LE CONGRES DE VERONE. 59Ô
qui devait y être envoyée était important, et M. de Montmorency attachait un très-grand prix à y aller. Quelle que fût la position sociale de cet envoyé, il va sans dire qu'il devait suivre les instructions qui lui seraient données... M. de Montmorency, sans être opposé à M. de Villèle, différait avec lui sur quelques points; il paraissait au moins en différer, et, plus que lui, il caressait les étrangers. Les étrangers en revanche l'entouraient avec toutes sortes d'assiduités, et, par leurs compliments et par leurs éloges, ils lui inspiraient pour lui-môme plus de confiance et de sécurité.
Depuis quelque temps, la Péninsule se trouvait embrasée; la révolution la disputait à la légitimité, et quelques Français étaient allés soutenir ce commencement d'établissement révolutionnaire. M. de Villèle était peut-être convaincu que la guerre finirait par avoir lieu; et il aurait bien voulu qu'on s'y préparât, tout en souhaitant que les préparatifs devinssent inutiles; mais, comme ministre des finances, il ne voulait pas prendre sur lui la responsabilité d'une entreprise pareille; et cependant le poids des affaires reposait entièrement sur lui. Peut-être encore croyait-il qu'un moyen de rendre cette guerre plus populaire était de s'y opposer plus longtemps.
Ce que je dis et ce que j'aurai à dire dans cette occasion et dans quelques occasions subséquentes du caractère et des hésitations de M. de Villèle ne saurait détruire ni même inculper les hautes capacités que nous avions reconnues en lui, qui le faisaient et le font encore considérer par moi comme l'homme indispensable, comme Ihomme de France le plus propre à
bien conduire les affaires de la France. Quelque dissentiment qui se soit manifesté entre M. de Villèle et moi, mon opinion à cet égard n'est point changée et ne changera jamais; et si, lorsque, sans lui et même malgré lui, nous employions tous nos efforts à le faire arriver à la tête du ministère, j'exprimais pour les talents et le caractère de M. de Villèle une admiration plus complète, ce n'est pas que nous n'eussions déjà remarqué ce que je dis aujourd'hui : c'est que, dans la situation des personnes et des choses alors, il élailnaturel d'augmenter la somme des qualités et d'affaiblir celle des inconvénients; la perfection n'est point de ce monde, et ce n'est pas tout refuser à un homme, que de ne pas lui tout accorder. Dans la distribution des facultés humaines, lepartagedeM. de Villèle m'a toujours paru assez beau pour contenter les plus difficiles; c'est pour cela, et dans la vue des avantages que mon pays pouvait retirer des grandes qualités de cet homme d'Etat, que j'ai employé tout le crédit de ma position, et foute l'influence de madame du Cayla pour contribuer à son élévation. Qui pourrait nous le reprocher? Qui pourrait le lui reprocher à lui-même? La prospérité delà France, sous son administration, nous a justifiés et au delà. Mais, encore une fois, mon admiration pour lui ne saurait être de l'aveuglement, et mon dévouement de la servitude. J'apprécie trop M. de Villèle pour croire qu'il ait pu m'estimer, si j'avais été autrement; et Dieu, en me créant ainsi, ne m'a point créé servi le.
Quoiqu'il en fût donc de la situation des affaires publiques, delà position du Trésor, ou du caractère particulier de M. de Villèle, toujours est-il que, dans