AFFAIRES DE LV
La vigueur de quelques autorités locales a promptement apaisé le désordre qui s'est manifesté à Lyon et dans les environs. Mais il est devenu impossible de nier l'existence d'un parti toujours disposé à la révolte. Le tocsin avait sonné dans quinze communes à la fois; des paysans conduits par des officiers à demisolde avaient couru aux armes. La plus grande agitation avait existé dans la ville; plusieurs coups mortels avaient été portés à des royalistes. Enfin, une conspiration d'une grande étendue avait été déjouée, sans qu'il fût possible d'en reconnaître les principaux chefs. Il est à remarquer que le lieutenant de police 1 était parti subitement pour Paris la veille du jour où le mouvement devait éclater.
Tout était rentré dans l'ordre et parfaitement tranquille; l'agitation avait cessé, et les esprits même commençaient à se rapprocher, lorsque Marmont reçut l'ordre de se rendre à Lyon. Il eût été difficile de juger le but de sa mission, si l'on n'eût deviné le motif secret qui l'y faisait. envoyer avec un pouvoir absolu que, d'après la Charte, on ne pouvait lui accorder.
Sous le vain prétexte de récompenser le préfet 2 des services qu'il avait rendus dans les derniers événe-
1 M. Charrier de Sainneville.
2 M. le comte de Chabrol.
LK MARÉCHAL M Ali MO M' A LYON. 159
nienls, mais bien véritablement pour ne pas le laisser à Lyon, on le manda à Paris; et on lui confia le portefeuille de sous-secrétaire d'État, attaché au ministère de l'intérieur. M. Lezay de Marnézia fut envoyé pour le remplacer. ,
A peine arrivé à Lyon, Marmont désapprouva bâillement la conduite des autorités : il réveilla des espérances coupables, en tendant une main prolectrice à ceux qui avaient pu les concevoir; il blessa les habitants les plus considérés par le genre, d'individus qu'il admit auprès de lui.
Le général Canuel avait joué à Lyon à peu près le même rôle que le général Donnadieu à Grenoble. Son rappel fut résolu ; par quelle bizarrerie le commandement de la T division militaire a-t-il été laissé jusqu'ici au général Donnadieu? Le ministère, peutêtre, croit le tenir sous une surveillance plus immédiate à Grenoble; craignant, par une destitution, de lui rendre la liberté, et d'augmenter l'influence qu'il a déjà dans le midi de la France.
Six des officiers qui avaient montré le plus de dévouement et d'intrépidité dans les affaires de Lyon furent cassés, et envoyés au ministre de la guerre, pour rendre compte de leur conduite.
Six maires des communes rurales, dont la fermeté avait seule arrêté les efforts concertés de la malveillance, furent destitués. L'injustice était tellement révoltante, que plusieurs d'entre eux ont été réintégrés dans leurs fonctions.
Si Marmont, par cette conduite qui flattait le parti bonapartiste et révolutionnaire, croyait effacer le souvenir de ce premier cri de fidélité parti de son corps
d'armée, en 1814, il se serait trompé 1 . Le parti qu'il s'est aliéné par celte démarche honorable ne lui pardonnera jamais ; et ceux qui lui en surent gré se verront peut-être forcés à regret de l'attribuer à une ambition plus ardente que louable. L'homme qui parcourt la carrière de la vie, sans prendre pour boussole des principes invariables qui fixent le devoir et établissent le droit, sera toujours incertain; et, tantôt poussé vers le bien, plus souvent entraîné vers le mal, il n'obtiendra jamais la confiance et la considération qui doublent cl assurent le prix de tous les succès.
De toutes parts les protestations les plus fortes, les remontrances les plus vives parvinrent au ministère. Marmont, qui avait été envoyé pour pacifier les esprits, les avait portés au dernier point d'exagération. Le ministre sentit qu'il était temps de mettre fin à une pareille mission; mais se montre-t-il au moins impartial, en désapprouvant celui qui avait fait un tel usage de l'autorité qu'on lui avait confiée? ou bien s'enfonce-t-il de plus en plus dans cette route fatale où il a été jeté d'abord, et dans laquelle il se précipite tous les jours davantage?... Marmont est récompensé; l'influence ministérielle le fait nommer secrétaire de la Chambre des pairs, et, presque en même temps, ministre d'État.
M. Laîné s'occupe, après la session, de résumer les vœux des conseils généraux, et d'en recueillir l'expression. Ces vœux sont, dans la plupart des départements, empreints d'un caractère royaliste, dans le sens de la Chambre de 1815; et, par conséquent, dans le sens
1 11 fut le premier des maréchaux qui reconnût le roi, en 1814.
M. DE BLACAS ET LE CONCORDAT. 1 il
de l'opposition monarchique de la Chambre de "4 81 6.
On devrait en tenir compte. Le ministère a écrit aux préfets d'user de toute leur influence pour mitiger l'expression de ces vœux. Néanmoins plusieurs conseillers généraux demandent, avec le rétablissement des congrégations religieuses, que l'enseignement leur soit confié; d'autres désirent que les registres de l'état civil soient rendus au clergé, le droit d'aînesse rétabli, les majorais constitués; plusieurs vœux de cette nature semblent émanés des opinions de la majorité de la Chambre de 1815. M. Laîné, surpris de ce résultat, a ouvert l'entrée des conseils généraux aux préfets, pour accroître leur influence. Ils peuvent maintenant assistera leurs séances, et y combattre les sentiments opposés au pouvoir. L'Ecole polytechnique a été reconstituée, et placée sous la protection du duc d'Angoulème.
Le vieux chapitre de Saint-Denis a été relevé dans toutes ses prérogatives; on veut y offrir une honorable retraite à quelques-uns des courageux évêques qui ont protesté contre le concordat de l'an X, et favoriser les négociations de M. de Blacas à Rome pour le concordat.
Ces négociations, entamées depuis "longtemps, paraissent toucher à leur fin. J'ai omis de parler d'un voyage fort court que fit, il y a peu de temps, M. de Blacas à Paris. Chacun 'tirait de ce voyage une conjecture analogue à ses désirs. Le roi le reçut avec bonté, sans le moindre embarras. J'en conclus qu'il repartirait promptement, sans que le crédit de M. Decazes eût été ébranlé par sa présence. Les craintes de ce dernier, qui furent vives, ont fait place, à une faveur plus
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grande; et le but du voyage de M. de Blacas est resté
ignore.
En 18-14, M. de Blacas, espérant tout savoir, ne connut rien, et fit beaucoup de mal. On espérait qu'en 1817 l'expérience du passé nous serait utile.
M. de Blacas eut pu être massacré en 1 815, tant l'irrilation populaire élait violente contre lui; et aujourd'hui sa présence n'a pas causé la moindre sensation.
Il eut donné sa vie pour sauver son pays; mais il ne put lui sacrifier cet amour-propre qui le portait à croire qu'il pouvait se suffire à lui-même; et il causa par là une partie de nos malheurs.
M. de Blacas est grand; sa tournure est noble, sa physionomie imposante. Il a de l'esprit; mais un maintien silencieux, parfois affecté, peut le faire supposer encore supérieur à ce qu'il est. Bien qu'il soit toujours maître de lui, il est facile de juger'de ce qu'il a pu lui en coûter pour y parvenir.
M. de Blacas a beaucoup lu, beaucoup retenu; tous les souvenirs du temps passé lui sont familiers et présents. Grâce à sa mémoire garnie de faits et d'anecdotes., Louis XVIII a dû souvent se croire rajeuni do vingt ans, en causant avec lui. Il est fin, insinuant, adroit, persévérant. Sa politesse est plutôt affectée que naturelle; il a, parfois, de la hauteur avec ses inférieurs, et de la réserve avec ses égaux. Souple avec ses supérieurs, il est, ainsi que presque tous les hommes, sensible à la faveur et au crédit; mais il dissimule avec plus d'art que beaucoup d'autres, la peine qu'il éprouve de les avoir perdus.
Son dévouement à la personne du roi est sincère; ' et on ne saurait douter qu'il ne gémisse sincèrement