‹ Mémoires de M. de La Rochefoucauld, duc de Doudeauville$h6$iDe la Seconde Restauration à la mort de Louis XVIII, 1815- septembre 1824Chapitre 41 sur 93 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Pour faire comprendre l'importance du service que je viens de rendre au roi, à la famille royale et au pays, et dont je dois commencer le récit dans le chapitre suivant, je vais résumer, en quelques pages, ce que j'ai dit de la position de la France à l'intérieur, et de sa situation vis-à-vis de l'étranger.

Le maréchal Gouvion Saint-Cyr avait fail une nouvelle armée. Par l'effet de la loi de recrutement, elle n'était rien moins que rassurante pour la monarchie. Tous les jours de nouvelles conspirations éclataient : Béfort, Saumur, la Rochelle, l'Épingle-Noire , les frères Faucher, la fausse famine et les mouvements de Paris. Toutes les bases indispensables au soutien des empires semblaient ébranlées, et chacun s'en effrayait en désespérant de la patrie.

Le roi était abusé sur les choses et sur les hommes à un degré qu'on ne pourra jamais croire. Ceux qui s'étaient emparés de sa confiance avaient pris soin de

tout dénaturer à ses yeux : aucune vérité n'était restée intacte, le dévouement était méconnu, la fidélité repoussée, les Chambres, les lois et les esprils étaient dirigés dans le sens révolutionnaire ou destructeur de toute royauté comme de toute véritable liberté; et les factions diverses étaient aux aguets d'une situation dont elles pressaient ensemble le dénoûment, quitte ensuite à se combattre pour triompher l'une de l'autre. Le parti bonapartiste tirait de son côté ; le parti révolutionnaire, recréé par Fouché en faveur de M. le duc d Orléans, tirait du sien ; les doctrinaires, parti ministériel, se mettaient avec le même désintéressement au service de l'un et de l'autre; quelques royalistes exagérés ne s'apercevaient pas de la portée de leurs murmures; et enfin la république poussait aussi au renversement de l'ordre existant : mais il était juste de distinguer dans ce dernier parti, le loyal égarement de quelques hommes, républicains d'Athènes, de Rome, de Washington ou du Directoire; et la violence anarchiste du plus grand nombre, qui, n'ayant vraiment rien appris ni rien oublié, voulait toujours en revenir au beau temps de 95.

On s'était emparé de toutes les avenues du trône avec un soin perfide. Le mot d'ordre ministériel était, en confiant toutes les influences politiques aux ennemis de la royauté, d'amener toutes les factions aux pieds du roi ; et ceL étalage de retour et de dévouement ne cachait pas autre chose que le projet d'un changement de dynastie ou de gouvernement, comme le disaient clairement tous les enfants perdus des divers partis qui se trahissaient dans leurs propos, dans leurs écrits et dans les conspirations sans cesse renaissantes. Ja-

mais, peut-être, projet aussi criminel ne fut ourdi avec plus d'habileté ; tous les moyens avaient été mis en usage pour aigrir le cœur du roi ; on se servait de ses souffrances mêmes pour lui inspirer de l'éloignement contre ses plus fidèles sujets; rien ne fut épargné, on mettait sous ses yeux des lettres odieuses avec des signatures supposées. M. Decazes, jouet d'une faction qui veille toujours, était conduit et entraîné sans s'en douter. Les royalistes les plus dévoués, éloignés de toute influence comme de tout emploi, se bornaient les uns à gémir, les autres à murmurer plus haut, peut-être, qu'ils ne l'auraient dû ; et le peuple, inhabile en politique, ne retrouvant plus le langage de ces royalistes que jusqu'alors il avait compris et approuvé; trompé par les discours et les écrits de la malveillance, et oubliant ses propres devoirs, allait plus loin que ceux qui retrouvaient, malgré tout, au fond de leur âme le sentiment de leur fidélité. Les agents de M. Decazes, ou plutôt ceux de la faction, répandus sur toute la France, étaient parvenus à tout dénaturer : ils avaient donné au bien le nom de crime, et au mal celui de vertu.

L'union de la famille royale elle-même était troublée par suite des menées ministérielles. Monsieur, entouré des serviteurs les plus dévoués, ne l'était peutêtre pas toujours des amis les plus utiles : ils voyaient la position sans prendre les moyens d'en sortir. On se servait à tout propos du nom de Monsieur ; on le faisait agir, parler, blâmer, ordonner; et, comme au fond le roi jouissait, dans la masse des Français, d'une popularité que la faction cherchait à lui conserver aux dépens de l'héritier du trône, il en résultait que Mon-

sieur, indignement outragé et calomnié, perdait de plus en plus la confiance publique, et cjue la nation semblait se séparer de lui. Le prince était offert, aux yeux des Français et à ceux des étrangers, comme le chef d'une conspiration contrôle roi et l'Etat. L'exagération de plusieurs personnes qui l'entouraient était relevée avec perfidie, dans tous les discours et dans tous les écrits, pour faire redouter l'époque à laquelle il serait appelé à monter sur le trône. Enfin, tous les germes de division étaient semés avec une inconcevable activité. — « Tâchons, disaient ceux qui avaient le pouvoir, de faire achever sa vie et son règne le plus tranquillement possible à celui qui nous traite aussi bien et à qui nous devons tout. Quant à Monsieur, jamais il ne régnera ; notre pouvoir en dépend : occupons-nous du successeur de Louis XVIII. » Je tiens ces rapports d'un témoin auriculaire, confident bénévole des espérances et des propos de la faction. Cette faction se croyait certaine, en effet, d'avoir disposé les choses de manière à ne jamais laisser Monsieur monter sur le trône.

Le roi, irrité au dernier point des sentiments et de la conduite qu'on prêtait à Monsieur, s'exprimait sur son compte de la manière la plus affligeante; secondant par là, sans le vouloir, les vœux des conspira- ■teurs. Monsieur n'était pas le seul membre de la famille conlre lequel on fût parvenu à aigrir son cœur royal. Madame elle-même, qu'il avait si longtemps chérie, était méconnue par lui ; et la douleur qu'en éprouvait ce malheureux prince aurait dû inspirer des remords à ceux qui étaient parvenus à ce coupable résultat. Sous quelles couleurs Madame n'était-

elle pas offerte à l'imagination des peuples! Leur enlever tout respect pour cette tige sacrée semblait à la faction une des conditions les plus nécessaires à

sa propre existence Monseigneur le duc de Berry

était représenté au roi comme un prince turbulent et irrespectueux, qui bouleversait le royaume. Un seul membre de la famille royale 1 , indignement jugé par ceux qui le louaient avec perfidie, fut épargné. Une fraction delà révolution espérait s'en servir pour le dépouiller lui-môme plus tard de l'héritage de ses pères. C'était à l'ombre de Louis XVIII que les ennemis de la monarchie voulaient essayer de relever l'édifice révolutionnaire; c'était, précédésd'un prince, qu'ils voulaient marcher à la victoire, afin d'ensevelir plus tard ce prince lui-même sous les débris du trône de ses aïeux, car ils ont toujours eu l'idée de se servir d'un Bourbon, quel qu'il fût, pour arriver au renversement du pouvoir légitime.

Tandis qu'on ne parlait de Monsieur que comme d'un prince incapable de régner, toutes les qualités et toutes les vertus étaient données à son fils aîné par ceux qui le méconnaissaient assez, pour supposer qu'un jour l'ambition pourrait l'emporter sur le sentiment de ses devoirs. Des émissaires parcouraient la France en tous sens, au nom d'une révolution nouvelle, toujours fidèle à des doctrines qui délient de tous les devoirs, et qui flattent toutes les passions. Les journaux, enchaînés par des agents coupables, achevaient de corrompre l'esprit public; de l'argent et des places, distribués avec profusion à ceux qui étaient

* Monseigneur le duc d'Angoulème.

les plus indignes de les recevoir, et ôtés aux plus fidèles serviteurs, offraient à l'ambition un dangereux mobile, et à la fidélité une épreuve difficile. La France présentait à l'étranger un nouveau sujet de terreur et de pitié; calomniée par ceux qui eussent dû la défendre, elle était entraînée par eux vers sa ruine. L'étranger, jaloux de notre gloire, souriait de l'état dans lequel il voyait cet empire dont il redoute toujours la prospérité ; leurs agents, séduits ou trom- , pés, ajoutaient à notre division pour mieux en profiter. L'Europe, attentive à cette nouvelle révolution qui s'opérait en France, regardait ce malheureux pays comme incapable de se gouverner lui-même, et elle le croyait destiné à servir d'exemple aux générations futures, après avoir été livré à tous les excès de l'ambition, et avoir porté le fer et la flamme au sein des nations voisines; il fallait, à leurs yeux, enchaîner un peuple dont rien ne pouvait plus maîtriser les excès : il fallait pourvoir à l'existence d'un trône qu'une famille aussi indignement calomniée ne pouvait plus occuper.

Plus les circonstances s'aggravaient, plus aussi semblait s'accroître la confiance du roi dans son ministre; les doctrines politiques les plus contraires à la gloire et même à la sûreté de l'État, étaient proclamées par les agents ministériels de tout étage, et par les feuilles publiques à la solde du ministère : les affaires de religion étaient ou négligées ou tournées en dérision ; les encouragements et la confiance étaient accordés à des hommes dont les sentiments anti monarchiques etantibourbonniens, et l'esprit de faction s'étaient manifestés pendant la Révolution et les cent-jours. Était-il pos-

sible de n'être pas profondément inquiet pour la prospérité de la France et la sécurité du trône? Le Journal des Débals, avec autant de talent que de courage, en montrait, tous les jours, le danger prochain ou éloigné; la véritable opinion publique s'en effrayait, et cette situation, mise à jour et à nu, avait fait naître, dans l'intérieur de la famille royale, une sorte de dissension que le ministère excitait avec soin, parce que cette dissension servait à isoler le roi, à le laisser plus exclusivement sous l'influence du ministre, et à empêcher la vérité d'arriver jusqu'à lui. On en était venu jusque-là que Monsieur croyait qu'il serait peut-être obligé de quitter Paris. Le roi sut que le conseil en avait été donné à Son Altesse Royale ; et, aussi abusé qu'irrité, il alla presque jusqu'à désirer ce départ. Monsieur ne céda point à ces insinuations égarées ou perfides; il comprit très-bien toutes les conséquences d'un départ qui eût pu entraîner tous les malheurs de la guerre civile; mais l'on tournait ainsi dans un cercle vicieux qui semblait n'offrir aucune issue : si Son Altesse Royale faisait quelques observations, elles étaient sans effet ou sévèrement accueillies; et, d'autre part, le silence semblait l'approbation d'un système que tous les amis de la France et du roi blâmaient et regardaient avec effroi. — Que faire?

A cette époque commence pour moi une situation qui, mal connue, ou mal appréciée, a été l'objet de

bien des suppositions, de bien des conjectures je

ne dois rien négliger pour apporter une salutaire clarté sur ce point : je ne puis que perdre à ce qu'il reste obscur, car je n'ai rien à cacher du sentiment qui m'inspira, et des moyens employés pour atteindre mon

bul. Ce sentiment fut pour moi et pour la personne qui voulut bien seconder mon entreprise le plus entier et le plus parfait dévouement qui jamais ait animé deux âmes françaises pour le bonheur de la patrie et pour le triomphe des principes qui sont la seule condition de sa réalité et de sa durée : ces moyens furent la puissance d'une raison embellie de tous les charmes de l'esprit le plus distingué et le mieux cultivé. On en jugera par sa correspondance 1 . Ce furent là les seules séductions employées par madame du Cayla, pour ramener Louis XVIII à de meilleurs sentiments envers sa famille et l'opinion royaliste.

On a calomnié le roi pour le punir d'avoir cru que, roi, il pouvait dire impunément à une jeune femme : « Mon enfant, le vieillard vous bénit : » on a calomnié cette femme qui a osé faire parvenir aux oreilles d'un roi des paroles de vérité, et des conseils de concorde et de réconciliation; on a calomnié celui qui soutenait le courage et la persévérance de cet ange de paix qu'il avait rencontré, presque sans le chercher, au foyer de sa famille. C'était dans l'ordre; la cour, selon les Aristarque du jour, ne peut être qu'un réceptacle de turpitudes; mais ceux qui ont rêvé ces infamies avaient regardé dans leur propre cœur, en cherchant à pénétrer l'innocent mystère de cetle liaison; et les fantômes de leur imagination corrompue ont seuls répondu à cette investigation. Four ces gens-là, entre deux personnes d'un sexe différent, l'amitié n'est qu'un mot qui sert à couvrir un sentiment d'une autre

in

1 La correspondance de madame du Cayla avec M. de la Uocliel'oucauld sera publiée séparément et formera un volume entier.

(Note de l'éditeur.)

nature. Ils ne peuvent croire à ce qui est pur; et des relations d'homme à femme, dans lesquelles le cœur seul et l'âme trouvent leur satisfaction et leur jouissance, sont au-dessus de leur intelligence ou plutôt de leur moralité. C'est avec le cœur qu'on peut comprendre de pareils rapports; et eux ils n'en ont pas, ou ils en ont un si corrompu, qu'ils ne voient rien, dans une situation pareille, en dehors de la passion et de la satisfaction des sens.

Bien des hommes, je le sais, croiraient blasphémer, s'ils parlaient à une femme le langage de la simple amitié; des femmes aussi pourraient s'en choquer : ce sont celles qui, s'avouant qu'on peut leur demander plus qu'elles ne doivent accorder, appellent sottise ce qui n'est pas le langage de la passion. Cependant l'un est l'hommage du cœur, l'autre n'est que le tribut des sens.

Les grâces extérieures peuvent suffire à faire naître et entretenir l'amour : il faut plus à l'amitié : elle exige des qualités, elle demande un juste accord de pensées et d'opinions. Le silence absolu qu'on impose aux passions, — car quel serait l'homme assez vil pour toucher au trésor que l'estime lui aurait confié, et pour ne pas jouir du bonheur d'être aimé, sans coûter un regret? — ce silence absolu imposé aux passions développe ce que l'âme a de plus exalté et de plus profond. L'âme, en effet, est bien plus forte, bien plus digne d'elle-même, quand elle a su se dégager de ce qui n'est que matière, pour se livrer sans partage à un sentiment noble et délicat. Cela ne se fait pas sans lutte; mais la lutte fortifie, et la victoire vous élève et vous donne la force de vous maintenir au-des-

sus de l'atmosphère des orages : habituez-vous à ne voir dans votre amie que son aine : l'âme n'a point de sexe dans des rapports de cette nature. Entre homme et femme, il est du moins inutile de se souvenir de la maxime de Sâady : « — 11 ne faut pas laisser croître l'herbe sur le chemin de l'amitié. »

Certainement l'amitié pourra subsister entre deux femmes, malgré mille caprices, mille rivalités sans cesse renaissantes, mille idées qui se heurteront souvent; mille sacrifices qu'il faudra renouveler; certainement aussi l'amitié entre deux hommes pourra être parfaitement solide, malgré des distractions nécessaires, malgré leur genre de vie qui les sépare; malgré le choc fréquent des passions; mais entre deux personnes d'un sexe différent, l'amitié sera bien mieux cultivée. Il s'y mêlera, d'un côté, cette assiduité, celle habitude de frais qui nous est propre; de l'autre, cette grâce, cet abandon, cette confiance qui identifient à notre existence el l'amitié que nous partageons et celle que nous éprouvons.

Cette amitié ne trouve-t-elle pas son emblème dans la nature? Ce père a pour ses enfants une égale tendresse ; mais n'aura-t-il pas quelque chose de tout particulier pour sa fille! Ne sera-t-elle pas l'objet de ses soins les plus assidus, de ses attentions les plus délicates! N'aura-t-elle point toute sa confiance? Il la choisira pour lui parler de ses peines, pour lui faire partager ses jouissances : son âme répondra bien mieux à la sienne. Quels doux épanchements il éprouvera en causant avec elle ! Il voudra être aimé de son fils; mais il désirera plaire à sa fille.

La nature s'est chargée elle-même de rendre ce sen-

timcnl loujours pur et toujours tendre. Eh bien! l'honneur entre l'homme et la femme qui n'ont d'aulro lien que leur amitié, fera ce que la nature fait entre le père et la fille et sera pour eux une barrière également insurmontable?

Qui a moins peut vouloir plus; mais qui a plus, pourra-t-il consentir à avoir moins?

Madame du Cayla m'avait, depuis longtemps, appris à connaître tous les charmes d'un sentiment aussi pur; nous l'avions sanctifié en le plaçant sous la protection du ciel qui bénit les efforts faits en commun pour devenir meilleurs, plus vertueux et plus disposés à nous imposer les sacrifices qu'exigent le dévouement à la patrie, et notre amour pour nos concitoyens. Nous avions pris pour emblème un tombeau avec cette devise : « Ici renaît ce qui est pur; » et voilà la prière que j'avais composée à ce sujet :

« Dieu puissant! bonté inépuisable! couvre de ton « ombre protectrice ces deux amis qui t'implorent, et « que le sentiment qui les unit soit immuable comme « ta volonté; commande à leurs pensées, dirige leurs «actions!... Détourne tout obstacle de la carrière « qu'ils parcourent ensemble; conduis-les pas à pas « en les couvrant de ton ombre protectrice; que leur « marche soit assurée, parce qu'ils s'appuient sur « toi !

« Leur confiance en ta bonté est infinie comme ta « puissance; faibles roseaux, résisteraient-ils à la tem- « pète, si celui qui suscite et calme l'orage ne leur « évilail tout danger en les entourant de son souffle «bienveillant... Tu connais leurs besoins; ils re- « doutent leur faiblesse; dissipe tous les nuages qui les

« retiendraient à la terre, et que leur âme soit pure « comme le plus beau ciel...

« Dieu, c'est à tes pieds qu'ils renouvellent la « promesse d'être tout pour toi, avant d'être rien pour « eux.

« Tu recevras ce serment qu'ils prêtent pour te « plaire; et, en souriant à leur foi, tu rendras leurs « résolutions inébranlables. »

Donc, lorsque je déplorais, dans l'amertume de mon cœur, l'étal de la France et le danger que courait la royauté; lorsque je sentais la nécessité de détromper le cœur et l'esprit de Louis XVIII , persuadé qu'il n'y avait pour cela qu'un moyen, celui d'inspirer au roi, toujours guidé par ses affections, confiance et amitié pour une personne qui en fût digne; et qui parvînt à détruire peu à peu celte confiance sans bornes qu'il avait dans le minisire qui compromettait d'une manière aussi grave l'avenir de la royauté, et celui delà France, le ciel sembla se charger de réaliser ce qui d'abord paraissait une chimère; et l'amie qu'il m'avnit donnée fut le moyen suscité par lui.

Madame la comtesse du Cayla, sa belle-mère, qui sentait tous les jours sa fin prochaine,, emportait en mourant la douloureuse pensée de laisser sa fille exposée à de vifs chagrins. Son grand-père^ M. de Jaucourt, avait cru devoir faire passer à ses arrière-petitsenfants la fortune qui eût dû appartenir directement à son petit-fils. La sollicitude vraiment maternelle de madame du Cayla avait décidé celle dame, peu de lemps avant sa mort, à écrire au roi, dans toute l'effu sion de son cœur, pour recommander sa belle-fille à sa royale protection. Celle-ci savait cette démarche;

mais, forte de ses droits et n'écoutant que la dignité de son caractère, il ne lui vint pas à la pensée d'insister. Il fallait, en quelque sorte, qu'elle y fût contrainte par quelque événement imprévu. Cette nécessité se présenta plus tard. Entourée des hommes les plus honorables et des conseils, les plus éclairés. MM. le cardinal de la Luzerne, l'évêque de Saint-Malo, le duc deDoudeauville, le duc deCivrac, de la Calprade, etc., elle attendait, avec résignation, mais avec anxiété, les démarches et sollicitations dans lesquelles elle allait être engagée; elle sentait, dans le cas d'insuccès, l'impossibilité, non pas seulement de vivre sur un pied convenable, mais bien plus encore celle de donner à ses enfants une éducation honorable. Aussi ses mesures étaient déjà prises pour quitter Paris et la France peut-être, afin de former quelque part, avec les débris de sa fortune, un établissement qui, en lui assurant les moyens de vivre indépendante, lui permît d'élever ses enfants comme ils devaient être élevés. Ses amis, tout en s'effrayant d'une résolution aussi courageuse, osaient à peine la combattre. C'est dans ce moment aussi que, pour défendre le patrimoine de ses enfants, elle fut obligée, par représailles, de s'adresser directement au roi. Madame du Cayla ne faisait, dans cette démarche, que suivre l'exemple qui lui était donné; et encore ne voulait-elle pas y recourir ; sans les instances, je dirais presque sans les ordres de sa famille, de ses amis et de ses conseils, elle ne s'y serait point décidée. Mystérieux enchaînement des choses que l'œil humain ne doit point chercher à pénétrer !

Dieu tient le cœur des rois entre ses mains puissantes !

En apprenant la grâce et l'affection palernelle avec lesquelles Sa Majesté avait accueilli madame du Cayla, une sorte de prévision inslinclive, de lumière intérieure me jeta, comme malgré moi, dans les idées cl les espérances du sort qui pouvait lui être destiné. Il me sembla qu'elle était la seule personne qui pût parvenir à dissiper toutes les illusions dont Louis XVIII était entouré; et qu'il fallait détruire pour son honneur, pour son bonheur, pour celui de sa famille et de la France. Je connaissais son dévouement, son caractère, son esprit, son instruction jointe à une mémoire qui n'a rien oublié. Je savais qu'elle avait appris par madame sa belle-mère (dame de la femme du roi, alors Monsieur), mille détails propres à intéresser Louis XVIII; je savais mieux encore à quel point tout ce qui est bon, grand, noble et généreux était digne d'elle; mais j'eus de grandes résistances à surmonter pour en venir à mes fins.

Je n'ai point oublié la manière dont, effrayée des conséquences mêmes d'une tentative, et irritée que j'eusse pu lui proposer de devenir un personnage politique, elle consentit à peine à m'écouler : « Avezvous bien pu, me disait-elle, me faire une semblable proposition, et croire que je consentirais à me lancer dans une telle entreprise? Vous ne me prenez pas pour une Esther, et je ne puis et ne veux être ni madame de Maintenon, ni madame des Ursins. Séparée de mon protecteur naturel et légal, dans une position par conséquent fausse et fâcheuse, forcée peut-être de quitter bientôt mon pays, je dois me protéger moi-même, par l'obscurité, me consacrer à mes enfants, partager leur destinée, et me vouer à leur avenir. » Telles étaient ses

paroles et ses pensées : je les entends, je les lis en-

core.

Triste et non abattu, je gardai le silence; mais, bien loin d'abandonner un projet où je croyais entrevoir le salut de l'État; convaincu, d'ailleurs, que je finirais par touclier son esprit élevé, et qu'elle s'engagerait peu à peu par le service politique qu'elle me paraissait appelée à rendre, je ne lui parlai d'abord que dé ses enfants. Ce fut en leur nom que, me joignant à ses amis, qui tous avaient été ceux de madame sa belle-mère, je la conjurai de solliciter une nouvelle audience du roi. Elle fut encore obligée de céder. On devine avec quelle anxiété j'attendais le résultat de cette visite ! Cbaque détail était précieux ! pas un mot qu'il ne fût important de connaître! Le sens droit et le tact de la solliciteuse me rassuraient sur le succès d'une entreprise aussi hasardeuse; et la manière affectueuse avec laquellele roi l'avait reçue avait affermi ma confiance. « Madame, lui dit le roi, j'avais une affection tendre pour madame votre belle-mère; j'avais su l'apprécier, et je vous ai connue par elle; ses recommandations me seront sacrées : peu de temps avant sa mort, elle m'a peint votre situation et vos malheurs; et elle m'a inspiré pour vous un intérêt si vrai, que vous pouvez sans crainte venir en réclamer des marques toutes les fois qu'elles pourront -vous être utiles. »

Le premier pas avait été de bon augure. Profondé ment affecté comme je l'étais, de la position personnelle de madame du Cayla, il était permis à mon amitié d'espérer que celle protection royale pourrait, dans tous les cas, devenir plus tard, pour elle et ses enfants, une ancre de salut. Rassuré par cette ré-

flexion, je me fortifiai d'autant plus dans la pensée d'un service imporlant à rendre au pays et au roi; dès lors, je ne calculai aucun sacrifice, quelque grand qu'il fût, pour être parfaitement instruit de toutes les circonstances touchant les affaires publiques au dedans et au dehors, et pour établir les relations et les correspondances que cette situation exigeait.

• La lâche était difficile de dessiller les yeux du roi, et en même temps de rectifier l'opinion étrangère, toujours influente dans les rapports nécessaires des Etats. Les lumières et les sentiments de Louis XVIII avaient été égarés et envenimés avec une habile perfidie; et quelques agents diplomatiques près de notre cour avaient eux-mêmes aidé, à faire naître et à entretenir les illusions du roi. Ce dernier moyen était puissant en ce qui touchait les affaires extérieures, puisque, naturellement, le roi devait croire les ministres accrédités près de lui, sur la manière dont les souverains envisageaient la position de la France; et, quant, à l'intérieur, afin de donner une idée des tactiques incroyables et honteuses dont on se servait pour faire naître chez le roi de fâcheuses impressions sur les choses et sur les hommes, il suffira sans doute de dire que l'on avait été jusqu'à supposer des correspondances d'ecclésiastiques et même de séminaristes que l'on mettait sous les yeux du roi, afin d'irriter Sa Majesté contre tous ceux dont il était question dans ces prétendues correspondances. C'était tout cela, cependant, qu'il fallait déjouer, éclairer, ruiner. Je le dis encore, cette tâche était difficile; mais le but était honorable, les moyens légitimes, sincères et désintéressés : il ne fallait que du caractère, et l'amour du prince et du pays; je ne me décourageai pas. vi. 17

Que ne peut la vérité unie à la bonne foi et à la persévérance! Le secret le plus absolu de nos espérances et de nos travaux était indispensable. Le commandement de la cinquième légion me servait de prétexte pour ne point quitter Paris ; et, pendant longtemps, personne ne devina le fond des choses. Pour mieux dérouter les soupçons et la surveillance, je me résignai à sacrifier beaucoup au monde, à prendre une attitude légère, frivole, décousue, dissipée même; et, bien souvent, quoique accablé des fatigues d'une nuit laborieuse employée aux préoccupations ou aux dépêches les plus graves et les plus calculées, j'allais cavalcader aux Champs-Elysées, ayant l'air de ne songer qu'à mes plaisirs et aux futilités de la mode.

J'entretenais avec soin auprès de madame du Cayla les justes craintes que chacun concevait sur la situation de la France, car j'étais bien certain que, quelque absorbée qu'elle fût par des affaires de famille, son âme était trop généreuse et son dévouement trop sincère, pour ne point partager de pareilles alarmes. Les espérances devaient s'augmenter et s'augmentaient en effet, car le roi lui avait dit : « Si parler de vos malheurs, madame, pouvait être pour vous un adoucissement à vos chagrins, je vous engagerais à venir m'en entretenir quelquefois. Votre position ne vous permet pas de faire votre cour, mais je serai charmé de vous recevoir toutes les fois que vous voudrez. »

Comme madame du Cayla n'eût jamais formé, de parti pris, le projet de gagner la confiance du roi, il fallait que'la chose arrivât en quelque sorte insensiblement, sans qu'elle s'en doutât elle-même. Celte confiance était indispensable ; car, j'y reviens encore,

il fallait arriver à éclairer l'esprit de Louis XVIII ; il fallait le ramener à d'autres pensées, à d'autres seutiments; en un mot, le faire revenir de toutes les préventions politiques et privées qui lui avaient été données. Des visites plus fréquentes devenaient donc nécessaires; des conversations éloignées et isolées né pouvaient offrir que des résultats incertains. J'engageai fortement madame du Cayla à les rapprocher, me servant parfois de l'intérêt de l'Etat et, plus souvent encore, de celui de ses enfants. Le roi la recevait toujours avec plus de bonté, l'engageant toujours à revenir. Peu à peu ces visites se renouvelèrent, et elles furent fixées, avec le temps, au mercredi de chaque semaine. Quand plus lard, ses soucis domestiques furent dissipés, Louis XVIII exigea qu'elle lui menât ses enfants tous les mois ; et il les recevait avec une tendresse toute paternelle.

Le premier gentilhomme de la chambre, chez lequel madame du Cayla se rendait d abord, la conduisait, chez le roi par la salle des gardes. Quelques serviteurs dévoués et pénétrants qui avaient l'honneur de la connaître et le bonheur de savoir l'apprécier, semblaient, par instinct, entrer dans ses projets et concevoir, de ses entrevues avec le roi, un espoir dont ils ne pouvaient parfaitement s'expliquer ni la cause, ni le but, mais qu'ils sentaient bien ne pouvoir être qu'honorable et heureux pour tous. C'est ainsi, par exemple, que la vicomtesse d'Agoult lui témoigna toujours beaucoup d'amitié; le duc delà Châtre, le duc de Duras et plusieursaulres, un dévouement absolu. Le roi était chaque jourdeplusen pi us frappé du jugement de cette dame, comme de son esprit et de l'étendue de ses connais-

sances, aussi bien qu'attendri par son affection et sa reconnaissance. Convaincu qu'elle puisait l'énergie qu'il remarquait en elle dans le pur dévouement qu'elle portait à sa personne, le roi sentit que M. Decazes n'était pas le seul au monde qui fût digne de sa confiance.

Louis XVIII aimait à écrire ; et, déjà, madame du Cayla avait dû répondre à plusieurs de ses lettres. Il était bien important de ne pas laisser s'alanguir une correspondance aussi précieuse, quoique laborieuse et fatigante. C'était moi, alors, qui servais à l'alimenter. Chaque jour je réunissais tous les matériaux que je pouvais me procurer. J'écoutais, je causais avec chacun, je recherchais, avec plus de soin que jamais, les gens les plus sages et les plus éclairés. Je passais, tous les matins, une heure avec M. de Villèle, quand il était à Paris, et j'écrivais ensuite le résultat de mes entretiens et de mes observations.

Le roi fit promettre à sa correspondante de ne montrer, à qui que ce fût, ni les lettres qu'elle lui écrivait, ni celles qu'elle recevait de lui. Ces lettres, revenant journellement, finirent par prendre sur l'esprit du' roi une influence que n'avaient pu donner à madame du Cayla des conversations trop peu fréquentes. C'est ainsi que cette femme distinguée parvint à conduire dignement le roi dans la voie où nous désirions qu'il entrât pour son repos et pour celui de la France.

Combien il fallait d'attention, de mémoire, de recherches, de travail, pour parler, dans cette correspondance, littérature, histoire, politique, morale et religion même, avec l'homme le plus instruit et le plus spirituel de son royaume ! On avait à combattre en même temps les effets d'une faction, aussi active

nue perfide, qui commençait à s'effrayer en apprenant cette influence naissante et en devinant nos projets. Nous avions reconnu qu'il fallait finir par mettre Monsieur dans la confidence de cette entreprise ; mais comment la lui faire apprécier? Serait-il possible seulement'de l'amener à y croire? Lui tout révéler eût

été trop pénible pour son cœur Jamais on n'aura

une juste idée de toutes les difficultés qu'il fallait surmonter, ainsi que du travail journalier auquel nous étions forcés de nous livrer.

Monsieur me traitait avec bonté et même avec confiance; il ne pouvait oublier mon dévouement, les persécutions que j'avais subies, mon sacrifice et ma condamnation à mort. Mais, pour en venir à parler de semblables affaires, que d'obstacles! Combien il en fallut vaincre! Mon âge en était un de plus. Monsieur, doué d'un esprit, juste, toutes les fois qu'il était livré à ses propres lumières, n'avait pas assez de confiance en lui-même, et il en résultait une influence assez grande exercée par ceux qui l'entouraient ; influence justifiée d'ailleurs par une inébranlable fidélité. Son entourage ne pouvant deviner ce qu'il y avait nécessité de cacher, ne voyait pas sans quelque ombrage les relations que j'étais obligé d'avoir avec Son Altesse Royale. On ne pouvait pas rendre justice au sentiment qui nous guidait. Aussi, je succombais parfois de tristesse et de découragement en même temps que de fatigue, sous le poids des affaires et des émotions sans nombre que cette position si bizarre faisait naître à chaque pas 1 .

1 La première fois imc je me crus obligé île dévoiler à Monsieur une partie de nos proje'.s, il les taxa de folie, tout en rendant justice aux

11 fallait guérir deux cœurs ulcérés par de perfides rapports et des insinuations méchantes, et il était de toute nécessité, dans l'intérêt de la monarchie, de prouver à la France comme à l'étranger que ces deux princes n'avaient, au fond, qu'une même pensée, qu'un même sentiment. Je ne trouvais jamais dans le cœur de Monsieur la moindre amertume ; mais ses idées n'étaient pas alors ce qu'elles devinrent plus tard. Tout dépendait de la réunion franche et sincère des deux frères. Pour parvenir au cœur du roi, il fallait montrer Monsieur plus modéré qu'on ne le supposait, et ramener l'esprit de Sa Majesté sur le compte de quelques personnes qui entouraient habituellement Monsieur, et que le roi croyait mal disposées pour lui. Ainsi, M. le duc de Filz-James avait reçu l'ordre de ne point paraître à la cour. La franchise et la hauteur de son opposition au système ministériel lui avaient attiré cette honorable disgrâce. On avait obtenu même que l'entrée du château lui fût interdite. Grâce à madame du Cayla, cette interdiction fut levée. Le roi n'adressait jamais un mot aux aides de camp de Monsieur ni à son entourage. Grâce à madame du Cayla, cette manière changea peu à peu, car aucun détail n'étuit négligé par elle. Constamment, jusqu'à l'heure du succès, elle chercha à adoucir, à rappro-

sentiments qui nous dirigeaient. « Monsieur ci oit-il, dis-je, au danger que court la monarchie? — Oui. — Élève-t-il un doute sur la correspondance qui tend à l'éloigner du trône? — Non. — , Monsieur a-t-il un moyen quelconque de s'opposer au mal? — Non. — Monsieur penset-il que si je réussissais, grâce à Dieu, j'aurais sauvé la monarchie? — Oui. — Eh bien, je demande un an à Votre Altesse Royale, et si d'ici là je n'ai pas réussi, je consens à perdre nion nom. » Monsieur, en me serrant la main, me sourit avec l'air de l'incrédulité.

cher, à guérir les plaies qui avaient été faites, et qui étaient si perfidement envenimées; et il est réel que, si les choses eussent continué jusqu'à la mort de Louis XVIII comme elles étaient alors, ce moment venu, les ennemis de la monarchie, maîtres de toutes les positions, auraient réalisé le projet, toujours caressé par l'esprit révolutionnaire, de changer la dynastie royale; ou du moins, l'avènement de Charles X au trône, supposé qu'il eût pu avoir lieu, aurait paru un véritable malheur, au lieu d'être, comme il l'a été, un moment de joie unanime.

Quelquefois je remontrais avec force à Monsieur que, sans le vouloir, il rendait nos efforts inutiles, et j'eus à supporter plus d'une crise. Un jour entr'autres, je trouvai Monsieur si éloigné de nos pensées, que je sortis bouleversé de chez lui. Le duc de Fitz- James, en me prenant la main, me demanda ce que j'avais; il m'était impossible de lui répondre, mais il lui fut facile de voir combien j'étais sensible à son amitié. P.ien ne pouvait me faire renoncer à mes plans, mais j'aurais craint d'ébranler le courage de celle qui s'était associée âmes projets, en lui racontant toutes les difficultés que j'apercevais. Je lui montrais toujours et avec sincérité Monsieur pénétré de reconnaissance pour ses généreux efforts. Certaine d'être connue et approuvée de lui, elle prenait son parti sur le reste, et elle se plaçait sans cesse sur la brèche pour attaquer d'un côté, pour défendre de l'autre.

Ce fut à peu près à cette époque que le hasard me fit passer quelques jours à Eclimonl, avec madame deB... qui, jadis, avait eu pendant un temps quelque

crédit, sur l'esprit du roi, alors Monsieur. Jamais Louis XVIII n'eut pour personne la confiance, l'estime et l'attachement qu'il eut pour madame du Cayla ; je le tiens de sa bouche ; mais je sus par madame de B. . . mille détails aussi utiles que curieux sur l'esprit et le caractère du roi. On voulut ensuite en faire contre moi un motif d'accusation auprès de Sa Majesté, en cherchant tous les moyens de nous nuire. Le roi m'en parla plus tard, assez gaiement, en ajoutant : « Madame de B... a été la seule cause du refroidissement de mon amitié pour elle; et quant à madame du Cayla, elle a rendu, auprès de moi, des services à bien des gens, et elle ne m'a jamais dit de mal de personne. » Que ne puis-je en effet rappeler le bien qu'elle a fait, les aumônes versées'par ses mains, et tant de malheureux soulagés ou sauvés par son intercession! C'est à ses instances répétées et à sa persévérance accomplie que l'on a dû de voir l'église de Sainte-Geneviève rendue au culte. Les ministres avaient peur de mécontenter les grands et les petits hommes de la Révolution. Nettoyer les caveaux de l'impiété, du cynisme et de la fausse philosophie leur paraissait comme une profanation. C'étaient les os de leurs ancêtres auxquels ils craignaient de toucher. Le roi se décida ; il prit tout sur lui; et il s'applaudit souvent d'avoir rendu ce monument à sa première et véritable destination.

J'avais eu anciennement deux ou trois conversations avec le ministre influent; j'avais été à portée de lui prouver combien il était égaré par les amis auxquels il se fiait, et trompé par les agents qu'il employait : mes opinions lui étaient parfaitement connues : On

était sans doute instruit de toutes mes démarches par la police, et on connaissait, outre l'attachement ancien qui unissait nos deux familles, la respectueuse affection que j'avais vouée à madame du Cayla; il était simple alors de supposer que j'étais pour quelque chose dans le crédit qu'elle prenait sur l'esprit du roi ; simple aussi, que je fusse compris dans l'anathème du. ministère, qui redoutait par-dessus tout, une réconciliation entre les deux frères. Aussi, afin de me perdre plus sûrement dans le public et auprès du roi, on prenait tous les moyens possibles pour m'affubler de ridicules que j'ai peut-être le tort de ne pas me reconnaître; et on inventait mille fables aussi sottes qu'absurdes que l'on faisait circuler avec soin. Il n'y avait, enfin, sorte de prévention qu'on ne s'efforçât de faire circuler contre moi. La cohue des médisants, des calomniateurs et des ennemis était et devait être grande à mon égard : révolutionnaires, bonapartistes, ministériels, gens de cour, etc., soulevaient contre mon inoffensive personne, la faction qui voyait baisser son influence primitive, et augmenter l'action bienfaisante de madame du Cayla. Il m'est arrivé même parfois, non sans raison, d'en redouter pour sa personne les excès et les effets. Quant aux précautions qui m'eussent été personnelles, d'autres soucis me préoccupaient : cependant je portais habituellement une arme sur moi. Sans inimitié contre sa personne, je combattais dans M. Decazes uniquement l'homme politique dont je plaignais et combattais l'erreur, sans jamais m'occuper de l'homme privé.

Collègue de M. de Villèle à la Chambre de 1815, j'avais remarqué toutes les qualités politiques qui

Ih

brillaient déjà en lui. Son sang-froid, sa sagesse, son habileté pour les affaires m'avaient fait une grande impression. Je continuais à le voir pendant les sessions auxquelles je ne pouvais prendre part qu'extérieurement, puisque le défaut d'âge ne m'avait pas permis d'être réélu. Peu à peu nos relations devinrent plus intimes; et enfin, convaincu de sa discrétion, je lui confiai, plus tard, une partie de mes projets. Il fallait bien qu'il en fût ainsi, car nous étions persuadés que M. de Villèle était un de ceux qui pouvaient le mieux ramener les affaires de la France à leur véritable état de prospérité. Nous voyions bien ce qu'on aurait pu désirer de plus en lui; mais la perfection existe-t-elle? et d'ailleurs, comme homme d'affaires surtout, -il nous semblait qu'il manquait bien peu de chose à M. de Villèle.

14 février.

Cette nuit, 14 février, à une heure du matin, le valet de chambre du vicomte Talon me réveilla pour m'apprendre que le duc de Berry venait d'être assassiné, sans me donner aucun détail. Atterré d'un malheur si imprévu, je crus- d'abord à quelque conspiration soudainement éclatée. On était averti qu'il s'en tramait de toutes parts; et tous les royalistes étaient sans cesse préoccupés des dangers qui menaçaient la famille royale.

Je fis seller mes chevaux en toute hâte, et je courus au château, puis à l'Opéra, où j'appris que le crime avait été commis. 11 est impossible de peindre un pareil spectacle, et ce que j'éprouvai en entendant d'un

ASSASSINAT DU DUC HE bERfU. 2ô9

côté Ifs gémissements que la douleur arrachait à ce malheureux prince; et en voyant sa résignation, son courage, le désespoir de la famille royale, les larmes de tous.

Le roi avait voulu se rendre à l'Opéra, quelque douloureux que fût pour lui un pareil devoir; la confusion régnait partout, et, dans le premier moment, à peine quelques gardes veillaient à la sûreté du roi et de sa famille!.... Quand le duc de Berry eut expiré, on n'entendit partout que des cris de douleur; on ne songea d'ahord qu'au départ du roi, et chacun se. regardait, sachant à peine ce que l'on devait faire. M. le duc de Berry, peu d'instants avant sa mort, avait annoncé à sa famille les espérances à peine naissantes que lui donnait l'état de madame la duchesse de Berry. On venait d'arracher à cette infortunée princesse sa robe couverte de sang; un des officiers du prince la descendit dans ses bras : Madame l'accompagnait. Je traversai la haie des gardes du corps et, descendant l'escalier en toute hâte, je fis avancer une voiture; j'en ouvris la portière et j'y plaçai madame la duchesse de Berry, que me remirent ceux qui la portaient; la duchesse de Beggio la suivit; Madame monta ensuite, puis je sautai à bas de la voilure, qui prit le chemin de l'Elysée-Bourbon, sans qu'un seul garde l'escortât.

Craignant qu'un crime de plus ne fût préparé, je m'élançai sur mon cheval et j'ordonnai à Paul, l'homme qui était à la tête de mon écurie et dont, plus d'une fois déjà, j'avais éprouvé le courage et le dévouement, de ne pas quitter l'autre portière. En un clin d'oeil j'eus rejoint la voiture, et je l'accompagnai jusqu'à l'Elysée. Madame descendit la première; vint

ensuite madame de Gontaut, puis la duchesse de Reggio. Madame la duchesse de Berry ne pouvail se soutenir ; je la reçus dans mes bras, et la montai jusqu'au premier. Sa pelisse, tombée sur ma tête, me laissait à peine voir l'escalier. L'émotion que j'avais éprouvée était si vive que, quand je l'eus déposée sur un fauteuil, je faillis perdre connaissance. Monsieur arriva bientôt avec monsieur le duc d'Angoulême. « Que faites-vous là, monsieur de la Rochefoucauld? me dit le duc d'Angoulême. — Le devoir des autres, monseigneur. » Et je me retirai.

Voici, avec plus de détails, le récit de cette nuit terrible, et quelles furent les premières investigations de la justice sur l'effroyable attentat qui consterne la France.

Le 15 février dernier (1820), dimanche gras, M. le duc et madame la duchesse de Berry arrivèrent à l'Opéra, à huit heures du soir, pour y assister au spectacle. Madame la comtesse de Réthisy, dame pour accompagner, était dans la voiture de LL. AA; RR. M. le comte de Clermont-Lodève, gentilhomme d'honneur de M. le duc de Berry, M. le comte de Mesnard, son premier écuyer, et M. le comte de Choiseul, son aide de camp, suivaient le prince.

A l'instant où M. le duc et madame la duchesse de Berry descendirent des voitures, l'ordre fut donné à haute voix aux gens de les ramener à onze heures moins un quart. A dix heures et demie, les voilures stationnaient dans la rue Rameau : l'ordre avait été ponctuellement exécuté. Non loin de ces voilures était un cabriolet de la suite du prince. Dès longtemps M. le préfet de police avait donné des instructions ex-

presses pour que, dans celte même rue, quand les princes étaient au théâtre, on ne laissât pas séjourner d'autres voitures que les leurs. Les officiers de surveillance avaient mis beaucoup de zèle à faire exécuter cette consigne; mais il était un peu dans la nature des choses que ce zèle éprouvât quelque résistance de la part des personnes du cortège des princes, en raison même de la sollicitude qu'elles mettaient à ce que le service fût fait avec promptitude. Ainsi, cette résistance, dont rien à l'avance ne révélait l'inconvénient, finit-elle par l'emporter sur les efforts des officiers de police, qui en furent réduits à se borner à écarter de la rue les voitures étrangères aux personnes de la cour.

Auprès de ce cabriolet, toléré par lassitude, ainsi que d'autres voitures de la suite, était un homme petit de taille, vêtu de bleu, coiffé d'un chapeau rond, n'ayant rien de remarquable ni dans sa personne ni dans sa mise, et paraissant être le domestique du cabriolet, supposition à laquelle prêtait en effet cette circonstance que le jockey de ce même cabriolet, qui était dans l'intérieur, vaincu par le sommeil, s'était laissé glisser sur les coussins, et ne frappait plus les regards des surveillants. C'était cet homme, vêtu de bleu et de si modique apparence, qui allait disposer de la vie d'un grand prince et peut-être des destinées de la France!

M. le duc de Berry, plein d'une tendre sollicitude pour son épouse, ne voulait pas que, dans son état surtout, elle veillât trop avant dans la nuit. Il avait obtenu de sa complaisance qu'elle ne-se retirerait pas trop tard. A la fin du premier acte du ballet, il demanda l'heure à M. le comte de Glermont-Lodève. Celui-ci lui répondit qu'onze heures allaient sonner.

Le prince se leva ; madame la duchesse de Berry ne savait pas vouloir autre chose que ce que désirait son époux : elle prit son bras. M. le comte de Mesnard reçut l'autre main de la princesse. Elle fut ainsi conduite par l'un et l'autre à sa voiture. Quand elle y fut montée, le prince eut l'attention de venir reprendre madame la comtesse de Béthisy , qui était un peu restée en arrière, pour la conduire de la même manière, et aussi avec l'assistance du comte de Mesnard, auprès de la princesse. Toujours recherché comme il l'était dans ses soins délicats pour ceux qui avaient le bonheur de l'entourer, il parla même affectueusement, dans ce court trajet, à la comtesse, de sa santé qui n'est pas bonne. «Votre santé, ma chère générale, lui disait-il, m'inquiète; soignez-la donc. Vous savez combien nous vous aimons. » El il plaça madame de Béthisy dans la voiture.

Un point digne de remarque, c'est que le prince avait sévèrement défendu que les postes fissent jamais la haie sur son passage pour empêcher la foule d'approcher. Comme il eût trouvé simple et facile de périr pour le bonheur des Français, et que ce n'eut pas été pour sa grande âme un sacrifice; en retour, il croyait à leur amour, et son affabilité lui faisait un besoin de vivre rapproché d'eux, dans une pleine confiance. En vain on avait voulu quelquefois chercher à vaincre cette répugnance qu'il montrait pour les précautions : « Point de précautions, disait-il, au milieu d'un peuple qu'on chérit et qu'on estime. » En ce moment donc, comme dans toutes les occasions pareilles, les soldais de sa garde étaient sous le vestibule; un seul factionnaire était près de la voiture, présen-

tant les armes. Déjà un valet de pied avait relevé le marchepied, un autre déposait dans la voiture la pelisse de la princesse. M. le comte de Choiseul s'acheminait pour précéder le prince, qui allait rentrer quelques moments et voir la (in du ballet. Le comte deMesnard en faisait autant. M. le comte de Clcrmont- Lodève s'était arrêté sur le seuil de la porte. Le prince venait de se pencher une dernière fois vers la voiture, en disant d'une voix caressante : « Adieu, Caroline, nous nous reverrons bientôt. » La portière n'était pas encore fermée; il se retourne pour rentrer. Le misérable homme bleu, pendant ce mouvement, avait quitté sa place. Il s'était glissé entre le mur et les chevaux. Tout à coup il s'élance du côté de M. le duc de Berry, le choque et passe comme un éclair. Tout le monde aperçut un mouvement; mais personne, au premier moment, ne se douta de l'affreuse vérité. Tous les assistants, au contraire, ne virent simultanément dans cet homme qu'un brutal,- entraîné par la curiosité ou l'étourderie. Cette idée prévalut d'abord à tel point dans tous les esprits, que M. le comte de Choiseul le prit vivement par l'habit et le repoussa en lui disant : « Prenez donc garde! » Sur ces paroles, l'homme rebroussa chemin en fuyant vers la rue de Richelieu. Cependant, jeté par le choc sur M. de Mesnard, le prince qui, au moment de la rencontre, parut luimême n'avoir été que heurté, s'écria bientôt : « Cet homme m'a tué; je suis assassiné ! — Quoi ! monseigneur, lui dit M. de Mesnard, seriez-vous blessé? — Je suis mort, je suis mort, cria deux fois le duc de Berry, je tiens le poignard ! » Au premier cri du prince, MM. de Clermont et de Choiseul se précipitèrent sur

les pas du fuyard, dont ils n'abandonnèrent les traces, pour venir prodiguer des secours au prince, que quand ils virent que beaucoup de gardes étaient à la poursuite du meurtrier. Ace. cri aussi, madame la duchesse de Berry voulut s'élancer par la portière, dont le marchepied était relevé, mais qui n'était pas encore fermée Madame de Béthisy, en s'apercevant du projet de la princesse, l'enlaça fortement dans ses bras pour s'y opposer. « Au nom de Dieu, madame, lui dit- elle, songez à votre état ! — Madame de Béthisy, lui repartit avec énergie madame la duchesse de Berry, je vous ordonne de me laisser aller. » Frappé, de son côté, du mouvement de la princesse, M. le duc de Berry lui cria : « Ma femme, je t'en prie, ne descends pas! » Quelques instants après, l'amour conjugal reprenant le dessus sur cette délicatesse exagérée du premier moment, il ne put s'empêcher de crier : « Viens, ma Caroline, que je meure dans tes bras! » A ces mots, nulle force humaine ne put plus retenir la malheureuse épouse. Elle repoussa madame de Béthisy, se précipitant par la portière de manière à se tuer ellemême dans sa chute sur le pavé, si elle n'eût été retenue par les deux valets de pied qui étaient à la voiture. Madame de Béthisy s'élança après elle. Toutes deux vinrent au prince, qui, dans ce moment, toujours debout, tenait encore sa main sur l'arme dont il avait été frappé. A cet instant il la retira de sa profonde blessure. C'était un poignard grossièrement façonné, emmanché dans du bois et dont la lame large et tranchante autant qu'aiguë avait plus d'un demi-pied de longueur. On conduisit doucement l'auguste blessé jusqu'à un banc placé dans le passage. On l'y assit.

Madame la duchesse de Berry et madame de Béthisy J'y soutenaient. Il avait un moment perdu connaissance. Reprenant bientôt ses sens, il vit sa malheureuse épouse couchée sur lui, l'inondant de ses larmes et s'efforçant, en appliquant sa main sur la plaie, d'arrêter l'écoulement du sang.

C'est à cet instant même si solennel et si douloureux que le féroce assassin, saisi par ceux qui l'avaient poursuivi, fut amené à la porte du lieu où se passait celte scène lugubre. Il est rare que le crime n'aille pas lui-même, entraîné qu'il est à son insu par la justice divine, au-devant du supplice. La conduite de Louvel (c'est le nom du meurtrier) fournit de cette vérité un exemple de plus. Au lieu de tourner, aussitôt après avoir fui, dans la rue de Richelieu, du côté du Palais-Royal, où il se serait facilement perdu dans la, foule et dans les. ténèbres, il avait, au contraire, tourné du côté des boulevards, de sorte que, repassant sous toute la ligne de l'illumination qui, de ce côté, éclaire avec éclat, et le long du péristyle latéral de l'Opéra et de toute celte partie de la rue qu'il côtoya, il n'avait pas échappé un seul inslant aux regards de ceux qui le poursuivaient. Aussi fut-il arrêté promplement, vers l'arcade Colbert, par un généreux citoyen appelé Paulmier, garçon limonadier. Celui-ci le saisit au risque de sa vie, et le remit sur-le-champ à l'adjudant de la ville de Paris, Meunier, qui le poursuivait de près, au garde royal Desbiez et au gendarme David. On trouva sur lui le fourreau du poignard qu'il avait abandonné dans les flancs du prince, et un deuxième poignard avec son fourreau et une clef.

par trois militaires, quelques pas de plus

imcne

et il allait se trouver au milieu de ses victimes, si M. le comte de Clermont-Lodève ne s'en fût aperçu. Il se précipita au-devant des gardes auxquels il ordonna de conduire l'assassin au bureau de police dans le vestibule. Là, ne pouvant plus maîtriser son indignation, il lui adressa cette question : « Monstre! qui t'a poussé à commettre un pareil crime? — Ce sont les plus cruels ennemis de mon pays, répondit le meurtrier. — Mais encore, qui t'a payé? — Personne! »

Cependant on songea à transporter le prince dans un lieu plus commode que ce passage où il s'était d'abord arrêté. Ses gentilshommes le soutinrent pour le conduire au petit salon de sa loge, où on l'assit sur un fauteuil garni de coussins. Madame la duchesse de Berry, plus morte que vive, y fut également portée par M. le duc Mouchy et par madame la comtesse de Béthisy. Arrivée dans le petit salon, le besoin que son époux avait de ses soins lui rendit bientôt son courage et ses forces. Elle ne voulut plus s'occuper que de lui. Aidée de madame de Béthisy, elle commença à le déshabiller en partie pour visiter sa blessure. Toutes deux, elles le tenaient penché pour faciliter l'écoulement du sang et prévenir l'étouffement. Dans cette situation il ne cessait de répéter : « Je suis bien mal : un prêtre, un prêtre; viens, ma Caroline, que je meure dans tes bras. » Se précipiter sur son auguste époux, en entendant ces mots, l'élreindre de ses embrassements, fut le premier mouvement de la princesse; mais bientôt la raison vint calmer ces irrésistibles transports d'amour et de douleur. S'élevant au-dessus de son désespoir, elle ne voulut plus penser qu'aux secours que l'état du prince rendait indispensables.

Attentive à ses moindres mouvements, la pieuse femme lui prodiguait tour à tour les soins et les caresses les plus tendres. Tantôt elle essuyait son sang, tantôt la sueur qui lui coulait du visage; quelquefois, à genoux près de lui, elle le consolait et priait. Déjà plusieurs personnes, spontanément et par les ordres des gentilshommes de M. le duc de Berry, étaient parties pour aller chercher les secours spirituels qu'il ne cessait de réclamer.

Un médecin passa par hasard dans la rue : c'était le docteur Drogart. Le docteur Blancheton, qu'étaient allés quérir le comte de Ghoiseul et le valet de pied Gérard, survint peu après; enfin le docteur Lacroix. Dans ce trouhle extrême, tout le monde avait perdu la tête; la princesse seule conservait de la présence d'esprit et de l'énergie. Elle pensait à tout, prévoyait tout. Son Altesse Royale et madame de Béthisy mirent leurs ceintures en pièces pour faire les bandes nécessaires à la saignée; et quand M. le duc de Berry disait : « Ma femme, ma femme, ne m'abandonne pas ! >> elle arrêtait ses pleurs pour lui répondre, avec un accent de sensibilité qui arrachait des larmes de tous les yeux : « Non, mon ami! non, mon cher Charles! ta femme est là, elle ne t'abandonne pas ! »

Cette force d'àme, toutefois, n'empêchait pas que la malheureuse princesse ne fût dévorée des plus cruelles anxiétés. Aussitôt que M. Blancheton eut examiné la blessure, elle voulut savoir si elle était mortelle. «Monsieur Blancheton, lui dit-elle, jevous en conjure, dites-moi la vérité, j'ai du courage, beaucoup de courage, ajouta-t-elle avec force. » M. Blancheton n'osait répondre. Alors madame la duchesse

de Berry se précipitait à genoux. Elle priait avec ardeur; et aussitôt que, grâce à ce saint exercice, un peu de calme était revenu dans son âme, elle retournait, l'air serein, auprès de son époux, pour soulager ses souffrances et consoler son esprit. Il était cruel d'entendre le prince, jugeant bien son état, exprimer une tendre reconnaissance à ceux qui l'entouraient, mais leur dire avec une voix déchirante : « Vos soins sont inutiles, je suis perdu. »

Successivement, l'auguste et infortunée famille se réunissait, dans ce petit espace devenu le centre d'un si effroyable malheur, et de tant d'émotions déchirantes. M. le duc d'Orléans, la duchesse son épouse et mademoiselle d'Orléans arrivèrent les premiers pour unir leur douleur à celle de madame la duchesse de Berry. M. le duc d'Angoulême, puis Monsieur et Madame, qu'on avait essayé vainement de retenir, vinrent à leur tour. Enfin M. l'évêque de Chartres, que ne cessait de demander avec ferveur M. le duc de Berry, ne tarda pas à paraître. M. le comte de Nantouillet, cet assidu compagnon et ce fidèle ami du prince, était accouru à cette scène de deuil, dès qu'il avait été prévenu de l'attentat. Tous les secours temporels étaient arrivés. MM. Thérin, Bougon et Fournier, M. Dupuytren, M. Dubois, MM. Boux et Baron, tout ce que la chirurgie offre de plus savant et de plus illustre se trouvait réuni près de l'auguste victime.

Les médecins n'eurent qu'un avis sur l'impossibilité de transporter le prince. On fit, à la hâte, un lit sur des chaises. Un peu plus tard on le rendit plus commode, en substituant aux chaises un lit de camp.

Madame la duchesse de Berry cessait d'être aussi nécessaire pour les soins physiques que réclamait L'état de son époux. Au moment où ses forces devinrent inutiles au mourant, elles l'abandonnèrent tout à coup. Elle tomba épuisée dans les bras de madame de Béthisy. Suffoquée de larmes et de sanglots, il fallut lui donner aussi à elle des secours qu'elle rejetait, niais qui, pourtant, préservèrent la France d'un malheur de plus. Elle revint à la vie et elle y revint pour aller reprendre au bord du lit de son époux la place qu'y marquaient pour elle l'amour et la religion.

Cette religion sainte n'avait pas été vainement invoquée par le prince, au milieu de ses atroces douleurs. Déjà elle les avait calmées, à la voix de M. l'évêque de Chartres, dont une seule pieuse exhortation avait suffi pour rendre au mourant la résignation. Ce qu'il sollicitait surtout, avec les plus vives instances, c'étaient les derniers sacrements. M. le curé de Saint- Roch arriva avec un autre ministre. L'extrême-onclion fut administrée au duc de Berry, au milieu des pleurs et des sanglots de toute la famille et de tous ses serviteurs, grands et petits, car il n'était pas jusqu'au plus humble d'entre eux qui ne témoignât le désespoir de perdre un si bon maître; et qui ne manifestât ses sentiments par un zèle sans bornes. Le prince eût désiré que madame la duchesse de Berry n'assistât pas à cette cérémonie émouvante. Jamais elle ne voulut consentir à se retirer. Agenouillée près de son lit, noyée dans ses pleurs, elle mêla ses prières aux prières jours

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reprenant des forces, en songeant que son mari donnait de vivre. Pour le prince, confessant ses

faules avec une généreuse longanimité, interrogeant, tantôt les pasteurs, tantôt le prince, son frère, sur les miséricordes du Seigneur ; invoquant ces miséricordes avec une sainte ardeur, rempli désormais d'une entière résignation sur la mort qui le saisissait à la fleur de son âge ; répétant avec calme et componction les prières des agonisants ; mêlant à ses prières, pour tout intérêt humain, des vœux dont l'unique objet était le bonheur de la France. Seul au milieu du deuil universel de ceux qui l'entouraient, il se montrait serein et constamment occupé de consoler tous les cœurs qui lui étaient affectionnés.

Il en connaissait unsurtoutqui avait toujours nourri pour lui un dévouement aussi inaltérable qu'illimité ; c'étaitcelui de M. lecomtedeNanlouillet. « Approchez, mon vieil ami, lui dit le prince expirant, embrassonsnous avant de nous quitter. » M. de Nantouillet se précipita devant son lit, collant sa bouche sur cette main déjà glacée par la mort, par la mort qui paralysait déjà ses organes, mais qui ne pouvait rien encore contre cette âme de feu.

Une telle âme ne pouvait renoncer à des sentiments plus chers encore. La princesse sa fille occupa aussi ses dernières pensées ; il voulut la voir et la bénir. Elle lui fut apportée par madame de Gontaut, sa gouvernante. L'inconsolable mère la prit des bras de cette gouvernante fidèle, pour l'offrir à l'imposition des mains défaillantes d'un père et d'un époux qui se complaisait à unir, dans ses dernières caresses et dans ses dernières bénédictions, les deux objets de ses tendres amours.

Cependant, quelques grande que fussent ces pen-

sées, quelque douces qu'à force de résignalion el d'héroïsme chrétien le prince eût su se les rendre, une pensée bien plus grande, bien plus impérieuse, bien autrement héroïque dominait toutes les autres.

Déjà le prince avait vivement demandé bien des fois s'il n'aurait pas la consolation de voir le personnage le plus auguste de sa famille, le seul parmi ceux qui pouvaient assister à ses derniers moments qu'il n'eût pas vu encore.

Peut-être s'était-on mépris sur la nature de ce désir ardent qu'il témoignait de voir son père adoplif, le chef de l'État.

Ce sentiment, on eût pu le soupçonner, si la douleur avait permis de réfléchir quelques moments, sur une réserve bien magnanime qui avait présidé à toutes les paroles du prince depuis qu'il avait été dévoué à la mort.

Un assassin venait de le frapper.

Le prince, sur-le-champ, avait connu son sort.

Sur-le-champ il s'était écrié : J'ai vécu.

Sur-le-champ il avait immolé à son Dieu toutes ses terrestres affections en n'en réservant plus que ce qui peut en rester dans une âme pure de tout attachement à la vie.

Eh bien ! jamais, pas une seule fois, au milieu de ses plus atroces douleurs et dans la contemplation de la mort qui allait les suivre, il ne lui était échappé non pas seulement de maudire l'auteur de sa mort, non pas de se plaindre du crime sans motif qui lui avait mis le poignard à la main; mais même de rappeler d'un seul mot la cause imméritée et prématurée de cette mort.

Il n'avait plus conservé d'autre idée de ce monde, si ce n'est qu'il était un chrétien et un Bourbon, un chrétien dont la première vertu est de pardonner à tous ses ennemis ; un Bourbon, c'est-à-dire le digne descendant d'une race royale habituée à pardonner a. ses assassins.

Cette grande vertu, il voulait l'accomplir. Dans une agonie dont la longue durée, comparée à l'énergie du coup qu'il avait reçu, et qui était tel qu'il eût semblé devoir en périr sur la place, a été un objet de surprise pour les gens de l'art, sa vie n'avait été retenue que par cette volonté et cet espoir.

« Le roi ne viendra-t-il pas?» criait-il à chaque instant.

«Ah ! Dieu ! il viendra trop tard ! Aurais-je l'affreux malheur de ne plus le voir! »

Eh bien ! ce roi si désiré, le voilà! Que va lui demander le prince?

Du plus loin qu'il l'aperçoit il lui tend ses mains défaillantes, il lui crie : « Ah ! sire! sire! la grâce de l'homme ! la grâce de la vie au moins ; je la demande au roi, je la demande à mon oncle. »

Le roi ne pouvait pas promettre; il ne promit pas. Dix fois, vingt fois, cent fois, le prince revint à la charge, et toujours ces mots : « Grâce, grâce pour l'homme (car, comme on l'a remarqué, il ne l'appelait pas son assassin) ! » venaient se placer sur ses lèvres avec instance, avec feu, avec impétuosité, avec violence, à chaque parole de consolation que le roi lui adressait. Ces mots furent les derniers qu'il murmura. Et. un des témoins de sa mort, des plus dignes d'une haute confiance par son talent, qu'en cette triste occasion il a su

rendre plus remarquable encore par son zèle, atteste que, jusque dans les sons les plus affaiblis de sa voix il a saisi : « Grâce, grâce pour l'homme, grâce pour l'homme. ma France! malheureux pays! »

Ainsi mourut ce fds de tant de rois, digne des meilleurs de sa race, dont il avait rassemblé en grand nombre les vertus dans son cœur. Brave, gai, comme notre Henri IV, vif comme lui ; comme lui affable et bon; d'une piété éclairée comme saint Louis; ami de la justice comme Louis XII; comme Louis XIV plein d'amour pour les arts; enfin, plein de miséricorde et de résignation comme le roi martyr.

Le commissaire Ferté s'empressa de prévenir les autorités compétentes, auxquelles il expédia les ordonnances. M. le comte d'Angles, préfet de police, arriva le premier. Presque aussitôt survint le procureur du roi. Immédiatement arriva le procureur général. Les ministres, des pairs, des députés, des maréchaux de France, des militaires, des administrateurs et des magistrats de tous les ordres accoururent, amenés par leur zèle et leurs inquiétudes; et ce fut sous les yeux de l'élite de la France que s'ouvrit cette grande instruction.

Le premier effet de la sollicitude des magistrats devait être de constater le corps du délit. Ce devoir fut impossible pour le moment. Un intérêt plus grand commandait de laisser l'auguste blessé au calme qu'exigeait son état et aux soins des médecins. Deux procès-verbaux, l'un du commissaire de police, l'autre du procureur du roi, constatèrent d'abord cette impossibilité.

M. le comte d'Angles avait commencé l'interrogatoire

vers minuit moins un quart, le 15 février; il dura jusqu'à sept heures du soir du lendemain, sans autre intervalle que celui qui fut nécessaire pour transférer Louvel de la petite pièce où il avait été conduit (théâtre de l'Opéra) immédiatement après son arrestation, à l'hôtel du ministre de l'intérieur, où les magistrats crurent devoir se rendre pour cesser de procéder publiquement, ce qui pouvait avoir des inconvénients.

Il est digne de remarque que Louvel s'est peu écarté de sa première version dans les nombreux interrogatoires qu'il a subis devant M. le chancelier et devant MM. les pairs commissaires \

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