SON PORTRAIT
de conseils possibles avec lui : La nature et le ciel n'étaient pas plus écoutés que la prudence et la raison de la terre... Il se trouva seul en face de lui-même... Mais, quelle que soit la solitude qu'on fasse autour de soi, Dieu s'y trouve.
Il aimait peu les hommes : il les méprisait trop pour cela ; il avait commencé à les connaître sous la Révolution ; il acheva ses études morales assis sur un trône : il était trop haut, et ceux qui l'entouraient trop bas pour qu'il y vît rien d'élevé. Il s'aperçut qu'il lui suffisait de se baisser pour les prendre : il les prit comme de simples instruments pour ses projets gigantesques. Il les sacrifia à son ambition comme chose de peu de valeur, et il crut peut-être leur l'aire beaucoup d'honneur : en effet, il les avait retirés des bontés du Directoire et des infamies du jacobinisme ; et ne vaut-il pas mieux mourir, après tout, sur un champ de bataille que dans la boue, et d'un coup de canon, que d'un coup de guillotine?
Si Napoléon, au faîte de la grandeur, eut été religieux, il eût aimé et ménagé ses semblables, respecté les droits de tous; son ambition se lût renfermée dans des limites sages ; ses conquêtes, réglées parla raison et la justice, eussent été durables.
Rien ne nous reste de lui qu'un souvenir mêlé d'effroi, tandis que tous les hôpitaux attestent le passage de saint Vincent de Paul sur la terre. Le règne de l'un restera dans la mémoire des hommes comme une date fatale de ruines et de catastrophes, tandis qu'on pensera toujours au second avec une profonde reconnaissance que les siècles ne sauraient effacer.
J'avoue que, assis sur son trône et au plus fort de sa
puissance, Napoléon, ayant à ses pieds tous les souverains de l'Europe, me paraît moins grand que le chrétien courageux, le héros résigné jeté par la fortune contraire sur un rocher aride, reconnaissant le néant des prospérités humaines; acceptant, sans murmurer, le sort le plus rigoureux, et pardonnant aux hommes leur ingratitude et presque leur oubli.
Honneur aux cœurs généreux pour qui le devoir de la reconnaissance a été sacré! Leur culte envers le malheur restera comme un des grands et nobles exemples qui offrent aux siècles à venir une mémorable leçon.
Les noms de Bertrand, de Gourgaud, de Las Cases et de Montholon passeront à la postérité.
Parmi les moyens que la faction révolutionnaire a rêvés pour amener la royauté à un isolement qui permette une attaque définitive, et favorise un hardi coup de main, il n'en est pas qu'elle ait cultivé avec plus de soin et caressé avec plus d'amour, que le divorce du pouvoir légitime avec la garde nationale. Cette séparation, en effet, lui ferait la partie belle; aussi, elle ne néglige rien de ce qui peut l'amener. Les ruptures définitives sont précédées par le découragement, la lassitude et la méfiance : on est encore lié, mais on n'est plus ami; cel état de transition entre la chaleur de l'affection, et le froid glacial de l'indifférence, était sensible à celte époque ; il me frappa, et je le signalai dans celle lettre :