CHAPITRE XVI
Un nouveau congrès formé à Laybach pour continuer la discussion des questions soulevées àTroppau, vient de réunir les ministres, non-seulement des grandes puissances, mais encore des petits souverains italiens intéressés dans les résolutions des cabinets. Les empereurs d'Autriche et de Russie y sont en personne. Plusieurs questions importantes vont être traitées dans ce congrès : 1° l'examen de la question générale du droit d'intervention, de ses limites et de ses bases; 2° l'application, de ce droit à la révolution de Naples; 5° la tentative d'une confédération italique; i° la révolution de Piémont; 5° enfin l'insurrection grecque qui vient d'éclater pendant le séjour des monarques à Laybach.
Dans les conférences d'abord ouvertes entre les ministres d'Autriche, de Prusse et de Russie, le principe de l'intervention à INaples a été admis sans difficulté. Quant au ministre anglais, il s'est fait précéder d'une
circulaire contre le principe d'intervention, qu'aucun cabinet ne peut reconnaître en' face du Parlement. M. deCaraman, qui représente la France à ce congrès, a cherché à prendre un terme moyen, en soutenant le principe du ministre anglais dans la discussion, tout en cherchant à ménager les puissances du Nord et surtout l'empereur Alexandre. Cette position mixte, cette attitude timide ont ôté toute influence à la France dans ce congrès qui se voit, entièrement dominé par le cabinet autrichien. . .
On a dit avec juste raison que la presse était comme la lance d'Achille; et qu'il fallait lui demander la guérison des maux qu'elle a faits. Une société s'est formée pour la propagation des bons livres. Voici la lettre que j'adressai au duc d'Angoulême, en lui demandant son patronage pour cette œuvre.
« Monseigneur,
« Je me suis déterminé à faire une démarche au-' près de Votre Altesse Royale, moins encore pour me rendre au vœu des personnes dont le caractère seul devait m'encourager, qu'entraîné par la confiance que m'inspirent les sentiments d'un prince qui, en 1815, s'écria comme François I er : «Tout est perdu, sauf « l'honneur. » Il est permis de penser que nous devons à la charité et aux vertus de nos princes ce regard bienveillant que la Providence vient de nous jeter, en arrachant à une entière destruction une monarchie illustrée par liait de grands rois; mais il faut mettre à profit ce moment que le ciel nous donne, pour qu'il
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continue de nous aider; il faut préparer nos armes, pour êlre à même de répondre à de nouvelles attaques. Etudions la tactique de l'ennemi.
« Un moyen trop certain de destruction qu'il emploie avec un succès effrayant, c'est celui des mauvais livres propagés partout avec un perfide empressement. Opposons-lui avec un empressement égal les ouvrages capables, par leur propagation, de neutraliser cette émission de poisons.
« Les difficultés n'ont jamais arrêté des cœurs dévoués; et pourrions-nous, d'ailleurs, craindre un seul obstacle, si Monseigneur se déclarait le protecteur de l'œuvre. Celte œuvre vient de commencer ta Bordeaux. La ville de la fidélité devait prendre l'initiative de cette création, qui fera que la vérité et le bon droit auront aussi leur propagande. On ne peut vaincre un ennemi qu'avec les armes dont il se sert.
« Nous parviendrons par nos efforts, si vous les secondez, à propager celte œuvre si importante dans toute la France; et Monseigneur pourra se dire que ies Français lui devront un des plus sûrs moyens de
régénération.
« Un refus, en nous jetant dans de nouveaux embarras, ne parviendrait pourtant pas à nous décourager; et, quel que soit le succès de ma demande, j'ose espérer -du moins qu'elle nous sera pardonnée en faveur des sentiments qui l'ont inspirée. »
Les efforts des royalistes pour sauver non-seulement la monarchie, mais l'ordre social menacé, se comprendront quand on se reporte aux complots que chaque jour voyait naître. Séditions de la place publique,
comité directeur, rage des pamphlets, conspirations militaires, aucune tentative ne fut épargnée. Je sais fort bien qu'on accuse les royalistes de chercher à grandir les dangers, à multiplier les terreurs; la suite des temps a prouvé s'ils avaient besoin d'exagérer l'hostilité du parti qu'ils combattaient. Ce que ce parti a fait pour assurer son triomphe, prouve ce qu'il a tenté de faire pour en hâter le moment. Les royalistes, qui, soi-disant, brûlaient eux-mêmes leurs demeures au commencement de la Révolution, afin de rendre leurs adversaires odieux,, font partir maintenant des pétards, au risque de faire sauter le roi et sa famille, afin qu'on accuse et qu'on poursuive les libéraux. Voilà les stupidités qu'on ne craint pas de publier! Ces défenseurs exclusifs du peuple le traitent comme des imbéciles! ils ont raison, puisqu'on les croit.
le 27 janvier 1821 , vers quatre heures et demie du soir, un petit baril de poudre, placé dans l'escalier de bois du pavillon de Flore a fait une explosion qui a jeté l'alarme dans tout Paris. J'adressai au maréchal commandant de la garde nationale, et au nom de la cinquième légion la lettre suivante :
« Monsieur le maréchal,
« Ce n'est pas sans le sentiment de la plus profonde douleur que la 5 e légion a appris les dangers qui ont menacé le roi. La Providence, qui veille sur les destinées de la France, a fait encore avorter celle nouvelle machination. Que la Providence soit bénie!
« Les adresses collectives nous sont défendues, mon-
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sieur le maréchal; mais il ne peut nous être interdit, de déposer au pied du trône le tribut de notre amour, et celui de notre indignation.
« La 5 e légion a l'honneur de vous prier, monsieur le maréchal, devouloir bien vous rendre son organe. 11 n'y a pas dans ses rangs un seul cœur et un seul bras qui ne soit tout à la défense du roi.
« Veuillez recevoir, etc. »
L'armée autrichienne s'avance vers le royaume de Naples, Les souverains de l'Italie ont tous adhéré aux actes de Troppau. Le pape ouvre ses États au passage des troupes impériales. En vue de régulariser cette mesure, les trois souverains ont écrit au roi deNaples pour l'inviter à assister aux conférences de Laybach, afin de s'entendre avec lui sur les affaires de son royaume. L'intervention pacifique du roi de France a été aussi demandée par les grandes puissances. Le roi a, dit-on, exprimé dans une lettre ses regrets de ne pouvoir assister en personne à cette réunion de souverains.
Le roi de Naples est arrivé à Laybach. Dès le lendemain de son arrivée, des propositions ont été envoyées au parlement napolitain. Les monarques déclarent qu'ils sont fermement résolus à ne pas laisser subsister le régime imposé au royaume par des moyens criminels; et ils en demandent un désaveu spontané.
Le gouvernement napolitain a refusé d'adhérer aux [troposilions des puissances, et l'armée autrichienne a traversé le Pô.
Les puissances rassemblées ont appris la révolution
ô2i MES MÉMOIRES.
de Turin, œuvre dernière du carbonarisme. L'Autriche y a immédiatement envoyé des troupes.
Ainsi la marche du libéralisme, favorisé par la la faiblesse au moins des ministères Decazes et Richelieu, sert à fortifier une puissance rivale qui prend prétexte des désordres de l'Italie pour y établir son pouvoir.
Nous verrons plus tard, pour l'Autriche, pour l'Italie et la France, les conséquences de ces progrès de l'Autriche dans le midi de l'Europe; et l'on n'oubliera pas, que le prétendu libéralisme français a été l'origine véritable et le véritable point de départ de ces empiétements successifs.
Le jour anniversaire de la mort de S. A. R. monseigneur le duc de Berry, je remis, au nom de la 5 e légion de la garde nationale, une somme de 7,000 fr. à M. Hutteau d'Origny, maire du 5 e arrondissement, pour être distribuée aux pauvres. C'était le plus bel hommage que nous pussions rendre à la mémoire de ce prince qui fit tant de bien dans sa vie.
Par les soins des administrateurs du cinquième ar rondissement, un service commémoratif de l'inhumation de S. A. R. fut célébré à Saint-Laurent. M. le maire s'y trouvait, accompagné de MM. ses adjoints et des membres du bureau de charité et de la fabrique. Un nombreux clergé et une immense population se sont associés à cette pieuse commémoration. Un détachement de la garde nationale avait été prévenu plnlôt que commandé. Le corps d'officiers de la 5 e légion, dont le bon esprit ne perd jamais une occasion de se déployer, s'y était porté en masse, ainsi qu'une foule
de gardes nationaux de toutes les compagnies. A Ja sortie de l'église, j'adressai quelques mots aux personnes de la légion qui m'entouraient. Mon émotion était extrême, et elle s'estbientôt communiquéede manière à prouver que mes sentiments étaient partagés. Des cris de Vive le rot! mille fois répétés, ont appris aux malveillants qu'ils trouveraient constamment dans la garde nationale un rempart indestructible autour du trône.
Le 5 mai de la même année, j'eus le bonheur de réunir mes braves camarades de la garde nationale pour célébrer un anniversaire moins triste. Je transcris ici les paroles que je trouvai à celte occasion dans mon cœur. Le cœur a sa mémoire. Ceux qui savent combien il est doux parfois de la consulter, me pardonneront ces retours sur le passé.
« Mes camarades,
« Nous devons cette réunion de famille à un précieux anniversaire et aux sentiments qui caractérisent cette légion, et qui me rendent si cher l'honneur de la commander.
<< La France était envahie de toutes parts, lorsque Louis XVIII, rendu à notre amour, vint rouvrir nos cœurs à l'espérance. Le mai est encore la fêle de l'espérance, car auprès du trône où veille notre vieux roi, le ciel a placé un berceau où repose noire avenir. Qiœ ce précieux enfant marche sur les traces de ses aïeux, et nous n'aurons rien à envier à nos pères en gloire et en bonheur! La légitimité est la fille des siècles, elle est la mère de notre avenir. Elle créa
le passé; elle assure le présent! Les jours qui viendronl seront lumineux ou sombres, selon qu'elle sera triomphante ou voilée, car c'est le soleil par qui tout doit briller, naître, se développer et fleurir sur notre terre. Un génie usurpateur a pu nous étourdir un moment par une vaine fanfare de gloire; mais cette gloire n'a pu couvrir les cris et les sanglots résultant de nos longues misères ! Le libéralisme veut, maintenant, lui aussi, essayer l'usurpation. Ses illusions tomberont comme les autres. Les révolutions qu'il vient d'allumer chez nos voisins, nous serviront de leçon, en nous apprenant que, s'il y a une fausse gloire, il y a aussi une fausse liberté.
« Louis XYIII s'est engagé, dans l'intérètdeses peuples, à fermer lui-même l'abîme des révolutions. Messieurs, évitons à noire roi le malheur de punir; empêchons qu'il ne trouve dans l'ingratitude d'enfants rebelles l'occasion de se repentir d'avoir été trop bon et trop clément! Que ses moindres désirs soient pour nous des ordres ! Devinons sa pensée! ramenons nos frères abusés! tarissons à jamais la source de toutes nos divisions, et ne formons plus qu'un peuple uni par le même amour! »
La Chambre des députés s'est occupée de la loi sur les dotations. Voici quelques réflexions que celle discussion m'a inspirées :
« En 1814, la France, pour ravoir les Bourbons, fit de grands sacrifices. » Cette phrase, sortie de la bouche d'un orateur, n'a pas été relevée. On aurait dû lui répondre. Oui, de grands, de Irès-grands sacrifices nous ont été imposés, il est vrai, mais par qui?
SOUVENIRS l'tëliSOiNNELS. .VJ7
l'ai' un homme qui, comptait L pour rien la vie de ses semblables, et la fortune de la France, n'y voyait que les moyens de satisfaire son insatiable ambition. Foudroyé par le ciel et abandonné par la terre, Napoléon tomba; mais sa chute ne se fit pas sans ébranler le sol français; la digue était rompue; et l'étranger put discuter, dans Paris même, les destinées de la France.
« Qui ne sait maintenant que ces destinées eussent été ce qu'elles sont toujours pour le peuple qui entend retentir sur son cercueil le terrible Ya> métis! et tomber dans la balance qui pèse son avenir le glaive du vainqueur, si le ciel, qui se montre toujours clément pour la France, alors même qu'il la châtie, n'eût fait sortir la légitimité du réservoir de ses miséricordes; s'il ne l'eût opposée aux exigences de l'Europe armée et victorieuse, et à toutes les réparations qu'elle se croyait en droit d'exiger pour ce long enchaînement de ruines, de désastres, de massacres, de spoliations qui signala l'apparition de cet astre fatal, dont l'éclat fascinateur venait de s'éteindre dans le sanj?.
« Nous retrouvâmes nos rois; et le cri de fidélité qui les accueillit désarma les souverains qui avaient juré la ruine de la France. Ils n'y voyaient que des ennemis; ils s'arrêtèrent à l'aspect du tableau touchant qu'offrait alors la grande famille réunie dans les bras de son père.
« Emus à la vue de cet amour des Français pour leurs princes légitimes, ils acceptèrent la médiation de Louis XVIII, et noire délivrance fut son ouvrage. Le roi discuta alors en père les intérêts de ses sujets, el offrit sa parole pour garantie des traités.
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« Tous les sentiments, tous les souvenirs semblèrent se confondre à l'entrée des Bourbons dans la capitale; et les larmes que le bonheur faisait répandre, se mêlèrent aux pleurs que les derniers malheurs faisaient encore couler.
« Louis XVIII, Français autant que roi, accepta, en rentrant dans ses Etats, la gloire de nos armées, de ces armées dont les succès merveilleux firent si souvent tressaillir son àme française au milieu des tristesses de l'exil.
« Il n'est entré dans l'intention de personne de déverser le blâme sur l'armée qui, se séparant de la Révolution, sut placer la gloire de ses conquêtes en dehors de ses excès, et sembla prendre à cœur, par une fidélité à toute épreuve, d'effacer cette page fatale que les Cent-Jours ont placée dans nos annales.
« Et d'ailleurs, en se reportant vers un douloureux passé, n'est-il pas juste de reconnaître, que la même bravoure distinguait ceux qui combattaient sous deux drapeaux opposés? Que de fois, dans les intervalles de ces luttes déplorables, les soldats de l'armée de Condé et les soldats de la République ne burent-ils point dans le même verre, déplorant la fatalité qui leur avait fait la triste nécessité de se combattre, et se demandant comment tant d'héroïsme et de courage se dépensaient dans des luttes dont l'étranger seul profitait : maintenant le vétéran qui se repose sur ses lauriers peut envier au jeune soldat le bonheur de servir encore le roi et la patrie ; mais ce sont des regrets, ce n'est pas de la haine; et ils seraient bien coupables ceux qui voudraient envenimer les regrets et semer des germes de division là où l'on ne doit chercher à exciter
MORT DE NAPOLÉON. Sfifi
qu'une noble émulation, qu'une glorieuse rivalilé!
a Une discussion semblable, jetée dans la Chambre, devait produire momentanément de fâcheux résultais. II y a des souvenirs trop cruels pour qu'on puisse impunément les réveiller : il y a des blessures trop récentes pour qu'on puisse y porter la main, même en y mettant toute la mesure possible.
a Dans la seconde partie de cette même discussion on a tenté de jeter des inquiétudes dans l'esprit de certains propriétaires. Mais ils ont pour garantie la parole du roi, la Charte et l'impossibilité qu'on revienne jamais sur ce qui a été fait, et ils n'écouleront pas d'aussi coupables insinuations; ils comprendront les premiers que dans le maintien de l'ordre est leur plus sûre garantie.
« Respecter les litres de chacun et récompenser les véritables services, quelle qu'en soit la date, soulager le malheur partout où il se trouve placé, être juste pour tous : voilà le devoir du gouvernement; mais où serait le motif raisonnable pour ne pas laisser au roi le soin de dispenser librement des bienfaits ? Comment justifier les prétentions qui feraient de ces bienfaits l'acquittement d'une dette? »
La nouvelle de la mort de Bonaparte à Sainte-Hélène est arrivée à Paris, aujourd'hui 5 juillet.
La mort de Napoléon produit une profonde impression sur l'esprit public. Mille brochures sont publiées à sa gloire ; ses bustes reparaissent, les gravures reproduisent son apothéose, et sa grande mémoire... Laissons passer les nuages de cet encens brûlé sur un tombeau ; mais ne nous en laissons pas
vi. 2'2
asphyxier. L'exilé de Sainle-Hélène laisse sur terre autre chose que les souvenirs de son immense gloire: il y laisse aussi une immense fortune. Cette fortune, qui est restée à Paris, a servi à solder et à organiser les mécontentements. Qui sait? L'on y trouvera peut-être un jour les éléments d'un nouveau trône impérial 1 . N'oublions pas la Pologne et le mot de l'impératrice Catherine au comte Oginski, en lui montrant une arurc de diamants qui était sur sa tête : « Voilà de quoi faire un roi de Pologne. » Eh bien! Napoléon a laissé assez de fortune pour faire un nouvel empereur des Français.
Le général Rapp, élevé à une des dignités du château, a manifesté la plus vive douleur en apprenant la mort de son ancien maître. Le roi, hier, a conté à l'ordre que le général n'avait pu retenir ses larmes devant lui. « Je lui ai dit, ajouta Louis XVIII, que sa sensibilité m'était une nouvelle garantie de ses sentiments. — Il est vrai, m'a répondu le général, j'ai ressenti une vive émotion en apprenant la mort d'un homme auquel je dois tout. . . jusqu'au bonheur de servir Votre Majesté. »
Napoléon ! Il faudrait le pinceau de Gérard ou la plume de Bossuet pour le peindre : c'est une des plus grandes physionomies du siècle ; mais pourquoi craindrais-je d'en parler? Il a bien voulu s'occuper de moi, puisqu'il m'a fait condamner à mort. N'ayant jamais voulu servir Napoléon, je n'ai pu le trahir. Ce qui l'animait contre moi, c'était la ténacité de mon opi-
1 Pressentiment remarquable du noble auteur rie ces Mémoires dont l'étonnanle pénétration a plus d'une fois prévu l'avenir, ainsi qu'on In verra dans plusieurs autres passages. (Note de l'Éditeur.) '