EXTRAIT DU JOURNAL LE DRAPEAU BLANC
« Après avoir rendu leurs devoirs religieux à la dépouille mortelle du prince, dix-huit cents hommes de
CHUTE DE M. DECAZKS. 289
la cinquième légion de la garde nationale se sont formés en bataillon carré sur la place du Louvre, pour entendre ces paroles, que M. le vicomte de la Rochefoucauld leur a adressées avec l'accent de la douleur la plus vraie :
« J'ai reconnu l'esprit de la cinquième légion à « l'empressement religieux qu'elle vient de témoi- « gner.
« Messieurs, nous venons de rendre un devoir sacré « au meilleur et au plus généreux des princes. Ce « n'est pas tout de le pleurer, il faut encore préser- « ver sa royale famille du fer des assassins, et de la « rage des factieux.
« Messieurs, serrons-nous plus que jamais autour « du trône, et que notre roi trouve chez chacun de « nous un cœur dévoué tout prêt à lui servir d'c- « gide! »
« M. Hutleau d'Origny, maire du V e arrondissement, vient de recevoir sept mille francs pour les pauvres; ils lui ont été remis par M. le vicomte de la Rochefoucauld, au nom de la cinquième légion de la garde nationale, dont il est colonel. »
Nous avons déjà parlé des efforts de la faction pour persuader aux bonnes gens que le fait de Louvel est un crime isolé. La faction est bien servie en cela par les hommes de la police, comme le prouve ce que je vais raconter.
Voici une conversation qui a été entendue par deux jeunes gens de Versailles, vers les quatre heures du soir, le 19 mars 1820, dans l'église Notre-Dame.
290 MHS MÉMOIRES.
« Gomment se porte Pierre *? — Bien, excepté que la camisole le gêne beaucoup. — Quand fera-t-on l'affaire de l'autre? — Le 25. — Combien sommesnous? — Ils sont quinze, et nous deux, c'est dix-sept. — Et l'instrument est-il prêt? — Tout prêt : il esj^à trois lames.»
Les deux bommes qui s'entretenaient ainsi paraissaient être des gens du peuple. L'un avait un carrick gris, les cheveux poudrés, de vilains yeux et une trèsmauvaise figure.
L'autre était en redingote grise.
Ils parlèrent aussi d'une chaise de poste toute prête pour faciliter l'évasion de quelqu'un.
Ces renseignements, envoyés le 19 mars 1820, furent communiqués par moi à M. le baron Monnier, à huit heures du matin, le 20 mars. En lui remettant cette révélation, qui paraissait avoir une grande importance, on lui représenta combien il était essentiel d'assurer le succès des démarches qui pourraient être faites,. par le plus grand secret; et d'envoyer sur les lieux une personne digne de toute confiance.
Ce que l'on avait prévu arriva : la publicité donnée à cette affaire rendit impossible le succès des mesures qui fuient prises. En effet, on commença par envoyer chercher les deux jeunes gens, et on les conduisit à pied à la préfecture; ils y furent interrogés devant quatre personnes, dont deux au moins avaient intérêt à ce qu'on crût Louvel isolé.
Vainement tenta-t-on d'intimider ceux qu'on interrogeait; ils persistèrent dans leur première déposi-
* Louvel, assassin du duc de Bcitv, se nommait Pierre.
tion; mais la ville entière fut bientôt rendue confidente du but qu'on s'était proposé, par le bruit que causèrent ces allées et venues; et je laisse à deviner s'il fut possible de retrouver les deux hommes qui avaient tenu les propos que j'ai rappelés.
C'est ainsi qu'en laissant aux complices de Louvel les moyens de se soustraire, car presque toujours les poursuites ont été annoncées d'avance, on parviendra vraisemblablement à faire adopter cette idée qu'on prône avec tant d'acharnement : « le crime du 1 5 février est le fait d'un seul homme, et non pas d'un parti. »
Dans ce temps, nous eûmes la douleur de perdre madame la marquise de Tranz, née Chamillard de la Suze, ma tante. Sa vie fut sans reproches et sa fin sans agonie. Elle s'est endormie dans le souvenir du bien qu'elle a fait sur la terre, pour se réveiller au sein de cette béatitude céleste; le lot de ceux qui ont fait ici-bas leur élude constante de la vérité, et qui n'ont voulu se distinguer que par leur humilité.
Le respect que je porte à la mémoire de celle qui , pendant sa vie, repoussait les louanges que sa modestie regardait presque comme un outrage, m'empêche de m'étendre trop sur ses vertus.
Le seul éloge vraiment digne de madame de Tranz, serait le récit des bienfaits qu'elle répandit autour d'elle pendant sa vie, et qui doivent lui survivre par le fait des dispositions qu'elle a prises en mourant.
Enfants abandonnés, qui vous servira de mère? Qui, maintenant, entendra vos cris? Rassurez-vous, grâce
à sa prévoyance, vous lui devrez encore le premier des biens, celui d'une éducation chrétienne 1 .
Retirée du monde depuis longtemps, madame de Tranz avait traversé rapidement toutes les illusions de la vie, réduisant, dès ses plus jeunes années, chfl^ue chose à sa juste valeur, et s'arrachant sans regrets au siècle qui ne lui offrait que de vains prestiges.
Une originalité parfois un peu bizarre donnait à son esprit une tournure piquante; et cette originalité était comme une enveloppe dont s'enveloppait le sens le plus droit.
L'extrême sévérité qu'elle avait pour elle-même, se changeait pour les autres en une douce indulgence.
Tous ceux qui l'ont connue, sentent qu'ils ont perdu en elle un guide sûr et une amie solide; et longtemps encore on parlera de cette bonté prévoyante qui veillait aux besoins des bons habitants de Montrouge.
Elle a été sincèrement pleurée par les siens, regrettée par ses amis; on pourra dire d'elle ce que l'Écriture dit du juste : «Sa mémoire ne meurt pas, » et les établissements de charité que ses bienfaits perpétuent, légueront à la postérité le nom de leur fondatrice 5 .
Reprenons l'examen des affaires, et voyons quelles
* Le premier établissement des frères de la doctrine chrétienne qui ait été fondé, depuis la Révolution, est dû aux soins de madame la marquise de Tranz. Cet établissement, créé au Gros-Caillou, avec trois frères et quatre-vingts enfants, reçoit aujourd'hui huit cent cinquante enfants instruits par quatorze frères. On y a ouvert une classe pour les soldats et une classe pour les adultes.
s Peu de jours avant sa mort, madame de Tranz, retirée h Montrouge, m'avait envoyé chercher. « Je vais mourir, » me dit-elle, et après m'avoir fait promettre d'exécuter strictement ses dernières volontés, <:llc me laissa la surveillance de cette école gratuite qu'elle avait fondée au Gros-Caillou, avec tous les moyens d'y subvenir. Elle me nomma son
modiiications ont signalé leur marche depuis le fatal événement de février.
On s'occupait de réviser la loi d'élection, lorsqu'éclata ce coup de tonnerre. Le projet définitivement arrêté était une combinaison du parti doctrinaire avec les idées royalistes. M. Decazes s'était rapproché de M. de Richelieu : il avait fait réunir un conseil d'hommes spéciaux, afin de juger d'abord le projet de loi électorale; et ensuite pour apprécier les dangers de la position, tant le ministère lui-même était effrayé de ce qui se passait.
Le projet électoral avait été, on le pense bien, ajourné; et, lors de la séance qui suivit le 13 février, le premier besoin fut d'exprimer ce sentiment au roi dans des adresses qui furent successivement votées; après la douleur, un autre sentiment se fit jour, l'indignation; et M. Clausel de Coussergues vint proposer à la Chambre de porter un acte d'accusation contre M. Decazes, ministre de l'intérieur, comme complice de l'assassinat de monseigneur le duc de Berry.
Ce cri d'un cœur loyal et dévoué, mais d'un esprit imprudent, fut blâmé par la majeure partie des royalistes; etM. de Villôle, avec sa raison toujours si droite, lui dit : ce Votre proposition était mal rédigée. Accuser M. Decazes de complicité avec Louvel est absurde. Il fallait l'accuser d'attentat de haute Irahison. »
Les mesures législatives proposées par M. Decazes après la date sanglante du 15 février étaient au nom-
exécuteur testamentaire, en me chargeant de veiller ii l'éducation de ses jeunes héritiers, et aussi de six enfants d'une Anglaise cju'elle voulait l'aire élever dans la religion catholique. Mon jeune âge ne lui parut pas une excuse. Elle insista. J'ohéis, et le succès a couronné nies efforts.
bre de trois : d'abord, deux lois d'exception; l'une qui suspendait la liberté des journaux, l'autre qui frappait la liberté individuelle, enfin le nouveau système électoral très-compliqué, mélange, comme nous l'avons dit, des idées doctrinaires et des idées royaJJS^js, et surtout expression des besoins ministériels.
Les deux premiers projets de loi maintenus par le ministère furent adoptés par les Chambres, à une faible majorité, après de violentes discussions. Les royalistes, dont le concours était nécessaire pour assurer au ministère la majorité, avaient promis leur vote aux projets de lois exceptionnels, à condition qu'ils seraient de courte durée, et limités dans des bornes très-étroites; en retour de cette promesse, le ministère s'était engagé, dans la loi électorale, à renoncer à l'élection directe maintenue par M. Decazes, et à revenir aux deux degrés d'élection demandés en 181 7 par M. de Villèle.
Les puissances s'effrayent de la catastrophe du 13 février, et des mouvements insurrectionnels en Espagne, où les cortès viennent d'obliger Ferdinand à jurer la constitution de 1812.
Ce triomphe des idées révolutionnaires, le lendemain d'une catastrophe qui avait atteint l'héritier de la couronne de France, agita vivement la diplomatie européenne; ayant reçu à celte époque une lettre du lieutenant -colonel espagnol Lorente , que j'avais connu, voici comment j'appréciai, dans ma réponse, l'événement qui venait d'ouvrir pour l'Espagne, la carrière des révolutions.
DEVOLUTION EN ESPAGNE