SON PORTRAIT
nion, qui lui fut toujours contraire; et que jamais, même au temps de ses plus grandes prospérités, je ne voulus dissimuler.
J'étais l'ennemi de Napoléon parce qu'il était l'ennemi de mon pays, qu'il désola, en ne lui laissant d'autres conquêtes que le souvenir de ses triomphes, qui dévorèrent sans but des générations entières.
Je fus son ennemi, parce que j'abhorre le despotisme, et parce que je trouve qu'il n'est permis à personne de se jouer du droit des peuples, droit tout aussi sacré pour moi que celui des souverains.
Et pourtant, il faut bien que je l'avoue, sa gloire m'enthousiasma; et le regret de ne pas avoir ma part de ces lauriers qu'on cueillait à sa suite me fit passer bien des nuits sans sommeil; mais il est dans mon caractère de tout sacrifier aux convictions de ma conscience, même la gloire. .
En reconnaissant que comme général et comme conquérant, cet homme géant qui, d'un mot, enlevait des armées, et se faisait bénir par les soldats qu'il envoyait à une mort certaine, fut sans égal, je le Irouve plus remarquable encore sous le rapport de la précision, de la netteté avec laquelle il fit fonctionner les rouages nombreux de son immense empire, et de l'ordre et de l'unité qui sortirent par lui d'une machine aussi compliquée. On dit : Tant vaut l'homme, tant vaut la terre ; on peut dire avec lui : Tant vaut la tHc, tant valent les membres qui la servent. Jamais souverain n'eut à son service des agents plus capables. Les hommes, quand il fut tombé, n'étaient plus capables de rien : les verres de la lanterne magique
étaient les mêmes, mais le flambeau qui les mettait en valeur s'était éteint.
Tête forte que nul travail ne pouvait abattre.
Caractère que rien ne pouvait soumettre.
II comprenait si peu qu'on pût reculer, que la possibilité d'un revers n'entra jamais dans ses calculs. La Convention avait fait un pacte avec la mort. Le général qui tira pour elle les canons de Vendémiaire croyait en avoir fait un avec la victoire... Décevante illusion ! C'était aussi avec la mort qu'il avait traité ; mais celle-là, du moins, avait sur la tête une couronne de lauriers; et ceux qu'il remplaça, pour la rendre plus liideuse, l'avaient coiffée d'un bonnet rouge!
Grand législateur, ses codes attesteront ses vastes facultés intellectuelles.
Génie organisateur aux plus habiles conceptions, il embrassait tout d'un coup d'oeil et ne négligeait aucun détail.
Son sang-froid était admirable sur un champ de bataille ou dans un cabinet de travail; il ne le perdait que devant la contradiction ; il estimait pourtant au fond de l'âme ceux qui osaient lui résister. Cette hardiesse était rare, et lui donnait une, haute idée de ceux qui la montraient.
Napoléon s'enivra de la gloire. Le mot impossible fut rayé de son dictionnaire; et, lorsque son étoile sembla pâlir, il voulut la forcer à briller de nouveau. Ne pouvant se résoudre à reconnaître une force supérieure à la sienne, il traita les événements comme il avait traité les hommes, et les brusqua pour les faire plier. Il crut naïvement que la volonté suffisait à mener les uns et les autres. Il n'y eut plus d'avis, plus