CONSPIRATION DE GRENOBLE
après, le 28 avril, il était mandé à Besançon pour présider le conseil de guerre devant lequel allait comparaître le général Marchand.
Le général Dunnadieu n'attribuait pas <à un simple effet du hasard le choix qu'on avait fait de sa personne pour composer un conseil de guérie, à soixante lieues de la division militaire qu'il commandait.
Dans celte circonstance, le général ne prit donc conseil que de son dévouement au roi, pour désobéir aux injonctions du ministère. Il répondit que Grenoble réclamait impérieusement sa présence, et qu'il attendait de nouveaux ordres.
Le duc de Berry venait d'épouser Marie-Caroline, fille du roi des Deux-Siciles. La jeune princesse arrivait en France; les troupes s'échelonnaient de Marseille à Paris, sur les princijaux points que devait parcourir le cortège; le 4 mai, au jour naissant, line partie de la garnison de Grenoble se mettait en marche pour Saint-Vallier, Vienne et Lyon. Déjà le maréchal de camp, le chef d'état-major et ses officiers avaient pris les devants.
C'était la nuit suivante que Didier avait choisie pour Texécution du complot. Par la seule fermeture de ses portes, (Grenoble était à l'abri d'un coup de main. Didier le savait : aussi s'étail-il ménagé dans la place de nombreuses intelligences sur lesquelles il comptait pour seconder le mouvement extérieur. Au signal convenu, maîtres du mot d'ordre que la trahison d'un sous-officier leur avait livré, les libelles de la ville marchaient sur la porte de Bonne, et l'ouvraient aux assaillants, après avoir surpris et désarme; le poste.
L'éveil, néanmoins, avait été donné. Le 4, à midi, un habitant de Grenoble, M. de Chichiliane, remettait à M. de Montlivaut une carte à jouer sur le dos de laquelle on lisait ces mots :
« N'êtes vous pas instruit, à Grenoble, de ce qui doit arriver ce soir? On doit faire des feux sur la Bastille, et toutes les communes marcheront sur la ville pour s'emparer des autorités et changer le gouvernement. «
M. de Montlivaut répondit froidement à cette communication a qu'il n'y aiait rien à craindre, que tout était tranquille. »
D'autres avis parvenus à la préfecture, dans le courant de la même journée, furent acceptés avec la même indifférence : aucune mesure ne fut arrêtée; et, le soir, M. de Montlivaut parcourait, en famille, la promenade du Cours, affectant une gaieté, une insouciance, un laisser-aller pou en harmonie avec la gravité des circonstances, et le décorum administratif.
Au même moment, le premier adjoint faisant fonction de maire, en l'absence du marquis de la Valette, retenu à la Chambre des députés, M. Beyle, envoyait sa démission au préfet, et laissait la direction des affaires municipales entre les mains du deuxième adjoint, M. de Saint-Maurice, qui, à onze heures du soir, ignorait encore cette retraite inattendue.
Jusqu'au dernier moment le préfet, malgré les avis qui lui arrivaient de toutes parts, nia qu'il y eût rien de sérieux ni d'inquiétant dans cette conjuration; acceptant, sans autrement y prendre garde, la proposition que lui fit M. de Vautré d'envoyer dix hommes et un sergent pour avoir raison des insurgés. .
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Cependant des exprès arrivent des communes voisines, annonçant que de nombreuses bandes armées occupaient les environs de Grenoble, et qu'elles s'avançaient vers la ville. De toutes parts arrivent des avis qui ne peuvent laisser aucun doute sur l'imminence du danger.
Après avoir, eu quelques mots, concerté avec le préfet et le chef de police les premières mesures nécessitées par d'aussi graves révélations, le général sortit à la hâte pour regagner son hôtel, où lattendaient le baron de Vautré et quelques autres oflîciers supérieurs.
A cinquante pas de la préfecture, le général rencontre un jeune homme qui fit un brusque mouvement pour l'éviter. Surpris, et par instinct plutôt que par réflexion, le général s'avance résolument audevant de l'inconnu : celui-ci, par une manœuvre opposée, cherche, encore une fois, à esquiver celle rencontre. Ces allures embarrassées provoquent les soupçons du général. 11 saisit le fuyard au collet et, le traînant devant le café où il l'avait aperçu d'abord, lui demande quel motif lui fait ainsi redouter son approche. Le jeune homme se trouble, balbutie quelques mots, avoue qu'il est officier à la demi-solde. La poignée d'un sabre brillait sur sa poitrine à travers l'ouverture de la longue redingote dont il était vêtu : le général l'examine de plus près, et lui trouve deux pistolets d'arçon j)endus à la ceinture. Un éclair illumine la pensée de Donnadieu : l'officier est jeté au fond du corps de garde qui se trouvait à dix pas de là; et le général s'empresse de rentrer chez lui.
Celui que le général avait arrêté et remis entre les
mains du poste de la préfeclure, était Aribnrt, officier d'artillerie à la d nii-solde : il allait rejoindre Palais un autre officier à la demi-solde comme lui; et c'est à ces deux jeunes gens qu'avait éttî confié le soin de surprendre le prendrai Donnadieu, à dix heures du soir, dans son hôtel.
Malgré le fait providentiel qui livrait ainsi un des conjurés et trahissait son incognito, à la lueur douteuse d'un café ou d'un réverhèrc, si Âribert, plus audacieux et avec plus de présence d'esprit, eût brûlé la cervelle au général Donnadieu, la révolution était fai'e, et Didier entrait vainqueur dans Grenoble.
Il est, sans contredit, dans le parli qui nous est opposé, des individus dont les intentions sont pures et dont le dévouement fut constant : ils s'effrayeront, un jour, en découvrant l'abimc vers leijuel on les entraînait; je les plains de s'exposer à des regrets tardifs... L'amour-propre blessé pardonne rarement. M. Laîné se crut personnellement outragé par la dernière majorité; et, en le portant au ministère, on donnait à cette majorité un ennemi irréconciliable. 11 lui eût Jallu beaucoup de générosité pour rendre justice à ceux dont il croyait avoir à se plaindre : il n'eut point cette vertu; et, ministre aujourd'hui de l'intérieur, il semble poursuivre avec acharnement ceux qu'il avait méconnus.
Le ministre de l'intérieur s'était acquis, comme présiflent de la Chambre, une grande réputation, et il sera difficilement remplacé. Hans plus d'une occasion précédente M. Laîné avait déployé une grande énergie, et avait paru conduit par de nobles sentiments.
L'expérience avait suffisamment démontré qu'il était
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indispensable de rendre au clergé une sorte d'indépendance. Tependanl, sous ce même ministère, les affaires delà religion furent enlevées à l'archevèijue de Heims, ce digne et respectable vieillard, auguste souvenir des sentiments et des vertus de son siècle. Le ministre de l'intérieur s'en empara contre l'intérêt de la religion, contre l'intérêt du roi, et par conséquent contre ceu.\ des peuples.
Le ministre de la justice ne fut point remplacé : les sceaux furent remis au chancelier, M. d'Ambray, qui s opposa plus tard îi la dissolution de la Chambre, dans les conseils des ministres. Oue n eut-il assez de caractère pour donner sa démission, ahn de ne plus mêler son nom à celui d'un ministère qui songe seulement à sa conservation, et à qui tous les moyens sont bons pour se maintenir!
Jamais pays n'a été plus aisé à gouverner que la France, et peuple plus facile à conduire que les Français. 11 sufht d'y commander pour être obéi ; il sufilt d'y parler en maître pour y trouver des sujets soumis; il suffit de se montrer juste pour y être adoré. La masse des Français ne demande que le repos : «Gouvernez-nous! » tel est le cri général; mais un pays n'est pas gouverné quand l'administration reste dans le chaos; lorsque, dans la détresse générale, les dépenses sont augmentées; quand on s'obstine à suivre un système qui, depuis vingt-cinq ans, nous tient en révolution et qu'on se refuse à constituer le pays, et à consolider le trône; quand on persiste dans un système de centralisation administrative qui attire toutes les affaires dans la capitale, et détruit toute liberté, toute aciiviîé dans les provinces.
La justice et la fermeté assurent la durée d'un règne; ot chaque action doit être assez calculée pour qu'il ne suit jamais nécessaire de revenir sur une décision prise. Autremenl, le gouvernement se ressent de cette tergiversation qui fait perdre à celui qui gouverne, lé respect et la confiance qui lui sont nécessaires. 11 serait préférable de suivre avec constance et fermeté un parti médiocre, que de revenir sans cesse sur ses pas, dans la crainte d'en prendre un mauvais.
L'ambassadeur de Russie, Pozzo di Borgo, calomnife la France auprès de son souverain, dont il travestit les intentions. En passant par lui, elles perdent cette loyauté, cette franchise qui caractérisent l'empereur Alexandre. Ce prince a reçu personnellement plusieurs sujets de mécontentement'. Cependant l'empereur de Russie doit être regardé comme l'allié le plus sûr de la France. Nos intérêts communs ne pouvant jamais se heurter. Les deux nations désirent également l'union.
Ce ministre étranger a aspiré, pendant un temps, à devenir ministre français; et il se venge peut-être d'avoir vu ses espérances trompées. Corse de nation, il sait dissimuler, et jamais personne n'a connu sa pensée : elle échappe constamment au moment où l'on croirait l'avoir saisie. Plein d'esprit, il en impose facilementà ceux qui n'en ont pas, et il devient difficile de se soustraire à l'influence qu'il a su prendre 11
1 Le. mariage de la grande ducliessc avec M. le duc de Berry, (|ni n eut pas lieu, malgré le désir qu'il en témoigna.
Précédemment, un traité secret, que M. dcTalIcyrand avait fait avec l'Angleterre et rAulriche contre la Russie, fut, au retour de Bonaparte trouvé dans les paj)iers de M. de Blacas, et envoyé par M, de Caulnincourt, à l'empereur Alexandre.
est impossible d'avoir plus de finesse et de la laisser moins deviner. Je suis convaincu que le diplomate qui, à une grande franchise, à une loyauté à toute épreuve, joindrait encore l'art de savoir 'taire sa pensée, acquerrait dans la diplomatie une haute réputation. Pozzo a rendu des services à la France en satisfaisant cette hïiine d'enfance qu'il portait à Bonaparte, plutôt qu'en consultant les intérêts de ce pays. Je mé refuse à croire que cet homme d'Etat joue le doubl'î rôle qu'on lui prête; et que semblant servir les intérêts de la France, il aigrisse contre elle l'esprit de son maître, et nous le représente ensuite comme animé d'intentions toutes différentes de celles qu'il a réellement; il est vrai que plus d'un ministre étranger, convaincu de l'état florissant où serait bientôt la France si elle était tranquille, se réjouit des nouveaux désastres qui se préparent. L'intérêt général de l'Europe n'est pas, sans doute, de partager la France : son existence est nécessaire à l'équilibre des différents royaumes; mais les étraiioers voudraient y vivre, ruiner la France, et la laisser dans un état de faiblesse et d'épuisement dont elle ne puisse jamais se relever. Tenons nos promesses, payons nos dettes; mais repoussons toute intluence étrangère.
Didier a été arrêté dans les montagnes de la Savoie : deux de ses complices et une femme l'ont livré pour gagner les vingt mille francs promis par M. Decazes. 11 s'est montré plein de fermeté et résigné avec cou rage au sacrifice de sa vie. Quelques révélations qu'il aurait faites, dit-on, à M. de Vautré et au général Donnadieii, ont prouvé qu'il n'était qu'un instrument de celle faction révolutionnaire qui, depuis trente ans, a fait et
défait tant cie gouvernemenls en France; misérables serviteurs qui n'ont encensé tous les pouvoirs que pour les trahir tous également. Le nom de Napoléon n'avait été mis en avant que pour répondre aux sympathies des populations militaires : les chefs du complot dont il était l'agent, avaient d'autres projets pour l'avenir que celui de ramener ce règne devenu impossible. Knfin, sans vouloir soulever un voile qui cache d'horribles perfidies, on peut dire avec certitude que Didier a passé toute une soirée dans le cabinet du prince de Talleyrand, à la veille de quitter Paris.
Didier est mort, le 10 juin, avec une imperturbable fermeté. Dans sa défense, il s'est borné à soutenir « qu'il n'était pas chef de brigands, mais chef de rebelles. » .
Une aventure que je voudrais pouvoir oublier m'a aflligé profondément s;ms altérer en rien le dévouement que j'ai voué à tous les Bourbons. Je n'ai plus l'honneur de chasser avec les princes! Il a pu paraître bien dur à celui qui a résisté dix ans à toute la puissance de Bonaparte et dont la tète a été proscrite et presque mise à prix, de s'être vu méconnaître par un prince dont il a constamment servi la cause. Ma conscience ne me reproche rien, et les bontés de la famille m'ont juslilié sur-le-champ aux yeux de tous. Indépendant, sans ambition, sans aucun intérêt personnel, je regretterai toute ma vie d'avoir été la cause innocente d'un éj)isode malheureux, dont la malveillance s'est déjà emparée avec une anleur criminelle, el dont mon dévouement a gémi.
L'excellent duc de Berry a malheureusement une violence de caractère qui ne peut être comparée