‹ Mémoires de M. de La Rochefoucauld, duc de Doudeauville$h6$iDe la Seconde Restauration à la mort de Louis XVIII, 1815- septembre 1824Chapitre 56 sur 93 · NOUVELLES DIFFICULTÉS · texte numérisé non relu

NOUVELLES DIFFICULTÉS

refusé, s'étonnèrent de lui voir accepter celte propriété. On ignorait le prix particulier que Louis XVIII attachait à celte résidence, où il avait signé cette déclaration célèbre lors de sa première rentrée dans ses Étals. Le roi fut blessé en apprenant que la bande noire allait dévaster le château de Saint-Ouen ; et il en fit l'acquisition sous le plus grand secret 1 ; il fit dresser ensuite tous les plans d'un pavillon qu'il voulait peu à peu convertir en une grande et belle habitation. Instruite enfin de ce projet, madame du Cayla parvint encore à le faire renoncer à un plan aussi vaste. Sa Majesté voulait doter richement celte habitation. Madame du Cayla s'y refusa obstinément. Le roi, ne croyant pas pouvoir l'offrir à sa propre famille, légua à l'amie sur laquelle il comptait le plus, le soin de perpétuer le souvenir d'une circonstance si mémorable pour lui ; et, au milieu de la première pierre, il fit placer un écrit qui atleste ses volontés et ses motifs :

« Louis XVIII, en rentrant dans ses États, annonça, « par une déclaration solennelle, signée dans le chà- « teau de Saint-Ouen, le 2 mai 1814, la publication « prochaine de la Charte qu'il avait l'intention de donce ner à ses sujets, Quelques années après, Saint-Ouen « fut abattu; et le roi, confiant à l'amitié le soin de « perpétuer le souvenir de sa sollicitude pour ses « peuples, voulut que ces ruines, devenues célèbres, « fussent arrachées à l'oubli de l'avenir. Cette pierre,

1 M'ayant fait appeler, le roi me dit : « La Rochefoucauld, j'ai une « mission délicate à vous confier; elle est difficile, car elle a déjà échoué « plusieurs fois. Je Yeux acheter Saint-Ouen, et pour vous mettre a « même de réussir, je vous donne pleins pouvoirs. » Un vieil avare en avait fait l'acquisition; trois jours après, à sa grande satisfaction, Louis XVIII en était propriétaire.

« sur laquelle un nouveau bâtiment va s'élever par « ses ordres, a été scellée des mains même du roi, et « l'inscription qu'elle contient est l'ouvrage de ce « prince. Renfermée dans une boîte de plomb, elle a « été placée sur la base de cet édifice en présence de « madame Zoé Talon, comtesse du Cayla. Par ses qua- « lités, son esprit et l'élévation de ses sentiments, elle « devint l'amie du roi, qui, à l'estime qu'elle lui in- « spira par ses chagrins, sa tendresse et son courage « pour ses enfants, avait, sitôt qu'il l'eut connue, de- « viné les consolations que son amitié lui ferait « éprouver. .

« En présence aussi de M. le vicomte Denis Talon, « maréchal de camp des armées du roi, colonel des « lanciers de la garde royale, frère de madame la com- « tesse du Cayla.

« De M. le vicomte François-Sosthènes de la Rochece foucauld, aide de camp de Son Allesse Royale Mo>- « sieur, colonel de la 5 e légion de la garde nationale « de Paris, dont le dévouement aussi respectueux que « profond pour madame la comtesse du Cayla lui « donne aussi tous les droits d'un fraternel attaclie- « ment. Et enfin en présence de M. Hittorf, architecte, « choisi par le roi et chargé d'exécuter le plan du châ- « teau tracé par Sa Majesté.

« Signé : Hittorf, architecte.

« Saint-Ouen. le 8 juillet 1821 . »

Cette note, écrite sur parchemin, fut déposée dans une petite boîte de plomb. Madame du Cayla signa seulement le certificat qui s'y trouve joint.

DON DE SAINT-OUEN A MADAME DU CAYLA. 375 Il me parut impossible, je l'avoue, que madame du Cayla persistât dans son refus de Saint-Ouen; je l'engageai donc à l'accepter, en raison des circonstances honorables et historiques dont celte donation était entourée, et encore parce qu'elle était plus onéreuse que lucrative. D'ailleurs, le roi regardait cette affaire comme lui étant tout à fait personnelle, et il y attachait un soin infini. Il l'avait dit à madame du Cayla : « Mon enfant, pensez que Saint-Denis n'est pas éloigné de Saint-Ouen; vous y prierez pour moi. »

Ce n'était pas la première fois que madame du Cayla avait repoussé les royales et délicates libéralités de celui qui la nommait son enfant. Une fois, il lui dit qu'il voulait lui donner le moyen de serrer les lettres qu'il lui écrivait, et il lui remit, en disant cela, un portefeuille entouré de diamants d'un très-grand prix. « Sire, lui répondit madame du Cayla en le forçant de reprendre ce cadeau, je suis peut-être la seule personne de votre royaume qui ne puisse accepter cela de Votre Majesté. »

La position vis-à-vis de l'étranger n'était* pas encore redevenue ce qu'on eût désiré qu'elle fût. Le nouveau ministère ne donnait pas à la France l'attitude qui lui convenait. M. de Villèlesur qui, de fait, portait toute la responsabilité, ne voulait s'occuper que de son ministère. Sur la foi de ceux qui le trompaient, M. de Richelieu avait naguères calomnié la France qu'il ne connaissait pas, et les hommes qu'il connaissait encore moins. On lui doit une justice, cependant, c'est que la confiance que son caractère inspirait, avait pu seule précédemment nous faire obtenir

des conditions qui n'eussent point été accordées sans lui. Aussi, sur ce point essentiel, lui eut-on une véri-

table obligation.

Voici une note sur nos relations avec les diverses puissances de l'Europe, dans laquelle j'indique ce qu'elles sont, et, surtout, ce qu'elles doivent être :

« De quelque façon que l'on envisage nos relations politiques avec les cabinets étrangers, il est impossible de ne pas y apercevoir un vice essentiel.

« Sous la domination de Napoléon la politique avait pris un caractère étrangement particulier. Une longue suite de victoires avait tellement établi la prépondérance de l'Empire, que son chef imposait des lois à tous les princes de l'Europe. Aussi son code diplomatique se bornait-il à ce mot : obéir; et si quelque puissance hésitait à se rendre à ses désirs dans les discussions qui s'entamaient avec elle, il raisonnait avec le sabre et concluait avec le canon.

« 11 est de la dignité du ministère actuel d'adopter un système qui replace la France au premier rang des puissances européennes. 11 est de son intérêt d'apporter dans ce nouveau pacte d'alliance, une fermeté inflexible, une loyauté et une justice sans bornes.

« Afin de parvenir à ce but important, il est nécessaire d'établir les rapports de chacune des puissances à l'égard des événements qui doivent exciter l'attention de toutes.

§ t. — De la Tur.QME.

o Menacée par le soulèvement des Grecs, pan les ar-

memenls de la Russie, les hostilités de la Perse et les troubles qui ont éclaté à Constantinople, l'empire ottoman craint également de justifier la rébellion par des rigueurs, ou de l'enhardir par sa faiblesse.

« La révolution des Grecs a un caractère de nationalité qui la rend différente de celle des libérales d'Espagne ou des carbonari d'Italie. Cette différence suffit pour accroître les inquiétudes du Divan qui doit craindre que le succès des Grecs ou la persécution des Turcs ne procurent aux premiers des alliés parmi les puissances qui ont une communauté de religion avec eux. Redoutant au dedans la révolte, au dehors l'ambition de la Perse ou les projets de la Russie, le cabinet ottoman reste à la merci des influences anglaises.

De la Russie.

« L'ambition gigantesque de Napoléon effraya la Russie envahie par les armées de l'usurpateur : elle fit un appel à ses habitants, rendit la guerre nationale et souleva contre les forces imposantes de son ennemi tous les sentiments d'un patriotisme exalté. «Dieu est contre l'oppresseur, » disait Alexandre, dans sa proclamation de Wilna du 15 (25) juin 4812.

« Après la chute de Napoléon, les esprits étaient encore en mouvement; et, quoique déjà la Russie eût acquis une prééminence européenne, elle n'osa pas se prévaloir de sa position pour assurer ses projets.

« A la première restauration, la France gardait une altitude fière. Les passions qui n'étaient qu'assoupies semblaient calmées, et le souvenir des grands exploits de l'armée française était une espèce d'épouvantail

vi. 25

pour l'ambition des cabinets de l'Europe. On pensait avec raison qu'au moindre signal la vieille et la jeune France viendraient s'unir et se confondre sur les champs de bataille.

« Après la deuxième usurpation de Napoléon, la France se divisa; la révolution, que d'abord il avait contenue, reparut dans toute sa difformité; et l'usurpateur, désespérant de rendre la guerre nationale, voulut la rendre populaire; en conséquence, il créa les fédérés.

« Le peu de soldats échappés aux chaleurs de l'Espagne, aux sables brûlants de l'Egypte, aux frimas de la Russie, vinrent mourir à Waterloo; et la France fut alors réellement vaincue.

« Le cabinet de Saint-Pétersbourg ne jugea pas le moment favorable pour profiler de la chute d'un des hommes les plus extraordinaires qui aient jamais paru sur la terre ; déguisant avec adresse ses projets, il conclut avec les Turcs une alliance de tutelle et de protection, favorisant indirectement la révolution morale qui se préparait en Grèce, révolution que les libéraux de la France appelaient de tous leurs vœux, et en faveur de laquelle ils réunissaient tous leurs efforts. La conduite diplomatique de la Russie, aussi habile que peu loyale, accrut son influence auprès de la Porle, en même temps que l'opinion des Turcs lui devenait tous les jours plus favorable.

«Au milieu de toutes les révolutions de l'Europe, la Russie suivit son système avec persévérance. Espérant recueillir plus tard les débris d'un empire qu'elle minait jusque dans ses bases, cachant sa marche dans les replis d'une inconcevable dissimulation, elle entretenait en même temps sa réputation morale aux

POLITIQUE ÉTRANGÈRE. 5','j

yeux de l'Europe abusée. Voilà ce qu'il est essentiel de remarquer, en ayanl soin de séparer le caractère du souverain de la politique de son cabinet. Ce dernier, craignant, au rclour des Bourbons, de voir se renouveler les relations intimes qui avaient existé anciennement entre la Turquie et la France, parvint, par une tactique insidieuse, à déverser sur le cabinet anglais la considération dont jouissait le nôtre; et la France suivant, sans la calculer, l'impulsion qui lui était donnée, fut encore plus affaiblie par la politique de l'Europe, qu'elle ne l'avait été par ses armes.

« L'explosion spontanée de la Grèce, les dispositions extraordinaires de défense de la Turquie dérangèrent les vues du cabinet russe; mais, en revanche, elles lui offrirent l'avantage de légitimer ses armements, ses agressions; de demander l'occupation de plusieurs provinces de l'empire ottoman, et de s'introduire ainsi jusqu'au centre de la Grèce. La Russie, en autorisant l'Autriche à occuper seule les États d'Italie, espérait paralyser ses forces, et l'engager à renoncer plus tard à ses prétentions sur la Grèce.

« En suivant la politique du cabinet russe dans tout le dédale de ses combinaisons astucieuses, vous le voyez aussi prompt dans ses armements pour les Grecs, qu'indifférent à la révolution d'Espagne, ou aux progrès des révolutionnaires en France, qui ne menacent point son pouvoir. Quand la guerre avec la Porte ne se déclarerait pas, la Russie n'en occuperait pas moins la Valachie, la Moldavie et les forteresses de la Grèce, posant ainsi une barrière redoutable entre l'Europe et la Turquie, et préparant lentement et sans secousse l'envahissement de cette Turquie qui est l'objet de ses

plus secrètes pensées, et qui sera le but de ses constants efforts.

« Conclura-t-on de là qu'il serait à désirer d'armer la France et toute l'Europe contre la Russie? Je ne le pense pas : donner à la Russie un prétexte de déployer ses forces, serait lui fournir une occasion de les connaître; mais de ce désir d'agrandissement auquel le cabinet russe s'est constamment livré depuis Catherine, on doit conclure qu'il faut qu'il soit l'objet d'une surveillance toute particulière; et la magnanimité d'Alexandre doit être opposée avec adresse à l'ambition de son gouvernement.

« Le caractère de ce souverain doit être considéré comme la seule barrière qu'on puisse opposer au torrent de peuplades avancées qui se jetteraient, un jour à venir, sur l'Europe.

« Alexandre, en rendant la guerre nationale, en appelant sous les drapeaux une foule immense de Russes arrachés à leurs travaux, s'est créé une armée innombrable dont l'inactivité est un embarras toujours croissant pour le souverain, et un danger pour l'Europe. La guerre contre le Turc aurait le double avantage d'occuper l'armée, et de satisfaire l'ambition du cabinet de Saint-Pétersbourg.

« Une guerre, dans l'état actuel de l'Europe, serait évidemment contraire aux intérêts de la France; elle ne pourrait être avantageuse qu'à l'esprit de révolution qui tourmente le globe. Les souverains doivent s'armer contre la révolution, et la poursuivre sans relâche partout où elle se réfugie.

§5. — De l'Adtriciie.

« L'Autriche paraîtrait avoir tout à craindre, si la Russie s'emparait de Constantinople. Aussi a-t-elle fait tous ses efforts pour décider le Divan à accorder à la Russie la garantie qu'elle réclamait.

« Le cabinet de Vienne paraît avoir un autre motif d'intérêt, celui d'occuper librement l'Albanie, l'Epire, la Servie (que l'empereur fut forcé de rendre aux Turcs, en 1701), etc., tandis que la Moldavie et la Valacbie seraient placées directement sous la protection de la Russie. Ces deux cabinets tendent à accroître leur iniluence, et ils arriveront à leur but par des routes en apparence opposées; la paix leur garantira l'occupation des provinces désignées plus haut; la guerre leur en assurera la propriété, parce que la France qui, seule, pourrait s'y opposer, ne se met pas en mesure de le faire avec fruit.

« Les petits États d'Allemagne, à qui leur position défend de grandes ambitions, ne peuvent partager ce désir de conquêles. Quelques-uns élevés à L'état de royaumes ont adopté le régime constitutionnel; mais leur propre sûreté les forcera d'être les auxiliaires de l'Autriche, qui les traînera h sa suite, partout où son intérêt la forcera de comparaître en armes.

De la PnufSE.

« Soumis aux conditions d'une alliance de protection nécessaire ou forcée, le cabinet de Berlin ne saurait agir sans soumettre au conseil de tutelle que la Russie

lui a imposé, toutes ses actions, tous ses projets. Cet empire est à tout moment sur le point de succomber sous les efforts de la révolution qui le travaille depuis si longtemps. Ce royaume demande une attention d'autant plus particulière, que les libéraux fondent de grandes espérances sur les mouvements qui peuvent éclater d'un moment à l'autre en Prusse; et qu'une partie de cet Etat ayant été, pendant quelque temps, incorporée dans l'Empire français, une foule d'individus en ont gardé et en partagent les principes.

§ 5. • — Des Pays-Bas.

« Ce pays a servi et sert encore de refuge aux mécontents de France. Les habitudes commerciales des Flamands les rendent peu propres à être les instruments d'une révolution; mais le regret des Belges habitués à se regarder comme Français, depuis 1795, sera nourri des espérances des libéraux : aussi est-ce moins la politique que la police de ce pays qui doit exciter la surveillance du Cabinet des Tuileries.

§ G. — De l'Angleterre.

« L'alliance de la Russie avec l'Autriche, le rôle absolument passif de la Prusse, auraient pu engager l'Angleterre à agir franchement de concert avec la France, pour maintenir l'équilibre des forces si nécessaire entre les divers États de l'Europe; mais sa rivalité contre la France, rivalité impossible à détruire, ne la laissera jamais se rapprocher de nous, que pour chercher à nous perdre. Faible, elle nous soutient dans ses propres intérêts; forte, elle nous craint et nous

combat. L'insouciance de notre dernier ministère, en aggravant la situation générale, a laisse l'Angleterre libre d'engager la Porte dans la fausse route qu'elle a prise; et la chute de l'empire ottoman, dans une seule campagne, pourrait apporter un prodigieux accroissement à une puissance déjà beaucoup trop prépondérante.

« On doit prévoir les propositions avantageuses que la Russie est capable de faire à l'Angleterre pour acheter sa neutralité. Mais, dans toute hypothèse possible, les puissances de l'Europe ne pourraient compter sur sa participation qu'autant que son intervention serait garantie par son intérêt individuel. L'Angleterre a celle prétention orgueilleuse, que sa position insulaire et sa puissance maritime la mettent à même de braver sur le continent toutes les puissances dominatrices; d'ailleurs, appuyant sa politique sur les bases les plus machiavéliques, elle fonde tranquillement sa tranquillité intérieure sur l'agitation des autres États; aussi, liée partout avec les révolutionnaires des différents pays, vous la voyez leur fournir de l'argent et des armes.

« Là encore il faudrait, comme dans tous les Étals de l'Europe, distinguer la politique des souverains de celle de leurs cabinets.

§ 7. — De la France.

« La France a perdu la plus grande partie de son influence diplomatique en Europe; une grande tâche est réservée au ministère nouveau, c'est celle de réparer les fautes qui ont été commises avant lui.

«Il doit s'occuper sans doute de la situation intérieure de la France ; mais il doit aussi songer à ses relations extérieures, et alors la France, vraiment ressuscite par lui, le comblera de ses bénédictions.

« L'autorité de la France a été méconnue à Laybach. Son cabinet était sans aucune influence à Constantinople. Elle n'a pas été consultée davantage sur l'occupation de l'Italie; cela vient de ce que les différents ministères, n'ayant aucune opinion fixe, n'ont pu se déterminer à prendre une décision qu'ils auraient démentie par leur conduite ultérieure. Pouvaient-ils se prononcer contre les révolutionnaires de Naples, quand ils ménageaient ceux d'Italie et de Paris? Enfin le dernier pacte européen a été partout violé à l'égard de la France, et les espérances que l'on pouvait fonder sur l'union générale se sont évanouies.

« Dans ce conflit d'intérêts divers, quel parti doit prendre la France? Modérée dans ses désirs, elle doit prouver qu'elle ne conserve aucune ambition personnelle. Eclairée dans sa politique, elle doit montrer à toutes les puissances qu'elle démêle parfaitement le jeu de leurs intrigues secrètes.

« Ferme dans ses résolutions, elle doit reprendre une attitude en rapport avec sa position actuelle et ne plus souffrir qu'on lui dicte des lois. Elle doit maintenir sa dignité comme sa force; inspirer aux autres cabinets une confiance sans bornes; éviter la guerre en Europe; l'éviter pour elle-même; conclure enfin un traité d'alliance solide et durable; montrer à la Russie qu'on connaît ses vues ambitieuses et que l'on saurait s'y opposer; s'allier cependant avec celle puissance plus qu'avec tout autre, en lui faisant sentir que

l'intérêt des deux États commande impérieusement cette union ; entretenir par ce moyen la jalousie de l'Angleterre contre la Russie et aussi celle de l'Autriche; se méfier de l'Angleterre et combattre l'accroissement de sa puissance; enfin maintenir l'équilibre entre les diverses puissances de l'Europe; mais l'idée qui doit dominer sa politique, c'est la conservation de la société : sa mission est de veiller en sentinelle sur les menées révolutionnaires, et de pousser, de temps en temps, le cri des veilles militaires : Prenez garde à vous! Il faut que l'Europe, prête incessamment à répondre à ce cri, se présente avec ses armes sur tous les points où l'hydre relève la tête; mais que nous sommes encore loin de celte heureuse entente si nécessaire au salut commun! L'état de l'Espagne, par exemple, n'est-il pas un véritable scandale? A-l-on calculé les suites de cet effrayant laissez faire, laissez passer? A-t-on oublié que les ménagements pusillanimes des puissances ont conduit Louis XVI à l'échafaud? Offrons au moins à ce pays voisin une chance de salut, en fournissant à des sujets fidèles le moyen de délivrer leur souverain. D'ailleurs, ne serait-il pas adroit, même dans nos intérêts, d'exécuter une forte diversion en Espagne, pour occuper chez eux les révolutionnaires, et les empêcher de venir troubler la France?

« Le temps change et modifie nos institutions. Le régime constitutionnel semble devenir le régime européen ; et la France qui l'a adopté ne peut chercher à le bannir de l'Espagne. Aussi convient-il à sa dignité comme à sa politique de se porter médiatrice entre un prince faible, qui veut le bonheur de ses peuples,

et une autorité puissante qui menace l'existence du trône et les jours du souverain. Malgré leurs protestations de respect, de fidélité, de dévouement, les cortès marchent ouvertement au régicide par la rébellion ; et peut-être la plupart des députés ne s'apercevrontils du chemin qu'ils ont fait, que lorsqu'il ne leur sera plus permis de rétrograder. ,La mort du souverain de l'Espagne deviendrait, comme celle de l'infortuné Louis XVI, le crime de la peur. Il n'y a pas de temps à perdre; tout retard est une honte, autant qu'une faute. Un nouveau forfait viendrait-il encore ensanglanter cette page de l'histoire? On pourrait en dire autant de la révolution du Portugal et de celle du Brésil. En accordant aux idées du siècle ce qu'il est impossible de leur refuser, il faut donnera ces différents peuples un gouvernement également fort et modéré; fortifier le pouvoir en prenant des garanties contre l'arbitraire, et en offrant en même temps des sûretés contre l'esprit de révolution qui domine les peuples.

« Voilà ce qui m'a paru pouvoir être dit sur la situation politique de l'Europe. Ce sont moins des soldats qu'il lui faut que des principes; ce sont moins des armes que des sentiments de justice et de modération.

« Il n'est pas encore temps d'examiner si la puissance ottomane ne devrait pas, plus tard, être repoussée de l'Europe, et s'il ne deviendra pas bientôt nécessaire de prendre un parti relativement à la Grèce; mais, dans cette supposition comme dans toutes, le parti qui serait pris devrait être convenu entre tous les souverains. Il est temps que les rois de l'Europe ne se laissent plus dicter la loi par leurs cabinets; il est temps qu'ils

remplacent la tortueuse politique de leurs agents par des procédés francs et loyaux.

« La France ne doit souffrir, sous aucun prétexte, l'intervention des ministres étrangers dans sa politique intérieure; ce point est un des plus essentiels, et le ministère français ne saurait montrer trop de caractère vis-à-vis des ambassadeurs des autres nations.

« Un gouvernement est fort lorsqu'il consent à le paraître; c'est la volonté qui fait la force; c'est une qualité indispensable dans un chef d'oser regarder en face le soldat qui est sous ses ordres. On pourrait dire que ce n'est pas une moins grande nécessité, pour un gouvernement, d'oser regarder en face tout ce qui l'entoure, c'est-à-dire de pénétrer les plus secrètes pensées de ses voisins; et de n'avoir pour eux, dans les relations politiques, que les égards de convenance, et non les ménagements de la faiblesse. »

Les lettres suivantes complètent ce que j'ai dit dans la pièce précédente de l'état de l'Espagne et de nos relations diplomatiques avec les différentes puissances de l'Europe.

« 25 juin 1822,

« Sire, « J'ai eu l'honneur de mander constamment à Votre Majesté qu'il ne fallait, pour faire cesser en France l'agitation morale et le désordre physique qui ont troublé ce pays depuis plusieurs années, que confier les rênes de l'État à des ministres franchement royalistes. Aussi, à cet état d'incertitude où la France

semblait placée par la coupable ambition de quelques hommes et l'entraînement insensé de quelques autres, voyons-nous succéder un état de choses tout différent. « L'esprit véritable des Français s'est manifesté, dans la dernière session, par l'immense majorité qu'a obtenue le ministère. C'est encore en vain que l'on voudrait calomnier les sentiments des royalistes, et présenter la France comme un pays mécontent et prêt à s'embraser. Des factieux y travaillent, à la vérité; mais la masse du peuple les repousse. Il est rassurant pour l'Europe de voir une cause qui est vraiment la sienne, triompher en France par l'accord parfait du souverain avec son ministère, par sa sagesse, par le caractère qu'il déploie contre quelques hypocrites dont l'ingratitude a enfin arraché le masque, et surtout par la confiance absolue qu'il accorde à un homme dont l'Europe doit attendre le repos. L'habileté de M. de Villèle a su réduire à l'impossibilité de nuire une exagération que des prétentions mal fondées eussent rendue dangereuse. Jamais ministre n'avait pris jusque-là un pareil ascendant sur l'esprit des Chambres; ceux-même qui ne professent pas ses principes ont pour lui une estime, je dirai presque une confiance qu'ils avouent hautement. Il lui appartenait de rendre à la monarchie des hommes qui en étaient restés éloignés en tout. M. de Villèle est bien véritablement la tête de son ministère, qui ne pouvait en avoir une meilleure et une plus forte. Les ministres ont déployé modération, prudence, sagesse, justice et fermeté; ils ont franchement marché dans une ligne religieuse, monarchique et constitutionnelle. Arrivés au milieu de graves difficultés, ils ont imposé aux factieux, dans un mo-

ment où le désespoir de voir leurs projets déjoués leur faisait franchir toutes les bornes. Aussi la même inquiétude n'agite-t-elle plus les esprits; l'opinion, moins flottante, prend une direction plus favorable; et, parmi les incendies allumés par une malveillance aussi insensée que criminelle, les élections ont à peine causé quelque tumulte local et passager. Enfin l'État se replace peu à peu sur ses bases naturelles !

« Quelques changements indispensables s'effectuent insensiblement de la part du ministère, sans exciter d'effroi, parce qu'ils sont toujours indiqués par la plus stricte justice. Le ministère a tracé luimême la route qu'il veut qu'on suive; et chacun, en y marchant, est sans crainte pour son existence.. L'héritier du trône, et la manière dont les princes marchent vers le même but, et avec les mêmes moyens, excitent la colère des factieux; mais leur impuissance se signale par cette colère même. Pour que cette situation de force et de sagesse se perpétue, il faut que les souverains étrangers, après avoir bien connu l'état de la France et les vues de son gouvernement, lui accordent une confiance sans réserve. Il peut encore s'élever en France des troubles partiels; mais rien de véritablement sérieux, et qui ne puisse être prévenu ou promptement réprimé. L'esprit du soldat qui repousse partout la révolution, est un grand point de sécurité. Là, comme ailleurs, il existe une faction ardente pour détruire, qui travaille avec d'autant plus de persévérance qu'elle sait que le repos de l'Europe tient à celui delà France; mais aussi elle rencontre en France, plus que dans aucun autre pays, un obstacle invincible de la part de la masse de la nation.

If

« M. de Talleyrand ne voulait pas de l'alliance avec la Russie, parce qu'il lui était impossible de rompre avec la Révolution, et que le machiavélisme de l'Angleterre convenait mieux à sa politique.

« M. Decazes, maîtrisé par la faction, ne songeant qu'à gouverner, qu'à conserver le pouvoir, et surtout la faveur, ne recula pas devant les moyens qui lui parurent bons pour y parvenir; et il se servait des propres agents de la Russie pour tromper son gouvernement.

« M. de Richelieu voulait l'alliance avec la Russie; mais, constamment abusé par de perfides conseillers qui avaient sa confiance, il ne sut jamais l'établir sur des bases solides.

« Le nouveau ministère veut franchement cette alliance, et ses sentiments sont une garantie positive de ses intentions; aussi n'a-t-il pas perdu une seule occasion de le prouver dans ses opinions individuelles. C'est à la Russie à cimenter cet accord, en ne laissant plus aucune intrigue se glisser dans ses relations avec la France. La politique de ces deux grandes puissances doit être aussi franche que droite; et leur position territoriale, qui exclut toute espèce de rivalité, est un puissant motif d'union et de sécurité. Le caractère moral et religieux du ministère ne l'enlraîne-t-il pas nécessairement vers un prince qui, comme l'empereur Alexandre, travaille avec une noble persévérance à la régénération morale du continent?

« Je dirai un mot de la médiation de l'Autriche et de l'Angleterre à Constantinople. L'alliance de l'Autriche avec la Russie rend certainement le Divan soupçonneux sur les motifs qui font agir celte pre-

mière puissance; et la bonne intelligence de l'Angleterre avec le gouvernement de Votre Majesté, dans ces derniers moments, a dû rendre la médiation de l'Angleterre incertaine et presque douteuse. La France aurait prévenu la défiance d'une puissance ombrageuse comme est la Porte; tant il est vrai que l'intérêt de l'Europe, et principalement celui de la Russie, est de voir la France prendre une part active dans toutes les grandes négociations. D'ailleurs, le caractère de Louis XVIII, son imperturbable justice, la loyauté de ses ministres, et la situation même de la France, doivent laisser toute sécurité aux souverains. Son gouvernement, éloigné de toute ambition, ne cherche qu'à effacer les traces du passé.

« La session qui va s'ouvrir est un des plus grands actes de force, et l'un des plus importants qu'ait pu tenter le ministère: aussi a-t-il étonné la faction ellemême.

« Tant que M. de Richelieu a existé, l'espérance de ressaisir le pouvoir forçait la faction à une apparence de modération qui lui servait à dissimuler ses véritables sentiments; aussi, à présent qu'il n'est plus, at-elle jeté toute espèce de masque, et vient-on de voir le dernier ministère se jeter avec la révolution dans la plus criminelle opposition.

« Celle violence annonce une session orageuse; mais tous les efforts de la révolution échoueront contre l'union des royalistes, et la sagesse du ministère.

« La nomination de M. de Frayssinous comme grand maître de l'Université a réjoui tous les amis de l'ordre.

« Il m'est impossible, en finissant, de ne pas dire

un mot de la dernière séance de la Chambre des députés, où M. de Villèle s'est montré vraiment puissant par le budget qu'il a apporté. On voyait, d'un côté le peu de bonne foi d es derniers ministres dissimulant un arriéré de soixante millions; et de l'autre côté, cette franchise imperturbable qui ne dissimule rien, et qui aborde toutes les questions.

« On a reconnu aussi, dans la manière dont ce budget est établi, un talent, une précision et une netteté remarquables.

« MM. Laffitte et Casimir Périer disaient après la séance: « C'est l'homme le plus fort en finances que « nous ayons encore vu . » Jamais budget ne fut écouté avec un silence plus respectueux; et la confiance est telle, que cet arriéré découvert tout d'un coup n'a pas fait baisser les fonds! Je répète que cet état de la France, loin d'être alarmant pour l'Europe dans la situation actuelle des choses, est la plus sûre garantie de son repos; et cependant il est facile de lire sur la figure des ambassadeurs étrangers quel déplaisir ils en éprouvent : c'est un travers fâcheux de leur esprit : Dieu veuille qu'il ne soit pas imité par leurs souverains!

« Je suis, etc. »

Page 1