AU LIEUTENANT-COLONEL ESPAGNOL LORENTE
« En reconnaissant votre signature, mon cher Lol'ente, j'ai éprouvé un senliment de joie très-vif, et ma famille l'a partagé : elle vous remercie sincèrement de voire aimable souvenir. J*ai souvent pensé à vous, en m'inquiétant de ne plus recevoir de vos nouvelles; je vous sais un gré infini de tous ces détails de famille que vous me donnez; mais, mon cher Lorente, vous avez trop connu la franchise de mon caractère, pour croire que je tairais la vérité à un homme digne de l'entendre. J'avoue donc tout de suite que la seconde partie de votre lettre m'a confondu. Comment, c'est vous, sujet fidèle et militaire dévoué, qui pouvez approuver que l'armée ait imposé à son roi telles ou telles conditions? Pouvez-vous penser que nous ignorions comment votre révolution s'est faite, et l'espèce de nécessité où le malheureux Ferdinand, resté seul, ou à peu près, dans son palais, s'est vu contraint d'accepter et de signer tout ce qu'on lui a présenté. Il est des limites sacrées qu'il n'est jamais permis de franchir; les conséquences de telles innovations sont toujours terribles; malheur au peuple qui les commet! Comment, après l'exemple de nos cruels désastres, n'être pas encore éclairé !
« A vous entendre, tout serait calme, tout serait dans la joie; et vous avez imposé à voire roi un joug, vous servant pour cela des armes qui devaient le défendre! et la nation esi divisée! et l'armée elle-même n'est pas entièrement d'accord ! et le sang a coulé, et il cou-
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lera encore! et déjà des excès de plus d'un genre ont dû vous prouver que l'on ne sort pas impunément de la ligne de ses devoirs! Le devoir n'est pas laissé aux caprices des mortels, il est immuable et ne peut être changé ni altéré... Dieu veuille que l'excès de vos malheurs ne vous fasse pas un jour revenir cruellement sur les illusions dans lesquelles vous semblez être plongé! Sans doute, la nation espagnole est généreuse; aussi elle ne souffrira pas, j'en suis convaincu, que son roi soit devenu, pour ainsi dire, le prisonnier de son armée. Je ne me permets point de juger la conduite de Ferdinand, mais fût-il vrai que, dans l'intérêt des peuples, on eût désiré qu'il eût apporté quelques changements dans son gouvernement, c'était par les représentations qu'il fallait travailler à obtenir ces améliorations; et sous aucun prétexte, il ne fallait employer la contrainte. Gomment avez-vous pu oublier ce principe, base de toute société organisée dans des vues d'ordre et de progrès : Vannée ne peut et ne doit jamais être qu'un corps obéissant aveiajlément aux ordres du chef de l'Etat. Avez-vous songé à l'immense inconvénient d'en faire un corps délibérant?... Et d'ailleurs, si votre roi eût refusé de se soumettre à ces conditions auxquelles on lui laissait la couronne... oseriez-vous bien songer avec moi dans quel effroyable abîme vous vous jetiez?
«Voilà mes sentiments sur votre révolution, mon cher Lorente. Ce mot de révolution, qu'il est impossible de ne pas donner à tout ce qui s'est passé en Espagne, est déjà un cachet de réprobation.
« Je vous écris bien à la hàle, désirant que cette lettre vous arrive par une occasion que je crois sûre. Mais
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encore un mot sur votre siiualion présente. 11 est impossible de faire rétrograder le temps : ainsi, acceptons le moment présent tel que les événements nous l'ont fait. Vos cortès vont s'assembler.
et Dieu veuille leur inspirer assez de sagesse pour vous tirer de la position difficile dans laquelle vous êtes. La constitution proclamée est illusoire : elle est d'une exécution impossible. Croyez-moi; donnez de l'autorité au roi, c'est sur lui que repose la tranquillité de l'État. Les princes de la terre meurent; mais les institutions restent, et passent à la postérité. Je ne doute nullement que les cortès n'aient le pouvoir maintenant d'affermir la tranquillité de l'Espagne. Je désire qu'elles lui préparent un siècle de gloire; mais elles auront, avant tout, à réparer le mal qui vient d'être fait. Il faudra qu'elles fassent rentrer le flot populaire dans les limites qu'il a franchies; qu'elles imposent à l'armée l'obligation absolue d'une obéissance sans bornes; et surtout qu'elles donnent au premier pouvoir de l'Etat, au roi entîn, toute l'autorité qui lui est encore plus nécessaire dans l'intérêt de ses peuples, que dans le sien propre. El tout cela se fît-il, croyez-moi, vous vous repentirez longtemps d'une pareille révolution. Je désire me tromper; mais je le souhaite plus queje ne Tespère. Les grandes assemblées sont presque toujours tumultueuses, et le bruit n'est pas la raison. Vous me demanderez peut-être si, moi, je tiens à la constitution française; je vous répondrai que le roi nous a donné la charte; et que j'irais jusqu'au bout du monde, plutôt que de me soumettre à une constitution, quelque libérale qu'elle fût, qui aurait la même origine que la vôtre.