CHAPITRE IX
À la fin du dernier chapitre, je parlais des places qu'on enlevait aux royalistes, pour y rappeler les nnciens titulaires. L'épuration qu'on en avait faite a servi de texte à bien des déclamations. Pour réduire ces exagérations à leur juste valeur, je reproduis une brochure que je publiai h cette époque : elle prouvera l'esprit de modération que les royalistes avaient apporté dans cette mesure dont on leur a fait un crime.
SYSTÈME DÉPURATION RÉDUIT A SA l'LUS JUSTE VALEUR
« Regrettons les erreurs du passé, déplorons ses folies, délestons ses crimes; mais conservons-en le souvenir comme celui d'une utile leçon.
« Les bouleversements des empires apprennent à la postérité les prévarications des siècles passés.
JL
« Les générations périssent, mais les principes sont immuables; l'ambition s'agite, les passions déchirent le sein des peuples; les ambitieux disparaissent; mais les principes sont éternels comme la morale, indépendants comme la religion. Abjurons tous ces pernicieux systèmes, illusions sociales inventées par les haines, les vanités et les passions!
« Que l'époque du repentir reste inconnue! il suffit que le repentir existe; mais, en nous rappelant nos malheurs, préparons du moins à nos neveux un avenir moins funeste. Craignons cet esprit de vertige qui, depuis vingt-cinq ans, mine les différents États de l'Europe. Il ne suffit pas d'en nier l'existence, pour en détruire les dangers; les attaques de ces partisans éternels de révolutions sont d'autant plus à craindre qu'il est eneoredes yeux qui refusent de les reconnaître. Il est contraire à la justice de les persécuter, mais il est insensé de les flatter; il est dangereux de réveiller leurs ambitieuses pensées, et il est coupable de leur laisser l'influence des places qu'on leur confie. Ces amis de l'égalité ont toujours cessé de regarder leur doctrine comme un dogme, du moment où leur ambition satisfaite les a conduits au pouvoir. Ainsi le prouve l'histoire même de la Révolulion. Si les sentiments de ces illuminés révolutionnaires, toujours funestes au repos des sociétés, doivent les faire repousser, prouvons que le même intérêt réunit le grand nombre des Français.
« On a parlé à la tribune de partis : on a eu l'imprudence de consacrer ce baptême de révolution, donné à telle ou telle opinion, à telle ou telle classe, tandis qu'il ne doit y avoir qu'un seul parti, celui du
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roi, qu'une seule classe d'hommes, celle qui veut Dieu, le roi et la légitimité. Celui qui méprise l'autorité de Dieu, se soustrait sans remords à celle de son ' roi; et celui qui ose élever une pensée coupable sur la légitimité, regardera-t-il comme un dépôt sacré le respect de la patrie confié à chaque citoyen? On a voulu mettre dans les rangs ennemis ceux des sentiments desquels il est impossible de douter. Si ces amis du trône sont ennemis, qu'ètes-vous donc? Croit-on les décourager? Non, ils seront inébranlables dans leur soumission, comme dans leur amour. Au-dessus des doutes que l'on élève sur leur dévouement, ils sourient à l'injustice et la pardonnent. — Rassurons les différents intérêts, et montrons sous ses véritables couleurs le système d'épuration qui n'a rien de l'exagération qu'on lui suppose : « On veut que toutes les « places soient entre les mains de la noblesse » (premier grief). Où donc existe cette séparation qu'on suppose entre ceux qui sont nobles, et ceux qui ne le sont pas? 1° Je vois la noblesse assise sur différents bancs, a dit un ministre à la tribune. Et moi aussi je vois des nobles partout : j'y vois partout des gens d'honneur. Voilà la véritable noblesse. La noblesse est un lourd fardeau, et ses obligations sont bien audessus de ses privilèges ; 2° l'ancienne noblesse regarde avec dédain ce qu'on appelle la nouvelle noblesse.
« On tenterait vainement de diviser d'intérêt ces deux noblesses, qui ne doivent plus en faire qu'une. L'intérêt général, comme l'intérêt particulier, les tient unies. — Il n'existe point de monarchie sans noblesse : voilà une de ces vérités que l'on contesterait en vain;
mais la noblesse ne sera jamais un litre exclusif pour obtenir; et elle serait un motif d'exclusion, si elle se présentait sans l'honneur et la fidélité qui doivent lui servir d'apanage!
« Éloignera-t-on des places ceux qui, égarés par de faux systèmes, se rapprochèrent d'une révolution . dont ils détestent aujourd'hui les erreurs? Trop punis eux-mêmes, peut-on penser à les poursuivre encore? Marquera-t-on du sceau de la réprobation ceux qui ont servi les différents gouvernements avec honneur et loyauté? La France n'avait pas cessé d'exister : nos vœux redemandaient au ciel cette race illustre et légitime que nos malheurs avaient éloignée ; et pour amener des événements plus propices, on se disait qu'il fallait essayer de les conduire.
c< Fera-t-on un crime de l'encens prodigué au pouvoir? Cet encens fut offert de toutes mains; et il est sage de n'en point rechercher la commune origine. Le petit nombre de Français qui, à travers tant de secousses et de révolutions, n'a jamais fléchi sous un joug déteslé, doit surtout s'abstenir de s'en vanter. Cependant ce ne seront point eux que l'on sera tenté d'exclure.
« Réprouvera- t-on celte armée de braves qui fit longtemps la gloire de la France? Non, sans doute. Nous regrettons que la justice et la raison ne soient pas toujours entrées dans le calcul de son ancien chef; sa gloire eût été plus durable; et la renommée n'eût pas inscrit à côté de ses triomphes quelquefois gigantesques, ses revers plus étonnants encore. Cette armée arracha souvent au supplice de fidèles serviteurs que le sort des armes livrait enlre ses mains. Elle corn-
battit les ennemis de son pays; il ne lui appartenait pas de juger ses chefs. Cette armée, après avoir reconnu l'autorité du souverain légitime, força l'usurpateur à abdiquer. Elle mêla bientôt sa voix aux cris de fidélité qui se firent entendre dans la capitale, et qui décidèrent du sort de la France. Sera-ce l'armée de Waterloo parmi laquelle on choisira des proscrits? Nous détesterons avec elle ce siècle des Cenljours où, entraînée par des chefs coupables, ses serments furent oubliés. Ce ne sera point pour excuser un tort qu'elle juge elle-même inexcusable, que nous dirons que l'on abusa de sa soumission pour lui faire trahir son devoir : tout Français brûle d'effacer de son sang cette page fatale de notre histoire; déjà plus d'une légion a prouvé sa fidélité; et la brave et loyale garde à laquelle est confiée la demeure de nos rois a repoussé avec indignation les tentatives faites pour la séduire.
« Fera t- on une classe à part de cette foule de citoyens qui ont acquis des biens dont la loi leur garantit la propriété?
« Pourraient-ils supposer que ceux qui ont tout abandonné pour suivre leur roi, pussent jamais réclamer contre l'intérêt de la patrie?
c< Non, non, qu'ils cessent de craindre tout retour vers le passé, et qu'ils accordent plus de confiance à ceux qui ne réclament que la jouissance de ne pas voir tant de sacrifices inutiles.
« Modérés, exagérés, hommes de tous les systèmes, gens sans opinion, une main ferme suffit pour contenir tous ces éléments divers; une volonté juste et forte suffit pour les diriger; la Charte pour les rassuser tous !
« Mais ne craignons point de dénoncer à la France et au monde entier celle secte antisociale dont l'infernale constance ne se décourage jamais. Ennemie irréconciliable de l'ordre, elle veut détruire, rien que détruire.
« Ces Catilina modernes ont nié l'existence des devoirs; ils se rient de l'autorité; ils se jouent des nœuds les plus sacrés de la nature; ils ne veulent ni Dieu, ni roi, ni société, ni famille. Ils trompent la jeunesse pour la séduire; ils caressent la vieillesse pour l'égarer; ils enseignent à l'enfance à adorer le hasard au lieu de Dieu son créateur; et, livrés à leurs passions, ils voudraient le néant pour avenir. Ils ont cherché à détruire ces digues éternelles que la morale oppose au crime; et ils ont franchi tous les obstacles pour consommer leur attentat. Ils enseignent l'erreur au nom de la vérité; ils parlent de tout rétablir, tandis qu'ils ne respirent que pour tout bouleverser : « Ils se disent « la nation, mais la nation s'indigne et les rejette. » Ils élèvent, au nom de la religion, un cul le à l'impiété; l'honneur dont ils se parent, n'est que le masque de la perfidie; et, sous les auspices de la morale, ils consacrent l'immoralité la plus absolue. Ils flattent le talent pour l'asservir, l'innocence pour l'abuser, la vertu pour la corrompre; et ils étendent leur domaine depuis le palais jusqu'à la chaumière.
« Ces hommes pervers, a dit M. Canning à la tri - « bune de la Cluimbre des communes, cherchent à enter « l'esprit de révolte sur la misère, à pousser l'indigence « à la rébellion , et à faire servir les calamités publiques « à leurs vues personnelles. » Le danger que nous avons à craindre, est celui de voir réussir des efforts qui ne
tendent à rien moins qu'à détruire la morale, la relia-ion, la loyauté. À-t-on déjà oublié combien de fois le monde a vu des minorités impitoyables, suppléant à' l'insuffisance du nombre par la violence des moyens, fouler d'un pied sanglant la tête de leurs concitoyens? Rappelons-nous les scènes de la Révolution française, dans laquelle le petit nombre triompha si constamment de la majorité; et dans laquelle les théories les plus absurdes et les plus extravagantes reçurent tant de fois leur exécution. Quand l'athéisme fut professé en France, quand la Convention nationale eut déclaré, comme la seule idée raisonnable, que la mort est un sommeil éternel, qui eût pensé que jamais ces extravagances impies dussent prévaloir? On vit les suites de ces doctrines insensées; et la nation, privée de sa religion et de sa morale, fut en môme temps privée des armes qui pouvaient la défendre contre l'anarchie. La souveraineté du peuple fut proclamée, et, au nom de cette souveraineté, le sang le plus pur inonda celle malheureuse contrée : ce long tissu d'horreurs et de crimes n'aboutit qu'à un odieux despotisme, que le souvenir des temps passés fit embrasser comme une planche de salut.
« Il était réservé à nos modernes réformateurs de déraciner du cœur de l'homme tout respect de la Divinité, afin de préparer leurs contemporains à devenir des assassins sans remords.
« Français, c'est cette secte ennemie de toute société qu'il faut connaîlre pour s'en défendre. Lorsque le monde entier se lève pour l'accuser, réunissonsnous, du moins, pour paralyser ses criminels projets; ce n'est pas en achevant de détruire que l'on peul com-
mencer à réparer : forcez les peuples à respecler les bases sacrées sur lesquelles repose l'existence du monde, et ils respecteront le pouvoir. Bannissez ces libelles infâmes où l'atlrait du vice, présenté avec art, séduit l'esprit pour corrompre le cœur.
« Leur intention manifeste est de détruire ces croyancesqui seront toujours la garantie la plussûredesvertus humaines, la plus douce consolation dans le malheur. Si vous ne vous hâtez d'imposer un frein sévère aux passions, elles vont tout embraser de nouveau. Lorsque le mal sera sans remède, il ne suffira pas de dire : Je ne le voyais pas, mes intentions étaient bonnes; l'aveuglement prolongé devient un crime, lorsque le sort du pays et celui de l'humanité en dépendent.
« Je craignais l'exagération, dira-l-on : l'excès du bien vous a-t-il donc paru seul à craindre? Fallait-il livrer l'Etat à 4es ennemis qui vous ont flattés pour vous tromper, qui vous ont trompés pour vous perdre? Bientôt vous ne serez plus maîtres de les arrêter; et vous tomberez les premiers dans le gouffre qu'ils creusent, en proclamant qu'ils veulent le combler. Songez aux malheurs dont vous menace une dangereuse persévérance !
« Vous êtes déjà bien loin du système que vous aviez annoncé; craignez un pas de plus.
« Après avoir parcouru toutes les classes et les diverses positions politiques, mon but est rempli :
« Si j'ai rassuré tous les intérêts,;
« Si je suis parvenu à éclairer les gens de bonne foi;
« Si j'ai montré toute l'importance d'une prompte réunion;
« Si la possibilité de cette réunion reste une conséquence des principes auxquels nous devons tous nous soumettre;
« Si j'ai réduit à sa juste valeur ce système d'épuration indispensable, s'il est combiné d'après les bases qui viennent d'être établies;
« Si j'ai démasqué celte classe de mauvais citoyens qui ne se mêlent aux sociétés que pour en préparer le renversement; et enfin si j'ai fait connaître les seuls individus que l'intérêt de la société veut qu'on éloigne du pouvoir.
« Puisque le bien de l'Étal exige qu'on laisse le passé dans l'oubli, ne faisons pas du moins un pas rétrograde vers le mal; en pardonnant le mal, ne craionons pas d'avouer qu'il a été commis : on tenterait vainement d'anéanlir un principe, pour rassurer plus sûrement les consciences.
« En niant les crimes de la Révolution, croirait-on les anéantir? Et qui oserait proposer d'y mettre le sceau insensé d'une approbation même tacite?
c< Que l'intérêt commun, que l'amour de la patrie, que le sentiment du devoir nous rallient; et qu'il cesse d'être Français celui qui ne voudrait pas, avec tous les Français, Dieu, le roi, la légitimité! »