉMOIRES DE MON PERE. Ut

«Je vote contre le projet de loi proposé par l'autre Chambre. »

A.uxviolentes émeutes du mois de décembre, émeutes dont le procès des ministres fut le prétexte, en succédèrent d'autres au mois de février; celles-ci éclatèrent à l'occasion d'un service anniversaire pour le duc de Derry. Le service devait se faire à Saint-Roch; mais M. l'archevêque, prévoyant ce qui pourrait se passer, le défendit : il eut lieu à Saint-Germain l'Auxerrois, sans que ce prélat en eût connaissance.

La cérémonie se passa tranquillement ; mais au moment de l'absoute, un jeune imprudent ayant attaché au catafalque un portrait lithographie du duc de Bordeaux, ce fait, singulièrement amplifié et commenté d'une manière très-perfide, exaspéra le peuple qui attendait au dehors, et donna aux malintentionnés l'occasion d'effectuer le coup qu'ils avaient préparé.

Ils entrèrent avec fureur dans l'église : ils brisèrent, ils dévastèrent tout et arrachèrent la croix, qu'ils traînèrent ignominieusement. D'autres, pendant ce temps, s'étaient portés à l'Archevêché, qu'ils pillèrent entièrement, et qu'ils se mirent à abattre, en présence de la garde nationale, qui ne put pas ou qui ne voulut pas s'y opposer.

L'ensemble avec lequel cette démolition fut opérée en quelques heures, et le dessein annoncé depuis longtemps de détruire cet édifice, ne permettent pas de douter de l'existence d'un mot d'ordre et d'un commandement supérieur, donnant le mouvement et la direction à ces efforts anarchiques. Le Palais-Royal était menacé : on fit la part du feu, et ce fut l'Ar-

chevêche qui fit, celte fois, les frais de l'émeute.

Ainsi, depuis les événemenls de juillet 1850, les émeutes se succédèrent, presque de mois en mois, et une véritable anarchie régna dans toute la France.

Il ne faut pas se le dissimuler : beaucoup de pays qui avaient élé séduits par notre nouvelle révolution, en voyant les désordres, les secousses, la gène, la misère, le défaut de commerce et l'inquiétude générale qu'elle a produits, en sont fort dégoûtés.

Un des excès qui ont fait la plus fâcheuse impression, même chez les protestants, je le sais par un témoin oculaire, c'est le renversement de la croix : une irréligion aussi hautement aftichée a indigné, a révolté, a éloigné de nous les autres peuples qui conservent encore des principes religieux.

J'ai dit que j'étais à la campagne quand éclata la révolution de Juillet, et je demande la permission de revenir sur les premiers jours de cette révolution, pour consigner ici un exemple de courage et de dévouement qui nous fut donné par une femme.

La duchesse de Liancourt, ma petite-fille, était auprès de nous quand nous apprîmes qu'on se battait, qu'on s'égorgeait à Paris. Les enfants y étaient au collège. Aussitôt elle se décide à partir pour aller les chercher, pour les enlever à ces scènes de désordre que l'éloignement et l'imagination grossissaient encore. Nous frémissons de ce dangereux projet; mais nous jugeons impossible d'en arrêter l'exécution. Elle part, elle trouve sur sa route beaucoup de gens qui fuyaient et (|ui, apprenant où elle allait, taxaient sa résolution d'insensée. Enfin elle arrive à Bondy. Le maître de poste, touché de son dévouement, lui donne

MÉMOTRKS DE MON PÈRE. ôiô

des chevaux jiis()u'à la Ijarrière, avec permission de les garder autant qu'elle le voudrait. Elle descend aux portes de Paris, prend le bras d'un fidèle serviteur, traverse les rues Saint-Martin et Saint-Denis, où, peu d'heures avant, s'étaient engagés les combats les plus acharnés, escalade les barricades, va trouver ses enfants auprès de Sainte-Geneviève, les ramène à la voiture et nous revient le lendemain, à midi, au moment où nous étions assaillis par les plus douloureuses anxiétés, nous demandant quand nous pourrions recevoir de ses nouvelles, car toutes les communications étaient interrompues.

On peut juger de notre surprise, de notre joie, de notre bonheur. Son arrivée fut un vrai liiomphe, car son départ avait causé non moins d'inquiétude que d'admiration. Toute la populalion était aux portos, aux fenêtres; on levait les mains au ciel, on applaudissait— Ce spectacle attendrissant ne peut être peint, mais il a vivement ému nos cœurs.

Nous faisons comme les enfants qui se serrent l'un contre l'autre, en entendant gronder la tempête, et nous cherchons dans les tranquilles douceurs d'un intérieur bien uni, cette paix, cette concorde qui semblent de nouveau quitter pour longtemps nos bords désolés. Dans cette douce position d'heureux époux, d'heureux père, d'heureux ami, d'heureux maître, je tache d'oublier les affaires publiques, et pour oublier aussi l'avenir je m'occupe beaucoup du passé, comme on le voit par ces souvenirs, dont la rédaction m/occupe, sans que je sache s'ils auront jamais d'autres lecteurs que moi.

Lés heures qui sonnent encore pour moi, dans la solitude, pourraient bien être un peu sombres, si je

3Ji MEMOIRES DE MON PERE.

me laissais aller à toutes mes réflexions; mais je les écarte le plus que je peux, autrement il me serait assez pénible devoir que, dans cette terre où, depuis cinquante ans, nous avons fait tout le bien que nous avons pu, qu'au milieu de ses habitants qui, seuls, nous ont fait apprécier l'avantage de pouvoir obliger ])ar notre crédit, nous ne trouvons que l'oubli, l'indifférence et l'ingratitude.

On me fuit avec aulant d'empressement qu'on eu met à Paris à me rechercher ; on me traite presque en ennemi; on se garde bien, par exemple, de me donner une modeste place dans le conseil municipal (|u'on vient d'organiser, et l'on m'ôte la satisfaction, seule récompense que j'avais ambitionnée, de pouvoir compter sur l'attachement de mes concitoyens.

J'en exceple quelques-uns, mais ils sont en bien pelit nombre, et ce sont justement ceux qui nous doivent le moins.

Un de ceux qui se trouvent dans une position différente, vis-à-vis de nous, disait dernièrement, sans être blâmé de ses auditeurs : « 11 faudra bien pourtant massacrer, quelque jour, tous les nobles!... Nous irons rendre ce service à nos voisins de Vauchamps, et ils viendront à leur tour nous aider ici... »

Tout cela prouve peu de gratitude... Qu'y faire? L'homme sensible s'en afflige, le chrétien le pardonne. Soyons chrétiens, il y a tout à gagner à l'être vis-à-vis des ingrats, car le pardon élève l'âme et l'affliction l'énervé.

Heureux, trois fois heureux ceux qui ne pensent pas que tout finit avec nous et qui croient que, dans un autre séjour bien plus heureux et bien plus du-

rable, on trouvera la récompense des bienfaits, la compensation des souffrances, et le dédommagement de toutes les peines !

Je me prépare à me rendre à mon poste, à la Chambre des pairs, dont l'existence est plus qu'incertaine. Maintenant, si l'hérédité succombe, je m'en affligerai dans l'intérêt de mon pays, car je crois que c'est un pas vers une nouvelle révolution, et, par conséquent, vers de nouveaux malheurs ; quant aux prérogatives que ce changement me fera perdre, j'en ai déjà pris mon parti. La vie de patriarche est la seule qui me plaise et qui convienne à mes soixante-six ans; content au milieu de mes enfants, de mes arrière-pelils enfants, je ne penserai pas plus à la perte de la pairie et de mes autres dignités que je n'ai pensé, il y a quelques années, à la perle de mon ministère. Je savais bien que je n'éprouverais pas de regrets, mais je craignais d'éprouver beaucoup de vide après tant d'années d'un travail si assidu et si important. Eh bien, je n'ai pas eu à souffrir de ce far niente. Bref, ces années de grandeur et d'éclat ont passé comme un songe, et j'ai vu venir le réveil avec plaisir.

Je pars donc pour Paris, sans pouvoir prévoir quels seront les événements et quelle sera ma destinée; quant à ma conduite, je crois pouvoir affirmer qu'elle sera toujours celle d'un honnête homme, d'un bon Français et d'un serviteur de Dieu, désirant finir en chrétien une vie honorable, car c'est là le couronnement de tout édifice humain; et toujours prêt à réaliser ce dernier vœu émis par moi il y a bien des années. . . . .•

.yi(j MÉMOIRES DE MON PÈRE.

Jleiireux si mon simple tomlit'aii.

Au lieu de titres qu'on renomme, Porte cet éloge assez beau :

Passant, ci-git un honnête homme.

Monlmirail, ce 1i aoùl l.<5'2.

Me voici revenu à Monlmirail : plusieurs événements ont signalé mon voyage à Paris : ce sont des souvenirs et des pages de plus dans mon livre.

Arrivé le mardi à Paris, j'allai le lendemain au conseil général des hospices, dont je suis meml)re. Le temps, qui était fort beau quand je me mis en roule pour m'yreiidie, était drvenu très-vilain lorsijue j'en sortis, après trois ou quatre heures de séance.

J'étais à cheval et vêtu fort légèrement; je revins chez moi un peu enrhumé, et ce petit rhume devint un gros catarrhe qui dura trois ou quatre mois, avec crachements de sang et autres accidents d'une nature assez inquiétante.

Il y a des gens qui, dans les événements les plus heureux, cherchent toujours le revers de la médaille ; mon esprit a une tendance toute contraire. Elle me porte à considérer dans les choses les plus fâcheuses de la vie ce qui peut aider à les faire supporter et à les faire envisager sous un aspect moins attristant. Eh bien, je trouvai bien des dédommagements à mes maux dans les tendres soins de mon fils, de ma bellelille, de ma petite-fille, la duchesse de Liancourt, et d'un bon et ancien ami, le comte -de Montesquiou, mon beau-frère, qui ne manqua pas un .seul jour,

malgré sa santé et ses occupations, de venir me voir pendant ces trois ou quatre mois de réclusion. Toutes ces preuves d'intérêt et ces marques d'amitié changèrent mes privations en jouissances. Madame de Doudeauville était, de son côté, retenue à la campagne par un catarrhe; elle revint aussitôt qu'elle le put, mais il y avait déjà longtemps que j'étais pris par le mal. Pendant que je languissais, tristement renfermé dans ma chambre, les pairs recevaient des députés la proposition Briqueviile, concernant le bannissement de Charles X et de sa famille. Je fis un discours pour combattre cette proposition ; mais, ne pouvant le prononcer, vu l'état de ma santé, je le fis distribuer dans les cartons des pairs. Quoique le discours dît trèsfranchement tout ce qu'il devait dire, il eut le même bonheur que celui de l'année précédente. Il ne fut attaqué par aucun journal, et cependant plusieurs autres discours du même genre, où l'on avait cru devoir mettre plus de ménagement et plus de circonspection, furent en butte aux hostilités de la presse dynastique et révolutionnaire. Quoique j'aie tâché qu'il ne fût pas la répétition du premier, ce qui était une difficulté de plus, je ne le donnerai pas ici ; c'est le cas d'employer le proverbe latin : Non bis in idem. Je dirai seulement que j'appris de source certaine que mes paroles procurèrent quelques consolations à ceux que j'avais voulu défendre, et justifier cette certitude fut une grande jouissance pour moi.

Ils disaient dans une lettre qu'on me montra, et (jui était datée d'Holy-Uood : « Le duc de Doudeauville est le seul dont le discours ait été à nos cœurs; on sent qu'il partait du sien. »

Au commencement de septembre 1851, le projet de la loi sur l'hérédité des pairs avait été porté à la Chambre des députés. Cette hérédité, très-désirable dans l'intérêt du pays et pour le maintien de la constitution, était même désirée par le ministère, mais il ne se sentait pas la force de la proposer; aussi son exposé des motifs, tout favorable à l'hérédité, concluait à sa destruction.

Je pensai que c'était plutôt une question personnelle qu'une question politique, et que si une trentaine de pairs comme moi renonçaient à cette dignité, les députés se montreraient moins contraires à l'hérédité. Je me décidai donc à donner cet exemple et cette preuve de plus de mon dévouement.

Je prévoyais aussi que si l'hérédité succombait, beaucoup de pairs se retireraient. A mon avis, attendre ce résultat pour prendre une semblable détermination, c'était paraître obéir à l'esprit de parti et à l'intérêt personnel, et je ne voulus pas être du nombre de ceux que l'opinion publique se croirait en droit d'entacher d'un pareil reproche.

Je ne me trompais point ; la chose arriva quelques mois après comme je l'avais pressentie, et je me félicitai beaucoup de la résolution que j'avais prise, nonobstant les remontrances et les représentations de quelques personnes qui voulaient bien s'intéresser à moi.

J'avais, en outre, l'idée que si l'hérédité ne passait pas, la Cliambre des pairs, déjà discréditée et humiliée, ne pourrait plus rien pour le bien, et que moi je ne pourrais plus rien dans la Chambre des pairs.

Enfin, j'avais la crainte, et je l'ai encore, que ceux

qui la composent ne se trouvassent, tôt ou tard, dans des positions difficiles et embarrassantes. Par exemple, si la guerre venait à éclater, elle ne se fera et même ne pourra se faire que par l'emploi de moyens révolutionnaires. Ces moyens, sous forme de lois, seront présentés à la sanction de cette Chambre. Si elle les accepte, elle contribuera à des mesures violentes autant qu'odieuses; si elle les refuse, elle se fera accuser d'être l'ennemie de son pays et l'amie de ses ennemis.

Toutes ces raisons me déterminèrent à écrire une lettre de démission au président de la Chambre des pairs.

i( 10 janvier l.S.l'i.

« Monsieur le président,

« D'après des motifs que j'ai fait connaître à différentes personnes, avant le rapport de M. Bérenger sur la loi de la pairie, je dois renoncer à l'exercice de hautes fondions dont je m'honorais.

« Je le dois d'autant plus que ces motifs me paraissent honorables, et que le parti qui en était le résultat renfermait un sacrifice.

« D'ailleurs, malade depuis près de six mois, je sens que je serais sans cesse, à mon grand regret, condamné à une inexactitude aussi contraire à mon zèle, à mes habitudes et à ma conscience qu'à mes devoirs.

« Je ne me consolerai de ne plus prendre part aux travaux de mes collègues, dont j'ai pendant dix-sept ans été à portée d'apprécier les sentiments et les inten-

ToO MEMOIRES DE MON PERE.

ùons comme les votes, qu'en pensant au noble usage qu'ils ont fait de leur dignité, de leur indépendance.

« La pénible affaire qui vient de leur être soumise, et à laquelle je ne devais pas rester étranger, m'a fait différer jusqu'à présent l'exécution de mes projets.

« Le désir du bien m'avait fait rester à la Chambre; le désir du bien m'en a fait sortir. Ce désir a toujours été, j'ose le dire, l'objet de toutes mes pensées, le mobile de toutes mes actions, et jusqu'à mon dernier soupir il sera l'occupation, l'intérêt, et peut-être le rêve de ma vie. »

DUC DE 1 OUtiEAUVILLE.

Plus d'une personne trouve mauvais et blâme comme une inconséquence qu'on aille aux élections, ainsi que je le fais, pour contribuer à la nomination des députés, et ils demandent si c'était bien la peine de renoncer à la pairie. Je pense que, la Chambre des pairs ne pouvant plus rien pour la chose publique, il était inutile d'y rester; que la Chambre des députés, au contraire, pouvant tout et devenant de plus en plus puissante, il est utile de chercher à la composer le mieux possible.

On m'avait annoncé qu'en prenant ce parti, je me brouillerais entièrement avec le ministère, et qu'il ne pouvait manquer de considérer ma résolution comme une hostilité flagrante contre ses vues, .le ne pouvais le croire, car je me rappelais la mesure que j'y avais mise. La lettre suivante prouvera si je m'étais trompé.

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