‹ Mémoires de M. de La Rochefoucauld, duc de Doudeauville$h6$iDe la Seconde Restauration à la mort de Louis XVIII, 1815- septembre 1824Chapitre 45 sur 93 · AU LIEUTENANT-COLONEL ESPAGNOL LORENTE · texte numérisé non relu

AU LIEUTENANT-COLONEL ESPAGNOL LORENTE

« En reconnaissant votre signature, mon cher Lorente, j'ai éprouvé un sentiment de joie très-vif, et ma famille l'a partagé : elle vous remercie sincèrement de votre aimable souvenir. J'ai souvent pensé à vous, en m'inquiétant de ne plus recevoir de vos nouvelles; je vous sais un gré infini de tous ces détails de famille que vous me donnez; mais, mon cher Lorente, vous avez trop connu la franchise de mon caractère, pour croire que je tairais la vérité à un homme digne de l'entendre. J'avoue donc tout de suite que la seconde partie de votre lettre m'a confondu. Comment, c'est vous, sujet fidèle et militaire dévoué, qui pouvez approuver que l'armée ait imposé à son roi telles ou telles conditions? Pouvez-vous penser que nous ignorions comment votre révolution s'est faite, et l'espèce de nécessité où le malheureux Ferdinand, resté seul, ou à peu près, dans son palais, s'est vu contraint d'accepter et de signer tout ce qu'on lui a présenté. Il est des limites sacrées qu'il n'est jamais permis de franchir; les conséquences de telles innovations sont toujours terribles; malheur au peuple qui les commet! Comment, après l'exemple de nos cruels désastres, n'être pus encore éclairé !

« A ,yous entendre, tout serait calme, tout serait dans la joie; et vous avez imposé à votre roi un joug, vous servant pour cela des armes qui devaient le défendre! et la nation est divisée! et l'armée elle-même n'est pas entièrement d'accord ! et le sang a coulé, et il cou-

[ri

29G MlvS MÉMOIRES.

lera encore! et déjà des excès de plus d'un genre ont dû vous prouver que l'on ne sort pas impunément de la ligne de ses devoirs! Le devoir n'est pas laissé aux caprices des mortels, il est immuable et ne peut être changé ni altéré... Dieu veuille que l'e^s de vos malheurs ne vous fasse pas un jour revenir cruellement sur les illusions dans lesquelles vous semblez être plongé! $ans doute, la nation espagnole est généreuse; aussi elle ne souffrira pas, j'en suis convaincu, que son roi soit devenu, pour ainsi dire, le prisonnier de son armée. Je ne me permets point de juger la conduite de Ferdinand, mais fût-il vrai que, dans l'intérêt des peuples, on eût désiré qu'il eût apporté quelques changements dans son gouvernement, c'était par les représentations qu'il fallait travailler à obtenir ces améliorations; et sous aucun prétexte, il ne fallait employer la contrainte. Comment avez-vous pu oublier ce principe, base de toute société organisée dans des vues d'ordre et de progrès : L'armée ne peut et ne doit jamais être qu'un corps obéissant aveuglément aux ordres du chef de l'Etat. Avez-vous songé à l'immense inconvénient d'en faire un corps délibérant?... Et d'ailleurs, si votre roi eût refusé de se soumettre à ces conditions auxquelles on lui laissait la couronne... oseriez-vous bien songer avec moi dans quel effroyable abîme vous vous jetiez?

«Voilà mes sentiments sur votre révolution, mon cher Lorente. Ce mot de révolution, qu'il est impossible de ne pas donner à tout ce qui s'est passé en Espagne, est déjà un cachet de réprobation.

« Je vous écris bien à la hâte, désirant que cette lettre vous arrive par une occasion que je crois sûre. Mais

li ÉVOLUTION EN ESPAGNE. 297

encore un mot sur votre situation présente. 11 est impossible de faire rétrograder le temps : ainsi, acceptons le moment présent tel que les événements nous l'ont fait. Vos cortès vont s'assembler.

« Dieu veuille leur inspirer assez de sagesse pour vous tirer de la position difficile dans laquelle vous êtes. La constitution proclamée est illusoire : elle est d'une exécution impossible. Croyez-moi; donnez de l'autorité au roi, c'est sur lui que repose la tranquillité de l'État. Les princes de la terre meurent; mais les institutions restent, et passent à la postérité. Je ne doute nullement que les cortès n'aient le pouvoir maintenant d'affermir la tranquillité de l'Espagne. Je désire qu'elles lui préparent un siècle de gloire; mais elles auront, avant tout, h réparer le mal qui vient d'être fait. Il faudra qu'elles fassent rentrer le flot populaire dans les limites qu'il a franchies; qu'elles imposent à l'armée l'obligation absolue d'une obéissance sans bornes; et surtout qu'elles donnent au premier pouvoir de l'Etat, au roi enfin, toute l'autorité qui lui est encore plus nécessaire dans l'intérêt de ses peuples, que dans le sien propre. Et tout cela se fît-il, croyez-moi, vous vous repentirez longtemps d'une, pareille révolution. Je désire me tromper; mais je le souhaite plus queje ne l'espère. Les grandes assemblées sont presque toujours tumultueuses, et le bruit n'est pas la raison. Vous me demanderez peut-être si, moi, je tiens à la constitution française; je vous répondrai que le roi nous a donné la charte; et que j'irais jusqu'au bout du monde, plutôt que de me soumellre à une constitution, quelque libérale qu'elle fût, qui aurait la même origine que la vôtre.

vi. 20

« J'espère que vous ne serez plus si longtemps sans me donner de vos nouvelles.

<x Adieu, adieu, mon cher Lorente; porlez-vous bien vous et les vôtres; et croyez aux vœux sincères que j'adresse au ciel pour votre bonheur person*^!, autant que pour la prospérité de votre Espagne. »

A propos de la loi suspensive de la liberté individuelle et de la liberté de la presse, le parti qui ne manque jamais l'occasion de se compter, vient de former une grande association pour venir en aide aux prisonniers d'État qu'on va plonger dans les cachots, dit le rapport publié à cette occasion. Ce projet réunissait les hommes les plus marquants de l'opinion libérale, et devenait l'indication d'un gouvernement provisoire, avec un comité directeur publiquement avoué. Ainsi l'on ne se cache plus pour conspirer; toute une organisation se forme en hostilité ouverte contre les principes de la monarchie; tous les députés de gauche se glorifient d'en être les chefs, et les manœuvres pratiquées ont déjà détaché, dansTarmée, beaucoup de soldats et d'officiers de leurs devoirs. L'action du comité se fait particulièrement sentir sur deux classes : les étudiants et l'armée. L'état du pays est alarmant : le libéralisme domine l'opinion populaire; la presse, éteinte dans les journaux, s'est réfugiée dans les brochures.

Le ministère embarrassé de sa situation cherche à ménager les doctrinaires dont le vote lui est nécessaire à la Chambre. M. Madier de Montjau, dans une pétition à la Chambre des députés, dénonce un gouvernement occulte. Il signale auprès du trône un factieux personnage...

L'OPPOSITION CONTRE MONSIEUR. -J!iy

C'est là une audacieuse accusation contre les royalistes et l'héritier présomptif de la couronne. Les royalistes, à la Chambre, se sont montrés animés d'une chaleureuse indignation contre cette pétition odieuse et insensée qui ne repose sur aucun fait, et n'a d'autre but et d'autre portée que d'agiter encore les esprits. M. Manuel a pris occasion de là pour proposer une adresse au roi. Ce sont, de longues et déclumatives remontrances sur la marche du gouvernement.

M. Decazes continueà enlretenirune correspondance intime avec le roi.

La police est toujours détestable. Les bruils l'es plus sinistres circulent; et rien n'annonce qu'on cherche à remontera la source de toutes ces menaces qui entretiennent l'inquiétude et la méfiance dans les esprits. Voici une lettre écrite par moi à Monsieur, dans laquelle je lui faisais connaître un nouveau complot.

« Paris, Le 22jnai IS'20.

« Je ne puis porter la lettre que je reçois à l'instant. Je crois devoir la communiquera la police; mais qu'il est cruel d'avoir sans cesse à entretenir d'aussi pénibles pensées l'esprit d'un prince dont je voudrais, au prix de mon sang, assurer la Iranquillilé ! Que du moins ce prince assure la nôtre, en consentant enfin à prendre des précautions pour sa sûreté personnelle. Son âme, sans doute, est au-dessus des dangers qu'on •'«père conjurer ainsi,- mais qu'il pense qu'il ne s'appartient pas, et que le ciel lui fait un devoir de sa propre conservation.

« Â.u sujet de la nouvelle trame qu'on est venu me

dénoncer, j'ai répondu qu'il fallait prendre encore les informations les plus exactes sur les faits et sur la moralité du révélateur, et aller trouver demain M. Monnier.

« Je me suis rappelé la confiance qui^yà est accordée; et, sans la partager entièrement, j'ai senti qu'il n'y avait pas un second parti à prendre.

« En voyant que la police ne découvre rien, je reste en méfiance.

« Ils reviendront me voir après la visite. 11 y aurait eu quelque inconvénient avant.

« Des paroles de bonté aussi précieuses ont un instant suspendu les cruelles angoisses de l'incertitude, et elles ont inspiré une respectueuse reconnaissance.

« Monsieur sait de qui je veux parler. J'ai la certitude qu'un ministère avait été offert à M. Royer-Collard, avant le départ de M. Decazes; il l'a refusé, ne voulant qu'un portefeuille, dit-on, celui de premier ministre 1 . Il faut craindre en ce moment ce parti.

« Cette semaine a été, pour moi, bonne et mauvaise. Je dois avouer qu'il s'est élevé un combat entre mon cœur et ma conscience. Je m'en suis puni en prenant l'inébranlable résolution de me bannir moi-même à tout jamais, si j'étais assez faible pour taire, par crainte de déplaire, une circonstance que je croirais utile et vraie. »

Des troubles sérieux éclatèrent au mois de juin, à l'occasion de la discussion de la loi électorale. Une

' Personne n'est plus honorable que M. Royer-Collard ; mais, malgré mi dévouement qui ne pouvait être suspect, ses idées manquaient souvent de justesse et il rêvait dans le vide.

impulsion commune fui donnée aux masses. Les chefs étaient bien connus du gouvernement; il y eut même de l'argent de distribué.

Le ministère organisa fes moyens de défense; toutes les forces de la garnison de Paris furent mises sous les ordres du maréchal duc de Tarente, et le roi lui dit : « Monsieur le maréchal, je compte sur vous pour amener la répression des troubles avec le moins de mal possible; épargnez les excès. »

Des régiments de la garde s'approchèrent de Paris; des ordonnances de police défendirent tout attroupement; les écoles furent momentanément fermées; la troupe reçut l'ordre de ne charger qu'après les sommations, et à la dernière extrémité.

Malgré toutes ces mesures, des groupes menaçants se formèrent dans la soirée du 20 juin et dans la journée du 21, le comité insurrectionnel put croire un moment à la victoire.- Les troupes poussées à bout ont fini par charger, et les factieux se sont dissipés.

Le dernier jour des troubles de juin, Louvel est monté sur l'échafaud sans avoir fait aucune révélation sur ses complices.

La faction continue de s'écrier : Crime isolé ! Voici un nouveau fait qui tendrait à prouver le contraire. Je le tiens de made:i oiselle Sophie, dont il a déjà été question dans mes Mémoires. Elle connaissait une honorable vieille fille qui habitait au rez-de-chaussée rue de ***. Je lui laisse la parole :

« Je voyais passer souvent, devant ma fenêtre, me disait mon amie, un homme dont la figure était tellement sinistre, que je le suivais du regard. A quelque distance, je le vis entrer dans une maison, et, peu

après, cinq ou six personnes franchirent la même porte. Ce manège m'a frappé, et lorsque j'ai appris l'assassinat de M. le duc de Berry, je me suis demandé si cet homme, dont la vue m'effrayai^ ne serait pas Louvel. — Il y a un moyen bien simplette nous en assurer, lui répondis-je ; je viendrai vous chercher le jour de l'exécution, et nous nous placerons sur la route, de façon à bien voir le condamné. A mesure que la fatale charrette approchait, la physionomie de ma vieille amie prenait une expression impossible à rendre. — Le voici. — C'est lui-même ! s'écria-t-elle avec horreur! »

La discussion sur la loi électorale, interrompue par les bruits de l'émeute, a repris son cours. Un amendement formulé par M. Boin proposait deux espèces de collèges, de département et d'arrondissement : les collèges des départements, composés des plus imposés, nommeraient un certain nombre de députés; les collèges d'arrondissement conserveraient l'élection directe : le nombre actuel des membres de la Chambre serait maintenu. Cet amendement a passé à une immense majorité.

Cette session si orageuse, cette session pendant laquelle ont retenti tant de paroles factieuses et enflammées, est close et, déjà elle porte ses fruits. De grands troubles se manifestent dans plusieurs villes, à Nantes, à Brest, à Bennes. Dans les désordres de juin, on avait vainement essayé la séduction de quelques troupes. Les agitateurs ont enfin réussi à organiser une conspiration militaire. Cette conspiration devait éclater le 19 août au soir; mais le gouvernement en tenait

tous les fils, et la plupart des conjurés ont été arrêtés, dans la journée du 19, à leur domicile. Celte affaire, qui semblait devoir ressortir d'un conseil de guerre, a été renvoyée par le gouvernement à la Chambre des pairs. Il paraît que l'argent avait été largement répandu parmi les conjurés, des promesses de grades avaient été faites aussi aux officiers et aux sousofficiers des régiments de la garde royale. Les véritables chefs du complot sont connus; on a en Ire les mains toutes les preuves de leur connivence avec les conjurés; et pourtant il a été décidé, à ce qu'il paraît, que la procédure ne comprendrait pas leurs noms.

Les lettres suivantes de madame du Cayla ont trait à ces événements (les Irouhles de juin et le complot . du mois d'août).

« I'aiis, mercredi I" juin 1820.

« Vous n'avez aucune idée, mon cher vicomte, du découragement où je tombe quand je vois tant de jalousie et d'inimitié autour de moi ! A chaque nouvelle découverte, je me sens abattue! Après cela, sans doute, forte des choses, la tranquillité ordinaire de mon àme reprend le dessus, je pense aussi à ceux qui me rendent justice^mais il faut toujours un peu de réflexion el, dans ce cas-là, je reste avec un poids sur le cœur tout le temps qu'elle se fait attendre. —Vous avez été bien à mon goût, hier soir. — Mille et mille amitiés. »

« 11 juin IS'211.

« J'espère que vous serez circonspect, cher vicomte; je conçois le désir qu'on aurait d'en finir sur tout

304 MES MÉMOIllES.

cela, mais il faut bien de la prudence. Il est heureux que l'on emploie les troupes, et que l'on ne les éloigne pas comme au commencement de la Révolution, en s'en remettant à la garde nationale, troupe qu'il ne faut jamais compromettre avec elle-même et avec le peuple; car c'est alors de la vraie guerre civile. Tous ceux qui la commandent ne vous ressemblent pas. •

« Le maréchal Macdonald a la grande main, ainsi il sait bien ce qu'il faut faire. Il a de bons régiments sous ses ordres; je ne vois pas encorelà dequoi perdre la tête.

« Soyez bien tranquille pour moi, cher vicomte, je resterais seule des mois entiers, sans avoir un moment . de crainte. Je suis bien plus inquiète de vous voir avec M. de Vol... allant courir les aventures au delà de ce que vous avez à faire; et puis, rappelez-vous le commencement de la Révolution; la garde nation aie si bonne, ce qu'elle est devenue. Vous ne me parlez pas de la Chambre des députés. Je suis bien aise que mon frère soit à son régiment.

« Ainsi, cher vicomte, point de craintes pour moi; vous avez bien autre chose à penser, et il faut conserver tout son courage pour le temps où nous vivons. Je remercie mille fois ma vicomtesse d'avoir écrit à mon beau -père.

« Je suis heureuse que le roi soit ferme dans ces circonstances, et qu'il se porte bien. La police me paraît bien mal faite. Il est clair que la minorité légale est devenue minorité factieuse. Parlez beaucoup de moi à madame Récamier. Bonjour, cher vicomte, soyez prudent en pensant à moi. Mille tendres amitiés. »

« Paris, ce mercredi i!0 aoùl 1820.

« M. de B... m'a dit hier que l'on était sur la trace de beaucoup de gens mêlés à ce complot, profond s'il faut en croire les gens bien instruits. Mais quel métier pour ces pauvres pairs d'être juges sans cesse ! Il paraît assez répandu qu'on pourrait bien trouver quelque confrère compromis; mais rien ne transpire sur cela. Les personnes arrêtées se coupent et parlent. Et que dites-vous de ces horribles incendies? Le coup était bien monté. C'est faire les choses en grand. Ce sont des feux pour éclairer leurs odieux complots; de grands fanaux à de grandes distances pour de grands crimes ! Quels gens! quels projets! quel enfer \ M. de T. . . . doit être bien malheureux d'avoir des neveux pareils ! Le capitaine Nanty s'est dérobé à la justice. — On fait une machine qui permettra enlin au roi de reprendre ses promenades très-prochainement. — Dans six jours, j'aurai le plaisir de vous voir, cher vicomte. Mille tendresses à ma vicomtesse quand vous la reverrez. »

« Paris, jour de la Saint-Louis, 1820.

« Le temps est superbe, ce qui fait plaisir à tout le monde. Le fauteuil mécanique du roi ne peut être terminé avant quelques jours. C'est dommage; mais, au reste, Sa Majesté a vu tant de monde depuis deux jours, que le public a pu s'assurer que le roi étail en chair et en os, et non pas un mannequin, comme on l'avait répandu parmi le peuple.

« Beaucoup de personnes doivent venir ici, ce soir, voir le feu. Madame de P... va d'ici chez madame de

laB... aux comédies avec madame deCh... Il n'y a en actrice que madame M.... Ces dames sont inconcevables, rien ne les dérange en ce monde. Les trônes tombant les uns sur les autres ne les font même pas vaciller sur le leur.

« On dit, mais je ne le garantis pas, que l'on a trouvé quatre millions à distribuer aux libéraux de la conspiration. Le jeune de T... dit : « Puisque je suis « perdu, je ne veux pas mourir seul. Je dirai tout. » La procédure durera plus de trois mois, M. Pastoret l'a annoncé. Les pairs vont s'assembler deux fois, et s'ajourneront à six semaines pendant l'instruction.

« Bonjour, cher vicomte, on a regretté de ne pas vous voir hier et moi beaucoup aussi, comme vous pouvez le penser. Mille tendresses à ma vicomtesse et à vous. »

Voici des réflexions que j'ai écrites à la hâte, sous la direction d'un cœur qui ne sait rien taire, quand il s'agit des intérêts du pays et de la royale famille qui ne fait qu'un avec lui.

A MONSIEUR

« Les moyens les plus décisifs et les plus prompts peuvent seuls prévenir la destruction de la monarchie française, et par suite le bouleversement de l'Europe. Sa vie politique ne tiendra bientôt plus qu'à un souffle, si on ne rend au corps social le sentiment de sa propre existence.

« Il faut étonner les factieux, raffermir les incertains, redonner aux bons une énergie qui commence

à s'affaiblir, et profiter de la disposition des esprits. Le nom du roi a encore en France un pouvoir magique qui doit êtrçjnis promptemenl en usage; ce qui est possible à Louis XV1I1 deviendrait peut-être plus tard d'une difficile exécution à Charles X.

« Nous sommes dans l'alternative nécessaire d'agir ou de succomber.

« Il faut d'abord raccommoder la nation avec cet avenir dont on a tant cherché à l'effrayer; et ne plus lui laisser envisager un changement de règne comme un événement qui doit tout bouleverser, et qui effraye par là tous les esprits et épouvante beaucoup d'intérêts.

« Le président des ministres doit faire sentir au roi qu'il est indispensable que Monsieur reste au Conseil. Il doit l'obtenir à toute force. S. A. R. prouvera par cette démarche qu'elle n'est pas étrangère aux affaires de son pays, et que toutes ses opinions sont aussi sages qu'éclairées.

« Il est digne d'un cœur aussi généreux de se laisser rappeler au momentdu danger, et de mettre la main au gouvernail, quand le vaisseau de l'État est presque

brisé par les secousses terribles qu'il a éprouvées

C'est contre l'héritier du trône que la rage des factieux a surtout rugi. Il suffirait à Monsieur de semontrer pour émousser les traits empoisonnés de la haine; et cette nécessité d'agir est devenue, dans les circonstances présentes, une impérieuse obligation. Si Monsieur est le premier sujet du roi, il est aussi le premier soldat de la couronne; il doit la protéger et la défendre sur la tête de son souverain; mais il n'est pas d'une obligation moins absolue de la conserver à l'héritier de tant de rois Cet héritier, il ne s'ap-

partient pas, il est la propriété de l'État qui le réclame. Il n'y a donc point ici d'abnégation de soi, il y aurait absence totale d'un devoir sacré. Une résignation purement passive deviendrait coupable, quand l'intérêt du roi, inséparable de celui de la patrie, commande impérieusement qu'il agisse. Monsieur doit enfin rentrer à la Chambre des pairs. Des discours dans lesquels ses sentiments et ses opinions seraient peints avec cette franchise qui le caractérise, répondraient victorieusement à d'atroces calomnies. C'est encore à M. de Richelieu à en faire sentir la nécessité. Ses ennemis les plus acharnés n'ont pas osé lui refuser une loyauté à toute épreuve. Aussi, ont-ils cherché surtout à l'éloigner.

« Il n'est pas permis de remettre. Les pronostics les plus certains d'une chute éclatante et terrible se font sentir. Non-seulement la famille de nos rois se trouve exposée; non-seulement nous périrons en la défendant, mais la France elle-même sera envahie et bientôt divisée; et alors on ne parlera plus que pour mémoire de ce beau royaume dont nos folies, notre aveuglement et notre apathie auront anéanti l'existence.

« Un Etat ne peut se maintenir sans institutions qui le soutiennent, sans une éducation sagement organisée pour l'enfance, sans frein moral pour la jeunesse, sans une justice ferme et intègre pour l'âge mûr.

« Il faut reconstruire un État qui a vu chanceler ses bases primitives; il faut presque refonder à nouveau la vieille monarchie 1 , que les secousses les plus ter-

1 Tous mes écrits ont prouvé que je n'entendais pas par là m'écarler des principes de 1789 auxquels je me suis toujours associé.

ribles ont ébranlée jusque dans ses fondements; tout est à refaire. On ne peut rien sans M. de Richelieu; mais on peut tout avec lui; et il se rendra devant un parti pris d'une manière irrévocable, parti uniquement fondé sur les dangers du moment présent. Cette démarche seule peut sauver l'Etal. .

« Il faut aussi s'arracher à toutes ces intrigues qui étourdissent les âmes les plus droites, à ces intrigants qui obscurcissent les choses les plus claires; et après avoir entrevu la vérité dans son entier, marcher avec cette force que rien n'ébranle, lorsqu'elle se puise dans nos consciences.

« Qui peut être plus propre à entendre un pareil langage que celui auquel on ose l'adresser, sans craindre de lui déplaire?

« La première chose à faire avant tout et la plus indispensable, est d'éloigner du ministère des hommes qui joignent à la méfiance vraie ou fausse qu'ils inspirent, une faiblesse effrayante dans les circonstances présentes, une incapacité pusillanime, et surtout tous les préjugés que la Révolution a laissés dans leur esprit, et que la Restauration n'a pu en arracher. La seconde est d'y faire entrer des hommes que l'opinion presque générale a pris soin de désigner d'avance. Il faut confier les avenues du trône à de francs royalistes.

« Loin de froisser aucun intérêt, il faut s'occuper de les rassurer tous; mais on n'y parviendra que quand les choses seront tellement stables, que chacun ne concevra plus l'espoir ou la erainte de les voir changer d'un moment à l'autre.,

« Une première condition pour rassurer les esprits, serait de faire cesser un des principaux moyens que

l'on met en œuvre pour les agi 1er. Je veux parler des biens nationaux qui établissent une démarcation forcée entre ceux qui possèdent, et ceux qui ont été dépouillés, et qui laissent l'État partagé entre deux nations. Ces

biens on tété injustement vendus, mais ils ont été acquis à l'abri des lois. L'État a commis la faute; c'est donc à lui seul à la réparer, en dédommageant ceux qui ont perdu. Il serait trop long d'entrer dans des détails sur les moyens d'exécution, mais on ne peut regarder ce sacrifice comme assez important, et d'ailleurs la valeur qu'auraient bientôt repris ces biens, serait un dédommagement.

« Un gouvernement peut-il être bien servi, quand ses propres agents ignorent comment il veut qu'on le serve, quand l'autorité est sans volonté; lorsqu'elle laisse l'esprit des peuples incertain, s'égarer au oré des passions de ceux qui s'en emparent avec adresse, pour l'entraîner avec perfidie? Nous avons, il faut le dire, absence totale de gouvernement; et les derniers événements viennent encore de démontrer celte triste vérité presque jusqu'au ridicule. C'est surtout dans la province qu'il a été effrayant d'en juger. Les factieux le savent tellement bien que même la découverte du dernier complot, découverte qui pouvait avoir des suites aussi graves, n'a effrayé qu'un moment leur constance; et bientôt ils ont repris leur criminel espoir de destruction.

« Cette conspiration découverte n'est que le prélude delà plus terrible catastrophe, si de graves mesures ne sont promptement mises en œuvre. Dans un moment où la faction, forte de la puissance qu'on lui a donnée, serre ses rangs, unie par les plus exécrables

scrmenls, et marche contre le trône qu'elle veut renverser, le ministère peut-il ignorer que ses propres agents, dans les provinces, divisent partout les royalistes, tandis qu'il faudrait les rappeler tous, sans distinction, à la défense de la monarchie qui s'écroule?

« El qu'on dise encore qu'il n'y a pas perfidie dans les uns, et dans les autres incapacité la plus effrayante! Oui, on peut affirmer que le ministère est encore entre les mains de la même faction, sans que plusieurs de ses membres s'en doutent, et sans que les autres consentent à se l'avouer.

« Il y a ceux qui veulent la légitimité, et ceux qui la repoussent; telle est la seule division possible à admettre; en mesurant les uns et les autres, on verrait que la légitimité n'a aucun risque à courir, par le petit nombre de ses adversaires qui craignent même d'être comptés.

« Tout gouvernement aura des ministériels autant qu'il pourra en désirer; mais la faiblesse n'enfante que des gens incertains, et presque toujours craintifs et ingrats.

« Que la volonté du gouvernement soit connue! qu'elle soit fixe; et qu'il veuille, le lendemain, ce qu'il a voulu la veille; ou, à force d'inconséquence, il restera tellement isolé, que le trône de nos rois s'écroulera infailliblement.

« Un tableau exact des circonstances présentes ferait croire aux âmes faibles à l'impossibilité d'en sortir; mais rien n'est impossible à l'homme qui sait vouloir.

« Résumons :

« 1° Des hommes éprouvés doivent composer enfin un ministère purement royaliste.

mr

« 2° Monsieur doit rentrer au conseil el à la Chambre des pairs.

« La Chambre des députés peut alors être cassée sans crainte; ces mesures donneront aux royalistes un élan qui ne laissera plus la composition d'une nouvelle Chambre douteuse. (On doit supposer cependant que partout les principales autorités seront royalistes.)

« Bien des choses resteront à faire à ce nouveau ministère; mais le premier pas et le plus essentiel sera franchi.

« Alors seulement la monarchie de saint Louis paraîtra se rasseoir; elle ne sera plus réduite à rougir d'elle-même; elle reprendra noblement son rang parmi les nations européennes, et nous n'aurons plus à frémir pour les jours précieux de nos princes. »

« 20 septembre.

Enfin, voici une goutte de miel dans la coupe d'absinthe depuis si longtemps penchée sur nos lèvres! Un rayon de soleil surgissant des ténèbres de mort qu'a projetées sur nous l'effroyable nuit du 15 février, un cri de joie après tant degémissemenls... Resurgall Un enfant nous est né : le duc de Bordeaux a été donné à la France.

Oh ! c'est là un pays bien impardonnable dans son incrédulité religieuse, si elle est réelle, car il n'est pas de nation qui ait vu plus clairement l'intervention de Dieu dans la conduite de ses affaires! C'est toujours au moment des plus grandes difficultés, et alors que la sagesse, l'habileté humaines semblent impuissants à les dénouer, qu'éclatent ces revirements ines-

NAISSANCE DU DUC DE BOKDEAUX. Uo

pérés que la Providence nous tient en réserve. La France, dans ce sens, est vraiment la terre des miracles!... Oui, des miracles, car les instruments de délivrance suscités par Dieu sont presque toujours, par leur apparente faiblesse, en raison inverse de la grandeur des périls qui la menacent. C'est une bergère devant les hordes d'Attila; c'est une jeune fille devant l'Anglais, maître de la France et couronné à Saint- Denis; et aujourd'hui contre ces flots envahissants, ces haines, ces fureurs politiques et ces complots sans cesse renaissants, c'est un berceau d'enfant! Comme la corbeille où Moïse fut déposé à sa naissance, sera-t-il le jouet des vents et des vagues? L'atmosphère a été trop longtemps troublée, pour que le calme puisse renaître immédiatement. Nos hommes prétendus d'État, et la royauté égarée par eux ont semé les vents : il faut qu'ils aient leur récolte de tempêtes; mais quand elles éclateront, leur furie viendra expirer sur ce berceau; non, ce n'est pas vainement que cet espoir de la France est né le jour de la Saint-Michel, le grand vainqueur des tempêtes de l'abîme; il n'aura pas été vainement salué par tous les rois du nom de V Enfant de l'Europe, et par les fidèles du nom plus touchant de VEnfant du miracle; non, ce n'est pas vainement que ces noms lui auront été donnés; ils intéressent le ciel, l'Europe, la France, la société monarchique et chrétienne à sa conservation.

Après avoir raconté les douleurs de l'épouse, je raconterai les joies de la mère; j'ai dit l'héroïque courage avec lequel elle supporta son effroyable malheur, je dirai, pour compléter le tableau, combien elle a vi. 21

été admirable de délicatesse et de présence d'esprit au milieu des ineffables consolations de sa glorieuse maternité.

Au sortir de la revue, où Sa Majesté avait dit à ses sujets : « Il nous est né un fils à tous; un jour il sera votre père, » encore émue du touchant spectacle d'une famille auguste renaissant dans un jeune prince qui doit un jour perpétuer la race des bons rois, la cinquième légion de la garde nationale s'est réunie dans un banquet fraternel; et j'ai essayé d'exprimer dans une allocution adressée à ces braves gens les sentiments qui, nous remplissaient tous :

« Messieurs,

« 11 était de la destinée d'un Bourbon, même en cessant de vivre, d'assurer notre avenir. Offrons à la famille de nos rois l'éternel hommage de notre amour, et au Roi des rois un juste tribut de reconnaissance. Écoutons Louis XVIII adresser à son peuple ces paroles louchantes, avec cette bonté qui le fait chérir : « Mes « amis, aujourd'hui votre enfant, il deviendra un jour « votre père î »

« Messieurs, il est Bourbon; il sera digne fils de Berry, digne petit-fils de saint Louis, noble rejeton d'Henri IV. Nous devons au sublime courage de sa mère le dépôt précieux qu'elle portait dans son sein. Monseigneur le duc de Bordeaux, héritier de tant de qualités et de vertus, verra sa naissance inscrite dans l'histoire au nombre des événements les plus mémorables.

« Pourrions-nous oublier, messieurs, qu'un des

NAISSANCE DU DUC DE BORDEAUX. ni:,

soins empressés de madame la duchesse de Berry, au milieu des plus affreuses douleurs, fut de faire appeler plusieurs de nos camarades pour être les premiers témoins du bonheur delà France.

« Oui, messieurs, cet illustre enfant vivra sous la protection du ciel qui nous l'envoie pour calmer toutes les inquiétudes, et nous réunir tous désormais autour de son royal berceau. Mais s'il fallait jamais penser à le défendre, messieurs, nous sommes Français, et nous jurons de devenir à l'instant, soldats de la fidélité. »

Ainsi que je l'ai dit, le duc de Bordeaux a été salué du titre à' En faut de l'Europe par les membres du corps diplomatique.

Le roi a marqué cel événement par une promotion de cordons bleus.

Madame la duchesse de Berry a voulu témoigner sa joie maternelle par un acte de clémence. Un attentat odieux avait été commis contre elle par deux hommes, Gravier et Boulon', qui avaient, pendant sa grossesse, fait éclater un pétard sous ses fenêtres pour amener une fausse couche. Madame a demandé leur grâce au roi par une lettre touchante.

Les artisans de troubles et de désordres qui viennent d'échouer en France dans leurs tentatives de révolutions et de conspirations, ont été plus heureux à tapies, à Madrid et à Lisbonne.

Les libérales espagnols, après avoir fait jurer la constitution à Ferdinand, et s'être emparés du pouvoir et de tous les ressorts du gouvernement, avec violence, semblent vouloir user avec modération de la victoire. Les cabinets, sons approuver le nouvel

ordre de choses établi en Espagne, le tolèrent : ils ferment les yeux sur l'avenir menaçant que promet à ce pays le triomphe des révolutionnaires.

La révolution qui vient d'éclater à Naples a, comme celle d'Espagne, son origine dans de ténébreuses intrigues du parti bonapartiste et du parti patriote. Le général Pépé, chef de l'insurrection napolitaine, commande une bande indisciplinée, composée d'un amas de paysans avec ou sans armes, et d'une tourbe grotesque de milice nationale. Quoique le caractère de ces troupes, en général lâches et mutines, donne une tournure peu redoutable à cette insurreclion, la position topographique de Naples la rend grave, et redoutable pour les intérêts de l'Europe monarchique.

Dans un congrès à Troppau, M. de Metternich a décidé l'empereur d'Autriche et l'empereur de Russie à adopter, dans ce qu'il y a de plus large et de plus complet, le système d'intervention. On a arrêté d'écrire au roi Ferdinand pour qu'il ait à se trouver à une nouvelle réunion des souverains. *

M. de Corona, qui représentait la France, et lord Stuart, qui représentait l'Angleterre à ce congrès, n'ont eu connaissance du protocole rédigé par M. de Metternich et de sa déclaration, qu'après que les termes en ont été arrêtés positivement.

La gauche avait levé le masque en faisant éclater les troubles de juin et la conspiration du 19 août; et le ministère est forcément poussé vers la droite par ces démonstrations menaçantes.

A la guerre, M. de Lalour-Maubourg effectue dans l'armée un remaniement devenu nécessaire : les légions reprennent leur vieux nom de régiments.

On s'occupe des élections; elles sonl plus que jamais importantes; la lutte est décisive; il s'agit de la royauté. Le ministre de l'intérieur a fait écrire aux préfets, que partout où un candidat royalistes erait exposé à une lutte avec un candidat libéral, on sacrifiât le candidat ministériel plutôt que de soumettre l'élection aux chances d'un triomphe du côté gauche.

Le résultat des élections a dépassé les espérances des royalistes. Sur quarante-six nominations pour le cinquième à renouveler, vingt-neuf ont été choisies parmi les candidats de droite, et dix-sept parmi les candidats libéraux. Presque tous les députés de 1815 sont renvoyés dans la nouvelle Chambre.

Sur* les instances de M. de Richelieu, M. de Chateaubriand a accepté l'ambassade de Berlin. On a offerlà MM. de Villèle et de Corbière une position dans le cabinet. M. de Villèle a refusé le ministère; il a dit à M. de Richelieu : « Faites quelque chose pour Corbière; quant à moi, il me suffit d'être dans le conseil du roi. »

M. de Corbière a été nommé, par une ordonnance, président du conseil royal de l'instruction publique. MM. Laîné et de Villèle, ministres secrétaires d'État sans portefeuille et appelés au conseil du roi.

Les premières opérations delà Chambre ont montré que le centre droit et la droite formaient une immense majorité. Pour la présidence, M. Ravez, porté par le centre droit, a obtenu "256 voix; M. Camille Jordan, porté par. les doctrinaires réunis à la gauche, a eu 83 voix; M. Dupont de l'Eure, porté par la gauche seule, n'a réuni que 54 voix. La minorité n'a môme pas un vice-président.

La session n'a servi qu'à montrer le désaccord du ministère avec la majorité delà Chambre. Quelques projets de loi, conçus dans un esprit de concession, et de timidité qui ne satisfait aucune opinion, ont été présentés par le ministère pour être ensuite retirés par lui, ou repoussés par la majorité. La censure , demandée par le ministère, comme nécessitée par la gravité des circonstances présentes, a été accordée parla Chambre; mais elle ne pourra se prolonger que deux mois après l'ouverture de la session.

Page 1