CHAPITRE XVII
Nous arrivons aux affaires du congrès de Vérone.
Il ne s'élait agi que très-incidemment de l'Espagne dans les conférences officielles de Laybach et de Troppau: tout s'y était passé en conversations; mais les hautes puissances étaient convenues de se réunir prochainement pour aviser aux moyens de porter remède aux maux de la Péninsule. Depuis cette époque, la position de l'Europe s'était compliquée. Appuyée par les sympathies religieuses de la Russie, l'insurrection grecque grandissait ; les principautés de la Moldavie et de la Valachie étaient envahies par les troupes ottomanes; des populations entières de Grecs s'étaient réfugiées sur le territoire russe ; l'ambassadeur du czar était insulté: que de raisons pour décider l'intervention armée de la Russie. L'Autriche était effrayée de ses dispositions: elle avait porté son armée sur la frontière à cent mille hommes, et M. de Metternich s'élait offert comme médiateur à l'autocrate.
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L'Angleterre s'unissait à l'Autriche pour empêcher des hostilités qui pouvaient amener l'aigle russe à Constantinople. Lord Wellington, en passant àParis, avait fait de grands efforts pour engager le cabinet français à se rapprocher de l'Autriche et de l'Angleterre, afin de tenter une démarche commune auprès de l'empereur Alexandre. Le ministère s'était contenté d'envoyer une escadre dans le Levant ; et son ambassadeur à Constantinople, M. de Latour-Maubourg, recevait pour instructions l'ordre de faire sentir à la Porte la nécessité de s'entendre avec la Russie. MM. de Metternich, de Tatischoff et de Caraman pour la France, appelèrent un congrès où toutes les questions seraient examinées et résolues. Le gouvernement français demandait la prompte évacuation des troupes autrichiennes qui occupaient le Piémont; mais sa plus grande préoccupation était la révolution espagnole. L'Espagne servait de refuge à tous les révolutionnaires de France et d'Italie: la presse insultait quotidiennement les Bourbons: des tentatives avaient été faites sur les frontières. ......Enfin l'on ne pouvait souffrir
une révolution à ses portes. Quand on veut sauver sa maison de l'incendie, il faut d'abord en préserver celle de son voisin.
Le caractère comme les antécédents de M. de Villèle inspiraient une grande confiance à la masse des Français; mais quelques royalistes, impatients, ambitieux, ou peu réfléchis, s'irritaient d'une prudence ou d'une lenteur qu'ils qualifiaient plus rigoureusement, et se rallièrent plus spécialement à M. de Montmorency, qui en fut flatté : on annonçait le congrès qui devait se tenir à Vérone; le choix de la personne
qui devait y être envoyée était important, et M. de Montmorency attachait un très-grand prix à y aller. Quelle que fût la position sociale de cet envoyé, il va sans dire qu'il devait suivre les instructions qui lui seraient données... M. de xMontmorency, sans être opposé à M. de Villèle, différait avec lui sur quelques points; il paraissait au moins en différer, et, plus que lui, il caressait les étrangers. Les étrangers en revanche l'entouraient avec toutes sortes d'assiduités, et, par leurs compliments et par leurs éloges, ils lui inspiraient pour lui-même plus de confiance et de sécurité.
Depuis quelque temps, la Péninsule se trouvait embrasée; la révolution la disputait à la légitimité, et quelques Français étaient allés soutenir ce commencement d'établissement révolutionnaire. M. de Villèle était peut-être convaincu que la guerre finirait par avoir lieu; et il aurait bien voulu qu'on s'y préparât, tout en souhaitant que les préparatifs devinssent inutiles; mais, comme ministre des finances, il ne voulait pas prendre sur lui la responsabilité d'une entreprise pareille; et cependant le poids des affaires reposait entièrement sur lui. Peut-être encore croyait-il qu'un moyen de rendre cette guerre plus populaire était de s'y opposer plus longtemps.
Ce que je dis et ce que j'aurai à dire dans cette occasion et dans quelques occasions subséquentes du caractère et des hésitations de M. de Villèle ne saurait détruire ni même inculper les hautes capacités que nous avions reconnues en lui, qui le faisaient et le font encore considérer par moi comme l'homme indispensable, comme l'homme de France le plus propre à
bien conduire les affaires de la France. Quelque dissentiment qui se soit manifesté entre M. de Villèle et moi, mon opinion à cet égard n'est point changée et ne changera jamais; et si, lorsque, sans lui et même malgré lui, nous employions tous nos efforts à le faire arriver à la tête du ministère, j'exprimais pour les talents et le caractère de M. de Villèle une admiration plus complète, ce n'est pas que nous n'eussions déjà remarqué ce que je dis aujourd'hui : c'est que, dans la situation des personnes et des choses alors, il était naturel d'augmenter la somme des qualités et d'affaiblir celle des inconvénients; la perfection n'est point de ce monde, et ce n'est pas tout refuser à un homme, que de ne pas lui tout accorder. Dans la distribution des facultés humaines, lepartagedeM. de Villèle m'a toujours paru assez beau pour contenter les plus difficiles; c'est pour cela, et dans la vue des avantages que mon pays pouvait retirer des grandes qualités de cet homme d'État, que j'ai employé tout le crédit de ma position, et toute l'influence de madame du Cayla pour contribuer à son élévation. Qui pourrait nous le reprocher? Qui pourrait le lui reprocher à lui-même? La prospérité de la France, sous son administration, nous a justifiés et au delà. Mais, encore une fois, mon admiration pour lui ne saurait être de l'aveuglement, et mon dévouement de la servitude. J'apprécie trop M. de Villèle pour croire qu'il ait pu m'estimer, si j'avais été autrement; et Dieu, en me créant ainsi, ne m'a point créé servile.
Quoiqu'il en fût donc de la situation des affaires publiques, delà position du Trésor, ou du caractère particulier de M. de Villèle, toujours est-il que, dans
ce moment, il ne croyait pas qu'on dut mener vivement les -chosesj et précipiter la France dans une guerre que, selon lui, elle devait faire seule. L'affaire finit par aller dans cette voie, et madame du Cayla, dont le bon sens et le patriotisme monarchique étaient toujours en avant de toutes les questions qui pouvaient intéresser la royauté et la gloire nationale, redoubla d'efforts pour démontrer à Louis XVIII combien il était important, au moyen d'une expédition si juste, de saisir cette occasion de donner au roi et.à la France une armée que le pays a, tout à la fois, le besoin et l'amour-prcupre d'avoir toujours sous les armes. Les étrangers croyaient la France entièrement désunie et désarmée; ils auraient pu en abuser.
C'est au milieu de ces fluctuations de l'opinion publique et de résistance calculée que M. de 'Montmorency partit pour le congrès de Vérone. Il y arriva convaincu que les instructions qu'il avait reçues n'étaient pas suffisantes; mais il voulut les suivre par conscience, et il le tenta d'abord de bonne foi. On comprendra facilement les avances que lui firent les étrangers; sa loyauté, son caractère charmaient les souverains; enivré par les soins extraordinaires dont il était entouré, il se laissa aller à croire qu'il y avait impossibilité de suivre les instructions qui lui avaient été données, et il ne suivit plus que ses impulsions personnelles, toujours loyales et nobles. M. deVillèles'en aperçut, avec un mécontentement qu'il espérait ne point laisser apercevoir. M. de Montmorency se montra de son côté mécontent de ses relations; et il fut facile de prévoir les suites funestes de cette disposition réciproque. Un moyen d'inspirer à M. de Yillèle plus
de décision et de l'obliger à se mêler davantage des affaires générales était de le nommer président du conseil. On ne savait jamais lequel des ministres viendrait rendre compte au roi des affaires; et tous les jours chaque ministre, en sortant de chez le roi, espérait devenir ministre influent dans ses conseils; il en résultait une confusion vraiment dangereuse qui ne permettait plus d'hésiter. M. de Villèle en sentait la nécessité; mais il remettait de jour en jour à en parler au roi, comme on l'en conjurait; et ce fut sans lui, mais non malgré lui, que l'on décida Sa Majesté à lui remettre la présidence.
Voulant à tout prix éviter une brouille entre M. de Montmorency et M. de Villèle, j'offris à ce dernier de quitter Paris, malgré tous les motifs qui devaient m'y retenir, pour me rendre à Vérone, auprès de M. de Montmorency. J'insistai; M. de Villèle s'y opposa formellement.
Les lettres suivantes, adressées à M. de Montmorency pendant son séjour à Vérone, prouveront que je comprenais les difficultés de la situation, et que je n'ai rien omis de ce qui pouvait les faire disparaître.
A M. LE VICOMTE DE MOjNÏMORENCY
MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES AU CONGRÈS DE VERONE
« Paris, 5 septembre 1822.
« Le duc de Rohan va bientôt aller vous retrouver, cher et noble père; je veux qu'il vous porte l'expression de ma tendresse J'y joindrai quelques réflexions sur les affaires du moment; mais, auparavant,
un mol de ma tout aimable femme, qui me reprochait de ne pas causer assez souvent avec vous en toute confiance et abandon, me décidée une courte explication.
« Vous avez regretté de ne pas avoir eu un entretien avec moi avant votre départ : je le regrette moimême, et mon opinion personnelle sur la présidence que le roi vient d'accorder à M. de Villèle vous aura prouvé que, quand il s'agit des intérêts de mon pays et de ceux du roi, je sais faire taire mon cœur. Je vous connais assez, cher et noble père, pour penser que vous m'en estimerez davantage. Un homme, semble avoir été destiné providentiellement à la mission qu'il accomplit en France. Pour qu'il puisse la mener à bonne fin, il faut qu'il ai tau tant de force et de pouvoir que notre forme de gouvernement permet de lui en confier. Le vicomte de Montmorency est trop bien apprécié de tous ceux qui l'entourent, pour qu'on puisse un instant penser qu'il eût été d'un avis contraire; et tout ce qui est personnel se détruit, s'anéantit dans un cœur aussi généreux, devant des intérêts aussi graves. Les circonstances sont très-graves en effet; et il faut, pour n'être point écrasé par elles, réunir en soi-même toutes les conditions nécessaires pour les surmonter.
« Le roi, en vous envoyant au congrès de Vérone, dans un moment aussi important pour la France et pour l'Europe, vous a témoigné une confiance dont il est permis d'être fier; et M. de Villèle, en opinant pour que vous vous y rendiez, a prouvé à quel point il désirait vous être agréable, et surtout à quel point il comptait sur votre loyauté. C'est un bien grand engagement que vous avez pris; mais aucun de nous ne
doute que vous ne justifiiez toutes les espérances que (a France et vos amis ont conçues de votre mission. Cependant le roi vient de nommer M. de Villèle président du conseil. Vous éprouverez, cher et noble père, un premier sentiment de légère contrariété que vous étoufferez en pensant surtout au rôle que vous êtes appelé à jouer en ce moment. Vous remarquerez à quel point il est nécessaire que cet acte de la volonté du roi soit présenté par vous-même aux souverains, comme une mesure aussi sage que nécessaire et opportune. Ce sont les pensées, les vues, c'est le système de M. de Villèle, que le roi avoue, reconnaît et embrasse hautement et franchement. Croyez que cet acte de la puissante confiance du roi aura des résultats bien plus importants que vous ne pourriez le calculer d'abord. « Mais d'ailleurs n'est-ce donc pas M. de Villèle qui a formé ce ministère? N'est-ce pas lui qui en est l'âme? N'est-ce pas son avis, d'après vous-même, qui prédomine presque toujours? En un mot, ce ministère, et même un ministère quelconque, pourrait-il aller sans lui? N'était-il donc pas alors indiqué, essentiel, indispensable qu'il en fût le président de droit? Vous concevez ainsi, chef et noble père, combien votre position serait fausse, si vous aviez un instant l'air de n'être pas de cet avis, et combien elle reste convenable et digne, si vous l'approuvez ouvertement! J'oserai ajouter que c'est un devoir : autrement vous sembleriez dire à l'Europe : « Le conseil du roi est divisé. » Par là vous donneriez, beau jeu aux cabinets qui travaillent à cette division. Vous ne serez pas même porté à croire qu'il y a quelque inconvénient à ce que la présidence ne soit pas accompagnée de la pairie, et que
cela sera choquant pour la Chambre haute. 11 va de reste qu'il n'y a aucune raison pour que le président du conseil soit nécessairement pris parmi les pairs de France; et qu'il suffirait même que cette Chambre le regardât comme un droit pour que Sa Majesté lui prouvât, par cet acte, que sa volonté royale est audessus des prétentions exclusives d'un corps de l'Etal, qui ne peut avoir de prérogatives en dehors de celles qui lui sont réservées par les institutions, et surtout en ce qui touche le conseil de Sa Majesté.
« Mais, en outre, M. de Yillèle acquiert par là plus d'influence encore dans la Chambre des députés, et véritablement il n'a rien à désirer pour la Chambre du Luxembourg. C'est donc cette mesure, telle qu'elle est, qu'il semble que vous devez soutenir et approuver hautement. Tout ce qui a dans l'âme un peu de générosité vous trouvera ainsi bien plus grand qu'en étant président vous-même. Je viens à la politique générale.
« C'est le moment où il faut lui donner d'autres bases, et ce beau rôle, cher et noble père, vous est en partie réservé; mais ce n'est pas avec de vieux courtisans et des routiniers d'intrigues dont la politique déloyale, égoïste, ténébreuse, toute dépouillée de moralité, n'a jamais vu dans le bien public que son intérêt personnel; dont les vues étroites et intéressées n'ont pas pu ou voulu comprendre encore que c'était véritablement d'un système général qu'il fallait s'occuper pour l'Europe, système qu'ils ont tracé sur le papier, et qu'ils n'ont pas mis en action ; ce n'est pas avec de tels hommes, dis-je, que vous parviendrez jamais à un résultat aussi honorable qu'important; mais, cher et noble père, votre caractère si plein de grâce, si franc,
si élevé, doit avoir un autre succès auprès des souverains; et heureusement pour vous comme pour moi, il aurait peut-être quelque désavantage' auprès des cabinets. C'est donc sur l'esprit des souverains qu'il faut agir : il faut élever leurs pensées au-dessus de ce cercle d'idées vulgaires, dans lesquelles on les tient renfermés depuis trop longtemps; il faut leur faire adopter ces hautes et puissantes maximes dont le principe est éternel, et qui deviennent les seules véritables garanties du repos des peuples. Jamais réunion de rois n'a offert, à ce sujet, de plus faciles moyens; et leurs caractères personnels rendent possible aujourd'hui ce qui ne l'eût été dans aucun autre temps peut-être. L'empereur Alexandre est celui surtout vers lequel, dans mon opinion, doivent se diriger tous vos efforts. C'est avec lui qu'il est de notre intérêt de fonder une alliance solide et durable. C'est ainsi que nous pouvons mener l'Europe.
« Mais, dira-t-on, on peut craindre l'accroissement de sa puissance. Si vous lui laissez faire la guerre, c'est bien alors que vous devez craindre cet accroissement, car la guerre est pour lui un moyen certain de s'agrandir. La paix, au contraire, lui laisse une occupation intérieure qui bornerait les vues ambitieuses qu'il pourrait avoir. Alexandre vise maintenant à une gloire plus louable que celle des armes, et je crois que vous pourrez tirer un parti infini de la hauteur de ses pensées. Il a de l'incertitude, il faut le fixer; et, pour cela, lui inspirer une confiance absolue dans nous, dans notre politique et, surtout, dans l'esprit et le caractère de Louis XVIII; lui montrer la France hors de toute ambition particulière, et décidée seulement
M. DE MONTMORENCY ET M. DE VILLÈLE. 403 à maintenir l'intégrité de son territoire, et à travailler à la paix générale. Si vous me demandez quel serait, en résumé, le résultat que je voudrais que l'on obtînt du congrès; le voici, tel que je l'entends :
« 1° Faire reprendre à la France la place qu'elle doit occuper parmi les puissances de l'Europe.
« 2° Justifier cette noble France, si longtemps calomniée aux yeux de l'étranger, vraiment égaré sur ce point, par les actes et les écrits de la faction révolutionnaire; montrer le véritable esprit de la nation; apprécier et faire connaître les sentiments réels des Français; prouver que, malgré l'influence et les écarts antérieurs, il reste en France assez d'éléments d'honnêteté, de force, d'amour du bien public, pour que ces éléments soutenus et mis en action, puissent encore arrêter les efforts d'une révolution plus menaçante naguères qu'elle ne l'est aujourd'hui que son mouvement est comprimé.
« 5° Ce sont les ambassadeurs étrangers en France qui travaillent constamment à représenter notre pays comme entièrement livré aux idées révolutionnaires; tandis qu'il est vrai que ce n'est qu'un petit nombre de factieux qui ne trouvent même les moyens de s'agiter et de faire quelque illusion, que quand ils sont protégés et encouragés par des influences plus élevées; donc, ouvrir les yeux des souverains sur les intrigues de leurs cabinets, sur la marche perfide de leurs agents Est-il possible de parvenir jamais à étouffer complètement les agitations de l'intérieur, tant que nous aurons parmi nous des agents occupés sans cesse à les fomenter? Est-il digne, est-il convenable, est-il possible que la France soit obligée de souffrir,
dans ses propres affaires, l'intervention cachée et quelquefois visible des ministres étrangers? Et encore je passe sous silence les différentes suppositions qui ont été faites précédemment par rapport à leurs liaisons, et même à leurs intérêts.
« 4° Éveiller surtout l'attention des souverains sur la politique de l'Angleterre, politique toute de troubles, d'envahissement et d'exclusion.
« 5° Obtenir des garanties contre une plus longue oppression des Grecs; mais éviter avec le plus grand soin tout prétexte de guerre pour la Russie; convenir qu'il viendra peut-être une époque à laquelle il sera de la dignité comme de l'intérêt de l'Europe de ne pas souffrir chez elle un pouvoir aussi absurde et aussi tyrannique que l'est celui des Turcs; mais que le moment n'est pas arrivé, et que les mesures à prendre quand il sera venu, doivent être prises d'accord.
« 6° Tendre à l'évacuation du Piémont, que menacent l'accroissement, la persévérance et le jeu caché de l'Autriche; faire diminuer les subsides imposés à Naples; demander la retraite d'une partie des troupes d'occupation, en en laissant assez, toutefois, pour répondre à une révolution toujours menaçante dans ce pays.
« 7° Apprécier l'état de l'Espagne; faire juger si les elforts sortis de son propre sein sont suffisants, ou s'il convient de porter à la cause monarchique un secours direct et extérieur; s'il est impossible de rien attendre d'efficace des efforts isolés des royalistes espagnols, une grande intervention semble devoir être mise en avant.
« 8° Et, j'y reviens encore, chercher surtout à éta-
blir entre les souverains, pour le bonheur des peuples, unité de pensées, de sentiments, de volonté; les tenir en éveil contre la marche de leurs agents, et contre les ressorts de la politique anglaise; enfin, leur inspirer pour la France l'estime et la confiance qu'elle mérite, car c'est la France qui doit être le point d'union, de force et de sécurité pour toute la famille européenne.
« Voilà toutes mes pensées, cher et noble père, comme tous mes sentiments. Vous devez de l'indulgence aux nues, de bons conseils aux autres, et vous rendrez justice à un cœur qui vous est tendrement attaché. »
A M. LE VICOMTE DE MONTMORENCY
MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES AU CONGRÈS DE VÉRONE
.< Paris, 23 septembre, 1822.
« Je reçois à l'instant même votre lettre tout aimable, cher et noble père, et comme je Sais qu'un courrier va vous être expédié, je veux vous répondre sur-le-champ quelques mots, et vous remercier d'abord d'une amitié à laquelle vous me trouverez toujours extrêmement sensible.
« Vous me faites un reproche qui n'est pas fondé. Qu'aurais-je pu vous dire? Vous parler de mes prévisions sur la présidence? vous ne les eussiez point partagées, à ce que je vois; et, comme un cœur facile vient toujours au secours d'un cœur qui souffre, vous eussiez voulu me prouver que j'avais tort; je n'avaisqu'une opinion à vous offrir; il était donc bien plus simple de me taire, en cherchant moi-même à m'ha-
bituer à une pensée qui pouvait vous être pénible et quoiqu'il pût m'en coûter, car vous savez qu'il n'y a pour moi qu'un seul motif et qu'un seul but : le service du roi et du pays.
« Vous désirez connaître sur le fait de la présidence les idées de mon père, qui vous envoie mille amitiés H pense comme moi que la nomination d'un président du conseil était indispensable, et qu'il était bien difficile qu'on en choisît un autre que celui qui avait formé ce conseil, et qui, de fait, en était déjà le chef Le résultat d'ailleurs est déjà tel qu'il n'est plus possible d'en nier les salutaires effets.
« Vous faites à M. de Villèle un reproche qui n'est pas plus fondé. Supposez (ce que j'ignore) que le roi lui en eût parlé, en le lui confiant, comme à vous, pouvait-il en parler plus que vous qui n'en aviez rien dit? Je puis vous garantir que ce n'est pas, certes, un sentiment d'ambition personnelle qui l'y a porté- il eût bien plutôt travaillé à s'en éloigner lui-même;' il était peut-être le seul du conseil qui ne le désirât pas ; mais, encore une fois, il n'était pas libre de trahir la confiance du roi. Je vous répéterai toujours qu'il y a des gens à qui vous vous confiez, et qui vous font bien
du tort ; ce n'est pas à votre gendre, malheureusement; il se tait le plus souvent avec vous ; c'est ce qu'il a de* mieux à faire, convenez-en; et à sa place, vous en feriez autant. A votre entrée au ministère, il n'en était pas ainsi; mais je vis bien vite que vous n'éloigneriez pus de vous ce petit cercle d'hommes qui vous entou- , -rent, et qui, seuls, font tout le mal. Ma voix aurait crié dans le désert; il me serait peut-être Hop facile de vous prouver que plus d'une fois mon cœur ne fut pas
généreux à demi; mais il me suffit de pouvoir me rendre cette justice à moi-même; je ne chercherai jamais à me la faire rendre par d'autres, même par vous.
« Hier soir encore j'ai causé longtemps de vous avec M. de Villèle, et je vous assure qu'il vous serait facile de vous entendre, si vous le vouliez; mais il faudrait pour cela vous séparer d'un entourage qui a sur vous bien plus d'influence que vous ne le supposez vous-même. Je devine le langage différent qui vous sera tenu de tous les côtés; vous le repousserez d'abord, parce que votre noble cœur vous y portera; mais il n'en aura pas moins fait une impression qui se reproduira plus tard, je le crains.
a Ces inconvénients que vous croyez apercevoir dans la présidence ne sont, permettez-moi de vous le dire, que dans quelques imaginations ; et les avantages sont positifs et immenses. J'ignore si vous vous faisiez assez d'illusions pour ne pas voir la situation vraiment fâcheuse dans laquelle nous nous trouvions naguères; mais j'avoue que j'en étais vivement alarmé. Tous les obstacles ne sont pas et ne peuvent être si promplement levés; mais il est vrai de dire qu'ils s'aplanissent tous les jours, et qu'enfin nous marchons, ce que nous ne faisions pas.
« Je regrette cette fin de lettre au roi, et celte autre lettre à M. de Villèle dont je n'ai pas même encore entendu parler. Pourquoi vous regarder comme personnellement atteint dans un acte si évidemment utile au pays? J'aurais désiré, tout au contraire, que vous l'eussiez loué hautement, approuvé, presque conseillé. Je voudrais que, partout, mon beau-père jouât un rôle digne de son noble caractère.
« Je vois avec peine qu'une des choses que vous regardez comme ne devant être qu'effleurée, est précisément une de celles que je regarde, moi, comme fort importante à traiter dans les relations particulières; je veux dire celle des ambassadeurs étrangers chez nous. Cette question, bien grave, dans ma pensée, tient à notre dignité comme à notre repos. Il me semble qu'il serait urgent de ne pas la perdre de vue.
« Je m'effraye que vous voyiez si peu l'empereur Alexandre; c'est sa conquête qu'il serait important de faire, et que je vous souhaite de tout mon cœur. On pourrait compter sur lui bien plus que sur l'Autriche. Dans mon opinion, c'est sur la Russie que nous devons appuyer principalement notre politique; et c'est la France qui doit être le lien indissoluble du traité européen qui enfin permettra d'enlever tout espoir à l'esprit révolutionnaire.
« Je n'ai pas trouvé M. de Villèle aussi éloigné des secours, quant à l'Espagne, que vous paraissez le supposer. C'est d'ailleurs mon opinion positive (et vous savez que je ne la tais à personne, lorsque je crois utile de la dire), que la guerre faite par nous, depuis du temps, comme quelques gens y poussaient, eût été fatale. Je crois que nous ne devons point faire de cette affaire une cause personnelle, mais bien une cause d'ordre social, d'utilité, de dignité, de devoir général. C'est ainsi que je l'envisage, et.ee qui me fera répéter sans cesse qu'il faut convaincre les souverains que, partout où la révolution essaye de lever la tête, ils doivent se réunir pour la comprimer.
« Adieu, cher et noble père. Point de démission et accord parfait. Tout le monde y est disposé, et vous
M. DE MONTMORENCY ET M. DE VILLÈLE. 409 devez être comme tout le monde. Mais je vous dirai avec la même franchise que, quoique vraiment touché des sentiments exprimés dans votre lettre, je n'y vois pas, malheureusement, assez de dispositions à cet accord parfait qui me paraît si désirable.
«Adieu, je vous embrasse tendrement et respectueusement. »
A M. LE VICOMTE DE MONTMORENCY
MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈKES AU CONGHÈS IiE VERONE.
« 23 octobre 1822.
« Malheureusement vous ne croyez pas toujours votre gendre dans les choses qui contrarient vos idées; aussi le sujet dont je viens vous entretenir est tellement grave, que je vous supplie de m'accorder une entière confiance. Quoi que l'on puisse vous dire ou vous écrire par le même courrier, veuillez n'ajouter foi qu'à mes paroles. Vous connaissez assez, je l'espère du moins, ma loyauté pour croire que je suis incapable de vous tromper; et vous me supposez peutêtre assez clairvoyant pour ne pas me tromper moimême, surtout sur les choses que je vous donne comme certaines. D'abord il est impossible d'être plus aimable et dans des dispositions plus parfaites que M. de Yillèle ne se trouve vis-à-vis de vous : extrêmement content de ses rapports comme de sa correspondance avec vous; sentant que votre présence est indispensable là-bas, et cependant désirant votre retour ; bien décidé à établir avec vous les relations les plus amicales et les plus franches; n'ayant après cela aucune idée d'envahissement sur votre mi-
nistère, pas la moindre; désirant et voulant s'entendre surtout avec vous. S'il n'en était pas ainsi, ce que je suis loin de prévoir, rappelez-vous, cher et noble père, que ce serait entièrement votre faute, car je connais trop bien les dispositions, d'un côté du moins, pour pouvoir m'y tromper. Ce préambule était nécessaire : veuillez bien y ajouter foi sans restriction. Vous devez avoir pu juger que, sans aucun intérêt personnel, je n'avais qu'une pensée, qu'un besoin : c'est le bien de mon" pays, et il y va ici de son repos, de son bonheur, de sa gloire, de la vôtre enfin. Une immense responsabilité pèse sur M. de Villèle. Il est simple, il est de droit qu'il tienne à son système, à ses idées; mais ici encore (et j'en juge d'après lui du moins), vous êtes, dans ce moment, parfaitement d'accord, et il se loue constamment de la manière dont vous secondez ses vues; il met dans sa correspondance un soin et une exactitude que vous devez remarquer.
« Je vous mandais, il y a quelque temps : votre ministère a besoin d'être organisé : j'étais loin de me tromper, et je ne prévoyais pas que des abus inouïs de lettres seraient bientôt commis. Votre ministère n'est
pas à vous et M y commandera tant que vous
n'aurez pas réformé quelques hommes ! Il est téméraire de conserver pour intimes les intimes de ses prédécesseurs. M. de Villèle vient de se trouver dans la nécessité de prendre, jusqu'à votre retour, quelques mesures commandées par la nécessité comme par l'intérêt du pays; et celui même du portefeuille dont vous êtes chargé. Il faut que tout marche, et il est impossible de se dissimuler que nous n'en étions pas là, il y a quelques mois.
« Il m'est revenu que vous étiez loin d'avoir fait des frais inutiles vis-à-vis des souverains, ce qui m'a charmé; continuez, cher et noble père; c'est là ce qui seul pourra assurer vos succès et ceux de votre importante mission. Mais arrivons à la grande question, celle sur laquelle il m'est pénible de vous éclairer; c'est un devoir que mon cœur m'impose vis-à-vis de vous, et ma conscience vis-à-vis de mon pays. Je n'hésite pas.
« Il y a contre vous une puissante intrigue pour vous amener, par n'importe quel moyen, à donner votre démission; et l'on se servira, pour y parvenir, des voies les plus détournées, et de ceux même, parmi les gens qui vous aiment sincèrement, dont on sera parvenu à faire des dupes.
« Cette intrigue, grâce à Dieu, échouera; mais il est indispensable que vous la connaissiez telle qu'elle est. On veut votre place, à quelque prix que ce soit :
on la veut pour M. de B qui ne paraît pas : les
autres jouent pour lui, espérant se servir, un jour, dans leur intérêt, d'un homme qu'ils auront amené au ministère. Us échoueront pour le résultat; n'allez pas donner le moindre fondement à leurs démarches, ni à leurs espérances, en écoutant le perfide langage de leur amitié, et de leur désintéressement pour vous. C'est une intrigue de cour que favorisent cependant des influences étrangères, jalouses de voir la France marcher tous les jours vers une situation tranquille.
« Dois-je vous dire que ceux que vous croyez le plus vos amis ou amies donnent dans cette coupable menée? Le ministère, disent-ils, ne vous va pas; M. de B est le seul homme qui puisse défendre
les intérêts et la gloire de son pays ; et c'est le ministère de la maison du roi qui vous convient ; donnez-leur un démenti, et prouvez que les intérêts de la France, de son repos, de sa gloire, de ses rapports vis-à-vis d'elle-même et vis-à-vis de l'étranger, que les intérêts de la morale et de la véritable politique, les garanties réciproques nécessaires, les rapports des différentes puissances, les devoirs imposés par l'intérêt commun, que les intérêts enfin de la Sainte-Alliance, de cette si noble, si utile et si belle institution, ne pouvaient être confiés à des mains plus dignes de les faire valoir que celles de l'heureux descendant du premier baron chrétien.
« Selon moi, ce qu'il faut demander toujours et avant tout, ce sont de nouvelles bases à la politique de l'Europe; le traité de la Sainte-Alliance, devenu règle positive de conduite pour tous les souverains; toutes les questions traitées par l'intérêt général, et non par l'intérêt particulier; toutes les puissances suivant la même règle de conduite et forcées à marcher ensemble et parfaitement d'accord; une décision prompte prise pour l'Espagne comme pour le Portugal ; et enfin un système général, absolu et positif, en dépit de tous les cabinets, et par l'entremise seule des souverains. C'est en mettant leur loyauté en jeu; c'esl en parlant à leur âme que vous réussirez. Quel rôle important et utile jouera enfin la France replacée parmi les nations, comme puissance influente! et quelle influence conservalrice et régénératrice! quel noble rôle aussi aura joué celui qui aura été chargé de la représenter, en discutant les intérêts de l'Europe!
« Croyez, etc., etc., etc. »
A M. LE VICOMTE DE MONTMORENCY
MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES AU CONGRÈS DE VÉRONE
« 15 octobre 1 82'J.
« J'ai su hier par M. de Villèle, cher père, qu'il vous expédiait un courrier ce soir. J'en profite pour vous écrire un peu plus à mon aise. Je n'ai point encore a perçu M. B , arrivé en très-bonne santé, cependant; mon service m'en a empêché. Tout ce qui vous appartient se porte bien, et l'on désire votre retour. Je soutiens l'opinion de ceux que leur cœur rend un peu faibles : et moi je dis que votre départ de làbas serait entièrement inconvenant pour vous, si auparavant il n'y avait pas sur les points importants des décisions prises très-positivement, par exemple, sur l'Espagne, situation qui doit occuper l'Europe, presque avant tout. Voici quelle est mon opinion :
« Du congrès doit partir, plus tôt que plus tard, une députalion au nom de toutes les puissances; elle doit s'adresser au roi ainsi qu'aux Corlès. Quant aux propositions à faire, je me reporte à mes écrits précédents : On doit exiger de part et d'autre; laisser infiniment peu de temps pour délibérer; en cas de refus, tous les ambassadeurs doivent quitter immédiatement l'Espagne, laissant, au nom de leurs souverains réunis, une protestation. Cette protestation doit être un monument pour l'histoire : elle doit être signée par tous, et contenir les menaces les plus positives, dans le cas où les jours de la famille royale courraient le moindre danger. Alors, quelle sera la conduite des puissances? La France devra ouvrir ses frontières et fournir ou-
Mi MES MÉMOIRES.
vertement des secours de toute espèce aux royalistes; et l'Europe la suivra dans cette voie. On verrait ensuite venir les événemenls, se tenant prêts à entrer s'il était nécessaire. Si cela arrivait, il faudrait bien se garder de donner passage sur notre territoire aux armées étrangères qui y seraient envoyées. Une armée -russe très-forte devrait en même temps se disposer à s'embarquer pour être portée sur les frontières d'Espagne. Surtout, de la décision, les tâtonnements seraient du plus mauvais effet.
« Ces démarches, dans mon opinion, doivent tarder aussi peu que possible. Qu'espérer en attendant? Tous les jours, de nouveaux excès dont on aurait ensuite toute la responsabilité; si l'on veut agir, tout retard est devenu impossible.
« Je n'ai jamais vu les affaires d'Espagne que sous le point de vue de la dignité de la France, et de ceux qui la représentent au congrès ; et je répéterai : au nom du repos de l'Europe, qu'une décision prompte et positive soit prise ! plus d'indécision entre la révolution et l'ordre ! que la Sainte-Alliance ne soit plus, enfin, un vain mot! mais que les effets s'en fassent aussitôt sentir, du moment que l'ordre semble être troublé sur un point ! que la France reprenne le rang qui lui convient, et devienne par vous le principal mobile et de tout ce qui est bien, généreux, moral! Changez la base de cette politique astucieuse qui ne fait que des dupes, et ne fonde rien de solide! Méfiezvous, je vous en conjure, des agents de P , qui
vous entourent, et n'espérez jamais travailler à rétablir l'ordre et à arrêter les prétentions dévastatrices des révolutions, avec ceux même qui les regardent comme
une égide, les suivent comme l'étoile qui doit les diriger, et les embrassent comme une mère tendre qui leur a donné le jour et leur conserve l'existence! Pensez que les révolutionnaires ont aussi au congrès et leurs avocats et leurs agents ! Ouvrez les yeux des souverains, cher et noble père; ils sont eux-mêmes abusés par leurs propres ministres! Ils nourrissent avec soin des serpents prêts à leur déchirer le sein : Écoutez, faites parler, parlez peu, ne vous fiez à personne; surtout, craignez R et les siens; n'espérez jamais que ces hommes puissent être à vous.
« Faites la conquête des souverains; mettez-y recherche, coquetterie même; ce point est décisif : il n'y a pas d'autre barrière possible à opposer à la révolution que la morale et la religion. L'empereur Alexandre, surtout, vous entendra, il secondera vos vues. Redoutez l'Angleterre : elle est uniquement là pour brouiller; il importe à la dignité de l'Europe, comme à sa sûreté, de ne point laisser cette puissance neutre; il faut qu'elle se prononce; qu'elle entre dans la coalition anti-révolutionnaire. Laissez tous les moyens de retraite; il faut avancer vers le but, et surtout ne plus reculer.
« Ici, les choses vont bien ; mais il y a tout à faire. Que ce serait effrayant pour des esprits faibles ! Plus on regarde les choses de près, plus on voit que la monarchie française, que l'Europe même menaçaient ruine, si le ciel ne fût venu à notre secours. Voilà d'heureux changements aux finances. Le choix de Cornez d'Incourt est excellent : cela fera très-bien pour l'opinion. »
AU CON'GnÈS DE VÉRONE.
<« 25 novembre 1822.
« La conduite de Votre Majesté au congrès doit exercer une grande influence sur les destinées de l'Europe, en donnant enfin à la politique une direction aussi sage que loyale, en fournissant des bases fixes à l'édifice social, et eu prêtant à tous les souverains, comme à tous les peuples, l'appui qu'ils attendent de vous. Quel triomphe pour les révolutionnaires, si le congrès n'offrait bientôt aux nations un résultat digne d'une pareille réunion de rois !
« Tous les yeux, sire, sont tournés vers vous, et la constante magnanimité qui a dirigé toutes vos actions remplit les cœurs d'espérance. Il est temps de remplacer une politique exclusive par un système fondé sur l'équité générale; il est temps que les idées essentiellement progressives et conservatrices d'une morale élevée règlent les destinées des peuples, qui ne vivent et ne prospèrent que par la justice.
« Une convulsion générale, et dont les indices inquiétants se montraient presque jusque dans les États de Votre Majesté, ont assez indiqué que le système des cabinets séparés d'intention, de principes et de sympathies avec les souverains, amenait des résultats opposés à ceux que l'on aurait dû attendre.
« Le cabinet de Saint-James, fidèle à une politique perfide, semble jusqu'à présent se croire plus à l'abri des troubles intérieurs, lorsque des révolutions écla-
lent chez ses voisins; aussi affecte-t-il une sorte de neutralité, en favorisant sous main les agitations de l'extérieur. Il s'effraye déjà du repos dont la France commence à jouir, repos qui doit devenir la plus sûre garantie de celui de l'Europe. Les menées secrètes de ce cabinet en Espagne, en Portugal, en Amérique; sa conduite du côté de la Turquie; enfin son isolement calculé et égoïste des traités de la sainte-alliance ont assez prouvé que, régi par un système personnel, et ne voulant faire aucun sacrifice à l'ordre général, il ne calcule jamais que ce qui peut servir son intérêt particulier, séparé de tous les liens du continent par son établissement religieux, insulaire, commercial, aristocratique et exclusif. Est-il de la dignité et de l'intérêt de l'Europe de souffrir cette divergence funeste dans la politique générale? Divergence, je le dis encore, malheureusement favorisée par les agents de quelques cabinets étrangers, que l'Angleterre attire dans ses intérêts par des moyens que l'honneur et la probité ne sauraient approuver.
« La France a envoyé au congrès un homme qui, heureusement pour lui-même, pourrait avoir quelque désavantage sur le terrain de l'intrigue; mais dont les sentiments religieux, la politique aussi droite que franche, ne peuvent inspirer aucune crainte et se présentent, au contraire, comme de puissants motifs de confiance et une grande possibilité d'union. Je crains seulement à Vérone la présence de quelques individus dévoués plus ou moins ouvertement à l'influence toujours éveillée et active de l'ancien ministère, de M. P..., etc., dont tous les efforts doivent tendre à diviser, gens d'autant plus dangereux que tous les se-
crets de la politique leur sont connus. C'est dans l'accord intime de la Russie et de la France qu'il faut persistera reconnaître l'intérêt réel de ces deux puissances; et, par suite, celui de tout le continent européen.
« Si mes notes antérieures sont encore présentes à l'esprit de Votre Majesté, elle doit voir se vérifier en France ce que je lui avais annoncé depuis long-temps devoir arriver, lorsque le système précédent serait enfin abandonné. Tout y rentre dans l'ordre, depuis qu'un nouveau système a été adopté.
« La conduite des ministres dans l'intérieur, leur calme au milieu des plus vives agitations, la fermeté avec laquelle ils ont réprimé les factieux et réduit les ambitions particulières à la nullité, ce qu'ils font chaque jour pour établir les institutions protectrices de l'ordre, tout démontre la force et la sagesse dont ils sont doués. M. de Villèle, qui n'a pas cessé d'être l'âme de ce minislère, et qui, revêtu de la confiance absolue du roi; en est enfin devenu le président, prouve, par tous ses actes, qu'il est véritablement l'homme de la situation. Enfin sa loyauté doit donner à la politique une direction toute nouvelle.
« Une preuve de la saine politique qui anime ce ministère se trouve dans l'alliance qu'il désire entretenir constamment avec la Russie, union également avantageuse aux deux États; union qui porte l'effroi parmi les factieux de tous les pays, qui rassure les classes éclairées, intéressées et honnêtes de tous les peuples, et qui peut, seule, affaiblir l'influence des intrigues de l'Angleterre; union qui doit décider les couronnes à l'adoption d'un système qui embrasse
tous les intérêts continentaux et qui rétablisse l'ordre partout où il est troublé.
« Par suite de ce même système franchement adopté, le sort actuel de l'Espagne ne peut être vu avec indifférence; il doit êlre fixé comme celui de tous les pays où la révolution pourrait encore commander. C'est une question d'intérêt général et d'ordre social ; car, en s'en occupant, on toucherait forcément une autre question qui embrasse également l'Europe. Il est, en effet, de l'intérêt des souverains comme des peuples de travailler avec une invincible persévérance à détruire ces associations criminelles, ces sociétés secrètes qui, du nord continental, se sont infiltrées jusque dans la Péninsule, et qui ne peuvent réaliser leurs projets qu'en amenant un bouleversement général.
« Après avoir démontré à l'empereur que l'Etat tranquille et prospère de la France, loin de pouvoir porter le moindre ombrage à la Russie, devait, au contraire, lui sembler une heureuse garantie de son propre repos, je crois devoir terminer cette noie par un tableau exact de la situation intérieure des affaires en France, pour éclairer Votre Majesté d'abord, puis pour venger mon pays des calomnies des derniers ministères, et peut-être aussi de celles des principaux agents des puissances étrangères.
« Ce que j'ai souvent prédit, l'événement l'a réalisé: le roi de France, dont les idées sont lumineuses et pleines de sagesse, ne suivait pas son propre système; et les hommes qui étaient parvenus à s'emparer de sa confiance l'abusaient et le trompaient sans qu'il pût s'apercevoir de la perfidie de leurs conseils. Tout était
division dans le cercle de la famille royale; tout était division dans l'intérieur delà France; et la révolution, trouvant partout des appuis, menaçait également le sort de toutes les puissances. Ils étaient bien criminels, ceux à qui tous les moyens ont paru bons pour conserver le pouvoir; ils ont été bien coupables, ceux qui, avec de bonnes intentions, n'écoutaient que des directions perfides! La Providence nous a débarrassés des uns et des autres par la disgrâce ou par la mort. Laissons ce qui a été et voyons ce qui est :
« Union la plus intime dans la famille royale; accord le plus parfait entre le roi et l'héritier du trône, de telle sorte que l'exngéralion, qui voulait à tout prix trouver un appui près de sa personne, et la malveillance, qui cherchait à accréditer ce bruit, ont été également repoussées et démenties: « Puisse mon « frère, disait l'autre jour Monsieur, avec celte âme qui « le caractérise, puisse mon frère régner longtemps « pour le bonheur de ses peuples, et le repos de mes « petits-enfants ! Après cela, je le déclare hautement, « tout va si parfaitement bien et j'approuve tellement « tout ce que fait le roi, que je comprendrais à peine « qu'il fût possible de songer jamais à rien y déranger; «M. de Villèle a toute ma confiance, comme celle du « roi. » Jamais peut-être, depuis que le roi existe, une intimité aussi cordiale et aussi complète n'avait régné entre lui et Monsieur: aussi les intrigues de tout genre viennent échouer auprès des deux frères, et les ambitions fâcheuses se trouvent sans appui.
« Le cœur de Votre Majesté sera touché assurément de cet accord fraternel dont on trouve dans sa famille un exemple si remarquable, etc., etc. »