TROUBLES DE JLL\ ET D'AOUT 1S
tous les fils, et la plupart des conjurés ont été arrêtés, dans la journée du 19, à leur domicile. Cette affaire, qui semblait devoir ressortir d'un conseil de guerre, a été renvoyée par le gouvernement à la Chambre des pairs. Il paraît que l'argent avait été largement répandu parmi les conjurés, des promesses de grades avaient été faites aussi aux officiers et aux sousofficiers des régiments de la garde royale. Les véritables chefs du complot sont connus; on a en Ire les mains toutes les preuves de leur connivence avec les conjurés; et pourtant il a été décidé, à ce qu'il paraît, que la procédure ne comprendrait pas leurs noms.
Les lettres suivantes de madame du Cayla ont trait à ces événements (les troubles de juin et le complot du mois d'août).
«Paris, mercredi l^'juin 1820.
« Vous n'avez aucune idée, mon cher vicomte, du découragement où je tombe quand je vois tant de jalousie et d'inimitié autour de moi ! A chaque nouvelle découverte, je me sens abattue! Après cela, sans doute, forte des choses, la tranquillité ordinaire de mon àme reprend le dessus, je pense aussi cà ceux qui me rendent justice; mais il faut toujours un peu de réflexion el, dans ce cas-là, je reste avec un poids sur le cœur loul le temps qu'elle se fait attendre. — Vous avez été bien à mon goût, hier soir. — Mille et mille amitiés. »
« 11 juin 182(1.
« J'espère que vous serez circonspect, cher vicomie; je conçois le désir qu'on aurait d'en finir sur tout
cela, mais il faul bien de la prudence. Il est heureux que l'on emploie les troupes, et que l'on ne les éloigne pas comme au commencement de la Révolution, en s'en remettant à la garde nationale, troupe qu'il ne faut jamais compromettre avec elle-même et avec le peuple; car c'est alors de la vraie guerre civile. Tous ceux qui la commandent ne vous ressemblent pas.
« Le maréchal Macdonald a la grande main, ainsi il sait bien ce qu'il faut faire. Il a de bons régiments sous ses ordres; je ne vois pas encore là de quoi perdre la tête.
« Soyez bien tranquille pour moi, cher vicomte, je resterais seule des mois entiers, sans avoir un moment de crainte. Je suis bien plus inquiète de vous voir avec M. de Vol... allant courir les aventures au delà de ce que vous avez à faire; et puis, rappelez-vous le commencement de la Révolution; la garde nation aie si bonne, ce qu'elle est devenue. Vous ne me parlez pas de la Chambre des députés. Je suis bien aise que mon frère soit à son régiment.
« Ainsi, cher vicomte, point de craintes pour moi; vous avez bien autre chose à penser, et il faut conscr^ ver tout son courage pour le temps où nous vivons. Je remercie mille fois ma vicomtesse d'avoir écrit à mon beau -père.
« Je suis heureuse que le roi soit ferme dans ces circonstances, et qu'il se porte bien. La police me paraît bien mal faite. Il est clair que la minorité légale est devenue minorité factieuse. Parlez beaucoup de moi à madame Récamier. Ronjour, cher vicomte, soyez prudent en pensant à moi. Mille tendres amilic's. »
TROUBLKS DE JUIN ET DWOLT 18^20. 305
« l*;ii'is, ce luei'crcdi 20 ;ioàl 1820.
« M. de B... m'a dit hier que l'on était sur la trace de beaucoup de gens mêlés à ce complot, profond s'il faut en croire les gens bien instruits. Mais quel métier pour ces pauvres pairs d'être juges sans cesse ! Il paraît assez répandu qu'on pourrait bien trouver quelque confrère compromis; mais rien ne transpire sur cela. Les personnes arrêtées se coupent et parlent. Et que dites-vous de ces horribles incendies? Le coup était bien monté. C'est faire les choses en grand. Ce sont des feux pour éclairer leurs odieux comploLs; de grands fanaux à de grandes distances pour de grands crimes! Quels gens! quels projets! quel enfer! M. de T. . . . doit être bien malheureux d'avoir des neveux pareils ! Le capitaine Nanty s'est dérobé à la justice. — On fait une machine qui permettra enfin au roi de reprendre ses promenades très-prochainement. — Dans six jours, j'aurai le plaisir de vous voir, cher vicomte. Mille tendresses à ma vicomtesse quand vous la reverrez. »
« l'iiris, jour de l;i Saint-Louis, KS'iU.
« Le temps est superbe, ce qui fait plaisir à tout le monde. Le fauteuil mécanique du roi ne peut être terminé avant quelques jours. C'est dommage; mais, au reste, Sa Majesté a vu tant de monde depuis deux jours, que le public a pu s'assurer que le roi était en chair et en os, et non pas un mannequin, comme on l'avait répandu parmi le peuple.
ce Beaucoup de personnes doivent venir ici, ce soir, voir le feu. Madame de P... va d'ici chez madame de
laB... aux comédies avec madame deCh... II n'y a en actrice que madame M Ces dames sont inconcevables, rien ne les dérange en ce monde. Les trônes tombant les uns sur les autres ne les font même pas vaciller sur le leur.
« On dit, mais je ne le garantis pas, que l'on a trouvé quatre millions à distribuer aux libéraux de la conspiration. Le jeune deT... dit : a Puisque je suis « perdu, je ne veux pas mourir seul. Je dirai tout. » La procédure durera plus de trois mois, M. Pastoret l'a annoncé. Les pairs vont s'assembler deux fois, et s'ajourneront à six semaines pendant l'instruction.
«Bonjour, cher vicomte, on a regretté de ne pas vous voir hier et moi beaucoup aussi, commevous pouvez le penser. Mille tendresses à ma vicomtesse et à vous. »
Voici des réflexions que j'ai écrites à la hâte, sous la direction d'un cœur qui ne sait rien taire, quand il s'agit des intérêts du pays et de la royale famille qui ne fait qu'un avec lui.
A MONSIElll
« Les moyens les plus décisifs et les plus prompts peuvent seuls prévenir la destruction de la monarchie française, et par suite le bouleversement de l'Europe. Sa vie politique ne tiendra bientôt plus qu'à un souffle, si on ne rend au corps social le sentiment de sa propre existence.
« Il faut étonner les factieux, raffermir les incertains, redonner aux bons une énergie qui commence
TROUBLES DE JULN Eï D'AOL T 18'20. 507
à s'affaiblir, et profiler de la disposition des esprits. Le nom du roi a encore en France un pouvoir magique qui doit être mis promptement en usage; ce qui est possible à Louis XVIII deviendrait peut-être plus tard d'une difficile exécution à Charles X.
« Nous sommes dans l'alternative nécessaire d'agir ou de succomber.
<c II faut d'abord raccommoder la nation avec cet avenir dont on a tant cherché à l'effrayer; et ne plus lui laisser envisager un changement de règne comme un événement qui doit tout bouleverser, et qui effraye par là tous les esprits et épouvante beaucoup d'intérêts.
« Le président des ministres doit faire sentir au roi qu'il est indispensable que MoxNsieur reste au Conseil. 11 doit l'obtenir à toute force. S. A. R. prouvera par cette démarche qu'elle n'est pas étrangère aux affaires de son pays, et que toutes ses opinions sont aussi sages qu'éclairées.
« Il est digne d'un cœur aussi généreux de se laisser rappeler au moment du danger, et de mettre la main au gouvernail, quand le vaisseau de l'Etat est presque
brisé par les secousses terribles qu'il a éprouvées
C'est contre l'héritier du trône que la rage des factieux a surtout rugi. Il suffirait à Monsieur de se montrer pour émousser les traits empoisonnés de la haine; et cette nécessité dagir est devenue, dans les circonstances présentes, une impérieuse obligation. Si Monsieur est le premier sujet du roi, il est aussi le premier soldat de la couronne; il doit la protéger et la défendre sur la tête de son souverain; mais il n'est pas d'une obligation moins absolue de la conserver h l'hérilier de (aiil de rois Cet héritier, il ne s'a])-
partientpas, il est la propriété de l'État qui Je réclame. Il n'y a donc point ici d'abnégation de soi, il y aurait absence lolale d'un devoir sacré. Une résignalion purement passive deviendrait coupable, quand l'intérêt du roi, inséparable de celui de la patrie, commande impérieusement qu'il agisse. Monsifar doit enfin rentrer à la Cliambre des pairs. Des discours dans lesquels ses sentiments et ses opinions seraient peints avec cette franchise qui le caractérise, répondraient victorieusement à d'atroces calomnies. C'est encore à M. de Richelieu à en faire sentir la nécessité. Ses ennemis les plus acharnés n'ont pas osé lui refuser une loyauté à toute épreuve. Aussi, ont-ils cherché surtout à l'éloigner.
c< Il n'est pas permis de remettre. Les pronostics les plus certains d'une chute éclatante et terrible se font sentir. Non-seulement la famille de nos rois se trouve exposée; non-seulement nous périrons en la défendant, mais la France elle-même sera envahie et bientôt divisée; et alors on ne parlera plus que pour mémoire de ce beau royaume dont nos folies, notre aveuglement et notre apathie auront anéanti l'existence.
« Un État ne peut se maintenir sans institutions qui le soutiennent, sans une éducation sagement organisée pour l'enfance, sans frein moral pour la jeunesse, sans une justice ferme et intègre pour l'âge mûr.
« Il faut reconstruire un État qui a vu chanceler ses bases primitives; il faut presque refonder à nouveau la vieille monarchie', que les secousses les plus ter-
* Tous mes écrits ont prouve que je u'onteiulais pas par là m'éisrlcr des lirincipes de 1789 auxquels je me suis toujours associé.
TROUBLES DK JUIN ET DWdlT 18iO. 5it!t
ribles ont ébranlée jusque dans ses fondements; loul est à refaire. On ne peut rien sans M. de Richelieu; mais on peut tout avec lui; et il se rendra devant un parti pris d'une manière irrévocable, parti uni(|uement fondé sur les dangers du moment présent. Cette démarche seule peut sauver l'Etat.
« Il faut aussi s'arracher à toutes ces intrigues qui étourdissent les âmes les plus droites, à ces intrigants qui obscurcissent les choses les plus claires; et après avoir entrevu la vérité dans son entier, marcher avec cette force que rien n'ébranle, lorsqu'ellese puise dans nos consciences.
« Qui peut être plus propre à entendre un pareil langage que celui auquel on ose l'adresser, sans craindre de lui déplaire?
« La première chose h faire avant tout el la plus indispensable, est d'éloigner du ministère des hommes qui joignent k la méfiance vraie ou fausse qu'ils inspirent, une faiblesse effrayante dans les circonstances présentes, une incapacité pusillanime, et surtout tous les préjugés que la Révolution a laissés dans leur esprit, et que la Restauration n'a pu en arraclier. La seconde est d'y faire entrer des hommes que l'opinion presque générale a pris soin de désigner d'avance. 11 faut confier les avenues du trône à de francs loyalistes.
a Loin de froisser aucun intérêt, il faut s'occuper de les rassurer tous; mais on ny parviendra que quand les choses seront tellement stables, que chacun ne concevra plus l'espoir ou la crainte de les voir changer d'un moment à l'autre.
« Une première condition pour rassurer les esprits, serait de faire cesser un des j)rincipau\ moyens qu(î
l'on met en œuvre pour les agiler. Je veux parler des biens nationaux qui établissent une démarcation forcée entre ceux qui possèdent, et ceux qui ont été dépouillés, et qui laissent l'État partagé entre deux nations. Ces biens ont été injustemenl vendus, mais ils ont été acquis à l'abri des lois. L'État a commis la faute; c'est donc à lui seul à la réparer, en dédommageant ceux qui ont perdu. Userait trop long d'entrer dans des détails sur les moyens d'exécution, mai? on ne peut regarder ce sacrifice comme assez important, et d'ailleurs la valeur qu'auraient bientôt repris ces biens, serait un dédommagement.
« Un gouvernement peut-il être bien servi, quand ses propres agents ignorent comment il veut qu'on le serve, quand l'autorité est sans volonté; lorsqu'elle laisse l'esprit des peuples incertain, s'égarer au gré des passions de ceux qui s'en emparent avec adresse, pour l'entraîner avec perfidie? Nous avons, il faut le dire, absence totale de gouvernement; et les derniers événements viennent encore de démontrer celte triste vérité presque jusqu'au ridicule. C'est surtout dans la province qu'il a été effrayant d'en juger. Les factieux le savent tellement bien que même la découverte du dernier complot, découverte qui pouvait avoir des suites aussi graves, n'a effrayé qu'un moment leur constance; et bientôt ils ont repris leur criminel espoir de destruction.
« Cette conspiration découverte n'est que le prélude de la plus terrible catastrophe, si de graves mesures ne sont promptcment mises en œuvre. Dans un moment où la faction, forte de la puissance qu'on lui a donnée, serre ses rangs, unie par les pins exécrables
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serments, et marche contre le trône qu'elle veut renverser, le ministère peut-il ignorer que ses propres agents, dans les provinces, divisent partout les royalistes, tandis qu'il faudrait les rappeler tous, sans distinction, à la défense de la monarchie qui s'écroule?
c( Et qu'on dise encore qu'il n'y a pas perfidie dans les uns, et dans les autres incapacité la plus effrayante! Oui, on peut affirmer que le ministère est encore entre les mains de la même faction, sans que plusieurs de ses membres s'en doutent, et sans que les autres consentent à se l'avouer.
(( Il y a ceux qui veulent la légitimité, et ceux qui la repoussent; telle est la seule division possible à admettre; en mesurant les uns et les autres, on verrait que la légitimité n'a aucun risque à courir, par le petit nombre de ses adversaires qui craignent même d'être comptés.
« Tout gouvernement aura des ministériels autant qu'il pourra en désirer; mais la faiblesse n'enfante que des gens incertains, et presque toujours craintifs et ingrats.
« Que la volonté du gouvernement soit connue î qu'elle soit fixe; et qu'il veuille, le lendemain, ce qu'il a voulu la veille; ou, à force d'inconséquence, il restera tellement isolé, que le trône de nos rois s'écroulera infailliblement.
« Un tableau exact des circonstances présentes ferait croire aux âmes faillies à l'impossibilité d'en sortir; mais rien n'est impossible à l'homme qui sait vouloir.
« Résumons :
« 1° Des hommes éprouvés doivent composer enfin un ministère purement royaliste.
« 2° Monsieur doit rentrer au conseil el à la Chambre des pairs.
a La Chambre des députés peut alors être cassée sans crainte; ces mesures donneront aux royalistes un élan qui ne laissera plus la composition d'une nouvelle Chambre douteuse. (On doit supposer cependant que partout les principales autorités seront royalistes.)
« Bien des choses resteront à faire à ce nouveau ministère; mais le premier pas et le plus essentiel sera franchi.
« Alors seulement la monarchie de saint Louis paraîtra se rasseoir; elle ne sera plus réduite à rougir d'elle-même; elle reprendra noblement son rang parmi les nations européennes, et nous n'aurons plus à frémir pour les jours précieux de nos princes. »
« 20 sftpteinbre.
Enfin, voici une goutte de miel dans la coupe d'absinthe depuis si longtemps penchée sur nos lèvres! Un rayon de soleil surgissant des ténèbres de mort qu'a projetées sur nous l'effroyable nuit du 15 février, un cri de joie après lanl. de gémissements... Ucaurijatl Un enfant nous est né : le duc de Bordeaux a été donné à la France.
Oh ! c'est là un pays bien impardonnable dans son incrédulité religieuse, si elle est réelle, car il n'est pas de nation qui ait vu plus clairement l'intervention de Dieu dans la conduite de ses affaires! C'est toujours au moment des plus grandes difficultés, et alors que la sagesse, l'habileté humaines semblent impuissantes à les dénouer, qu'éclalent ces revirements ines-