MON PERE MINISTRE DE LA MAISON DC ROI
circonstance présente, el l'on en parla au roi. Le marquis de Clermont-Tonnerre, alors ministre de la marine, fut mis à la guerre à la place du baron de Damas; mais il était loin d'avoir soutenu au ministère la réputation que les circonstances lui avaient donnée avant d'y entrer. Le comte de Chabrol-Crouzol, bon administrateur, homme d'esprit et d'une sagesse reconnue, estimé de tous les partis, aimé particulièrement de MoiNSiEUR, fut nommé ministre de la marine. Nous le connaissions depuis longtemps; et madame du Cayla avait soutenu son frère, préfet de Paris, contre les intrigues suscitées contre lui. On ne parla plus de division dans le ministère, et il y régna une union qu'on n'y avait pas trouvée depuis longtemps.
Néanmoins, les murmures contre le ministre de l'intérieur allaient toujours croissant. Le roi, sachant juger les hommes, connaissait parfaitement les défauts et les qualités de son ministre. L'esprit de M. de Corbière lui plaisait dans son cabinet; son originalité l'amusait au Conseil, et il lui trouvait du sens; mais l'indolence ou la répugnance administrative de M. de Corbière portait le roi à vouloir à sa place un homme plus actif et dont il connût le dévouement à sa personne, et les sentiments pour M. de Villèle. 11 faut bien que je dise ici qu'il s'agissait de moi. M. de Villèle, malgré tout ce qu'on pouvait lui dire de M. de Corbière et ce qu'il en pensait lui-même, ne voulait pas prêter les mains à sa sortie du ministère. Compagnons en 1815, et alors les deux drapeaux des royalistes, ils avaient suivi la même route, la même fortune, et M. de Villèle croyait son sort lié à celui de M. de Corbière. Le roi avait pensé que le choix qu'il voulait faire serait agréable
à M. de Yillèle, et les rapports de ce dernier avaient dû nous le faire croire. Sa Majesté, toutefois, ne pouvait enlever à Mo^sIEUR un de ses aides de camp sans lui en parler; il va sans dire que je n'aurais jamais consenti à lui en parler moi-même. Le roi chargea le maréchal Lauriston' d'aller entretenir Son Altesse Royale de la possibilité du remplacement de M. de Corbière, sans lui dire le nom de son successeur. Depuis quatre jours, des circonstances particulières m'avaient empêché d'aller chez madame du Cayla; elle m'avait instruit par écrit de ce qui se passait, et j'évitais alors do rencontrer Moîssieur, tant j'avais de répugnance à la seule idée de traiter directement celte affaire. On peut juger aussi quelle fut la surprise de MoiVsiEUR, qui entendait parler pour la première fois du remplacement de M. de Corbière, et qui ignorait celui qui devait le remplacer. Monsieur n'ayant pas un grand goût pour Lauriston, crut que ce changement était peut-être la suite de quelque intrigue souterraine. La première question fut de demander si c'était du consentement de M. deYilièle : sur sa réponse ambiguë, il blâma ce qu'il ne connaissait pas, et sans demander quel était le remplaçant, il ajouta ■: « Du reste, c'est au roi à ordonner. » Les choses en restèrent là, et je ne voulus plus qu'il en fût question. J'avais déjà mangé plus de deux cent mille francs au service du roi depuis son retour; et, trop fier pour avoir rien reçu, je jouissais de voir que mes ennemis, même les plus ardents, me rendaient sur ce point une entière justice.
' M. (le Laurislon avait dans la poche rordonnance signée par le roi qui me nommait ministre de rintéricur.
MON PÈRE MINISTRE DE LA MAISON DU ROI. 531 Mon père avait monlré à l'adminislration des postes une activité remarquable; et le mond<?lui pardonnait d'avoir accepté une place qu'il remplissait d'une manière si utile au service public. Dans toutes les parties de la France on bénissait son nom comme sa sagesse; des abus étaient réformés, des améliorations sensibles avaient lieu. Cetle administration était donnée pour modèle à toutes les autres. Sans doute", la face des affaires était changée, un avenir plus tranquille s'offrait à la patrie; mais c'était un devoir d'assurer cet avenir. Monsieur n'était pas jugé ce qu'il était réellement; et on ne connaissait pas la force qu'il savait puiser dans sa conscience, quand son caractère se refusait à la lui offrir. Plusieurs espéraient qu'un changement de règne serait un changement de personnes. On croyait que ceux qui le voyaient habituellement, pouvaient prendre sur son esprit plus ou moins d'iniluence; et il est facile de deviner quelles intrigues de tout genre se préparaient. La santé du roi commençait h donner des craintes, et l'on pouvait prévoir le terme rapproché de son existence. Il était d'une grande importance que Louis XVIII eût, auprès de sa personne, dans ses derniers moments, pour ministre de sa maison, un homme doué de l'estime générale : il n'était pas moins nécessaire que le nouveau roi trouvât au ministère de sa maison un homme qui eût sa confiance. Le duc de Doudeauville parut remplir celte double condition, et l'on en parla au roi. Louis XYIII donna la place de grand veneur au maréchal de Laurislon : il l'aimait et il était bien aise de lui assurer une position. Il connaissait si bien les sentiments de MoiNsiEUR par rapport au maréchal que, plus d'une
fois, il m'avait chargé de lui en parler en termes favorables. Le roi voulait donnei à mon père le portefeuille de sa maison ; et comme il voulait aussi que les choses se fissent en règle, il avait fallu amener M. de Villèle à le lui proposer. Je le dis à regret : M. de Villèle, dan^ celte occasion, ne mit point le cœur et l'empressement que j'étais en droit d'attendre de lui, et que le service du roi exigeait. Cependant, grâce à madame du Cayla, le duc de Doudeauville fut nommé, et il n'y eut qu'une voix pour applaudir à ce choix, d'autant plus important, que la maladie de Sa Majesté faisait des progrès; elle avait commencé par une humeur acre et violente qui, fixée à l'un des pieds, causait des ravages effrayants, et inspirait de justes alarmes.
Sa Majesté, depuis quelque temps, voulait aussi me placer d'ans une position convenable. Le roi me traitait avec infiniment de bonté; et en nommant mon père ministre de sa maison, Sa Majesté lui annonça qu'il me donnait toute la partie qui regarde les arts. 11 chargea M. de Villèle de tout arranger, voulant que je fusse entièrement indépendant dans les attributions qui m'étaient confiées; c'est-à-dire ne rendant compte qu'à lui des actes de mon administration. Un voyage indispensable força madame du Cayla de quitter Paris pour quelques semaines, et elle partit, convaincue que tout était terminé. Rien ne l'était cependant; et je ne rappellerais point ici plusieurs circonstances qui me furent pénibles, s'il n'était nécessaire d'en dire quelque chose, pour expliquer la lacune qui se trouve entre le moment où celte place me fut donnée, et celui où j'exerçai ces nouvelles, fonctions. Mon père aimé,