M. DE CHATEAUBRIAND SE RETIRE. Ô
runl que, l'occupation se prolongeant, l'influence des conseils modérés pourrait prévaloir à Madrid. On avait aussi à traiter la question des colonies espagnoles. M. de Villèle. désirait qu'un arrangement volontaire des colonies émancipées avec la métropole, pût s'opérer à des conditions favorables ; le premier effet de cet arrangement devant être de donner à la France le ' moyen de se dispenser de faire des avances au gouvernement espagnol, par les ressources que cette mesure lui procurerait.
Une révolution avait éclaté dans le Portugal. La révolte s'était montrée à Lisbonne. Le 50 avril, sous prétexte de la découverte d'un complot, l'infant Don Miguel avait pris le commandement des troupes, et adressé une proclamation aux Portugais. A la suite de cette proclamation, l'armée portugaise s'était mise en mouvement, et le roi Jean VI, fait prisonnier dans son palais de Bemposta, n'avait dû sa liberté qu'aux soins de M. Hyde de Neuville, ambassadeur de France.
La session de 1825 touchait à sa fin.
L'opposition de droite proposa de supplier le loi de s'occuper de la question de l'indemnité dos émigrés, et de déclarer « que les députés qui seraient promus par le gouvernement à une fonction ou à un emploi inamovible cesseraient, par le seul fait de leur acceptation, de faire partie de la Chambre; mais ils pourraient être réélus. » Devaient être exceptées de ces dispositions les promotions dans l'armée de mer et déterre. La proposition fut repoussée; mais elle eut pour elle une minorité imposante.
On arriva ensuite aux discussions financières. 11 fut d'abord question des crédits pour la guerre d'Espagne j
M. de Martignac fut chargé du rapport. La discussion ayant été très-hostile au ministère, M. de Villèle crut devoir apaiser les soupçons, en désignant une commission spéciale pour l'examen et l'apuration des crédits. La discussion du budget fut aussi très-vive. Les royalistes de la droite se plaignaient que le ministère ne marchait pas assez franchement dans leur sens.
Si l'on est obligé de convenir que tout languissait au ministère de l'intérieur, plulôt par le fait du caractère du ministre qui occupait ce poste, qu'à cause de son -esprit et de ses talents, on doit aussi à M. de Corbière la justice de dire qu'il fit de bonnes choses pendant qu'il fut à la tête du ministère, au sujet de l'Université; et qu'il y neutralisa, autant que faire se pouvait, les déplorables effets du monopole d'enseignement remis entre les mains du gouvernement. II avait été remplacé à la présidence du Conseil de Tinstruction publique par M. l'abbé Frayssinous, si connu par ses admirables conférences; et, toujours étonné luimême des succès qu'il obtenait, autant qu'éloigné des grandeurs dont il était menacé. M. Frayssinous avait pour madame du Cayla l'estime que son caractère devait inspirer à tous ceux qui pouvaient l'approcher.
Le clergé se plaignait de l'état de souffrance où se trouvaient les affaires de la religion attachées nu ministère de l'intérieur. Je disais souvent à M. de Villèle que, quoique cela ne le regardât pas directement, il y aurait faute à lui de jeter le clergé dans l'opposition, et même de s'en faire un ennemi particulier, puisque c'était à lui, M. de Villèle qu'on s'en prenait, de îout. Il avait enfin senti la nécessite de prendre un
M. FRAYSSINOIS MLNISTRE DES CULTES. b^o
parti à cet égard. L'affinité entre les choses de religion et d'éducation publique étant incontestable, le roi eut la pensée de faire un ministère des affaires ecclésiastiques, auquel toutes les affaires de la religion et de l'éducation seraient remises : nul n'était mieux fait pour remplir ces importantes fonctions que M. Frayssinous, dont le caractère, d'ailleurs, plaisait au roi. C'était aussi l'avis de M. de Villèle. M. Frayssinous fut nommé, et il faut dire ici encore, toujours à l'éloge de M. de Corbière, que, loin de se refuser à un arrangement qui lui enlevait une partie de ses attributions, il s'y prêta de la meilleure grâce du monde. On trouva dans l'évêque d'Hermopolis, devenu ministre siégeant au Conseil, le même amour du bien qui avait animé chaque instant de sa vie. Sans qu'il eût rien recherché, en peu de temps il avait été premier aumônier du roi, évèque in partihm, membre de l'Académie française et ministre; encore un peu, il eût été cardinal, et c'est à l'occasion de sa dernière nomination qu'un homme d'esprit, M. Royer-Collard, en lui écrivant pour le féliciter sur cette rapide élévation, lui mandait : « Si j'étais pape, je ne vous laisserais pas venir à Rome en ce moment ^ »
' J'ai [larK-, il y a quelque temps, de M. Royer-Cullard daus une note; mais il m'est impossible de ne pas consacrer quelques lignes à cet homme remarquable sous tous les rapports, dont j'élais loin de partager les o]iinions, mais pour lequel j'avais un attachement smcère.
Du caractère le plus lovai, de l'esprit le plus élevé, il est juste de reconnaître que s'il se trompait, c'était toujours de bonne foi.
Remarquable comme liouune public, d'une éloquence entraînante, M. Royer-Collard avait de précieuses qualités daus l'inlérieur de la lamille; beaucoup d'amour-propre, et une coniia.nce absolue dans sa manière de voir, ne lui laissaient jamais soupçonner qu'il pût se tromper.
Cet orgueil l'cmpèdia longtemps de cour])er la té:e devant le maître
Ma situation auprès du roi avait changé. J'avais pensé longtemps qu'une des premières conditions pour assurer un succès d'où dépendait le sort de si grands intérêts, c'était de me mettre absolument de côté. D'ailleurs, je n'avais rien à envier à personne : aide de camp de Monsieur, traité par lui avec confiance, étant parvenu à le rapprocher du roi, ayant servi plus utilement mon pays que si j'eusse été en place, que pouvais-je désirer et quel rôle eût pu me tenter? — « Mon cadavre politique est la première pierre de l'édifice que nous voulons fonder, » avais-je souvent répété à celle qui s'était associée à mes efforts; et, en
des maitres, le souverain suprême des rois et des peuples; mais du moins il ne nia jamais son existence. Son âme, sous ime apparence assez rude, était trop tendre pour repousser la prière.
Quelques années avant sa mort, un incident terrible lui fit prendre un parti courageux, avec cette volonté de fer si forte contre la douleur.
Une de ses filles, pleine de cette foi et de celte chaleur d'àme qui ne reculent devant aucun sacrifice, allait tous les jours entendre la messe, suppliant rÉternel de lui accorder une mort subite et inattendue, qui, en frappant son père, le fît rentrer dans le giron de rEglisc.
Sa prière fut exaucée; et M. Royer-CoUard, aux pieds d'un digne prêtre, avoua ses fautes, s'humilia, reçut une généreuse absolution, remplit tous les devoirs de la religion, et depuis ne s'en écarta jamais,-
Ses derniers moments furent ceux d'un croyant, d'un chrétien qui cherche dans les secours de TEglise la force nécessaire pour s'arracher à tous les liens terrestres.
Noble exemple que la philosophie a essayé de dénaturer; mais qui restera comme une leçon donnée au monde, et un puissant encouragement.
Je tiens tous ces détails de madame Andral, fille de M. Royer-Collard, femme aussi distinguée par le Cœur que par l'esprit ; et qui adorait son père, sans s'associer toujours à sa manière de juger les hommes et les choses. La noblesse de ses pensées est à la hauteur de son caractère, et elle ne peut supporter la inoindre atteinte ] orlée à une réputation qui lui est aussi sacrée que chère.
Une heure passée auprès de son lit de douleur, m'a permis de recueil lir ces renseignements précieux pour un ami cl pour un chrétien.
?.iON PÈRE :\IINISTRE DE LA MAISON T>U ROI. 527
effet, il lui avait fallu du temps pour parvenir à détruire les préventions qu'on était parvenu à mettre dans l'esprit du roi contre moi : il avait fini cependant par apprécier le dévouement que je montrais à son frère comme à sa personne royale, en cherchant à rapprocher Mojnsieur de lui; et ce prince nous avait les mêmes obligations par rapport au roi.
Monsieur rendait à madame du Cayla toute la justice qui lui était due; il appréciait ses services, et il me savait gré des miens. En apprenant tout ce que les bontés du roi nous suscitaient d'ennemis, quelr quefois le découragement nous prenait; et Monsieur remontait notre courage en nou<ï parlant de sa reconnaissance. Je le voyais toutes les fois que j'avais besoin de lui parler ; mais non pas sans exciter parfois la jalousie de mes camarades, je pourrais dire leur mécontentement, que vint encore augmenter un congé de quelques mois que je me vis forcé de demander, sans pour cela m'éloigner de Paris. Je ressentais dans la tête des douleurs violentes; il m'était impossible de prendre un moment de repos, et il fallait ajouter à tous les embarras de la position, une préoccupation constante. Quelques tentatives plus perfides les unes que les autres furent encore faites inutilement contre madame du Cayla; mais je refuse de parler de ce qui m'était personnel.
Sans doute la route que nous suivions n'était pas ordinaire; et pour que les importants services que nous rendions fussent un jour généralement approuvés, il fallait un succès complet. Des réflexions péni- • blés étaient quelquefois sur le point d'ébranler ma résolution; mais elles finissaient par servir d'aiguil-
r.28 MES MEMOIRES.
Ion à mon caraclère. Je n'osais confier à personne mes trislcs pensées; el je devais surtout les dissimuler à madame du Cayla, qui avait besoin de toute sa présence d'esprit. Quelquefois elle paraissait inquiète de notre position. Je m'effrayais quelquefois moi-même du courage avec lequel elle osait parler au roi, et combattre, presque témérairement, les erreurs de son esprit; parfois affliger son cœur, et vaincre enfin tant de difficultés. Nos souffrances étaient mises en commun comme notre amitié. C'était là seulement ce qui pouvait nous soutenir, et nous fortifier contre Tinjuslice, la malice et la calomnie. Assurer l'avènement de Monsieur au trône, et servir les intérêts de la France attachés à la perpétuité de la dynastie légitime, telle était, je puis le dire, l'idée fixe qui nous poursuivait, et à hiquelle nous sacrifiions tout, hors l'honneur. iMadame du Cayla avait tout ce qu'il fallait pour soutenir une position si difficile; mais la fierté, l'indépendance et la vivacité souvent extrême de son caractère me créèrent à moi-même souvent de véritables obstacles, et me firent passer plus d'un moment pénible.
Il avait fallu, pour remplacer M. de Chateaubriand, un homme hors de toute intrigue, dont la loyauté ne laissât aucun doute; et qui n'offrît à M. de Yillèle aucun sujet d'ombrage ni pour le présent, ni pour l'avenir. Le président du Conseil doit avoir une influence directe sur les affaires de l'extérieur (quoique le roi s'en fût conservé exclusivement la direction); il fallait que le nouveau ministre n'eût pas l'idée de la disputer au président du Conseil. M. le baron de Damas parut être le ministre qui convenait le mieux dans la