‹ Mémoires de M. de La Rochefoucauld, duc de Doudeauville$h6$iDe la Seconde Restauration à la mort de Louis XVIII, 1815- septembre 1824Chapitre 54 sur 93 · PORTRAITS DE SES COLLÈGUES 96Ô · texte numérisé non relu

PORTRAITS DE SES COLLÈGUES 96Ô

Le vicomte de Montmorency, également franc, également loyal, religieux, doué de toutes les qualités qui font aimer plutôt que de celles qui font un véritable homme d'Etat; très-instruit, distingué dans ses manières, d'un beau et noble caractère, d'une figure remarquable qui prévient en sa faveur; quelques cheveux d'un beau blond se dessinent heureusement sur son grand front chauve. M. de Montmorency, entraîné par des idées généreuses, par les fougues de la jeunesse et les liaisons que la Révolution lui avait données, commit alors des fautes ; mais son cœur était trop droit pour ne point les sentir. Son repentir fut aussi sincère que l'avait été son erreur; il ne perdit pas une seule occasion de le rendre public. Chevalier d'honneur de Madame, tout semblait se réunir pour le conduire à la place qu'il allait occuper. M. de Montmorency, ambitieux avec franchise, n'a pas toujours su se dépouiller de ce qui lui était personnel pour s'élever à des considérations générales : jaloux de son autorité, parlant avec une extrême facilité, mais écoutant peu ceux qui lui répondent. Trop pénétré des avantages de sa position vis-à-vis de M. de Villèle, il les lui fit trop sentir; et il prit, en arrivant au conseil, un ton de supériorité qui jeta les premiers germes de division.

Le ministère, nommé, en apparence, sous l'influence de Monsieur, ou plutôt pris parmi les hommes de son choix, était un point de contact aussi précieux que nécessaire entre le roi et l'héritier du trône ; mais aussi c'était un sujet de susceptibilité constante. L'adresse de la Chambre des députés, au moment de ce changement de ministère, donnait au roi vis-à-vis de ceux qui ne savaient pas la vérité, l'air d'avoir cédé à une autre

influence contraire à sa propre volonté. Il le sentit, et il en souffrait. Jamais roi ne fut plus jaloux de son autorité : il voulait, avant toutes choses, paraître roi.

Le ressort qui avait tout conduit n'était plus un secret pour ceux qui avaient quitté le ministère ; aussi n'élait-il aucun moyen qu'ils ne missent en œuvre pour le briser. J'étais moi-même constamment l'objet de leurs attaques; et je dois convenir que je méritais ces ennemis politiques, comme l'inimitié des courtisans, car j'avais hautement combattu les dangers de l'administration précédente; et mon horreur pour les abus, le zèle que je mis ensuite à les réformer, avaient soulevé et devaient soulever contre moi bien des ressentiments. Qu'importe !

On faisait des efforts inouïs pour perdre dans l'esprit de Louis XVIII les nouveaux ministres et pour lui inspirer, à leur égard, une méfiance qui eût été un obstacle invincible à tout ce que ceux-ci se proposaient de faire pour le service de l'État. De mon côté, tous les matins, en sortant de chez M. de Villèle, je faisais part à madame du Cayla du résultat de mes conversations avec les personnes dont les lumières devaient inspirer le plus de confiance. De cette façon, la vérité arrivait toujours aux oreilles du roi.

M. Decazes était sorti des affaires; mais ses créatures occupaient encore presque tous les emplois; et il conservait, par cela même, une influence qui se faisait sentir, ou par l'action ou par la résistance. Les difficultés se montraient partout et chaque jour. Le ministère n'avançait que lentement, arrêté à chaque pas par le mauvais vouloir, l'inertie ou les entraves que lui opposaient l'administration antérieure, et les agents

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