A M. LE VICOMTE DE MONTMORENCY
M:MSTttE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES AU CONGRÈS DE VÉl.OXE.
'( Paris, 25 septembre, 1822,
« Je reçois à l'instant même votre lettre tout aimable, cher et noble père, et comme je sais qu'un courrier va vous être expédié, je veux vous répondre sur-le-champ quelques mots, et vous remercier d'abord d'une amitié à laquelle .vous me trouverez toujours extrêmement sensible.
a Vous me faites un reproche qui n'est pas fondé. Qu'aurais-je pu vous dire? Vous parler de mes prévisions sur la présidence? vous ne les eussiez point partagées, à ce que je vois; et, comme un cœur facile vient toujours au secours d'un cœur qui souffre, vous eussiez voulu me prouver que j'avais (ort; je n'avais qu'une opinion à vous offrir; il était donc bien plus simple de me taire, en cherchant moi-même à m'ha-
bituer à une pensée qui pouvait vous être péiiilile, et quoiqu'il pût m'en coûter, car vous savez qu'il n'y a pour moi qu'un seul motif et qu'un seul but : le service du roi et du pays.
« Vous désirez connaître sur le fait de la présidence les idées de mon père, qui vous envoie mille amitiés. 11 pense comme moi que la nomination d'un président du conseil était indispensable, et qu'il était bien difficile qu'on en choisît un autre que celui qui avait formé ce conseil, et qui, de fait, en était déjà le chef. Le résultat d'ailleurs est déjà tel qu'il n'est plus possible d'en nier les salutaires effets.
a Vous faites à M. de Villèle un reproche qui n'est pas plus fondé. Supposez (ce que j'ignore) que le roi lui en eût parlé, en le lui confiant, comme à vous, pouvait-il en parler plus que vous qui n'en aviez rien dit? Je puis vous garantir que ce n'est pas, certes, un sentiment d'ambition personnelle qui l'y a porté; il eût bien plutôt travaillé à s'en éloigner lui-même; il était peut-être le seul du conseil qui ne le désirât pas; mais, encore une fois, il n'était pas libre de trahir la confiance du roi. Je vous répéterai toujours qu'il y a des gens à qui vous vous confiez, et qui vous font bien du tort ; ce n'est pas à votre gendre, malheureusement; il se tait le plus souvent avec vous ; c'est ce qu'il a de mieux à faire, convenez-en; et à sa place, vous en feriez autant. A votre entrée au ministère, il n'en était pas ainsi ; mais je vis bien vite que vous n'éloigneriez pns de vous ce petit cercle dhommes qui vous entourent, et qui, seuls, font tout le mal. Ma voix aurait crié dans le désert; il me serait peut-être trop facile de vous prouver que plus d'une fois mon cœur ne fut pas
généreux à demi; mais il me suffît de pouvoir me rendre cette justice à moi-même; je ne chercherai jamais à me la faire rendre par d'autres, même par vous.
M Hier soir encore j'ai causé longtemps de vous avec M. de Villèle, et je vous assure qu'il vous serait facile de vous entendre, si vous le vouliez; mais il faudrait pour cela vous séparer d'un entourage qui a sur vous bien plus d'influence que vous ne le supposez vous-même. Je devine le langage différent qui vous sera tenu de tous les côtés; vous le repousserez d'abord, parce que votre noble cœur vous y portera; mais il n'en aura pas moins fait une impression qui se reproduira plus tard, je le crains.
« Ces inconvénients que vous croyez apercevoir dans la présidence ne sont, permettez-moi de vous le dire, que dans quelques imagmations ; et les avantages sont positifs et immenses. J'ignore si vous vous faisiez assez d'illusions pour ne pas voir la situation vraiment fâcheuse dans laquelle nous nous trouvions naguères; mais j'avoue que j'en étais vivement alarmé. Tous les obstacles ne sont pas et ne peuvent être, si promptement levés; mais il est vrai de dire qu'ils s'aplanissent tous les jours, et qu'enfin nous marchons, ce que nous ne faisions pas.
« Je regrette cette fin de lettre au roi, et cette autre lettre à M. de Villèle dont je n'ai pas même encore entendu parler. Pourquoi vous regarder comme personnellement atteint dans un acte si évidemment utile au pays? J'aurais désiré, tout au contraire, que vous l'eussiez loué hautement, approuvé, presque conseillé. Je voudrais que, partout, mon beau-père jouât un rôle digne de son noble caractère.
« Je vois avec peine qu'une des choses que vous regardez comme ne devant être qu'effleurée, est précisémeijt une de celles que je regarde, moi, comme fort importante à traiter dans les relations particulières; je yeux dire celle des ambassadeurs étrangers chez nous. Cette question, bien grave, dans ma pensée, tient à notre dignité comme à notre repos. Il me semble qu'il serait urgent de ne pas la perdre de vue.
« Je m'effraye que vous voyiez si peu l'empereur Alexandre; c'est sa conquête qu'il serait important de faire, et que je vous souhaite de tout mon cœur. On pourrait compter sur lui bien plus que sur l'Autriche. Dans mon opinion, c'est sur la Russie que nous devons appuyer principalement notre politique; et c'est la France qui doit être le lien indissoluble du traité européen qui enfin permettra d'enlever tout espoir à l'esprit révolutionnaire.
« Je n'ai pas trouvé M. de Villèle aussi éloigné des secours, quant à l'Espagne, que vous paraissez le supposer. C'est d'ailleurs mon opinion positive (et vous savez que je ne la tais à personne, lorsque je crois utile de la dire), que la guerre faite par nous, depuis du temps, comme quelques gens y poussaient, jeût été falale. Je crois que nous ne devons point faire de cette affaire une cause personnelle, mais bien une cause d'ordre social, d'utilité, de dignité, de devoir général. C'est ainsi que je l'envisage, et ce qui me fera répéter sans cesse qu'il faut convaincre les souverains que, partout où la révolution essaye de lever la tête, ils doivent se réunir pour la comprimer.
« Adieu, cher et noble père, l'oint de démission et accord parfait. Tout le monde y est disposé, et vous
devez être comme tout le monde. Mais je vous dirai avec la même franchise que, quoique vraiment touché des sentiments exprimés dans votre lettre, je n'y vois pas, malheureusement, assez de dispositions à cet accord parfait qui me paraît si désirahle.
«Adieu, je vous embrasse tendrement et respectueusement. »