A M. DE VILLÈLE
« Paris, 2! octobre 1821
« A la vie, à la mort! » Ces mots sacrés sont restés gravés dans un cœur où rien ne s'efface . Depuis le moment de votre départ, mon cher Villèle, j'ai .mille et mille fois pensé à celui pour lequel je conserverai toute ma vie la plus profonde estime, comme le plus sincère attachement. Assez de faits curieux se sont passés lors de votre départ et après... Toujours la même pusillanimité, les mêmes intérêts, les mêmes intrigues, les mêmes exagérations dans plusieurs, la même sottise chez les autres; semblable ineptie, pareilles manœuvres, mêmes calculs, mêmes menées de toutes les nuances, désir de rétrogader vers la Révolution; obstacle invincible de la part du roi. J'aurais aimé à en causer avec vous fort au long, j'ai trouvé inutile devons en écrire. Bien souvent j'ai demandé de vos nouvelles, et je vous ai suivi pas à pas, admirant, comme à mon ordinaire, votre sagesse et la justesse de vos vues... Aujourd'hui, une question bien grave se présente, question dont la solution doit déterminer notre avenir... M. de Villèle sera-t-il
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à Paris avant l'ouverture des Chambres , ou bien laissera-t-il le temps s'écouler, incertain sur ce qu'il fera, et abandonnant les autres à la plus cruelle incertitude sur ce qu'ils devront faire?
« Je sais qu'il n'y a pas un moment à perdre pour se décider; et si je ne vous ai pas écrit plus tôt, c'est parce que je voulais, avant de le faire, fixer mon opinion, en faisant la part de divers incidents qui ne me permettent plus d'hésiter. Quels sont les avantages que vous pourriez avoir à attendre? «J'avoue que 'je n'en vois aucun, et je trouve au contraire de toutes paris, dans ce relard, les inconvénients les plus graves.
«La monarchie aura toujours dans MM. P et
Mounier des adversaires qui ne ploient que devant la nécessité, et remettent parfois le combat pour mieux l'engager ensuite. Les nouvelles élections qu'ils avaient feint de ne pas prévoir dans leur ensemble, leur portent évidemment un coup mortel; mais prenons bien garde de ne point laisser s'émousser l'arme qui les frappe. S'ils sont habiles en ruses pour travailler à leur propre conservation, nous ne devons point leur céder en calculs pour servir notre pays !... Quelle est la manœuvre habile qu'ils vous ont le moins pardonnée? C'est, à mon avis, une des plus importantes que vous ayez faites, celle d'avoir réduit l'opposition de droite à une vingtaine de royalistes exagérés. Votre terrain était là trop excellent pour qu'ils n'aient pas mis tout en œuvre pour vous le faire perdre en frappant la droite, dans son entier, du même anathème. Aussï, ce qu'ils redoutent surtout, c'est le caractère du seul chef qui, par sa capacité
comme par l'estime qu'il inspire, ait la puissance de rallier à lui tous les royalistes.
« L'habile position que vous avez prise dans le centre a grossi votre armée; mais, pour qu'elle soit véritablement forte et redoutable, il faut qu'elle soit compacte. Pour atteindre ce but, il faut de toute nécessité qu'elle ait un chef, et ce chef ne peut être que vous. Ceci est un fait contre lequel il n'y a pas à disputer; et n'allez point me parler d'ennuis, de dégoûts; votre cœurTie les calculera jamais; il n'est point suffisant, dans des circonstances aussi graves, d'attendre les événements; il faut les prévoir, mais pour s'en emparer, il faut les maîtriser pour les mieux diriger; il faut sauver le pays et le roi. Il ne s'agit pas ici de repos, de bonheur intérieur, mais d'intérêts si grands que tout ce qui est personnel doit y céder sans combats... Que deviendrait cette pauvre droite si aucun étendard ne la ralliait? Elle commencera par se séparer avec soin du centre; première bévue. Elle flottera ensuite incertaine et sans boussole, essayant d'une opposition dangereuse, coupable et d'ailleurs impossible; elle accordera aux ministres de très-mauvaise grâce ce qu'il est impossible de leur refuser.
« Les royalistes seront encore représentés comme des gens hostiles, tandis que c'est en eux seuls qu'il faut que le gouvernement cherche un appui. La désunion la plus complète régnera parmi les membres de la droite; quelques exagérés chercheront à se poser comme chefs; des sottises seront faites à leur instigation; ce sera un corps sans âme, sans force réelle el dans la plus déplorable désunion. Tel esl le sort que leur réserve votre absence.
« Vous arriverez alors, lorsque le mal sera presque devenu incurable, ayant à réparer loutes les fautes dont votre absence aura été la cause; mais les royalistes auront de nouveau perdu la confiance du pays; le ministère verra ses allégations pleinement justifiées; la France sera encore une fois justement effrayée, et les suites de cet effroi sont incalculables... Il est un autre parti, dira-l-on; que M. de Villèle, arrive et se mette à la tête de l'opposition ! — Et pourquoi? Et à quel propos? Et contre qui? Et contre quoi? — Qu'il refuse au gouvernement du roi les choses indispensables à l'existence de la monarchie? Ce sont là de pures absurdités que je ne discute même pas, parce qu'elles seraient également éloignées de votre cœur et de votre esprit.
« Il est enfin un troisième parti, le seul, à mongré, qui puisse et doive être adopté. M. de Villèle est placé par le ciel dans une position qu'il serait ingrat à lui de méconnaître; et s'il peut et doit rendre d'immenses services à son pays, une fausse modestie ne doit pas le portera se retirer. Les hommes ne jugent que par ce qu'ils voient; dans cette circonstance vous devez, j'oserai le dire, justifier sur tous les points,. la confiance qu'ils vous accordent, le dévouement de vos amis, l'espoir de la France et l'opinion de l'Europe. Votre cœur pardonnera à un bien véritable ami la franchise de son langage. Voilà donc, dans mon opinion, ce que vous devez faire :
« Arriver avant l'ouverture des Chambres, réunir tous les royalistes et ne plus les laisser s'égarer; vous montrer ouvertement leur chef (ce qui se fera tout naturellement), les recevoir chez vous, et ne plus
souffrir ces misérables réunions qui ne signifient rien.
« C'est chez vous que tout se décidera. Que chaque député royaliste sache, en arrivant, que c'est chez M. de Villèle qu'il doit se rendre; vous réunirez ainsi autour de vous la droite, et même une assez grande portion du centre. Si quelques fous se séparent, tant pis pour eux, tant mieux pour nous; vous les laisserez dire et faire, assuré de les déjouer par votre silence; et vous aurez enfin adopté le seul maintien qui convienne à celui qui est appelé à jouer un aussi beau rôle. Loin de prendre une attitude hostile, vous viendrez, en habit de député, déposer aux pieds du roi les témoignages de respect et d'amour de toute cette armée qui sera sous vos ordres (puissance vraiment formidable !.) et, assis dans votre banc de député, vous appuierez le gouvernement, placé dès lors dans la nécessité de ne plus rien proposer que de vraiment monarchique. Votre sagesse et notre union feront votre force.
« Alors seulement, mon cher Villèle, nous pourrons voirie mauvais vouloir destructeur remplacé par la bonne volonté fortifiante. Si les ministres et les ministériels reviennent franchement (ce dont je doute fort), tant mieux encore : que nous font les hommes?
« Je ne vous parle point de Corbière; vous le connaissez mieux que moi, et c'est à vous à vous entendre avec lui. Mais, au nom du ciel ! plus de considérations timorées, plus de ces petits ménagements qui ne conduisent à rien de bon, et qui détournent du but.
« Un esprit aussi fort que le vôtre doit embrasser les choses dans leur ensemble.
« Adieu, je finirai ma lettre comme je l'ai commencée... A la vie, à la mort!... »
M. de Villèle, qui ne se trouvait à son aise que sur le terrain des affaires, fut frappé et touché de toutes les considérations d'intérêt public et de dévouement à la monarchie que je fis valoir à ses yeux . Il me répondit que l'on pouvait compter sur lui, et qu'il arriverait promptement. Le combat devait être décisif; des pourparlers eurent lieu entre M. de Villèle et M. de Richelieu, mais sans qu'il leur fût possible de s'enlendre. Je pressai M. de Villèle de voir plus souvent Monsieur. Rien ne devait être négligé pour arriver à un but si désirable.
J'avais prié mon père devoir aussi M. Roy, et défaire tout au monde pour le décidera garder les finances. Dans cette hypothèse, M. de Villèle, placé à l'intérieur, y eût déployé ce talent administratif que chacun lui reconnaissait. Je me rappelais avec sécurité les promesses de M . de Serres; mais en un instant tout changea de face; M. Roy se montra inébranlable, M. de Serres oublia ce qu'il avait promis, et les ministres déclarèrent qu'ils resteraient tous, ou qu'ils partiraient tous à la fois. Ils ne croyaient pas les royalistes assez forts pour se livrer à eux, et ils espéraient encore rester les maîtres du terrain; d'ailleurs la faction sentait que c'était compromettre ses intérêts, que de donner un seul portefeuille à un royaliste; et elle mil tout en œuvre pour persuader au ministère de ne point se dissoudre.
Chacun s'effrayait de la situation des choses; mais personne ne savait comment y remédier. M. deRiche-
lieu, dévoué à la monarchie, pour laquelle il eùl donné sa vie, semblait décidé à s'opposer à tout ce -qui pouvait la sauver; il attendait l'événement, et ne se prêtait que difficilement aux démarches qu'on lui demandait. Je conjurais Monsieur de se joindre à nous pour surmonter son hésitation scrupuleuse. Il fallait être aux aguets de toules choses; et à peine me restait-il dans les vingt-quatre heures un moment de repos ! A sept heures du matin, je courais chez M. de Villèle; j'y retournais à onze heures, je le voyais à cinq, et à sept heures du soir j'allais savoir si une nouvelle irrésolution ne venait pas nous offrir un nouveau danger; il n'y avait plus un moment à perdre, et jamais combat ne fut plus fortement engagé; jamais non plus je n'oublierai l'état où je vis madame du Cayla à la suite d'une lettre qu'elle venait d'écrire à ce monarque dont elle voulait à tout prix éclairer la conscience et sauver la gloire. Elle me prévint que tout était disposé, mais qu'une démarche de M. de Villèle était indispensable pour achever ce qu'elle avait si courageusement préparé, en faisant comprendre au roi la nécessité d'un rapprochement intime avec Monsieur, dans une circonstance aussi importante; puisqu'en prenant de nouveaux hommes on semblait adopter un nouveau système! Il fallait, d'ail.leurs, s'assurer par là d'une majorité.
J'arrivai chez M. de Villèle, que je trouvai plus irrésolu que jamais. Il ne voulait ni se prêter ni se plier à une situation qu'il n'avait pas choisie. Sans doute, M. de Villèle avait raison; la situation n'était pas bonne; mais elle pouvait devenir cent fois pire; et, pour la bien juger, il lui eut fallu In connaître aussi
parfaitement que nous. Les lettres de Louis XVIII à madame du Cayla éclaireront un jour sur ce point l'esprit public, et ce jour sera celui de la justice 1 . Ce ne fut qu'après une explication animée; où je parvins à lui démontrer que tous les intérêts de l'Etat dépendaient du parti qu'il allait prendre, que je décidai enfin M. de Villèle à se rendre chez le roi. Avant son départ, nous nous étions occupés des hommes qui devaient faire partie de l'administration future. Je connaissais les idées de Mo.nsikur, et nous avions causé trop souvent ensemble pour que je ne fusse pas à peu près fixé sur ce point; j'avais mis seulement pour condition de n'être rien dans ce nouveau ministère. Je croyais que mon honneur m'en faisait un devoir; mais je demandai fortement que le duc de Doudeauvillc, mon père, fûtnomméà la direction générale des postes. Son noble caractère, sa délicatesse, sa loyauté, son estime pour madame du Cayla disaient assez la manière dont il s'y conduirait; cependant ce poste fort important, ne fut obtenu que trois mois après, tant la faction le défendit avec acharnement comme son dernier refuge.
M. de Villèle avait fortement insisté pour que j'acceptasse cette place. Je regardai comme un devoir impérieux de la refuser : « Je veux, lui dis-je, qu'on mette sur ma tombe : // fil tout pour les autres et rien /tour lui. Il ne s'agit pas, d'ailleurs, de mon père, mais du plus honnête homme du royaume. » J'ajoutai « que jamais je ne consentirais à jouer le rôle d'un ambitieux ou d'un intrigant; et que le dévouement le
Malheureusement ces lettres ont été détruites.
ô60 MES HÉMOIRES.
plus pur et le plus désintéressé animait seul toutes mes actions. » En refusant cette position si forte, je sentais que je brisais ma carrière; mais je le fis sans hésiter.
M. de Villèle'jugeait comme nous toute l'importance d'un poste dont on abusait si étrangement.
Le roi convoqua son Conseil : c'était là que devait se faire le dernier effort du parti révolutionnaire, et la défense fut proportionnée à l'attaque. La faction crut, un moment, toucher à un triomphe complet. Le roi, ébranlé de nouveau, avait semblé céder aux nouvelles instances du Conseil. M. Pasquier écrivit en sortant : a Nous sommes sauvés, nous restons, et la Chambre des députés est cassée. » Tel était, en effet, l'état de la question, et Louis XVIII s'est longtemps reproché de s'être presque laissé forcer la main dans cette occasion. Nous sentîmes le danger que courait la monarchie, et une lettre du roi vint redoubler nos alarmes. Que fût devenue cette malheureuse France si, encore une fois, une Chambre royaliste eût succombé sous les efforts de la faction anti-monarchique! Une deuxième leltre du roi nous apprit à quel point la situation était dangereuse; et ce fut seulement le lendemain, au cinquième billet de la matinée, que le roi, entraîné par tous les arguments que lui présenta la haute raison de madame du Cayla, ouvrit enfin les yeux et sur le danger présent, et sur l'avenir favorable qu'offrait à la France la résolution qu'il devait prendre. M. deVillèle, instruit par moi, n'hésila plus à se rendre chez Monsieur puis chez le roi. Tout fut dit '.
* Tous les matins après avoir été à sept heures chez M. de Villèle,
Quelques personnes pensèrent que l'adresse de la Chambre des députés, dont M. de Galot, homme éloquent et dévoué, avait été le principal auteur , était la cause de la chute du ministère.
En effel, à l'occasion de la discussion de cette adresse, une vive opposition avait éclaté contre les dépositaires du pouvoir.
L'adresse contenait cette phrase : « Nous nous féli- « citions, Sire, de vos relations constamment amicales « avec les puissances étrangères, dans la juste con- « fiance qu'une paix si précieuse n'est point achetée « par des sacrifices incompatibles avec l'honneur de « la nation et la dignité de la couronne. »
■ Cette phrase avait blessé le ministère, et surtout le roi. Quand M. Ravez, président de la Chambre, s'était présenté devant lui, il lui avait dit : « Je connais l'ace dresse que vous me présentez J'aime à croire
« que la plupart de ceux qui ont Voté cette adresse, « n'en ont pas pesé toutes les expressions. S'ils avaient « eu le temps de les apprécier, ils n'eussent pas « souffert une supposition que, comme roi, je ne « dois pas caractériser; et que, comme père, je ne « dois pas oublier. »
Ainsi, les personnes qui attribuaient le renvoi du ministère à l'adresse de la Chambre, connaissaient bien peu le fond des choses. Loin d'être un moyen, cette adresse, je le répète, avait déplu àLouisXVHI à un tel point, que la faction révolutionnaire s'était
j'écrivais une lettre de quatre, six ou huit pages à madame du Cajla. Je lui fournissais des matériaux; mais je ne voyais ni les lettres qu'elle écrivait au Roi, ni celles qu'elle en recevait. Le Roi lui avait fait jurer de ne les montrer a qui que ce soit.
servie avec succès de son mécontentement pour l'engager à casser la Chambre.
Ce n'était pas assez d'avoir si puissamment aidé à l'élévation des hommes que la France elle-même désignait depuis longtemps au choix d'un souverain qui ne voulait que le bien de ses peuples, mais à qui ses ministres ne semblaient conseiller que le mal; il fallait encore aider à les y maintenir, malgré les efforts du parti qui avait enfin perdu le pouvoir de nuire; et c'est ici, sans doute, le moment de donner quelques détails sur le nouveau ministère, et surtout sur celui qui venait d'être appelé, presque malgré lui, à y jouer un si grand rôle.
M. de Villèle est petit, mince, assez laid, et marqué de petite vérole; mais on n'a pas une physionomie plus spirituelle et plus expressive;
Il vous pénètre jusqu'au fond de l'âme quand il vous regarde; ses yeux petits et perçants sont pleins de feu : ils expriment la curiosité et la méfiance.
M. de Villèle ne possédait, lorsqu'il parvint au ministère, aucune habitude du monde : il avait même un peu de gaucherie ; mais il savait se faire écouter, et subjuguer tout ce qui l'entourait.
M. de Villèle possède plus de raison que d'esprit : il a de la finesse, de la mesure, une grande sagesse, une patience inaltérable, une persévérance remarquable, un coup d'œil pour les affaires, qui les lui fait apercevoir à l'instant sous leur véritable jour, les traitant toutes avec une égale profondeur, et une fraîcheur d'idées qu'il conserve au milieu du travail le plus fatigant; il est un des orateurs qui parlent à la tribune, non pas avec le plus d'éloquence, mais avec le plus