‹ Mémoires de M. de La Rochefoucauld, duc de DoudeauvilleChapitre 5 sur 112 · DE I8I · texte numérisé non relu

DE I8I

a Français! c'est un député delà Chambre de 1815 « qui croit vous devoir la profession de foi de cetle « majorité que l'on craint parce qu'on l'a méconnue, « et que l'on ne peut attaquer qu'en la calomniant. (« On a tout dit, tout écrit contre elle, tandis qu'on la « condamnait au silence. Il serait coupable de ne pas « le rompre : faire connaître la vérité est un devoir. c< Fidèles à l'honneur et proscrits pour notre roi, « croira-l-on ([ue nous puissions fausser nos serments a ou trahir sa cause! Le roi nous a donné une charte:

' .Itcrivis ces paj^cs sur la table des aides de camp de Monsielu : JClais ce jour-là de service; j'avais été faire une courte visite à madame Récamier : j'y trouvai Rcnjamin Constant. Je parlai du projet que j'avais l'ormé. « Voulez-vous (|ue j'écrive cette profession de foi, me dit Ik'ujamin Constant. — Merci, Monsieur, lui rôpondis-je, j'aurais troj» d'esiirit un jour, et pas assez le lendemain. » Je retournai au Château, et, après avoir, suivant mon habitude, invoqué le ciel, je laissai courir ma plume.

« nous l'avons jurée, et l'on nous accuse d'avoir voulu « renverser cette charte! Je réponds par un seul mot : « nous l'avons jurée. Ce mot est tout pour l'homme « d'honneur, et sa parole devient pour lui un lien «indissoluble... On nous calomnie aux yeux de la <c France, aux yeux de l'Europe !... Sera-ce la nation? c( Nous avons soutenu ses droits avec courage et avec « cette noble indépendance d'un député qui se sou- « met aux lois de son pays, qui veut vivre et sait « mourir pour son roi; mais qu'aucun intérêt perce sonnel ne vient guider en montant à la tribune, « qui respecte les ministres à qui l'autorité est concc fiée, mais qui ne pliera jamais la tête sous le joug «qu'ils voudraient lui imposer; qui aime la vérité et « ne craindra jamais de la dire. Qui a donc calomnié « cette majorité aussi iidèle aux sentiments que l'on « doit à son pays qu'à l'amour et au respect que l'on « doit à son roi'!*..;

« Ce sont ceux pour qui les serments ne sont qu'un «jeu! En se prenant pour exemple croiraient-ils « nous juger?... Non, non, ils se trompent. Quelque « chose qui puisse jamais arriver, nous servirons Dieu « et le roi : ce cri sera toujours celui de notre rallie- « ment; il a été la pensée de notre berceau, il sera « celle de notre dernière heure.

« Pour préparer la révolution qui devait tout bou- « leverser, tout détruire, il fallait rompre les digues ; « il fallait se rire d'une éternité où })eines et récom- « penses deviennent un frein ou un espoir; il fallait « nier l'existence de ce Dieu qui scrute les consciences, « qui souvent tient suspendu le bras prêt à frapper sa « victime, qui oppose une barrière au crime; et, on

« laissant le remords au coupable, prépare d'avance « son repentir.

« Plus de Dieu, plus de roi! Vingt-cinq années « déjà de larmes et de malheurs ont expié un crime « que la nation vit avec horreur. Oui, la nation, cette a nation calomniée par ceux qui trouvent leur intérêt « dans le mensonge; celte nation dont nous avons « soutiînu les droits, les intérêts, les franchises, les « prérogatives; cette nation qui est restée bonne, « quoi qu'on ait fait pour la corrompre; cette nation, c( enfin, devant laquelle nous ne craignons point d'en « appeler de la calomnie... cette nation nous jugera; « et, forts du témoignage de notre conscience, nous « attendons sans crainte le jugement qu'elle portera.

« Les cris des révolutionnaires font notre apologie; « et cet acharnement contre la première Chambre où, « depuis vingt-cinq ans, on ait fait entendre le lan- « gage de l'honneur, de la morale et de la religion, « est un éloge et non une critique.

« Nous n'avons point froissé les intérêts nés depuis « la Révolution : nous avons voulu arrêter la marche « de celte révolution, et opposer la morale à une dé- « moralisaiion absolue, des lois à la démagogie, une « autorité douce et constitutionnelle à un pouvoir ab- « solu et arbitraire; nous avons voulu ramener l'en- « fance à la vertu, etla vieillesse au repentir; nous avons « voulu laisser au roi toute l'autorité que la Charte lui « donne et qui lui est nécessaire; nous avons voulu « entourer son trône d'amour et de respect, en l'apte puyant sur les seules bases qui puissent le rendre « inébranlable; nous avons voulu la légitimité dans « tout ce quelle a de plus sacré : nous lui offrons nos

a cœurs pour sanctuaires, et nos corps pour rempart. « Enfin, nous avons juré la Cliarte, et nous y res- '< terons fidèles.

« Si ce sont là des torts, nous ne craignons point c< de les avouer; nos contemporains nous rendront « justice, et la postérité nous vengera; mais nous ne « demandons ni vengeance, ni récompense; nous avons « voulu le bonheur de notre pays, nous avons tout « fait pour y parvenir; et, fallût-il l'acheter au prix de c( notre vie, nous bénirions encore le ciel s'il ne nous « laissait que ce moyen de l'assUrer à jamais. »

Aussitôt le budget achevé, le ministère, ainsi que je l'ai dit, se hâta de congédier une Chambre qu'il regardait comme la critique vivante de ses pensées,, et un témoin inopportun de ses actions.

Ces députés que le roi avait appelés introuvables ne reçurent plus de leur souverain l'accueil auquel leur conscience leur disait qu'ils avaient le droit de prétendre. Ils en furent profondément affligés, mais ils seront toujours aussi dévoués qu'inébranlables dans leur amour pour le bien : ils gémiront du mal dont ils seront témoins, en osant s'y opposer encore.

Le ministre de l'intérieur, M. de'Vaublanc, fut sacrifié à la fin de la session; et, malgré des paroles formelles du premier ministre qui nous donnaient le droit d'espérer que tout le ministère se retirerait, les autres ministres restèrent en place, à l'exception de celui de la justice, M. de Barbé-Marbois, qui tomba devant les réclamations réitérées d'une grande partie de la France: les choix qu'il a faits dans son passage aux affaires sont demeurés ; c'est un malheur. Il eût été sage de remettre à une année l'in-

vestiture des juges que l'on choisissait alors sans les connaître! La Chambre des députés avait proposé cette mesure: la Chambre des pairs s'y opposa.

Le ministère de l'intérieur devint la récompense du président de la Chambre, M. Laîné, qui avait mis plus d'une fois de la partialité dans les discussions de l'Assemblée en se prononçant dans le sens du ministère contre lîi majorité.

Né au milieu de la Révolution, M. Laîné en a adopté les idées; sans être irréligieux, il a toutes les intolérances de la philosophie moderne; sans être ennemi du roi, il repousse les seules idées qui puissent affermir son trône. 11 n'a pas le projet de s'opposer à la légitimité, mais il travaille contre le successeur légitime, avec autant de zèle que s'il avait la pensée de lui dérober son héritage ou de le lui laisser enlever. Il a soustrait, en grande partie, la garde nationale à l'influence de Monsieur. Cette force bien composée pourrait assurer la succession directe au trône, et c'est pour cela qu'on l'attaque; c'est précisément entre les mains de Monsieur qu'on la craint, et qu'on la combat avec acharnement! Dans l'impossibilité de s'en passer, on cherche du moins à la diviser. Le ministre a cru flatter, par cette conduite, un sentiment que l'attitude constamment respectueuse et soumise de tous les princes de la maison royale aurait suffi pour combattre victorieusement. L'ordonnance rendue à cet égard restera à la honte du ministre qui l'a signée.

Celte mesure, du reste, s'harmonise parfaitement avec le système destructeur que l'on veut faire prévaloir. Vains efforts! tout ce qui est fidèle et dévoué est entré dans la garde nationale; et celle garde fera

parvenir au trône le prince que de vils intérêts voudraient en éloigner!

Monsieur m'a confié le commandement de la 5" légion de la garde nationale de Paris'. L'espoir d'y donner des preuves de fidélité m'a déterminé à accepter cette légion, qui, à tort ou à raison, était accusée d'être hostile au gouvernement de Sa Majesté. Sans doute, l'accusation était exagérée, car pour rendre cette légion aussi bonne qu'elle l'est maintenant, au dire de chacun, il m'a suffi de changer quelques officiers. Celte opération effraya d'abord le maréchal Oudinot, qui crut que tout allait être bouleversé, et que la tranquillité de Paris s'en ressentirait. Il voulut s'y opposer; mais je m'étais tellement avancé qu'il fut impossible de reculer, et je pris avec plaisir sur moi toute la responsabilité. On ignore généralement tout ce que peuvent et tout ce que produisent la persévérance et la fermeté dans l'exécution, quand elles appuient une résolution loyale et réfléchie. Le succès a répondu à mon attente; le bon esprit et le dévouement de la légion pour le roi, et, j'ose ajouter, sa confiance dans son chef, me laissent sans inquiétude pour le jour où les besoins du pays réclameraient ses services.

Si la garde nationale tout entière était ainsi placée sous l'influence de chefs sur la fidélité desquels on pût compter, toute espèce de soulèvement deviendrait impossible en France ou, du moins, serait aussitôt réprimé.

' « Le Roi vous fait une grande gràco, d aie dit Son Altesse Royale. « Si c'est une grâce, ai-je aussitôt répondu, je la refuse; mais si c'est une preuve de dévouement que le Roi ine demande, j'accepte. »

La b^ légion avait repoussé plusieurs de ses colonels.

Bonaparte sentit si bien ki nécessité d'avoir des officiers dévoués qu'il renvoya, lors de son retour, tous ceux qui avaient été nommés par le roi. Sa Majesté revint, et pareille mesure fut inutilement désirée.

Voici l'ordre du jour que j'adressai à la 5^ légion :

« paris, ce II mai 1815.

« Messieurs,

c( Heureux d'être appelé à l'honneur de vous cornet mander, je viens d'abord regretter avec vous le a digne chef que sa santé oblige à donner sa démis- (' sion. Il serait au-dessus de mes forces de le remet placer, si je ne devais être dignement secondé, dans ce cette tâche, par une légion dont on connaît assez le « bon esprit pour qu'il soit superflu de le vanter.

« En vous citant sans cesse votre ancien chef de (c légion comme exemple, en le prenant moi-même c( pour modèle, j'aurai du moins la certitude de ne « point m'égarer. Je sais, messieurs, que j'aurai bien « plus à seconder vos vues qu'à les diriger; et c'est « cette certitude qui m'a décidé à me rendre avec « empressement aux ordres de Son Altesse Royale « Monsieur. En confondant tous nos sentiments, nous « rivaliserons avec les autres légions d'amour pour « notre roi légitime et pour sa dynastie; nous sentice rons qu'elle seule peut assurer la paix dans l'intécc rieur, la paix avec l'extérieur. Nous ferons des vœux ce pour une tranquillité devenue d'autant plus nécesce saire, qu'elle a été cruellement achetée; mais si ce jamais, messieurs, quelque événement imprévu ve-

' Le comte de ilurinais, liculcnànt des gardes du corps du roi.

« nait encore la troubler, nous n'hésiterions pas un « instant à tout sacrifier pour la rétablir. Vivre pour a le roi, mourir pour le roi, c'est vivre et mourir « pour son pays, et pour ses intérêts les plus chers. (( Dieu et le roi, telle est la devise d'un Français fi- « dèle : telle sera la nôtre à jamais! o

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