A M. LE YICOMTE DE MONTMORENCY
MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES AU CONGRÈS IiE VERONE.
.( 25 octobre 1822.
« Malheureusement vous ne croyez pas toujours votre gendre dans les choses qui contrarient vos idées; aussi le sujet dont je viens vous entretenir est tellement grave, que je vous supplie de m'accorder une entière confiance. Quoi que Ton puisse vous dire ou vous écrire par le même courrier, veuillez n'ajouter foi qu'à mes paroles. Vous connaissez assez, je l'espère du moins, ma loyauté pour croire que je suis incapable de vous tromper; et vous me supposez peutêtre assez clairvoyant pour ne pas me tromper moimême, surtout sur les choses que je vous donne comme certaines. D'abord il est impossible d'être plus aimable et dans des dispositions plus parfaites que M. de Villèle ne se trouve vis-à-vis de vous : extrêmement content de ses rapports comme de sa correspondance avec vous; sentant que votre présence est indispensable là-bas, et cependant désirant votre retour; bien décidé à établir avec vous les relations les plus amicales et les plus francités; n'ayant après cela aucune idée d'envahissement sur votre mi- VI. 27
nistère, pas la moindre; désirant et voulant s'entendre surtout avec vous. S'il n'en était pas ainsi, ce que je suis loin de prévoir, rappelez-vous, cher et noble père, que ce serait entièrement votre faute, car je connais trop bien les dispositions, d'un côté du moins, pour pouvoir m'y tromper. Ce préambule était nécessaire : veuillez bien y ajouter foi sans restriction. Vous devez avoir pu juger que, sans aucun intérêt personnel, je n'avais qu'une pensée, qu'un besoin : c'est le bien de mon pays, et il y va ici de son repos, de son bonheur, de sa gloire, de la vôtre enfin. Une immense responsabilité pèse sur M. de Villèle. Il est simple, il est de droit qu'il tienne à son système, à ses idées; mais ici encore (et j'en juge d'après lui du moins), vous êtes, dans ce moment, parfaitement d'accord, et il se loue constamment de la manière dont vous secondez ses vues; il met dans sa correspondance un soin et une exactitude que vous devez remarquer.
« Je vous mandais, il y a quelque temps : votre ministère a besoin d'être organisé : j'étais loin de me tromper, et je ne prévoyais pas que des abus inouïs de lellres seraient bientôt commis. Votre ministère n'est
pas à vous et M y commandera tant que vous
n'aurez pas réformé quelques hommes ! Il est téméraire de conserver pour intimes les intimes de ses prédécesseurs. M. de Villèle vient de se trouver dans la nécessité de prendre, jusqu'à votre retour, quelques mesures commandées par la nécessité comme par l'intérêt du pays; et celui môme du portefeuille dont vous êtes chargé. Il faut que tout marche, et il est impossible de se dissimuler que nous n'en étions pas là, il y a quelques mois.
« Il m'est revenu que vous étiez loin d'avoir fait des frais inutiles vis-à-vis des souverains, ce qui m'a charmé; continuez, cher et noble père; c'est là ce qui seul pourra assurer vos succès et ceux de votre importante mission. Mais arrivons à la grande question, celle sur laquelle il m'est pénible de vous éclairer ; c'est un devoir que mon cœur m'impose vis-à-vis de vous, et ma conscience vis-à-vis de mon pays. Jen'hésite pas.
« Il y a contre vous une puissante intrigue pour vous amener, par n'importe quel moyen, à donner votre démission; et l'on se servira, pour y parvenir, des voies les plus détournées, et de ceux même, parmi les gens qui vous aiment sincèrement, dont on sera parvenu à faire des dupes.
« Cette intrigue, grâce à Dieu, échouera; mais il est indispensable que vous la connaissiez telle qu'elle est. On veut votre place, à quelque prix que ce soit :
on la veut pour M. de B qui ne paraît pas : les
autres jouent pour lui, espérant se servir, un jour, dans leur intérêt, d'un homme qu'ils auront amené au ministère. Ils échoueront pour le résultat; n'allez pas donner le moindre fondement à leurs démarches, ni à leurs espérances, en écoutant le perfide langage de leur amitié, et de leur désintéressement pour vous. C'est une intrigue de cour que favorisent cependant des influences étrangères, jalouses de voir la France marcher tous les jours vers une situation tranquille.
« Dois-je vous dire que ceux que vous croyez le plus vos amis ou amies donnent dans cette coupable menée? Le ministère, disent-ils, ne vous va pas; M. de B est le seul homme qui puisse défendre
les intérêts et la gloire de son pays ; et c'est le ministère de la maison du roi qui vous convient ; donnez-leur un démenti, et prouvez que les intérêts de la France, de son repos, de sa gloire, de ses rapports vis-à-vis d'elle-même et vis-à-vis de l'étranger, que les intérêts de la morale et de la véritable politique, les garanties réciproques nécessaires, les rapports des différentes puissances, les devoirs imposés par l'intérêt commun, que les intérêts enfin de la Sainte-Alliance, de cette si noble, si utile et si belle institution, ne pouvaient être confiés à des mains plus dignes de les faire valoir que celles de l'heureux descendant du premier baron chrétien.
a Selon moi, ce qu'il faut demander toujours et avant tout, ce sont de nouvelles bases à la politique de l'Europe; le traité de la Sainte-Alliance, devenu règle positive de conduite pour tous les souverains; toutes les questions traitées par l'intérêt général , et non par l'intérêt particulier; toutes les puissances suivant la même règle de conduite et forcées à marcher ensemble et parfaitement d'accord; une décision prompte prise pour l'Espagne comme pour le Portugal ; et enfin un système général, absolu et positif, en dépit de tous les cabinets, et par l'entremise seule des souverains. C'est en mettant leur loyauté en jeu; c'esl en parlant à leur âme que vous réussirez. Quel rôle important et utile jouera enfin la France replacée parmi les nations, comme puissance influente! et quelle influence conservai rice et régénératrice! quel noble rôle aussi aura joué celui qui aura été chargé de la représenter, en discutant les intérêts de l'Europe! « Croyez, etc., etc., etc. »
M. DE MONTMORENCY ET M. DE VILLELE. 41Ô A M. LE VICOMTE DE M0NTM01\ENCY