CHAPITRE VU
Pendant le cours de cette session, le mariage du duc de Berry avec la princesse des Deux-Siciles a été arrêté. Le '25 avril a été célébré le contrat religieux, et la jeune princesse, confiée à M. de Blacas, s'est embarquée pour Marseille.
Le duc de Richelieu a fait la communication de ce mariage à la Chambre, en même temps qu'il a demandé une dotation pour M. le duc de Berry. Cette dotation était fixée à un million; le roi la réduisit, vu les circonstances extraordinaires, à cinq cent mille francs, pendant* cinq ans.
La Chambre a augmenté la dotation du prince; mais M. le duc de Berry a fait écrire par M. de Richelieu qu'il appliquait les cinq cent mille francs en plus (|ue lui votait la Chambre, au soulagement des provinces qui ont souffert de l'invasion.
Maintenant, on entend dire que .la France a joui de quelque tranquillité seulement depuis h séparation des Chambres; on peut répondre que les affaires n'ont marché que par l'impulsion donnée par la Chambre des députés. Eh! qui ne voit l'état de la France depuis que cette influence s'est éloignée?
Les factions relèvent la tête. Le^ bonapartistes et les patriotes continuent leur fusion, dans une commune pensée de destruction. Si l'on on croit des gens qui paraissent bien informés, de vastes complots s'organisent dans toute la France; et les agents de ces associations mystérieuses fondent leur coupable espoir d'une révolution nouvelle sur le mécontentement des ofUciers en demi-solde, des militaires retraités, des soldats licenciés de l'armée de la Loire. Partout circulent des chansons et des caricatures séditieuses, armes toujours exploitées en France avec succès, par ({uclque opposition que ce soit.
Le ministère laisse aller les choses sans paraître se préoccuper en rien des dangers de la position, satisfait d'avoir éloigné cette Chambre qui faisait la force de la royauté, et sur laquelle la France, qui la nomma, pouvait compter pour réaliser l'union de la liberté et de la monarchie.
0 mai.
Les craintes des royalistes ne sont que trop fondées. Aux joies du mariage qui se prépare, viennent se joindre de cruelles inquiétudes. Une dépêche télé, graphique datée de Lyon annonce ce qui suit ;
« Dans la nuit du 4 au 5, un rassemblement d'environ quatre cents hommes a attaqué Grenoble de
LA r.ESTAL'RATIOA. 75.
loiis côtés : les insurgés ont été battus sur tous les points; on a fait un grand nombre de prisonniers; on est à la poursuite des fuyards dans les montagnes. ))
Après une journée passée dans de vives anxiétés, on vient de recevoir par une estafette un rapport du général Donnadieu. Il évalue à quatre mille le nombre 'des insurgés qui ont attaqué la ville : il loue la bravoure et le zèle des troupes employées à la défense; n.ais il n'annonce pas que tout soit terminé.
9 mai.
La proclamation suivante du préfet de l'Isère, M. le comte de Montlivaut, nous parvient en ce moment. VAle a clé aflîchée sur tous les murs de Grenoble.
AUX HAlilTANTS DE LISERE
« Une entreprise audacieuse a troublé un instant la lianquillité de la ville de Grenoble. La surveillance des autorités, les mesures énergiques ordonnées par M. le lieutenant général commandant la division, el la valeur brillante de tous les corps qui ont rivalisé de bravoure, ont dissipé tous les dangers. Cette folle sédition est anéantie; la légion de l'Isère poursuit le reste des insurgés, et la cour prévôtale appellera sur eux, sans relard comme sans indulgence, la peine que la loi applique à leurs crimes. »
10 mai.
On annonce que la cour prévôtale a été saisie de VI. 6
74 MES MEMOIRKS.
l'instruction de l'affaire, et voici une lettre du grand prévôt Planta au général Donnadieu qui donne quelques nouveaux détails :
« Le mouvement d'avant-hier n'est pas une pure tentative bien folle et bien hasardée de quelques jeunes gens étourdis autant que factieux, ameutant des paysans imbéciles, et quelques soldats avides de nouveaux brigandages. Il avait à sa tête un hommtexcessivement fin et adroit, timide par nature et qui ne se serait pas légèrement exposé à de grands périls, sans une forte probabilité de succès. Il s'agit du sieur Didier, avocat, ex-maître des requêtes avant les Gent-Jours, qui a trahi successivement tous les gouvernements que la France a eus depuis vingt ans. Cet homme était avec les brigands rassemblés à Eybens. Il dirigeait tous les mouvements, il se flattait d'une réussite immanquable à Grenoble, et comptait se porter ensuite sur Lyon, Tout annonce donc de nombreuses intelligences avec les jacobins, les napoléonistes, les amateurs de guerres perpétuelles et les hommes qui vivent de révolutions. C'est le moment, ce me semble, de prendre contre eux de grandes précautions et des mesures décisives.
« Auprès de Didier était le nommé Cousseaux, chef de cette faction connue sous le nom de bataillun sacre pendant les Cent-Jours. Cet homme signait comte Berlrandy au bas des réquisitions qu'il frappait sur les paysans.
«Enfin un être fort énigmatique, que l'on qualifiait du titre de général, semblait être un objet de respect de la part de Didier et de Cousseau. Cet homme parlait peu à Eybens; petit, trapu, marqué de petite vé-
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rôle, il était en habit bleu et gilet blanc, et portait un chapeau rond.
« On croyait le préfet parli dans l'après-dîner. On avait la certitude de vous arrêter, ainsi que les diverses autorités, lesquelles devaient être toutes renouvelées; la noblesse devait être emprisonnée, etc. » Le gouvernement a, dès les premières nouvelles, expédié une dépêche télégraphique, portant que le département de l'Isère était mis en état de siège. On a appris de Grenoble que, par une inexplicable circonstance, une partie de la dépèche n'avait .pu être déchiffrée. Le gouvernement, dans l'incertitude des mesures à prescrire, a-t-il voulu laisser prendre à l'autorité l'initiative des plus sévères voies de rigueur? Est-ce une rouerie imaginée pour décliner toute responsabilité?
Quoi qu'il en soit, le conseil de guerre, présidé par M. le colonel de Vautré, a condamné vingt et un individus à la peine de mort. Cinq ont été recommandés à la clémence du roi.
A peine remis de 1 ébianlement causé par celte conspiration qui vient de mettre la monarchie à deux doigts de sa perte, on frémit en songeant à l'imprévoyance du ministère ou à son aveuglement, car il faut croire à l'un ou à l'autre pour éloigner les idées que fait naître la marche tortueuse et fatale de M. Decazes. Depuis l'installation du nouveau ministère, il n»* s'était passé aucune semaine sans que M. de Vaublanc communiquât au conseil les renseignements émanés de sa correspondance, et les sérieuses appréhensions dont Paris, le Dauphiné et plusieurs points de la France étaient le théâtre. M. Decazes recevait
avec une apparence d'incrédulité dédaigneuse ces communicalioiis d'un serviteur fidèle; et il le raillait auprès du roi de ces terreurs qui nélaient que trop fondées.
Entre M. Decazes et M. de Vaublanc les choses en élaient venues à ce point, que déjà le conseil du roi avait été témoin, non-seulenient des dissensions des ministres rivaux, mais encore de leurs violentes querelles. Ainsi, un jour, à propos d'une nouvelle communication de M. de Vaublanc sur les manœuvres séditieuses de Paris et du Dauphiné, une discussion très-vive s'élant engagée entre M. Decazes et M. de Vaublanc; le favori de Louis XVIII s'oublia jusqu'à dire à celui-ci : a Vous n'êles que le minisire du comle d'Artois et vous voudriez être plus puissant (jue les minislres du roi. — Si j'étais plus puissant que vous, s'écria M. de Vaublanc, j userais de mon pouvoir pour vous faire accuser de trahison, car vous êtes, monsieur Decazes, traître au roi et au pays. » Le conseil se sépara sous le coup d'une pénible émolion; et, quelques jours après, le télégraphe apportait à Pai'is la nouvelle de l'insurrection de Grenoble.
xM. Decazes, apprenant que l'insurrection avait échoué, se décida à agir avec une énergie violente, implacable,* comme pour com])enser l'indifférence et 1 incurie qu'il avait mises à la prévenir.
M. de Vaublanc ayant donné sa démission, M. Decazes ne trouva plus de contradicteurs dans le conseil. C'est donc à lui seul qu'il faut attribuer celte cruelle réponse faite au conseil de guerre qui recommandait cinq des accusés à la clémence du roi, et déclarait que
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pour deux autres, il y avait lieu à surseoir, faute de preuves suffisantes :
« Je vous annonce, par ordre du roi, qu'il ne faut accorder de grâce qu'à ceux qui ont révélé des choses importantes.
« Les vingt et un condamnés doivent être exécutés ainsi que David.
« L'arrêté du 9, relatif aux receleurs, ne peut pas être exécuté à Li lettre.
« On promet vingt mille francs à ceux qui livreront Didier. »
Voilà ce que j'ai appris des antécédents de Didier et de ses relations dans ces derniers temps.
Didier avait fait imprimer, sous la République, une brochure d'opposition monarchique portant pour litre: L Eaprit et le rœii d( s Franniis. C'était un appel direct en faveur des Bourbons. Cette brochure avait provoqué, à l'époque où elle parut, des persécutions qui n'atteignirent que l'imprimeur et ceux qui la distribuaient, l'auteur s'étant prudemment lélugié sous le voile de l'anonyme. Plus tard, en 1802, il avait publié un nouvel écrit intitulé : Du retour à la religion, portant en tête une dédicace louangeuse à Bonaparte.
Cette brochure eut un grand succès. Didier était alors lié avec Cambacérès, Fouché, Montalivet, Portalis. Grâce à leur protection, il obtint bientôt une place de professeur à l'école de droit de Grenoble. Mais l'ambitieux Didier n'était pas homme à se contenter d'une existence médiocre et paisible. Il donna sa démission en 1802, pour se livrer à des spécula-
lions commerciales et agricoles dont tout le résullat fut de le réduire à vivre d'emprunts.
Didier songea alors à offrir ses services au duc d'Orléans; il voulut faire le voyage de Palerme; mais avant qu'il eût réalisé ce voyage, survinrent les désastres de la campagne de Russie et le retour des Bourbons.
Alors Didier arriva à Paris pour saluer le pouvoir nouveau, et mettre au jour, par une réimpression nouvelle, sa brochure : L^ Esprit el le vœu des Franc'vis. Les sentiments monarchiques exprimés dans cet écrit et les circonstances dans lesquelles il avait autrefois paru valurent à Didier d'être créé par le gouvernement de la première Restauration maître des requêtes, et chevalier de la Légion d'honneur.
Didier ne se crut pas suffisamment récompensé; et, dans son mécontentement, il retourna à Bonaparte, dans les Cent -Jours; mais Bonaparte le repoussa.
Alors, compromis à la fois vis-à-vis de Napoléon et des Bourbons, compromis même vis-à-vis du parti républicain par des doctrines monarchiques qu'il avait toujours professées, Didier dut cheicher à se rattaclier à un mystérieux parti (jui agissait, dès lors, dans l'ombre. Au mois de Janvier 1816, on vit son nom reparaître dans une conspiration formée à Lyon, conspiration prudemment étouffée. »
Il résulta des investigations judiciaires dont elle fut l'objet :
Qu'il existait une association insurrectionnelle dont lo centre était à Paris, sous la protection immédiate des ministres démissionnaires;
Qu'envoyé par le comité directeur de Paris, Paul