‹ Mémoires de M. de La Rochefoucauld, duc de Doudeauville$h6$iDe la Seconde Restauration à la mort de Louis XVIII, 1815- septembre 1824Chapitre 43 sur 93 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Une clarté terrible se fit dans tous les esprits à l'effroyable nouvelle de l'attentat du 13 février. La conspiration inventa le crime isolé; la France s'écria tout d'une voix :

« Ce sont les doctrines que le ministère laisse professer impunément à la faction dont il est l'espoir, qui ont armé le bras de l'assassin. » Un effroi général se répandit dans Paris à la nouvelle de cet attentat. Les plus funestes pressentiments s'éveillèrent. Monseigneur le duc de Berry pouvait être le père d'une famille nombreuse; et les factions espéraient, en faisant verser son sang, éteindre la race de nos rois. Mais, plus d'une fois déjà, la France n'avait conservé de cette noble race qu'un seul rejeton qui avait suffi pour la faire refleurir plus belle et plus glorieuse ; et il faut croire que cet enfant que chacun appela V enfant du miracle vivra pour le bonheur de la patrie.

Mais les circonstances devenaient impérieuses. Le meurtre de Louvel pouvait naturellement faire soupçonner les projets les plus sinistres, et les plus rapprochés d'un bouleversement général du royaume, au point d'irritation où les esprits avaient été amenés par la conduite du ministère. Il n'y avait pas un moment à perdre pour arracher la France et la famille royale à cette désastreuse influence, et j'adressai à Monsieur la lettre suivante :

A -MONSIEUR

« Paris, 15 février 1820.

« Monsieur me pardonnera de venir interrompre sa douleur. La mienne est. trop profonde pour lui rester étrangère. J'ose dire que c'est un malheur particulier qui me déchire; mais c'est aussi le malheur public qui m'accable. La dynastie, la monarchie, la France sont à deux doigts d'un abîme éternel; et je croirais manquer à ce sentiment, guide de toutes mes actions et au-dessus de tout dans mon cœur, si je ne parlais tandis qu'il en est temps encore. Nous pouvons être sauvés; mais dans quarante-huit heures nous sommes perdus sans retour cl nous verrons périr sous le fer de l'assassin et le roi et chacun de nos princes, sans pouvoir du moins périr avec eux.

« Que la volonté du ciel s'accomplisse, » dira Monsieur avec cette touchante résignation, sublime chez un particulier, mais coupable chez un prince. Monsieur ne s'appartient pas : il appartient à la France; et, quelque affreux que soit le coup qui nous accable, il se doit à la patrie, à celte patrie si souvent souillée,

mais qui s'indigne du crime. Lui seul peut nous sauver! lui seul! Tous les yeux se tournent vers Monsieur, tous les bras lui sont tendus; lui seul est notre espoir. A-t-il le droit de nous abandonner, de. nous laisser périr avec la monarchie? N'est-il pas aussi le premier soldat du roi, et ne doit-il pas être son premier défenseur? Les factions en veulent au roi, à la dynastie, à la monarchie, à la France. L'horreur qu'a inspirée le crime est générale; le peuple est indigné, consterné; la garde frémit de rage; tous les royalistes préparent leurs armes; mais toutes ces précautions seront inutiles, et les gens les plus sages, les plus éclairés et tous ceux qui pensent s'écrient : « Un seul homme a fait le mal, soit volontairement, ce que le cœur repousse, soit par suite de son incapacité. (Le résultat est le même, et pire peut être.) Monsieur seul peut encore nous sauver. »

« J'ai vu la Chambre, et l'anarchie est aussi dans le côté droit; il n'y a plus rien à espérer d'aucun côté pour le salut de la monarchie qu'en Monsieur. J'ose le conjurer de se convaincre de cette vérité; il ne pourra prendre sur lui la responsabilité de la perte de la monarchie. On le chérit partout, on lui accorde toutes les vertus qu'il possède réellement. J'oserai lui dire qu'il s'élève pourtant un doute qu'il faut bien lui faire connaître, quoiqu'il me soit impossible de le partager. «Monsieur seul peut nous sauver, s'écrie-t-on, « mais aura-t-il l'énergie nécessaire, et, accablé par sa « douleur, pourra-t-il la surmonter?» Oui, sans doute, il en aura le courage : le ciel même le lui donnera, l'idée de ses devoirs suffira pour le diriger.

« Depuis quarante-huit heures, je me suis mis en

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rapport avec toutes les opinions, toutes les classes, avec les gens les plus sages et les plus éclairés. Un seul avis les réunit tous : le mal lient à un homme, et le bien n'arrivera jamais par lui. Il craint d'apporter des lois; mais n'en avait-il pas quand il a détruit, la monarchie par son système, comme par les doctrines qu'il a laissé se propager impunément; et ne s'en eslil pas servi pour nous perdre! Maintenant il veut se servir de ses lois pour sa propre existence. Cependant, quel dédale! Si on les lui accorde, on consolide son pouvoir; et, par là, on anéantit plus sûrement la monarchie. Si on les lui refuse, les gens faibles s'écrieront avec quelque apparence déraison : «Vous perdez la monarchie par votre faute. »

c< Je le répète, Monsieur peut seul nous sauver; il le peut, il le doit; et, s'il hésitait, il pourrait, il devrait se dire : « La monarchie périt par ma faute. » Mais non, elle ne périra pas.

« Tous les royalistes parlent à Monsieur par ma voix. Tous lui tendent les bras : il ne repoussera pas leur fidélité, leur dévouement, leur résignation. Il est leur seul espoir. Il faut profiter du moment, de Télan général, de l'indignation, de la stupeur. Dans quarantehuit heures les factieux seront les plus forts. Tous nos renseignements nous prouvent, à n'en pas douter, que cet horrible attentat n'est que le prélude de nouveaux crimes. Tout est préparé, disposé par d'exécrables associations, et que fait la police? Le meurtrier lui avait été signalé; c'est un fait certain. Hélas! elle de- . vait prévoir le crime, et elle a laissé succomber la victime!... Que fait-elle encore?... Paris regorge de ces misérables qui n'attendaient que le moment. Celte 1 '• 1 9

même nuit de douleur, les murs ont été couverts de placards incendiaires, et ils le sont encore. Une grande partie de ces misérables sont venus habiter les environs de Paris. Nous en avons la certitude : ce ne sont point ces lois d'hier qui nous sauveront.

« Une seule démarche peut nous sauver : Monsieur seul peut la tenter. Point d'explication, de discussion, mais un parti pris d'une manière irrévocable. c< Je « viens demander au roi le renvoi de celui qui, par « son manque de surveillance, par son système et les « fautes de son administration, a été la cause de la a mort de mon fils; je la lui demande pour sa propre « sûreté, pour celle de la monarchie. Si l'on me face fuse, je quitte à l'instant Paris, sans que rien « puisse m'en empêcher. »

« Monsieur se place par là dans une position utile au roi, qu'il faut sauver de lui-même; et à la France dont le sort est uniquemententrelesmains de Monsieur. « Si Monsieur subit un refus, il se retire tranquillement, soit à Tours, soit ailleurs, pour attendre les événements. Celte nouvelle situation, entièrement passive comme de raison, sauve encore la France. Le roi ne persistera point; il sacrifiera son favori, auquel il tient déjà moins, et les Français comme l'étranger apprécieront enfin tous les sentiments d'un prince qui n'est vraiment connu que par ceux qui l'entourent.

a J'ai tout dit : j'ai rempli un devoir, obéi à une conviction intime. Mon zèle ne peut m'avoir emporté trop loin. C'est là le fruit des plus mûres réflexions, du plus scrupuleux examen de mes sentiments, de la sagesse des autres, de toutes mes recherches, du cri de ma conscience.

CHUTL IJE M. DEGâZES.

« Si j'ai besoin d'indulgence, elle ne me sera pas refusée. Je le répète en finissant : Monsieur seul peut nous sauver. »

Peu de jours après que j'eus écrit cette lettre, M. Decazes fut destitué.

On crut alors qu'une démarche de Monsieur avait déterminé la disgrâce de ce ministre. Quelque temps avant cette époque, un mémoire dans ce sens avait été remis au roi par Son Altesse Royale; mais il avait produit un effet contraire à ce qu'on attendait. La mort de monseigneur le duc de Berry fut pour ceux qui ignoraient le véritable élat des choses, le seul motif du renvoi de M. Decazes. Cette mort fut, en effet, un moyen de plus dont la Providence se servit pour dégager la France de toutes les illusions dont elle avait été entourée; mais, sans les efforts antérieurs, sans les avis passés et présents qui précédèrent et accompagnèrent ce déplorable événement, le roi n'eût pas consenti à se séparer du ministre auquel il avait accordé toute sa confiance, croyant d'ailleurs que tout changement de ministre était fâcheux pour le bien public. Mais ici le prince, plus roi qu'ami, fil taire ses sentimenls particuliers devant l'intérêt de la France; et la disgrâce fut décidée.

C'est ici le moment de parler d'une conversation mime que j'eus avec le roi et dont le résultat devait avoir une grande importance. Madame du Cayla m'avait préparé le terrain. « Tous les jours, me ditelle, on vous dénonce à Louis XVIII. Il est incertain, n faut le rassurer; il veut vous examiner et connaître votre dernière pensée. Demandez une audience ; songez

seulement que tout est perdu si vous ne vous tirez pas

avec avantage de cette entrevue. »

Je demandai l'audience, et elle me fut aussitôt accordée, j'invoquai le ciel et je m'y présentai avec confiance, mais aussi avec une émotion que j'eus quelque peine à dissimuler.

Le roi, après m'avoir reçu avec bonté, se mit à me parler de cent choses. 11 aimait à conter, et il contait parfaitement; quand tout à coup, me fixant avec ce regard scrutateur qui ne laissait rien échapper : « Que pensez-vous de M. Decazes? » me dit

Louis XVIII.

Il attendait avec anxiété ma réponse.

« Le roi m'ordonne-t-il de lui dire la vérité? —

Certes. Dois-je parler en courtisan ou en sujet

fidèle? — Parlez. — Eh bien, Sire, je pense que M. Decazes est un homme aussi aimable que spirituel, qu'il a tout pour plaire, et qu'il est très-attaché au roi. «Louis XVIII me fixait, chaque minute, davantage. Je continuai : « Les royalistes ont eu sans doute des torts avec M. Decazes; ils Kont aigri, mécontenté, éloigné peut-être; mais M. Decazes est fort ambitieux; et, un jour, il s'est trouvé dans une impasse, placé. entre son ambition et son devoir. Ce jour-là, Sire, -l'ambition l'ayant emporté, M. Decazes a fait entrer dans la chambre des pairs soixante nouveaux membres, tous plus ou moins hostiles à la royauté légitime. » — Les paupières royales s'abaissèrent avec tristesse. « Hélas, vous pouvez avoir raison, » me dit le roi ; puis il me parla encore de toutes choses indifférentes, et dirigeant encore vers moi son beau et imposant regard : « Vous connaissez beaucoup ma-

CHUTE DE I. DEÇUES. -2So

dame Du Cayla ; quelle est votre opinion? — Ma réponse sera facile, Sire ; j'ai pour elle une affection aussi sincère que peut l'être mon dévouement; et ses malheurs m'ont vivement attaché. Que fut-elle devenue sans la protection du roi? Inutile de parler de son esprit, de sa distinction, de son instruction et, avant tout, de son extrême discrétion. Son dévouement est aussi prompt qu'il est juste. Elle déteste la politique et change toujours de conversation quand on cherche à l'y ramener. Enfin, si j'étais roi, je ne croirais pas pouvoir rencontrer une amie plus sûre et plus dévouée. — Tout ce que vous me dites, reprit Louis XVIII, est de la plus grande exactitude. » — Sa physionomie sembla s'épanouir. • — « Ajoutez, me dit le roi, qu'elle a l'âme la plus généreuse. Elle a une ennemie acharnée, madame de Balbi ', qui ne vous aime pas beaucoup non plus. Elle m'a écrit une lettre, véritable diatribe. Je demandai un jour à madame du Cayla ce que je devais faire? — Lui pardonner, Sire, et lui rendre sa pension, fut sa réponse: que dites-vous de cela? — Que rien de grand, de généreux, Sire, ne m'étonnera de la part de madame Du Cayla. »

Je me retirai peu après, remerciant le ciel du résultat d'une conversation fort difficile; mais qui devait assurer le succès de nos efforts.

Au moment de quitter les affaires, et d'obéir aux ordres de Louis XVIII, M. Decazes, au milieu de mille protestations de dévouement, déclara au roi que le seul homme qui lui paraissait digue de la confiance de

1 Madame de Balbi avait exercé sur Louis XVIII, quand il était comte (le Provence, une grande influenee qu'elle cherchait à recouvrer.

Sa Majesté était M. de Blacas. Je ne me permettrai aucune réflexion à ce sujet; toujours est-il qu'il le supplia de hâter son retour; le roi n'en lit rien, et M. de Richelieu resta maître des affaires. Pressé par la volonté du roi, il consentit à voir M. de Villèle entrer au conseil sans portefeuille; il fit plus de difficultés quant à M. de Corbières; mais M. de Villèle ne voulut pas se séparer de celui-ci, et il fallut que M. de Richelieu cédât.

M. de Serres resta aux sceaux, M. Portai à la marine, M. Roy aux finances, M. de Lalour-Maubourg à la guerre, M. Siméon fut nommé ministre de l'intérieur, et fut le seul nouveau ministre à portefeuille. Les doctrinaires casernes au ministère de l'intérieur, MM. Guizot, Mirbel et Villemain suivirent M. Decazes dans sa retraite.

Était-ce bien là un ministère propre à inspirer confiance au parti royaliste, qu'on prétendait satisfaire par ce changement?

M. de Richelieu ayant placé sa confiance précédente dans des hommes qui en abusaient, ne l'accordait que faiblement à ceux qui, en l'aidant de leurs conseils, eussent pu lui faire jouer un rôle aussi glorieux que durable. La chute de M. Decazes avait étonné la faction sans la décourager; et ceux qui fascinaient les yeux de M. de Richelieu cherchaient à faire de lui leur complice involontaire, bien qu'il fut impossible de ne point rendre j ustice à la pureté de ses intentions.

J'expliquai ces nouvelles inquiétudes à Monsieur :

A MONSFEUK

« 'l(î février 1821).

« J'avais des choses fort importantes à dire; mais un travail forcé depuis quelque temps, tant de regrets pour ce qui n'est plus, tant de tourments pour ce qui nous reste, m'a retenu hier avec la fièvre; et j'aurais craint aujourd'hui de me présenter si près d'un jour qui doit renouveler de si cruelles douleurs.

« Je pense devoir faire demain le sacrifice d'une cérémonie à laquelle je m'unirai du fond de l'âme; et, tandis que chacun se dirigera vers Saint-Denis, je croirai rendre un dernier hommage à un prince que j'ai tant aimé en restant dans le lieu où se trouvent placés son père et son épouse. J'ai pris aussi des mesures pour avoir du monde à ma disposition, quoique bien convaincu que ce ne soit jamais précisément ce que l'on prévoit qui arrive.

« L'opinion a gagné depuis quelque temps, à Paris et même dans la province, d'une manière remarquable; et si quelque chose pouvait adoucir des regrets, ce serait l'horreur que ce crime inspire, et le sentiment vif et profond que l'on conserve à celui dont les derniers moments ont fait éclater tant de vertus. Il n'en est pas moins vrai que, d-ans mon opinion et dans celle de personnes bien sérieuses, notre position reste extrêmement grave, et le devient même tous les jours davantage, par des circonstances que l'on va connaître. La faction infernale qui révèles crimes, est loin d'être satisfaite, et la soif du sang n'est pas apaisée... « Bien-

vu

« tôt il ne sera plus temps d'y remédier, m'écrivait « encore hier un homme grave. Parlez, monsieur le « vicomte, parlez, les moments pressent : songez que « c'est pour vous un devoir. »

« 11 est vrai que notre position se complique d'autant plus, que ceux qui ne croient travailler qu'au ré- " tour de M. Decazes favorisent, sans s'en douter, la conspiration qui éclatera infailliblement. La faction ne le sent que trop. On veut le retour de M. Decazes; et il sérail bien important d'élever un mur infranchissable entre lui et le ministère. Geux-mêmes qui se montrent dévoués en apparence du moins, croient à son retour; et ils craindraient de se compromettre vis-à-vis du roi et du favori. On se sert de M. de Richelieu comme d'un moyen pour faire passer les lois. On lui fait conseiller de remettre les changements qu'il médite, c'està-dire de conserver, sans qu'il s'en doute, les amis de M. Decazes. Les lois passées, il demandera ces changements; on les lui refusera. Le duc se piquera, offrira sa démission. On l'acceptera; l'ami reviendra, et tout sera perdu. J'ose insister sur cette pensée, quelque pénible qu'elle soit : je me permets de tout dire, parce que je désire que l'on lise au fond de mon cœur, et qu'un dévouement de tous les instants de la vie est toujours une excuse. Dieu veuille que je me trompe cette fois ! »

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