‹ Mémoires de M. de La Rochefoucauld, duc de Doudeauville$h6$iDe la Seconde Restauration à la mort de Louis XVIII, 1815- septembre 1824Chapitre 49 sur 93 · COMMANDANT EN CHEF DE LA GAKDE NATIONALE DE PARIS · texte numérisé non relu

COMMANDANT EN CHEF DE LA GAKDE NATIONALE DE PARIS

« Monsieur le maréchal ,

« Je crois de mon devoir de vous représenter que l'état de découragement dans lequel on voit plongée la garde nationale, est bien moins le résultat d'une lassitude qu'on lui prête, que de l'oubli dans lequel on la laisse.

« On lui a ôlé un chef sous lequel il lui élait précieux de servir'.

« On ne nomme point ses officiers présentés depuis des années; et tout, chez elle, est provisoire.

« À peine lui a-t-on accordé, depuis cinq ans, par légion une ou deux croix de la Légion d'honneur.

« De simples décorations de la garde nationale lui sont môme refusées, malgré le prix qu'elle attachait à les obtenir.

« On lui témoigne enfin, sur tous les points, une insouciance qui doit la blesser et la décourager.

« Ce découragement tient encore à l'incertitude où on la laisse sur une organisation attendue depuis si longtemps.

« Aurait-on oublié les services que la garde nationale a rendus, et ceux qu'elle peut rendre encore? Ne sentirait-on pas l'influence salutaire qu'on exercerait sur l'opinion, par une garde nationale sagement organisée?

« Et, quand toutes les puissances de l'Europe ont à

1 Son Altesse Royale Monsieur.

leur disposition des populations disposées à devenir des armées; aurait-on la fatale pensée de laisser la garde nationale se dissoudre d'elle-même en France?

« Il serait trop affligeant de calculer les suites d'une pareille supposition.

« Sans doute il peut paraître nécessaire de la diminuer, et d'y introduire une tenue plus militaire; mais de nouveaux perfectionnements seront le résultat d'une organisation définitive devenue indispensable, et que nous vous prions avec instance de solliciter.

« Nous savons .tous, monsieur le maréchal, à quel point la garde nationale a dans vous un ardent défenseur; elle sent, avec reconnaissance, combien elle est soutenue, appréciée et défendue par vous ; mais, si vos efforts sont inutiles, à quelles tristes réflexions ne doit-elle pas se livrer?

« Quelle est la puissance occulte qui paralyse tout ce que vous tentez pour rendre définitive l'organisation qu'appellent tous les gens de bien, tous les amis de l'ordre? 11 n'y a que les ennemis du roi qui puissent reculer le moment où il s'appuiera franchement sur nos armes citoyennes : les briser, ces armes, ou les émousser entre nos mains, c'est mettre en péril le trône, car c'est lui enlever son plus sûr appui. « Veuillez agréer, etc., etc.

« Signé : le vicomte de La Rochefoucauld. »

J'ai dit, dans un chapitre précédent, les motifs qui m'avaient déterminé à écrire quelques lettres à l'empereur Alexandre : il importail de lui donner une connaissance exacte de l'état de l'opinion et de la marche des partis en France, et de faire paraître la vérité au

milieu des mensonges officiels et officieux qui lui parvenaient de tous les côtés.

« Sire,

«Paris, juillet 1821.

a Sous quelque point de vue que l'on envisage la politique, il n'en pas un seul où l'intérêt général ne se lie d'une manière absolue à l'intérêt particulier.... Il faut enfin donner à la politique la vérité pour base, Ja justice et la morale pour guides, la sagesse pour appui, la loyauté pour principe; et on ne doit plus confier à une honteuse duplicité le soin de préparer le succès d'un moment et les revers de l'avenir.

« 11 est digne de l'empereur Alexandre d'associer son nom au triomphe de ces principes éternels sur lesquels repose l'exislence du monde. Il ne lui suffira pas d'avoir acquis la gloire d'un conquérant; il voudra user de sa puissance avec autant de modération que de sagesse ; c'est ainsi que, après avoir gagné l'amour du soldat, il méritera la reconnaissance des peuples et l'admiration de la postérité.

« La question des principes fut décidée au tribunal de l'Europe ; mais il reste celle des hommes, qui n'est pas moins essentielle, et qui, jusqu'ici, est demeurée sans solution.

« L'esprit de la France a été longtemps présenté aux souverains étrangers sous les couleurs les plus fausses par des émissaires abusés ou séduits; et, en Fiance, les dépositaires de l'autorité usèrent du pouvoir dans l'intérêt de leur ambition. Ils présentèrent la nation

comme entièrement corrompue, afin d'obtenir du roi, dans l'intérêt prétendu de ses peuples, des concessions qu'ils firent regarder comme indispensables, tandis que ces concessions mêmes étaient l'unique appui d'une faction facile à comprimer, mais à laquelle les hommes du pouvoir tenaient trop étroitement pour consentir à sa défaite.

« La nation redoute tout ce qui pourrait troubler sa tranquillité; et elle sent que cette tranquillité dépend entièrement du maintien de la dynastie. D'ailleurs, l'esprit qui s'est manifesté dans les fêtes qui ont eu lieu à l'occasion du baptême du duc de Bordeaux a prouvé que l'amour pour ses rois est un sentiment national en France.

« L'immense majorité des Français regarde la Charte comme la seule garantie qui puisse lui être offerte; elle entend, d'ailleurs, peu de chose aux différentes nuances de la politique; et elle reçoit assez ordinairement l'impulsion qui lui est donnée par le gouvernement. *

« La faction révolutionnaire que les souverains viennent de combattre en Europe avec tant d'avantage, retient en France, de tous ses efforts, le pouvoir prêt à lui échapper. Cette faction est toujours active, toujours agissante, et elle se rend menaçante envers ses adeptes, pour s'assurer de leur fidélité par le plus dur esclavage .

« 11 est une opinion royaliste dont l'exagération pourrait inspirer des craintes si sa faiblesse numérique ne s'opposait à son danger; il est facile, d'ailleurs, d'en juger par la Chambre des députés, où vingt membres la représentent; c'est en vain qu'elle a prétendu trouver un appui près du trône : le carac-

1ère de Monsieir, sa sagesse et sa conduite soutenue, démentent suffisamment de semblables absurdités.

« Un ministre aussi présomptueux que léger, devenu, à son insu sans doute, l'appui des espérances les plus coupables, a été éloigné, il est vrai, et reste sans pouvoir; mais il est encore le nœud de toutes les intrigues, et le point de mire de la révolution, qui, après l'avoir enchaîné, reconnaît en lui un auxiliaire forcé.

« Tant que le gouvernement n'aura pas adopté une marche positive et monarchique, il laissera un champ libre aux ambitieuses espérances de tous les partis; son incertitude tient au peu d'union qui règne parmi ses membres, et à la minorité des ministres, vraiment royalistes, dans le conseil. Le ministère se traîne de droite et de gauche; il veut et ne veut pas; il redoute et se rassure, avance et recule; timide au moment du combat, il se montre gonflé d'orgueil après la victoire; aussi imprudent que coupable, il cherche à détruire l'influence de M. de Villèle et de M. de Corbière, qui seule le fait triompher.

« M. de Richelieu ', avec des intentions droites, sans doute, mais incroyablement facile à tromper, n'a pas vu que M. Decazes, en quittant le ministère, avait eu soin de léguer à son successeur des ministres de son choix, ses partisans, ses amis; et il se laisse uniquement diriger par ceux qui ont le plus d'intérêt à l'aveugler.

« M. de Villèle, ministre sans portefeuille, marche avec fermeté au milieu de toutes les intrigues, de toutes les ambitions, et de toutes les exagérations qui

1 Je pensais avec raison que l'empereur Alexandre pouvait avoir une influence heureuse sur l'esprit de M. de Richelieu.

s'unissent pour le combattre. Il avance, comme malgré lui, poussé par les événements, précédé de confiance et d'estime, et guidé par la conscience la plus éclairée, par une loyauté à toute épreuve, par un amour sincère pour son pays et un dévouement réel pour le roi ; c'est véritablement un homme supérieur, également profond sur toutes les questions qu'il traite, même celles qui paraîtraient devoir lui être le plus étrangères. La politique de l'Europe se ressentira un jour de l'impulsion toute nouvelle qu'il donnera à celle de la France. Il déploie, dans toutes les occasions, un caractère qui ne cède ni aux menaces ni aux caresses.

a M. de Corbière, ami intime de M. de Villèle, partage et soutient ces opinions.

« Le roi, dont la sagesse égale les lumières, traite MM. de Villèle et de Corbière de manière à prouver à quel point il approuve leur conduite ; mais il paraît entrer dans ses principes de gouvernement de laisser une entière liberté au président de son conseil; et ce dernier est entièrement abusé sur les hommes comme sur les choses.

« Je dois faire observer que le désir que paraît avoir M. de Villèle de voir M. de Richelieu rester à la tête du ministère, prouve assez quelles sont ses intentions secrètes au sujet de la Russie.

« Celle considération est d'autant plus importante pour ce pays, que la conduite de son ambassadeur est quelquefois difficile à expliquer, surtout avec les intentions bien connues de son souverain.

« Quant aux secousses qui tourmentent l'Europe, il est impossible à la France d'y prendre une part

active en ce moment. La paix nous est nécessaire, comme le repos l'est à un convalescent sortant d'une longue maladie.

« L'empereur repoussera les insinuations perfides, et Sa Majesté daignera voir dans ce tableau un récit conforme à la plus stricte vérité; il reconnaîtra aussi, je l'espère, la pureté de mes intentions. »

Après la clôture de la session, MM. de Villèle et de Corbière ont compris qu'ils ne pouvaient conserver l'appui des royalistes en restant unis au cabinet actuel. On a essayé quelques négociations avec M. de Richelieu, combinaisons ayant pour but de modifier le cabinet dans un sens monarchique; mais elles ont échoué. En conséquence, MM. de Villèle et de Corbière ayant envoyé leur démission, M. de Chateaubriand n'a pas tardé non plus à envoyer la sienne de son ambassade en Russie. La lettre suivante fait allusion à ces événements.

« Paris, iioùt 1821 .

« La confiance que doivent inspirer le caractère de l'empereur, sa loyauté à toute épreuve, l'élévation 'de ses pensées et de si rares vertus, peuvent seules autoriser la franchise de mes écrits.

« Après avoir présenté dans ma dernière note quelques idées générales sur la politique, j'ai parlé de la situation intérieure et extérieure de la France; j'ai montré cette faction qui combat partout l'autorité pour s'emparer du pouvoir, furieuse de la possibilité qu'il

lui échappât; et sentant à merveille que sa défaite deviendrait bientôt européenne. Il est facile de reconnaître comme étant les soutiens de ce parti deux individus laissés par l'ancien ministre influent pour ménager son retour, sans autre conscience politique que celle de leur intérêt, repoussés par toutes les opinions, hors celle de la révolution, qui, voulant s'en servir, les prend pour ses chefs et les défend pour se défendre elle-même; plutôt gens d'esprit qu'hommes d'Etat; mais, pour tout expliquer, il faut revenir sur ce qui s'est passé, et entrer dans quelques détails.

« La présence de MM. de Villèle et de Corbière était .indispensable au ministère pour faire passer les projets de loi du gouvernement ; mais, en même temps, elle offrait un obstacle invincible aux projets de la révolution. Aussi a-t-il fallu les conserver en les abreuvant de mille dégoûts, tant que la session durerail; et les forcer à repartir, dès qu'elle serait terminée, après avoir essayé vainement par les moyens les plus odieux de les brouiller avec les royalistes.

« Je ne reviendrai pas sur ce que j'ai dit de M. de Villèle dans une note précédente; la carrière qu'il a déjà parcourue annonce tout ce qu'on doit en attendre. Après lui avoir fait tous les jours, pendant un mois, des propositions qu'il ne pouvait accepter; après l'avoir repoussé du ministère de l'intérieur auquel on le savait si propre, vu ses connaissances administratives, et lui avoir laissé entendre très-positivement que des motifs d'une haute politique s'y opposaient, M. de Richelieu, cédant enfin à la volonté du roi, vit M. de Villèle, et un arrangement définitif fut conclu. M. de Villèle accepta la marine, M. de Corbière resta à l'instruction

publique et aux cultes, et le maréchal Victor, duc de Bellune, passa à la guerre, le marquis de Latour-Maubourg ayant désiré le gouvernement des Invalides; c'est d'ailleurs un homme parfaitement dévoué; mais mené par l'inamovible et hostile bureaucratie.

« La révolution, sentant qu'elle allait être vaincue, ne désespéra pas encore. Alors ses fidèles organes, ennemis jurés, par intérêt comme par système, de tout ce qui est royaliste, parvinrent à retourner le président du conseil; et ce dernier fit tant et si bien auprès du

roi que le traité fut rompu Deux heures après,

M. de Villèle était parti, et M. de Corbière trois jours plus tard.

« J'ajouterai que P est l'âme damnée de l'ancien premier ministre, et, sous un masque passif, le

plus actif des hommes; de„Fr , son tout dévoué

serviteur; A , son esclave; M , un de ses meneurs les plus précieux; St , son homme de confiance. Il est donc de fait que M, Decazes lient encore tout le gouvernement sans en avoir l'air: plus lard, on en sentira les conséquences.

« Partout les sous-ordres du ministère annonçaient son retour aux affaires. Il était facile de lire sur la figure de ses adeples leur anxiété comme leur esprit. Cependant M. Decazes se transporta à Saint-Cloud pour y faire une dernière tentative sur l'esprit du roi; mais la sagesse de Sa Majesté anéantit, quant à présent, des intentions funestes à l'alliance si nécessaire de la Russie et de la France. M. Decazes prit la route de Libourne. Le silence qui règne depuis son départ prouve que ses fidèles poursuivent toujours leur fatal projet. Ils n'ont, pour y réussir, qu'un seul moyen:

c'esl de faire au duc de Richelieu des protestations qu'il reçoit d'eux comme articles de foi. Déjà un article du Moniteur a eu pour but de décourager les royalistes, et de les éloigner des élections.

« Comment la vérité parviendrait-elle jusqu'au roi, lorsque les ministres ont un si grand intérêt à la lui dissimuler? Ils en ont tous les moyens : argent, crédit, pouvoir, intrigues. Les royalistes n'ont que des vœux, leur amour, et un zèle dont on cherche à paralyser tous les effets; et déjà, depuis le départ de MM. de Villèle et de Corbière, la majorité de la nation, qui est royaliste, laisse échapper l'expression de son mécontentement et de ses inquiétudes; car elle ne conserve plus aucun doute sur leur sagesse et leur attachement aux institutions qui offrent des garanties monarchiques de paix et de stabilité.

« 11 est insensé de laisser le pouvoir à ceux qui ne le conservent que pour l'arracher aux souverains qui le leur confient. Les acolytes, si peu dignes, de M. de Richelieu ne le conservent aussi soigneusement que parce qu'il leur est momentanément utile, quitte à le laisser tomber le jour où ils croiront pouvoir régner sans cet intermédiaire ; et si M. de Richelieu s'obstine à voir uniquement par les yeux des amis les plus intimes de M. Decazes, c'est-à-dire avec les ennemis personnels de la Russie, l'alliance avec l'Angleterre deviendra positive; et le retour de M. de Talleyrand en sera la conséquence.

« L'empereur n'a qu'un moyen d'éviter un pareil danger, c'est de faire savoir qu'il tient plus à l'alliance delà France qu'à M. de Richelieu. Par cette démarche, cette alliance même sera confirmée, affermie, et le

seul obstacle qui existe en France au retour de l'ordre sera levé par cette main généreuse qui n'appose nulle partie sceau de la puissance que pour la mieux fonder.

« Je le répète, le temps presse : qu'on se hâte. Le moment des élections est décisif en France; le sort de l'Europe tient à celui de ma patrie; et il faudrait, avant la convocation des collèges électoraux, que M. de Villèle, dont la réputation est devenue européenne, fût rentré au ministère avec un portefeuille; ce sera alors à lui à faire le reste...

« S'il est des conquérants envoyés par le ciel pour châtier les peuples, il est aussi des puissances prolectrices de tout ce qui est juste, sage et vrai, qui, en rétablissant partout l'ordre, font bénir leur influence par les nations qu'elles appuient et qu'elles secondent.

« Le système de la Russie, fondé sur la légitimité, ne doit rien admettre de ce qui affaiblirait son alliance avec la France; et elle doit tous ses soins, ses conseils etson influence à cequipeut l'étendre et la consolider. C est sur les hommes de monarchie et de politique continentale que la Russie doit elle-même s'appuyer. La politique de l'Angleterre, tout au contraire, entièrement machiavélique, fonde le repos intérieur dont elle a besoin, sur les révolutions qu'elle souffle partout. Un système aussi fatal ne peut être détruit que par l'alliance bien franche de la Russie et de la France; et celte alliance doit paraître d'autant plus sacrée, qu'elle assurera aux nations le repos et le bonheur. »

« Paris, 8 septembre 1821 .

« Les circonstances paraissent d'une importance tellement majeure, que je me hâte d'écrire encore quelques lignes. Les efforts des libéraux redoublent ; il est temps de les maîtriser. Ils essayent une dernière tentative pour assurer le triomphe de la révolution au moment où ils la voient prêle à succomber. Cette lutte sera d'autant plus terrible, qu'elle doit être la dernière, et que le sort de l'Europe en dépend. Je sais que l'on voudra établir une distinction entre ces hommes dont la fureur démagogique n'accepte aucun frein , el ceux qui ne prennent la révolution que comme auxiliaire pour arriver au pouvoir; mais si ces derniers paraissent moins coupables, ils sont peut-être plus dangereux; el leur seule excuse serait, tout au plus, de devenir victimes plus tard de leurs faux et coupables calculs.

« Tout, en France, donnerait le juste espoir d'un étal de choses tranquille, si le pouvoir était retiré de la main de quelques hommes : il s'en faut bien que l'esprit des provinces puisse être jugé par l'agitation de la capitale. 11 règne, dans la plupart des premières, un grand besoin de repos, et une volonté positive de ne pas le laisser troubler; mais c'est à Paris que le sort de la France peut être décidé; et c'est là que les révolutions de l'Europe s'ourdissent el se soudoient.

« Il n'est aucune considération qui puisse maîtriser l'ambition extravagante de certains hommes. Périsse leur pays plutôt que d'abandonner le pouvoir. Ilsbou-

leverseront l'Europe avec indifférence, s'ils conservent l'espoir de rester les chefs de ses révolutions. ,

« Le retour de M. Decazes, quelque impossible qu'il paraisse au premier aperçu, est le but constant de leurs efforts; et ils combattent toute amélioration dans le système, comme devant apporter un nouvel obstacle à leurs projets. Voyons les moyens employés par ceux qui voudraient ce retour, et examinons ses conséquences : ces hommes, pour atteindre un aussi funeste résultat, travaillent de tous leurs efforts à l'alliance avec l'Angleterre conlre la Russie; d'un autre côté, ils excitent sous main la Russie à la guerre, pour la compromettre aux yeux de l'Europe; et pour faire méconnaître les vues pleines de sagesse et de modération du souverain qui, avec une noble sollicitude, veille aux intérêts de tous les peuples comme à ceux de ses propres Étals.

« La guerre serait, dans les eirconstantes présentes, aussi fatale à la Russie qu'à l'Europe. M. Decazes, appuyé par l'Angleterre, deviendrait l'àmedece nouveau système; et M. de Talleyrand, s'unissant secrètement à lui, et le secondant de tous ses moyens, conçoit par là l'espérance qu'il n'abandonnera qu'au tombeau, celle de ressaisir ce pouvoir dont il ferait hommage à la révolution qui le lui rendrait. Ainsi se réaliserait un plan qu'il médite depuis longtemps.

« Le voyage du duc de Wellington à Paris et celui du roi d'Angleterre, que l'on annonce, sont loin d'être sans but.

« MM. M P et A , créatures de M. Decazes, restent étroitement liés à ses intérêts, qu'ils défendent pied à pied, et ils dirigent ce plan avec autant

de secret que d'adresse. Les conséquences d'un pareil système seraient de nous faire voir l'Europe en feu, et la révolution triomphante.

« Diverses circonstances nous ont prouvé qu'il entrait dans la pensée du roi de France de laisser une grande influence au président du conseil : c'est donc ce dernier qu'il faudrait séparer une bonne fois des intérêts de MM. M..., M et P...

a On remarque généralement, avec une grande satisfaction, l'union intime qui paraît régner dans la famille royale depuis le départ de M. Decazes. On voit avec le même bonheur que le roi travaille sans cesse avec ses ministres; et l'on croit devoir à sa seule volonté d'avoir vu échouer les projets positivement résolus des révolutionnaires au départ de MM< Villèle et Corbière. On croit aussi lui devoir quelque amélioration dans le système. La nomination des présidents des collèges électoraux, qui a paru hier dans le Moniteur, inspire une juste confiance par l'élan qu'elle donnera aux royalistes au moment si important des élections. Mais le bien ne durera qu'un jour, et les conséquences les plus graves restent à craindre, si un système général n'est enfin adopté.

« Mon amour pour mon pays et mon admiration pour l'empereur sont les seuls motifs qui dirigent ma plume. J'espère que l'empereur voudra bien reconnaître que mes efforts n'ont d'autre mobile que mon dévouement. »

Je reprends le récit des événements qui me firent écrire les lettres qu'on vient de lire. Ce qui suit en fera mieux comprendre encore le sens et la portée.

Le bien se luisait, quoique lentement; mais M. de Villèle, fatigué d'une position qui ne convenait point à son caraclère, et des entraves que M. de Richelieu lui opposait, était, à chaque instant, prêt à tout abandonner. Je l'avais vu, vers la fin d'août, à sept heures du matin; je l'avais revu à midi, et, malgré toutes ses répugnances, j'avais obtenu de lui qu'il ne quittât point encore la partie; mais, rebuté par le peu de succès des dernières conférences, il partit de Paris, le soir même, laissant à ceux dont rien ne pouvait abattre le courage, la responsabilité de tant d'événements.

Ce départ, qui renversait pour le moment nos espérances, vint ajouter aux difficultés de la position. Nous restions seuls, livrés à nos propres efforts. Suffire à tout, ne se décourager de rien, redoubler de zèle, assurer le salut des choses et des hommes, et prendre tous les moyens d'y parvenir, furent la conclusion d'une longue conversation dans laquelle, madame du Gayla et moi, nous passâmes en revue tous les obstacles nouveaux de cette position si singulière et si difficile.

Le temps qui allait s'écouler jusqu'à la prochaine session, en rendant aux ennemis de l'Etat toute leur persistance et toutes leurs espérances, laissait beaucoup à redouter de leurs nouvelles tentatives. On mit tout en œuvre pour altérer la confiance que le roi témoignait à madame du Cayla ; mille essais furent tentés pour empêcher sa nouvelle correspondance et pour s'en emparer; plus d'une fois même nous eûmes la certitude que ses lettres avaient été décachetées. Quoique l'ancien ministre vît rarement le roi, il continuait à lui écrire: les événements, les hommes et

les choses étaient sans cesse représentés par lui sous de fausses couleurs; et souvent, après un travail qui durait un mois et plus, nous étions forcés de recommencer avec un nouveau courage.

11 fallait montrer au roi que les sottises de ses ministres amèneraient infailliblement une crise redoutable pour le trône, et pour ses sujets; il fallait, en le rapprochant de Monsiixr, lui démontrer que la différence d'opinion qu'il croyait remarquer entre lui et, l'héritier du trône, existait bien plus par rapport aux hommes, que par rapport aux choses; cl il était nécessaire de le rapprocher des uns, afin de l'amener ensuite aux autres. Pour y parvenir, il fallut mettre en jeu cet amour vrai de Louis XVIII pour ses peuples; lui parler au nom de ses devoirs, et donner des craintes à sa conscience de frère, de chrétien, de Français et de roi.

Madame du Cayla lui racontait un jour qu'elle venait de rencontrer sur le Pont-Royal un superbe pain bénit porté par la livrée du roi, et donné par Sa Majesté. « Comment, reprit vivement le roi, qui semblait en douter, et il n'était pas insulté par tous les passants? » Madame du Cayla se hâta de rassurer Sa Majesté, et eut avec elle à ce sujet une longue explication qui ne prouva que trop à quel point on cherchait à abuser le roi sur la situation de la France,* et sur celle de l'esprit public.

Je cite ce trait qui me revient à l'esprit; mais cent autres du même genre prouveraient dans quelle situation on se trouvait, et à quel point on était parvenu à l'embrouiller.

Toute la question était de savoir si l'on devait casser

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ou conserver la Chambre. Le ministère la voulait renvoyer, excepté pourtant le président du Conseil, M. de Richelieu.

La session de 1821 devait être un moment décisif. On annonça d'une manière positive que MM. de Villèle et de Corbière, fatigués de la fausse position danslaquclle ils s'étaient trouvés à Paris l'année d'avant, étaient décidés à retarder indéfiniment leur arrivée. Il fallait prendre un parti, et j'en pris un qui effraya mes amis; mais il n'y avait pas à hésiter. Convaincu qu'il était impossible d'obtenir du roi, pour le moment, l'entrée au Conseil de MM. de Villèlc et de Corbière, j'avais fait quelques tentatives auprès de M. de Richelieu, mais sa confiance aveugle dans l'ami le plus dévoué de M. Decazes, M. M..., les avait rendues inutiles. Plus on croyait M. de Richelieu disposé à se rapprocher de quelques royalisles, plus la révolution redoublait d'efforts pour aigrir son cœur et. pour fas- ' ciner ses yeux.

J'allai trouver un homme, M. le comte de Serres, alors garde des sceaux, dont le dévouement avait été trempé à l'armée deCondé, d'un esprit peu commun et d'un talent remarquable à la tribune, mais dont la tète, quelquefois exaltée, égarait parfois aussi les sentiments. Le sachant plein d'honneur, je me confiai à sa loyauté, et je cherchai à émouvoir son âme, sans me dissimuler tous les dangers d'une résolution qui, pouvant nous tirer d'embarras, pouvait aussi nous perdre.

Forcé de m'ouvrira lui sur plusieurs points, je ne lui confiai toutefois que la moitié de ma pensée; mais je dois dire qu'effrayé de la position des choses, il sen-

tit la nécessité de faire entrer M. de Villèleau Conseil. Il promit de tout faire auprès de M. de Richelieu pour l'y déterminer, et pour décider M. Roy à ne point quitter les finances. Ce point était important. 11 me remit, à ma prière, un mot pour M. de Villèle; et je le joignis à la lettre suivante, que j'écrivis à celui-ci, en prenant toutes les précautions nécessaires pour la l'aire arriver sûrement à Toulouse.

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