‹ Mémoires de M. de La Rochefoucauld, duc de Doudeauville$h6$iDe la Seconde Restauration à la mort de Louis XVIII, 1815- septembre 1824Chapitre 53 sur 93 · PORTRAITS DE SES COLLÈGUES · texte numérisé non relu

PORTRAITS DE SES COLLÈGUES

hommes que des choses, et néglige également les uns et les autres. Peu empressé de monter à la tribune, il y parle avec esprit ; mais il est resté dans la discussion des Chambres au-dessous de ce qu'il y parut, quand il était dans l'opposition.

M. de Peyronnet, homme d'esprit, de talent , de caractère, de résolution, ayant appelé à lui des gens capables et fortement organisé son ministère, n'est point cependant aimé comme il devrait l'être de ses subordonnés, qui lui reprochent un peu de hauteur. Flatté par certaines gens et calomnié par d'autres, M. de Peyronnet puisait peut-être, dans le peu de justice qu'on lui rendait, un mépris de l'opinion qui le portait à la braver plus qu'il ne l'aurait dû.

Une sorte de confiance qui tenait à son maintien bien plus qu'à son caractère, lui nuisit dans le monde, et même à la tribune où elle froissait des amours-propres rivaux. A la Chambre, son éloquence était entraînante, et ses saillies vigoureuses, mais quelquefois irritantes, étaient toujours puisées dans la situation; rien d'étroit, rien de personnel ne venait se mêler aux considérations élevées qu'il faisait valoir. Enfin, ses ennemis eux-mêmes ne pouvaient lui contester une âme fortement trempée, un cœur loyal ; et les événements sont venus prouver qu'il est du petit nombre de ceux qui grandissent dans les épreuves.

M. de Clermont-Tonnerre, homme dévoué, spirituel, plein d'honneur, doué d'une grande ambition, confiant en lui-même, resta au ministère au-dessous de ce qu'on avait attendu de lui.

Comme homme privé, M. le marquis de Clermont- Tonnerre possède toutes les vertus qu'on estime; il est

bon, généreux, franchement religieux et dévoué à ses devoirs de famille. Comme homme politique, on pouvait désirer, non qu'il eût un dévouement plus inébranlable, mais des opinions plus arrêtées, un jugement plus sûr, et moins de facilité à se laisser influencer par des hommes dont les principes politiques n'étaient pas les siens. Caressant et souple, lorsqu'il le crut utile à ses projets, il sut se faire aimer et respecter : il ne sut point assez se faire craindre. Il possède, d'ailleurs, une sorte de bonhomie qui s'allie en lui à une grande finesse, et ne permet pas toujours de deviner sa pensée.

Ne connaissant bien, ni lui, ni ceux avec lesquels il avait à traiter, il a pu errer quelquefois avec les meilleures intentions.

Le duc de Bellune, franc, loyal, vrai militaire, aimant son pays, et servant le roi avec une noble franchise; poussé, par ceux qui l'entourent, vers des idées peut-être exagérées, ce qui, pour l'armée, avait moins d'inconvénients que partoutailleurs; c'était, d'ailleurs, le seul homme qui pût alors satisfaire l'opinion royaliste, et changer l'esprit de l'armée. Il y avait, parfois, un peu d'hésitation dans sa pensée ; mais il commandait avec fermeté, et savait inspirer le respect. Noble, bon, généreux, aimant le pouvoir, sans être vraiment ambitieux, et sachant toujours sacrifier tout à ses devoirs ; pouvant pardonner, et ne cherchant jamais à se venger; mais n'oubliant jamais quand on l'avait méconnu ou blessé. Aimant son pays avec enthousiasme et rêvant sa gloire; ayant une juste confiance en luimême, et toujours occupé à faire des plans et des améliorations sociales dont son noble cœur lui inspirait la pensée.

Page 1