LE CONGRÈS DE YÉRO.NE. Ô'J
un mol de ma tout aimable femme, qui me reprochait de ne pas causer assez souvent avec vous en toute confiance et abandon, me décide à une courte explication.
« Vous avez regretté de ne pas avoir eu un entretien avec moi avant votre départ : je le regrette moimême, et mon opinion personnelle sur la présidence que le roi vient d'accorder à M. de Yillèle vous aura prouvé que, quand il s'agit des intérêts de mon pays et de ceux du roi, je sais faire taire mon cœur. Je vous connais assez, cher et noble père, pour penser que vous m'en estimerez davantage. Un homme, semble avoir été destiné providentiellement à la mission qu'il accomplit en France. Pour qu'il puisse la mener à bonne fin, il faut qu'il ait autant de force et de pouvoir que notre forme de gouvernement permet de lui en confier. Le vicomte de Montmorency est trop bien apprécié de tous ceux qui l'entourent, pour qu'on puisse un instant penser qu'il eût été d'un avis contraire; et tout ce qui est personnel se détruit, s'anéantit dans un cœur aussi généreux, devant des intérêts aussi graves. Les circonstances sont très-graves en effet; et il faut, pour n'être point écrasé par elles, réunir en soi-même toutes les conditions nécessaires pour les surmonter.
a Le roi, en vous envoyant au congrès de Vérone, dans un moment aussi important pour la France et pour l'Europe, vous a témoigné une confiance dont il est permis d'être fier; et M. de Villèle, en opinant pour que vous vous y rendiez, a prouvé à quel point il désirait vous être agréable, et surtout à quel point il comptait sur votre loyauté. C'est un bien grand engagement que vous avez pris; mais aucun de nous ne
doute que vous ne justifiiez toutes les espérances que )a France et vos amis ont conçues de votre mission. Cependant le roi vient de nommer M. de Villèle président du conseil. Vous éprouverez, cheret noble père, un premier sentiment de légère contrariété que vous étoufferez en pensant surtout au rôle que vous êtes appelé à jouer en ce moment. Vous remarquerez à quel point il est nécessaire que cet acte de la volonté du roi soit présenté par vous-même aux souverains, comme une mesure aussi sage que nécessaire et opportune. Ce sont les pensées, les vues, c'est le système de M. de Villèle, que le roi avoue, reconnaît et embrasse hautement et franchement. Croyez que cet acte de la puissante confiance du roi aura des résultats bien plus importants que vous ne pourriez le calculer d'abord. «Mais d'ailleurs n'est-ce donc pas M. de Villèle qui a formé ce ministère? iN?est-ce pas lui qui en est l'àme? N'est-ce pas son avis, d'après vous-même, qui prédomine presque toujours? En un mot, ce ministère, et même un ministère quelconque, pourrait-il aller sans lui? N'était-il donc pas alors indiqué, essentiel, indispensable qu'il en fût le président de droit? Vous concevez ainsi, cheret noble père, combien votre position serait fausse, si vous aviez un instant l'air de n'être pas de cet avis, et combien elle reste convenable et digne, si vous l'approuvez ouvertement! J'oserai ajouter que c'est un devoir : autrement vous sembleriez dire à l'Europe : « Le conseil du roi est divisé. » Par là vous donneriez beau jeu aux cabinets qui travaillent à cette division. Vous ne serez pas même porté à croire qu'il y a quelque inconvénient à ce que la présidence ne soit pas accompagnée de la pairie, et que
cela sera choquant pour la Chambre haule. 11 va de reste qu'il n'y a aucune raison pour que le président du conseil soit nécessairement pris parmi les pairs de France; et qu'il suffirait même que cette Chambre le regardât comme un droit pour que Sa Majesté lui prouvtàl, par cet acte, que sa volonté royale est audessus des prétentions exclusives d'un corps de l'BUat, qui ne peut avoir de prérogatives en dehors de celles qui lui sont réservées par les institutions, et surtout en ce qui touche le conseil de Sa Majesté.
c( Mais, en outre, M. de ^'ilIèle acquiert par là plus d'influence encore dans la Chambre des députés, et véritablement il n'a rien à désirer pour la Chambre du Luxembourg. C'est donc cette mesure, telle qu'elle est, qu'il semble que vous devez soutenir et approuver hautement. Tout ce qui a dans l'âme un peu de générosité vous trouvera ainsi bien plus grand qu'en étant président vous-même. Je viens à la politique générale.
« C'est le moment où il faut lui donner d'autres bases, et ce beau rôle, cher et noble père, vous est en partie réservé; mais ce n'est pas avec de vieux courtisans et des routiniers d'intrigues dont la politique déloyale, égoïste, ténébreuse, toute dépouillée de moralité, n'a jamais vu dans le bien public que son intérêt personnel; dont les vues étroites et intéressées n'ont pas pu ou voulu comprendre encore que c'était véritablement d'un système général qu'il fallait s'occuper pour l'Europe, système qu'ils ont tracé sur le papier, et qu'ils n'ont pas mis en action ; ce n'est pas avec de tels hommes, dis-je, que vous parviendrez jamais à un résultat aussi honorable qu'important; mais, cher et noble père, votre caractère si plein de grâce, si franc,
si élevé, doit avoir un autre succès auprès des souverains; et heureusement pour vous comme pour moi, il aurait peut-être quelque désavantage auprès des cabinets. C'est donc sur l'esprit des souverains qu'il faut agir : il faut élever leurs pensées au-dessus de ce cercle d'idées vulgaires, dans lesquelles on les tient renfermés depuis trop longtemps; il faut leur faire adopter ces hautes et puissantes maximes dont le principe est éternel, et qui deviennent les seules véritables garanties du repos des peuples. Jamais réunion de rois n'a offert, à ce sujet, de plus faciles moyens; et leurs caractères personnels rendent possible aujourd'hui ce qui ne l'eût été dans aucun autre temps peut-être. L'empereur Alexandre est celui surtout vers lequel, dans mon opinion, doivent se diriger tous vos efforts. C'est avec lui qu'il est de notre intérêt de fonder une alliance solide et durable. C'est ainsi que nous pouvons mener l'Europe.
« Mais, dira-t-on, on peut craindre l'accroissement de sa puissance. Si vous lui laissez faire la guerre, c'est bien alors que vous devez craindre cet accroissement, car la guerre est pour lui un moyen certain de s'agrandir. La paix, au contraire, lui laisse une occupation intérieure qui bornerait les vues ambitieuses qu'il pourrait avoir. Alexandre vise maintenant à une gloire plus louable que celle des armes, et je crois que vous pourrez tirer un parti infini de la hauteur de ses pensées. Il a de l'incertitude, il faut le fixer; et, pour cela, lui inspirer une confiance absolue dans nous, dans notre politique et, surtout, dans l'esprit et le caractère de Louis XVUI; lui montrer la France hors de toute ambition particulière, et décidée seulement
à maintenir l'intégrité de son territoire, et à travailler à la paix générale. Si vous me demandez quel serait, en résumé, le résultat que je voudrais que l'on obtînt du congrès; le voici, tel que je l'entends :
« 1° Faire reprendre à la France la place qu'elle doit occuper parmi les puissances de lEurope.
« 5!" Justifier cette noble France, si longtemps calomniée aux yeux de l'étranger, vraiment égaré sur ce point, par les actes et les écrits de la faction révolutionnaire; montrer le véritable esprit de la nation; apprécier et faire connaître les sentiments réels des Français; prouver que, malgré l'influence et les écarts antérieurs, il reste en France assez d'éléments d'honnêteté, de force, d'amour du bien public, pour que ces éléments soutenus et mis en action, puissent encore arrêter les efforts d'une révolution plus menaçante naguères qu'elle ne l'est aujourd'hui que son mouvement est comprimé.
ce 5° Ce sont les ambassadeurs étrangers en France qui travaillent constamment à représenter notre pays ■ comme entièrement livré aux idées révolutionnaires; tandis qu'il est vrai que ce n'est qu'un petit nombre de factieux qui ne trouvent même les moyens de s'agiter et de faire quelque illusion, que quand ils sont protégés et encouragés par des influences plus élevées; donc, ouvrir les yeux des souverains sur les intrigues de leurs cabinets, sur la marche perllde de leurs agents Est-il possible de parvenir jamais à étouffer complètement les agitations de l'intérieur, tant que nous aurons parmi nous des agents occupés sans cesse à les fomenter? Est-il digne, est-il convenable, est-il possible que la France soit obligée de souffrir,
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dans ses propres affaires, l'intervention cachée et quelquefois visible des ministres étrangers? Et encore je passe sous silence les différentes suppositions qui ont été faites précédemment par rapport à leurs liaisons, et même à leurs intérêts.
« 4° Eveiller surtout l'altention des souverains sur la politique de l'Angleterre, politique toute de troubles, d'envahissement et d'exclusion.
« 5° Obtenir des garanties contre une plus longue oppression des Grecs; mais éviter avec le plus grand soin tout prétexte de guerre pour la Russie; convenir qu'il viendra peut-être une époque à laquelle il sera de la dignité comme de l'intérêt de l'Europe de ne pas souffrir chez elle un pouvoir aussi absurde et aussi tyrannique que l'est celui des Turcs: mais que le moment n'est pas arrivé, et que les mesures à prendre quand il sera venu, doivent être prises d'accord.
« 6° Tendre à l'évacuation du Piémont, que menacent l'accroissement, la persévérance et le jeu caché de l'Aulriche; faire diminuer les subsides imposés à Naples; demander la retraite d'une partie des troupes d'occupation, en en laissant assez, toutefois, pour répondre à une révolution toujours menaçante dans ce
pays-
« 7° Apprécier l'état de l'Espagne; faire juger si les elforts sortis de son propre sein sont suffisants, ou s'il convient de porter à la cause monarchique un secours direct et extérieur; s'il est impossible de rien attendre d'efficace des efforts isolés des royalistes espagnols, une grande intervention semble devoir être mise en avant.
c( (S" Et, j'y reviens encore, chercher surtout à éta-
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blir entre les souverains, pour le bonheur des peuples, unité de pensées, de sentiments, de volonté; les tenir en éveil contre la marche de leurs agents, et contre les ressorts de la politique anglaise; enfin, leur inspirer pour la France l'estime et la confiance qu'elle mérite, car c'est la France qui doit être le point d'union, de force et de sécurité pour toute la famille européenne.
« Voilà toutes mes pensées, cher et noble père, comme tous mes sentiments. Vous devez de l'indulgence aux unes, de bons conseils aux autres, et vous rendrez justice à un cœur qui vous est tendrement attaché. »